Éditions MIKRÓS Littérature, 229 pages, mai 2024

Traduit de l’arabe (Égypte) par Marie Charton.

 

Sagesse d’une de ses tantes :

Les hommes, tu vois, c’est comme les tambours : ils sont vides de l’intérieur et il faut les frapper pour en tirer un son.

Quel humour ! Je vous promets quelques éclats de rire et une plongée dans la civilisation égyptienne que vous n’oublierez pas. Cette autrice tenait un blog où elle racontait ses déboires amoureux, le succès de son blog l’a amenée à en faire un livre traduit avec un grand succès en Europe et aux USA.

Elle a la plume d’une femme jeune et lucide qui ose se moquer de tous les travers de son pays. Une si grande liberté de ton, fait vraiment plaisir à lire dans un pays profondément musulman. Tout son problème vient de ce que, comme beaucoup de femmes de son pays, elle a bien réussi ses études et gagne bien sa vie, contrairement aux prétendants qui se présentent chez elle pour se fiancer. Elle dit que le problème vient de ce que les garçons sont souvent élevés comme des petits princes à qui on n’impose rien et ont donc un niveau d’études beaucoup moins élevé que celui des femmes. La description de la condition de la femme égyptienne, même si elle est racontée sur un ton humoristique, est certainement réaliste et profondément triste.

Le défilé des prétendants est très drôle, cela va du commissaire de police, qui a déjà établi des fiches de police sur toute sa famille , et qui fait peur à tout le monde, au croyant qui arrive avec soi-disant ses deux sœurs qui en fait sont ses deux femmes, en passant le candidat « presque » parfait qui revient d’Angleterre mais qui ne dit pas qu’il s’est marié à Londres, sa mère prétend que c’est un mariage blanc mais sa femme anglaise attend un bébé ….

Mais ce défilé ne raconte pas grand chose du talent avec lequel écrit cette autrice . J’espère vous en faire profiter à travers ces extraits :

 

Extraits

Début.

Allez-y, dites « Bismillah » et suivez moi pas à pas. Mais d’abord, mettons-nous d’accord sur le fait que parler du mariage, des « prétendants  » ou du recul de l’âge du mariage est très délicat en Égypte. Vous aurez beaucoup de mal à trouver quelqu’un qui s’exprime librement sur la question. Et surtout parmi les filles qui ne sont pas mariées. Parce que, pour les gens, une fille qui en parle est soit mal éduquée et vulgaire, soit pressée de se marier. Ou alors, trop âgée pour trouver quelqu’un qui veuille l’épouser. 

La féminité .

Dites-moi : on est censé la trouver où, cette « féminité » dont ils parlent ? Ma mère, elle est toute la journée dans sa cuisine. Notre voisine, tante Souheir, passe son temps à laver et à étendre du linge. Quant à tante Amal, elle est occupée jour et nuit à hurler sur tante Souheir à cause du linge qui goutte sur son balcon – et aussi sur son fils parce qu’il joue dans la rue au lieu de faire ses devoirs de math.

Journée de la femme Égyptienne.

Elle se lève le matin, prépare le petit-déjeuner, habille les enfants, les fait manger puis fait manger son mari. Elle part ensuite courir les rues : amener à l’école les enfants qui sont en âge, puis ceux qui sont trop petits chez leur grand-mère. Ensuite elle court au travail, arrive en retard et se prend une pénalité. Ensuite elle sort du boulot, va chercher la moitié des enfants à l’école et l’autre moitié chez sa mère, fait un crochet par le marché pour acheter les légumes, rentre à la maison en traînant derrière elle les enfants- quand ce n’est pas le contraire. Ensuite elle change les enfants, commence à cuisiner puis, une fois le repas prêt, elle doit le servir ; après avoir servi, elle doit faire la vaisselle puis préparer le thé et regarde s’il y a du linge à laver ou un endroit à nettoyer. Après avoir fini, elle s’occupe des enfants : elle en fait réviser un, gronde le deuxième parce qu’il a frappé sa sœur, hurle sur le troisième qui laisse traîner ses cahier et s’entête à vouloir dessiner sur le mur. Après ce marathon quotidien, le « bey » , dont les seules responsabilités dans la vie sont d’aller au travail, d’en revenir, de manger et de boire, rentre du café, regarde sa femme qui a trimé toute ka journée et lui balance :
 » C’est une dégaine avec laquelle accueillir son mari franchement ? Tu peux pas être plus souriante et t’habiller mieux que ça ? T’as rien à faire de la journée… »
Après ça, il s’étonne que sa femme lui ouvre le crâne à coups de pilon !

Est ce vrai qu’en Égypte ?

Il existe un autre principe : »pourquoi travailler plus quand on peut travailler moins ? » qui est très répandu chez les fonctionnaires et chez les joueurs de Zamalek .


Édition Gaïa, 1999, traduit du suédois par Philippe Bouquet.

Tome 1, Au pays, 315 pages

Tome 2, La traversée, 267 pages

C’est Sacha qui m’a donné envie de lire cette Saga , et elle était à la Médiathèque de Dinard, mais surprise elle était dans les réserves, c’est à dire en passe de disparaître. C’est incroyable la vitesse à laquelle les livres ne sont plus lus dans une médiathèque qui ne peut évidemment pas tout garder sur ses rayons . Dommage pour cette Saga qui est vraiment formidable, depuis j’ai vu que Patrice avait, aussi, recommandé cette lecture.

J’ai finalement décidé de mettre les tomes au fur et à mesure de mes lectures, les deux premiers m’ont carrément enchantée. Dans le premier, on comprend pourquoi au milieu du XIX° siècle des paysans suédois se sont exilés vers les USA . L’auteur prend son temps pour nous faire comprendre les raisons de la misère de la paysannerie suédoise. La première famille que nous suivrons est celle de Karl Oskar et de Kristina dans la ferme de Korpamoen et leur jeune frère Robert valet maltraité dans une autre ferme. Robert y rencontrera Arvid, qui deviendra son meilleur ami .
Les familles sont nombreuses et les fermes sont loin d’être extensibles, elles permettent de survivre mais il suffit d’une mauvaise récolte pour que le fragile équilibre s’effondre. Oskar est un homme déterminé mais son courage ne suffit pas à conjurer tout ce qui se ligue contre lui, alors quand son jeune frère Robert revient le dos en sang car il a été fouetté par un propriétaire pervers et brutal, vient vers lui et lui dit qu’il veut s’exiler en Amérique, Karl Oskar lui avoue qu’il en a lui même le projet. Il lui reste à convaincre sa femme qui a très peur de partir vers un lieu dont on ne sait rien ou presque. La mort pratiquement de faim de leur fille aînée sera la goutte d’eau qui décidera le couple à partir. Robert et Arvid seront de la partie.

Une autre famille partira avec eux, c’est celle d’un pasteur qui s’oppose au clergé traditionnel, car Danjel Andreasson a vu Dieu et en plus il accueille chez lui tous les réprouvés du village ? On y retrouve Arvid qui a fui son maître violent et surtout la rumeur lancée par une la mère de la fermière qui fait croire qu’il a eu des rapports sexuels avec une génisse. Cette rumeur lui rend la vie impossible et il sera si heureux de mettre l’océan entre lui et ce surnom qui le fait tant souffrir « Arvid le taureau ». Le pasteur a aussi recueilli la prostituée du village et sa fille . Ce personnage nous permet de comprendre toute la rigueur de l’église officielle mais aussi la façon dont d’autres pouvaient facilement s’imposer comme ayant vu Dieu.
Il me reste à vous présenter l’homme qui ne s’entendait plus du tout avec sa femme , un couple terrible où la haine a remplacé l’amour, l’homme partira seul. Nous sommes au début de l’exode des Suédois et tout le tome expose en détail la difficulté de se lancer dans un voyage aussi aventureux : on comprend très bien qu’en réalité la misère fait parfois qu’on n’a pas le choix, et Robert est tellement persuadé que l’Amérique est un eldorado où tout est possible ! Evidemment, on pense à tous les malheureux qui meurent dans les flots de le Méditerranée ou de la Manche , il y a des points communs dans la nécessité absolue de partir et aussi beaucoup de différences.

Le tome se termine sur les quais du de Karlshamm. Et évidemment on veut connaître la suite.

La suite, le tome 2, c’est donc la traversée et j’ai tout autant adoré. 78 Suédois s’entassent sur un vieux navire « la Charlotta » un brick mené par un capitaine taiseux mais bon marin. Le voyage était prévu pour trois ou quatre semaine mais il va durer presque trois mois. Les voyageurs connaîtront une tempête terrible et surtout des vents contraires qui ralentiront l’avancée du bateau. L’auteur décrit très bien le choc pour des hommes et des femmes qui ont passé toutes leur vie à travailler à se voir confiner dans un espace si petit et surtout ne rien faire. On sent aussi toute l’incompréhension entre les marins navigateurs et les paysans si terriens .

La famille de Karl Oskar est éprouvée car Kristina a un mal de mer terrible amplifiée parce qu’elle est enceinte, elle est persuadée qu’elle va mourir sur ce bateau. Son mari est toujours aussi déterminé mais la santé de sa femme le fera douter.

