Édition Le Livre de Poche

 

Une auteure et un livre que vous êtes nombreuses (sans oublier Jérôme ) à aimer. Je l’ai lu rapidement l’été dernier sans faire de billet. Il m’avait rendu si triste ce roman, justement pour son aspect circulaire. Dans ce cercle où tout se reproduit à l’identique, je me sens malheureuse et je crois que la vie peut être plus belle que cela. Marion Brunet à mis en exergue de son roman cette citation de Maupassant que j’aime tant :

« La vie voyez vous , ça n’est jamais si bon ni si mauvais qu’on croit ».
Mais ici, il n’y a rien de bon que du sordide.
Le roman commence par une scène qui sera reprise à la fin, la famille va ensemble a une fête foraine mais le soir Céline, la fille aînée de Manuel, un maçon d’origine espagnole et de Séverine, fille d’un paysan de la région annonce sa grossesse à ses parents. Elle n’a que 16 ans et refuse de dire qui est le père de cet enfant. C’est vraiment dommage car, pour son père, cela ne peut être que Saïd l’Arabe avec qui il revend des objets que celui-ci vole dans les villas qu’il restaure, l’Arabe va le payer très cher. Je sais vous n’aimez pas qu’on divulgâche le suspens des romans, surtout qu’ici on annonce un roman policier. Tout est tellement prévisible dans cet enfer de gens qui ont tout raté dans leur vie et qui ne trouvent de l’énergie que dans la bière ou les cigarettes . Pour moi ce n’est pas le côté policier qui fait l’intérêt du roman mais dans la description d’un milieu social qui n’a aucun sens des valeurs. J’ai du mal à imaginer que de telles personnes existent mais pour le temps du roman, il faut l’accepter. Personne ne sort indemne de cette peinture sociale pas plus le grand père paysan qui emploie des clandestins et les dénonce à la gendarmerie pour ne pas les payer, que les parents de Céline et de Johanna qui ne cherchent pas à comprendre leurs filles adolescentes, même Saïd trempe dans des affaires de recels, l’institutrice gentillette est ridicule et la police complètement nulle. L’absence de leur enquête montre bien qu’il ne s’agit pas d’un roman policier. La seule qui donne un peu d’espoir c’est Johanna qui aime le théâtre et les livres.
C’est un roman sur l’adolescence dans un milieu frustre et aigri dont les seuls dérivatifs sont l’alcool et les cigarettes. Il se lit facilement car il est bien enlevé et rempli de remarques très justes sur un monde qui va mal, mais pour moi tout est trop prévisible.

Citations

 

 

Le début du roman

Chez eux , se souvient Johanna, ou une main au cul c’était un truc sympa, une façon d’apprécier la chose, de dire « t’as de l’avenir » – à mi-chemin entre une caresse et une tape sur la croupe d’une jument. Les filles avaient des atouts, comme au tarot, et on aurait pu croire que si elles jouaient les bonnes cartes au moment adéquat, il y avait moyen de gagner la partie.

Conséquences de l’alcool au volant.

David et son cousin Jérémy s’étaient plantés un soir, au carrefour entre l’entrée d’autoroute vers Marseille et la bretelle pour Cavaillon. La bagnole avait heurté le parapet, finit sa course sur une berges du Rhône. Les pompiers avaient mis des heures pour les sortir de là. David après six mois de coma, s’était réveillé légume (….)
Les premières années, Jérémy allait le voir régulièrement. Il avait eu plus de chance, des fractures, mais il s’en était remis(….) Ses vannes tombaient toujours mal au pied du cousin, pied tordu vers l’intérieur et chaussé de baskets neuves qui le resteraient Il avait cessé de venir, à cause de sa tante, qui ne supportait plus de le voir. Ce regard lourd de reproches et de détresse ça le rendait fou – c’était lui qui conduisait, ivre mort.

Genre de dialogues qui me rendent triste.

– Comment va Séverine ?
– Bien. 
-Elle fait un métier difficile. Tous ces mômes c’est bien ce qu’elle fait.
– Elle est cantinières, papa. Elle leur sert à bouffer, c’est tout. 
-Nourrir des gosses, pour toi c’est rien ?
– Papa…

Édition JCLattès . Traduit de l’anglais par Johan Frederik Guedj.

J’ai reçu en cadeau cet essai de Tara Westover et je l’ai lu avec beaucoup d’émotion et d’intérêt. Cette jeune femme diplômée de l’université de Cambridge et de Harvard a commencé sa vie dans des conditions très particulières. Venant d’un milieu mormon, elle a grandi dans l’Idaho près du mont Buck’s Peak.

 

Cette montagne aura une grande importance dans la construction de sa personnalité, son père lui a raconté toutes les légendes qui peuplent ces lieux et elle représentera tout son univers pendant seize ans de sa vie. L’enfance qu’elle raconte dans ce livre est terrible car non seulement les mormons ont tendance à vivre entre eux en respectant des règles strictes mais en plus son père était « le plus mormon des mormons » et surtout c’est un malade mental qui est la proie de crises paranoïaques. Il faudra à Tara, seize longues années pour se défaire des liens qui l’attachaient à cette famille mortifère. Son frère aîné est d’une violence et d’une perversité incontrôlable, elle sera battue, humiliée et en grand danger de mort sans que ses parents n’interviennent. Il faudra une dernière crise de ce frère pour qu’enfin elle abandonne ses réactions de petite dernière de la fratrie des Westover pour aller vers des études qui lui permettront de trouver la femme remarquable qu’elle est vraiment.

Sa description de son enfance est émouvante, si elle n’est pas allée à l’école, elle a croisé des adultes qui savaient lui dire que ce n’était pas normal et cela a dû avoir une certaine importance dans la rupture avec ses parents qu’elle devra assumer. Elle tient beaucoup à ce titre « Éducation » , car oui elle a été éduquée et en particulier à trouver des forces en elle-même, savoir admirer la beauté de la nature mais à part cela c’est vraiment difficile de voir les valeurs que son père lui a données. On sent très bien que la religion n’est qu’un prétexte pour ce père afin de soumettre toute sa famille à des lois et des règles très dures. Les seuls qui se sont sortis de cette domination sont ceux qui n’ont pas accepté de faire partie du clan et qui tous grâce aux études ont pu assumer leur vie. Les autres vivent encore sous cette domination et le succès du livre de Tara n’a pas dû arranger la paranoïa de son père. Elle est définitivement passée du côté du gouvernement, celui qui impose le lavage de cerveau par l’école, qui ruine la santé par les vaccins et les soins à l’hôpital, qui ne croit pas à la fin du monde et donc n’encourage pas les constructions de souterrains pour survivre : bref, le monde de terreur dominé par le patriarche et assiégé par les forces du mal dont sa fille fait maintenant partie.

