Édition l’iconoclaste, 180 pages, octobre 2025.

Une fois encore, c’est Ingannmic qui a présenté ce roman et m’a tentée. Maxime Rossi décrit une journée d’un infirmier libéral qui, en Ardèche, se rend chez ses patients pour leur apporter réconfort et soins. Il y a beaucoup de l’écrivain dans ce roman, car il a puisé son inspiration dans sa vie : comme lui l’infirmier est un ancien libraire, comme lui, il exerce en Ardèche, mais l’auteur tient à dire que c’est un roman que, chaque personne et chaque situation sont la quintessence de ce qu’il a connu sans en être l’exacte représentation. Maxime Rossi sait très bien raconter la France rurale qui se meurt sans bruit. Ses descriptions de la nature sont très belles, et l’humanité est réconfortante même quand elle souffre. La galerie de portraits des gens qu’ils croisent ont en commun de beaucoup souffrir, et d’être d’une génération complètement différente de celle d’aujourd’hui. Cette génération avait un savoir manuel inutile aujourd’hui, elle avait su mettre en valeur une région ingrate pour nourrir la population des alentours. Ce livre est riche de tous les humains qu’il croise, et je lis et relis avec plaisir certains portraits, surtout ceux des femmes qui ont lutté toute leur vie pour rester optimistes.

L’infirmier voit aussi la nature reprendre ses droits sur les aménagements que les générations passées avaient construites à force d’efforts titanesques : comme les terrasses appelées « faïsses ». Pendant ses trajets , il écoute de la musique, plutôt une musique légère et entraînante.

La façon dont ce roman raconte les corps vieillissants m’a beaucoup touchée. L’auteur doute beaucoup du rôle des hôpitaux et des Ehpads dans les soins. Ce qui l’amène à avoir des doutes à propos du suicide assisté, il pense que ce qu’il connaît des hôpitaux actuels ne sauront pas accompagner humainement la fin de vie des patients.
Tout le roman, l’auteur décrit aussi, sa propre famille, avec un père alcoolique qui fait tout pour se détruire. Heureusement, il a aussi une épouse institutrice qui est un vrai de rayon de soleil.

Un beau roman, très sensible et qui ouvre beaucoup de questions, sur la solitude en milieu rural, sur le vieillissement des corps et la fin de vie.

 

Extraits

Début .

 Tout passe, c’est ce que m’a enseigné la rivière. Les images et les voix, les sensations se maintiennent vivantes, un temps pour venir au secours de notre tristesse, puis elle s’en vont doucement, sans s’effacer, elles deviennent des sédiments de la mémoire – notre mémoire semblable à un paysage de rivière, perpétuellement remodelé par les crues, les débordements qui s’épanchent dans les larmes, les cris ou le silence, le moyen qu’a chacun d’exprimer sa souffrance. J’ai tant de visage en tête ; mais je n’ai pas pleuré depuis bien longtemps.

 

 

La vieillesse.

 La vérité. C’est que loin d’associer la vieillesse à une décrépiccude, j’ai toujours trouvé qu’elle magnifiait les corps, sans doute parce que j’ai eu des grands-parents extraordinaires. Pour moi il est peu de choses aussi touchantes que la fragilité des vieux, leur manière de se mouvoir, comme économe d’une vie qu’ils savent précieuse. Il est peu de choses aussi belles qu’un visage parcheminé, dont les sillons traduisent les souffrances et les joies, et dont les rides au coin des yeux ont été façonnées par le bonheur de traverser l’existence.

Son grand père .

 Mon grand-père était médecin de campagne et je l’adorais tout autant. C’était un humaniste pessimiste, d’aucun dirait que c’était un misanthrope, je dirais plutôt qu’il était sans doute déçu par l’humain, pour l’avoir côtoyé jusque dans ces secrets inavouables. Lui et moi savions combien l’individu peut se révéler vil, et sa capacité à oublier qu’il l’est. Et lui et moi savions combien l’individu peut se révéler bon, et parfois bon et vil par alternance, dans différentes strates de l’existence. Il s’est empoisonné à l’âge de quatre-vingt-huit ans. Ma mère l’a trouvé sur le sol, un jus noir à la bouche, nu comme au jour de sa naissance. Sur son bureau, l’évaluation gériatrique qui le condamnait à l’Ehpad, lui qui avait été gériatre d’un petit hôpital. Au moins, avait-il le luxe de pouvoir se suicider.

Les Ehpads.

En quittant ce coin de campagne, je passe devant la sinistre façade de l’Ehpad des Lavandes. Je n’ai jamais compris pourquoi ces lieux ou la vie se fane, portent des noms floraux.

Les « écrivants » .

 Les libraires ne connaissent que trop bien ce genre de personnages affilié à la caste des « écrivants ». Le genre de type qui parodient l’intelligentsia des salons et vous disent avec onctuosité qu’ils sont « entrés en littérature » , comme on entrerait dans les ordres. Chaque fois je le vois, je ne peux pas m’empêcher de penser à un ancien employeur qui avait fait fortune dans la publication à compte d’auteurs. À la manière d’un Christophe Rocquencourt des lettres, il ne cachait pas que la vanité des artistes était ce sur quoi il prospérait, et que dans ce domaine, le filon était inépuisable

 


Éditions Sabine Wespieser, 794 pages, janvier 2006.

Traduit du vietnamien par Phan Huy Duong.

 

C’est la blogosphère qui m’a amenée à lire ce roman (Mon coin lecture de Karine exactement). C’est un roman qui est construit sur une histoire tragique : Miên est une femme superbe, qui a été mariée alors qu’elle avait 17 ans, avec Bô qui hélas est parti à la guerre, juste après son mariage. Deux ans plus tard on annonce à Miên que son mari est mort, elle a encore attendu deux ans avant de se remarier avec Hoan, un riche commerçant. Ensemble, ils vivent un amour parfait et ont un petit garçon. Mais Bô revient 14 ans plus tard et veut récupérer sa femme. La pression du village oblige Miên à retourner vivre avec un homme qu’elle n’aime plus. C’est une horreur pour elle, pour Hoan qui a perdu la femme qu’il aimait, pour Bô, qui ne peut pas reconquérir le cœur de sa femme.( ni son corps malgré toutes ses tentatives décrites avec force de détails)

Bô, est pauvre et vit dans une masure, qu’il partage avec sa sœur et ses neveux qui sont réduits à une misère terrible et sont très méchants avec Miên. Hoan avait construit, pour lui et pour sa femme, une belle maison très confortable.

L’auteure va remonter dans le passé des deux hommes pour comprendre pourquoi ils sont pris dans ce piège. Hoan est un homme bon et qui cherche à faire le bien autour de lui, il a été très jeune piégé par une femme qui l’a enivré pour qu’il couche avec sa fille qui était enceinte, et il a été obligé de l’épouser. Il a réussi à se sortir de ce mauvais pas, mais il a appris de ce malheur à faire la différence entre une femme bien et d’autres malfaisantes. Miên lui a apporté le bonheur et il se croit définitivement heureux, le retour du premier mari de son épouse chérie tombe sur lui comme une catastrophe, mais il fait tout pour permettre à Miên une vie moins malheureuse.

Le malheur de Bô, c’est la guerre, il a connu le pire et l’écrivaine raconte avec beaucoup de précisions les horreurs de la guerre. Il a vécu au Laos avec une autre femme, mais n’a jamais réussi à oublier Miên. À son retour, il est obsédé par l’envie de faire un enfant à Miên pour qu’elle s’attache à lui ; mais il a été complètement détruit par la guerre et n’a plus de force. Il est aussi incapable de mettre en valeur le terrain qu’on lui a attribué en tant qu’ancien soldat. Il n’est que jalousie et n’a qu’une volonté : retrouver sa vie d’avant.

Il reste Miên , l’auteure décrit très longuement sa psychologie, par devoir elle retourne avec Bô mais est absolument incapable de l’aimer, et moins elle l’aime moins il devient aimable. Il peut même devenir odieux.

