Category Archives: France

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Sans mon club, je ne serai certai­ne­ment pas allée vers ce livre, et je ne suis certai­ne­ment pas la personne qui convient au projet de ce roman. Plusieurs choses me sont tota­le­ment étran­gères, le manque de réalisme dans le projet de vie en autar­cie : les bambous qui poussent en une semaine, la femme qui abat vingt pins dans sa jour­née, le pota­ger qui pousse en quinze jours … et puis cette commu­nion avec la nature à laquelle je n’adhère pas non plus, et la poésie qui n’est pas celle qui me touche ! Il reste quoi ? des textes sur l’escalades assez répé­ti­tifs qui au début m’ont enchan­tée et puis lassée. Est-ce que je rejette tout ? Non, et surtout pas les réflexions de cette auteure sur le sens de la vie que je trouve très perti­nentes, elle possède aussi un sens de la tension roma­nesque : on se demande qui est cette nonne qui vit en recluse, elle aussi, dans cette montagne. J’ai, égale­ment, été séduite par certaines évoca­tions de la nature, par exemple, quand celle-ci devint apoca­lyp­tique, comme cet orage qui « déplace les montagnes ». Bref je ne sais ni clas­ser ni défi­nir ce roman qui certai­ne­ment doit autant séduire que déplaire. Je me situe à mi chemin : j’ai aimé certaines descrip­tions et certaines réflexions, mais pas accro­ché au récit lui-même .

Citations

But de l’expérience

Je dois savoir si la détresse est une situa­tion, un état du corps ou un état d’esprit.
On peut être accro­ché à une paroi à trois mille quatre cents mètres d’altitude en plein orage nocturne sans être en détresse. On peut aussi sous le même orage nocturne se sentir au chaud au fond de son lit au cœur de la détresse. On peut avoir soif, être fati­gué, blessé sans être en détresse.
Il suffit de savoir que la bois­son, la nour­ri­ture, le repos, le secours sont à portée de main. Qu’on peut les atteint. Plutôt faci­le­ment.
L’effort n’est pas la détresse mais il est souvent lié.
Il suffit d’alimenter un alpi­niste coincé depuis deux jours sur une vire sans eau ni nour­ri­ture à la limite de l’hypothermie pour que dispa­raisse la détresse.
Le corps recouvre ses forces, l’esprit reprend courage, l’environnement n’est plus un obstacle. Ni un cercueil, ni une menace.
De la même façon, il suffi­rait de le dépla­cer (le descente de la vire en héli­co­ptère) pour que dispa­raisse la détresse. Bien avant qu’il soit réhy­draté et nourri.
Comme il suffira d’une parole capable de chan­ger ses repré­sen­ta­tions mentales -du passé, du présent, de l’avenir immé­diat, de sa place dans le monde- pour que dispa­raisse la détresse.
La seule limite est la mort.

De l’utilité de la grammaire

Le regret engendre la détresse. » Je n’aurais pas dû » est le début et le fond de la détresse. Le condi­tion­nel tout entier, ce temps révolu qui n’est même pas le passé est le fonde­ment et peut-être le créa­teur de la détresse. L’occasion qu’elle s’installe.
Faudrait voir ce que cette forme gram­ma­ti­cale entre­tient comme rela­tion avec la culpa­bi­lité et comment. Un mode verbal peut affec­ter la produc­tion de gluco­cor­ti­coïdes. Et jouer sur notre humeur.
Le condi­tion­nel intro­duit une illu­sion d’avenir à l’intérieur du passé. Il ouvre une brèche, un éven­tail de fantômes dans la néces­sité des faits irré­ver­sibles, qui ont déjà eu lieu. Il n’y aurait pas de détresse sans le condi­tion­nel. La fin, l’épuisement, la douleur et la mort si ça se trouve, mais pas de détresse.
Ou je me trompe ?

Les bambous

(pourquoi sans « s » dans son texte)
Un bosquet de bambou est une armée inva­sive. Immo­bile, un bosquet de bambou ne fait que strier l’espace, diffrac­ter la lumière et les moindre souffles du vent. C’est une armée calme, obsti­née, une assem­blée d’esthètes dont la présence change la lune en lanterne et l’envoie flot­ter parmi les cailloux. On est chez soi dans un bosquet de bambou, sous protec­tion, camou­flé, accueilli. Le chant des oiseaux dans un bosquet de bambou remplace les musique à corde. Assis près de l’eau dans un bosquet de bambou, buvant et fumant, on célèbre les trois arts avec les sept sages, poésie, calli­gra­phie, et musique. C’est une bonne compa­gnie.

Des détails qui m’énervent comment abattre 20 arbres en quelques heures ?

C’est alors que j’ai abattu les 20 pins dont j’avais besoin, et que mon proto­cole de coupe est devenu si coulant à mesure que j’abattais que j’inspirais , que j » expi­rais, qu’il fallut le cri de sorcière d’une effraie pour me sortir de l’action. Avec un bon fris­son. La nuit n’était pas tout à fait tombée , ce qui me parut inso­lite. Sans le vouloir, j’ai repensé à la main de rapace que j’avais vu sortir d’un tas de laine sombre, et j’ai eu un second fris­son. J’ai rassem­blé mes troncs et j’ai commencé de les tirer vers le jardin. Les deux derniers, je les ai laissé retom­ber avec un vrai soula­ge­ment. Je suis allé ranger la hache dans le module du jardi­nage avant de remon­ter, et lorsque j’ai vu la couver­ture qui avait servi à proté­ger mes semis je me suis rendu compte que j’étais debout depuis plus de 34 heures et je me suis ravi­sée. 

