Édition Métal­lier, Traduit de l’es­pa­gnol par Myriam Chirousse

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Sur Luocine, de cette écri­vaine, vous trou­ve­rez » le terri­toire des barbares » « Le roi trans­pa­rent » « L’idée ridi­cule de ne jamais te revoir » et mon grand coup de coeur : « La folle du logis ». « La bonne chance » m’a fait passer un très bon moment et pour une fois je reco­pie une phrase de la quatrième de couver­ture avec laquelle je suis d’accord :

La plume de Rosa Montero est un heureux anti­dote contre les temps qui courent.

J’aime que l’on me raconte des histoires et Rosa Montero fait partie des auteurs qui les racontent parfai­te­ment. Je ne cherche pas à être objec­tive, donc, je la remer­cie de m’embarquer dans son imaginaire.

Le récit démarre de façon magis­trale et très accro­cheuse : un homme dont on ne sait rien achète comp­tant un appar­te­ment qui longe la voie ferré, sur laquelle roule les trains à grande vitesse. Cet appar­te­ment est dans un immeuble cras­seux dans une petite ville Pozo­ne­gro, autre­fois riche d’une exploi­ta­tion minière et complè­te­ment à l’aban­don. Que fait cet homme dans cet endroit sinistre ? Quel lourd secret cache-t-il ? Que fuit-il ? Toutes ces ques­tions trou­ve­ront leur réponse et peu à peu se mettra en place une intrigue roma­nesque qui oppose la gentillesse de Raluca la jeune fille d’ori­gine roumaine, la bêtise des voyous du villages, en parti­cu­lier l’homme qui a vendu l’ap­par­te­ment à Pablo car il soup­çonne celui-ci d’avoir large­ment les moyens de leur donner encore beau­coup plus d’argent, mais surtout à la cruauté abso­lue de mili­tants nazis qui planent comme une grave menace au-dessus de la tête de Pablo.

C’est le sens de tout le roman : que peut la gentillesse face à la bêtise et à la méchan­ceté ? La fin trop heureuse du roman m’a gênée et m’a empê­chée de mettre 5 coquillages à ce roman. Je ne crois pas hélas que la gentillesse puisse lutter contre la cruauté, mais comme l’au­teure j’ai­me­rais le croire. La culpa­bi­lité de Pablo face aux choix de son fils, l’en­traîne à inven­ter des histoires où il se donne à chaque fois le mauvais rôle , sans doute car il ne peut que s’en vouloir de la dérive ultra-violente dans laquelle s’est enfoncé celui-ci . J’ai bien aimé aussi l’évo­ca­tion de la vie dans une petit ville autre­fois ouvrière et où, aujourd’hui, le seul point vivant et le moins triste est un supermarché !

Sans doute pas le roman du siècle, mais un bon moment de détente et un écri­ture qui permet de comprendre un peu mieux la vie des espa­gnols d’origine modeste.

Citations

le cadre.

Pozo­ne­gro, une petite loca­lité au passé minier et au présent cala­mi­teux, à en juger par la laideur suprême des lieux. des maisons miteuses aux toitures en fibro­ci­ment, guère plus que des bidon­villes verti­caux, alter­nant avec des rues du déve­lop­pe­ment urbain fran­quiste le plus misé­rable, aux inévi­tables bloc d’ap­par­te­ments de quatre ou cinq étages au crépi écaillé ou aux briques souillées de salpêtre.

L’au­to­car arrive enfin à Pozo­ne­gro, qui confirme ses préten­tions de pate­lin le plus laid du pays. Un super­mar­ché de la chaine Goliat à l’en­trée du village et la station-service qui se trouve à côté, repeinte et aux panneaux publi­ci­taires fluo­res­cents, sont les deux points les plus éclai­rés, propres et joyeux de la loca­lité ; seuls ces deux endroits dégagent une fière et raison­nable d’être ce qu’ils sont, une certaine confiance en l’ave­nir. Le reste de Pozo­ne­gro est dépri­mant, sombre, indé­fini, sale, en demande urgente d’une couche de pein­ture et d’espoir.

Une façon étonnante d’interpeller le lecteur.

L’AVE (train à grande vitesse espa­gnole) tremble un peu, il se balance d’avant en arrière, comme s’il éter­nuer, il s’ar­rête enfin. Surprise : cet hommes a levé la tête pour la première fois depuis le début du voyage et il regarde main­te­nant par la fenêtre. Regar­dons avec lui : un aride bouquet de voies vides et paral­lèles à la notre s’étend jusqu’à un immeuble collé à la ligne de chemin de fer.

La beauté.

Ou peut-être simple­ment parce qu’il est grand et mince et assez sédui­sant, ou que jeune il l’était. Pablo trouve ridi­cule cette valeur suprême que notre société accorde à l’as­pect physique. C’est étudié par les neuro­psy­cho­logues : les indi­vi­dus grands, minces et au visage symé­trique sont consi­dé­rés comme plus intel­li­gents, plus sensibles, plus aptes, et comme de meilleures personnes. Quel arbitraire.

Vision du monde.

Tu sais, à mon âge j’en suis venu à la convic­tion que les gens ne se divisent pas entre riches et pauvres, noirs et blancs, droite et gauche, hommes et femmes, vieux et jeunes, maures et chré­tiens, dit-il fina­le­ment. Non. Ce en quoi se divisent vrai­ment l’hu­ma­nité, c’est entre gentils et méchants. Entre les personnes qui sont capables de se mettre à la place des autres et de souf­frir avec eux et de se réjouir avec eux, et les fils de pute qui cherchent seule­ment leur propre béné­fice, qui savent seule­ment regar­der leur nombril.

Une personnalité heureuse et l’explication du titre.

Par contre, j’ai été incons­ciente tout le temps, à ce qu’on m’a raconté. C’est merveilleux, non ? tu imagines si j’avais été consciente de tout, tu imagines si je m’étais rendu compte que ce bout de ferraille s’était planté dans mon œil, quelle horreur super horrible, j’en ai la chair de poule rien que d’y penser ! Mais au lieu de ça je me suis évanouie et, quand je me suis réveillé, il m’avait déjà vidé l’or­bite et ils avaient fait tout ce qu’ils avaient à faire. Quelle chance ! C’est que moi, tu sais, j’ai toujours eu une très bonne chance. Et heureu­se­ment que je suis aussi gâtée par la chance, parce que, sinon, avec la vie que j’ai eue, je ne sais pas ce que je serais devenue.

Remarque sur le pouvoir d’une belle voiture.