C’est un roman très, très long qui raconte bien la vie dans une petite ville rurale, les ragots et les mauvaises langues qui s’en donnent à cœur joie, pour profiter mais aussi critiquer le riche marchand Hoan, et la mauvaise conduite de Miên qui n’est pas à la hauteur du héros de guerre. On connaît aussi toutes les habitudes alimentaires, la propreté. J’ai vraiment été surprise de l’importance donnée à la sexualité et la façon très crue d’en parler, la prostitution, l’acte sexuel dans le couple , on n’ignore vraiment pas grand chose des différentes techniques sexuelles surtout de la vigueur ou non du pénis.

Le roman utilise l’italique à chaque fois que l’auteure veut nous donner les pensées des trois personnages. C’est une écriture un peu surprenante, et la psychologie est un peu simpliste, il y a d’un coté les gens biens : Hoan, et Miên, Bô est devenu un personnage négatif mais il a des excuses à cause de la guerre, et puis des personnages complètement négatifs la sœur et ses neveux de Bô. Et puis, il y a les langues de vipères du village qui empêchent le bonheur des gens qui ne veulent pas respecter les traditions.

C’est une très bonne description de la vie au Vietnam après la guerre, sans insister sur l’aspect communiste mais plutôt le côté arriéré du monde rural, mais j’ai vraiment eu du mal avec la minutie des descriptions aussi bien psychologiques que tous les détails de nourriture, de sexualité, de la nature, et avec cette division trop manichéenne des personnages. Finalement, j’aurais facilement diminué ce roman d’un bon tiers.

 

Extraits

Début météorologique.

Une pluie étrange s’abat sur la terre en plein mois de juin. 
D’un seul élan, l’eau se déverse à torrents du ciel, la vapeur s’élève des rochers grillés par le soleil. L’eau glacée et la vapeur se mêlent en un brouillard poussiéreux, aveuglant. Une odeur âcre, sauvage, se répand dans l’air, imprégné de la senteur des résines séchées, du parfum des fleurs fanées, des relents de saliver que oiseaux crachent dans leur appel éperdue à l’amour tout au long de l’été et de la fragance des herbes violacées qui couvrent les cimes des montagnes. Tout se dilue dans l’eau.

L’importance du Thé au Vietnam.

 Les jeunes gens ont apporté leurs propres provisions pour le petit déjeuner. Il ne réclame que du bon thé avant de se mettre au travail. Heureusement pour Bôn, la veille, le vénable Phiêu lui a donné un paquet de thé de première qualité :
« Vous ne trouverez pas de de ce thé par ici. Prenez, servez-le aux ouvriers demain matin. »
 De fait, il est impossible de trouver cet excellent thé du Nord- Vietnam. C’est un luxe rare pour les montagnards du Centre, planteurs de caféiers, qui ne boivent d’ordinaire que du thé vert ou du « vôi ».
 Le thé est prêt. Son parfum pénétrant, sa couleur d’ambre provoque des exclamations admiratives. 

Drame de Miên.

  « Il a été mon mari. Mais cela fait près de dix ans que je vis avec Hoan et notre mariage a été entérinée par le ciel et par les hommes. La vie de décès de bonne est arrivé plus de cinq ans après son incorporation dans l’armée. Je n’ai épousé Bôn que deux ans après. Nous avons un fils. Je ne peux pas quitter Hoan. Il est mon vrai bonheur… »
(…)
 Le destin a voté pour Bôn. Elle mourra si elle osait s’y opposer. Elle doit revenir vers Bôn. Renouer la vie conjugale d’antan. Reprendre un amour éteint, fané. L’amour d’un fantôme est rend aux abords d’un cimetière.

L’amour.

 » Je te l’ai dit. Entre homme et femme, il faut s’aimer pour pouvoir vivre ensemble.

 – J’aime Miên. Je n’aime personne d’autre que cette femme. 
– Oui, mais qu’en pense-t-elle ? Le problème est là. Il faut un amour réciproque pour former un couple. Ne m’en veux pas, si je te le dis. Il vaut mieux se satisfaire dans le trou d’un arbre que coucher avec une femme qui ne vous aime pas. »

Retour des soldats.

 Lui, le soldat, renvoyé dans ses pénates, sans un sou en poche, sans maison, sans jardin, sans plantation. La commune lui avait bien donné un terrain dans les collines. Mais il n’avait pas encore l’argent pour acheter les semences, louer des ouvriers pour défricher la terre, y planter des piquets. Il comptait travailler comme bûcheron, pendant deux saisons, pour rassembler la somme nécessaire.

La souffrance de son mari qui a dû laisser sa femme au premier mari.

 » Tu es devenu la femme d’un autre. Tu appartiens désormais à un autre… »
 Il se tord les mains. Cette douleur est réelle. Aussi réelle que sa certitude, qu’un autre homme a un droit de propriété sur sa femme. Il se sent exténué. Il sent son cœur se vider. Ce n est plus qu’une cosse, une calebasse vide, alors que son sexe continue de se gonfler, de se durcir, violent, féroce, pressant. Il ferme les yeux, laisse sa tête choir sur ses genoux. 

Miên en colère.

 » Espèce de vermisseaux vous êtes cruels comme des loups. Votre mère vous a mis bas comme des gorets, des chiots, qu’elle ne sait que nourrir sans les éduquer. Dorénavant ne revenez plus avec un panier pour quémander le riz et des bols pour demander des aliments. Même si j’en ai de trop, je ne ferai pas la charité à des monstres mi-hommes mi-bêtes. »

 


Éditions Seuil, 361 pages, avril 2026

 

Livre lu et critiqué dans le cadre du programme Masse Critique de Babelio

 

Un premier roman qui permet à l’auteure de suivre le destin de huit femmes. La première Catherine est née en 1614, pour arriver jusqu’à Gisèle née en 1943, il faudra onze générations. Toutes ces femmes sont liées par le soin qu’elles apportent aux femmes et à tous ceux qui souffrent. La première, Catherine, connaît les herbes et soulage le mieux qu’elle peut les villageois de Saint Nicolas de Véroce, en Haute Savoie. C’est une époque où les épidémies laissent peu de place à la guérison. Catherine sera brûlée comme sorcière sous les yeux de sa petite fille, Jeanne. Voilà le thème des braises qui va hanter toutes les femmes de sa descendance. Jeanne fera sa vie à Marseille, une vie misérable mais plus heureuse grâce à son mari un pêcheur Joseph, sa fille sera une empoisonneuse, et tout cela marquera l’esprit de Margot qui deviendra Ambre sous la houlette de son mari qui la montre en spectacle, car en état d’hypnose elle peut faire parler des morts. Elle finira dans l’asile psychiatrique de la salpêtrière. Dans le monde contemporain, Madeline sera la première femme médecin, Rose sera une artiste peintre, Marthe une résistante et Gisèle ? Elle se cherche et trouvera grâce à un chaman en Amérique du Sud toutes les violences qui ont traversé sa lignée féminine.

L’auteure nous raconte beaucoup de moments difficiles pour les femmes. Les sorcières brûlées , la misère et les avortements clandestins, la commune de Paris, la première femme qui réussit à faire ouvrir les portes de la faculté de médecine, une femme peintre, (inspirée par Rosa Bonheur), la maladie mentale pour une femme écrasée par son mari. Elle décrit bien la misère quand une femme doit faire face seule à la charge d’une famille. Il y a quelques figures masculines positives, mais la plupart du temps, ils sont violeurs, tellement violents et ne veulent surtout pas concéder la moindre parcelle de leur pouvoir. Le meurtre de la femme sorcière, brûlée vive, marquent par le feu et les braises (d’où le titre) toutes ces femmes qui ont des dons de guérison, par exemple, elles savent toutes guérir les brûlures par l’imposition des mains où ont des liens avec l’au delà.

