Éditions Albin Michel, 578 pages, octobre 2025

traduction révisée de l’américain par Guillemette Belleteste

De cette écrivaine américaine j’ai déjà lu « des vies à découvert« , j’ai assez bien aimé ce roman, mais que c’est long ! Il y a vraiment quelque chose qui ne passe pas entre les romans américains et moi. Les auteurs ont besoin de tellement de pages pour installer leur récit, que j’y vois une forme de prétention, comme si, ce qu’ils écrivaient, méritaient bien que les lectrices ou lecteurs restent avec leur œuvre plus longtemps que pour un roman européen : on est en Amérique, pays où tout est plus grand qu’ailleurs même les romans.

Mon agacement étant passé, je dois dire que j’ai bien aimé cette lecture et la façon dont cette autrice raconte les évènements qui ont secoué le Congo lors de son indépendance en 1961. La famille d’un pasteur complètement azimuté entraîne sa famille au Congo pour annoncer la bonne parole de Jésus à une population qui n’en a rien à faire, et qui surtout refuse le baptême dans une rivière infestée de crocodiles. Le roman est raconté du point de vue de sa femme, Orleanna, leur aînée Rachel, les jumelles, Adah et Leah, et la petite dernière Ruth May.

Quand ils arrivent en 1959, toute la famille vit sous la férule de ce Pasteur intransigeant et les enfants ne remettent pas en cause ses principes religieux. L’Afrique va très vite attaquer tous les beaux discours de ce Nathan, plus abruti que la moyenne des pasteurs baptistes. Il refusera de partir au moment de l’indépendance mettant sa famille dans une situation proche de la famine. Finalement la mort de le petite dernière provoquera le départ de sa femme avec Adah.

Chaque protagoniste de cette histoire apporte un éclairage différent :

 

  • Rachel l’aîné est l’adolescente typique américaine , elle est sotte et ne pense qu’à ses beaux yeux bleus et ses cheveux blonds , si, déjà, l’auteure avait évité ce personnage peu crédible, elle aurait allégé d’autant son récit.
  • Leah, est une enfant intelligente et qui veut comprendre le monde qui l’entoure , elle est au départ complètement soumise à son père, mais c’est elle qui le rejettera le plus fort et c’est aussi grâce à elle que le lecteur comprendra le mieux ce qui s’est passé au moment de l’indépendance. Elle se marie avec un congolais et fera sa vie avec lui plutôt en Angola pour éviter la milice de Mobutu.
  • Adah sa sœur jumelle est née avec un demi cerveau et ne parle pas, mais on apprendra plus tard qu’en fait elle est tout à fait normale et deviendra médecin grâce à des études brillantes aux USA.
  • Ruth May joue avec les petits congolais et semble heureuse parmi eux, malheureusement elle ne prend pas ses médicaments contre la malaria. Elle sera très malade et finalement mourra d’une morsure de serpent. Sa mort provoquera , enfin, le réveil de sa mère.
  • La mère est de plus en plus paniquée par la peur pour ses filles, elle doute de plus en plus des capacités de son mari et ressent une énorme culpabilité à ne pas être partie plus vite. Elle a un regard plus ouvert que son mari sur les Africains et à son retour elle luttera pour les droits civiques des noirs aux USA.
  • Nathan le père n’est raconté, jusqu’à sa mort seul dans une forêt, ô combien inhospitalière, par ces cinq femmes.

L’ intérêt du roman, c’est le récit des évènements lors de l’indépendance de ce pays qui avait été colonisé par la Belgique. Les Congolais étaient ravis d’avoir voté pour Patrice Lumumba, qui est devenu président de la république. Les Américains qui avaient peur que la richesse de ce pays passent dans les mains des communistes russes, fomentent un coup d’état et impose le tristement célèbre le dictateur Mobutu. Commence alors une répression féroce dont sera victime Anatole l’instituteur mari de Leah.

On voit aussi dans ce roman la difficulté de vivre dans un pays entouré d’une nature totalement hostile, et dont la population est aussi victime de préjugés bien ancré dans des traditions que rien ne peut affaiblir.

Je recommande ce roman, si vous avez beaucoup de temps devant vous et que vous pouvez plus calmement que moi supporter le comportement étroit, stupide, raciste, pervers de Nathan Price pasteur de son état et américain de surcroit .

Extraits.

Début.

 Imagine une ruine si étrange qu’elle n’aurait jamais dû être. D’abord, représente toi la forêt. Je veux que tu en sois la conscience, que tu sois les yeux dans les arbres. Des fûts d’écorce lisse et mouchetée telles des bêtes musculeuses qui auraient poussé en dépit du bon sens. Le moindre espace fourmille de vie : de délicates grenouilles venimeuses aux peintures de guerre en forme de squelette, accolées en pleine copulation, sécrétant leurs œufs précieux sur les feuilles ruisselantes. Des lianes étranglant leurs semblables dans leur éternelle lutte pour la lumière du soleil. La respiration des singes. Le glissement du ventre d’un serpent sur une branche. Une armée de fourmis débitant un arbre géant en grains uniformes qu’elles entraînent vers d’obscures profondeurs à destination de leur reine vorace. À laquelle répond un cœur de jeune plans surgit de souches pourries aspirant la vie de la mort. Cette forêt se dévore elle-même, vivante à jamais.

Arrivée au village au Congo.(pour pouvoir emporter en avion toutes leurs affaires, la mère et les filles portent le maximum d’objets sur elles )

 Nous sommes restés un moment à cligner des yeux, à regarder fixement à travers la poussière, une centaine de villageois sombres, minces et silencieux, qui oscillaient légèrement tels des arbres. Nous avions quitté la Géorgie au milieu d’un été de pêchers en fleur, et nous nous retrouvions dans un inquiétant brouillard ocre et sec, qui ne ressemblait strictement à rien de ce que nous connaissions en matière de saison. Avec toutes nos couches de vêtements nous devions ressembler à une famille d’Esquimaux lâchés dans la jungle. 
Mais c’était là notre fardeau et nous avions besoin de tant de choses ici. Chacune de nous arrivait chargée en outre d’un objet qui la meurtrissait sous ses vêtements : un marteau à pied de biche, un recueil de cantiques baptistes, ces précieux objets occupant l’espace libéré par quelques frivolités que nous avions trouvé la force de laisser derrière nous. Notre voyage s’était révélé une difficile recherche d’équilibre. Mon père, bien sûr apportait la parole de Dieu, qui, elle, heureusement ne pèse rien du tout…

Les noirs vus par la plus jeune.

 Noé a condamné tous les enfants de Cham à être des esclaves pour toujours, toujours. C’est pour ça qu’ils sont devenus noirs. 
Chez nous, en Géorgie, ils ont leur école à eux, comme ça ils peuvent pas faire les malins à l’école de Rachel ou à celle de Léa et Adah. Léa et Adah sont surdouées, mais il faut quand même qu’elles aillent à l’école comme tout le monde. Mais pas les enfants de couleur, le monsieur de l’église dit qu’ils sont pas comme nous, qu’ils doivent rester de leur côté. Jimmy Crow a dit ça, et c’est lui qui fait le règlement. Ils ont pas loin non plus d’entrer au restaurant de White Castel, ou maman nous emmènent boire du Coca ou au zoo. Leur jour de zoo, c’est jeudi. C’est dans la Bible..

Le perroquet, Mathusalem, jour de pluie. Humour

À l’extérieur, nous disposons d’une longue galerie ombreuse que notre mère originaire du Mississipi appelle « véranda ». Mes sœurs et moi, nous adorons traîner là dans nos hamacs, et nous avions hâte d’y retourner même le jour de notre première pluie. Mais les rafales soufflaient en diagonale, fouettant les murs et le pauvre Mathusalem indistinctement. Lorsque ses cris devinrent par trop pathétiques et insupportables, notre mère, le visage fermé, rentra sa cage à l’intérieur et la posa près de la fenêtre, où l’oiseau poursuivit ses commentaires étatiques. Le révérend se mit à soupçonner cette tapageuse créature, non contente d’être papiste, de féminitude latente.

D’où le titre.

 J’examine mes filles, aujourd’hui adultes, cherchant chez elles le signe d’une certaine forme de paix. 
Comment est-elle fait, alors je suis resté traquée par la crainte d’être jugée ? Les yeux dans les arbres donnent sur mes rêves. De jour, ils surveillent mes mains déformée pendant que je gratte le sol de mon petit jardin humide. Qu’attends-tu de moi ? Quand je lève les yeux avec mon regard de vieille folle, quand je parle toute seule que veux-tu que je te dise ?

Charmant programme !

La Bible dit :
 « Dieu dit aussi à la femme : Je vous affligerai de plusieurs maux pendant votre grossesse ; vous enfanterez dans la douleur. Vous serez sous la puissance de votre mari et il vous dominera. »

L’horrible pasteur.

 Une fois privés de notre allocation et de tout contact avec le monde extérieur à cause de l’indépendance, il apparut que le projet de Dieu voulait que Mère et Ruth May soient malades à en frôler le trépas. Brûlantes, couvertes de taches, la langue chargée, épuisée évoluant au ralenti, elles atteignirent la limite la plus extrême de ce que l’on imagine généralement, constituer un corps humain en vie.
 Le révérend semblait ne pas s’en préoccuper. Il poursuivait son œuvre missionnaire, laissant ses trous aînées en charge du foyer, pendant qu’il s’en allait visiter les âmes en péril ou voir Anatole dans le but d’imposer un enseignement biblique au jeune garçon. Ah, cette fameuse bible ou n’importe quelle âne doté d’une mâchoire rencontre son heure de gloire. Anatole, évidemment n’était pas très chaud. Souvent le révérend se contentait de sortir et d’arpenter seul la rive du fleuve pendant des heures, soumettant ses sermons aux jugements des lis des champs qui les comprenaient à peu près aussi bien que ses fidèles et qui, franchement se montraient un bien meilleur auditoire.