Le soucis de vérité de Tara Westover et son honnêteté sont très émouvants elle cherche à éviter la culpabilité que sa mère sa sœur et ses frères veulent lui inculquer. On sent tout le travail thérapeutique qu’elle a dû faire pour oser écrire ses souvenirs sans blesser personne et pouvoir retrouver sa famille sur des valeurs d’amour qui ne soient pas fondées sur la manipulation des uns par les autres.

Citations

Le début

Je n’ai que sept ans, mais je comprends que c’est surtout ça qui rend ma famille différentes : nous n’allons pas à l’école.
Papa redoute que le gouvernement ne nous force à y aller, et cela est impossible, parce que les autorités ignorent que nous existons. Quatre des sept enfants de mes parents n’ont pas d’acte de naissance. Nous n’avons pas de dossiers médicaux, parce que nous sommes nés à la maison et n’avons jamais vu un médecin ou une infirmière. Nous n’avons pas de dossier scolaire parce que nous n’avons jamais mis les pieds dans une salle de classe.

La propreté

« N’apprends-tu pas à tes enfants à se laver les mains après être allés aux toilettes ? »
Papa a pas mis le moteur en route. Le pick-up avançait lentement, il a fait un signe de la main. 
« Je leur apprends à ne pas se pisser sur les mains. »

La religion de ses parents

J’avais toujours su que mon père croyait en un Dieu différent. Enfant, j’avais conscience que si ma famille fréquentait la même église que tout le monde dans notre ville, notre religion n’était pas pareil. Les autres croyaient en la décence ; nous, nous la pratiquions . Ils croyaient au pouvoir de guérison de Dieu ; nous remettions nos blessures entre Ses mains. Ils croyaient en la préparation de la Résurrection, nous nous y préparions véritablement. Aussi loin que je me souvienne, j’étais convaincu que les membres de ma famille étaient les seuls vrais mormons que j’ai jamais connus.

Le final

Maintenant que j’y pensais, je me rendais compte que tous mes frères et soeurs exceptés Richard et Tyler, étaient économiquement dépendants de mes parents. Ma famille se scindait en deux -les trois qui avaient quitté la montagne, et les quatre qui étaient restés. Les trois titulaires de doctorat, et les quatre sans diplômes. Un fossé était apparu, et se creusait.

Édition P.O.L

 

J’ai trouvé cette lecture chez « lire au lit » un blog qui propose des lectures originales et qui sont souvent éditées chez P.O.L. Comme cette blogueuse, je me suis attachée à Aymeric, le père du petit Jim, né d’une d’une maman, Florence qui mène sa vie un peu à « l’arrache ». Le roman couvre la jeunesse d’Aymeric et de Florence, puis raconte les dix ans de bonheur absolu pendant laquelle Aymeric sera le père de Jim, jusqu’au retour du père biologique. Ensuite, nous partageons la terrible souffrance de cet homme qui verra son « fils » partir au Canada avec ses parents biologiques. Aymeric et Jim se retrouveront, mais vingt ans plus tard et Jim aura beaucoup de questions à poser à ce père qu’il a tant aimé.
Résumé de cette façon, je ne sais pas si je vous donne envie de lire ce roman, pourtant c’est incroyable comme cette lecture m’a touchée. D’abord parce qu’on ne traite pas si souvent de l’attachement d’un homme pour un enfant jusqu’à penser à en être le père. Sans pour autant faire les démarches administratives qui officialiseraient le lien, pensant sans doute que le lien d’amour est plus fort que n’importe quelle administration. Ensuite parce que tous les personnages sont dans la nuance, trop sans doute, si Aymeric s’était plus imposé et avait plus rejeté Christophe le père biologique, il aurait sans doute moins souffert. Combien de fois dans ce roman, j’ai eu envie de lui dire : « mais réagis, impose toi , ne te laisse pas faire » . Comme il le dit si bien dans ce roman les conseils des autres qui ne vivent pas la situation sont souvent trop tranchants et n’aident pas à comprendre l’ensemble de la situation. Ces personnages sont des gens d’aujourd’hui ni en réussite particulière ni en échec, ils vivent dans une région que l’auteur aime profondément : le Jura. Une région de bois et de montagne, dans laquelle Pierre Bailly a ses attaches . Le centre du roman qui raconte l’enfance de Jim au milieu de la nature qu’il découvre grâce à son père et à une grand-mère qui vit dans une ferme au milieu des bois, est un moment magique. Comme tous les bonheurs, il y a des failles que le narrateur ne veut pas voir : est-il encore amoureux de Florence ? ou reste-t-il près d’elle pour élever leur (son) enfant ?

Le récit est très bien mené , le choix de la maman de le couper de ce père pour que l’enfant essaie de s’adapter au Canada est très logique mais que de dégâts derrière. Le personnage que je trouve le moins crédible mais aussi celui qui m’a le plus dérangé c’est Christophe le père biologique. Il n’a absolument pas voulu de cet enfant et a repoussé cette femme quand il a su qu’elle attendait un enfant de lui. Un terrible accident a tué sa femme et ses deux filles et c’est chez Florence qu’il vient se faire consoler. Il fallait bien un personnage pour le roman , mais lui je n’arrive pas à imaginer sa construction mentale.

Nous sommes aussi dans un monde que je connais peu, un monde où on va écouter des concerts pour tout oublier et la drogue aide bien dans ce cas. Je préfère et de loin quand le narrateur obtient le même résultat dans ses marches en montagne.

Un superbe roman et je me promets de lire les autres livres de cet auteur.