Ce roman se lit très facilement, l’écriture est très simple, sans effet, et pour une fois, il n’y a pas de retour en arrière, le livre suit la chronologie, le lecteur a l’impression de lire huit nouvelles différentes, le lien entre ces femmes n’apporte pas grand chose. Je l’ai lu rapidement et j’ai eu cette impression assez curieuse de connaître déjà ces récits car cela manque d’originalité. De cette sorcière qui connaît les plantes, à la résistante qui aide des juifs à fuir, et qui fait des avortement clandestins, tous ces récits, je les ai déjà lus et cela m’a donné l’impression d’une succession d’articles de Wikipédia que l’auteur aurait juste remanié pour leur donner une unité : des femmes qui ont le pouvoir de soigner avec des plantes et celui de soulager des brûlés, mais aussi des hommes violents alcooliques et violeurs. Mais en disant cela, je ne rends pas justice au fait que je n’ai jamais décroché du roman que j’ai lu jusqu’à la dernière page, alors merci à Babelio et aux éditions du Seuil de me l’avoir envoyé

Extraits.

Début.

 Il est des cris capables de ricocher, de siècles en siècle, de village en village. Mais quand Catherine entra dans la ferme des Gex ce soir-là, elle n’aurait pu penser que bientôt elle serait à l’origine d’un de ses échos terribles qui traversent le temps et les montagnes.
 Le crépuscule finissait tout juste de rosir les neiges éternelles des sommets de Miage et la nuit s’annonçait fraîche malgré l’arrivée de l’été. Les vachers avaient reconduit leurs bêtes à l’étable, les bergers s’accordaient un peu de repos après avoir veillé sur leur troupeau toute la journée dans les alpages. Partout dans les hameaux, des feux terminaient de crépiter dans les cheminées, sous les marmites suspendues qui contenaient encore les restes de potages lestés de pain dur.

La peinture.

 Pour affiner les détails et sublimer les nuances, Rose ajoutait souvent quelques gouttes d’huile de lin au mélange que lui avait préparé son marchand de couleurs. Elle aimait aussi se servir du vernis pour accentuer les jeux de lumière à l’aide d’un pinceau fin, repassant sur chaque goutte d’eau éclaboussant les enfants, ainsi que sur les épis de roseau, les plus exposés aux rayons du soleil. Quant au saule qui bordait la scène, elle s’était évertuée à dessiner une à une ses longues feuilles qui tombaient en cascade. Elle avait toujours adoré travailler les plantes et les fleurs jusque dans leur moindre détail et dans chacun de ses tableaux la nature était au centre de l’histoire.

J’ai déjà lu cela mais c’est important de le relire. En 1869 :

 La santé des femmes et des enfants avaient été si négligées qu’à Paris les femmes avaient dix neuf fois plus de risque de mourir en accouchant à l’hôpital, entourées de médecins, qu’à domicile. Dans le grand amphithéâtre, Madeline ouvrit grand les oreilles quand le docteur Léon Le Fort, leur parla de cette fièvre puerpérale qui décimait les jeunes mères. Le professeur soutenait les théories hygiéniques de l’autrichien Semmelweis, qui affirmait que cette infection était due aux mauvaises habitudes des médecins, lesquels enchaînaient les autopsies et les accouchements sans prendre la peine de se laver les mains. 
– Cette hypothèse a longtemps été raillée mais les bonnes idées finissent toujours par faire leur chemin. Alors, lavez-vous bien les mains avec une solution d’hypoclorite de calcium après chaque dissection et avant chaque opération.

 


Les éditions de Minuit, 281 pages, septembre 2009

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

Quelle bonne idée d’avoir mis ce roman, au club de lecture dans le thème Algérie. Bonne idée, car Laurent Mauvignier est vraiment un auteur remarquable, et que ce soit lui qui parle de la guerre d’Algérie, on sait qu’il donnera la parole à tous ceux qui en sont revenus et que l’on n’a jamais écoutés. J’ai fait une place à part en 2025 à « La maison vide » et si j’avais eu des réserves pour « Histoires de la nuit » son talent d’écrivain n’était pas du tout en cause.

Laurent Mauvignier sait entraîner son lecteur dans la compréhension de personnages complètement abimés par la vie, bien sûr on pourrait juger très vite ce Bernard alcoolique, violent rejeté par le village et sa famille, sauf une sœur qui est la seule à éprouver des sentiments pour lui. Il faudra au moins deux cent pages, pour soulever peu à peu les drames qui ont entraîné cet homme dans une vie de misère. Il ne faut pas à s’attendre, à un personnage simple, tant de choses ont été violentes pour lui. Le récit commence par l’anniversaire de la sœur de Bernard, Solange, il arrive avec un cadeau un bijou d’une valeur étonnante, la seule question que tout le monde se pose : Mais où a-t-il trouvé l’argent ? Très vite tout va déraper, et Bernard va gâcher la fête du village, il se retrouve au poste car il a agressé une famille d’origine algérienne en tenant des propos racistes

Tout est raconté par un observateur qui va suivre ce récit d’un ton neutre un peu étonnant qui m’a déroutée. La première souffrance se passe lors de la mort en couche de sa très jeune sœur, que Bernard traite de salope, il reviendra sur son attitude et regrettera ses propos. Le lecteur attend d’arriver en Algérie, car on comprend que c’est là que se situe les clés pour comprendre ce pauvre Bernard pris dans une horreur qui le dépasse complètement. À travers ce récit, on retrouve la douleur des appelés en Algérie, qui n’ont pas compris ce qu’ils faisaient dans ce pays. Là où l’auteur vise juste , c’est dans la description de la génération des appelés, ces hommes étaient enfants pendant l’occupation allemande, et ils se souvenaient des horreurs des nazis, le comportement de l’armée française ressemble fortement à celle des Allemands. Bernard a vécu toutes les horreurs que rien ni personne (même sa femme Mireille) ne pourra effacer, et ça se termine donc par la journée d’anniversaire où tout a débordé.

Ce roman est aussi une charge du milieu rural, le portrait de la mère de Bernard est terrible, une famille sans tendresse, qui n’a certainement pas pu aider cet homme mais face aux horreurs de la guerre tout cela a bien peu d’importance. Je trouve un peu lourde et facile cette charge du milieu rural, la cupidité de sa mère est inimaginable : elle s’approprie l’argent qu’il a gagné au loto car il est encore mineur quand et il part faire son service militaire en Algérie et cela le rend furieux.

Ce roman est un peu confus, mais est ce que l’on peut être simple lorsque des hommes sont pris dans une telle tragédie, ces appelés ont été sacrifiés par toute une classe politique (le parti socialiste était alors au pouvoir) qui n’a vraiment rien compris à la volonté d’indépendance de ce pays.

Extraits .

 

Début.

 Il était plus d’une heure moins le quart de l’après-midi, et il a été surpris que tous les regards ne lui tombent pas dessus, qu’on ne montre pas d’étonnement parce que lui aussi, avait fait des efforts qu’il portait une veste et un pantalon assortis, une chemise blanche, et l’une de ces cravates en Skaï, comme il s’en faisait il y a vingt ans, et qu’on trouve encore dans les solderies.

Les premiers Algériens dans le village.

 C’était la première fois qu’on voyait des étrangers ici. Et ce qu’on n’avait pas imaginé, avait été cette petite minute d’étonnement pour tous ceux-là , nos femmes, parents, amis qui, des années auparavant nous avait attendus pendant des mois et avaient lu nos lettres, vu nos photos et qui se demandait bien, eux, quelle tête, ils avaient en vrai de l’autre côté de la mer.
 Oui, les premiers jours, les premiers mois, cette drôle de découverte est de curiosité.
 Et puis, pour nous autres, ça avait été comme de revoir surgir des morts ou des ombres comme elles savent, parfois revenir la nuit, même si on ne le raconte pas, on le sait bien, tous, à voir les autres, les anciens d’Algérie et leur façon de ne pas en parler, de ça comme du reste. On a parlé de tout et de rien, de la bourriche anuelle, de la loterie organisée du prochain banquet et du méchoui. Parce que tous les ans, on en faisait un méchoui. 
Mais, pas un mot sur Chefraoui quand il avait débarqué avec toute sa petite famille, pas même pour se demander d’où il venait, plutôt Kabyle ou quoi, rien, on n’a pas demandé. On aurait pu. Et même parler avec lui, on aurait pu dire. 
Ah, oui, je connais par là, c’est beau par là.