La différence entre le colonisé et le colonisateur vu par une enfant.

 Je pensais à la demeure des Underdown, , à Léopoldville avec ses tapis persans son service à thé en argent et ses petits biscuits au chocolat, entouré de kilomètres de bidonvilles et d’affamés. Peut-être que des jeunes aux pieds nus arpentaient cette maison au même moment, pillant le placard à provisions presque vide et mettant le feu aux rideaux dans une cuisine qui sentait encore le savon désinfectant de la maîtresse de maison. Je ne pouvais affirmer qui avait tort, qui avait raison. Je voyais bien ce que voulait dire Anatole en parlant de boa et de poules vivant au même endroit : vous pouviez suivre à la trace les écailles ventrales de la haine. Je jetai nerveusement un coup d’œil vers notre propre habitation sans tapis ni argenterie, mais cela avait-il tant d’importance ? Jésus nous protègerait-Il ? Lorsqu’Il sonderait nos cœurs pour juger de notre valeur, y trouverait-Il de l’amour pour nos prochains congolais ou du dédain.

 


Éditions Stock, 283 pages, janvier 2026

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Il paraît que nous mourrons deux fois : la première à l’instant où notre cœur s’arrête ; la seconde, et celle-ci de façon moins violente, mais définitive lorsque plus personne ne se souvient de nous.

J’avais beaucoup aimé « La Cache » de cet écrivain, il explorait son appartement parisien pour comprendre la vie de la famille de son père, marquée par le sort des juifs pendant la guerre 39/45. Je faisais remarquer qu’il y avait une absente dans ce récit sa mère. Dans ce roman , il fouille le passé de la famille de sa mère, et on comprend pourquoi elle était absente du premier livre, comme son père elle devait être dépressive et ses parents ont divorcé. Mais aujourd’hui l’auteur passe des vacances dans la maison de douanier de son grand père. Ernest est un personnage complètement falot qui en dehors d’une photo est totalement absent sinon par des procès de réclamations incessante car pendant la guerre sa maison a souffert des bombardements. Et lui aussi, est certainement neurasthénique.

Le reste de la famille est plus intéressante, en particulier deux sœurs institutrices, mais hélas la tuberculose a bien sévi et l’auteur le raconte avec beaucoup de précision. Et le titre du roman, c’est qu’à Barfleur la mer attaque sans cesse la côte et que la maison sera peut être menacée un jour. Il trouve dans cette maison des poèmes, il aurait aimé les attribuer à une de ses tantes, Madeleine qui a tant lutté contre la tuberculose. Cette quête l’entraîne à travers les écoles normales, les sanatoriums, les écoles primaires, le couple Freinet, la résistance …

Il y a vraiment quelques belles pages sur la mer et les paysages battus par le vent, mais je n’ai pas réussi à m’intéresser à ce roman. Mais, je le redis, cet auteur a vraiment un très beau style.

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Extraits

Début.

 Ils sont cinq, et ils me regardent. Ils flottent au milieu de la photo, dans un paysage nébuleux, évoquant une tonnelle ou une charmille. Une lumière venue dont ne sait où forment autour d’eux un halo trouble. Ils planent dans un au-delà luminescent. Je les ai toujours vus là, accrochés dans la première pièce en entrant au-dessus du secrétaire en acajou. Enfermés dans leur guérite rectangulaire, ils gardent les lieux. Je les retrouve à chaque séjour étonnamment présents, à la fois vifs et hiératiques, dégageant un envoûtant magnétisme, paraissant même rajeunir à mesure que je vieillis.

Comment en effet ? Et surtout, pourquoi ?

 Comment écrire la biographie de quelqu’un présent dans la mémoire de personne ? D’un employé subalterne dépourvu et, plus encore, privé d’histoire. D’un douanier qui n’a rien à déclarer ? D’un homme, pas seulement muré dans le silence, d’un homme sans mot, atteint d’une forme, d’aphasie ?

Passage sur la tuberculose.

 La tuberculose a déclaré la guerre à la population du Val de Saie. Une guerre qui rappelle la peste des siècles passés, une guerre totale, une guerre invisible dont personne n’ose dire le nom.
 Le mot fait trop peur. Il équivaut à un arrêt de mort. Il passe pour une tare héréditaire. Le médecin lui-même évite de le prononcer, il élude souvent avec l’accord tacite des familles. Il n’a pas de véritable remède à leur offrir autant, alors autant ménager leur réputation. Il se contente de leur donner des recettes de grand-mères, du repos, du calme, des fécules, quelques ventouses qui laissent de grandes taches violacées sur la peau, et de la carnine une mixture élaborée à partir de sang bovin, vendue sous la marque, Le Franc.
 On considère la phtisie comme une dégénérescence. La rançon du vice, la paresse, une plaie sociale à l’égale à l’égal de l’ivrognerie et de la civilisation sortie tout droit des taudis et des caniveaux. Ceux qui s’en vont des poumons sont marqués de la croix indélébile des lépreux. Un signe d’infamie frappe leur maison pendant des générations. Dans les écoles où les mairies, des affiches illustrées par un dessin de Caran d’Ache, appellent à combattre un péril national, des milliards de bacilles, aussi menaçants qu’une armée ennemie, éructés, vomis, portillons, éternués, mêlés à la poussière et à la crasse. Dans un bourg où tout le monde se connaît, et où tout finit par se savoir, mieux vaut diagnostiquer une bronchite ou une pneumonie..


Éditions J’ai lu, 313 pages, décembre 2025

J’ai vraiment hésité à attribué 4 coquillages à ce récit, car j’ai pas mal de réserves, mais pour la description de la lutte des femmes de Douarnenez, ce livre les mérite. Comme le titre l’indique, il y a aussi une histoire qui se passe dans un « lit clos » entre les deux protagonistes de cette grève que j’ai trouvée un peu (pas complètement cependant) réécrite avec des yeux d’une autrice du 21° siècle.

Deux femmes sont au cœur du roman, Rose qui vient du monde rural, très arriéré, monde dans lequel la religion domine tous les aspects du quotidien. Le roman commence par un drame, la mère de Rose meurt lors de l’accouchement d’un quatrième enfant. Rose sera toute sa vie emplie de haine pour celui qu’elle surnomme « l’assassin ». Ce pauvre bébé sera même victime de maltraitance de sa part, sans aller jusqu’à le tuer , elle souhaite ardemment sa mort. Comme le père a besoin d’argent, il l’envoie à l’usine pour mettre les sardines en boîtes. Et la voilà donc « Pen- Sardine » comme on nomme ces ouvrières.

La description du travail des ouvrières dans les usines m’a beaucoup intéressée, je savais cela mais cela fait du bien de le relire. Le travail des enfants de 12 ans alors que c’est interdit, nous sommes en 1924 , les heures qui ne dépendent que de l’arrivée des sardines et qui obligent les ouvrières à rester travailler la nuit sans être payées plus, le travail dans l’odeur de l’huile brûlante et de poisson. La contremaitre qui s’autorise à humilier et même à des coups de torchon lorsqu’elle trouve le travail mal fait.

Louise vient d’un milieu totalement différent, elle a été élevée dans un milieu républicain, a suivi son premier mari à Paris , mais est revenue travailler à l’usine à Douarnenez. Elle aura très vite un rôle important dans la prise de conscience de l’injustice de la condition ouvrière.

La grève est votée pour obtenir un meilleur salaire et la prise en compte des heures supplémentaires, Rose et Louise se retrouvent et la petite campagnarde confite en religion découvre grâce à Louise la liberté. Comme elles dorment dans le même lit clos, elles vont aussi s’aimer.

La deuxième partie voit leur destin se séparer, Louise rejetée par Rose qui veut une vie « normale » avec un mari, part à Paris se remettre de son chagrin d’amour. Cette partie du roman m’a aussi intéressée car l’auteure nous fait découvrir le milieu artistique parisien et la lutte des féministes pour le droit de vote. Louise fera finalement une carrière de chanteuse. Tandis que Rose s’enferme dans sa vie de femme mariée à un pêcheur. J’ai eu beaucoup de mal à supporter le caractère de Rose, elle rumine son hostilité contre sa belle mère chez qui elle vit au début de son mariage, cherche à tout prix à tomber enceinte le sera d’ailleurs d’un autre homme que son mari, et surtout la haine de son petit frère qui continue à l’animer est vraiment insupportable.

Comment comprendre Rose après l’ardeur qu’elle a mise pour la grève des sardinières, je ne comprends pas pourquoi l’auteure a voulu en faire une femme étroite d’esprit et de sentiments. Je sais que pour faire un roman avec des faits historiques, il faut créer des personnages qui vont donner vie à l’histoire, mais je regrette que l’auteure ait donné la grandeur d’âme à la parisienne et l’étroitesse d’esprit, l’aigreur, la méchanceté à la bretonne.

Pour la grève et la condition ouvrière, et aussi pour le milieu artistique parisien des années 20, je suis très contente d’avoir lu ce roman. En 2016 j’avais lu un autre roman de cette auteure, et je terminais en disant qu’il ne s’oubliait pas : erreur je l’avais complètement oublié : « le cercle des femmes »

Et voici les chants qui ont été chantés lors de la cérémonie qui a réuni toute la ville de Douarnenez pour le centenaire de la lutte des sardinières.

 

Extraits.

 

Début.

 Le cri avait déchiré les entrailles de la mère, roulé jusqu’à la gorge avant que sa voix, d’ordinaire haute et claire ne l’expulse comme un crachat long épais douloureux. Cela venait de loin du fond de la terre, d’un écartèlement violent, d’un séisme organique.