L humeur et le mauvais temps

Je dois sortir de l’influence du climat. Le moindre rayon de soleil est une joie pour tout, l’esprit, la peau, les cheveux, les boyaux, les vête­ments, les casse­roles. Dès que remonte ou retombe le brouillard, mon humeur s’alourdit. Ce n’est pas souhai­table. Je le subit. Je n’arrive pas à admettre ce rapport entre les nuées, les météores, le ciel bas et bouché et le niveau de mon éner­gie. Mon plafond interne se règle de lui-même sur la hauteur, la quan­tité et la qualité de l’atmosphère exté­rieur. Je le supporte mal.

Une réflexion intéressante

Les pompiers, les secou­riste, les méde­cins, les chamans qui nous portent secours sont et doivent être des étran­gers. Cela figure dans le serment d’Hippocrate : ne pas soigner ses proches. Parce que c’est dange­reux pour les deux parties (…)
le type abso­lu­ment à bout de force , blessé , déshy­draté , exsangue , choqué , au bord du délire d’épuisement ne peut être secouru que par un étran­ger. Son ami, son second de cordée, devient dans ces circons­tances un étran­ger , le seul lien qui l’on est alors celui du soutien. Le plus archaïque, le plus ancien, le plus invo­lon­taire des liens ? Le plus neutre. Aussi neutre et aussi opaque que les mouve­ments des organes et la forma­tion du fœtus.
Si l’ami ne s’oublie pas comme tel, ne s’abstrait pas de sa rela­tion envers le blessé, son soutien sera brouillé, vrai­sem­bla­ble­ment inef­fi­cace. Si le blessé rappelle son amitié à celui qui le secourt, il l’empêche. La tech­nique du soin, quelle qu’elle soit, inter­dit toute rela­tion person­nelle. Elle permet aux deux personnes de s’en garder, de passer sur un autre plan, indif­fé­rent, désaf­fecté, urgent. La vie ne peut être sauve­gar­der que par une volonté et un enchaî­ne­ment de faits aussi imper­son­nels que ceux qui l’ont fait appa­raître

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Après « la Frac­tale des Ravio­lis » et « la Variante chilienne » voici « Habe­mus Pira­tam », et je sais que les puristes vont me repro­cher d’avoir oublié « La baleine Thébaïde » mais je la retrou­ve­rai bien un jour cette baleine. Ma photo dit mon angoisse : par quel câble pour­rait passer le célèbre hacker Alexan­der pour pira­ter mon ordi­na­teur et s’installer sur Luocine pour vanter des livres que je n’aurais même pas lus ? Je me joins à Dasola pour vous dire : « quel roman et que de dangers roman­cés ou pas court notre monde sur les diffé­rents « cloud » « dark-web » et autres faces cachées de sites à l’allure inof­fen­sive » . Comme l’auteur est Pierre Raufast , ne vous atten­dez pas à faire faci­le­ment la part entre le vrai du faux, et surtout ne faites pas trop confiance à vos recherches sur Inter­net , car le diable d’homme est capable de créer de fausses réfé­rences sur Google. Le plus impor­tant n’est pas là , lais­sez vous empor­ter par son imagi­na­tion sans limite et dites-vous bien que pour un hacker, rien n’est impos­sible, même pas deve­nir proprié­taire de la Sainte Chapelle … Et puis entre temps vous vous amuse­rez avec les histoires d’un petit village de montagne où on a failli se battre pour une histoire de petite culotte.

Bref un moment de lecture comme je les aime, jouis­sif , mais aussi un poil inquié­tant, pas tant pour l’acte de propriété de la Sainte Chapelle que pour la capa­cité de nuisance des malfai­sants sur le Net, comme ceux qui font que tous les jours, je supprime 15 à 20 commen­taires sur mon blog : pour des place­ments finan­cier, des médi­ca­ments moins chers et aussi effi­caces que ceux que vous trou­ve­rez en phar­ma­cie, pour des substi­tut du viagra mille fois plus puis­sants, pour des images porno­gra­phiques de femmes ou d’hommes, pour des rencontres « hot » avec des parte­naires de votre choix. Bref des pollueurs qui ne sont que des robots mais qui ne m’amusent pas telle­ment. Alors que, le roman de Pierre Raufast m’a lui, beau­coup amusé. Et la morale est prati­que­ment sauve , enfin presque ! vous juge­rez par vous même.

Citations

Est ce vrai ?

De fil en aiguille, il repensa à ce décret de Nico­lae Ceau­sescu, inter­di­sant la pratique du Scrabble car « trop intel­lec­tuel et subver­sif ». Et s’il avait eu raison ?