Robert a décidé d’apprendre l’anglais , et s’oppose pour cela au clan du pasteur : Danjel (l’homme qui a vu Dieu) a persuadé ses ouailles que Dieu leur permettra de parle l’anglais dès leur arrivée car le miracle de la Pentecôte se reproduira pour tous ceux qui ont la foi …

La promiscuité sur le bateau donne des tensions entre les exilés, en particulier entre Kristina et Ulrika l’ancienne prostituée. Et lorsque les gens découvriront qu’ils ont des poux tout le monde accusera « la catin » , c’est pourtant la seule qui n’en a pas ! Le récit du passé d’Ulrika est d’une tristesse incroyable et mérite si peu l’opprobre des gens dits « honnêtes » qui n’ont jamais aidé la pauvre petite orpheline qui a été violée par son patron !

Nous connaissons bien maintenant ce petit monde d’exilés et la description de ce voyage terrible a été si bien raconté, j’ai vraiment hâte de lire la suite et de voir comment ils vont réussir à s’adapter à la vie américaine, j’espère que le pire est enfin derrière eux !

 

Extraits

Début tome 1

 Voici l’histoire d’un certain nombre de gens qui ont quitté leur foyer de Ljuder, dans le Smâland, pour émigrer en Amérique du Nord.
 Ils étaient les premiers à partir. Leurs chaumière étaient petites sauf quand au nombre d’enfants. C’était des gens de la terre, héritiers d’une lignée cultivant depuis des millénaires la région qui laissait derrière eux.

Instruction.

 La plupart des habitants, tant de sexe mâle que féminin, savaient à peu près lire les caractères imprimés. Mais on rencontrait également, parmi les gens du commun, des personnes sachant écrire leur nom ; ceux dont les capacités allaient au-delà n’était pas légion. Parmi les femmes, seul un petit nombre savait écrire : nul ne pouvait imaginer à quoi cela pourrait servir pour des personnes de leur sexe.

Les malheurs des paysans.

 En juillet, sitôt la fenaison, il se mit à pleuvoir en abondance et une partie du foin fut emportée par les eaux. Une fois ce déluge terminé, le reste s’avéra entièrement pourri et inutilisable. Il sentait si mauvais que nulle bête ne voulait le consommer et, de toute façon il n’avait plus aucune valeur nutritive. Karl Oscar et Kristina durent donc vendre une de leurs vaches. Mais ce ne fut pas la fin de leur malheurs : une autre vache mit bas un veau mort-né et un de leurs moutons s’égara dans la forêt et fut la proie des bêtes sauvages. À l’automne, on constata, dans toute la région, que les pommes de terre avaient la maladie : quand on les sortait de terre près d’un tubercule sur deux étaient gâtés et pour chaque panier de fruits sains que l’on rapportait à la ferme on en avait un de pourris au point qu’on pouvait à peine les donner à manger au bétail. Au cours de l’hiver qui suivit, ils n’eurent donc pas de pommes de terre à mettre dans la marmite tous les jours.

Une idée des prix.

 Avec le lait de leur vache, Nils se Märta faisaient du beurre et le vendaient afin de rassembler l’argent nécessaire pour acheter une Bible alors fils, lors de sa communion. Celle qu’ils lui offrirent était reliée en cuir et n’avait pas coûté moins d’un rixdale et trente-deux skillings, soit le prix d’un veau nouveau-né. Mais elle était solide et on pouvait en tourner les pages. Il fallait bien qu’une Bible soit reliée pleine peau, si on voulait qu’elle vous accompagne toute votre existence.

Portrait des maîtres.

 Aron était coléreux et, quand il s’emportait, il lui arrivait d’assener à ses valets des gifles ou des coups de pied ; mais autrement c’était un brave homme assez bonnasse qui ne faisait de mal à personne. La maîtresse était plus difficile : elle battait tant son mari que les servantes, Aron avait peur d’elle et n’osait pas lui répliquer. Mais tous deux, à leur tour, redoutaient la vieille, l’ancienne fermière vivant dans une mansarde. Elle était si vieille qu’elle aurait dû être dans la tombe depuis longtemps, si le diable avait bien fait son travail. Mais sans doute avaient-ils peur d’elle, lui aussi.

Les premiers émigrants.

 Pour ces gens le pays dont il est question n’est encore qu’une rumeur, une image dans leur esprit personne sur place ne le connaît, nul ne l’a vu de ses propres yeux. Et la mère qui les sépare les effraie. Tout ce qui est lointain est dangereux, alors que le pays natal offre la sécurité de ce qui est familier. On conseille et on met en garde, on hésite et on ose, les téméraires s’opposent aux hésitants, les hommes aux femmes, les jeunes au vieux. Et ceux qui sont méfiants et prudents ont une objection toute prête : on ne sait pas « avec certitude » …
 Seuls les audacieux et entreprenants en savent assez long. Ce sont eux qui réveillent les villages endormis, c’est à cause d’eux que quelque chose se met à vibrer sous l’ordre immuable des siècles.

Je ne connaissais pas le mot marguillier ni leur fonction …

 Il demanda conseil à Per Persson, qui était celui de ses marguilliers en qui il avait le plus confiance. Il n’avait pas eu beaucoup de chance avec les autres : l’un s’introduisait dans la sacristie pendant les jours de la semaine et buvait le vin de messe au point qu’un dimanche le pasteur avait été obligé de renoncer à célébrer l’office. Un autre arrivait ivre à l’église et affichait le numéro des psaumes la tête en bas, sur le tableau prévu à cet effet . Un troisième s’était, un matin du jour sacré de Noël, rendu dans un coin de la tribune et avait uriné au vu de plusieurs femmes assises non loin de là.

Conception de la religion.

 Les gens simples faisaient mauvais usage de leurs lectures. Les autorités devaient se montrer vigilantes et sévères sur ce point : si l’on accordait au peuple un savoir nouveau – qui était en soi un bien – il fallait veiller à ce qu’il n’en mésuse pas. C’était le devoir sacré des autorité. Le peuple avait besoin de se sentir guidé par une main paternelle et le premier devoir de tout maître spirituel était d’implanté dans l’esprit de chacun l’idée que l’ordre établi l’avait été selon la volonté de Dieu et ne pouvait être modifiée sans son consentement.

Début tome 2

Le navire
 La « Charlotta » brick de cent soixante lastes, commandé par le capitaine Lorentz, appareilla de Karlshaml le 14 avril 1850 à destination de New York. Il mesurait cent vingt-quatre pieds de long sur vingt de large. Son équipage était constitué de quinze hommes : deux officiers, un maître d’équipage, un charpentier, un voilier, un cuisinier, quatre matelots, deux matelots légers et trois novices. Il était chargé de diverses marchandises parmi lesquelles des gueuses de fonte.
 Il transportait soixante-dix-huit émigrants partant pour l’Amérique du Nord et avait donc quatre-vingt-quatorze personnes à son bord.
C’était sa septième traversée en tant que transport d’émigrants

Sur le bateau opposition paysan marin.

 On en a pour un bout de temps, sur ce bateau. Aujourd’hui, j’ai demandé à un des marins combien il restait. Il m’a répondu qu’il y avait encore aussi loin d’ici, en Amérique que d’Amérique ici ces quasiment tout pareil. J’ai réfléchi un petit moment, je trouvais ça long. Mais il rigolait ce salaud-là et ceux qu’étaient autour ils rigolaient aussi, eux autres, alors je me suis fâché et pendant un moment j’ai voulu lui taper sur la gueule pour lui faire sortir les harengs qu’il a dans le bidon. Mais je lui ai seulement dit que je me fichais pas mal de savoir si c’était encore loin. Un marin qu’a déjà fait le trajet plusieurs fois, il devrait être capable de vous le dire, sinon il a pas à venir faire le malin et se moquer des gens honnêtes. Va pas croire, je lui ai dit que nous autres de la campagne, on est plus bêtes que vous qu’êtes tout le temps sur la mer. On comprend bien quand on se fiche de notre poire.

Le pasteur illuminé.

 Ma chère épouse redoute la langue que l’on parle en Amérique. La peur d’être sourd et muet parmi les habitants de ce pays étranger. Mais je te répète Inga-Lena, ce que je t’ai dit de nombreuses fois : Dès que nous parviendrons dans ce pays le Saint-Esprit se répandra sur nous et nous permettra de parler cette langue étrangère comme si nous étions nés sur la terre d’Amérique.
 Nous avons la promesse de notre Seigneur et nous avons la parole de la Bible que ce miracle interviendra, comme lors de la première Pentecôte.

Les préoccupations de la femme au service du Pasteur illuminé.

 On dit que le Sauveur allait toujours pieds nus, quand il prêchait parmi les hommes. Mais je suppose qu’en terre Sainte le sol est plus chaud qu’ailleurs, puisqu’il y pousse des figues de la vigne et toutes sortes de fruits. On peut comprendre que le Seigneur et ses apôtres n’est pas eu besoin de chaussettes de laine. Mon cher époux attrape toujours mal à la gorge, quand il a froid aux pieds, et il ne se soucie pas de son ventre comme il le devrait : celui-ci ne s’ouvre pas tous les jours, dit-il. Il est pourtant un bon conseil qui fit : Vide boyaux et garde tes pieds au chaud.

Le passé de la prostituée.