Et puisque on en parle, à quel instant démen­tiel a‑t-elle eu l’idée de s’ache­ter une lexus etc ? Elle a toujours aimé les voitures, mais s’in­fli­ger une telle dépense, commettre un tel excès… Elle a fait comme ces pathé­tiques vieux croû­ton bour­rés d’argent qui s’achètent une déca­po­table pour draguer. Même si, à vrai dire, elle ne l’a pas tant ache­ter pour draguer que pour se sentir un peu moins minable que ce qu’elle se sent réel­le­ment. Les voitures donnent du pouvoir, et les vieux croû­tons le savent bien.

Felipe a décidé de se suicider à 82 ans.

Les mois de sa dernière année s’écou­laient et Felipe ne trou­vait pas le jour pour se tuer, tantôt parce qu’il était fati­gué, tantôt parce qu’il était enrhumé et d’autres fois encore parce qu’il se sentait plus ou moins à son aise. Et ainsi, bête­ment, le temps avait passé, et il avait eu quatre-vingt-trois ans, puis quatre-vingt-quatre, et il a main­te­nant quatre-vingt-cinq ans et il est toujours là sur ses pieds, sans avoir la force de prendre la déci­sion finale, bien qu’ils dépendent désor­mais complè­te­ment des bonbonnes d’oxy­gène et qu’il ait été pris en otage par un vieillard qu’il ne recon­nait pas. Car vieillir, c’est être occupé par un étran­ger : à qui sont ces jambes des déchar­nées couverte d’une peau fragile et fripée, se demande l’an­cien mineurs, hébété. Eh bien, même comme ça Felipe n’est pas capable de se tuer. Trop de lâcheté et trop de curio­sité. Et la fasci­na­tion de cette vie si âpre et si belle.

Les Éditions minuit 

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Voilà un auteur qui écrit à la perfec­tion, dans un style remar­quable, une histoire triste à donner le bour­don à quel­qu’un qui aurait un moral à toute épreuve ( ce qui n’est pas mon cas en ce moment !). Mais lisez aussi le point de vue de Krol qui a beau­coup aimé cet auteur et qui met bien en valeur les quali­tés de son écriture.

Je suis certaine que c’est un pur hasard mais ce roman m’a fait penser au scan­dale qui atteint Nico­las Hulot. J’ex­plique : une jeune fille essaie de se recons­truire dans la ville bretonne du bord de mer où son père un ancien boxeur est devenu chauf­feur du maire. Tout se tient dans cette histoire. La trop belle Laura a, quand elle avait à 16 ans, posé nue pour un maga­zine. Elle veut oublier tout cela. Son père a été un grand cham­pion de boxe mais l’argent trop facile l’a entraîné dans une quasi déchéance. Il a retrouvé l’emploi de chauf­feur person­nel du maire à qui, hélas, il deman­dera une faveur pour sa fille : que celui-ci lui trouve un logement.
Laura sera logée au casino dirigé par Franck toujours habillé de blanc, person­nage qui a ses petits arran­ge­ments avec le maire et dont la sœur, Hélène a parti­cipé à la descente aux enfers de son père.
Détail abso­lu­ment horrible : le chauf­feur du maire, donc le père de Laura conduira le maire à ses rendez-vous au casino pour satis­faire ses besoins sexuels sans qu’il sache que c’est sa fille qui est dans le studio au-dessus du casino.
Le roman est parfai­te­ment construit, on entend la plainte de Laura auprès des gendarmes et ceux-ci se montrent assez compré­hen­sifs mais quand les photos seront décou­vertes et que le maire sera nommé ministre, le procu­reur préfère clas­ser cette histoire sans suite. Cela n’empêchera pas un drame d’avoir lieu mais comme je vous en ai déjà sans doute trop dit je m’ar­rête là.
Ce roman fait beau­coup réflé­chir sur la façon dont l’emprise se construit pour une jeune fille face à un homme poli­tique. Et aussi comment lui même peut se persua­der faci­le­ment qu’elle est consentante.
Le nœud drama­tique de ce roman est très bien imaginé, trop sans doute pour moi car je l’ai trouvé profon­dé­ment triste. Mais que cela ne vous empêche pas de le lire, ce n’est abso­lu­ment pas glauque c’est seule­ment humai­ne­ment triste et comme je l’ai dit au début parfai­te­ment écrit.

Citations

Portrait d’un élu

Et d’avoir été réélu quelques mois plutôt, d’avoir pour ainsi dire écrasé ses adver­saires à l’en­tame de son second mandat, sûre­ment ça n’avait pas contri­bué au déve­lop­pe­ment d’une humi­lité qu’il avait jamais eu à l’ex­cès – à tout le moins n’en n’avait jamais fait une valeur cardi­nale, plus propre à voir dans sa réus­site l’in­car­na­tion même de sa téna­cité, celle-là sous laquelle sour­daient des mots comme « courage » ou « mérite » ou « travail » qu’il intro­dui­sait à l’envi dans mille discours pronon­cés partout ces six dernières années, sur les chan­tiers inau­gu­rés ou les plateaux de télé­vi­sion, sans qu’on puisse mesu­rer ce qui dedans rele­vait de la foi mili­tante ou bien de l’au­to­por­trait, mais à travers lesquels, en revanche, on le sentait lorgner depuis long­temps bien plus loin que ses seuls audi­teurs, espé­rant que l’écho s’en fasse entendre jusqu’à Paris, ou déjà les rumeurs bruis­saient qu’il pour­rait être ministre.

Le style de Tanguy Viel

À Max donc il arriva donc d’en être, de ce monde inversé ou certaines femmes buti­nantes se glissent volon­tiers dans la corolle des hommes et les délestent alors de toutes leurs étamine, à ceci près que les étamines ici on a forme de billets de cent euros que par dizaines ils sortent de leur poche et distri­buent sans comp­ter – elles, guêpes plutôt qu’a­beilles, qui ne polli­nisent rien du tout, plutôt dissé­minent les graines au gré des verres, Hélène plus achar­née que toutes, ayant fait admettre cette loi tacite et inalié­nable que c’était son prix et sa liberté à elle, la plus onéreuse et la plus libre des hôtesses. 

Édition Philippe Picquier . Traduit du japo­nais par Elisa­beth Suetsugu. 

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Du charme, de l’en­nuie, et une petite dose de bizar­re­rie , tout cela soupou­dré de l’étran­geté des mœurs japo­nais et vous avez l’es­sen­tiel de ce roman.

Je vous en dis plus ? Cela se passe dans une brocante tenue par Monsieur Nakano qui emploie deux étudiants Hitomi et Takeo. Ces deux person­nages fini­ront par se rendre compte qu’ils s’aiment mais cela sera bien compli­qué. Il y a aussi la sœur de Monsieur Nakano qui est artiste, toutes les maitresses de son frère et les clients les plus remarquables.