J’aime l’humour de cet auteur :

Le prêtre se passa la main sur le visage. Il n’était ici que depuis deux ans, mais connais­sait déjà tous les vices de ses petits vieux -les seuls à venir se confes­ser chaque vendredi dès sept heures du matin.
Cela ne volait pas très haut : des cerises chapar­dées dans un verger, un home se soula­geant régu­liè­re­ment dans le puits d’un voisin pour perpé­tuer la vengeance de son père et une rixe datant de 1923, quelques lettres anonymes dénon­çant un pain trop cuit ou des cadavres de bouteilles mal triées dans le local poubelle.
Des crimes ordi­naires dans ce village de trois mille habi­tants, perché en haut de la vallée de Chan­te­brie.

Les commérages

Fran­cis remar­qua que la vieille avait posé ses sacs de courses à terre et s’était instal­lée dans sa verti­ca­lité, ce qui augu­rait une bonne demi-heure de bavar­dages oiseux

Les joies des hackers

Une fois dans le réseau d’entreprise, je ciblai la machine de produc­tion qui contrô­lait les énormes trans­for­ma­teurs centraux. De la belle machine, un logi­ciel très performant…Mais qui datait de 1993. Autant dire une anti­quité, dans notre métier. Cette version d’Unix ressem­blait à un gruyère suisse. Je n’avais que l’embarras du choix pour deve­nir « root » et maître du monde.
Les infor­ma­ti­ciens de cette entre­prise avaient toute­fois bien fait les choses. Conscients des risques de ce système obso­lète et de la gravité des enjeux, ils l’avaient isolé derrière un pare-feu. Un peu comme le portier d’une boîte de nuit qui contrôle qui rentre et qui sort.
Pour admi­nis­trer ce pare-feu, ces génies avaient créé des comptes avec des mots de passe sans doute long comme le bras. Mais ils avaient oublié d’effacer les comptes par défaut instal­lée par le construc­teur.
Utili­sa­teur :admin. Mot de passe ; admin.
J’adore mon boulot. C’est comme faire le tour d’une maison cade­nas­sée et y trou­ver une fenêtre ouverte par mégarde. Jubi­la­toire.

Tout se pirate .….

Pira­ter un ordi­na­teur « air gap », c’est à dire décon­necté d’un réseau, est le Graal de tout hacker.

Tactiques de pirates informatiques

Voilà comment on pénètre un Fort Knox infor­ma­tique : en prenant tout son temps , en avan­çant douce­ment mais sûre­ment , en passant par le fiston et sa peur de déce­voir papa . Ici , comme ailleurs, les points faibles sont souvent humains. Il suffit d’exploiter une des émotions primaires : la peur, la colère, l’amour ou la tris­tesse.

Lu dans le cadre du Club de Lecture de la média­thèque de Dinard

Quel livre ! Bravo Alexandre Duyck vous avez su de nouveau m’intéresser, je devrais dire, me passion­ner pour la guerre 1418. Encore ce sujet, peut-on dire , oui mais ce roman donnera un éclai­rage que je crois indis­pen­sable à une bonne compré­hen­sion de cette guerre. Augus­tin Trébu­chon est déclaré mort le 10 novembre 1918, c’est écrit sur le monu­ment au morts mais c’est un mensonge ! Il est mort en réalité le 11 novembre 1918. L’auteur retrace le parcours de ce berger de l’Ariège qui a choisi de partir à la guerre alors qu’orphelin, il aurait pu être dispensé en tant que soutien de famille. Nous revi­vons avec lui, l’enthousiasme des premiers jours de 1914. L’auteur remarque que les plus enra­gés à vouloir tuer les boches sont des gens qui ne la feront pas, cette guerre, mais qui se croient obli­gés de dire, plus fort que tout le monde, combien ils auraient aimé la faire ! Puis viennent les combats, l’horreur que nous connais­sons si bien, mais aussi l’évocation de la dure condi­tion de berger qui n’est pas étran­gère à l’engagement d’Augustin . Berger en Ariège, c’est être le plus pauvre des paysans, et le moins consi­déré des hommes. Au point où, Augus­tin n’ose même pas abor­der la fille qu’il aime ; bien sûr, il aime la faire danser au son de l’accordéon le soir où il y a bal au village, mais ce n’est pas tout à fait suffi­sant. La vie d » Augus­tin est donc remplie par sa connais­sance des animaux, ces moutons et les animaux sauvages de la montagne, ainsi qu’une percep­tion très fine de la nature. Ce savoir, si peu valo­risé dans son village, va se révé­ler un précieux atout pour résis­ter aux quatre longues années de guerre, jusqu’au 11 novembre 1918, où il attend avec toute sa compa­gnie la dernière sonne­rie de clai­ron qui va signi­fier que l’armistice est signée, elle l’est d’ailleurs depuis quelques heures. Il rêve à ce qu’il va faire , et surtout à l’Argentine où il a prévu de s’exiler. Cette attente est bien longue et l’auteur rend parfai­te­ment l’ambiance de ces derniers instants.