 Je me rappelle à peu près de tout depuis que j’ai été placée, après enchères publiques, à l’âge de quatre ans. J’avais perdu mes parents et l’enfant que j’étais devait être confié à quelqu’un qui acceptait de la nourrir et de la vêtir. J’ai été attribuée au couple d’Ålarum, car c’était lui qui demandait le moins pour mon entretien : huit rixdales par an. Le mari a ensuite regretté d’avoir consenti à me prendre pour si peu : je mangeais trop et j’usais trop de vêtements pour huit rixdales par an. Et mon père a adoptif ma fait payer ses regrets. À l’âge de quatorze ans, il a exigé de moi des compensations en nature. Et une gamine de quatorze ans qui était à la charge de la commune avait un moyen très simple de s’acquitter : il suffisait d’écarter les jambes et de se tenir tranquille.

L’inactivité sur le bateau.

 Pendant près des trois quarts de ces interminables journées en mer, la plupart d’entre eux restaient inactifs livrés à eux-mêmes sans rien pour occuper leurs mains. Et ces gens du labeur n’avaient jamais appris comment se comporter lorsqu’on n’a rien à faire.
 Ils étaient désemparés pendant ces heures d’oisiveté et se demandaient, en regardant la mer : qu’est-ce qu’on pourrait faire ? Cette eau et ces vagues éternellement recommencées ne leur fournissaient aucune réponse. Il ne leur restait qu’à regarder l’horizon. C’est ainsi que s’écoulaient les jours, qui devenaient des semaines qui devenait alors tour des mois.
 Mais il trouvait le temps long et la vie à bord de la « Charlotta » monotone.

La mer et les paysans

 Ils venaient de la terre et allaient vers la terre. La mer n’était pour eux qu’un moyen de transport dont ils se servaient, une étendue d’eau qu’ils devaient traverser pour retrouver la terre. Ils ne l’empruntaient que pour aller d’un pays à un autre et ne comprenaient pas les marins qui n’allaient nulle part, étaient toujours à bord de ce bateau et ne faisaient que sillonner cette mer. Les paysans partaient dans un but précis, les marins allaient et venaient sans but.


Édition Gallimard, 349 pages, décembre 2023

 

Nos périples à nous ne prévoient aucun retour nous ne sommes pas des voyageurs mais des exilés. L’exil est un bannissement et une mutilation, il y a là quelque chose de profondément inhumain. Quel que soit le danger que l’on fuit et le soulagement de s’en éloigner, chacun mérite de garder quelque part en lui l’espoir d’un retour.

 

Voilà un roman pour lequel je n’ai aucune hésitation : j’ai tout aimé et jusqu’à la fin, il est écrit dans une langue claire et précise, quel plaisir de lecture !

Cette autrice raconte le destin d’un homme originaire du Cameroun, exactement d’un petit village sur la côte camerounaise, Campo, qui était un village de pêcheurs du temps de l’enfance de sa mère, et qui devient peu à peu une station balnéaire à la mode.

Trois temporalités et trois voix construisent ce récit.

D’abord, celle de son grand-père Zacharias, pêcheur à bord d’une pirogue qui est marié à une femme énergique et très amoureuse de lui, Yalana. ensemble ils ont eu deux filles, Dorothée la mère du personnage principal et Myriam la petite sœur. Ensemble, il verront arriver la coopérative qui va tuer peu à peu la pêche traditionnelle bien aidée en cela par les compagnies d’exploitation forestière, c’est sa vie et ses rêves qui donneront le titre au roman. La deuxième temporalité est celle de l’enfant de Dorothée, Zack vit avec sa mère dans un quartier très populaire New-Bell, sa mère est devenue une prostituée alcoolique. Zack est l’ami d’Achille et ensemble, ils sont à leur façon heureux mais un drame obligera Zack à s’enfuir du Cameroun à 18 ans, sans dire au revoir à ses amis ni à sa mère. Enfin la troisième temporalité, la voix de Zack devenu psychologue en France et marié à Julienne une psychiatre et père de deux filles. Quand ces trois temporalités se rejoignent , c’est à dire, quand, à 40 ans, il revient au Cameroun, tous les drames de son histoires s’éclairent d’un jour nouveau et lui permettront peut être d’être totalement libre de son destin sans rien renier de son passé.

À travers ce récit, tant de thèmes sont abordés, l’économie post-coloniale, et l’exploitation des populations locales, les injustices dans les pays africains, la force des traditions africaines et leur originalité, le racisme même involontaire en France, les difficultés de l’intégration, les conséquences de l’exil . Et par dessus tout , ce roman est un hymne au courage des femmes, car c’est grâce à elles que Zacharias arrivera à se construire, même si certains hommes ont été là pour lui éviter un sort terrible. Il a eu de la chance dans la vie, celle d’être aimé et de pouvoir suivre des études.

Et je n’oublie pas les descriptions de sites naturels qui m’ont fait voyager bien loin de ma Bretagne très humide et trop souvent grise à mon goût. Voilà j’espère vous avoir donné envie de le lire et de partager mon plaisir.

PS Gambadou avec qui je suis souvent d’accord est plus réservée que moi.

 

Extraits

Début.

À l’endroit où le fleuve se précipite dans l’Atlantique, l’eau est ardoise et tumultueuse. Elle s’éclaircit à mesure qu’elle s’éloigne des côtes, en nuances de gris de plus en plus claires, pour finir par refléter la couleur du ciel lorsque celui-ci devient le seul horizon.
 Le Pêcheur s’était lever tôt, comme à son ordinaire. Il s’éveillait avant Yalana et l’attirait doucement à lui. Elle protestait un peu dans son sommeil mais ne se dérobait pas. De dos, elle venait se lover contre lui dans une douce reptation, et son souffle de dormeuse s’apaisait à nouveau.

Les dangers du métier.

 Son père était pêcheur lui aussi, comme tous les hommes de sa famille depuis que le fleuve est l’océan s’épousaient ici. Un jour il était parti et n’était pas revenu. Un mois d’octobre, en plein cœur de la saison des pluies. Dans ces moments là, les pêcheurs savent que les eaux sont tempêtueuses, violentes et traîtresses : les repères se brouillent, les distances sont mensongères, les courants capricieux. Dans les contes pour enfants, le fleuve femelle s’emplit d’une eau étrangère telle une femme enceinte et l’océan mâle ne peut l’accueillir avec sérénité, alors il se met en colère, il enrage, il déborde et les baïnes sont furieuses. Même les plus jeunes savent que la période n’est pas propice à la baignade, qu’il vaut mieux se tenir loin des époux querelleur. La plupart des piroguiers abandonnent leur activité en pleine mer pour revenir à l’agriculture ou à une pêche moins risquée dans le fleuve. La saison des pluies correspond aux récoltes tous les bras valides sont sollicités.

Le passé du narrateur.

 Le passé remonta dans une houle si violente que j’en fus submergé. La vérité, c’est que ma mère était alcoolique et prostituée. Je l’aimais plus que tout au monde, pourtant je l’avais quitté sans un regard en arrière. Toutes ces années, je ne l’avais pas contactée, j’ignorais même si elle était vivante ou morte.

La fin de la pêche artisanale.

Les chalutiers ratissaient littéralement des bancs de poissons et de crustacés. Un seul d’entre eux produisait dans des proportions auxquelles une dizaine de piroguiers aguerris ne pouvaient prétendre (…).
 Lorsque les premiers dérèglements apparurent les pêcheurs firent preuve de bonne volonté, ils travaillèrent davantage. Mais leurs conditions continuèrent de se dégrader jusqu’à ce qu’ils ne puissent plus rembourser leurs dettes. C’est alors que la coopérative leur fit une dernière proposition : ils devaient travailler gracieusement à bord des chalutiers jusqu’au solde de leurs créances ensuite seulement ils recommenceraient à percevoir un salaire complet.

Les bourses.

 Et j’inventai le reste : mes parents morts tous les deux dans un accident de voiture, le rejet du reste de la famille, puis la chance de bénéficier d’une bourse d’étude grâce à mes résultats scolaires. Le tout se tenait tant que je n’avais pas à faire à des Camerounais. Eux savaient que le gouvernement n’attribuait plus de bourses, celles qui existaient étaient offertes par des organismes internationaux ou directement par des universités occidentales, et les élèves pauvres n’y avaient pas accès, elles disparaissaient dans les réseaux de gosses de riche.

La fuite dans l’exil.

 Je n’ai pas craqué tout de suite, ça m’a pris plusieurs mois. Il m’aura fallu tomber sur l’enquête du journaliste à propos du clochard retrouver mort par les éboueurs, non loin de l’avenue des Champs-Élysées. Des années d’évitement, de faux-semblants, de manques et de doutes ont soudain déferlés. Toutes les années, tous les instants, un à un sans répit, sans pitié. Personne ne devrait partir de chez lui comme Sunday et moi. Couper tous les ponts, larguer les amarres et ne plus pouvoir revenir en arrière. Nous ne devrions pas avoir à avancer sans repères, sans protection, nous délester de tout ce que nous avons été, s’arracher à soi en espérant germer dans une nouvelle terre. Ceux qui ont ce privilège voyage l’esprit léger. Ils partent de leur plein gré sachant qu’ils peuvent revenir quand bon leur semble. Nos périples à nous ne prévoient aucun retour nous ne sommes pas des voyageurs mais des exilés. L’exil est un bannissement et une mutilation, il y a là quelque chose de profondément inhumain. Quel que soit le danger que l’on fuit et le soulagement de s’en éloigner, chacun mérite de garder quelque part en lui l’espoir d’un retour. Et puis ici aussi dans cet éden étincelant, des enfants meurent d’être délaissés, mal-aimés, maltraités. Les terres lointaines ne tiennent pas leurs promesses. 

