Édition folio Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Cécile Arnaud

L’ap­pel à la sain­teté et au sacri­fice de soi, les illu­sions et la super­sti­tion néces­saire dispa­rais­saient du monde à cette époque déjà 

Le 18 décembre 2018, Domi­nique faisait paraître un billet sur ce roman et immé­dia­te­ment cela m’a tentée. Comme on peut le consta­ter, je ne suis pas très rapide dans la concré­ti­sa­tion de mes tentations !

Je dois d’abord dire que j’ai failli lâcher cette lecture au bout de cent pages. Gros avan­tage des blogs et d’in­ter­net, on peut relire les billets même quelques années plus tard, je suis donc retour­née sur son blog et cela m’a donné un second souffle pour finir ma lecture. Heureu­se­ment ! car c’est un excellent roman de plus très original.
Pour­quoi ai-je failli l’aban­don­ner ? Parce qu’il présen­tait une vision trop idyl­lique, à mes yeux, de l’uni­vers des sœurs, ici, les petites sœurs des pauvres. Et que, comme moi je suppose, vous connais­sez des récits person­nels, ou des romans, décri­vant toute la perver­sité avec laquelle l’église catho­lique a contraint des consciences, parfois avec violence au nom du « bien ».

Pour­quoi aurais-je eu tort d’ar­rê­ter ma lecture ? Parce que je n’au­rais pas dû oublier que petites sœurs des pauvres ont été les pion­nières et souvent les seules à lutter contre la préca­rité au début du 20° siècle. Dans ce roman, on parle de Jeanne Jugan qui est origi­naire de ma région et dont la vie, à l’image des sœurs de Brook­lyn, est faite d’abnégation et de courage mais aussi de jalou­sie et de perfi­dies dont elle a été victime.

Le roman commence par le suicide de Jim, mari d’An­nie et père de Sally . Les sœurs font tout ce qu’elles peuvent pour éviter à la famille le déshon­neur d’un suicide hélas la presse a dévoilé cette mort par le gaz qui aurait pu faire sauter tout l’im­meuble. Si sœur Saint-Sauveur n’ar­rive pas à faire dire une messe ni à faire enter­rer en terre catho­lique le malheu­reux Jim, au moins sauve-t-elle Annie de la misère la plus abso­lue en l’employant à la blan­chis­se­rie du couvent. Ainsi Sally va-t-elle naître et gran­dir au milieu des sœurs. On voit peu à peu diffé­rents carac­tères se dessi­ner, celle qui règne sur la blan­chis­se­rie : Illu­mi­nata a un carac­tère bourru mais elle se prend d’af­fec­tion pour Annie et Sally et elle est jalouse de Jeanne une sœur plus jeune qui va comprendre qu’An­nie a besoin parfois de souf­fler un peu et lui permet de sortir du couvent.
A Brook­lyn dans la commu­nauté irlan­daise , l’al­cool, la misère, les nais­sances trop rappro­chées sont le lot d’une popu­la­tion qui essaie tant bien que mal de s’en sortir. J’ai retrouvé dans ces descrip­tions l’am­biance d’une série que j’ai beau­coup aimé et qui se passe dans les années 50 en Grande-Bretagne : « Call The Midwife » .

Plusieurs person­nages secon­daires appa­raissent qu’il ne faut surtout pas négli­ger, car ils vont se réunir pour former la trame roma­nesque de cette plon­gée dans le début du 20° siècle dans le New York de la grande pauvreté. Monsieur Costello, le livreur de lait, marié à une femme ampu­tée d’une jambe et tout le temps malade – la descrip­tion des soins qu’il faut lui admi­nis­trer sont d’un réalisme diffi­ci­le­ment soute­nable. La famille Tier­ney qui malgré les diffi­cul­tés et les nombreuses nais­sances est marquée par la joie de vivre . J’ai appris grâce à cette famille que pour éviter de faire la guerre de Séces­sion on pouvait payer un rempla­çant mais si celui-ci reve­nait blessé la famille se devait, au moins mora­le­ment, mais souvent finan­ciè­re­ment l’ai­der à s’en sortir.

Le décor est planté, la jeune Sally ira-t-elle vers les modèles qui ont bercé son enfance et devien­dra-elle nonne à son tour ? Elle a bien failli le faire, mais un terrible voyage en train lui a montré qu’elle n’avait pas l’âme assez forte pour suppor­ter l’hu­ma­nité souf­frante (et déviante). Ira-telle vers une vie fami­liale avec Patrick Tier­ney ? Mais pour cela il faudrait qu’elle aban­donne sa mère qui a tant fait pour elle.
Oui, il va y avoir une solu­tion mais il ne faut pas top s’éton­ner qu’à l’âge adulte Sally ait eu des tendances à la dépression !