Hélas un gradé , un de ceux que détestent Augus­tin lui demande d’aller porter de toute urgence un message de la plus haute impor­tance aux troupes postées à l’avant de leur ligne. Il est 1o heures 45, dans un quart d’heure le clai­ron doit sonner, mais l’urgence du message et l » imbé­cil­lité du gradé ne souffrent d’aucun retard , Augus­tin tombera sous une balle enne­mie avec dans sa poche ce message :

« Rendez-vous à Dom-le-Mesnil pour la soupe à 11h30 »

Citations

Les chefs

Les chefs qui jouent les gentils qui m’appellent « mon petit : alors que j’ai quarante ans, qui demande de mes nouvelles et moi comme un con, je leur réponds mais à peine ai-je commencé à parler, il regarde déjà ailleurs, je me plains de mes pieds, ils répondent : » Parfait, c’est très bien conti­nue comme ça mon petit », ces chefs-là sont tous des faux-culs, des lâches qui n’assument pas d’être des chefs mais qui, dans le dos des petits sont pires encore que les autres parce qu’à la fin ils trahissent toujours la confiance.

Les rapports des hommes entre eux

C’est notre côté cul-terreux, disaient les Pari­siens, les pires de tous, les Lyon­nais sont pas mal non plus mais les Pari­siens restaient les pires, si certains de tout savoir, les pires des pires étant les insti­tu­teurs pari­siens deve­nus lieu­te­nant et qui nous parlaient comme à des demeu­rés, à des gosses, à leurs élèves, à croire qu’ils n’ont eu que des dégé­né­rés dans leur école, les instits pari­gots, faudraient les livrer en masse au boches, en cadeau, faites-en ce que vous voulez, montrez leur du pays mais par pitié, ne nous les rendez pas ou alors mort, et encore. Les insti­tu­teurs et la science infuse, comme ils disent, la haine du patois, leur beau Fran­çais dont ils usent comme d’une arme pour mieux t’humilier, te démon­trer leur supé­rio­rité, ils emploient des verbes, des temps de conju­gai­son dont tu n’as jamais soup­çonné l’existence ni deviné l’utilité mais il en abuse, ils en jouissent, ils te parlent d’écrivains célèbres dont tu ignores jusqu’au nom, nous des frus­trés qui te refusent le droit de moins bien parler qu’eux, qui te jugent parce que tu en sais mille fois moins qu’eux et qui sont inca­pables de se débrouiller sans une carte

Les humiliations des gradés

Il me répète ce que je sais déjà, dans moins de 30 minutes la guerre va s’achever, nous avons gagné, les boches ont signé l’accord, on va tous pouvoir rentrer chez nous : » Moui dans ma belle maison pour y baiser maman », qu’il dit » Toi dans ton trou à rat de bouseux de Lozé­rien ». Ne pas réagir, ne pas lais­ser appa­raître la moindre émotion, Pons m’a expli­qué comment faire comme si de rien n’était. Comme j’ai peur de le regar­der dans les yeux, j’applique la méthode que m’a expli­qué un copain, fixer des poils entre les deux sour­cils, on fait croire à l’autre qu’on le regarde droit dans les yeux mais en fait on ne fait que comp­ter ses poils entre les sour­cils.
Des gars sont morts de froid dans les tran­chées, des tas de gars, c’est quand même fin de mourir de froid la guerre. Moi je ne m’en suis jamais plaint. Mais je ne suis jamais endormi les fois où j’ai compris qu’il valait mieux ne pas. Un jour j’ai entendu un jeune sous-lieu­te­nant se vanter :«Les poilus ont de la paille, moi un lit ». C’est la première fois depuis le début de la guerre, je crois, où j’ai vrai­ment eu envie de tuer quelqu’un.

Lu dans le cadre du Club de Lecture de la média­thèque de Dinard

Si vous voulez vous faire une idée exacte du trafic de l’ivoire entre l’Afrique et l’Asie ne ratez pas ce roman. L’évocation des paysages afri­cains, m’ont entraî­née vers un ailleurs qui me sortait agréa­ble­ment de la grisaille bretonne. Mais bien loin des notes exotiques habi­tuelles, nous sommes face à la réalité afri­caines : cette jeune Anglaise Erin, veut abso­lu­ment arrê­ter le trafic de l’ivoire qui tue les éléphants afri­cains. Oui mais, qui est-elle pour empê­cher des hommes pauvres de vivre de ce qui leur rapporte un peu d’argent ? Que peut-elle contre les corrom­pus à qui ce trafic rapporte tant ? Et que faire face aux tradi­tions qui pensent que les cornes des rhino­cé­ros sont plus effi­caces que le viagra ?

Est-ce un combat perdu d’avance ? En tout cas, la lutte semble telle­ment inégale, d’autant plus que, même si le trafic s’arrêtait, l’inexorable progrès et l’accroissement de la popu­la­tion afri­caine met en grand péril la faune sauvage.
Tous les aspects sont bien trai­tés dans le roman, ce qui rend la lecture un peu labo­rieuse parfois, mais on ne peut pas repro­cher à l’auteur d’être trop sérieux.

L’intrigue est bien construite, Erin a décidé de tracer les défenses d’éléphant pour frap­per un grand coup contre la contre­bande d’ivoire, elle sera aidée par un ranger qui connaît bien les habi­tudes des bracon­niers qu’il a été lui-même autre­fois et un membre du gouver­ne­ment du Bost­wana, cela nous permet un tableau assez complet de la popu­la­tion afri­caine impli­quée dans ou contre le trafic de l’ivoire.