Le soldat est pris d’un doute.

 Après lorsqu’on se retrouve au camp de regroupement, il faut marcher dans le camp, il faut inspecter, et Bernard aujourd’hui regarde les gens, et il se demande ce qu’on ferait aussi, nous autres, dans les hameaux de la Migne si des soldats étaient venus tout raser, tout briser, nous empêcher de cultiver, de travailler.
Il imagine.
 Tous ces gens sans travail qu’on viendrait parquer dans un centre de regroupement. Il imagine et se demandent si eux aussi feraient comme les hommes dans le camp, à étendre à même le sol des bassines en plastique en prétendant se faire comme ça épicier, avec deux ou trous bassines à vendre, ou chauffeurs pour simplement avoir un permis en poche et pas même de voiture, ou menuisier, pourquoi pas, avoir dans une boîte de chicorées des vieux clous rouillés, est-ce que cela suffirait pour supporter l’humiliation de ne pas avoir de travail est-ce que les hommes qu’il connaît supporteraient l’éloignement de leurs récoltes et les barbelés autour de leurs enfants ? 
On voit des hommes en djellaba de laine qui restent assis sans parler pendant des heures.

Style particulier de Mauvignier.

 On ne sait pas ce qu’on doit penser. Ou bien est-ce qu’on sait déjà ? Peut-être que si. Si déjà. On le sait. Est-ce qu’on sait ? C’est seulement plus tard qu’on se dit qu’on savait déjà à ce moment-là et que simplement on n’ osait pas se se dire. 
Oui, c’est ça.


Éditions Robert Laffont, 278 pages, octobre 2025.

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Encore un premier roman qui est la quintessence d’un « bon » premier roman, écrit par une journaliste du monde. Je veux dire par là, que cette journaliste a l’habitude de mener des enquête et rédiger des articles qui doivent apparaître objectifs et en même temps faire comprendre à ses lecteurs, les dangers du monde actuel.

Je résume rapidement le propos deux femmes qui ne se sont pas vues depuis 18 ans , se retrouvent à l’occasion du décès de la grand-mère de celle qui a fait une carrière de journaliste télé à Paris : Constance et Jess qui n’a eu aucune nouvelle de sa meilleure amie qui est restée dans sa petite commune en Isère. Ell a épousé Mike un maçon d’origine italienne et a une petite fille.

le sujet du roman est posé, qui est celle qui est partie à Paris et pourquoi n’a-t-elle donné aucun signe de vie ? Et qui est Jess très impliquée dans la vie locale ? L’auteure qui connaît bien le sujet de la ruralité aujourd’hui ( grâce à ses enquêtes et articles ) en profite pour évoquer tous les problèmes de difficultés des bourgs isolés : la disparition des services publics (l’école, la poste, la maternité), la raréfaction des magasins,(le pain est distribué par une borne), la révolte des gilets jaunes qui refusaient l’image que les Parisiens avaient d’eux . Et l’arrivée, surtout depuis le covid, des citadins qui achètent trop chers pour permettre aux locaux de se loger, des maisons à rénover, pour en faire des résidences secondaires.

Pour l’intrigue entre les deux femmes, on sait dès le début que Jess aurait aimé vivre chez Simone la grand-mère de Constance avec qui elle s’est toujours bien entendue. Il faudra 278 pages pour que ces deux femmes s’expliquent et que Constance et Jess retrouvent leur complicité d’avant et un permis de conduire que Constance finira par passer grâce aux cours de Jess qui est monitrice dans l’auto- école du village.

J’ai essayé de rester, moi aussi « objective » en écrivant ce billet, mais j’ai des réserves : tout est tellement prévisible , et surtout très démonstratif. Du regard fascisant au lecteur de « Valeurs actuelles » , à l’ambiance chaleureuse du jour des raviolis, car les mains dans la farine on s’apaise et on se retrouve. Pourtant, elle en fait des efforts cette écrivaine, pour rendre les personnages complexes et pas trop caricaturaux , avec quand même une exception le roi du béton Langret qui va représenter le RN aux municipales contre la maire sortant, lui il est horrible mais du coup le lecteur a bien du mal à comprendre pourquoi il s’en est fallu d’un cheveux qu’il remporte la mairie : les journalistes parisiens ont donc encore du travail pour comprendre pourquoi les élections voient sans cesse les scores du RN augmenter.

Malgré mes réserves, cela reste une peinture assez juste du monde rural écrit dans la langue telle que les jeunes d’aujourd’hui la parlent. (Je ne suis pas vraiment fan)

Extraits

Début. (météorologique)

« Bouffons » lâcha Jess en s’adressant à l’autoradio. Dans l’habitacle du car, le réveil à quartz rouge affichait 6h20 et le thermomètre extérieur moins quatre. Dehors la nuit s’obstinait, étale. Un épais nuage de brume montait à l’assaut de la carrosserie, prêt à l’avaller. On n’y voyait pas à un mètre. Les faisceaux lumineux des phares n’y pouvaient pas grand-chose, pareils à des épées trop courtes. La route était tapissée de givres scintillant. L’hiver ne plaisantait pas dans ce coin d’Isère de l’avant pays alpin. Et pour cause, cette région naturelle s’appelait les Terres blanches. Même si personne n’en connaissait les délimitations géographiques exactes et que tout le monde s’arrangeait pour ne pas en être. On avait vu toponyme plus riant.

Portrait de la journaliste tv.

 De l’autre côté de la France, dans les canapés, à l’heure où l’on espère le sommeil aura enfin eu raison des mômes, Constance était relativement appréciée. Cela dit, à cette heure avancée de la soirée tout se regardait. Pas qu’on s’identifiât à elle, non. Mais disons qu’on se sentait un peu « parlés ». Constance passait bien à l’écran. Mignonne, sans être belle, ni sexy. Juste ce qu’il fallait pour plaire aux maris sans mettre en rogne les épouses. De bon ton sans faire bourgeoise. Suffisamment neutre pour n’être classable, ni à gauche, ni à droite. En somme, elle correspondait à ce que l’audiovisuel sait produire de mieux : du consensus télégénique.

Le style de l’écrivain.

 Simone, n’aimait pas les prévisionnistes : météorologues, politologues, idéologues, démagogues, « tous ces diseurs de bonne aventure en -ogues, creux comme des bogues. » De toute façon qu’on tire les cartes des nuages, des âmes ou des urnes, ça tombait toujours à côté.

Portrait de la femme qui tient le seul café .

 Depuis son comptoir, Samira voit tout. Elle est aux avant-postes du Valfroid (….) Samira sait tout mais tait bien. Elle a été en bonne école avec la Chantale. De même que les paysans savent tout de la terre, les tauliers ont tout à taire. Il y aurait d’ailleurs fort à craindre si ceux-là se mettaient à balancer. Tenir sa langue est la première qualité que requiert le métier.

Le village se divise sur le projet lieu culturel.

 « Mais leur visio-lieu culturel, là, si c’est juste un endroit où on se réunit pour refaire le monde et ce filer des coups de main, pour ça, on a déjà le bar des sports. Et même la salle des fêtes et la salle d’attente du docteur Grazia. Ils n’ont pas inventé l’eau chaude, »
Debout à côté d’elle, torchon sur l’épaule, Pierre tempéra :

 » Tant qu’ils viennent consommer chez nous et qu’ils nous font du passage. Par contre, il faudrait pas qu’il reste entre eux, là haut, et que ça parte en bar associatif avec café à prix libre et tout et tout sans payer de charges. »

 Cette perspective suscita un grand brouhaha. Une ligne de démarcation déjà se traçait sur les fronts. Et l’on serrait les rangs d’un nouveau « nous » qui, quoiqu’il fût largement, largement fantasmé, avait le mérite de tracer les contours d’un « eux » auquel s’opposer : nous les lève-tôt, les bosseurs, les manuels, les bacs pro ; eux les bobos, les écolos, les intellos, les gauchos.

Paris/province.