Le roman se divise en chapitres qui portent le nom d’un objet le plus souvent en vente dans la boutique (le bol), ou en rapport avec le récit (le presse-papier) . Ce n’est pas un maga­sin d’an­ti­quité mais bien une brocante et les objets n’ont pas de grande valeur. La patron monsieur Nakano, est souvent mesquin et j’ai eu bien du mal à m’in­té­res­ser à ses réac­tions. Aucun des person­nages n’est vrai­ment très atta­chant, le charme du roman vient sans doute( « sans doute » car j’y ai été peu sensible) de tous les petits gestes de la vie ordi­naire ; tant dans les objets que dans les rela­tions entre les individus.

J’étais très contente d’en­trer dans l’uni­vers de cette auteure, mais au deux tiers du livre, je m’y suis beau­coup ennuyée.

Citations

L’amour

Takeo est arrivé en appor­tant de nouveau avec lui une odeur de savon­nettes. L’es­pace d’une seconde, j’ai pensé que j’au­rais dû prendre une douche, mais l’ins­tant d’après, je me suis féli­ci­tée d’avoir renoncé, car il aurait pu avoir l’im­pres­sion que je l’at­ten­dais de pied ferme. C’est bien pour ça que c’est diffi­cile, l’amour. Ou plutôt, ce qui est diffi­cile en amour c’est de savoir d’abord discer­ner si on veut être amou­reux ou non.

Le tabac

« En ce moment, mes poumons, c’est pas ça ! » C’est le tic de langage du patron depuis quelque temps. « Toi, Takeo, et vous aussi, ma petite Hitomi, je vous assure que c’est dans votre inté­rêt de ne pas fumer, dans la mesure du possible. Moi d’ailleurs, si je voulais, je pour­rais m’ar­rê­ter n’im­porte quand. Seule­ment voilà, je préfére respec­ter la raison pour laquelle je ne m’ar­rête pas. Hé oui, c’est comme ça que les choses se passent quand on arrive à l’âge que j’ai. »

La tonalité du roman

Il y avait dans le monde une foule de gens que je ne détes­tais pas, parmi eux, quelques-uns faisaient partie de la caté­go­rie de ceux que je n’étais pas loin d’ai­mer ; il y avait aussi le contraire ceux que je détes­tais presque. Mais alors, qu’elle était la propor­tion des gens que j’ai­mais vraiment ?

Le téléphone portable et les amours d’Hitomi

Le portable, objet haïs­sable. Qui a bien pu inven­ter cette chose incom­mode entre toute ? Quelque soit la perfec­tion du message reçu, le télé­phone portable est pour l’amour ‑aussi bien l’amour réussi que l’amour raté- la pire des cala­mi­tés. Pour commen­cer, depuis quand est-ce que je suis amou­reuse de Takeo pour de bon ? Et pour­quoi je m’obs­tine à lui téléphoner ?

Éditions Anne Carrière 

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Quel livre ! et quel exploit litté­raire : racon­ter le vide et inté­res­ser le lecteur. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : du vide de nos civi­li­sa­tions fondées sur l’argent qui n’existe pas ! Comment résu­mer le vide et vous donner envie de vous y plon­ger alors que j’ai failli aban­don­ner cette lecture. J’au­rais vrai­ment eu tort, heureu­se­ment que je m’im­pose la règle des cinquante pages (je n’aban­donne jamais un roman avant d’avoir lu la cinquan­tième page).
Tugdual Laugier est recruté dans un pres­ti­gieux cabi­net de conseil , Michard et asso­ciés, payé sept mille euros par mois pour occu­per un bureau et ne rien faire. Trois années passent et il remplit ce vide sidé­ral à se nour­rir, défé­quer, et mépri­ser sa jeune fian­cée qui est loin de gagner autant que lui en travaillant huit heures par jour. Il lui rappelle sans cesse que c’est grâce à ses sept mille euros par mois qu’elle peut vivre dans ce grand appar­te­ment et qu’ils peuvent sortir le soir : la scène au restau­rant de « La Tour d’Argent » est un moment très réussi, drôle aussi, mais de cet humour grin­çant parfois féroce qui est la marque de fabrique de l’auteur.

Enfin, « on » lui demande un rapport, et il fabrique donc un texte de mille quatre cent pages sur la relance de l’éco­no­mie chinoise. Utili­sant pour cela une seule idée qui lui a été souf­flée par sa fian­cée qu’il méprise tant, imagi­ner que les Chinois veuillent inves­tir dans la boulan­ge­rie fran­çaise, le reste de son rapport est une compi­la­tion de Wiki­pé­dia, et des descrip­tions de ses expé­riences gastro­no­miques dans les diffé­rents restau­rants chinois de la capitale.

Mais la police fran­çaise, toujours bien infor­mée subo­dore un trafic de drogue, puis fina­le­ment comprend qu’il s’agit surtout de détour­ne­ments d’argent .

Tout va main­te­nant repo­ser sur le rapport de Tugdual Laugier, s’il est vide, on aura à faire à des emplois fictifs et des rému­né­ra­tions qui ne corres­pondent à aucun travail. Si ce rapport de mille quatre cent pages (je le rappelle) est un vrai rapport finan­cier alors cette affaire qui aura mis trois ans avant d’être jugée sera vide, elle aussi, malgré les énormes dossiers empi­lés sur le bureau du juge. Il faut savoir aussi que tous ceux qui ont essayé de lire le rapport chinois s’y ennuient telle­ment qu’ils sont pris de vertiges et de dégoût à tel point que personne n’ose se pronon­cer sur sa validité.

Le regard de cet auteur sur notre monde actuel et terrible, je n’ai fina­le­ment pas mis cinq coquillages, que son talent méri­te­rait large­ment car c’est une vision telle­ment triste. C’est un livre origi­nal, écrit par un écri­vain de grand talent , mais qui donne le bourdon !

(Les passages que j’ai reco­piés sont assez longs, c’est le style de Pierre Darka­nian qui veut cela.)

Citations

C’est la première fois que je lis dans un roman la description de cette activité !

Long­temps après les dernières écla­bous­sures, il refer­mait son jour­nal, se rele­vait avec la mine fata­liste qu’il affi­chait au réveil et, avant de s’es­suyer le derrière, jetait un œil atten­tif à sa produc­tion du jour. Était-elle ferme comme l’en­tre­côte qu’il avait dévoré au déjeu­ner ou mollas­sonne comme son tira­mi­sus ? Était-ce une pièce unique et massive ou un chape­let de petites crottes ? Son œuvre, qu’elle fût impo­sante ou figu­ra­tive, le rendait si fier qu’il rechi­gnait à tirer la chasse. N’était-ce pas une part de lui-même après tout, qui flot­tait là, au pied du trône ? N’était-ce pas la seule matière qu’un homme pût véri­ta­ble­ment engen­drer ? Quel dommage en tout cas qu’il fut l’unique expert à profi­ter de la vue d’un si bel étron. Enfin, dans un bruit de cata­racte, surve­nait l’anéan­tis­se­ment de sa produc­tion ultime que Tugdual veillait à faire dispa­raître dans la tuyau­te­rie de l’im­meuble, usant du balai s’il en était besoin, afin qu’ils n’en demeu­rât aucune trace pour la postérité.