 

Citations

Psycho à la fac

En psycho que on devait être trois mecs pour deux cents filles. Je me souviens d’une soirée où j’ai dit à un type que je faisais psycho, il en est resté bouche bée pendant plus de dix secondes, estomaqué par ma réponse. Il a fini par s’exclamer : mais oui, t’as tout compris, toi, oh, le petit malin, en plus ça marche à ce que je vois, bien joué mon gars. Là, il regardait en direction de Jenny, et quand je lui ai annoncé qu’on se connaissait d’avant, qu’on ne s’était pas rencontré sur les bancs de la fac mais au collège, il a repris sa tête de poisson crevé. Il venait de trouver la seule raison pour un mec aller en fac de psycho finalement non, ce n’était même pas pour ça que j’y étais .

L’éducation d’un petit garçon aujourd’hui .

On avait beau avoir le souci, autant Flo que moi, de ne pas trop valoriser les codes masculin et de ne pas lui imposer des pratiques de petit mec, on avait beau l’encourager à s’autoriser à aimer la couleur rose ou tel jouet traditionnellement destiné aux filles, et j’insiste pour dire que je faisais ma part de boulot en la matière, et bien je ne pouvais pas m’empêcher de camper ce personnage de père qui bricole, de père qui n’a peur de rien, de père un peu brutal parfois .

Comment gérer une crise : les amis ne sont pas forcément les mieux placés .

Elle était au courant de tout, bien sûr, elle était encore plus remontée que moi. C’est toujours facile de s’emballer quand on est extérieur, on ne vit pas les choses, on n’est pas vraiment concerné, on ne souffre pas de la même manière, et puis on n’aura pas à assumer les conséquences de nos réactions et de nos actes, alors on adopte une position radicale, on joue les durs, et on ferait mieux de se taire, car on est souvent de mauvais conseil,

Édition Gallimard NRF

Un roman pudique qui exprime pourtant si bien la violence, la solitude, la peur, l’amour et surtout la force de la musique. On est loin des six cent pages obligatoires du moindre roman américain et pourtant, je suis certaine que ce texte restera dans ma mémoire autant par l’ambiance que ce romancier a su créer que par la force de l’histoire. C’est la deuxième fois que je rencontre ce romancier, je me souviens avoir déjà beaucoup aimé « Une langue venue d’ailleurs » .
Le récit commence par une scène de terreur. En 1938, au Japon, un groupe de quatre musiciens amateurs se réunit pour répéter Rosamunde de Schubert. Mais ils sont interrompus par un militaire qui les soupçonne de communisme . Le père du narrateur a juste le temps de cacher son fils dans une armoire avant d’être brutalisé par ce soldat qui va les arrêter tous les quatre , d’autant plus furieux que trois d’entre eux sont Chinois. L’enfant caché verra toute la scène, en particulier le soldat qui écrase de son pied botté, le violon de son père. Ensuite le roman passe quelques décennies et Rei l’enfant est devenu adulte, il est luthier et a épousé une archetière (un mot que ce roman a rajouté à mon vocabulaire). Nous apprendrons que cet enfant a été élevé par un couple de français ami de son père qui lui, a disparu dans les geôles de l’empire du Japon pendant la guerre. Le roman permet de retrouver les protagonistes ou leurs descendants de la scène initiale. C’est aussi un roman sur la musique, le travail du luthier, sur la langue japonaise. Rie a réussi à reconstruire le violon de son père, je ne peux sans divulgâcher la fin du récit, vous dire quelle virtuose jouera sur cet instrument de facture française. Je connaissais la tradition de luthiers de Richemont, petite ville des Vosges, mais je ne savais pas que, sans dépasser la tradition de Crémone, Richemont a donné des violons d’une qualité très recherchée, encore aujourd’hui. le père de Rei possède un Jean-Baptise Vuillaume.

Si je mets 5 coquillages à ce roman, c’est que j’aime tout dans la façon de raconter de Akira MIZUBAYASHI en particulier sa pudeur, son élégance et son goût pour la langue aussi bien japonaise que française.(Il écrit en français !)

 

 

Citations

 

Destruction du violon

Emporté par la haine féroce, il balança le violon par terre de toutes ses forces et l’écrasa de ses lourdes bottes de cuir. L’instrument à corde, brisée, aplati, réduit en morceaux, poussa d’étranges cris d’agonie qu’aucun animal mourant n’eût émis dans la forêt des chasseurs impitoyables.

Rei avait assisté, par le trou de la serrure, à toute cette scène insoutenable sans pouvoir suffisamment saisir les échanges entre son père et le militaire. Il était retourné par la violence que son père subissait. Pétrifié de peur, recroquevillé sur lui-même, dévasté par son impuissance d’enfant, il se morfondait dans l’obscurité de sa cachette. Seul vibrait au fond de son conduit auditif la monstruosité du mot « Hikokumin* »et les sons événements, plaintifs et dissonants du violon mourant de son père.
Hikokumin : antipatriote

Scène initiale

Plusieurs longues secondes passent. Je ne sais ce qu’il fait, le corps ne bouge pas d’un pouce. J’ai peur. Instinctivement, je ferme les yeux. Le silence persiste. Je rouvre les yeux à moitié. Il se penche alors lentement, très lentement, comme s’il hésitait, comme s’il n’était pas sûr de ce qu’il faisait. Une tête d’homme, coiffé d’un képi de la même couleur que l’uniforme, apparaît devant mes yeux. À contre-jour, elle est voilée d’une ombre épaisse. Du bord du képi descend par derrière jusqu’aux épaules une pièce d’étoffe également kaki. Les yeux seuls brillent comme ceux d’une chatte qui guette dans les ténèbres. Mes yeux, maintenant grands ouverts, rencontrent les siens. Je crois pouvoir reconnaître un discret sourire qui s’esquisse et qui se répand autour des yeux. Qu’est-ce qu’il va faire ? Il va me faire mal ? Il va me sortir de force de cette cachette ? Je me blottis davantage sur moi-même. Soudain, il se penche de côté et se baisse un peu, puis il se relève aussitôt avec, dans la main, le violon abîmé qu’il a posé sans doute, il y a quelques instants, sur le banc juste à côté de l’armoire où je suis réfugié.