Je me demande toujours comment nous, les Euro­péens, nous pouvons donner des leçons à l’Afrique, nous qui avons éradi­qué tous, ou presque tous, les animaux sauvages qui peuplaient nos régions.

Citations

Trafic en Afrique

Ces dernières années, aux abords du célèbre parc, on est deux à trois rhino par jour. Leur corne, bien qu’elle soit un simple bout de kéra­tine, restait l’appendice animal le plus cher et beau­coup essayaient de contour­ner la loi qui en avait inter­dit le commerce.

Le pourquoi des trafics

Tant que l’homme pense que ses faiblesses peuvent être compen­sées par la bile, du foie, des pattes, des griffes, qui lui suffit de consom­mer ou d’accumuler des parties animales pour guérir ou pour exis­ter, tant que les pays consom­ma­teur de corne, d’ivoire, d’écaille et autres produits issus de la faune sauvage ne décide pas d’interdire ces pratiques et de les condam­ner, le bracon­nage pros­pé­rera toujours plus.

Rupture de milieu

C’est vrai que mon fils est quelqu’un d’important main­te­nant qu’il travaille pour le minis­tère. Si impor­tant qu’il ne peux plus dormir chez sa propre mère.

Culpabilité

Il y a quelques mois, il lui avait proposé de s’installer à Gabo­rone, il lui loue­rait un petit appar­te­ment, mettrait son père dans une clinique, mais ça ne s’était pas fait, elle ne lais­se­rait jamais ses frères seuls, et Serese n’avait pas beau­coup insisté. Autour de lui, au minis­tère, on avait connu des écoles privées, on avait voyagé, lui n’était allé qu’en Afrique du Sud, il avait étudié un an à l’université de Johan­nes­burg. On lui avait appris à penser petit, il s’en était excusé avant de comprendre que le chan­ge­ment devait venir de lui, qu’il n’y avait personne d’autre à tenir pour respon­sable de ses faiblesses, même si ce n’était pas si simple.

La Chine et le commerce illégal de l’ivoire

Chaque année, le gouver­ne­ment chinois injec­tait cinq tonnes d’Ivoire sur le marché inté­rieur légal, ivoire qui était répar­tie entre les diffé­rents atelier de sculp­ture du pays. Cinq tonnes, un chiffre déri­soire. S’approvisionner par la seule voie auto­risé était impos­sible. Des centaines de tonnes d’Ivoire entrait illé­ga­le­ment dans le pays. Il se murmu­rait que le gouver­ne­ment comp­tait d’ici deux ans inter­dire le commerce légal et fermer le marché, les atelier de sculp­ture, mais ces ateliers n’étaient qu’une vitrine, la majo­rité des tran­sac­tions étaient illi­cites, se passaient de certi­fi­cats d’authenticité. Les groupes qui tenaient ce marché tenaient aussi des poli­ciers, des hommes poli­tiques, le réseau était vaste, complexe, Yang n’en n’était qu’une infime partie. Il avait fallu des années pour qu’elle se construise son propre réseau, trouve des sources fiables d’approvisionnement, mais si son rôle était essen­tiel, sa personne ne l’était pas, toujours, il y aurait une autre Yang.
Ces groupes avaient des tueurs, mettaient des têtes à prix, combien de victimes de leur volonté de s’enrichir. À la sortie d’un avion, là où on se sent en sécu­rité, près d’une grande ville, dans un quar­tier huppé, des balles qui se perdent, qui se logent dans le corps de cet homme qui dispa­raît avec son combat, lais­sant un enfant à qui il sera dur de racon­ter la véri­table histoire. Dans certains ateliers de Pékin, les défenses sculp­tées étaient affi­chées a plus de 350000 dollars.

L’avenir de la faune sauvage

Si Erin était un éléphant, elle verrait aussi les forêts deve­nir des fermes, elle verrait des routes coupées en deux son habi­tat natu­rel, des barrières élec­tri­fiées sur le chemin de ses migra­tions, elle verrait l’être humain rogner toujours plus sur les terres sauvages pour déve­lop­per l’agriculture, conqué­rir chaque jour du terrain, elle serait empri­son­née dans un monde plus petit chaque année, ce qui était vaste ne serai plus que grand, elle pour­rait aussi éprou­ver la soif et boire des litres d’une eau conte­nant du sodium de cyanure dilué, elle pour­rait être prise de convul­sions, sentir son cœur ralen­tir, sa respi­ra­tion s’alourdir, elle pour­rait s’effondrer sur le sol, entendre des coups de fusil, être chas­sée pour la simple posses­sion de son ivoire, peser plus de six tonnes et deve­nir un brace­let, si elle faisait partie de ce groupe, elle pense­rais sans cesse à l’homme, il l’obséderait, elle saurait recon­naître ses inten­tions à la simple into­na­tion de sa voix et adap­te­rait son compor­te­ment en consé­quence, elle pour­rait être aussi victime de la folie du diver­tis­se­ment et être captu­rée vivante par des hommes de l’agence de la vie sauvage zimbabwéenne pour le profit de zoo qui naissent à Hangz­hou ou à Shan­ghai, elle pour­rait finir dans un parc clos, derrière une vitre, elle pour­rait être une mémoire perdue, oui, si elle était l’un d’entre eux, elle serait en danger, une menace perpé­tuelle comme elle ne le sera jamais en temps qu’Erin.