Les discussions entre cadres importants .

Le cycle des appro­ba­tions mutuelles se pour­sui­vit, Dong approu­vant Relot d’avoir approuvé Laugier qui avait approuvé Relot d’avoir approuvé Dong. Pris dans ce manège d’auto-appro­ba­tions et de consi­dé­ra­tions d’ordre géné­ral sur les vertus et les dangers de l’au­dace, Tugdual hésita à recen­trer le débat sur le fond de son rapport. S’agis­sait-il d’une conver­sa­tion qui n’en était qu’à ses balbu­tie­ments et qui n’at­ten­dait que la grande idée de Laugier pour qu’elle prît sa véri­table tona­lité, ou bien était-ce au contraire une habile mises en garde de la part de Relot pour l’empêcher d« en trop pour dire, sans atti­rer l’at­ten­tion de Dong ?

Tugdual et son rapport à l’argent et à sa compagne.

Au moment de payer l’ad­di­tion, Tugdual insista pour que Mathilde ne vit pas la note bien qu’elle n’eût pas demandé à le faire. Comme main­te­nant il arrê­tait pas de répé­ter qu’à ce prix-là, il espé­rait qu’elle avait bien mangé, elle finit par se sentir mal à l’aise et se dit qu’à l’ave­nir elle ferait en sorte d’évi­ter les grands restau­rants si c’était pour n’en­tendre parler que de prix et de rapports chinois. Mais Tugdual tenait à lui faire devi­ner le montant du déjeu­ner, non pas pour fanfa­ron­ner, mais pour qu’elle prît conscience de la valeur des choses. 

Je retiendrai cette image

Bête comme une valise sans poignée 

Le bilan de son couple

Tugdual refusa d’y croire. Mathilde plus là ? Pour­quoi donc ? Partie faire une course ? Dîner chez sa mère ? Un pot de départ qui s’éter­ni­sait ? Il inspecta de nouveau une par une les preuves de la vile déro­bades : point de chaus­sures, point de manteau, point d’af­faires, point de Mathilde. Mathilde partie ? Partie pour quoi ? Pour un autre ? C’était incon­ce­vable. Mathilde était une fille bien, éduquée, droite, pas de celles qui se laisse comp­ter fleu­rette. Elle n’était ni volage ni légère. Alors pour­quoi ? À cause de lui, Tugdual ? Et comment donc ? il gagnait sept mille euros par mois, travaillait d’ar­rache pied pour la conten­ter, lui offrait tout ce qu’elle dési­rait, les draps en satin, le dres­sing de leur chambre, des vête­ments de grande marque. Il l’in­vi­tait régu­liè­re­ment au restau­rant, et récem­ment à la tour d’argent, lui avait offert un repas à quatre cent quatre-vingt quatre euros ‑la preuve était dans l’en­trée, pour qui en doutait- , l’avait emme­née l’été précé­dent faire le tour des châteaux de la Loire, lui avait fait décou­vrir des relais et châteaux notés trois étoiles dans le Guide Miche­lin, la bala­dait dans le quar­tier chinois, la gâtait autant qu’un mari pouvait gâter sa femme… Il était dans la vie un compa­gnon stable, équi­li­bré, qui faisait en sorte que Mathilde n’eût à s’oc­cu­per de rien. 
Mathilde était partie.

Les fraudeurs intouchables.

- Michard ? il n’y a pas de quoi s’in­quié­ter. le montage et struc­turé depuis long­temps, et pour l’ins­tant il n’y a rien à faire. 
- Sauf à croi­ser les doigts pour que l’on ne remontent pas jusqu’à Jean-Paul..
De nouveaux, Valade retira ses lunettes et en essuya les verres avec la pochette de sa veste.
– ‑Comment le pour­rait-on ? Tout péna­liste que tu es, tu sais bien qu’il n’ap­pa­raît nulle part, à part sur le réseau crypté de mon cabi­net et sur celui de Mossack à Panama. Le compte suisse du cabi­net corres­pond à un profil numé­roté dont le titu­laire n’est pas Jean-Paul mais la CHC, société suisse elle-même déte­nue par une autre société, panaméenne cette fois …

L’argent

Zhou L’avait initié à sa concep­tion de l’éco­no­mie : l’argent était qu’une croyance, qui n’avait ni plus ni moins d’exis­tence que Dieu, la démo­cra­tie où les droits de l’homme. Si personne n’y croyait, l’argent n’exis­te­rait plus. Mais puisque l’es­sence même de l’argent était une croyance, il n’y avait rien de malhon­nête à faire croire qu’on en avait. À force d’y croire, les gens finis­saient par vous en accor­der, espé­rant en rece­voir davan­tage en retour, et vous donnaient ainsi raison. Une banque prêtait bien de l’argent qu’elle n’avait pas sur la seule certi­tude qu’on lui en rendrait d’avan­tage. Zhou en parlait sur le même ton qu’un guérillero prêchant le marxisme léni­nisme au coin d’un feu de camp. Ensuite était arrivé les concepts plus prag­ma­tiques, la pyra­mide de Ponzi, la surfac­tu­ra­tion, les rapports fictifs, les socié­tés écrans, les prête-noms…

L’expert auprès des tribunaux devient fou et me fait sourire

(Il a décidé de ne pas se nour­rir avant d’avoir fini la lecture du rapport chinois) :

Mais souder un réfri­gé­ra­teur n’est pas chose aisée, surtout pour qui n’est pas brico­leur, et l’ex­pert passa la mati­née du samedi à la recherche d’un trans­duc­teur élec­tro­ma­gné­tique et d’une sono­trode, à lire des modes d’emploi et à souder autant qu’il le put la porte de son réfri­gé­ra­teur Smeg de couleur bleue à volumes de 244 de litres et congé­la­teur de 26 litres, qu’il avait payé mille trois cent quatre-vingt-dix-neuf euros chez Darty en dix mensua­li­tés et offert à sa femme, ce qui avait à l’époque provo­qué une dispute parce que Simone de Beau­voir ne s’était quand même pas battue pendant des années pour qu’au XXI° siècle un mari offrît un réfri­gé­ra­teur à sa femme.