C’est chiant d’être aussi ponctuel. Elle se rappela les boums où elle arrivait toujours la première, ce moment épouvantable où elle ne savait pas où se foutre. Elle détesta à nouveau ses parents. À Paris, elle avait réussi à se défaire de cette tare, trahissant sa provincialité. Apprendre à être à la bourre lui avait coûté autant d’efforts que de mémoriser les arrêts de métro, les bonnes adresses et les bons plans.

 

 

 

 


Éditions Gallimard, 163 pages, juin 2025

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

Le passé est une chose longue et lente à guérir. On le croit, derrière nous alors qu’il est devant, qu’il nous mène et nous guide. C’est un cercle. Une boucle..

Dans ma liste depuis longtemps, j’ai « Mahmoud ou la montée des eaux », que je n’ai toujours pas lu. Je n’ai donc pas hésité quand j’ai vu ce roman au programme du club de lecture. Je souligne tout de suite la qualité de l’écriture : Antoine Wauters sait créer une atmosphère qui entraîne le lecteur dans une fiction où le réel se mêle à l’imaginaire. Dans un endroit de montagne et proche de la mer, la foudre s’abat sur une ferme et la détruit entièrement. Gaspard et sa femme Blanche la regarde brûler du haut d’une colline, et c’est là que vient au monde leur enfant Joseph. Tout le malheur du monde tombe sur leurs épaules et pourtant, ils sont courageux et se laissent difficilement abattre, Gaspard lutte de toutes ses forces, mais à l’horreur des catastrophes naturelles s’ajoute la cruauté humaine, un voisin profitera de leur malheur pour leur enlever tous leurs biens. Gaspard et Blanche ne survivront pas. Joseph leur fils est élevé par une tante, il aurait pu être heureux, Il a failli l’être mais ce passé lui colle à la peau et finalement, il mènera une vie en marge des hommes.

C’est bien écrit, c’est bien raconté mais à part le début, l’horrible voisin qui profite de leur misère, et qui détruit tous leurs efforts pour s’en sortir, les autres personnages flottent entre réalité et conte. Pour moi ils leur manquent des points d’ancrage dans le réel, on a l’impression d’être dans un film au milieu d’un brouillard peuplé d’ombres le plus souvent maléfiques. L’auteur veut décrire un homme qui est étouffé par son passé. La violence qui a été faite à ses parents l’empêche d’accéder au bonheur. Si je ne suis pas plus enthousiaste c’est que j’ai besoin de repères dans la réalité pour croire aux fictions et m’y sentir bien. Alors, je reconnais le grand talent de cet auteur sans pouvoir partager l’enthousiasme général sur ce roman. Athalie par exemple n’a aucune de mes réserves.

Extraits.

Début en italique.

 Qu’importe si celui qui s’apprête à briser le silence, si celui qui parle après que toute sa lignée s’est tue, si celui-là est pris pour un menteur ou pour un fou. À ce moment de mon histoire, moi, je ne pouvais pas faire autrement. Les trous d’ombres qui avaient digéré ma mémoire, je devais y plonger.

Début du roman.

 Minuit cet été là, quand la foudre frappe, le vieux tilleul, l’atteint au cœur, le cuivre et le roussit, puis changée en torche, quand elle s’invite dans les hautes terres, entre les haies à chauve-souris, et remonte jusqu’à la ferme pour entièrement la balayer, la dévaster.

Les conséquences de l’incendie.

 Et cependant qu’il marche, il revoit en pensée le visage de son ivrogne de père. Et il le maudit, Gaspard. Trois fois il le le maudit. Pour le mari violent. Pour le père impossible. Et pour l’abruti qui, sacrifiant l’avenir des siens pour sa dose journalière d’eau de vie, n’a pas jugé bon de l’assurer, la Haute-Folie.

 

 


Éditions de l’olivier, 134 pages, août 2025

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

À chaque fois que je lis un roman de cette autrice , j’écris la même phrase : un roman agréable à lire mais que j’oublierai assez vite , et c’est vraiment le cas. Cette auteure doit plaire à la bibliothécaire de la médiathèque car c’est dans ce cadre que j’ai déjà lu (et oublié) : le Remplaçant, Ce cœur changeant , Les bonnes intentions , Le château des rentiers .

Ce roman très court, est étonnant grâce à sa construction, sinon il serait totalement insignifiant comme la vie d’un petit village où il ne se passe pas grand chose. Il est écrit comme un morceau de musique avec un leitmotiv qui revient au début de chaque chapitre. Les liens entre les différents membres du villages sont des variations de ce thème. Le chef d’orchestre de l’harmonie respecte chacun des musicien et la partition est écrite par une jeune fille qui a été enfant dans ce village.

Comme dans toutes les communautés humaines, il y a des histoires d’amour, des jalousies , des gens rejetés car un peu différents, et un enfant insupportable qui met du désordre partout sauf quand il écoute de la musique car c’est lui qui a l’oreille absolue.

Je ne peux en dire plus car, déjà, le souvenir s’efface de ma mémoire .

Extraits.

 

Début.

 Autour du bourg, il y a la nuit. Au centre, la mairie. Un bâtiment modeste ou juste proportion dont les fenêtres découpent des carrés orange dans la nuit indigo. Quelques décorations de Noël, loupiotes entrelacées dans les branches des micocouliers, oursons translucides éclairés de l’intérieur et lutin au bonnet rouge clignotant, ponctuent l’obscurité. Un chien aboie, puis deux. Un troisième répond. Et le silence se referme sur eux. La température baisse d’un degré. On passe sous zéro. L’herbe des talus s’enrobe de givre, les bruns se raidissent en émettant de minuscules craquements. Les insectes enterrés perçoivent le carillon des tiges que le gel fige au-dessus d’eux.

Le leitmotiv.

 C’était un hiver lumineux et sec où rien ne semblait vouloir mourir. Les rosiers continuaient de porter des fleurs, plus chétives qu’au printemps, moins parfumés qu’en été, aux pétales décolorés et presque transparentes. Les framboisiers laissaient pendre leurs têtes rouges qui avaient l’air presque honteuses lorsque le dernier éclat du soleil allait les dénicher sous les feuilles. Les oiseaux lançaient leurs cris au cœur de la nuit sans craindre les éperviers, pas plus que les martres. Gorgées de la canicule passée, les mouches poursuivaient leur vol, insensibles au froid qui crispait pourtant la rosée du matin.


Éditions La Table Ronde , 177 pages, aout 2025

Traduit de l’anglais par David Fauquemberg

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

J’avais noté ce titre après avoir lu le billet de Cath.L , d’ Athalie, d’Ingannmic et … ce roman est au programme du club de lecture. Quel plaisir de lecture, ! je n’ai vraiment pas grand chose à ajouter à leurs billets, mais j’espère tout simplement à mon tour vous donner envie de le lire, comme vous y invite sa si belle couverture.

À la fin du livre, l’auteure donne les sources qui l’ont amenée à écrire ce récit : Au milieu du 19° siècle, des pasteurs écossais ont eu envie d’échapper à l’église presbytérienne pour fonder l’église libre d’Écosse, et en même temps les grands propriétaires terriens ont chassé de leurs terres des petits paysans qui souvent avaient du mal à leur payer le fermage et ont trouvé plus rentable d’installer des immenses troupeaux de moutons qui ne demandaient que peu de main d’œuvre.

Dans le roman, un pasteur, John Ferguson affronte dans une très grande pauvreté, car il fait partie de ceux qui veulent fonder l’église libre d’Écosse, voilà pour l’aspect religieux. Pour le fait de société, un propriétaire peu scrupuleux veut récupérer son île dans les Orcades. Il promet beaucoup d’argent à John, le pasteur, s’il se charge de chasser le dernier paysan. Dans cette île vit Ivar, un homme qui, il y a longtemps, n’a pas voulu suivre ce qui lui restait de famille détruite par une succession de tragédies. Il n’a vu aucun autre humain depuis une dizaine d’années, quand John arrive dans son île, celui-ci glisse au bas de la falaise et est sauvé d’une mort certaine par Ivar. Les deux hommes ont quelque chose à cacher à l’autre, Ivar s’est approprié le calotype (j’ai appris le mot !) de Mary la femme tendrement aimée du pasteur. Quant à John il doit dire à celui qui lui a sauvé la vie et qui le soigne qu’il est venu pour l’expulser de son île. Grâce aux soins d’Ivar, une solide amitié va s’installer peu à peu entre les deux hommes.