Le thème de Rosamunde

Le thème que je vais jouer est d’après moi l’expression de la nostalgie pour le monde d’autrefois qui se confond avec l’enfance peut-être, un monde en tout cas paisible et serein, plus harmonieux que celui d’aujourd’hui dans sa laideur et sa violence. En revanche, j’entends le motif présenté par l’alto et le violoncelle « tâ…. takatakata……., tâ…. takatakata… », comme la présence obstinée de la menace prête à envahir la vie apparemment sans trouble. La mélodie introduite par Kang-san traduit l’angoissante tristesse qui gît au fond de notre cœur.

Le travail du Luthier

Le vieil homme était en tablier bleu marine recouvert, de-ci de-là, de quelques copeaux fins. Il retourna à son établi tout en longueur où se trouvait, à côté d’un violoncelle détablé et en restauration, un violon ou un alto en cours de fabrication dans son état de bois brut non vernis. L’instrument n’avait encore ni manche ni touche, mais son corps échancré était achevé, toutes ses parties constitutives bien assemblées, minutieusement montées. L’homme au tablier bleu marine contemplait son objet d’un air satisfait, en le tenant de la main gauche. Les ouïes lui firent penser comme souvent au long yeux bridés d’un masque japonais « Okame ». Elles transformaient alors la surface de la table d’harmonie gracieusement bombées en un visage de femme souriant et rayonnant. Sur le mur, en face de lui, étaient accrochés une variété incroyable d’outils de menuiserie et de lutherie. Plus haut, on voyait un diplôme encadré, celui de la « Cremona Scuola Internazionale di Liuteria ». Au bout de quelques minutes, ses yeux quittèrent son enfant encore à l’état de fœtus pour se porter sur les nombreux instrument à cordes verticalement accrochés à une planche en bois d’une dizaine de mètres qui, juste au-dessous du plafond, allait horizontalement d’une extrémité à l’autre de tout le mur peint en blanc. Il tourna sa chaise en direction de sa collection de violon et alto parfaitement alignés.

Sa femme est archetière

Hélène avait été frappée par le métier d’archetier, lorsqu’elle était entrée dans l’atelier d’un maître archetier. Une simple baguette en bois de pernambouc c’était transformée en un bel objet dans la courbe lui apparaissait pour la première fois -alors qu’elle avait vécu jusque-là tous les jours au contact des archets et de ses parents- sous l’aspect d’une mystérieuse beauté qui faisait penser à celle d’un navire céleste voguant sur les flots argenté des nuages. Ses parents lui avaient dit que la sonorité de leur instrument changeait sensiblement en fonction de l’archet qu’ils considéraient comme le prolongement naturel de leur bras droit.
et pour votre plaisir une des multiples version de Rosamunde

 

 

 

Édition folio Traduit de l’anglais (États-Unis) par Cécile Arnaud

 

L’appel à la sainteté et au sacrifice de soi, les illusions et la superstition nécessaire disparaissaient du monde à cette époque déjà 

 

Le 18 décembre 2018, Dominique faisait paraître un billet sur ce roman et immédiatement cela m’a tentée. Comme on peut le constater, je ne suis pas très rapide dans la concrétisation de mes tentations !

Je dois d’abord dire que j’ai failli lâcher cette lecture au bout de cent pages. Gros avantage des blogs et d’internet, on peut relire les billets même quelques années plus tard, je suis donc retournée sur son blog et cela m’a donné un second souffle pour finir ma lecture. Heureusement ! car c’est un excellent roman de plus très original.
Pourquoi ai-je failli l’abandonner ? Parce qu’il présentait une vision trop idyllique, à mes yeux, de l’univers des sœurs, ici, les petites sœurs des pauvres. Et que, comme moi je suppose, vous connaissez des récits personnels, ou des romans, décrivant toute la perversité avec laquelle l’église catholique a contraint des consciences, parfois avec violence au nom du « bien ».

Pourquoi aurais-je eu tort d’arrêter ma lecture ? Parce que je n’aurais pas dû oublier que petites sœurs des pauvres ont été les pionnières et souvent les seules à lutter contre la précarité au début du 20° siècle. Dans ce roman, on parle de Jeanne Jugan qui est originaire de ma région et dont la vie, à l’image des sœurs de Brooklyn, est faite d’abnégation et de courage mais aussi de jalousie et de perfidies dont elle a été victime.

Le roman commence par le suicide de Jim, mari d’Annie et père de Sally . Les sœurs font tout ce qu’elles peuvent pour éviter à la famille le déshonneur d’un suicide hélas la presse a dévoilé cette mort par le gaz qui aurait pu faire sauter tout l’immeuble. Si sœur Saint-Sauveur n’arrive pas à faire dire une messe ni à faire enterrer en terre catholique le malheureux Jim, au moins sauve-t-elle Annie de la misère la plus absolue en l’employant à la blanchisserie du couvent. Ainsi Sally va-t-elle naître et grandir au milieu des sœurs. On voit peu à peu différents caractères se dessiner, celle qui règne sur la blanchisserie : Illuminata a un caractère bourru mais elle se prend d’affection pour Annie et Sally et elle est jalouse de Jeanne une sœur plus jeune qui va comprendre qu’Annie a besoin parfois de souffler un peu et lui permet de sortir du couvent.
A Brooklyn dans la communauté irlandaise , l’alcool, la misère, les naissances trop rapprochées sont le lot d’une population qui essaie tant bien que mal de s’en sortir. J’ai retrouvé dans ces descriptions l’ambiance d’une série que j’ai beaucoup aimé et qui se passe dans les années 50 en Grande-Bretagne : « Call The Midwife » .

Plusieurs personnages secondaires apparaissent qu’il ne faut surtout pas négliger, car ils vont se réunir pour former la trame romanesque de cette plongée dans le début du 20° siècle dans le New York de la grande pauvreté. Monsieur Costello, le livreur de lait, marié à une femme amputée d’une jambe et tout le temps malade – la description des soins qu’il faut lui administrer sont d’un réalisme difficilement soutenable. La famille Tierney qui malgré les difficultés et les nombreuses naissances est marquée par la joie de vivre . J’ai appris grâce à cette famille que pour éviter de faire la guerre de Sécession on pouvait payer un remplaçant mais si celui-ci revenait blessé la famille se devait, au moins moralement, mais souvent financièrement l’aider à s’en sortir.