L’enfance de Rose 1924.

 Elle avait grandi dans le creux de la maison entre une mère aimante qu’elle ne parvenait toujours pas à pleurer un père étrange et deux petits frères turbulents. Elle avait été appliquée chez les sœurs y avait appris surtout les travaux ménagers et la petite couture, mais pas le français, son père ne disait-il pas que le français ne servait à rien d’autre qu’à comprendre les ordres des parisiennes quand il fallait vider leur pots de chambre..

Les conserveries

 Depuis que la conserve avait à la fin du siècle précédent, levé un vent de folie industriel sur Douarnenez, la ville attirait à elle tous les miséreux des campagnes alentour. La population avec quintuplé en quelques décennies une vingtaine d’usines y donnait du travail à trois mille ouvrières et cinq cent équipages. On s’entassait dans d’étroites maisons ramassées derrière des portes basses aux linteaux de granit ocre, des maisons emboîtées les unes dans les autres dans les venelles du quartier du Rosemeur. On vivait à cinq ou six dans une pièce unique de vingt mètre carrés. Mais on préférait cette promiscuité dans les quartiers surpeuplés du port, avec ces cafés bruyants et ses fêtes insensées, plutôt que d’avoir à grimper les rues raides de la ville au rythme des marées.

Tenue de plage et politique.

 L’ancien maire avait eu l’obligeance de prendre un arrêté interdisant l’accès à la plage à tous ceux qui ne portaient pas le costume de bain. L’aimable édile avait ainsi repoussé sur les bords de mer plus populeux ouvrières et marins qui s’obstinaient à se baigner en blouse et caleçon. 
Cette mesure de salut public avait été prise par un maire compréhensif quoique radical avant que la ville ne soit ravie par ce Velly , un communiste aux idées révoltées que le préfet fort heureusement avait démis de ses fonctions pour avoir osé baptiser une rue du nom de la communarde, Louise Michel.

Le travail à la conserverie.

  Ici, c’est l’esclavage. La loi de 8 heures ? Tu parles. Votée, oui, par ces messieurs de Paris, qui n’ont jamais pris le règlement d’application. L’interdiction du travail de nuit ? Le patron s’assoit dessus, quand la pêche arrive tard, il faut continuer la friture, parfois jusqu’à 1heure ou 2 heures du matin. Et crois-tu qu’on soit mieux payé, rêve ma fille qu’on puisse récupérer nos heures ? pas mieux. C’est parfois trois jours de suite qu’on travaille au-delà de minuit sans aucune compensation. Et tout ça, pour 80 sous de l’heure, ces pieuvres nous sucent la vie. Ah , je te jure, les curés ont pas besoin d’inventer l’enfer pour après la mort. L’enfer, c’est tout de suite qu’on le vit.

Scène tellement plausible.

(Le Flandez est la maire)
 À la sortie, saisie par le froid, la troupe reprit le chemin du métropolitain et Le Flandez, encouragée par une légère ivresse, enlaça Louise par la taille. Elle se dégagea vivement, mais Le Flandez, y voyant sans doute une minauderie de chatte lui cola une claque virile sur les fesses. À laquelle Louise répondit aussi sec par une claque vibrante sur la figure du maire déchu. Frottant sa joue autant pour la douleur que pour l’humiliation que la gifle lui avait infligée, Le Flandez jeta un regard furieux à Louise en se promettant intérieurement de lui faire payer un jour cet affront.

Les cheveux courts 1925

 Je repense à cette histoire de garçon. Femme dépravées ou pas les cheveux courts se sont répandus dans Paris à la vitesse d’une grippe. Si j’y ai même songé pour moi couper mes boucles noires, dégager la nuque, ce serait comme en finir avec l’attente, rompre avec le passé, affirmer mon indépendance. À Douarnenez, je le sais bien, ce serait un scandale inimaginable, mais ici, tout semble possible, je le comprends à présent Paris est mon laissez-passer pour la liberté.

Droit de vote (Marthe Bray)

 C’est Marthe Bray, visage rond de lune, bon sourire, carrure solide.
– Refusez le droit de vote aux femmes, c’est s’obstiner à marcher de l’avant à reculons ! assène-t-elle.
Face à son auditoire, Marthe s’anime pour présenter son projet de création prochaine d’une ligue pour le vote des femmes. Elle plaide pour le pacifisme, milite pour l’enseignement des valeurs citoyennes aux filles, sans renier pour autant leur devoir premier la maternité. Dans la salle on approuve, on opine, on applaudit.

 


Éditions Gallmeister, 274 pages, novembre 2025

Traduit de l’américain par Laura Derajinski

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

En 2017, j’avais déclaré que plus jamais je ne lirai cet auteur, que mon club de lecture m’avait découvrir avec le roman « Aquarium«  ; j’avais évidemment oublié (hélas !) cette déclaration, et j’ai donc lu un deuxième roman de cet auteur et j’espère bien que la prochaine fois je me souviendrai de ma tristesse en lisant ce roman.. Pourtant le sujet est très intéressant et même la façon dont le traiter est originale. Je raconte rapidement l’histoire de la pauvre jeune-fille Aica qui vit dans une petite île des Philippines. Sa famille est très pauvre, son père est un alcoolique violent. Un jour un étranger, Bob, arrive dans son beau bateau blanc, Aica n’a qu’un but se faire faire un bébé par Bob pour avoir une rente à vie. La première partie du roman, raconte toutes les hésitations de Aica et l’envie de Bob de posséder le corps de cette jeune fille. Finalement, elle part avec lui, commence alors la deuxième partie, Aica se rend compte que Bob ne lui fera pas de bébé car il s’est fait faire une vasectomie. Elle sait qu’alors elle s’est prostituée sans doute pour rien. Elle décide de tuer Bob , et commence la troisième partie, elle est bloquée dans son voilier car elle veut que le corps de Bob soit dévoré par les poissons avant de repartir. Pendant cette attente, elle rencontre Andy qui lui à l’opposé de Bob est d’accord pour faire des bébés à toutes les femmes philippines qu’il rencontre.

Commence alors la quatrième partie, elle rentre vers son île en se sachant enceinte. Et commence alors, une lutte à mort avec sa famille et les gens de son village, en particulier le chef qui veut absolument attirer les touristes dans leur petite île et qui attend de Bob (dont tous ignorent le triste sort), l’argent nécessaire à la construction d’un hôtel pour recevoir les visiteurs. Aica ne pourra que s’enfuir de ce village qui maintenant la déteste au plus haut point.

Un des aspect qui m’a intéressé, c’est la façon dont la jeune fille apprend peu à peu à se servir du bateau, il est certain que cet auteur connaît la navigation, et comprend bien comment une jeune peut se débrouiller sur une bateau même sans y connaître grand chose.

Pourquoi ai-je des réserves à propos de ce roman ? Ce n’est pas très juste de ma part, mais je déteste cette histoire, je n’ai aucune peine à imaginer que cela existe, mais ces riches occidentaux qui dépensent en un repas au restaurant de quoi faire vivre un mois une famille de pêcheurs, et qui peuvent donc s’offrir une jeune fille pour presque rien, me dégoûtent profondément. Aica, est calculatrice, meurtrière, menteuse, mais elle vit dans une telle misère que l’auteur comprend ce qui l’a amenée à cette conduite. Elle dialogue sans cesse avec elle et passe son temps à regretter ses décisions, qui sont toutes plus catastrophiques les unes que les autres, elle est prise dans une spirale infernale mortifère. Le meurtre de Bob est insoutenable et assez peu compréhensible. Je lui attribue quand même trois coquillages, car je pense que ce que décrit David Vann est plausible sinon exact. C’est triste !

Bref, ce roman pourra vous plonger dans un désespoir profond si par hasard vous aviez bon moral et confiance dans l’humanité.

Extraits

Début.

 Quand l’étranger apparaît pour la première fois, la mer est calme. Les grains de sable, bien à plat sur la plage, l’air doré. En compagnie d’enfants plus jeunes, Aica se tient sur une large branche de bois flottée, aux côtés de son amie, Ana Mae.
– Il est seul, dit Ana M.ae, il a un voilier.
Le voilier, amarré à la vue de tous dans la crique voisine, un mât unique, une coque blanche et lisse. Aica n’aime pas entendre ces mots prononcés à voix haute. C’est son rêve depuis trop longtemps. Ça devrait rester secret.

Ce que veut fuir Aica.

Aica a rincé le riz deux fois et le met à cuire sur le feu. Du charbon de bois en plein milieu de la maison, tant de fumée, et l’odeur aussi. Une gazinière ne ferait pas de cendre, pas de chaleur intense. Il suffirait d’allumer et de l’éteindre. Et un frigo pour conserver les aliments plus d’un jour sans avoir aller saler. Et des toilettes avec une chasse d’eau pour ne plus avoir à puiser de l’eau dans un récipient. Et une douche pour ne plus être obligée de se rincer avec un seau, Et plus de père ivre ne plus jamais l’entendre ni le voir.

Une scène bien racontée du danger du bateau à voile.