Le roman se passe au milieu d’une nature extraordinaire et avec deux hommes qui ne parlent pas la même langue, et pourtant ils doivent arriver se comprendre. C’est un autre centre d’intérêt la découverte d’une langue disparue qui est si riche pour décrire les réalités de la nature, sachez qu’il y a tant de mots différents pour décrire la mer et ses différents états .

gilgal : tumulte dans la mer

skreul : agitation dans la mer avec de fortes déferlantes, et notamment le bruit de celles-ci lorsqu’elle déferlent autour des rochers immergés.

pulter : mer creusée ou croisée.

Yog : mer forte avec des vagues courtes et hachées.

L’auteure décrit très précisément la vie d’Ivar faite de gestes simples et d’une observation attentive de tous les phénomènes de la nature, on sent sa grande empathie avec tous ses personnages, ce qui fait ressortir la cruauté des grands propriétaires terriens qui, eux, n’ont aucune considération pour les pauvres fermiers.

J’ai une petite réserve sur le dénouement, mais j’ai tellement aimé ce roman que je n’insiste pas plus, à vous de voir, Athalie a aimé la fin, et Cath, comme moi, un tout petit bémol.

Extraits

Début

 Il regrettait soudain de ne pas savoir nager – cette ceinture de flottaison paraissait bien fragile et cela ne l’avait pas rassuré qu’on lui dise de ne pas s’alarmer, que les hommes non plus ne savaient pas nager.
 Chaque fois que la barque s’élevait, il apercevait la côte rocheuse, les falaises, l’absence du moindre lieu où débarquer ; chaque fois qu’elle descendait, les rochers disparaissaient, remplacés par un mur gris, liquide.

Religion en Écosse.

 Le plus probable c’est qu’à ses yeux, il n’y ait guère eu de différence entre un ministre presbystérien et un autre – pas un seul à sa connaissance, n’ayant protesté contre le fait, qu’on chasse les gens de domaines comme le sien pour les remplacer par des moutons. Qu’ils fussent restés au sein de l’Église établie ou bien partis rejoindre la nouvelle, cela n’y changeait rien – ils étaient tenus à l’art de ces affaires.
 D’ailleurs la doctrine presbytérienne de la Providence s’était révélée, être une aubaine à l’heure de l’déplacer les gens – en leur rappelant, comme elle le faisait, que les évènements de leur vie n’étaient ni plus ni moins que le déploiement de la volonté de Dieu ; que toute souffrance résultant de leur expulsion, n’était qu’une punition divine pour leur péchés.

Se comprendre sans parler la même langue.

Ivar n’était pas loquace. Il parlait rarement, et quand il le faisait, ses phrases étaient courtes.
 S’y entrelaçaient quelques mots que John Ferguson croyait reconnaître -une poignée de termes ressemblant à ceux qui, en anglais, signifiaient poisson, tourbe, mouton, jour, regarder, moi ou je, mais prononcés avec un accent tel qu’il était impossible d’en être absolument certain. Difficile d’isoler quoi que ce soit de familier, tant ces mots s’entremêlaient avec tout ce qu’il ne connaissait pas et ne pouvait deviner, si bien qu’à peu près tout ce que disait Ivar, au début, lui était incompréhensible, la communication entre eux passait principalement par des doigts pointés vers les choses.

La communication progresse.

 Tout s’était soudain animé depuis qu’ils avaient commencé à ajouter des verbes et des adverbes aux noms dans leur dictionnaire bleu de fortune – beaucoup de mouvements et d’agitation des bras, de la part d’Ivar et autant que John Ferguson pouvait en faire avec ses côtes endolories et probablement fêlées ; un tas de oui et de non de la tête aussi, et toute une série de pantomimes tandis que John Ferguson essayait de représenter ce qu’il voulait savoir, Ivar mimant de même ce qu’il essayait de décrire, et ensemble, ils s’ approchaient lentement des bons mots pour, disons, tricoter, et filer et carder la laine ; pour manger discrètement et manger en faisant du bruit ; pour marcher vite et marcher lentement ; pour crier et pour murmurer ; pour sauter et pour frissonner ; pour tousser et pour renifler ; pour s’accroupir devant le feu et pour chasser les poules.

Où va se loger la religion ?

 Elle lui avait déjà confié, alors qu’elle était « une bien médiocre presbytérienne ». Cependant, une expérience vécue à l’église l’avait ébranlée : au beau milieu d’un sermon, une femme assise devant elle s’était levée pour annoncer qu’elle venait d’avoir une vision de l’enfer où tous les gens portaient des bijoux, des perruques et de fausses dents.

 

 

Éditions de Minuit, 744 pages, septembre 2025

Ce roman (cadeau de ma sœur, un grand merci) a reçu de multiples récompenses, dont le prix Goncourt 2025. Vous en avez donc, tous et toutes entendu parler, Keisha a déjà écrit un billet et bien d’autres sont à venir, j’en suis certaine, voici celui d’Athalie puis celui de Sandrine. J’avais déjà croisé cet auteur avec un livre que j’avais trouvé remarquablement bien écrit mais dont la fin m’avait découragée tant elle était violente : Histoire de la nuit.

Surtout, que l’idée de lire un énième roman familial ne vous fasse pas peur, si certes, sa famille est bien le point d’origine de son écriture, Laurent Mauvignier va tellement au delà du genre. La maison vide, héritage familial mais dans laquelle la fratrie actuelle n’a aucun souvenir, sert de fil narratif au roman . Deux drames connus ont bouleversé cette famille : La grand-mère Marguerite effacée de toutes les mémoires et qui a été tondue à la libération, et le suicide du père du narrateur. La seule femmes dont on célèbre la mémoire est Marie-Ernestine à qui le superbe piano de la maison vide était destiné. Du côté des hommes, il y a d’abord Firmin l’arrière-arrière grand père qui a conforté la richesse de la famille Proust, autour du hameau ajoutant au domaine familial, fermes, maisons à louer, bois et une scierie, puis Jules « héros » de la guerre 14/18 , héros entre guillemets car il semblerait que son exploit soit surtout une légende, en tout cas, c’est lui qui aurait dû remplacer Florentin Cabanel, le professeur de piano, dans le cœur de Marie-Ernestine, il n’est que le père de Marguerite, et enfin, Arsène, le mari de Marguerite qui lui fera deux enfants avant d’être prisonnier en Allemagne, une fille et le père de l’auteur.

Tout le drame se joue là : Marie-Ernestine aurait voulu connaître une vie différente où la musique aurait joué un rôle important, mais elle a dû se contenter de Jules qui meurt très vite, lui laissant une petite Marguerite, elle n’arrive pas à aimer la fille de Jules ni même à s’intéresser à cette enfant. Elle s’enferme pour passer des heures sur son piano en interdisant à sa fille de venir l’écouter. Cela va être pour l’auteur l’occasion d’écrire une scène d’une rare violence où tout se mêle : l’humiliation, la force d’un soldat nazi, et la déchéance de la fille qui annonce, ainsi, son sort à la libération.

Mais que serait cette histoire sans le projet de l’auteur ? Créer pour lui, sans doute, mais surtout pour nous, des personnages qui finissent par exister à force de nuances dans l’analyse psychologique de chacun d’entre eux. Il est vrai que l’on ne saura pas si la scène est réelle, la scène pendant laquelle le marbre de la fameuse commode dans laquelle il se désespère au début de ne pas trouver la croix de la légion d’honneur de son arrière- grand-père, aurait été brisée, mais peu importe, cette scène et les personnages sont présents dans notre imaginaire, comme les passages plus célèbres de la littérature : la colère de Grandet contre Eugénie qui a donné ses louis d’or à son cousin, le suicide de Madame Bovary, et tant de scènes que l’on pourrait piocher dans « la recherche du temps perdu » .