Le décor est planté, la jeune Sally ira-t-elle vers les modèles qui ont bercé son enfance et deviendra-elle nonne à son tour ? Elle a bien failli le faire, mais un terrible voyage en train lui a montré qu’elle n’avait pas l’âme assez forte pour supporter l’humanité souffrante (et déviante). Ira-telle vers une vie familiale avec Patrick Tierney ? Mais pour cela il faudrait qu’elle abandonne sa mère qui a tant fait pour elle.
Oui, il va y avoir une solution mais il ne faut pas top s’étonner qu’à l’âge adulte Sally ait eu des tendances à la dépression !

Un excellent roman, qui vaut autant pour les descriptions précises et très (trop parfois pour moi) réalistes de la communauté pauvre irlandaise de Brooklyn, que pour les rapports entre les religieuses, que par sa construction romanesque très bien imaginée. Si j’ai une petite réserve c’est que j’ai trouvé un inutilement compliqué de comprendre qui était en réalité le narrateur, mais cela permet de ne pas divulgâcher la fin. Comme je fais partie des gens qui aiment mieux connaître le dénouement avant de lire un roman, évidemment j’ai été plus agacée que séduite par ce procédé.
Mais ce n’est qu’un tout petit bémol par rapport à l’intérêt de ce roman qui a reçu le prix Fémina pour le roman étranger, en 2018, c’est vraiment plus que mérité, car c’est un très bel hommage aux femmes à toutes les femmes !

 

Citations

 

La pauvreté

Sœur Lucy dit à Sally qu’un bon mari était une bénédiction – un bon mari qui allait au travail tous les jours, ne dilapidait pas son salaire au bar ou sur les champs de courses, ne battait pas ses enfants et ne traitait pas sa femme en esclave – mais une bénédiction rare à tout le moins.
Elle dit : Même un bon mari est capable d’épuiser sa femme. Elle dit : Même une bonne épouse est susceptible de se transformer en sorcière ou en poivrote ou, pire, en bébé ou en invalide, afin de tenir son très bon mari à l’écart de son lit.

Éducation sexuelle de la jeune novice dans un voyage en train

« Et même si je suis sûr, poursuivit-elle, qu’un petit bébé bonne sœur ne connaît rien à ces choses-là, je peux vous affirmer qu’on a jamais vu un homme avec un pénis aussi minuscule. » Elle brandit son petit doigt pâle. L’ongle, la chair même se terminaient en une pointe ourlée de crasse. Puis la femme fourra le doigt dans sa bouche et referma les lèvres dessus. Elle écarquilla les yeux comme sous le coup de la surprise. Lorsque elle ressortit son doigt, il était humide et taché de rouge à lèvres à sa base. Ensuite elle posa sa main, aux doigts repliés dans sa paume sur ses larges cuisses et remua son petit doigt humide contre le tissu noir de sa jupe.  » Vous imaginez, dit-elle avec désinvolture, une fille de ma taille passant sa vie à chevaucher un truc de cette taille là ? » Sally détourna les yeux, le visage brûlant.

J’aime bien cette description d’une dispute familiale

Ainsi s’acheva la dispute. Ils étaient tous les deux tout rouge. Ils se passèrent tous les deux la langue sur les lèvres, satisfaits, pour lécher les postillons des mots qu’ils venaient de crier. Les disputes de leurs parents, nous raconta notre père, éclataient soudainement, comme une bagarre de rue, puis se terminaient tout aussi vite. La paix redescendait. Ça ressemblait au bonheur.
Leurs six enfants en vinrent à comprendre qu’on pouvait trouver une certaine satisfaction à faire enrager un être aimé

 

Édition Buchet/Chastel

Une auteure qui a un joli style tout en simplicité et pourtant, quel travail sur ses phrases ! Elles sont toutes ciselées et semblent couler de source. On reconnaît Marie-Hélène Lafon, un peu comme on reconnait Annie Ernaux. C’est une qualité que j’apprécie beaucoup : une écriture qui se reconnaît en restant simple. J’avais beaucoup aimé L’annonce, et eu plus de réserves sur Joseph . Mais ce roman m’a beaucoup plu. Il commence par une tragédie racontée de façon saisissante, la mort d’un enfant ébouillanté accidentellement par une femme qui en perdra la raison. Ensuite le roman se morcelle en suivant différents personnages. Le fil conducteur c’est ce « fils » mort de façon tragique, son jumeau suivra un parcours marqué par la collaboration et les conquêtes féminines. Il ne saura pas qu’il a eu un fils qui au contraire s’illustre par son courage de résistant pendant la guerre 39/45 . La mère de ce fils est un personnage étrange qui est en toile de fond du roman et que l’on ne comprend pas très bien. Sa plus grande sagesse a été de confier cet enfant à sa sœur et son mari qui lui donneront amour et tendresse. Comme il faut bien une fin , si ce fils n’a pas retrouvé ses racines paternelles, dans un dernier chapitre les deux familles finiront par se rejoindre.
Je n’ai pas toujours apprécié ce morcellement que Kathel appelle l’art de l’ellipse, mais ma réserve vient surtout des personnages , comme celui de la mère, pas assez approfondis. Si j’aime cette auteure, c’est pour son style et les ambiances qui règnent dans ces romans plus, sans doute, que ses histoires qu’elle suggère plus qu’elle ne les raconte.

 

Citations

J’aime le style de cet auteur

Une fois, elle lui avait demandé son âge, le vrai, et lui avait dit qu’il ressemblait beaucoup, en plus jeune, à son frère dont elle était sans nouvelles depuis octobre 1940. Il avait pensé, sans le dire, que c’était peut-être un critère discutable pour choisir un amant dans une troupe de mâles tous plus ou moins affamés et affûtés par le sentiment de vivre à la proue d’eux- mêmes.
Cette femme, Sylvia, disait ça, vivre à la proue, être affûté ; elle parlait souvent avec des images qui ne se comprenaient pas tout à fait du premier coup mais se plantaient dans l’os et y restaient.