 Aica s’agrippe à la voile et grimpe sur la bôme, qu’elle enjambe, puis elle s’allonge sur le ventre et avance centimètres par centimètres jusqu’à l’extrémité. Avec le roulis, elle pourrait facilement tomber. Il ne faut pas qu’elle se blesse par-dessus le marché, elle est désormais au-dessus du cockpit, au-dessus du taud, elle continue à défaire la fermeture éclair et elle atteint enfin le bout.
 Elle doit à présent ramper à reculons par-dessus la voile, ce qui est bien plus difficile mais elle y parvient une progression lente puis elle se redresse en arrivant au-dessus de l’escalier. Elle descend et détache la corde qui maintient la bôme.
 La baume et la voile claquent de gauche à droite dans le mouvement des vagues. Aica fait attention de rester à bonne distance, tandis qu’elle retourne au mât.
(…)
 La grand voile est lourdes, elle gonfle dans le vent et se plaque contre Aica. À deux ou trois mètres de haut à peine et la corde est déjà tendue trop difficile à tirer, alors Aica la bloque avec le winch. La corde ou la voile ou le mât ou le winch pourrait se casser sous la pression et la force du vent, mais elle ne sait pas comment faire autrement, alors elle actionne le mécanisme du winch en utilisant la vitesse, la plus lente et la plus douce et elle regarde monter la voile.
 Le bateau avance à présent, il avance déjà et Aica est pleine d’excitation. Elle va peut-être réussir à sauver son bébé après tout, elle se précipite au gouvernail pour essayer de régler le cap sur l’autopilote. Elle devrait partir vers l’est, elle tourne la barre à gauche pour aller au sud puis à l’est, la bôme et la voile claquent soudain vers le côté opposé et soulève le bateau sous la violence de l’impact. Mais rien ne semble casser elle trouve l’est sur la boussole, règle autopilote et appuie sur le bouton. Elle repart vers le mât, dépasse l’escalier de la cabine, prends garde de ne pas perdre d’équilibre, mais une vague soulève soudain le côté du bateau la bôme tourne brusquement et Aica est fauchée, elle s’envole au-dessus du pont, si vite qu’elle ne voit plus rien sauf le bleu de l’eau quand elle y plonge (…)
Le bateau déjà si loin, si impitoyable. Entraîné par l’autopilote et la voile. Même la grand-voile partiellement hissée suffit à lui donner plus de vitesse que n’importe quel nageur.

Éditions Gaïa, 486 pages, octobre 2010

traduit du Danois par Ines Jorgensen

Ce n’est pas ma première rencontre avec cet auteur Danois, je m’étais régalée avec les Racontars , Un curé d’enfer et autres racontars , puis le Naufrage de la Vesle mari . Dans ce livre qui en réalité en réunit trois : » Un récit qui donne un beau visage », puis « le Piège à renard du Seigneur » et enfin « la Fête du premier tout ». Nous retrouvons tous les personnages des Racontars mais autour d’un enfant et de sa nourrice Aviaja cette vieille femme inuit qui retrouve le goût de la vie grâce à cet enfant qu’elle va élever avec les deux pères, et trois oncles. Le principe de l’humour de Jorn Riel m’est maintenant bien connu, il présente des hommes qui sont peu à peu séduits par les Inuits qui s’appellent eux -mêmes « les hommes », et quittent sans aucun regret « la civilisation » qui aident peu à survivre dans ces régions où la vie est menacée par le grand froid et les animaux comme les ours. La sexualité a beaucoup d’importance, et les femmes inuits ne comprennent pas les notions de fidélité ou de péchés qu’un prêtre aimerait leur inculquer. L’alcool aide souvent les hommes à supporter les difficultés de la vie et la rigueur du climat. Jorn Riel est un conteur et ses livres se lisent comme des récits que l’on pourrait se raconter entre amis. L’intérêt de ce roman tient à la formation d’un enfant abandonné par sa mère et élevé par ses pères et une nourrice adorable, le deuxième livre, l’enfant est partie en Europe et la vieille nourrice n’a plus envie de vivre, c’est le moment où un curé arrive dans cette région reculé avec une église gonflable … et espère tromper les inuits et s’approprier les peaux d’animaux en particulier de Renard. La troisième partie l’enfant adolescent est revenu et va trouver sa place dans cette société et la vieille nourrice peut mourir. Les sentiments sont très présents dans cette petite communauté même si leur expression est compliquée, on sent combien la petite communauté est unie par des liens très forts. Le ridicule de la religion chrétienne est toujours aussi savoureuse. Si ce livre avait été mon premier roman de cet auteur mon enthousiasme aurait été total. Mais ce roman reprend les mêmes personnages et les mêmes ressorts d’humour que j’avais lu dans les « Racontars », ce qui explique mes trois coquillages.

Extraits.

Début.

 J’ai deux pères. En vérité, j’aurai sans doute dû en avoir cinq, mais les camarades s’étaient mis d’accord pour désigner Pete et Jeobald comme mes vrais pères, et Samuel Gilbert et Small Johnson plutôt comme un genre d’oncles.

Propos à la hauteur des sentiments. (Humour)

Pete venait de la baie de l’Homme Mort. Il avait franchi Wilson Hills et l’étroit Pas de l’Oie. Lorsqu’il déboucha sur le coin de bruyère entre la rivière et la maison, il lui arriva exactement la même chose qu’à McHuges autrefois. Le sang afflua dans ses veines et un sentiment le prit à la gorge, qui lui donnait envie de rire et de pleurer à la fois. Pete éprouva un désir irrépressible de prononcer quelque chose à la mesure des circonstances, quelque chose d’un ordre spirituel, et après avoir longuement réfléchi, il laissa cours à son émotion. 
« Grands dieux, merde alors !  » s’exclama-t-il.

Leur voisin.

 Notre voisin, le plus proche s’appelait John. Il était connu comme le plus grand voleur entre Downty City et le bassin de Pol et portait le surnom de John l’honnête. Sa réputation de chasseur était extrêmement mauvaise, étant donné que de notoriété publique la moitié de ses renards venaient de pièges posés par d’autres que lui.

Proverbe eskimo.

 « Comme dit l’Eskimo ne prête jamais tes chiens, tes traîneaux, tes armes ou ton kayak. On pourrait facilement te les abîmer. Mais ta femme il faut la prêter aussi souvent que possible, car elle s’améliore à chaque fois. »

Le départ du garçon vers l’Europe.

 » C’est bizarre. Y’a des jours où on parle tout simplement. Pas pour dire quelque chose de particulier, on parle et on parle c’est tout. Ça sort tout seul, sans qu’on y pense, c’est pas vrai, et puis il y a des jours où on a une foule de mots à l’intérieur et où on n’arrive pas à sortir un son, vous connaissez ça ? »
 Pete hocha énergiquement la tête répandant une pluie de braises de sa pipe. « C’est comme la constipation dit-il, on a une putain d’envie, on pousse, on se démène et… »
 L’ongle Sam montra du doigt un arc doré qui cheminait lentement vers le nord au-dessus des montagnes au sommet aplati.
 » Voilà la lune », dit-il les autres hochèrent la tête sans même la tournée pour vérifier s’il disait vrai.
 Sam tendit la main vers la bouteille de rhum que Smal-johnson tenait fermement entre ses jambes pour qu’elle ne se renverse pas. Il poursuivit.
 » On vous a fourni une information tout à fait superflue. Au fond, c’était juste pour dire quelque chose. Je savais que vous saviez que la Lune allait se lever maintenant. Pourtant, j’ose prétendre que ma petite information a quand même de la valeur. Un jour comme aujourd’hui, toute remarque à sa valeur si nous devons continuer à nous serrer les coudes, si je peux m’exprimer ainsi. » Il versa une larme de rhum dans son thé. « On parle de ce qui n’est pas essentiel de la lune, des pattes des chiens, de l’état de la neige et que sais-je encore. Et c’est bien parce que ce qui n’est pas essentiel, nous ramène par des voies détournées à l’essentiel, à savoir le départ du garçon. »

Hygiène masculine.

Dad Matthew n’avait jamais eu beaucoup d’attirance pour les bonnes femmes. La terreur d’être pris au piège et séquestrée l’avait toujours emporté chez lui sur le désir d’une relation durable. Il ne vivait évidemment pas complètement à l’écart de la compagnie des femmes. Deux fois par an, il se rendait à Downty City pour rectifier le compas, comme il disait, une visite de chantier en quelque sorte, nécessaire pour maintenir le cap.

Limite de la christianisation en Afrique.

 Il y a plus de trente ans le père Brian débarqua donc sur la terre ferme africaine et commença à remonter le fleuve de Gambie, de Bathurst à Yarbutanda, sur le bateau « Lady Challenge ». Pendant environ un an, il tenta d’enfoncer dans le crâne des peaux sombres qui habitaient le long des rives, la douce doctrine chrétienne, mais la chance ne lui sourit pas. Les musulmans s’y étaient déjà implantés et le père Brian ne put rien contre une religion qui autorisait les hommes à avoir quatre femmes, un strict minimum pour une culture rentable de l’arachide.

La fréquence des visites.