L’intégration.

Je suis comme beaucoup d’immigrés, à chaque dégradation, délit, crime, chaque fois qu’un fait divers s’étale à la une des journaux, ma première pensée ne va pas à la victime, mais à la personne incriminée. Je pense d’emblée : « Pourvu que ce ne soit pas un Noir. » Il n’y a pas de singularité possible, nous sommes une communauté pour le pire. Les meilleurs d’entre nous, ceux qui se distinguent positivement, sont français, les pires sont ramenés à leur statut d’étrangers. Rien n’est acquis, le premier imbécile venu peut vous dire : « Rentrez chez vous », comme on vous foutrait à la porte. 


Édition Zulma, 410 pages, octobre 2024.

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

« La différence entre un romancier et historien, c’est que le premier ment consciemment pour son plaisir ; l’historien ment en toute innocence et s’imagine qu’il est en train de dire la vérité « 

Je vais rendre ce roman à la médiathèque sans l’avoir terminé, et je le dis tout de suite cela n’a rien à voir avec sa qualité, vous devez le lire pour en juger. La consigne du club est impérative : il faut rendre les livres en huit jours pour que nous soyons au moins quatre lectrices pour pouvoir discuter d’un roman. Or je ne suis qu’à la page 300 et il me faudra encore une semaine pour le finir, car c’est un auteur exigeant avec son lecteur.

Je commence par vous expliquer ce qui rend cette lecture difficile, outre les noms islandais qui sont comme chacun sait assez difficiles à prononcer et à retenir (Brynjólfur, Reyniri Myrdal … et encore je vous épargne les accents sur le y ..) le récit tourne en rond sans arrêt , on ne peut pas se laisser porter ni par la chronologie ni par les lieux où se passent le récit car l’auteur nous entraîne dans le monde entier entre 1700 et nos jours.

Et pourtant, une lecture attentive rend ce roman passionnant, car il décrit mieux qu’un récit historique la relativité de tous les faits historiques et nous rend très vivant l’Islande, ce pays plébiscité par les touristes aujourd’hui.

Le roman commence au 18° siècle, et décrit une éruption volcanique qui, dit-il, aura pour conséquence, entre autre la révolution française. Nous suivons deux personnages, un pasteur accusé d’avoir tué l’ancien mari de son épouse actuelle et donc ce fils d’horloger, Jörundur, un aventurier qui sera roi d’Islande pendant deux mois. Mais avant de lire ce moment vous connaitrez tous les plis et replis des aventures des deux personnages, le pasteur et l’aventurier qui passera par la Tasmanie, l’Angleterre, le Danemark et même souvent par de petites allusions en Europe aujourd’hui.

Je ne peux pas vous en dire plus car j’ai dû arrêter ma lecture mais je la reprendrai peut-être à un autre moment et peut-être comprendre pourquoi je n’ai pas été embarquée par ce roman et n’avoir donc pas fini cette lecture .

 

Extraits

Début.

 » Un innocent réclamerait- il vengeance ? Aurai-je répandu le sang d’un être humain ? Me serai-je enrichi aux dépens du peuple, aurai-je nui à autrui ? A-t-on jeté des gens en prison parce qu’ils s’opposaient à ma personne ? »
 Telles furent à peu près les objections de Jørgen Jørgensen lorsqu’il tenta de se défendre face à ceux désormais innombrables, qui refusaient de l’écouter. Cet homme qui s’appelait Jørgen Jørgensen, autant dire Monsieur Tout-le-monde, nous autres Islandais le baptisâmes Jörundur, roi de la canicule. À sa manière, il est d’ailleurs le seul roi que nous eûmes vraiment.

Un passage au début du roman qui m’a fait dire que j’aimerai beaucoup ce livre et son humour .

 Le signe le plus manifeste de sa popularité et que nous nous rappelons à peine les noms de nos véritables souverains et encore moins ceux de leurs reines, sauf lorsqu’elles étaient particulièrement autoritaires. Ou si elles trompaient leurs maris, les empoisonnaient, voire se livraient à des choses plus croustillantes encore, ce qui permettait de broder une foule d’anecdotes.
 En dehors de cela nous ne nous sommes jamais vraiment intéressés à toute cette clique. La plupart de nos monarques se confondent et ce résument plus ou moins chiffre romain accolé à leur prénom. Et presque aucun ne posa le pied sur le sol d’Islande.
 Certes, nous leur envoyions parfois des lettres de doléances, et aussi surprenant que cela puisse paraître, il arrivait qu’ils y répondent, mais lorsqu’ils daignaient le faire, nos fonctionnaires et nos chefs ignoraient leurs préconisations, un peu comme aujourd’hui lorsque nous portons des affaires de vent des juridictions étrangères.

Toujours l’humour

Jón Steingrimsson est le seul pasteur au monde à avoir arrêté une éruption en célébrant l’office divin, c’est donc un personnage comme qui dirait d’envergure mondiale. Il est difficile de dire si un pasteur d’aujourd’hui serait aussi efficace pour lutter contre une coulée de lave.

Opinion toute britannique

  » Mon opinion est que Jorgenson est un vaurien, que Phels l’est autant que lui et que le comte Trampe est un brave homme, aussi brave que peuvent l’être les Danois lorsqu’ils le sont, bien qu’ils ne puissent d’évidence pas l’être autant qu’un brave Anglais. »

Les Anglais voyageurs.

Ce qu’il y a de remarquable avec les récits de voyages des Britanniques, bien que certains soient très distrayants, c’est que ces gens se sentent toujours chez eux où qu’ils aillent. Ils ne peuvent s’empêcher de tout ramener à l’Angleterre, alors le modèle absolu, considérant que les Anglais sont des êtres supérieurs qui observent différentes sortes de sauvages.

 

 

 


Édition « le bruit du monde », 229 pages, août 2024.

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

Cet auteur a un un vrai talent pour faire vivre devant nos yeux des personnages populaires qui sont souvent les oubliés de la grande Histoire. Rose est une enfant née d’une femme qui l’a abandonnée sur le seuil d’une famille qui l’a élevée comme le veut la tradition Corse. Sa naissance se passe en 1908, elle sera heureuse de pouvoir quitter cette famille où elle a eu peu de place pour épouser un homme frustre mais qui ne la rendra pas malheureuse. Dès qu’ils le pourront, ils partiront à Toulon où Paul Dominique, son mari, et leurs trois enfants se bâtiront une vie de labeur, son mari sera ouvrier à l’arsenal. Après la guerre 39/45, Rose va connaître Farida, une Algérienne qui va l’éveiller à la vie, à la lecture, et à la vie politique. Toute cette première partie qui représente les deux tiers du livres m’ont vraiment enchantée, Farida vit dans un bidonville pas très loin de la maison de Rose, peu à peu, Rose connaîtra tous les habitants de ce bidonville. Les habitants sont surtout des Algériens et parfois des Portugais. Après la guerre d’Algérie et le départ de Farida, j’ai trouvé que le roman s’est essoufflé.

La vie de Rose n’est pas racontée de façon linéaire, elle parle de sa fille, Nonciade, on sent qu’il lui est arrivé quelque chose de terrible. On comprendra pourquoi Rose est si éteinte quand elle rencontre Farida, la mort de Nonciade est une des clés pour comprendre Rose. Mais sa naissance et son enfance explique bien des traits de son caractère. Son mari, ses enfants sont plus difficiles à comprendre, ils restent en arrière plan. Pourtant son mari, a une belle personnalité et j’aurais aimé en savoir plus sur lui.

L’amitié entre Farida et Rose, est la partie la plus riche du roman. Cela permet au lecteur de comprendre la situation des Algériens en France, et qui permettra à Rose de sortir de son deuil. L’auteur a voulu aller au-delà de cette période, pour élargir l’engagement de Rose vis à vis de tous les émigrés si mal accueillis en France. Ça ne marche pas vraiment, car d’une relation intimiste d’amitié de deux femmes qui se libèrent de carcans différents, on arrive à une dimension sociale contemporaine où leur histoire se dilue .

Je ne peux que vous conseiller cette lecture au moins pour les trois quarts et peut-être, que vous serez même conquis par la fin. Le style de l’auteur est très particulier sans aucune fioriture, il semble parfois brutale à force de simplicité.

 

Extraits

Début.

 » Tu verras aucun homme ne peut résister à la couleur du henné », me dit Farida. Je souris.
 Je suis la danse de ses doigts au-dessus de ma tête, séparant chaque mèche du reste de ma chevelure, avant de l’enduire d’une couche épaisse depuis sa racine. De son visage je ne vois que ses lèvres charnues, colorées de carmin, son menton rond, la courbe ample de son cou. De son corps, ses épaules pleines, sa poitrine généreuse que je lui envie tant, sous la gandoura.

Naissance.