Édition Le livre de Poche

Merci Géral­dine, tu tiens bien tes promesses ! Effec­ti­ve­ment tu m’as prêté ce roman qui t’avait tant plu. Je comprends ta recherche après avoir visité l’Afrique du Sud pour retrou­ver ce pays si problé­ma­tique à travers la litté­ra­ture. J’ai beau­coup lu sur ce pays et comme souvent, je trouve que les écri­vains origi­naires du pays me font mieux ressen­tir les réali­tés de leur société. Celui qui m’a fait vibrer pendant mon adoles­cence André Brink celle que j’ai décou­vert grâce aux blogs mais qui ne m’avait pas trop plu Karel Schoe­man et le dernier qui a été pour moi un vrai coup de coeur La Voisine de Yewande Omotoso.

Dans ce roman, l’au­teur crée une histoire d’amour et un roman d’ac­tion pour faire comprendre la réalité de l’Apar­theid. Une jeune ensei­gnante litté­raire de l’uni­ver­sité de Nanterre a accepté un poste à l’uni­ver­sité du Cap. Grâce à une amitié avec une jeune fille très enga­gée auprès des noirs dont les droits sont bafoués, elle découvre l’as­pect le plus cruel de la société Sud-afri­caine, et un jeune méde­cin beau comme un Dieu avec qui elle va vivre une passion amou­reuse. Le beau Victor cache un enga­ge­ment poli­tique qui les entraî­nera dans un projet d’éva­sion de Nelson Mandela de son horrible prison sur l’île de Robben Island.

L’apar­theid est très bien raconté et la société appa­raît dans toute sa complexité . En parti­cu­lier la diffi­culté des Noirs à faire confiance aux Blancs. Comme on les comprend ! Car l’ima­gi­na­tion des racistes pour faire souf­frir des hommes qu’ils consi­dèrent comme des sous hommes ne connaît pas de limite. Le père de Victor avait réussi à enfer­mer dans une cage une famille de Buch­men et la famille venait se distraire comme si ses gens étaient des animaux. La scène est à peine suppor­table. Et tout cela dans un pays dont la beauté est parfois à couper le souffle et qui est bien décrite.

Mes réserves viennent de l’as­pect roma­nesque : je n’avais pas besoin de cette histoire d’amour trop parfaite pour partir dans la réalité de ce pays, la réalité de la tenta­tive d’éva­sion de Mandela a eu une vague réalité et cela permet de voir les services secrets en action. Mais que ce soit le beau Victor qui en soit l’ins­ti­ga­teur c’est un peu trop pour moi.

Citations

Justice de l’apartheid

En Afrique du sud, quant un Noir viole une blanche, le juge le condamne à mort. La semaine dernière, un blanc, qui avait violé une petite indienne de neuf ans, a écopé de neuf mois de prison. Récem­ment, aussi, à jury a condamné à six coups de canne quatre jeunes fermiers blancs coupables de viol en bande sur une femme noire. Depuis 1911 ne figurent que deux blancs sur la salle liste des 132 homme exécu­tés pour viol. Et tous deux ont commis leur crime sur des petites filles blanches.

Mandela en prison

La nuit, dans le bloc plon­geait dans le silence, il quit­tait sa couchette, se frot­tait les épaules et les pieds au mur de sa minus­cule cellule, puis se plan­tait devant les barreaux de sa lucarne. Au delà du soupi­rail, et de la cour, une batte­rie de projec­teurs illu­mi­nait des hommes, le fusil à la main, patrouillant, prêts à réagir d’un coup de feu à la moindre évasion. Un Mira­dor installé sur pilo­tis parache­vait encore le dispo­si­tif de parade.

Le statut de la nounou ou maid

Elle est deve­nue la maid de la famille à ma nais­sance. Elle m’a bercé et élevé avec amour. Je l’adore et je la plains, c’est très confus, je ne pour­rais pas me passer d’elle et en même temps je vois qu’elle vieillit et qu’elle aura consa­cré sa vie à servir des blancs. Tu compren­dras qu’en Afrique du sud il n’y a pas de sujet plus casse-gueule que celui de la maid. Chacun témoigne d’une affec­tion sincère, mais en fermant bien les yeux sur la malhon­nê­teté de cette rela­tion forcé­ment inégalitaire.

Édition Buchet Chastel

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Je ne connais­sais pas cette écri­vaine et ce roman me le fait regret­ter car elle a un talent certain pour racon­ter des histoires et rendre vivante et proche de nous la civi­li­sa­tion guade­lou­péenne de son enfance. Dans ce roman elle raconte le voyage initia­tique pour un jeune Pascal qui est le fils de … Cora­zon Tejera, autre­ment dit, Dieu lui-même, pour ses adeptes. Alors Pascal serait le fils de Dieu ? c’est dur à porter ! déjà que sa nais­sance a été un miracle pour ses parents adop­tifs qui l’ont recueilli dans un appen­tis qui ressemble fort à une crèche sous d’autres cieux. Voilà le roman est lancé, en s’ins­pi­rant des évan­giles, Maryse Condé va nous racon­ter son pays et aussi le monde contem­po­rain dans ce qui ne va pas trop mal et surtout ce qui va très mal.

Le message du Christ est toujours aussi déran­geant « aimons-nous les uns les autres » et toute vie sur terre a la même valeur. Pascal, un peu à l’image de Candide ira de société en société sans jamais trou­ver le bonheur. On le croit quand il est chez les Mondongues qui ont supprimé la propriété privée, l’al­cool … Hélas ! cette société ira vers la tyran­nie et Pascal devra prendre la fuite. Fina­le­ment, la solu­tion ne sera pas « culti­vons notre jardin » mais « trou­vons l’amour ».

J’ai parfois beau­coup aimé ce roman surtout quand je sens vivre la société guade­lou­péenne, surtout à travers le talent de conteuse de cette auteure. Cela m’a amusée de recon­naître mes souve­nirs du caté­chisme de mon enfance. Mais je m’y suis aussi souvent ennuyée . J’ai vrai­ment décidé de lire d’autres livres de cette auteure car son talent aux multiples facettes ne se résume certai­ne­ment pas à ce roman très original.

Citations

Pourquoi prendre la beauté en photo est elle mortifère ?

Comme elle jouit d’un « été éter­nel », les touristes s’y pressent, braquant leurs appa­reils morti­fères sur tout ce qui est beau. Certains l’ap­pellent avec tendresse « Mon pays », mais ce n’est pas un pays, c’est une terre ultra­ma­rine, un dépar­te­ment d’outre mer quoi !