 « On dirait que nous avons des invités », dit-il . « Combien de traîneaux ? » demanda Jéobald.
 » Un, je crois que c’est celui de M. Pickerin. Ils sont deux sur le traîneau.
« Pickerin ? » Pete se leva et regarda par la fenêtre. « Bizarre, il est déjà venu y a trois mois, Dieu sait ce qu’il veut encore. »


Éditions Buchet-Castel, 170 pages, janvier 2026

Cette auteure me plaît de plus en plus, j’ai commencé par L’Annonce, puis Joseph et Histoire du fils. Nous vivons aujourd’hui, au rythme des crises paysannes, et nous sentons bien qu’il y a quelque chose qui se déglingue dans le monde agricole qui évoquait plutôt un monde de stabilité. En lisant « Hors champ » j’ai vécu avec une énorme tristesse le sort d’une catégorie de paysans. Le personnage principal, Gilles, a été programmé pour reprendre une ferme qui se consacre à l’élevage de vaches laitières dans le Cantal. Ses parents en ont bavé pour acquérir cette ferme, et le fis lui en hérite. Aux yeux du père, « le vieux », « l’autre » tel que l’appelle Gilles, leur fils est un nanti, il n’a eu qu’à se baisser pour ramasser le fruit de leur labeur. Ce vieil homme est aigri, mauvais, et avec sa femme ils ont tout fait pour que Gilles ne puisse jamais vivre selon ce qu’il aurait aimé faire : il n’a pas eu le choix. Autant le livre d’Antoine Wauters, « Haute -Folie » ajoute horreur sur horreur pour décrire le monde rural, et finit par donner une impression de « trop c’est trop », autant Marie-Hélène Lafon, ne charge pas la barque, et pourtant, la vie de Gilles est une pure horreur, consentie, subie et jamais voulue. Il est complètement pris dans les filets d’une vie trop dure quand on ne l’a pas choisie, tissée par le mépris du père et la langue de vipère de sa mère. Il y a bien sa sœur qui est écrivaine et qui lui dit si souvent , « si tu veux changer de vie, je serai là », mais si cette phrase est simple il n’arrive pas à vraiment à la comprendre. Nous vivons tout le temps de cette lecture, la dureté de cette vie, et en contre point la beauté du paysage qui est décrit par sa sœur quand elle revient se ressourcer dans leur Cantal qui est si beau à regarder quand on n’a pas les vaches à traire ni tout le travail qui va avec. On est complètement pris dans ce récit et on voudrait défaire les liens qui ligotent de plus en plus Gilles dans cette famille où personne ne sait se parler, on étouffe avec lui. Il ne se passe pas grand chose sauf cette destinée terrible et comme c’est vraiment superbement raconté c’est un livre qui se lit doucement et laisse un arrière goût de tristesse mais de beauté aussi. Sin-City a beaucoup aimé .

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Pourquoi retournez vous dans le Cantal, Marie Hélène Lafon

Extraits.

 

Début.

 La balançoire grince sous l’ érable dans la cour verte et bleue. Claire et Gilles sont ressortis en pyjama après la grande toilette du samedi. Leur mère n’a rien dit, elle était trop occupée à ranger les affaires du bain, la bassine, la serviette, le gant. Gilles ne se balance pas, il est assis sur le mur du jardin et il regarde devant lui. Il ne regarde pas sa sœur ; il ne l’accompagne pas comme il le fait parfois en imitant le mouvement de ses jambes pour se donner de l’élan. Claire sent qu’il est là sans être là, comme s’il avait le pouvoir de sortir de son corps quand il le veut ou quand il a peur. Il n’a peut-être pas envie de revenir ; il n’est pas encore revenu avec elle, avec eux, à la ferme dans la cour, dans le soir de juin.

 

Le poids du destin.

 Gilles sens maintenant les peurs entassées dans la voix de la mère quand elle l’appelle le matin, peur de son retard à lui et de la colère du père, mais aussi, et surtout peur que la veille ait été le dernier jour, sans qu’elle le sache, sans qu’elle l’ait vu venir, et qu’il n’aille plus traire lui le fils, plus jamais, et que s’effondre tout ce qui repose sur lui, tout ce pour quoi elle, la mère, met un pied devant, l’autre du matin au soir et chaque jour depuis tant d’années. La ferme est pour le fils, on la tient à bout de bras pour lui, Gilles, le fils, il doit la reprendre, continuer, elle est à eux, et à lui, il a besoin d’eux, ils ont besoin de lui. Même si le père dit le contraire, lance des phrases, parle de de vendre, plutôt que de trimer pour payer un ouvrier et maintenir la ferme à flots pour le fils, que fils se débrouille, qu’il aille gagner sa vie ailleurs chacun pour soi. La mère ne veut pas lâcher la ferme qui est le lot du fils, et leur raison de vivre à eux les parents. La ferme leur fait honneur et devoir à eux les trois, pour la mère ; la sœur n’a rien à voir là dedans, la sœur vit et a toujours vécu sur une autre planète.

Les ragots de village.

 On connaissait la famille on savait d’où elle sortait, les hommes se louaient dans les fermes et buvaient et les femmes ne tenaient pas leur maison, sauf sa mère, la pauvre, qui ne faisait pas parler d’elle, mais n’avait pas de santé, ses tantes et ses sœurs s’amusaient. Tout le pays le savait et leur était passé dessus, il fallait être aussi naïf que lui pour croire qu’une fille de trente ans qui a vécu en ville allait se mettre à la colle, avec un paysan de plus de quarante ans qui habite toujours avec ses parents dans un trou perdu, et au cul des vaches.
Quand la mère était lancée, on ne l’arrêtait pas, et elle cognait sec. Tout y était passé, il allait servir de père à un gosse de quatre ou cinq ans quand alors qu’il était à peine capable de s’occuper lui-même.

Les confidences de la mère.

 C’était en 1976, l’année de la grande sécheresse. Claire se souvient exactement des mots de sa mère, on aurait arrêté là les frais si tu avais été un garçon. Elle allait avoir quatorze ans et n’avait pas répondu à sa mère que, longtemps, elle aurait préféré, elle aussi, être un garçon. Elle n’avait rien dit parce que, depuis toujours, elle ne peut pas vraiment parler avec sa mère ; elle écoute, elle lui donne plus ou moins vaguement la réplique, mais elle sent, elle sait qu’il est impossible d’aller plus loin avec elle et de passer de l’autre côté du flux ordinaire. Sa mère est barricadée ; parfois, quelque chose, une expression, suinte, ou fuse comme une giclée de pus, on aurait arrêté là les frais ; et c’est tout. Ensuite ça tient, c’est écrit en lettre de fer et de feu, ça résiste à l’abrasion des années et Claire appelle ça des scènes.

 

Édition l’iconoclaste, 180 pages, octobre 2025.

Une fois encore, c’est Ingannmic qui a présenté ce roman et m’a tentée. Maxime Rossi décrit une journée d’un infirmier libéral qui, en Ardèche, se rend chez ses patients pour leur apporter réconfort et soins. Il y a beaucoup de l’écrivain dans ce roman, car il a puisé son inspiration dans sa vie : comme lui l’infirmier est un ancien libraire, comme lui, il exerce en Ardèche, mais l’auteur tient à dire que c’est un roman que, chaque personne et chaque situation sont la quintessence de ce qu’il a connu sans en être l’exacte représentation. Maxime Rossi sait très bien raconter la France rurale qui se meurt sans bruit. Ses descriptions de la nature sont très belles, et l’humanité est réconfortante même quand elle souffre. La galerie de portraits des gens qu’ils croisent ont en commun de beaucoup souffrir, et d’être d’une génération complètement différente de celle d’aujourd’hui. Cette génération avait un savoir manuel inutile aujourd’hui, elle avait su mettre en valeur une région ingrate pour nourrir la population des alentours. Ce livre est riche de tous les humains qu’il croise, et je lis et relis avec plaisir certains portraits, surtout ceux des femmes qui ont lutté toute leur vie pour rester optimistes.

L’infirmier voit aussi la nature reprendre ses droits sur les aménagements que les générations passées avaient construites à force d’efforts titanesques : comme les terrasses appelées « faïsses ». Pendant ses trajets , il écoute de la musique, plutôt une musique légère et entraînante.

La façon dont ce roman raconte les corps vieillissants m’a beaucoup touchée. L’auteur doute beaucoup du rôle des hôpitaux et des Ehpads dans les soins. Ce qui l’amène à avoir des doutes à propos du suicide assisté, il pense que ce qu’il connaît des hôpitaux actuels ne sauront pas accompagner humainement la fin de vie des patients.
Tout le roman, l’auteur décrit aussi, sa propre famille, avec un père alcoolique qui fait tout pour se détruire. Heureusement, il a aussi une épouse institutrice qui est un vrai de rayon de soleil.

Un beau roman, très sensible et qui ouvre beaucoup de questions, sur la solitude en milieu rural, sur le vieillissement des corps et la fin de vie.

 

Extraits

Début .

 Tout passe, c’est ce que m’a enseigné la rivière. Les images et les voix, les sensations se maintiennent vivantes, un temps pour venir au secours de notre tristesse, puis elle s’en vont doucement, sans s’effacer, elles deviennent des sédiments de la mémoire – notre mémoire semblable à un paysage de rivière, perpétuellement remodelé par les crues, les débordements qui s’épanchent dans les larmes, les cris ou le silence, le moyen qu’a chacun d’exprimer sa souffrance. J’ai tant de visage en tête ; mais je n’ai pas pleuré depuis bien longtemps.

 

 

La vieillesse.

 La vérité. C’est que loin d’associer la vieillesse à une décrépiccude, j’ai toujours trouvé qu’elle magnifiait les corps, sans doute parce que j’ai eu des grands-parents extraordinaires. Pour moi il est peu de choses aussi touchantes que la fragilité des vieux, leur manière de se mouvoir, comme économe d’une vie qu’ils savent précieuse. Il est peu de choses aussi belles qu’un visage parcheminé, dont les sillons traduisent les souffrances et les joies, et dont les rides au coin des yeux ont été façonnées par le bonheur de traverser l’existence.

Son grand père .

 Mon grand-père était médecin de campagne et je l’adorais tout autant. C’était un humaniste pessimiste, d’aucun dirait que c’était un misanthrope, je dirais plutôt qu’il était sans doute déçu par l’humain, pour l’avoir côtoyé jusque dans ces secrets inavouables. Lui et moi savions combien l’individu peut se révéler vil, et sa capacité à oublier qu’il l’est. Et lui et moi savions combien l’individu peut se révéler bon, et parfois bon et vil par alternance, dans différentes strates de l’existence. Il s’est empoisonné à l’âge de quatre-vingt-huit ans. Ma mère l’a trouvé sur le sol, un jus noir à la bouche, nu comme au jour de sa naissance. Sur son bureau, l’évaluation gériatrique qui le condamnait à l’Ehpad, lui qui avait été gériatre d’un petit hôpital. Au moins, avait-il le luxe de pouvoir se suicider.