Pour le style, vous l’avez certainement entendu plus d’une fois, ces longues phrases font penser à celles de Proust. Je pense que dès qu’un auteur n’écrit pas dans un style lapidaire du 20° et 21° siècle on pense à Proust, pour moi il a surtout un style très personnel qui lui appartient. Et cela, il le met au service de son expression littéraire.

Je viens d’une famille où les femmes ont toujours pris leur destin en main et cela depuis au moins quatre générations, je trouve que j’ai beaucoup de chance. Je pensais cela en lisant ce roman qui a été un réel choc et une fois refermé, je n’ai eu qu’une envie le relire pour retourner dans les méandres de ces vies gâchées par le poids des convenances sociales et le poids des deux guerres tellement bien racontées. Quand la grande Histoire traverse des familles dont l’équilibre était plutôt dans l’apparence que dans de réelles valeurs, tout peut voler en éclats. J’espère que vous n’aurez peur ni de la catégorie « roman familial », ni des longues phrases, ni des 744 pages, et que comme moi vous lirez avec passion ce roman totalement atypique : de la très grande littérature.

Extraits

Début

Fouillé – j’ai fouillé partout où j’étais pour ainsi dire, sûr de la retrouver les yeux fermés ; j’ai fouillé partout où j’étais certain qu’elle se cachait, puis dans les endroits où j’étais convaincu que je ne la trouverai pas mais où je me suis raconté qu’elle aurait pu échouer par je ne sais quel coup de hasard, me doutant bien qu’il était impossible qu’elle y soit, sans que personne l’y ait mise – et depuis quand aurait-elle atterri là ?.

La femme effacée.

 D’elle, il n’y avait rien parmi les écrins, les dentelles, les bijoux. Rien -absolument. Et c’est de ce rien que paradoxalement sa présence a fini par s’imposer avec une force presque plus aveuglante que celle, pourtant puissante, mais auréolée de la douceur des vieilleries de brocantes, surlignée par ses objets de mon arrière-grand-mère, Marie Ernestine. Ses babioles à elle, Marie Ernestine, dominent tout dans le tiroir de la commode et laissent comme dans une alcôve qui lui était réservée depuis toujours, un peu de place à ce petit-fils que sans nul doute elle la beaucoup aimé et beaucoup plaint, mon père.

La femme de Firmin.

 Sa femme, l’ombre, préposée aux confitures ou aux chaussettes à repriser, baissait les yeux, et acquiesçait à la parole d’évangile de son époux, mais elle savait tirer profit de l’obscurité dans laquelle chacun avait l’habitude de la tenir. Enfermés pour mieux construire, silencieuse et industrieuse, en véritable fourmi obstinée, son espace de liberté – un réduit, comme on dit des pièces minuscules même sans fenêtres ni perspectives-, mais un espace réel, concentré sur sa nécessité, espace dans lequel elle savait rire sous cape des prétentions de son mari, sachant l’infléchir sur certaines de ces décisions avec une telle abnégation que c’est à elle que revenait le mot final dont, son mari, en bon ventriloque se croyait l’auteur.

Marie Ernestine trahie par sa tante.

 Elle essaie de saisir ce qui vient de se dire avec la grand’tante, essaie de concentrer en deux ou trois moments significatifs l’intégralité de ce qu’elle vient de vivre, mais toujours, elle finit par conclure que la vieille dame n’est une hypocrite qui n’a jamais cru en elle, comme elle ne le prétendait que par vanité et pour s’attirer les bonnes grâces de monsieur Cabanel, lui dont maintenant elle n’avait même pas semblé se souvenir. Quand Marie-Ernestine lui avait rappelé qu’elle et lui avait soutenu ensemble son talent, ses dons, Caroline n’avait répondu qu’avec un geste d’agacement et d’incrédulité, comme si elle n’avait pas aimé qu’on lui rappelle un désagrément -un simple, inconfort plutôt- et avait évacué la question d’un simple. 
Un autre biscuit ?
 sans y prêter plus d’attention, comme si le professeur de piano n’avait été qu’une illusion dont la vieille dame était revenue et dont elle avait fait le deuil.

La trahison du professeur de piano.

 Il l’accompagne jusqu’au coupé et dit que peut-être tout est mieux comme ça, parce que, vous savez, c’est tellement dur la musique, le piano, tellement dur, tout ça, ça rend tellement seul de se pencher tous les jours sur ses touches, vous avez la vie devant vous et la vie c’est le plus important, l’art, vous savez, tout le monde en rêve mais personne ne veut payer le prix pour cet enfer ; votre père vous a peut-être sauvée d’un choix, dont vous ne mesurez peut-être jamais combien il vous aurait coûté peut être que vous devriez le remercier – et Marie Ernestine dit
OUI, sans doute oui 
et soudai. elle le regarde et
 Je suis heureuse de voir que votre épouse va mieux, c’est bien.
(Et la fin du chapitre)
 Alors qu’on entend le coupé qui démarre, le cheval qui s’éloigne, elle ne voit pas, elle ne le sait pas et ne le saura jamais, mais Florentin Cabanel se retrouve seul avec lui-même et c’est lui, sans doute, qui mesure davantage le choix qu’il vient de faire et qui comprend aussi combien ce choix, probablement, il le regrettera toute sa vie.

Le poids des secrets .

 Il faut peut-être préciser : cette histoire là, c’est l’ombre pâle de l’atavisme qu’on m’a dressé comme portrait de famille depuis l’enfance, et surtout depuis le suicide de mon père. Ce qui m’occupe l’esprit, ici, c’est comment ces histoires qui ont été obstinément tues ont pu traverser l’opacité du silence qu’on a voulu dresser entre elles et moi, pour arriver à se déposer dans ces lignes qui me donnent l’impression de les avoir menées à bon port et de pouvoir m’en libérer.
.
 Car des secrets se répandent en nous comme s’ils avaient été énoncés depuis toujours par ceux-là mêmes qui précisément font d’eux des secrets. Ce n’est pas que ces derniers se trahissent et disent sans s’en rendre compte ce qu’ils veulent taire, non, c’est qu’ils ne sont pas seuls : ils ont des amis, des voisins, de la famille, des gens comme des ombres qu’ils ont chargés du devoir de dire, l’air de rien, ce qu’eux font profession de taire. Et c’est ainsi qu’un siècle plus tard, les rumeurs virevoltent encore dans les plis des rideaux, derrière les fenêtres des voisins, qui accumulent vos secrets de famille et savent les colporter aux générations à qui l’on voulait les taire, comme le pollen se transporte dans l’air, essaimant au plus loin de son lieu d’origine.

Destin d’une femme sans homme.

 Ce que veut dire, une vie sans homme, c’est dans le regard fiévreux des hommes qu’une femme seule l’apprend. Une femme seule ne sera jamais qu’une proie sur laquelle chaque homme aura le droit de se jeter quand bon lui semble ; les filles seules ne deviennent jamais des femmes, non, ce sont des « filles », elles finissent tôt ou tard dans le lit d’hommes, qui n’auront pas un regard pour elle une fois qu’ils auront obtenu, le pire de ce qu’une femme peut se résoudre à donner, car ces hommes sont des vauriens qui quittent leur foyer le temps d’une heure ou deux à la tombée de la nuit, pour s’encanailler chez ces filles perdues, qui sont la honte parmi la honte des femmes ; ces hommes mariés et pères de famille s’en retournent, leur bestialité assouvie, chez eux, l’air sournois, puant l’eau de Cologne et les droits froissés, le liqueur de porto, de genièvre, et ils ne se retournent pas pour consoler la fille seule qu’ils laissent derrière eux, trop contents d’avoir posé sur un bout de table, trois misérables sous pour mieux revenir un de ces soirs, entre chien et loup, quand ils savent que les vieilles ne seront plus derrière leurs rideaux pour observer leur petit manège.

Passage que j’ai apprécié nous sommes le 17 avril 1913.

 C’est le portrait de son père,
disent-elles toutes les deux, le répétant deux ou trois fois, comme si c’était la plus belle nouvelle du monde. Marie Ernestine scrute la peau rougeâtre et les yeux gonflés de l’enfant ; elle pense à la souffrance de l’accouchement, à Jules et à sa joie, elle pense qu’en effet, le bébé lui ressemble à lui ; elle regarde l’enfant avec une dureté qui la surprend elle-même – maintenant la guerre peut commencer.