Lu dans le cadre du Club de Lecture de la média­thèque de Dinard

Un roman magique, soutenu par une écri­ture entre poésie et fantai­sie, on se laisse bercer par la déam­bu­la­tion des chats à travers le quar­tier de Mont­martre et on suit la person­na­lité de cette superbe afri­caine Masseïda et du peintre Théo­phile Alexandre Stein­len. Dont tout le monde connaît, au moins, les affiches.

mais peut être, moins ses litho­gra­phies sur le peuple de Paris

Époque terrible, où la pauvreté pouvait conduire à la misère et à la mort. Mais une époque, aussi, où le bouillon­ne­ment de vie permet­tait à toute une faune de vivre surtout à Mont­martre qui est alors une zone entre ville et campagne. Le lecteur recon­naît au passage des figures célèbres et des lieux qui main­te­nant sont telle­ment poli­cés : on ne s’encanaille plus à Mont­martre et on ne cultive plus beau­coup non plus, c’est devenu un haut lieu touris­tique et Masseïda se senti­rait moins seule, les couleurs de peaux se mélangent certai­ne­ment plus qu’à cette époque, et la misère est plus cachée et plus éloi­gnée de la butte. Cet auteur a réussi son pari : faire revivre un lieu et une époque à travers les œuvres des artiste du temps. Une petite décep­tion : les derniers chapitres, le roman ne se termine pas ; mais cela ne m’empêche pas d’être un très beau roman dont le style m’a enchan­tée.

Citations

Joli début

La Butte en ce temps là, parais­sait une montagne. La poésie et la tuber­cu­lose y régnaient à parts égales.

Une soirée, au Lapin Agile

C’est Anatole Deibler, le bour­reau de Paris, que la complainte de Masseïda avait replongé dans les affres du deuil. Lorsque les pupilles du bour­reau balayèrent la salle et accro­chèrent le regard du maque­reau, ce dernier, instinc­ti­ve­ment, se gratta la nuque. Près de l’âtre deux filles outra­geu­se­ment maquillées, atti­fées de rubans et de bijoux en toc, se tenaient par l’épaule, un verre de cidre à la main, et lui adres­saient des œillades de conni­vence.

Le public du lapin agile on reconnaît Apollinaire et Picasso

Un préfet mélo­mane, un poète au coup de buffle, un peintre aux prunelles félines, un anar­chiste violo­neux, un maque­reau pati­bu­laire et deux catins en goguette, tel était le public de choix que Masseïda avait conquis le temps d’une chan­son.

La peinture

Les plus beaux nus sont déses­pé­rés.
Qui déjà, disait ce genre de chose… Forcé­ment un peintre, quelqu’un qui avait souf­fert mille morts devant le cheva­let.
Lui appa­rut alors une figure aux traits disgra­cieux, qui semblait lui adres­ser un sourire gogue­nard, par-delà le temps. Toulouse. Ce vilain nabot de Lautrec. Son meilleur ami. L’artiste qu’il avait le plus admiré et auprès duquel il avait le plus appris. C’était bien Lautrec qui avait dit, avec son accent impayable des bords de la Garonne, le déses­poir qu’il fallait entre­te­nir en soi pour peindre la chair nue. Il savait de quoi il causait, le bougre, lui qui passait des sanglots aux éclats de rire, le temps d’un vermouth :
les plus beaux nus sont déses­pé­rés.

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Lu dans le cadre du Club de Lecture de la média­thèque de Dinard

Un livre éton­nant loin de beau­coup d’idées précon­çues auxquelles on pour­rait faci­le­ment penser, puisque cette écri­vaine a choisi de mettre le drame dont elle a été victime au cœur du récit et pour­tant il n’y a ni voyeu­risme ni détails sensa­tion­nels donc raco­leurs dans ce roman. D’abord, c’est très bien écrit, j’ai lu le souffle court ce récit ou deux êtres vont finir par se rencon­trer, l’une est écri­vaine, l’autre est l’assassin de sa mère. Elle se sert de tout son talent pour fouiller la conscience de cet homme, elle le suppose après ses années de prison devenu jardi­nier à Nogent Rotrou. C’est le person­nage prin­ci­pal du roman, que pense-t-il aujourd’hui de l’horreur de son geste ? Est-ce que sa conscience le tour­mente ? Ou arrive-t-il à oublier complè­te­ment en vivant le quoti­dien le plus inten­sé­ment possible ? Cela nous vaut de très beaux passages sur le travail des jardi­niers d’une petite ville et une approche réaliste de la vie en province. Et puis il y a la deuxième voix, celle de l’écrivaine qui explique au lecteur qu’elle se donne le droit d’inventer une conscience et une person­na­lité à celui qui vit quelque part sur terre avec le souve­nir de ce qu’il a fait. Il n’y a pas de rancœurs dans ce roman, sauf une et elle est forte, il existe un repor­tage qui avait été fait à l’époque sur l’assassin de sa mère. Et les jour­na­listes avaient construit une théo­rie sur l’homosexualité de l’assassin et en avait fait une sorte de victime de la misère sexuelle. Cela, elle le trouve très injuste et décrit très bien la façon dont les jour­na­liste de télé­vi­sion font accou­cher les gens de propos auxquels ils n’avaient même pas penser. La force du roman, c’est la montée dans l’intensité de la rencontre de ces deux êtres, on est vrai­ment saisi par ce roman. Je pense que l’écriture aura permis à cette auteure de regar­der en face tout ce qui était enfoui au plus profond d’elle même. Quand on sait que cette femme a, aussi, dû vivre la mort tragique de sa fille, le lecteur espère très fort que l’écriture permet de survivre aux plus terribles des souf­frances quand on a ce talent : celui d’être écri­vaine et à mon goût une excel­lente écri­vaine.