Les Ehpads.

En quittant ce coin de campagne, je passe devant la sinistre façade de l’Ehpad des Lavandes. Je n’ai jamais compris pourquoi ces lieux ou la vie se fane, portent des noms floraux.

Les « écrivants » .

 Les libraires ne connaissent que trop bien ce genre de personnages affilié à la caste des « écrivants ». Le genre de type qui parodient l’intelligentsia des salons et vous disent avec onctuosité qu’ils sont « entrés en littérature » , comme on entrerait dans les ordres. Chaque fois je le vois, je ne peux pas m’empêcher de penser à un ancien employeur qui avait fait fortune dans la publication à compte d’auteurs. À la manière d’un Christophe Rocquencourt des lettres, il ne cachait pas que la vanité des artistes était ce sur quoi il prospérait, et que dans ce domaine, le filon était inépuisable


Éditions du sous sol, 345 pages, mai 2025

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie-Hélène Sabard

Les victoriens veulent savoir pourquoi l’évolution a transformé certain primates -et pas d’autres- en gentlemans anglais.

Après avoir été emportée sur les mers avec la marine anglaise au XVII° siècle avec les Naufragés du Wager, ce diable de journaliste écrivain nous entraîne au début du XX° siècle dans la forêt amazonienne, en suivant un explorateur si british : Percy Fawcett puis en suivant tous ceux qui sont allés à sa recherche quand il n’a plus donné signe de vie , alors qu’il tentait un dernière expédition accompagné de son fils et l’ami de son fils en 1925 .

L’auteur, lui-même, est reparti sur les traces de Fawcett, et surtout sur les reste d’une ville que celui-ci aurait recherché au milieu de la forêt. L’auteur est un formidable conteur, mais aussi un rat de bibliothèque qui sait lire et croiser les archives. Il fournit toutes ses sources, et n’est pas avare de notes en bas de page. L’histoire de cette ville que Fawcett a appelée « Z » , a hanté tous les explorateurs et même avant les conquérants espagnols qui étaient à la recherche de l’or et recherchaient l’El Dorado. Ce qui est extraordinaire dans cette histoire, c’est la façon depuis le XVI° siècle dont les envahisseurs ou explorateurs ont méprisé les populations autochtones. Il ne suffisait pas de les faire mourir en les contaminant avec des maladies pour lesquelles ils n’avaient aucune défense, il fallait les réduire en esclavage, les christianiser en leur faisant perdre leur propre culture, et les assassiner pour leur faire avouer où était la fameuse « El Dorado ». Il ne faut pas trop s’étonner que les différentes tribus se soient réfugiées de plus en plus loin dans les profondeurs de la forêt amazonienne et cherchent à tuer tous les blancs qui s’approchent de leur village. Et évidemment, ils sont, alors, accusés d’être barbares, sauvages cannibales et autres mots qui sont autant de repoussoirs ou des raisons pour les tuer en toute bonne conscience.

Fawcett est lui-même complètement convaincu de la supériorité des britanniques, mais en fréquentant régulièrement différentes tribus indiennes, il remarque à quel point elles savent mieux s’adapter aux rigueurs de la vie dans cette forêt si hostile à l’homme blanc. Ce livre est aussi l’occasion de décrire la société anglaise, et elle n’en ressort pas grandie. Si Fawcett résiste à tout ou presque, les gens qui l’accompagnent souffrent de tous les maux et surtout de la faim, Alors que les Indiens eux semblent vivre en harmonie avec cette même nature. Cet homme a une santé qui surmonte toute les maladies et a un don pour les langues remarquable, il peut parler avec les Indiens et se faire accepter par différentes tribus. Il est aussi dur avec lui qu’avec les gens qui l’accompagnent, et il peut être odieux pour ceux qui tombent malades, car il voit la maladie comme une faiblesse donc refuse de ralentir pour eux sa marche ou de revenir en arrière. La description des différentes maladies qui peuvent attaquer les hommes en Amazonie pourrait faire fuir n’importe quelle personne saine d’esprit. Il change complètement de point de vue sur la « civilisation » après ce qu’il a vu pendant la guerre 14/18. Les Indiens lui semblent alors beaucoup moins dangereux que les Européens. Les dangers actuels auxquels sont confrontés les Indiens, sont abordés à la fin du livre, avec la culture intensive du soja, la forêt recule de plus en plus et avec elle , ceux qui y avaient trouvé refuge pour abriter une autre façon de vivre.

C’est un livre intéressant, et bien raconté mais autant j’ai lu avec une grande attention la première expédition, j’ai ensuite trouvé que c’était le même récit, j’ai donc trouvé trop long cet essai malgré ses évidentes qualités.

Extraits

Début de la préface.

J’ai sorti la carte de ma poche. Elle était mouillée, froissée, et mon itinéraire tracé à l’encre s’effaçait. J’ai regardé fixement les lignes dans l’espoir qu’elle me conduirait hors de la jungle au lieu de m’y enfoncer davantage. 
On voyait encore la lettre z au centre de la carte. Moins un repère qu’un sarcasme, une preuve supplémentaire de ma folie.

Début du roman.

Chapitre 1 Nous reviendrons
 Par une froide journée de janvier 1925, un homme de haute taille, à l’allure distinguée, traverse d’un pas pressé les docks de Hoboken dans le New Jersey ; il se dirige vers le « SS. Vauban » , un paquebot de cent cinquante-cinq mètres en partance pour Rio de Janeiro. Âgé de cinquante-sept ans, le gentleman mesure plus d’un mètre quatre-vingts, il a de longs bras musclés et, malgré un front un peu dégarni et une moustache poivre et sel, sa forme physique lui permet de marcher pendant des jours et des jours en prenant peu ou pas de repos, ni de nourriture.

Début du fleuve Amazone.

Depuis sa source, le ruisseau suit une pente abrupte. À mesure qu’il prend de la vitesse, il se gonfle, de centaines d’autres, la plupart si petits qu’ils n’ont même pas de nom. Deux mille mètres plus bas alors qu’il pénètre dans une vallée, il gagne ses premiers reflets verts. Bientôt, des cours d’eau plus importants viennent le rejoindre. Agité de remous, il descend vers les plaines en contrebas. Cinq mille kilomètres le séparent toujours de l’océan. Rien ne pourra l’arrêter. De même que rien ne pourra arrêter la jungle, qui, la chaleur équatoriale et l’abondance des pluies aidant, engloutit peu à peu ces rives.

La fameuse éducation britannique.

 Solitaire, combatif et hypersensible, le jeune homme doit apprendre à converser sur l’art (mais sans jamais faire étalage de sa science), à danser la valse, sans se tromper de sens, et à témoigner d’une irréprochable correction en présence du sexe opposé. Craignant que l’industrialisation ne viennent éroder les valeurs chrétiennes, la société victorienne est obsédée par la domination des instincts physiques. Elle mène croisade contre la littérature obscène et contre « la maladie de la masturbation ». Dans les campagnes, on distribue aux mères des brochures sur l’abstinence qui leur conseillent de « gardez un œil vigilant sur les champs de foin ». Les médecins préconisent l’emploi d' »anneaux à pointes » pour réfréner les pulsions rebelles. Voilà qui contribuera à la vision de la vie selon Percy Fawcett : une inlassable lutte contre les forces physiques qui l’entourent. Dans des écrits ultérieurs, il formulera des mises en garde contre « le besoin incontrôlable d’excitation des sens » et « des vices et désirs » trop souvent, dissimulés ».

Londres 1900.

 Mais dans la capitale, rien n’avance -ou plutôt si car tout semble en perpétuel mouvement. Hommes-sandwichs. Garçons bouchers. Employés de bureau. Omnibus tractés par des chevaux. Sans oublier cette bête étrange qui envahit les rues, effraie chevaux et piétons, tombe en panne à chaque bord de trottoir : l’automobile. Au début, la loi exigeait qu’on ne dépasse pas les trois kilomètre-heure et qu’un valet à pied précède le véhicule en agitant un drapeau rouge. Mais en 1896, la limitation de vitesse a été relevée à vingt-deux kilomètre-heure.

Les magasins actuels pour les aventuriers.

 Partout où je me tournais je voyais des clients « accros de la technologie ». À l’évidence, plus l’exploration véritable se faisait rare, plus se démocratisait les moyens de la tenter… et saut à l’élastique ou surf des neiges, étaient autant de manière baroque d’en approcher. Toutefois, l’exploration ne semblait plus viser la découverte du monde extérieur, mais celui de l’intime, ce que guides et brochures baptisaient « la thérapie par le camping et la vie sauvage » et le « développement personnel par l’aventure ».

Charmes de la forêt amazonienne.

 Cependant, ce ne sont pas les gros prédateurs qui tourmentent le plus les hommes, mais les attaques incessantes des insectes : il y a les fourmis « saubas » capables en une nuit de ne vous laisser que la trame des vêtements et des sacs ; il y a les tiques accrochées à la peau comme cet autre fléau que sont les sangsues ; il y a les puces-chiques, ces insectes aux poils rouges qui se nourrissent de tissus humains ; il y a les mille pattes qui vous arrosent de cyanures d’hydrogène, les vers parasites qui rendent aveugles, les mouches « Dermatobia hominis » dont les ovipositeurs traversent l’étoffe des habits – les œufs déposés deviendront des larves qui vous creuseront des galeries sous la peau. Il y a aussi ces moucherons piqueurs quasi invisibles qu’on appelle « piums » et qui couvrent de cloques le corps du voyageur. Sans parler de la « punaise assassine », en vous piquant à la lèvre, elle vous inocule un protozoaire appelé « Trypanosoma cruzy » ; vingt ans plus tard alors que vous êtes persuadé d’être sorti indemne de la jungle, vous mourrez d’œdème cérébrale ou cardiaque. Pourtant, le pire, ce sont les moustiques. Ils peuvent être les vecteurs d’une foule de maladies : malaria, dengue « broyeuse d’os », éléphantiasis, fièvre jaune… « La seule raison majeure, pour laquelle l’Amazonie reste à conquérir, ce sont les moustiques », écrira Willard Price en 1952. 