Le catéchisme 1934

Il aime l’école le mettre la grammaire, et les autres matières, il est d’accord pour tout. Il aurait voulu suivre aussi le catéchisme avec les enfants de son âge ; mais sa mère n’y tenait pas, elle a dit, il est baptisé et ça suffit ; Hélène et Léon n’ont pas insisté et il croit comprendre que la dame du catéchisme et le curé, qu’il connaît, comme tout le monde à Figeac, ne doivent pas être très à l’aise avec les fils de pères inconnus. Inconnu est un adjectif qualificatif, il en est certain, il peut compter là-dessus, sur la grammaire. À père inconnu, fils inconnu. Ce père et lui aurait en commun un adjectif de trois syllabes dont la première est un préfixe de sens négatif et les deux suivantes un participe passé.

Édition « le livre de poche » , Traduit de l’Anglais (Australie) par Béatrice Taupeau

 

L’époque étant ce qu’elle est, je suis souvent à la recherche de lectures pas trop violentes. J’ai trouvé cette suggestion chez Aifelle . Et ce roman a bien rempli son office. Je suis partie en Australie à la sortie d’une école maternelle avec des gens surinvestis dans leur rôle de parents compétents, il y a bien sûr plus de mamans que de papas mais ces derniers ont aussi un rôle important à jouer. Dès le début nous savons que lors d’une soirée à l’école, il y a eu un mort et donc une enquête pour connaître les circonstances de ce drame. Le roman raconte en détail ce qui s’est passé pour en arriver là. Nous plongeons donc dans la vie de quatre familles : la famille la plus importante pour l’intrigue est celle de Céleste et Perry , un couple idéal, des parents jeunes, sportifs beaux et riches mais qui cachent un lourd secret de violence conjugale . Celui de Madeline et Ed avec un problème pour Madeline de se retrouver parent d’élève avec son ex-mari et sa nouvelle femme parfaite, Bonny, ce qu’elle n’est absolument pas. Enfin il y a Jane et son petit garçon Ziggy qui sera accusé d’être harceleur ce qu’il n’était pas. Tous ces personnages gravitent donc autour des activités scolaires dirigées par le « clan des « serre-tête » qui interviennent fort mal à propos dans les histoires des enfants.

L’auteure a un bon sens de l’observation et s’amuse visiblement avec tout ce petit monde, il y a hélas derrière tout cela une femme qui doit échapper à l’emprise d’un homme violent et c’est vraiment bien raconté. Comme souvent, pour les romans style romans américains (et pourtant l’auteure est Australienne) je trouve que le récit se traîne un peu longueur mais c’est une lecture facile qui permet de quitter facilement le monde du Covid !. Je ne suis pas surprise que l’on en ai fait une série.

 

 

Citations

J’aime ce sens de l’observation, on se sent tout de suite à une sortie d’école en Australie

Mais elle adorait entendre l’incroyable brouhaha de voix enfantines à intervalles réguliers dans la journée, et comme elle ne se déplaçait plus en voiture, elle n’avait que faire des embouteillages dans la rue, causés par ces énormes véhicules que tout le monde conduisait aujourd’hui, et ses femmes affublés d’immenses lunettes de soleil qui se penchaient sur leur volant pour échanger à tue-tête des informations de la plus haute importance concernant le cours de danse de Harriette et la séance d’orthophonie de Charlie.
Comme elles prenaient le rôle de mère au sérieux. Il fallait les voir, avec leur petit visage affolé, leur démarche dynamique et leur air important lorsqu’elles pénétraient dans l’école, fesses moulées dans leur tenue de gym, queue de cheval au vent, regards rivés sur l’écran de leur téléphone portable au creux de la main telle une boussole.

Les enfants à hauts potentiels

Chaque semaine, Renata et Harper fréquentaient le même groupe d’entraide destiné aux parents d’enfants à « haut potentiel ». Madeline les imaginait sans peine, installés en cercle, se tordant les mains d’angoisse, le cœur secrètement gonflé d’orgueil.

Une femme maltraitée

Sans compter que son indécision reposait sur un fait indéniable : elle aimait son mari. Passionnément. Il la rendait heureuse, la faisait rire. Elle adorait discuter avec lui, regarder la télévision avec lui, à rester au lit avec lui le matin quand le temps était froid et pluvieux. Elle le désirait toujours.
 Mais rester, c’était lui donner la permission implicite de recommencer. Elle en avait bien conscience. C’était une femme instruite, elle avait plusieurs options, des endroits où se réfugier, des amis et des parents pour la soutenir, des avocats pour la défendre. Elle pouvait reprendre le travail, subvenir à ses besoins. Elle pouvait le quitter sans craindre qu’il l’a tue. Sans craindre qu’il lui prenne les enfants.

Attitude des parents de maternelle face à un enterrement du père d’un de leur camarade

Ceux qui avaient choisi de mettre leur cher petit à l’abri d’une telle expérience tablaient sur le fait que les enfants qui n’auraient pas cette chance feraient des cauchemars et seraient traumatisés à vie, suffisamment en tout cas pour que le résultat d’examen au lycée s’en ressentent. Les autres espéraient que cette expérience serait une leçon précieuse pour leurs bambins, leçon sur le cycle de la vie, l’importance d’épauler leurs amis dans la détresse. Elle les rendrait plus « résistants  » plus à même de se tenir à l’écart des conduites à risque à l’adolescence.

 

Souvent, le mercredi, je passe sur vos blogs pour dire que je lis peu, ou pas, de BD. Il m’arrive aussi de trouver des trésors comme « Le Chanteur Perdu » et cette fois, c’est moi qui vous suggère une lecture qui m’a beaucoup touchée. L’auteur a écrit cette BD car en peu de temps, il a dû faire face à l’Alzheimer de sa mère et à l’annonce de la trisomie de son fils :

À quelques mois d’intervalles, il me faut faire le deuil de la mère que j’avais connue et celui de l’enfant que j’avais attendu.

Morvandiau est rennais et cela a sûrement joué dans mon plaisir de lecture car c’est la ville où je suis née et où j’ai travaillé. Je reconnais bien les lieux qu’il décrit, j’apprécie qu’il ne fasse pas des dessins du Rennes touristique très connu mais plutôt des quartiers habités par les gens ordinaires, on sent que son œil de dessinateur est attiré par la transformation d’un quartier de petits pavillons avec jardin laissant la place à des immeubles. Morvandiau raconte ces années qui ont été douloureuses pour lui, il passe d’anecdotes de sa vie à l’expression de ses sentiments et de ses cauchemars, les réflexions des gens autour d’eux. Que de pudeur dans cette BD ! Il ne s’agit pas d’un récit linéaire, et c’est ce que j’ai aimé : par petites touches, Morvandiau nous fait participer à tout ce qui a fait sa vie.