Citations

La façon d’interroger dans les médias

Ce qu’ils voulaient entendre, ils te l’arrachaient de la bouche. Ils avaient une façon de t’interroger, de te poser les ques­tions en suggé­rant les réponses, d’orienter l’entretien, de mani­pu­ler ton discours, de t’amener là où t’avais pas prévu, avec des « Vous voulez donc dire que,» et des « On pour­rait donc en conclure que …» Et toi, t’es comme un con, tu sens que c’est pas exac­te­ment comme ça que tu penses, mais comme il faut pas lais­ser de blancs trop longs, à cause du ronron de la caméra qui tourne, tu dis » Oui oui, c’est ça » sans trop réflé­chir, et ton destin est changé. 

Portraits de deux paumés style SDF

Gilbert et moi restions collés l’un à l’autre comme un naufragé à son rondin, tous les deux étran­ge­ment oppres­sés, comme si le déla­bre­ment de nos vies se lisait sur nos visages, comme si l’odeur de défaite qui émanait de nos parkas défraî­chis dres­sait un cordon sani­taire autour de nous.

La culture en prison

Les seules fois de ma vie où j’ai vu des spec­tacles, c’était en taule. Les premières années c’était vrai­ment une fête, un truc raris­sime. On était tous volon­taires pour aména­ger le réfec­toire, pous­ser les tables et les chaises, accro­cher aux fenêtres de vieilles couver­tures pour faire un semblant d’obscurité. Et puis au milieu des années 90 c’est devenu monnaie courante, un truc banal. Toutes les semaines un nouveau pack cultu­rel bien démago, session de rap, de slam ; impromp­tus théâ­traux, sur le racisme, les ravages de la drogue, l’injustice sociale et autres cala­mi­tés du monde moderne. Plus personne y allait, blasés on était… À la fin, c’était presque les concert de musique clas­sique qui finis­saient par avoir plus de succès. Moi, en bon fayot, j’ai assisté à tout, ça faisait des points, je me faisais bien voir, je multi­pliais les distinc­tions sur mon costume de bagnard. Conver­ties en année de remise de peine, ça faisait un beau pactole.

Vous connais­sez l’auteur des bandes dessi­nées, (Fabcaro) Zaï Zaï Zaï et de Et si l’amour c’était d’aimer vous devez faire connais­sance avec l’auteur de roman Fabrice Caro. Heu ! oui, c’est le même auteur et avec un humour toujours aussi fabu­leux. Lisez le premier chapitre et je suis certaine que vous ne pour­rez plus vous arrê­ter . Le sujet est simple, le père du narra­teur qui a certai­ne­ment quelques points communs avec l’auteur lui demande de faire un discours au mariage de sa sœur. Seule­ment voilà, lui il est tota­le­ment obnu­bilé par son télé­phone portable car il aime­rait tant que Sonia réponde à son SMS, et puis est-ce qu’il a vrai­ment bien fait de le lui en envoyer un ? et était-ce une bonne idée de mettre un point d’exclamation après bisous ? bref il n’a pas trop la tête à ce discours et cela nous vaut des scènes toutes plus drôles les unes que les autres sur la vie fami­liale . Un bon moment de détente, merci Monsieur Caro, vos livres me font tant de bien !

Citations

Très drôle

Isabelle appar­te­nait à cette géné­ra­tion d’étudiante qui voulait partir en Afrique, à cette époque c’était une fata­lité qui s’abattait sans préve­nir sur une certaine frange de la popu­la­tion fémi­nine, on y échap­pait pas, l’acné à douze ans, l’Afrique à dix neuf , elles attra­paient l’Afrique comme on attrape la vari­celle. On les voyait, du jour au lende­main, trans­fi­gu­rées, trans­mu­tées , déam­bu­ler vêtues de sarouels informes, le vête­ment le moins sexy qui soit, trans­for­mant le campus en immense course en sac.

Le narrateur doit faire un discours pour le mariage de sa sœur qui lui offre tous les ans des encyclopédies

Attends attends attends, je crois que tu n’as pas bien compris là, ton discours je ne vais pas le faire tu entends, je n’ai d’ordre à rece­voir de personne, tu crois qu’elle passe beau­coup de temps, elle, à se deman­der quel est le plus beau cadeau qu’elle pour­rait faire à son frère ? Tu les as lues mes ency­clo­pé­dies, Ludo­vic ? Tu as lu » les plus beaux sommets d’Europe » ? Tu as lu » Reptiles et batra­ciens » ? Tu as lu « Bébés du monde » ? Et je fixe, dépité, le gratin dauphi­nois, et je suis sûr qu’il existe quelque part, chez un quel­conque éditeur une ency­clo­pé­die sur le gratin dauphi­nois.