Autre temps autre mœurs

Ce n’était un mystère pour personne que ses filles étaient les enfants du révé­rend père Robin qui avait dirigé la paroisse pendant de longues années avant de trans­por­ter ses vieux jours dans une maison de retraite du clergé situé près de Saint-Malo . En ces temps là, les gens de médi­saient pas du compor­te­ment des prêtres.

Voilà la construction du roman :

Brus­que­ment Espe­ritu se tourna vers lui : » J’ai quelque chose de peu agréable à vous apprendre. Vous ne verrez pas votre père, malheu­reu­se­ment, hier il a dû partir préci­pi­tam­ment pour l’Inde. ‑Pour l’Inde » répéta Pascal abasourdi, se deman­dant : mon père, pour­quoi me fuis-tu ? mon père, pour­quoi m’as tu abandonné ?

Mélange des évangiles et du monde moderne

Certains jours, il se consa­crait à la rédac­tion d’un ouvrage qu’il avait inti­tulé « Deux mots, quatre paroles ». Ce serait son œuvre maîtresse, il enten­dait prou­ver que cette mondia­li­sa­tion dont on nous rebat les oreilles était, en fin de compte, qu’une forme moderne de l’es­cla­vage. Les nations riches de l’Oc­ci­dent obli­geaient des pays pauvres du sud, dont la main d’œuvre était abon­dante et sous-payée, à confec­tion­ner à moindre frais les produits dont elles avaient besoin.

Humour :

Cepen­dant, on doit à la vérité de dire que les détrac­teurs des Mondongues avec des motifs de reproches plus sérieux. Au cours de leur histoire, ceux-ci n’avaient pas su produire un Robert Badin­ter et ils prati­quaient impu­né­ment la peine de mort. Ceux qu’ils appe­laient les grands crimi­nels étaient traduits devant un pelo­ton d’exé­cu­tion qui leur perfo­rait la poitrine. Autre­fois, ces exécu­tions étaient l’oc­ca­sion de grandes fêtes et de réjouis­sances de nature à diver­tir la popu­la­tion. Mais les choses avait évolué aujourd’­hui les Mondongues avaient adopté la pratique améri­caine de la chaise élec­trique, plus discrète, on en conviendra.

Édition Acte Sud. Traduit de l’al­le­mand par Marie Claude Auger

Depuis deux ans, je parti­cipe au mois de lecture alle­mandes orga­nisé par « Et si on bouqui­nait un peu ». J’y ai fait de belles décou­vertes, cette année un peu moins mais j’avais retenu ce titre : les abeilles d’hi­ver, chro­ni­qué par Patrice. Le voici donc sur mon blog, et moi aussi j’ai bien aimé cette lecture. Le billet de Patrice passe sous silence les pages qui m’ont ennuyée sans que je puisse en distin­guer l’intérêt.

Egidius Arimond est un ancien profes­seur de latin écarté de l’en­sei­gne­ment parce qu’il était épilep­tique, et que, sous le régime nazi, on écarte ‑voire on élimine- tous les handi­ca­pés. Il ne doit sa survie qu’aux exploits de son frère qui est un pilote émérite de l’ar­mée de l’air alle­mande. Sa qualité de lati­niste l’en­traine à traduire de très anciens docu­ments d’un certain Ambro­sius Arimond (un de ces ancêtres ?) et j’ai trouvé ces textes sans grand inté­rêt, je trouve que ça alour­dit inuti­le­ment le roman.
En revanche, comme Patrice, j’ai été inté­res­sée par tout ce qu’il raconte sur les abeilles. J’étais bien au milieu de ces reines et de ces ouvrières, telle­ment mieux que dans son village gangréné par la présence nazie.

Egidius, doit gagner de l’argent pour se procu­rer ses médi­ca­ments contre son épilep­sie, c’est une des raisons pour laquelle il accepte de faire traver­ser à des juifs, la fron­tière belge. Ses abeilles et ses ruches l’aideront à cacher les personnes à qui il doit faire passer la fron­tière : elles seront dissi­mu­lées dans les ruches et recou­vertes d’abeilles. L’argent n’est pas sa seule moti­va­tion, il sait qu’il doit sa survie à la gloire de son frère, son handi­cap lui donne le recul néces­saire pour juger le régime. Le médi­ca­ment qui lui permet de ne pas avoir de crises épilep­tiques graves est de plus en plus cher, Edigius se confronte au mépris du phar­ma­cien un nazi convaincu qui ne souhaite que sa mort.

Au village les hommes manquent, car ils sont au combat, et Egidius entre­tient avec leurs femmes qui lui plaisent des bons moments d’un érotisme très sensuel très bien raconté, mais ces rela­tions le mettent en danger.

Un roman assez lent ‑je retrouve souvent cette lenteur dans les romans alle­mands – mais je m’y suis sentie bien car le person­nage prin­ci­pal est atta­chant, il m’a fait aimer les abeilles !

Citations

Un joli souvenir

Mon frère avait toujours rêvé de s’éle­ver loin au dessus de la terre d’une manière ou d’une autre ; autant que je me souvienne, il voulait deve­nir pilote d’étoiles.

On sait cela, mais c’est terrible de le lire :

La loi nazie sur la préven­tion des mala­dies héré­di­taires de la progé­ni­ture comprend la débi­lité congé­ni­tale, la mala­die maniaco-dépres­sive, l’épi­lep­sie héré­di­taire, la danse de Saint-Guy héré­di­taire, la cécité héré­di­taire, la surdité héré­di­taire, les défor­ma­tions physiques graves l’al­coo­lisme profond. Les déci­sions concer­nant la stéri­li­sa­tion forcée et l’eu­tha­na­sie sont prises par le tribu­nal canto­nal. J’ai été stéri­lisé dans l’hô­pi­tal voisin. Le fait que je n’aie pas été trans­féré dans une insti­tu­tion comme les autres pour y être exécuté est proba­ble­ment dû à la posi­tion de mon frère. Avec son tableau de chasse, Alfons est un héros du natio­nal socia­lisme ; il est même passé une fois aux infor­ma­tions avec son escadron.

L’amour

Elle me dit des choses que je ne veux pas savoir, me parle d’amour. Je la blesse notam­ment quand je lui dis que l’amour, ça n’existe pas, qu’il n’y a que la séduc­tion et le désir, et que notre désir n’a rien à voir avec la vertu.

Descriptions des cadres du parti Nazi

Je retourne au lit et je rêve de faisans dorés. Ils ont des visages pâles, une couronne de peau imberbe autour de leurs yeux couleur jaune d’œuf. Ils portent des huppes à longues plumes irisées qui tombent jusque dans leurs cous rasés, des panta­lons et vestes d’uni­forme, de larges lanières de cuir qui ont du mal à conte­nir leurs ventres. Ils se parent d’in­signes et de médailles du parti et émettent des sons guttu­raux stri­dents. Le dessous de leur plumage vire au brun. Les grandes plumes de leurs ailes aux reflets métal­liques sont effi­lées aux extré­mi­tés. Ils s’ima­ginent qu’ils pour­raient voler et domi­ner le monde pendant mille ans. Leurs pattes maigres sont écailleuses et couleur de corne, leurs longues serres recour­bées sont dans des bottes de cuir bien astiquées.