Février 1903 commune de Belgodère, Haute-Corse. Je rentre brutalement dans le monde – la date exacte de ma naissance jamais établie. Simplement arrêtée par notre maire, quelques jours plus tard, au dix-huit du mois après observation des fontanelles de mon crâne, et examen de la peau fripée de mes mains et de mes pieds.
 Depuis plusieurs semaines, le froid s’est installé. Le gel s’attarde sur les chemins jusqu’à tard dans la matinée. Il n’y aurait jamais eu autant de fractures au village que cet hiver là. On m’a langée d’un linge de drap. Enroulée dans un châle de laine grise. Passée un bonnet trop large qui me descend jusque sur les yeux. Déposée au petit matin sur le pas de la porte d’une maison qui allait devenir la mienne. Et la femme qui y habitait, ma mère adoptive par la force des choses. Désignée ainsi par la main innocente et anonyme qui m’a abandonné là, quelques heures plus tôt. Contrainte bon gré, mal gré d’en accepter la charge. Comme le voulait alors la coutume dans nos villages.

 

Le titre.

Heureusement je suis protégé par l’œil de la perdrix.
– L’œil de la perdrix ?
Elle a pointé du doigt son front où était tatoué ce petit losange dont chaque extrémité renflée ressemblait à une croix. Il m’intriguait. Depuis notre première rencontre. Mais je n’avais pas osé lui en demander l’origine ni le sens. J’avais toujours pensé que les marques sur les corps, qu’elles soient rituelles ou de naissance – je me souviens de cette tâche de vin qu’avait notre voisin au village, sur tout un côté du visage, de la base de données à la naissance du cou -, ne justifiait aucune indiscrétion.
– C’est ma mère qui me l’a fait tatouer. Elle avait le même sur son front est sur ses joues. C’est nous dans le Mzab, la perdrix est le signe de la beauté et de la grâce. Mais surtout elle préserve du mauvais sort.

La place de la femme .

Je repense au mari de ma mère adoptive, à la naissance de son premier fils. Sa mine des bons jours, son air guilleret, se frappant la cuisse de joie. Buvant des canons. Invitant autour de lui. Faisant venir tout exprèsde Bastia un daguerréotypeur pour immortaliser l’évènement, sacrifiant un agneau pour le dédommager – les photos encadrées au-dessus de la cheminée. Reproduisant la chose à l’identique pour le suivant. Ses fils. Mes frères. Princes attendus. Comme venus du ciel. Prenant toute la place qu’on leur laisse. Sans partage ni brutalité. Donation de droit divin. Nous à leurs côtés, ma mère adoptive et moi, réduites aux restes. Étrangères à leur solidarité d’hommes. Cantonnées aux rôles des grandes muettes.


Édition Grasset, 282 pages, août 2024

J’étais devenu comme eux. Pas mieux.

Il a écrasé sa cigarette, avant de conclure :

– Le cycle de la vengeance est sans fin, petit frère. 

J’avais tant aimé « Petit Pays » que je savais que je lirai « Jacaranda » . J’ai lu des critiques mitigées à propos de ce roman. Je trouve cette lecture indispensable, quelles que soient les critiques que l’on peut adresser à la construction romanesque. Ce roman suit l’histoire de Milan né (comme l’auteur) d’une mère Rwandaise et d’un père français. Milan vit à Paris, et cherche à savoir ce que sa mère a vécu. Cette quête sur sa famille et le passé de sa mère que nous ne découvrirons qu’à la toute fin du roman, permet à l’écrivain de raconter son pays qui a cherché à exterminer toute une partie de sa population. La construction du livre n’est pas simple, car on va d’un personnage à un autre et d’une époque à une autre. Ces gens sont si meurtris par ce qu’ils ont vécu que bien peu acceptent de parler, un peu à l’image de sa mère qui aura du mal à exprimer ses sentiments vis à vis de son fils. La pudeur lui est sans doute naturelle mais on devine que les souffrances ont fermé son cœur et l’ont laissée sans voix comme si l’horreur l’empêchait à tout jamais de montrer la moindre faiblesse. Deux personnages accepteront de raconter les massacres, Eusébie, la mère de Stella la petite fille qui se réfugie dans le Jacaranda devant chez elle dès qu’elle se sent mal. Eusébie qui n’a rien voulu dire à sa fille, le fera devant des milliers de personnes dans le stade , où tous les ans se réunissent les Rwandais qui ne veulent pas oublier. Elle est survivante d’un massacre qui a vu mourir ses 5 enfants, son mari et ses voisins . Stella est née après et elle veut comprendre son pays, elle recueillera les confidences de sa grand-mère Rosalie qui lui raconte le Rwanda d’avant , ce pays où on ne cherchait pas à savoir si on était Hutu ou Tutsi.

L’autre rescapé de ce génocide c’est Claude, qui a vécu un moment avec Milan en France, il fait partie de la famille de sa mère, mais celle-ci le renverra au Rwanda sans aucune explication. Quand Milan revient au Rwanda, c’est toujours vers Claude qu’il revient. Il cherche à l’aider même financièrement sans grand résultat. Le coup de machette qui a été porté à la tête de Claude l’empêche de pouvoir faire des études et comme toute sa famille a été assassinée il décide très tôt de se venger en tuant à son tour l’assassin de sa famille qui est pour l’instant emprisonné. Il vit chez Sartre un Hutu qui recueille des orphelins Tutsis .

C’est vrai que l’on se perd un peu au milieu de tous ces personnages, mais la ligne directrice de l’auteur est claire : comment pardonner et comment vivre ensemble, les victimes étant obligées de vivre au milieu de leurs bourreaux ? C’est si difficile et le lecteur se demande tout le temps si c’est possible. L’auteur veut aussi nous aider à comprendre le génocide mais c’est si énorme que cela reste incompréhensible. Traiter des êtres humains de « cafards » et les déshumaniser explique- t’il toute la haine avec laquelle les Hutus ont recherché le moindre Tutsi pour l’assassiner à coups de machette. Je reste avec mes questions et ma peine de devoir perdre encore un peu plus mes illusions sur l’humanité

Extraits

Deux débuts

Premier en italique.

 Stella s’était précipité dans le jardin. Elle l’avait vu s’effondrer au sol. Son ami, son enfance, son univers. Les hommes aux machettes étaient sales, luisants de sueur, satisfaits d’eux-mêmes. Elle avait poussé un cri de terreur avant de tomber à genoux dans l’herbe, la main pressée sur son ventre, le visage en feu. 
Depuis ce jour Stella est internée.

Deuxième début.

 1994
La guerre ! J’ignore pourquoi j’ai répondu « la guerre » quand Sophie, la déléguée qui préparait ma défense au conseil de classe, m’a demandé pour quelles raisons mes résultats du dernier trimestre étaient si catastrophiques. Elle a insisté  : »la guerre ? » J’ai répété : « Oui, la guerre.  » Je n’allais quand même pas avouer que je n’avais rien foutu, que j’étais un tire-flanc qui passait son temps à rêvasser et à écouter du rock. Il fallait trouver une explication convaincante, impossible à vérifier, et qui puisse émouvoir le conseil de classe.

L’insoutenable témoignage d’un responsable des tueries.

 C’est Gaspard qui a insisté pour qu’on ne tue pas les autres dans la bananeraie. Il ne faisait que répéter les ordres du bourgmestre qui avait demandé de ne pas laisser les corps pourrir sur les collines pour des questions d’hygiène. C’est Gaspard qui a eu l’idée de déshabiller les Tutsi et de récupérer les habits avant qu’ils ne soient tâchés de sang. Les autres étaient d’accord, ils voulaient offrir de beaux cadeaux à leurs filles et à leurs épouses en rentrant le soir chez eux après le travail. Quand le groupe a été entièrement nu, nous nous sommes mis en route. J’en vois certains, ici, dans cette assemblée qui me regarde comme un criminel. Mais ce jour-là, en traversant le village, les mêmes qui me jugent aujourd’hui étaient sur le bord du chemin à pointer les Tutsi du doigt, à se moquer du corps des femmes, à leur cracher dessus, à leur jeter des pierres, à les traiter de cafards et de serpents. J’ai peut-être tué de mes mains mais vous les avez toutes condamnés à mort par vos regards sans pitié, vos mots et vos pensées. Vous ne valez pas mieux que moi ! Je devais dire cela. Je continue. Là-haut, sur la colline se trouvait une fosse d’aisance que nous avions déjà utilisée pour jeter quelques Tutsi dans les premiers jours des massacres. Une fois devant, les petites filles se sont agenouillées et ont commencé à s’excuser d’être tutsi. Les femmes savaient que c’était fini. Nous avons précipité toute la famille dans la fosse sceptique. Après nous avons rebouché avec une dalle de béton.

Les Belges.

 Le 16 avril 1994, les patients et de nombreuses personnes ayant trouvé refuge dans le bâtiment ont été abandonnées par les soldats belges. Je me souviens des images à la télé, de ces milliers de personnes levant les bras en l’air, implorant l’aide du contingent belge, qui finit par évacuer uniquement les Occidentaux et leurs animaux de compagnie alors que l’hôpital était cerné par les tueurs.