De quoi douter du monde dit civilisé.

 « Imaginez-vous une centaine de kilomètres de ligne de front, sur deux à cinquante kilomètres de large, littéralement couverte d’un tapis de mort qui forment souvent de petites collines. Et vous aurez la mesure du prix que nous avons payé. Des hommes sans nombre sont partis à la boucherie par vagues interminables, ils ont franchi les barbelés et rempli les tranchées de morts et de mourants. Ils avaient la force irrésistible d’une armée de fourmis, quand la pression des lames successives poussent, qu’elles le veuillent ou non, les légions de l’avant au désastre. Aucune ligne fortifiée ne pouvait résister à ce raz de marée humain, ni continuer à tuer pour toujours. C’est, je pense, le plus terrible témoignage des conséquences inexorables que produit un militarisme débridé. » Et Fawcett de conclure : « Civilisation ! Grands dieux ! Après ce qu’on a vu, quel mot absurde ! Ce fut une explosion démente des émotions humaines les plus basses. »

 


Éditions Globe, 410 pages, juin 2017

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Karine Reignier-Guerre

 

Aux hasards de mes lectures j’ai lu deux récits de parcours qui ont des points communs ; d’hommes qui ont fui un extrémisme religieux, et sont donc, pour cela, promis aux flammes de l’enfer.

Shulem Denn vient d’une communauté Hassidique, skver, totalement fermée au monde qui vit dans une petite ville au nord de New-York : New Square. Jeune, il se sentait bien dans cette communauté très fermée qui vit dans le pays le plus ouvert à la modernité mais qui réussit à force d’interdits d’empêcher ses membres de connaître la réalité qui les entoure. Ne serait-ce que s’informer est si grave que l’on peut être immédiatement rejeté de la communauté. Nous suivons son parcours, son mariage avec une femme qu’il a aperçu quelques minutes avant de s’unir avec elle. Il y a des passages vraiment drôles sur la nuit de noce car depuis le plus jeune âge on lui a appris à ne jamais regarder une femme, et à ne jamais parler du corps, en revanche il peut appeler le rebbe (une sorte de rabin) pour avoir des renseignements techniques du « Mitsvah » je vous laisse devinez ce que cache ce mot !. La solitude de cet homme dans sa démarche pour comprendre le monde est vraiment touchante, mais hélas pour lui, quand il perdra la foi, il a aussi cinq enfants qu’il adore, mais qui se sépareront de lui, car leur mère est restée dans la communauté. Pour les enfants le fossé entre les deux mondes, celui des skver hassidiques où tout est codifié et où au moindre faux pas, on risque de se faire exclure, et le monde de liberté de leur père, est un véritable gouffre, qu’aucun pont ne peut franchir. D’autant que leur mère est retournée vers sa famille biologique et d’idées spirituelles, pour elle, les hassidiques orthodoxes. Les enfants entendent sans cesse des critiques sur la conduite de leur père et sont incapables de supporter cette vie entre deux mondes,. Le cheminement de cet homme est très finement décrit, c’est un peu long mais pas du tout ennuyeux. L’ensemble des règles qui régissent la vie de ces juifs semble totalement absurde, mais ces rituels occupent complètement les esprits et cela empêche toute personne de réfléchir. Le pire pour les croyants c’est le doute, il ne faut absolument pas en distiller la moindre miette dans les esprits des membres de cette secte. Shulen Deen raconte à quel point l’enfermement dans cette secte fonctionne comme un piège pour ses membres, car ils parlent et sont instruite en Yiddish , ce qui empêche les gens qui veulent sortir de cette communauté de trouver du travail. La plus grande difficulté est de quitter une famille élargie dont on partage tous les rites : la solitude et la séparation avec ses enfants plongeront l’auteur dans une dépression dont il ne pourra sortir que grâce à un groupe d’anciens hassidiques qui essaient de soutenir ceux qui veulent sortir de cette religion.

La grande différence avec le livre qui va suivre, c’est que les juifs hassidiques ne font du mal qu’à eux et ne cherchent à convertir personne, ni à détruire le monde dans lequel ils vivent.

J’ai trouvé le billet de Anne-yes, et j’ai vu que Dominique Gambadou et Keisha ont lu aussi ce livre. Voilà le billet de Dasola.

Extraits.

Début.

Je n’étais pas le premier à être banni de notre communauté. Je n’avais pas rencontré mes prédécesseurs, mais j’en avais entendu parler à voix basse, comme on chuchote une rumeur honteuse. Leurs noms et le récit de leurs agissements émaillaient l’histoire de notre village, fondé un demi-siècle plus tôt. On évoquait dans un murmure ces êtres subversifs qui avaient attenté à notre fragile unité  : les quelques belz qui avaient souhaité former leur propre groupe de prières ; le jeune homme qui aurait été surpris en train de d’étudier les textes fondateurs de la dynastie de Bratslav, et même le beau-frère du « rebbe », accusé de fomenter une sédition contre lui.
Tous avaient été bannis, comme moi. Mais j’étais le premier qu’on banissait pour hérésie. 

L’origine des skvers (hassidiques).

Le village avait été créé dans les années 1950 par Yankev Yosef Twersky, le grand rebbe de Skver, issu de la dynastie hassidique de Skver et de Tchernobyl, au centre de l’Ukraine. Arrivé à New York en 1948, le rebbe était descendu du paquebot, avait promené un long regard sur la ville américaine et l’avait jugée décadente.  » Si je avais le courage, avait-il déclaré à ses disciples , je remonterai à bord pour retourner en Ukraine. »
Au lieu de quoi, il s’attela à créer une communauté hassidique dans l’ État de New-York au mépris de ses détracteurs, persuadés que son projet – fonder un véritable shtetl en Amérique- n’avait aucune chance d’aboutir.

Première nuit des nouveaux mariés.

 Je n’avais jamais imaginé que je puisse aimer mon épouse. Le mariage était un devoir, rien de plus. Prétendre de contraire me semblait ridicule. 

 » C’est ainsi, reprit le rabbin, avec un haussement d’épaules. La loi stipule que tu dois lui déclarer ton amour. »

Inutile de tergiverser. La loi était la loi.
 » Tu devras aussi l’embrasser de deux fois : Avant et pendant l’acte », précisa Reb Shraga Fevish. Il dressa ensuite la liste des situations contraires à la pratique de cette Mitsvah : on ne devait pas l’accomplir lorsqu’on était en colère ; pendant la journée, quand on avait trop bu, après un repas ou avant d’aller aux toilettes. Il était interdit de le faire si la femme se montrait trop audacieuse ( « Elle ne doit pas le réclamer explicitement, mais faire allusion à son désir de manière indirecte »), en présence d’un enfant ou de livres sacrés. Et surtout, il fallait suivre les précepes du grand sage Rabbi Eliezer, qui accomplissait la mitzvah « avec révérence et effroi, comme forcé par un démon ».

L’acte d’amour (la Mitzah)

 Il nous fallut plusieurs tentatives cette nuit-là et les suivantes, et plusieurs autres appels à Reb Sheaga Feivish, pour parvenir au résultat escompté. Si l’acte lui-même demeura laborieux, maladroit et dépourvu d’érotisme, nous connûmes quelques moments de tendresse, – fugace, mêlée d’agacement et de frustrations, mais bien réelle. Je me souviens de longs soupirs et de rire étouffés parfois même de franc éclat de rire ou de part et d’autre. En y repensant, j’associe ses premières nuits d’intimité conjugale à ce que nous endurons tous lorsque nous devons monter à meuble préfabriqué : on a beau lire les instructions, vérifier la forme des pièces et la manière dont elles doivent être agencées, l’ensemble résiste. Les vis et les écrous ne ressemblent pas à ceux du manuel, les planches n’ont pas la taille requise -impossible de les emboîter les unes dans les autres. Index sur le menton, nous tâchons de trouver la solution, quand notre épouse tend la main vers le meuble, donne un petit coup sur une planche ou tire sur une autre. « Non, ce n’est pas comme ça », pensons nous avant de nous exclamer : « Regarde ça marche ! » Nous nous tournons alors vers elle avec un sourire satisfait comme si nous avions toujours su ce qu’il fallait faire.

La naissance de sa fille.

 Son turban s’était déplacé, révélant la naiss9ance de ses cheveux coupés court sous sa perruque. Pour la première fois, depuis notre rencontre, j’éprouvais le vif désir de la serrer dans mes bras. J’aurais aimé lui parler, la couvrir de paroles affectueuses, lui dire non pas que je l’aimais (ce n’était pas encore tout à fait vrai), mais que je tenais à elle. Je dus m’en abstenir : je ne devais ni la toucher ni lui témoigner mon affection. La loi Hassidique l’interdisait. Après être allé lui chercher plusieurs gobelets remplis de glaçons au distributeur dressé dans la salle d’attente, je m’assis dans un coin de la chambre et me replongeai dans le psaume 20, entamant une nouvelle série de neuf fois neuf lectures complètes.
 « Je crois que tu ferais mieux de sortir », déclara Gitty quelques minutes plus tard en se tournant vers le mur opposé. Elle avait raison : il était temps pour moi de partir puisque je n’avais pas le droit d’assister à la naissance ‘ une autre loi hassidique à laquelle je ne devais pas déroger.