Un excellent roman, qui vaut autant pour les descrip­tions précises et très (trop parfois pour moi) réalistes de la commu­nauté pauvre irlan­daise de Brook­lyn, que pour les rapports entre les reli­gieuses, que par sa construc­tion roma­nesque très bien imagi­née. Si j’ai une petite réserve c’est que j’ai trouvé un inuti­le­ment compli­qué de comprendre qui était en réalité le narra­teur, mais cela permet de ne pas divul­gâ­cher la fin. Comme je fais partie des gens qui aiment mieux connaître le dénoue­ment avant de lire un roman, évidem­ment j’ai été plus agacée que séduite par ce procédé.
Mais ce n’est qu’un tout petit bémol par rapport à l’in­té­rêt de ce roman qui a reçu le prix Fémina pour le roman étran­ger, en 2018, c’est vrai­ment plus que mérité, car c’est un très bel hommage aux femmes à toutes les femmes !

Citations

La pauvreté

Sœur Lucy dit à Sally qu’un bon mari était une béné­dic­tion – un bon mari qui allait au travail tous les jours, ne dila­pi­dait pas son salaire au bar ou sur les champs de courses, ne battait pas ses enfants et ne trai­tait pas sa femme en esclave – mais une béné­dic­tion rare à tout le moins.
Elle dit : Même un bon mari est capable d’épui­ser sa femme. Elle dit : Même une bonne épouse est suscep­tible de se trans­for­mer en sorcière ou en poivrote ou, pire, en bébé ou en inva­lide, afin de tenir son très bon mari à l’écart de son lit.

Éducation sexuelle de la jeune novice dans un voyage en train

« Et même si je suis sûr, pour­sui­vit-elle, qu’un petit bébé bonne sœur ne connaît rien à ces choses-là, je peux vous affir­mer qu’on a jamais vu un homme avec un pénis aussi minus­cule. » Elle bran­dit son petit doigt pâle. L’ongle, la chair même se termi­naient en une pointe ourlée de crasse. Puis la femme fourra le doigt dans sa bouche et referma les lèvres dessus. Elle écar­quilla les yeux comme sous le coup de la surprise. Lorsque elle ressor­tit son doigt, il était humide et taché de rouge à lèvres à sa base. Ensuite elle posa sa main, aux doigts repliés dans sa paume sur ses larges cuisses et remua son petit doigt humide contre le tissu noir de sa jupe. » Vous imagi­nez, dit-elle avec désin­vol­ture, une fille de ma taille passant sa vie à chevau­cher un truc de cette taille là ? » Sally détourna les yeux, le visage brûlant.

J’aime bien cette description d’une dispute familiale

Ainsi s’acheva la dispute. Ils étaient tous les deux tout rouge. Ils se passèrent tous les deux la langue sur les lèvres, satis­faits, pour lécher les postillons des mots qu’ils venaient de crier. Les disputes de leurs parents, nous raconta notre père, écla­taient soudai­ne­ment, comme une bagarre de rue, puis se termi­naient tout aussi vite. La paix redes­cen­dait. Ça ressem­blait au bonheur.
Leurs six enfants en vinrent à comprendre qu’on pouvait trou­ver une certaine satis­fac­tion à faire enra­ger un être aimé

14 Thoughts on “La neuvième heure – Alice McDERMOTT

  1. Je l’avais noté sans doute grâce à Domi­nique, mais ne l’ai pas encore lu, ni rien d’autre d’Alice McDer­mott, (sauf une courte nouvelle) il me semble pour­tant que cela devrait me plaire.

  2. keisha on 12 avril 2021 at 09:00 said:

    Pas trop tentée ceci étant… Mais j’aime bien tes évolu­tions au cours de la lecture.

    • Et il faut dire aussi que tu ne manques pas de lectures. Il vaut la peine que l’on s’y attarde car il décrit bien une époque à New York.

  3. je ris en te lisant car ma vitesse de réac­tion est à peu près égale à la mienne

    un livre qui comme toi m’a beau­coup plu
    et comme tu le dis c’est un bel hommage aux femmes

  4. pareil, je l’avais notée mais ton bémol (trop long ?) me rebute encore pour­tant le sujet est vrai­ment inté­res­sant, mais contente de le voir en poche, je vais en bouqui­ne­rie cet après-midi, du coup…

  5. Je crois que c’est celui-là que j’ai dans ma PAL. Il faut que je vérifie.

  6. Effec­ti­ve­ment ce roman peut être très inté­res­sant à divers points de vue. Je note, aler­tée par ton bémol tout de même.

  7. Bonjour Luocine,
    J’ai aimé ce roman sans que cela soit un coup de foudre. J’ai trouvé le roman un peu lent. Bonne fin d’après-midi.

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