 


Édition Julliard, 213 pages, août 2024

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

J’ai oublié de noter le blog ou les blogs où j’ai déjà vu passer ce roman. Ce livre est écrit dans un style très prenant auquel j’ai adhéré pourtant souvent je suis gênée par l’accumulation de phrases très courtes, et cet auteur en use et même en abuse. L’ histoire de Youssef est si poignante que je me suis laissée à lire à voix haute son texte qui résonne parfois comme une tragédie classique.

Cela raconte le vie d’un Marocain, qui est professeur à Paris, il a fui son pays sa ville de Sale , car il est homosexuel et en a terriblement souffert. Il revient dans sa ville natale car il doit vendre l’appartement dont il a hérité de sa mère. Toute sa vie lui revient au gré de ses déambulations et de ses souvenirs. D’abord son premier amour, Najib, il avait 16 ans et Najib 24 quand ils se sont rencontrés et aimés. Et Najib lui a permis d’éviter toutes les souffrances auxquelles lui-même a été victime. Najib est devenu un grand trafiquant de drogue qui n’a rien oublié des gens qui l’ont méprisé dans son enfance, il est maintenant un puissant craint et respecté car immensément riche.

Sale c’est aussi la ville ou Youssef a grandi avec ses six sœurs. C’est l’aspect le plus tonique de ses souvenirs, bien sûr la famille a eu faim et était réduite à une misère à peine imaginable, mais c’était aussi un lieu de vie qui a donné des forces au jeune Youssef. Ses six sœurs avaient une énergie incroyable qui s’est dissoute dans leurs mariages respectifs.

Ce roman est une charge incroyable contre la société marocaine. Quelle hypocrisie face à l’homosexualité ! la scène ou un vieux viole un jeune enfant de huit ans au hammam est très dure et le récit des tortures que le jeune Najib a supporté dans son enfance est insoutenable. Les mêmes hommes qui le violaient jusqu’à réduire son anus en sang, étaient les premiers à dire que les rapports homosexuels méritaient la mort !

Najib deviendra l’amant d’un haut gradé militaire et là non seulement, il découvrira que les rapports homosexuels existent dans toutes les tranches de la société, mais aussi que les plus hauts responsables de l’état sont aussi à la tête du plus gros trafic de drogue du Maroc.

Youssef et Najib sont deux aspects contradictoires de la réaction à la même sorte d’enfance : Najib a construit sa vie sur la vengeance, Youssef est toujours à la recherche de l’amour des siens.

On peut reprocher à ce roman de ne faire la critique de la société marocaine qu’à travers l’homosexualité, j’ai été gênée par le fait que l’auteur ne se penche pas plus sur le trafic de drogue qui est aussi pourvoyeur d’horreurs dont l’auteur ne parle absolument pas. Mais il est vrai que la sexualité raconte beaucoup de choses sur une société, surtout en ce qui concerne l’hypocrisie des puissants.

 

Extraits

Début.

 Sœur avait trois jours devant elle pour payer les dettes de notre défunte mère Malika.
Pas un jour de plus.
 Elles ont dit que c’était la tradition marocaine qui l’exigeait.
 Je n’ai jamais entendu parler de cette tradition mais j’étais avec elles, les sœurs, de leurs côté. J’ai proposé de participer moi aussi aux règlements des dettes. Elles ont catégoriquement refusé.
 C’est une affaire de femmes, Youssef. C’est à nous, ses six filles, que reviennent cette charge. Pas à vous nos trois frères. Cela fait partie de notre héritage. Les hommes n’ont rien à voir là-dedans.

J’aime ce passage.

Mes six sœurs sont toutes plus âgées que moi. Elles s’appellent Kamla (la Parfaite), Farida (l’Unique), Hadda ( la Tranchante), Sandra (la Veilleuse) , Ilham (l’inspiration) et Ibtissam (la Souriante) .

Le rejet de l’homosexualité.

 (Kaddour) Kaddoura a vécu dans le péché dans le « haram ». Allah ne pardonne pas ce péché.. C’est parmi les plus grands péchés, l’homosexualité.. Kaddoura ne s’est jamais repentie. Il paraît que Kaddour a continué sa mauvaise vie de pédale à Marrakech, Agadir et Ouarzazat. Quelle honte. Personne ne devait aller au funérailles de Kaddour. C’était un mécréant. Un homme du côté du diable.
 En l’espace de deux heures seulement, la mémoire du quartier de Khabazat accueillait de nouveau kaddour pour le rejeter de nouveau. Même mort, Kaddour n’a pas été accepté L’imam de la mosquée n’a pas voulu s’occuper de sa dépouille. Ni réciter pour lui la prière des morts. Presque personne ne s’est rendu ce soir-là au repas des funérailles de Kaddour.

Le hammam.

 Le monde triste et ses misères n’ont pas le droit de cité ici. Même les hommes ne se comportent plus vraiment comme des hommes. Ils deviennent vulnérables. Ils offrent aux autres leur corps et leurs espoirs les plus secrets. Ils se lavent bien comme il faut et ils n’oublient jamais d’aider les autres à le faire. Le Maroc est un royaume c’est vrai. Mais la véritable démocratie n’existe que dans les hammams.

L’extrême pauvreté.

J’ai immédiatement reconnu l’atmosphère d’autrefois. L’odeur de cette époque. Nous ensemble. Dans les cris et le chaos, mais ensemble. La mère. Le père. Neuf enfants. Entassés les uns sur le autres. Cette odeur est encore là, dans cet appartement. Celle de corps qui passaient l’essentiel de leur temps par terre. Nous vivions au niveau du sol. Assis. Accroupi. Allongés. Endormis. Affamés. Enragés. Envoûtée. Possédés par les djinns. Malades. Sous le poids du « mektoub » .

 


Édition Albin Michel, 214 pages, août 2024.

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Roman très original autant pour son écriture que son propos. Une famille française, d’origine juive marocaine, s’inquiète parce que leur mère et grand mère du narrateur qui est restée au Maroc, ne va pas très bien et, le croit-elle c’est à cause d’ un bruit qui l’empêche de dormir.

Elle habite à Marrakech, dans le quartier du Guéliz, et sa fille et son petit-fils viennent la voir pour essayer de trouver d’où vient ce bruit.

Voilà, je vous ai résumé le roman, on devinera assez vite que ce bruit mystérieux que ni sa fille ni son petit fils n’entendent est surtout la trace insupportable pour la vieille femme de son monde disparu. Ce roman raconte les traces d’une civilisation éteinte depuis le départ des Juifs du Maroc en 1967, après la guerre des six jours. Leur présence est très ancienne dès le V° siècle, communauté assez stable jusqu’à l’arrivée, en nombre, des juifs chassés d’Espagne par Isabelle la Catholique au XV° siècle. Tout l’intérêt du roman, c’est cette quête des traces de la présence juive au Maroc, et de la réflexion du narrateur sur l’exil. Sa grand-mère est fragile et ses souvenirs sont tous teintés de douleur. Nous visitons avec un chauffeur très attentif : Bourriel un berbère qui accepte de les conduire dans quelques lieux de pèlerinages juifs. Il n’y a plus personne dans ces lieux qui étaient très fréquentés autrefois, mais ils ne sont pas détruits. Le cas particulier du Maroc le doit aux rois marocains qui ont empêché que les juifs soient assassinés et, aujourd’hui, il a rendu au quartier juif de Marrakech les noms juifs et la synagogue, que les visiteurs découvriront fermées, est toujours là. Le quartier Mellah est aujourd’hui un haut lieu touristique derrière lequel le cimetière juif de Miâara permet à la grand-mère d’honorer ses morts.

Ce roman est aussi une promenade originale à travers un Maroc peut connu comme la vallée de l’Ourika , à la fin de ce voyage on comprend les phrases de la mère du narrateur qui y a retrouvé son enfance, elle s’adresse, ainsi, à leur adorable chauffeur au moment du départ à l’aéroport :

  • Dis. Tu montreras le chemin à tes enfants, a-t-elle dit. Promets-le-moi. Qu’ils y amènent les miens quand ils seront plus grands.

Extraits

Début.

 Il y avait à Marrakech, dans le quartier du Guéliz, un bruit. Un mystérieux bruit, qui s’était installé dans un appartement, au premier étage du 66 avenue Al-Mâ’ Az-Zahr. Qui sait ce qui l’avait attiré ici ? Le poids d’une solitude, le confort des vieux fauteuils en feutre, le grisant parfum du camphre brûlé, ou l’infaillible hospitalité de ma grand-mère ? Personne ne peut le dire.

Joli style.

Le vent devait avoir soufflé tout le sable de la médina pour bâtir à la force de ses bras le mirador de la Koutoubia. Il semblait comme cela, si vulnérable qu’un seul homme d’un geste imprécis aurait pu le rendre à la poussière comme un château de sable. Mais il était en vérité, inébranlable, Dieu même le sait, car il n’existe au sable de liant plus puissant que la foi, cette eau de tous les jours qui ruisselle dans les avenues du Guéliz et de partout ailleurs, se presse dans les rues, inondé toutes les venelles, se jette dans la vieille ville.

Un long passage que j’ai adoré.