De l’utilité des mâles

Dans certaines colo­nies, j’ai déjà retiré des cadres le premiers couvain oper­culé de mâles. Trop de mâles ne sont pas bons pour la ruche, ils ne sont utiles que pour la repro­duc­tion, à part ça, ils ne sont bons qu’à se servir dans le miel et à salir la ruche avec leurs excré­ments. ce qui veut dire que les ouvrières, en plus de s’oc­cu­per des larves, doivent nettoyer leur sale­tés dans la ruche.

Édition Galli­mard

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Si vous obser­vez bien la photo, vous verrez que ces petits livres sont signés des noms de poètes dont il sera beau­coup ques­tion dans ce roman. Baude­laire, Verlaine et Rimbaud et les nombreux Haïkus qui rythment ce roman à l’écri­ture si particulière.

Je n’ai pas adhéré à cette lecture, mais je recon­nais que c’est un extra­or­di­naire travail d’écri­ture. Si Fran­çois-Henri Désérable ne vous embarque avec son style parti­cu­lier, son histoire d’amour perd tout son charme. C’est diffi­cile d’ex­pli­quer pour­quoi on ne part pas dans un roman. Il faut d’abord que je dise que les conti­nuelles réfé­rences à la culture litté­raire m’agacent prodi­gieu­se­ment. Je sais que j’en ai raté beau­coup car cela ne m’amuse pas et j’ai trouvé que son roman fonc­tion­nait comme un jeu pour des lecteurs « culti­vés » : à qui en trou­ve­rait le plus.

Ensuite l’his­toire m’a semblé très arti­fi­cielle, ces person­nages avaient beau s’ai­mer, je ne trou­vais ni leur âme ni leur sensi­bi­lité dans cette histoire passionnelle.

Bref un roman qui n’est pas pour moi mais qui a obtenu le prix de l’Aca­dé­mie Française.

Le poème dont est extrait le titre :

Es-tu brune ou blonde ?
Sont-ils noirs ou bleus,
Tes yeux ?
Je n’en sais rien mais j’aime leur clarté profonde,
Mais j’adore le désordre de tes cheveux.

Es-tu douce ou dure ?
Est-il sensible ou moqueur,
Ton coeur ?
Je n’en sais rien mais je rends grâce à la nature
D’avoir fait de ton coeur mon maître et mon vainqueur.

Fidèle, infi­dèle ?
Qu’est-ce que ça fait,
Au fait
Puisque toujours dispose à couron­ner mon zèle
Ta beauté sert de gage à mon plus cher souhait.

Paul Verlaine

Citations

Jeu des références littéraires

Elle n’était pas du tout son genre ; il n’avait jamais été le sien. Ils n’avaient rien pour se plaire ; ils se plurent pour­tant, s’ai­mèrent, souf­fri­ront de s’être aimés, se désai­mèrent, souf­fri­ront de s’être désai­més, se retrou­vèrent et se quit­tèrent pour de bon .

Je connais des gens avec la même pathologie

Elle disait souf­frir depuis plusieurs années d’une patho­lo­gie qu’elle crai­gnait irré­ver­sible, elle omet­tait de prendre en compte « le temps de trajet ». Elle ne partait de chez elle qu’à l’heure où elle était atten­due, comme si, d’un claque­ment de doigts, elle pouvait se retrou­ver sur le lieu de rendez-vous où elle arri­vait en géné­ral en retard d’un quart d’heure, parfois plus, jamais moins ‑elle ratait des trains, elle offus­quait des gens, c’est comme ça, mon vieux, il faut t’y faire, disait Tina.

Petite remarque assez juste

Alber­tine viens d’avoir dix huit ans : elle a décro­ché le bac, une mention assez bien avec un 18 en fran­çais, c’est l’été, elle n’est pas sûr de savoir ce qu’elle veut faire à la rentrée, elle hésite entre une fac de lettres et ne rien foutre, certains prétendent que c’est un peu la même chose.

Éditions Picquier Traduit de l’an­glais par Santiago Artozqui

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Ce roman a obtenu un coup de coeur à notre réunion du mois de décembre, je me suis empres­sée de l’emprunter et si j’avais réussi à le lire avant notre réunion je l’au­rais défendu malgré mes quelques réserves.

Il a tout pour plaire ce roman : sous-tendu par le drame person­nel de trois femmes iraniennes réfu­giées en Irlande dans le comté de Mayo, le roman dévoi­lera peu à peu les horreurs qu’elles ont vécues sous la répres­sion aveugle du shah d’Iran et la montée de l’in­to­lé­rance isla­miste. Dans ce petit village de Balli­na­croagh, elles ouvrent un restau­rant aux saveurs de leurs pays, et sont à la fois bien accueillies par une partie de la popu­la­tion et en butte à ceux qui voient d’un mauvais œil ces femmes venues d’ailleurs. Le style de Marsha Mehran est emprunt de poésie à l’image des contes perses et contri­bue au charme un peu envou­tant de ce récit. Et puis, ce roman est un hymne à la cuisine iranienne, on savoure ces plats (que je me garde­rai bien d’es­sayer de repro­duire malgré les recettes qui sont géné­reu­se­ment expli­quées) tant elles demandent des épices que je ne saurai trou­ver sur mon marché de Dinard et tant elles me semblent complexes à réali­ser. Ce qui est très bien raconté ici, c’est le poids de la cuisine dans l’exil : refaire les plats aux saveurs de son pays, c’est un peu vaincre la nostal­gie de la douceur de la vie fami­liale qui a été détruite par des violences telles que la seule solu­tion ne pouvait être que la fuite.

La descrip­tion des habi­tants du village irlan­dais manque de nuances, il faut l’ac­cep­ter pour rentrer dans le récit. Le succès du restau­rant tient de l’en­vou­te­ment pour des parfums d’épices venues d’ailleurs. L’amour de la plus jeune des sœurs pour le fils du person­nage odieux qui veut rache­ter leur boutique relève du conte de fée . Cela ne m’a pas empê­chée de passer plusieurs soirée en compa­gnie de ces person­nages dans ce petit village arrosé d’une pluie conti­nue ou presque. J’ai aimé le courage de ses trois femmes et de leur volonté de vivre quel que soient les drames qu’elles ont traver­sés. Évidem­ment, on pense à tous ceux qui ont essayé de fuir des pays où des répres­sions sans pitié écrasent toute tenta­tive de vie libre.