Perte de la foi.

 Plus rude encore, fut la découverte du champ de ruines que laissait ma foi en partant. Je devais ériger par moi-même un nouveau système de valeur – mais comment ? Quand ce en quoi vous avez toujours cru se voit remis en question, quelles sont les valeurs que vous conservez et celles que vous jetez par-dessus bord ? Comment démêler le vrai du faux, le juste de l’injuste quand vous n’êtes plus guidé par la volonté de Dieu ? Et surtout si nous ne sommes que le fruit d’une rencontre accidentelle entre un peu de matière et d’énergie, sans autre objectif que la satisfaction immédiate de nos besoins vitaux, quel sens donner à notre existence ?

Les livres ne l’aident pas à faire taire le doute.

Je faisais partie des « clients spéciaux » de la librairie, maigre consolation au regard de la quête effrénée dans laquelle je m’étais lancé. J’avais beau lire tous les ouvrages qu’il pouvait me donner mon désarroi allait croissant. « Itzik, donnez-moi le livre qui fera à taire, tous mes doutes », aurai-je voulu lui demander. Pourtant, je savais bien qu’un tel livre n’existait pas. Aucun recueil ne contenait la réponse universelle, la théorie unique qui éluciderait tous les mystères. Je commençais à comprendre que chaque nouvelle lecture déclenchait une tempête de pensées et d’idées contradictoires auxquelles le monde extérieur ne pouvait pas apporter de réponse. Je ne devais pas chercher hors de moi, mais en moi. J’étais seul désormais, lancé sur une route inconnue.

Les jeteurs d’anathèmes.

Les partisans les plus virulents d’une adhésion aux règles et aux principes, ceux qui sont enclins à protester de la voix la plus forte, voire recourir à la violence, ne sont pas nécessairement les plus étroits d’esprit : ce sont souvent, au contraire, les hommes les plus éduqués qui affichent les opinions les plus extrêmes – comme si en agissant ainsi, ils refermaient leur propre esprit-, justement parce qu’ils sont plus accoutumés aux remises en question. 

Ses enfants se séparent de lui.

 Ce qui comptait pour Tziri et Freidy, ce n’étaient pas mes convictions religieuses ou les détails de ma façon de vivre, mais le fait que, de mon plein gré, je me sois placé dans le camp de ceux qu’on leur apprenait à fuir – et qu’ainsi, je les ai déshonorées que j’ai déshonoré notre famille, déshonoré chacun d’entre nous. Ce qu’elle voulait, c’était un père qui ne soit pas l’incarnation de la vilénie qu’on leur avait appris à détester. Or j’étais le père que j’étais et de toute évidence je n’étais pas assez bien.

 

 


Éditions points, 211 pages, mai 2024

C’est le troisième roman de cet auteur sur Luocine et trois fois il a su me plaire sans aucune réserve : Tiohtia : Ke (Montréal) et Kukum, dont celui-ci est en quelque sorte la suite. La suite parce que nous vivons la fin de vie Jeannette, l’enfant du personnage principal de Kukum. C’est un roman à deux voix, celle du narrateur auteur qui s’interroge sur ce que cela veut dire pour lui d’être descendant des Indiens Innus, et celle de Jeannette qui, en se mariant avec Thomas a été séparée de sa tribu. Mais elle se souvient bien de sa jeunesse dans les bois.

J’apprécie chez cet auteur, la façon dont il raconte ses origines et ce que les Indiens ont subi. Il n’édulcore aucune des différentes violences qu’ils ont supportées, mais il le dit de façon calme. Au lieu d’affadir ses propos cela rend, à mes yeux en tout cas, la situation absolument intolérable.

Ici, par exemple il évoque le racisme auquel il a été confronté comme tant d’autres Indiens , j’ai recopié en partie ce passage. Je suis bien d’accord avec lui, je pense que ce genre de propos ne s’oublient jamais, et qu’hélas on ne répond que rarement sur le coup.

Comme dans Kukum, il évoque la perte de valeur des savoirs des anciens, dans le monde moderne, les « vieux » deviennent encombrants, car ils n’ont plus rien à transmettre à leurs petits enfants. Pour ma part cela a, plutôt, créé des liens avec mes petits enfants, ils me mettent régulièrement au point mon téléphone et c’est vraiment agréable de le faire avec eux plutôt qu’au guichet Orange toujours encombré et parfois mal aimable.

Le gouvernement canadien aujourd’hui fait des efforts pour reconnaître ses erreurs et redonner aux peuples autochtones une partie des terres, mais rien ne rendra à la nature la beauté et la force qu’elle avait avant l’industrialisation, et l’ironie de l’Histoire veut qu’aujourd’hui, cette nature massacrée pour construire des énormes complexes industriels retourne à l’état de friche car ces mêmes industries ont fait faillite !

Un livre qui se lit bien et qui garantit un dépaysement certain .

 

Extraits.

Début.

(dès les premières phrase j’ai retrouvé le style de Michel Jean)

 Elle repose devant moi, figée dans la mort. Un cadavre embaumé est tout ce qu’il reste de cette femme à la silhouette, autrefois robuste et souple. Tout de sa jeunesse a été emporté, maintenant que ses beaux yeux noirs se sont fermés pour de bon. Rien ne subsiste de celle qui a souvent bravé le froid et parfois la faim. Ce corps a frissonné de peur, ressenti le plaisir.

La ville détruite par l’industrie aujourd’hui disparue.

Grandir dans une ville comme Sorel, dans les années 1970 laissait peu de place aux rêves. Encore moins à ces aventures qui font battre un jeune cœur. La ville comptait de nombreuses usines prospères. Des aciéries, des fonderies, un gros chantier maritime. Ces entreprises offraient des emplois payants aux hommes qui y travaillaient. Mais pour moi, elle n’étaient que des usines sales et polluantes. La beauté et la nature devaient céder le pas devant la primauté de l’industrie. Le progrès avaient-ils donc tous les droits ? Si ce paysage désolant pouvait s’appeler un progrès.(….)
 Aujourd’hui, plusieurs des usines ont fermé leurs portes. Marine Industries, l’ancienne fierté de la ville à l’époque où elle abritait un des plus gros chantiers maritimes de tout le canada n’est plus qu’un amas de métal oublié qui déverse sa rouille dans le Richelieu.

Le racisme.

« Pis ? Je m’en fous. Moi, je n’aime pas les Indiens ! »
 Chantal ne mesurait qu’un mètre soixante, ne devait pas peser cinquante kilos. J’en frissonne encore vingt ans plus tard. Sentir la haine de ce que l’on est, pour ce que l’on est. Il faut l’avoir vécu, pour comprendre.
(Lettre reçue par une jeune Atikamekw)
 » On ne veut pas de toi, ici. Nous autres, on n’aime pas le monde comme toi. Sale Indienne. Retourne chez toi. Et n’essaie pas de te plaindre au directeur. Il n’aime pas plus ta race que nous autres. Ta présence salit notre école. Dégage, maudite Indienne sale., »
Elle était signée, « Nous. »
(…)
 Le racisme provoque souvent le silence, chez la personne qui le subit. La jeune Atikamekw n’a rien dit. Moi non plus. Comme elle, j’ai fait comme si de rien n’était. J’ai continué à travailler avec Chantal et, avec le temps, nous sommes même devenus amis. Je n’ai jamais évoqué l’incident devant elle. En fait, je n’en ai jamais parlé à qui que ce soit. Mais je ne l’ai pas oublié . Comme l’adolescente de Wemotaci n’oubliera jamais la lettre qu’elle a reçue. Aujourd’hui, cependant, je regrette de m’être tu.

Les aînés chez les Indiens.

 Grand-père disait que, en vieillissant, nous avons besoin de la protection des autres. Que ce n’est pas notre faute si l’on vieillit, que c’est Dieu qu’il a voulu ainsi. Avec les années, on perd la vue, de la force et sa résistance. J’ai appris que c’est le rôle des plus jeunes de venir en aide à ceux dont les capacités déclinent.
 A l’époque, les vieux vivaient avec les jeunes. Rien n’aurait pu empêcher mon grand-père de monter avec nous dans le bois. Et personne n’a jamais tenté de le lui interdire. 
Il m’a enseigné tant de choses, comme la façon de prévoir la météo.

La religion.

 Pendant cet hiver, j’ai fait ma première communion et ma confirmation. La religion avait toujours occupé une place importante dans notre vie comme pour la plupart des Innus. (…)
 Je crois en Dieu comme une bonne chrétienne. Et si je crois que Dieu vit dans les êtres, je crois aussi qu’il vit dans les animaux, les arbres, le vent. Je crois en Dieu, et je crois l’équilibre du monde dans lequel j’ai grandi. Le monde de la forêt, où seul le respect des règles permet de survivre. Dans cette forêt vivent les esprits dont il ne faut pas trop chercher à comprendre l’origine ni les intentions.

Les vieux dans le monde moderne.

 Les enfants et mes petits-enfants ont grandi dans un monde où les vieux n’ont aucune utilité. Quand j’avais des questions ou besoin d’informations, je me tournais vers mes parents mon grand-père. Aujourd’hui, les jeunes se tournent vers la télévision la radio et Internet. Les aînés ne sont plus considérés comme des dépositaires du savoir. Une vieille personne pour eux est quelqu’un qui ne travaille pas, et dont il faut souvent s’occuper. C’est un poids.
 Je me suis souvent fait reprendre par mes petits-enfants et chaque fois c’était une pointe au cœur. De petites choses, me faire corriger quand j’essayais de les aider dans leur devoir et que je faisais une erreur. Le savoir que j’ai acquis n’a plus de sens aujourd’hui. Il appartient à un autre temps, et à un autre monde.