Je vous laisse avec ma planche préférée, mais surtout ne croyez pas que cette BD ne raconte que cela : la vie d’Emile et de ses progrès, c’est toute une période de la vie de l’auteur dans tous ses aspects, enfin ceux que le dessin peut exprimer  :

Édition Actes Sud . Traduit du Japonais par Jean-Louis de La Couronne

 

Merci Keisha pour ce doux moments et je partage ton avis : ce livre est beaucoup plus profond qu’il n’y parait de prime abord. Evidement la grande spécialiste des chats Géraldine avait déjà lu ce roman . Et comme dans tout bon roman, chacun peut y lire ce qui l’intéresse le plus , vous devinez que pour Géraldine ce roman est :

« Avant tout, « Les mémoires d’un chat » est un formidable étendard contre l’abandon des animaux de compagnie, pour le respect de l’engagement autant quotidien que temporel que nous prenons lorsque nous adoptons une petite boule de poils quelle que soit sa taille à l’âge adulte. »

Et pour Kesiha :

C’est l’occasion pour lui de renouer avec des amis d’enfance puis d’adolescence, mais -on le comprend vite- aucun de ses trois amis ne pourra garder Nana, avec à chaque fois une belle histoire du passé et du présent, délicate et fine. 

Et pour moi ? Je suis avec d’accord aves ces deux blogueuses mais j’ai été beaucoup plus sensible à la description de l’enfance et de l’adolescence au Japon aujourd’hui. Je rappelle le sujet, Satoru a adopté un chat errant, il le nomme « Nana » qui rappelle le chiffre 7 en japonais comme le dessin des tâches sur son corps. Mais il doit pour des raisons qui ne seront expliquées que dans le dernier chapitre le confier à un ami . Il part donc à la recherche des personnes qui ont enrichi son enfance pour confier son chat. Se déroulent ainsi dans ce roman une enfance et une adolescence japonaise. On rit beaucoup avec son ami Kosuké avec qui il a adopté le premier chat, on sent l’adolescence se compliquer avec Yoshiminé qui est resté vivre à la ferme, cela devient encore plus tendu avec Sugi et Chikaro car les premiers émois amoureux ont fait apparaître la jalousie de son ami. Et puis vient cette tante Nakiro qui l’a recueilli lors du décès de ses parents.

J’ai beaucoup aimé les destinées de ces jeunes, on devine que l’auteur a puisé ces récits parmi des exemples vécus . La tristesse de Yoshiminé qui comprend, lors du divorce de ses parents, que si ceux-ci se disputent tant, c’est pour NE PAS avoir la garde de leur unique enfant m’a serré le coeur. Les tourments de la jalousie sont aussi très bien décrits. Mais ma préférée sans doute, c’est la tante Noriko qui ne sait pas dire les choses avec tact. Elle se rend compte immédiatement qu’elle n’aurait pas dû prononcer les phrases qui sont sorties de sa bouche malgré elle, mais c’est toujours après qu’elle s’en rend compte. Mon seul bémol, c’est le truchement par lequel passe l’auteur qui fait aussi le charme du roman , la narration par le chat . J’y suis beaucoup moins sensible que Géraldine évidemment, je pense que cela permet de mettre ce roman à la portée des adolescents, mais cela ne m’a pas empêchée de beaucoup aimé cette lecture « beaucoup plus profonde qu’il n’y paraît » (comme je le disais au début) , souvent très drôle et toujours très émouvante.

 

Citations

La fugue des petits garçons

Pendant qu’il était en train de jouer avec le chat, histoire de tuer le temps, plusieurs dames du quartier qui sortaient leur chien ou chiens ou faisaient leur marche quotidienne leur avaient demandé ce qu’il fabriquait là.
– Il est tard. Vos parents doivent s’inquiéter. Tout le monde se connaissait dans le quartier, Kôsuké se doutait bien que l’endroit était mal choisi. Mais Satoru, lui, n’avait pas l’air d’y voir de problème. 
– Ne vous inquiétez pas, on est juste en train de faire une fugue.
– Ah bon ? Mais ne rentrez pas trop tard quand même. 
Kôsuké n’avait pas l’impression que c’était comme ça qu’on faisait une pub. Non pas qu’il eût la moindre idée de comment on faisait, d’ailleurs…

La solitude d un enfant

« Daigo est sage et pas compliqué, ça m’aide beaucoup. » Il aurait dû être idiot et pénible, c’est ça ?
Depuis qu’il était tout petit, il savait que ses parents aimaient trop leur métier. Tout comme il savait qu’ils ne s’intéressaient pas beaucoup à lui. C’est pour ça qu’il s’était toujours efforcé de leur compliquer la vie le moins possible. D’abord, il n’était pas assez immature pour croire qu’en piquant sa crise : « Bou hou…Mes parents ne m’aiment pas ». Il allait les obliger à s’intéresser à lui. Et puis surtout, ça ne lui disait absolument rien de jouer à ce jeu. Parce que s’il avait rendu l’air de la maison irrespirable, qui en aurait le plus souffert ? Qui passait le plus de temps à la maison déjà ? Au moins en restant un enfant sage, ses parents ne lui faisaient pas la gueule et l’atmosphère de la maison restait supportable. Il n’étouffait pas tout le temps qu’il passait à attendre à la maison, et les rares moments où il se trouvait ensemble se déroulait sans que personne soit de mauvaise humeur(…..) Il y avait des gens plus à plaindre que lui dans le monde, c’est sûr. Mais avec ses parents qui n’attendaient qu’une chose de lui : qu’il ne les choisisse surtout pas dans le genre à plaindre, c’était déjà pas mal.

Édition Stock La cosmopolite. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Mireille Vignol

Rien au monde n’est plus lourd que le cercueil d’un enfant et jamais d’adulte ayant ployer sous ce fardeau ne sera en mesure de l’oublier.

 

Je dois cette lecture à Krol, vous vous souvenez sans doute de son enthousiasme ? Et bien je vais vous faire partager le mien. Keisha me rappelle dans son commentaire qu’elle a beaucoup aimé aussi, je lui avais bien dit que mon billet allait venir, mais je ne dis plus jamais quand !