La mort tragique de cette jeune auteure d’ori­gine iranienne est un poids supplé­men­taire à la tris­tesse qui se dégage de cette lecture qui se veut pour­tant réso­lu­ment opti­miste. Le roman se situe en effet à une période où les réfu­giés iraniens trou­vaient leur place dans un monde qui était plus ouvert aux drames des pays soumis à des violences inima­gi­nables. Ce monde là, appar­tient au passé car nos civi­li­sa­tions occi­den­tales sont surprises par l’am­pleur des drames des pays à nos fron­tières et se sentent dému­nies face à l’ac­cueil de pauvres gens chas­sés de chez eux et prêts à risquer leur vie pour un peu de confort dans un monde plus apaisé. Ce n’est pas le sujet de ce roman mais on y pense en se lais­sant bercer par le charme des saveurs des plats venus d’orient dans ce village où la viande bouillie arro­sée de bière semble être le summum de la gastronomie.

Citations

La voisine malfaisante et médisante

Dervla Quigley avait été frap­pée d’in­con­ti­nence, un problèmes de vessie très gênant qui l’avait cloué chez sa sœur ‑laquelle était dotée d’une patience à toute épreuve- et lais­sée l’es­sai tota­le­ment dépen­dante de celle-ci. Inca­pable de maîtri­ser son propre corps, Dervla avait bien­tôt été obsé­dée par l’idée de mani­pu­ler celui de tous les autres. Les ragots n’étaient pas seule­ment ses amis et son récon­fort, mais aussi la source d’un grand pouvoir.

Vision originale de l’acupuncture

Elle était même allée consul­ter un acupunc­teur chinois qui, au plus fort des seven­ties et de l’amour libre, s’étaient établis dans Henry Street à Dublin. La force de l’âme de ce chinois l’avait impres­sion­née ‑Li Fung Tao prati­quait son tai-chi mati­nal en toute séré­nité pendant que les vendeurs ambu­lants de fruits et de légumes appâ­taient les chalands en beuglant tout autour de lui‑, mais ses aiguilles n’avaient eu pour effet que de lui donner l’im­pres­sion d’être un morceau d’an­chois plongé dans une mari­nade d » »alici » à base d’ori­gan et de poudre de piment. 

Les épices

Dans le livre de recettes qu’elle avait stocké dans sa tête, Marjan avait veillé à réser­ver une place de choix aux épices qu’elle mettait dans la soupe. Le cumin ajou­tait au mélange le parfum d’un après-midi passé à faire l’amour, mais c’en était une autre qui produi­sait l’ef­fet tantrique le plus spec­ta­cu­laire sur l’in­no­cent consom­ma­teurs de ce velouté : le « siah daneh » – l’amour en action- ou les graines de nigelle. Cette modeste petite gousse, quand on l’écrase dans un mortier avec un pilon, ou lors­qu’on la glisse dans des plats comme cette soupe de lentilles, dégage une éner­gie poivrée qui hibernent dans la rate des hommes. Libé­rée, elle brûle à jamais dans un désir sans limite et non parta­ger pour un amant. la nigelle est une épice à la chaleur si puis­sante qu’elle ne doit pas être consom­mée par une femme enceinte, de peur qu’il ne déclenche un accou­che­ment précoce.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Je vais, comme d’ha­bi­tude mettre des cita­tions ou plutôt des extraits à la fin de mon billet. L’une prise au début et l’autre à la fin. Mais entre ces deux extraits, il ne se passe vrai­ment pas grand chose sinon une ambiance à laquelle j’ai été un peu sensible. Nous sommes en 1912, en février, un homme va s’élan­cer de la tour Eiffel pour tester sur lui-même son para­chute destiné à sauver les avia­teurs dont les aéro­nefs avaient la mauvaise habi­tude de se crasher en tuant leur pilote. La presse était conviée, c’est le début du cinéma et c’est pour cela que l’on a un petit film où l’on voit cet homme mourir sous les yeux du public. Comme l’écrivain, j’éprouve une sensa­tion très forte devant l’hésitation de Franz Reichelt avant de se lancer tête bais­sée vers sa mort mais cela ne suffit pas à créer un roman.

L’au­teur a recher­ché qui était Franz Reichelt, cet immi­gré venu de Bohème, tailleur de son métier. Mais on ne sait rien de lui, alors Étienne Kern raconte la vie des immi­grés venant des pays de l’est Pologne ou Bohème et l’en­goue­ment pour l’avia­tion mais aussi les dangers mortels que cela repré­sen­tait pour ces « fous volants ».

L’am­biance à Paris est assez bien rendue, mais j’ai trouvé ce roman très vide et je me suis demandé pour­quoi il avait été écrit. En tout cas, je suis complè­te­ment passée à côté de son inté­rêt. Lors de la discus­sion du club, plusieurs lectrices avaient trouvé du charme à la vie du person­nage et ont bien défendu ce roman. En revanche, un parti­ci­pant – oui un homme parti­cipe à nos discus­sions ! – n’a pas du tout aimé ce livre repro­chant surtout le style de l’écrivain.

Citations

Le début

4 février 1912, au petit matin. Une tren­taine de personnes s’étaient rassem­blées là, devant la tour Eiffel. Des poli­ciers, des jour­na­listes, des curieux. Tous levaient les yeux vers la plate-forme du première étage. De là-haut, le pied posé sur la rambarde, un homme les regar­dait. Un inventeur.
Il avait trente-trois ans. Il n’était pas ingé­nieur, ni savant. Il n’avait aucune compé­tence scien­ti­fique et se souciait peu d’en avoir.
Il était tailleur pour dames. 
Il s’ap­pe­lait Franz Reichelt. 

la fin

Pour la dernière fois, je lance la vidéo. Tu es là, face à nous, immobile.
Tu décroises les bras et, lente, silen­cieuse comme la mort qui vient, la céré­mo­nie reprend : je retrouve tes gestes, le mouve­ment des pieds, ton corps qui tourne sur lui-même, ton sourire quand tu portes la main à ta casquette. Chaque seconde, désor­mais, est compté. Te voici déjà sur la chaise, un pied sur la rambarde.
Les deux autres hommes sont sortis du champ. Tu es seul. Seul face au vide. Le sacri­fice humain se prépare ; tu es le prêtre et la victime.
Ta mort est devant toi. Elle se dit au futur. Tu es mort mais tu vas mourir encore.
Tu te penches, recules, te courbes vers l’avant puis recules à nouveau. Ce léger repli du tissu, dans ton dos, c’est l’ins­tant, nous y sommes.