 « Yak ». Ce petit mot, ma grand’mère l’employait aussi souvent que possible. Si facilement, « yak » se faisait une place dans chaque conversation. Il signifie « n’est-ce pas ». Il est le petit dernier d’une fratrie de mots qui ne grandit jamais, qui de justesse parvient toujours à s’insinuer avant que les grandes portes de la parole ne se referment seules Il se montre sous les airs d’un début de question et tinte comme le bruit de l’âme qui somme qui sème le doute partout. Il dit « rien n’est jamais certain tout est seulement possible ». Il est le son du doute que ma grand’mère, sans peine se plaît à employer à chacune de ses phrases. Ainsi « yak » , les choses peuvent être ou ne pas être. Tout devient révocable. De ses trois lettres, il fait vaciller toute vérité, et vibrer le fil sur lequel tous ceux qui l’ont précédé se tiennent en équilibre. Qui eût cru qu’une si petite chose, de sa timide empreinte, rende tout si vulnérable ? Il cherche l’approbation, quand sa maîtresse, elle, doute. Ma grand’mère s’est attachée à lui. Lui s’est offert à elle. Et pour le remercier d’être tout le temps présent elle lui a cousu une laine. C’est une laine de joie qui lui donne fière allure et qu’il ne quitte plus. Car « yak » se présente, depuis que je le connais toujours sous les traits d’un sourire. « Yak » ? demande ma grand-mère en souriant. Grâce à lui, les fins de phrases sont joyeuses. Et toutes les fins d’ailleurs. Puisque « yak » est partout. Elle a fini par le croire. Nous sommes ici au Guéliz, pour mettre un terme au bruit. Désormais portés par l’espoir que ce terme sera joyeux, « yak » ? Le seul problème c’est quand ma grand-mère parle du bruit étrangement « yak » s’absente. Il ne se risque pas à contester le bruit devenu certitude. « Yak » est un petit être que je souhaite courageux.

L’exil du Maroc. C’est si bien dit !

 Il ne reste personne. Personne à qui parler. Il ne reste plus qu’elle. Depuis longtemps maintenant. Les vivants sont parti Ils ont quitté le port de leur propre récit. Ma grand-mère a vu les derniers bateaux s’unir à l’horizon. Sur les docks de l’oubli, elle est restée. Ils ont tout emporté. Tout ce qu’ils pouvaient prendre. Ils ont laissé les morts. Ils ont laissé les murs et de morceaux de pierre. Et l’immense solitude. Elle seule est restée. Elle seule foule cette terre brûlée, sans faillir, immortelle gardienne du passé elle-même oubliée. Après son passage, les tombes que les vivants ont laissé, redeviennent des bancs de pierre dont l’ordinaire s’empare. Elle seule leur donne un sens. Elle seule leur donne un nom.

L’exil de sa mère.

– Je me souviens, dit-elle, c’était en 67. Pendant la guerre des Six Jours. J’avais six ans. J’étais avec ma grand-mère, ton arrière-grand-mère. Nous allions au Mellah, en taxi. Les informations passaient à la radio et disaient que les avions israéliens bombarder l’Égypte. Le chauffeur en roulant jusqu’à Mellah, se tournait vers nous pour nous cracher dessus. Il criait : « Sales juifs ! ». Il nous crachait dessus et il criait. Nous étions morts de peur à l’arrière.
 Je l’ai regardée essuyer de sa main une larme précipitée sur sa joue. Il n’y a pas de haine. Il n’y a que la tristesse d’une enfant de six ans, résignée au regret et à l’évidence que rien ne renaîtra jamais. Que la peur a laissé dans les coeurs l’irréparable. Ce matin là de mars, c’est un recueillement sur la petite stèle blanche d’un amour disparu. Je l’ai serrée dans mes bras. Ma grand’mère elle, ne peut y prendre part. Il y a trop de douleur. 

 


Édition Acte Sud, 139 pages, août 2024 ;

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

Après « Le sermon sur la chute de Rome » voici ma deuxième rencontre avec cet auteur, dont j’aime tant le style et la façon de raconter.

Deux thèmes s’entremêlent dans ce roman, (encore) la Corse et ses violences si particulières : laver son honneur dans le sang , et le tourisme qui peu à peu ravage la planète. Comme dans le précédent roman Jérôme Ferrari ancre son récit dans le passé historique. Cette fois il raconte la prophétie de la ville sainte d’Harar à qui on avait promis le déclin si un chrétien en ressortait vivant. L’explorateur britannique Richard Francis Burton a réussi cet exploit et la prophétie se réalisera. À l’image de cette prophétie, Jérôme Ferrari décrit les invasions touristiques de tous les plus beaux lieux de la planète , son message : ne laissez aucun touriste revenir d’un lieu que vous voulez garder secret sinon il sera peu à peu envahi et dénaturé, jusqu’à l’actuelle arrivée dans des navires de croisières transportant des milliers de touristes qui se déversent sur les côtes ( regardez bien la couverture du livre !)

La Corse, donc Le narrateur y est professeur et il y compte aussi ses amis d’enfance , il connaît bien les Corses en particulier Philippe qui s’est enrichi grâce au tourisme sans beaucoup travailler. Son propre fils un bon à rien qui trouvera que son honneur est bafoué et pour une bouteille d e vin , il tentera de tuer un homme qui l’a déshonoré – on met son honneur où on peu t !

Tout le plaisir de ce roman vient de l’écriture à la fois précise et souvent drôle , la charge anti-touristes est un peu forte surtout à la fin, car cela monte en puissance, mais qui n’a pas vu ces énormes navires débarquer leurs flots de touristes en continue en submergeant les villes dans lesquelles on aime se promener ne peut sans doute pas lui pardonner son outrance.

J’ai cherché d’où venait le titre du roman, il est inspiré par l’île de North Sentinel dans le golfe du Bengale, dont la tribu autochtone a tué jusqu’à aujourd’hui tous ceux qui ont essayé de s’y rendre, y compris un missionnaire en 2018.

Est-ce qu’il aurait fallu le faire en Corse pour éviter le tourisme actuel ? Les corses avaient des dons pour la violence, mais ils aiment aussi l’argent sans trop se fatiguer ! (D’après ce roman … pas selon mon expérience, je me méfie de la vengeance possible des autochtones ! )

Extraits

Début

 On raconte encore que, dans l’après-midi du 3 janvier 1855, malgré la vénérable prophétie annonçant la ruine de la ville sainte peu de temps après qu’un infidèle l’aurait impunément souillée de sa présence le sultan Ahmad ibn Abu Bakr consentit à ce que le capitaine Richard Francis Burton franchit les portes inviolées de la cité de Harar. Il lui accorda une hospitalité soupçonneuse de dix jours avant de le laisser repartir saint et sauf, privilège dont aucun Européen n’avait joui jusqu’alors. S’il avait pu savoir que Harard tomberait en 1875, alors que lui-même était mort de consommation dix-neuf ans plus tôt dans l’amertume et le regret Ahmad ibn Abu Bakr n’aurait sans doute pas commis l’erreur fatale d’épargner le capitaine Burton et il aurait eu raison.

Prétention et humour

 Le fait désolant que leur premier-né mâle reçoivent systématiquement des prénoms de rois, d’empereurs ou de héros antiques est sans doute un symptôme particulièrement transparent de leur mégalomanie comme de leur absence totale de sens du ridicule : les Romani portant haut, et qui plus est fièrement, l’étendard de l’inculture, ils ignoraient évidemment tout de l’origine exacte des personnages historiques ou légendaires qui rendirent ces noms illustres et ils ne leur parurent jamais étrange comme l’atteste leur grotesque généalogie, qu’un Hector put engendrer un Achille, ou qu’un Hamilcar fût le grand-père de Scipion – ce qui me permet d’affirmer, sans crainte d’un démenti, que l’heureuse séquence Philippe-Alexandre ne peut être que le fruit du hasard ou le résultat d’une intervention de Catalina.

La Corse et le tourisme

 Contre toute attente, alors que les personnes sensées avec toujours fui en été le bord de mer caniculaires et malsain, une folie collective poussait désormais à s’amasser sur les plages des foules de plus en plus compactes d’abrutis extatiques qui venaient ici cultiver leurs futurs mélanomes en s’enduisant de monoï et de graisse à traire sous le soleil brûlant, se faire piquer par les moustiques et les guêpes insatiables, partageaient leurs miasmes et leurs mycoses dans la tiède infusion de la Méditerranée et qui, de surcroît, était prêt à payer pour le faire. Les Romani possédaient évidemment une bonne partie du littoral, et ces étendues stériles de roches et de sable dont personne n’aurait voulu quelques années plus tôt valaient maintenant une fortune.

En1933 , une journaliste vient interroger Pierre-Marie Romani : naissance d’une légende.

 Désormais, il lui fallait seulement, avec l’aide active d’une population qui le vénérait, éviter les gendarmes rêvant de le conduire à la guillotine et supporter les misères d’une vie de réprouve, la solitude des nuits dans la campagne, avec pour seule satisfaction la certitude de n’avoir pas failli. C’est derniers points étaient très exagérés : pour l’heure, les gendarmes ne se souciaient guère de lui et, la plupart du temps, il dormait chez ses parents dans la chambre de son enfance. Le reste était entièrement faux. Mais Pierre-Marie savourant la joie d’être devenu, par la seule force de son récit mensonger, celui qu’il aurait tant voulu être. 

Changement des comportements touristiques.