Je ne sais pas si c’est très utile mais l’auteur a eu besoin de nous avertir par ces mots :

Ce roman a été en partie inspiré par des faits qui se sont produits à Weston, dans le Wisconsin le 23 mars 2008.

Est-ce que cela rajoute quelque chose au roman ? En réalité , je n’en sais rien, tout parent qui a connu un de ses enfants s’éloigner de l’amour familial pour aller vers une dérive sectaire et y entraîner ses petits enfants peuvent se retrouver dans ce roman. Ici, il s’agit donc d’une dérive particulière, reliée aux églises pentecôtistes, les adeptes pensent que la prière peut remplacer les soins médicaux. C’est terrible pour les grands parents et il leur faudra tout leur amour pour essayer de sauver et d’arracher leur petit fils aux griffes de la secte tout en ne coupant pas les ponts avec leur fille.
Ce qui rend ce roman si attachant , c’est la description de la vie dans une petite ville du Wisconsin. Tout sonne juste, le magasin d’Électroménager qui a fermé ses portes, l’église traditionnelle qui se vide, les formes nouvelles de religion qui font le plein avec à leur tête des pasteurs peu scrupuleux. Les vieux amis qui disparaissent et le travail dans un verger qui est un des points forts du roman. Lyle le grand-père, impuissant devant les choix de sa fille s’y sent bien et aime y venir le plus souvent possible avec le petit Isaac. Mais sa fille est persuadée que ce grand-père a une influence satanique sur son fils, et Steven le pasteur malhonnête que l’enfant a des dons de guérisseur. La foi religieuse a une grande importance dans ce roman, et personne n’a de réponses toutes faites, sauf les sectaires qui ne doutent de rien et qui font tant de mal autour d’eux. Le personnage du pasteur traditionnel Charlie est tellement plus humain. Mais son église n’attire plus grand monde, dommage ! Une plongée dans l’Amérique religieuse qui va très mal avec des personnages très attachants. Lyle le grand père qui a lui-même perdu un enfant de neuf mois est très crédible et très attachant. On ne l’oublie pas facilement, je pense qu’en France il aurait eu plus facilement les autorités avec lui pour sauver plus vite son petit Isaac. Mais cela ne veut pas dire grand chose car, cela voudrait peur être dire que les sectaires se cachent mieux qu’aux USA. Il ne faut pas oublier qu’en France de très nombreux parents ne font pas vacciner leurs enfants.

Citations

Prémisses de radicalisation religieuse

Depuis qu’Isaac et Shiloh étaient revenus vivre à la maison, elle assistait poliment à la messe dominicale avec ses parents mais se rendait ensuite à une autre église abritée dans un ancien cinéma de la Crosse. Elle y passait tout l’après-midi jusqu’en début de soirée, en « confrérie », disait-elle. Lyle comprenait le concept de confrérie religieuse, certes, mais il se limitait pour lui à deux ou trois tasses de café trop léger et à quelques bavardages polis .

Le vieillissement de l’église traditionnelle

La messe à Sainte Olaf était un rappel hebdomadaire et mélancolique de cette perte. Car au fil des ans, les cheveux des paroissiens avaient grisonné, blanchi, puis complètement disparu, et les bancs s’étaient progressivement clairsemé. Il y avait assurément beaucoup moins d’enfants, si bien que le dimanche matin le prêche à la fois désuet et provoquant du pasteur Charlie résonnait dans le vide ; la chaire sur laquelle il se dressait semblait de plus en plus fragile et artificielle. Lyle s’était souvent demandé s’il n’aurait pas mieux valu former un grand cercle et parler. Quant au pasteur Charlie, que pensait-il face à cette longue salle rectangulaire, bondée deux décennies plus tôt, elle accueillait maintenant quelques dizaines de paroissiens …

Vivre dans une petite ville

Lyle et Charlie avaient grandi ensemble dans des fermes voisines ; ils s’acquittaient de leurs corvées, allaient à l’école, jouaient au football et assistaient à l’école du dimanche ensemble. C’est la bénédiction et la malédiction la plus flagrante d’une petite ville : votre famille, vos amis, vos voisins, vos collègues de travail et votre paroisses ne cessent, semble-t-il, de vivre dans votre poche, de vous observer par la fenêtre, ils sont assez proches de vous pour deviner si vous êtes heureux, triste, distrait, amoureux ou si vous avez une furieuse envie de disparaître à tout jamais.

Le cancer de son vieil ami

Le cancer, mon vieux. On dirait qu’on m’a renversé un sachet de M&M’s sur la poitrine. Sauf qu’ils sont tous de la même couleur merdique. Tout un tas de vilaines petites tumeurs blanches. Le médecin m’a même présenté des excuses. Pour avoir cru que c’était une pneumonie(….) En même temps il y a aussi une bonne nouvelle.
 Lyle le regarda.
– Ah bon ?
– Plus besoin d’arrêter de fumer, dit Hoot avec un sourire mélancolique.

Évolution du commerce

C’est pour ça que Redford-Électroménager a fait faillite, tu sais. À cause de magasins comme ça. Les petits commerces peuvent pas faire le poids.
– C’est bien triste, si tu veux mon avis.
– Peut-être mais c’est l’Amérique, non ? La main invisible et tout ce bazar. Le libre marché. Personne se soucie des commerces de proximité. Je crois qu’on a eu de la chance jusqu’à maintenant. On était protégés de tout ça dans notre petite ville. Mais c’était juste une question de temps avant qu’on nous découvre.

Un dimanche dans le Midwest

Il est des jours dans le Midwest américain où rien ne semble plus naturel que de parcourir de longues distances, ne serait-ce que pour quitter votre ville une poignée d’heures ; cette expédition incompréhensible au reste du monde représente un simple loisirs dominical : photographier des feuilles automnales ; suivre le cours du Mississippi ou de la rivière Sainte-Croix, des rivages du lac supérieur ou du lac Michigan (qui sont de véritables océan intérieur en vérité ) ; emprunter un sentier menant à quelques cascades ou peut-être entreprendre une longue excursion en en cas d’une chose aussi simple qu’une part de tarte. Quand il n’y a rien à faire -en route !