Différence entre les hommes et les femmes.

 Bien sûr, on avait aussi beaucoup blâmé, monsieur Claude, mais davantage pour sa faiblesse, d’avoir cédé à la perversion de Paulette que pour sa responsabilité dans l’affaire, parce que comme tous les hommes, il avait été facile de le détourner du droit chemin, il était une victime des deux « petites salopes », car bien que mieux née que Paulette, Marguerite était une pimbêche depuis tellement longtemps qu’on avait pu enfin trouver une prise pour démontrer combien elle était mauvaise – ça se voyait, je ne disais rien mais, à son âge, cette suffisance qu’elle a toujours eue, ma fille me le disait, à l’école, elle n’avait pas d’amies, et prenait tout le monde de haut – quelle honte pour une famille si bien.
 Bien sûr, personne n’avait pensé à se souvenir que Marguerite était à peine sortie de l’enfance quand ça avait commencé ; personne ne s’était soucié de son âge, de ce que monsieur Claude avait été son patron et qu’il avait été celui de Paulette, qu’il avait eu du pouvoir sur elle deux, non, personne n’a songé à y redire. C’était elle, venue de sa famille de vauriens, puis c’était Marguerite, la pimbêche en train de mal tourner – monsieur Claude est un homme et les hommes sont des enfants n’importe quelle catin les retourne et cette pauvre madame Claude qui travaille tout le jour dans sa boutique n’a rien vu, pensez-vous, on fait confiance.et voilà qu’on héberge le loup et quand il est trop tard, le troupeau a été décimé, et le loup s’est enfui depuis longtemps.

Page 618, je lis cela et je me dis, Bravo monsieur l’écrivain.

C’est parce que je ne sais rien ou presque rien de mon histoire familiale, que j’ai besoin d’en écrire une sur mesure, à partir de faits vérifiés, de gens ayant existé, mais dans les histoires sont tellement lacunaires et impossibles à reconstituer qu’il faut leur créer un monde, dans lequel, même fictif, ils auront chacun eu une existence. C’est cette réalité qui se dessine qui deviendra la seule, même si elle est fausse, car la réalité vécue s’est dissoute et n’a aucune raison de nous revenir ; le récit que j’en fais est comme une ombre déformée trahissant la présence d’une histoire dont je capte seulement l’écho, la vibration dans l’image tremblante d’une fiction et d’un roman possible.

Éditions Dalva (266 pages, août 2025)

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Gambadou, puis Sylire et Claudia Lucia ont déjà parlé de ce livre , il était donc dans ma liste, et grâce à mon club je vais pouvoir le retirer. Je suis plus partagée que l’ensemble des avis que j’ai pu lire. J’ai beaucoup aimé ce que l’on sent de détresse chez ces femmes qui pour un peu d’argent vont devenir nourrices. Plusieurs solutions s’offrent à elles, soit elles vont à la ville et le bébé de la famille a une nourrice pas trop loin de ses parents, mais le bébé de la nourrice, grâce à qui ce bébé de famille aisée pourra bénéficier d’un allaitement adapté à sa santé, restera au village et il vivra sans sa mère à ses côtés. Ou la famille de la ville viendra confier le bébé à la nourrice et celui-ci vivra ses trois premières années loin des siens. La description de la façon dont les nourrices sont traitées à l’arrivée de la ville s’apparente plus à un marché de vaches que d’un accueil pour des femmes qui viennent pour être nourrices. C’est vraiment insupportable, mais le pire c’est le sort des enfants abandonnés là on est totalement dans l’horreur !

Dans ce roman, le « marché » est aux mains d’un homme malhonnête et qui ne cherche qu’à se faire de l’argent sur le dos de femmes sans défense et qui se fiche complètement du sort des bébés.

Alors pourquoi des réserves ? cela vient de ce qui pour beaucoup fait le charme de ce livre, la façon dont l’écrivaine raconte cette histoire, sa langue est superbe (encore un bon point pour elle) mais elle refuse de situer son roman dans un cadre précis et tous ses personnages sont plutôt des symboles de la bonne nourrice aimante pour Sylvaine, de l’horreur du profiteur pour « la chicane » qui recrute les nourrices, la vieille femme la sage du village qui est l’humanité personnifiée, les pauvres filles engrossées par des fermiers violents. Ce qui m’a le plus gênée c’est le mélange des forces de la nature, un peu à la manière des Dieux antiques qui jouent avec les hommes en leur envoyant tempêtes et orages ! Heureusement ce n’est pas seulement la lune qui offrira à Sylvaine le bébé qui remplacera celui que la dame de la ville lui avait confié et qui est mort. C’est là que se situe le drame de cette histoire , mais des drames il y en a d’autres. Entre fantaisie et réalisme, mon côté rationnel préfère que les histoires surtout difficiles sachent s’ancrer dans le réel.

 

Fichier:Rouen hospice general tour.JPG — Wikipédia

 

Extraits

Début.

 C’est nuit de lune pleine.
 Roux, colossal, aussi rond qu’un ventre sur le point d’enfanter, l’astre flotte bas dans le ciel couleur d’ardoise. Une brume épaisse recouvre la plaine comme un châle, se masse dans les replis du relief, s’effiloche à l’orée de la forêt. Dans le creux de la vallée, ce niche le village endormi, masqué par le voile blanchâtre, nébuleux. Seule la ramure imposante d’un chêne centenaire émerge du brouillard, île de verdure entourée par la ronde des toits qui se serrent.

Recrutement des nourrices.

 Un médecin, chargé de déterminer l’heure aptitude à nourrir un nouveau-né les y attends
. Il leur ordonne de s’aligner dos au mur et d’ôter leur corsage. Torse dénudé et bas du corps dissimulé sous des jupes bouffantes, les femmes ressemblent à des clowns grotesques. Elles patientent dans la gêne, la poitrine offerte aux regards et au froid. Sylvaine frémit à la vue de ces chairs étalées. Les seins au large aréoles brunes sont irriguées par des veines saillantes qui dessinent une cartographie étrange, un labyrinthe complexe, dédale de rivières et de rigoles charriant le sang bleu et mauve.
 Le médecin prend son temps, organise des papiers sur son bureau, ajuste ses lunettes, retrousse ses manches, s’approche de Mahaut placée en bout de rangée. Sylvaine a le sentiment d’avoir atterri par erreur dans un marché aux bestiaux. Elle repense à la fête du printemps où se rassemblent tous les ans les éleveurs de vaches, de chèvres, de mouton et elle croit être devenue l’un de ses animaux, dont la bonne santé et la corpulence vont être évaluées.

Pour donner une idée du style.

Sylvaine ressent un plaisir nouveau, inédit à être sucée avec force, mordillée par les puissantes gencives. Il ne s’agit plus seulement d’être soulagée du trop plein de lait. Un nerf souterrain, fil d’argent invisible, relié son mamelon à son bas-ventre qui se contracté agréablement sous l’effet de la succion. Sylvaine plonge dans ces sensations nouvelles, sans gêne ni honte. Repus et satisfaits la mère et l’enfant s’endorment enlacés

Les enfants abandonnés.

 Une femme habillée de blanc ouvre la porte et fait entrer la vieille servante dans le hall. Des cris de nourrissons saturent l’air de leurs vibrations perçantes. L’odeur viciée prend Lucienne à la gorge. La mine dégoûtée, elle se détourne d’une salle dont la porte est entrebâillée. L’employée se justifie :
« Les nouveaux-nés sont installés ici. Ça évite de monter les étages. Il y a beaucoup de passage entre ceux qui arrivent, ceux qui partent et ceux qu’on doit évacuer. « 
Les deux femmes reculent pour laisser passer un homme qui sort de la pièce en poussant une brouette. À l’intérieur se trouve un minuscule cadavre enveloppé dans un linceul.
« Beaucoup ne passent pas l’hiver. Les plus faibles sont emportés en un rien de temps. »