 

À la fin des années 1990, après s’être exclusivement consacrés au bronzage sur les plages, ils commencèrent à penser – ou plus probablement quelqu’un pensa pour eux- qu’il serait bon de diversifier leurs activités, de se rapprocher de la nature et de s’intéresser aux cultures indigènes et ils décidèrent de partir en quête de l’authenticité que nous étions bien sûr tout disposés à leur vendre.
 Ils se mirent donc à arpenter en masse les chemins de randonnée, troquant avantageusement leur coup de soleil, piqûres d’oursin et hydrocution pour des ampoules, des morsures de punaises de lit, des entorses et des chutes mortelles au fond de ravins oubliés.
 Ils exigèrent de manger local. D’écouter de la musique locale. Ils tenaient absolument à ce que leurs vacances aient du sens.
Nos avant et arrière saison jusqu’ici épargnées, virent débarquer des troupes de retraités lubriques, de sportifs de l’extrême et de jeunes actifs que ne contraignait pas encore le calendrier scolaire.

 

 

L’explication d’un crime pour la policière en charge du crime.

Dans sa longue et épuisante fréquentation du crime, Sévrine Boghossian n’a jamais cessé d’être sidérée face à la disproportion presque systématique entre les actes dont elle était le témoin et les raisons qui les avaient fait advenir, comme si la chute virevoltante d’une feuille d’automne creusait dans le sol un cratère, une disproportion si incommensurable que Séverine Boghossian a toujours eu le sentiment, en découvrant un mobile, non d’avoir obtenu une explication propre à satisfaire aux exigences de la raison mais, bien au contraire d’être à nouveau plongée tout entière au cœur d’une énigme qui revenait la submerger et la faisait suffoquer et qu’elle ne résoudrait jamais


Édition Albin Michel . Traduit de l’allemand Dominique Autrand

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Les enfants font naître en toi des sentiments et puis ils s’en vont et te laissent en plan avec tes sentiments 

Un roman très surprenant : je pourrai écrire deux billets différents, je vais commencer par le positif. Je suis partie ailleurs grâce à cette écrivaine et jamais un pays ne m’a semblé plus étranger dans un roman (sauf peut-être le Japon). Elle raconte le parcours d’une femme de cinquante ans qui décide d’aller vivre sur la mer baltique au nord de l’Allemagne. Elle a laissé dans sa ville son mari, Otis, avec qui elle reste en contact, sa fille Ann est partie dans un grand voyage à travers le monde.

Nous sommes dans un pays de Landes, de vent et de paysages infinis. De gens tristes et porteurs de déséquilibres qui les empêchent de bien vivre habitent cet endroit (sans doute la Frise). Son frère qu’elle appelle « un imposteur » est tombé amoureux d’une jeune fille de 20 ans alors que, lui, en a 58. Cette fille est complètement déjantée et lui totalement amoureux ce qu’il n’a jamais été auparavant. Le personnage principal, va commencer une relation avec l’éleveur de 1000 porcs. Alrid est le frère de Mimi une femme fantasque qui sera la relation amicale de la narratrice. Cette Mimi se sent libre de ses choix de vie et elle permet à la narratrice de s’adapter à cet étrange pays .

Le talent de cette auteure c’est de nous embarquer dans un monde étrange de gens habités par des histoires très tristes.

 

J’aurais pu aussi écrire un tout autre billet. Dans un beau décor bien décrit, un monde de vent et de paysages très ouverts sur le grand large , des gens tous plus bizarres les uns que les autres se baladent sans que l’on comprenne bien leurs relations. La narratrice a bien fait de laisser son mari qui remplit son appartement d’objets les plus divers au point de ne garder qu’un lit pour pouvoir dormir. Leur fille Ann ne s’est pas trompée, elle a fui ce couple mortifère. La narratrice a été employée dans une usine de cigarettes, ce qui lui permettait de fumer gratuitement en volant des cigarettes. Elle a été marquée par une proposition de magicien qui voulait la découper tous les soirs dans une boite sur une scène de spectacle. La boîte, on la retrouve avec la petite amie de son frère : elle y aurait été enfermée par une mère maltraitante. Dans une scène de beuverie, on verra la narratrice faire une fellation à l’éleveur de porcs sous les yeux de Mimi sa sœur. Mimi qui se ballade toute nue, soit pour se baigner dans les eaux marronasses du port soit dans son jardin. Elle racontera à la narratrice une horrible histoire mythique d’Ondine violée et massacrée par les gens du village.

On ne comprend jamais la nature des liens des gens entre eux, c’est difficile d’admettre que cette fille de la ville ait une relation avec un éleveur de porcs d’une porcherie industrielle, peut être parce qu’il sait installer des pièges pour attraper une fouine qui l’empêchait de dormir, dans un geste que je n’arrive pas à comprendre elle finira par fermer le piège et le rendre inutilisable , il est vrai qu’elle n’avait attrapé qu’un merle et un chat Son frère semble vraiment amoureux mais d’une fille totalement barge.

Bref trop de bizarreries et aucune explication pour comprendre tous ces gens fou-dingos. Lors de la séance de notre club de lectures deux lectrices ont exprimé leur dégoût total de ce roman, elles ont tout trouvé « laid » c’était leur mot surtout les personnages et elles n’ont même pas été sensibles aux paysages. De plus elles ont souligné les maladresses de style : la répétition des « il me dit …je lui ai dit .. « , que je n’avais pas vraiment repérée.

 

 

Extraits

Début.

 Cet été là, il y a presque trente ans, j’habitais dans l’ouest et très loin de l’eau. J’avais un studio dans les nouveaux quartiers d’une ville moyenne et un travail dans une usine de cigarettes. Le travail était simple, je devais veiller à ce que la tige de tabac se présente bien dans l’axe du module de découpe, c’est tout ; en fait la machine le faisait, elle avait un capteur, la tige de tabac passait en ronronnant et quand elle n’était pas dans l’axe la machine s’arrêtait.

Son lieu de vie aujourd’hui.

 J’ai loué une maison à l’extérieur du village. Elle est isolée, elle est délabré et minuscule, dans une rue non pavée, sablonneuse, qui se termine dans le polder. Devant la maison s’étendent des champs et des pâturages jusqu’à l’horizon, derrière coule un étroit cours d’eau. Un canal. Le canal achemine l’eau de l’intérieur du pays vers le polder, du polder elle rejoint la mer, l’eau est brunâtre et vaseuse, mais il y a toutes sortes d’oiseaux dans les roseaux, il y a des foulques des rats musqués et des libellules

Portrait de son frère.

 Autant que je sache, mon frère ne s’était jamais vraiment intéressée à quoi que ce soit de toute sa vie, il ne s’était jamais investi dans rien, n’avait rien appris, ne savait à peu près rien faire. C’était un imposteur, il était très douée pour faire semblant de savoir tout faire, et la restauration semblait une bonne solution dans ce cas de figure

Son ex mari accumulateur d’objets .

Pourtant il continue à accumuler. De temps en temps il vend ou il donne tel ou tel objet, mais il en trouve beaucoup plus qu’il n’en cède. Il sait exactement ce qu’ils possède. Si tu lui demandes une lampe de poche, ça prendra du temps, mais tu l’auras. Avec des piles, intacte et en état de marche. Si tu lui demandes une bâche pour un bateau, il te la sort de sous son matelas. Tu as besoin d’une canne à pêche. Une hache. Une lampe à pétrole. Une seringue à insuline, une trousse de secours, une boussole et un livre où on dit quels champignons sont comestibles ou pas. Une carte géographique. Du bois de chauffage. Tout ça. Otis l’a, et il te le donne. Et pourtant me dis-je cette accumulation est l’expression du chagrin, et il regarde passer la vie

 

Se baigner en mer baltique.

 Mini me précède à grands pas, elle a hâte d’atteindre l’eau. Elle va nager dans le bassin portuaire à partir du môle, elle dit qu’enfant déjà elle nageait dans le port. En mer il n’y a pas assez de profondeur à son goût, il faut patauger un quart d’heure pour avoir de l’eau au niveau du genou à marée haute.

Élevage de porcs.

Les centaines de cochons dans des box, sur un sol en caillebotis nus et clignant des yeux, ils sont couchés les uns sur les autres, trébuchent les uns sur les autres, grimpent dans les mangeoires, se jettent contre les barreaux en acier des enclos. Des paniers métalliques oscillent au dessus des box. Les cochons sont tous absolument identiques, curieusement on ne dirait pas des cochons c’est qu’il y en a beaucoup trop. Presque tous nous regardent. Nombre d’entre eux n’ont plus de queue, leur dos et leurs flancs sont couverts de griffures, un cochon gît tout seul dans un coin, ses courtes pattes écartées, impossible de voir s »ils respirent. La lumière excite les autres leurs cris stridents enflent, le son est atroce.

Fête chez les parents d’anciens paysans.

Onno est assis en face de nous. Il est nettement plus aimable qu’Alrid, carrément ouvert en comparaison, il est débonnaire. Il a un appareil auditif dans l’oreille gauche, il y porte fréquemment la main, tourne la molette, je le soupçonne de couper le son quand il en a marre.
Il me tend sa grande main chaude par-dessus la table.
Une amie de Mimi est venue aussi, c’est bien.
Ce n’est encore jamais arrivé, explique Alrid. Une amie de Mimi, c’est inhabituel, les amitiés c’est pas trop notre truc dans la famille.