Chagrin d amour

D’ailleurs, il y a de moins en moins de soirées, on est jamais aussi seul que lorsqu’on se retrouve seul, le vide attire le vide. Un seul être vous manque et tous les autres prennent la fuite.

Envie de fugues

Quand j’avais treize ans, j’étais une vraie chipie, en constante rébel­lion, toujours à me friter avec mes parents au point d’être obnu­bi­lée du matin au soir par l’idée de fuguer, c’était devenu obses­sion­nel… Et chaque fois que j’étais sur le point de le faire, une chose, une seule chose m’en empê­chait , et sais-tu laquelle ? J’avais une trouille monstre que mes parents, pour la photo d’avis de recherche, en choi­sissent une sur laquelle j’étais moche. Imagi­ner qu’une photo mal choi­sie, une photo de moi avec un sourire forcé ou une coif­fure débile ou un énorme bouton sur le front, bref imagi­ner qu’une telle photo sera diffu­sée partout dans la région, voir dans le pays, me téta­ni­sait pour moi c’était la honte suprême… J’avais envi­sagé de lais­ser sur mon lit, avant de fuguer, un petit message d’adieu avec une photo minu­tieu­se­ment sélec­tion­née posée à côté, comme une dernière image que je leur aurais confiée, mais le risque qu’ils en choi­sissent une autre pour l’avis de recherche était trop grand… Voilà à quoi à quoi tient une grande déci­sion à treize ans…

Quelle traver­sée du 20° siècle et même du début du 21° ! Nous suivons les desti­nées des membres d’une famille bour­geoise pari­sienne bien ancrée dans les valeurs chré­tiennes et du patrio­tisme. Les hommes se donnent corps et âmes à leur voca­tion mili­taire ou autres et font des enfants à leurs femmes qui élèvent la nombreuse tribu. Tout le talent d’Alice Ferney, c’est de ne pas juger avec nos yeux d’aujourd’hui les enga­ge­ments d’hier. Elle rend cette famille très vivante et les person­na­li­tés des uns et des autres sont crédibles, on s’attache à ces hommes et ces femmes d’une autre époque et pour moi d’un autre monde. On comprend leur desti­née, et son but est atteint, on ne peut plus les juger avec nos menta­li­tés d’aujourd’hui. Je reste quand même un peu hési­tante sur les guerres colo­niales, certes ceux qui n’ont pas accepté la colo­ni­sa­tion ont utilisé des façon de faire peu recom­man­dables mais beau­coup en France n’acceptaient pas le colo­nia­lisme. Sans doute étaient-ils plus nombreux que ceux qui ont tout de suite compris que Pétain faisait fausse route. Mais peu importe ces détails, cette famille et tous ces membres ont captivé mon atten­tion (comme le prouvent les nombreux passages que j’ai reco­piés). Nous passons donc douce­ment d’une famille atta­chée aux valeurs roya­listes parce que le roi était chré­tien à une famille répu­bli­caine patriote. Les enfants se bous­culent dans des familles nombreuses et pour Alice Ferney c’est de ce nombre que vient une de leur force. On sent qu’elle a un faible que son lecteur partage volon­tiers pour le cancre de la tribu, Claude, qui fina­le­ment avait des talents cachés que le système scolaire n’avait pas su mettre en valeur. Ce roman a été, pour moi, un excellent moment de lecture, sauf les 50 dernières pages, qui sont répé­ti­tives et qui ne rajoutent rien au roman. On sent qu’il y a à la fois trop de person­nages et que l’auteur n’a plus grand chose à ajou­ter puisqu’elle n’a pas voulu faire entrer cette famille dans le 21° siècle. Cette époque où la réus­site des femmes ne se mesure plus au nombre de leurs enfants ni à la réus­site de ces derniers, mais plutôt à leur épanouis­se­ment qui passe aujourd’hui par une carrière et un rôle social en dehors de la famille.

Citations

Le café du mort

Jérôme Bour­geois n’était plus. Sa tasse pleine fumait encore et il ne la boirai pas. Peut-on boire le café d’un mort, si on le fait pense-t-on ce qu’on pense habi­tuel­le­ment d’un café ( il est froid, il est trop sucré, trop fort, il est bon) et si on ne le fait pas, que pense-t-on au moment de le jeter dans l’évier ? Je me le deman­de­rais en songeant à ce détail, parce que je connais cette éduca­tion qui inter­dit de gâcher et que la géné­ra­tion de Jérôme l’avait reçue. Mais non, pense­rais-je, dans l’instant où quelqu’un vient de mourir personne alors ne boit plus, le temps de la vie se suspend, le trépas acca­pare l’attention, l’aspire comme un trou noir la matière cosmique,et tout le café de ce jour funeste est jeté. 

Un beau portrait 

Jérôme fut réso­lu­ment fran­çais et provin­cial. Il ne fut pas méde­cin du monde, il fut méde­cin de son monde : il soigna les gens du coin. C’était peut-être moins glorieux, personne d’ailleurs ne lui remit de déco­ra­tion, mais ce fut bon pour ceux qui étaient là. Géné­ra­liste, Jérôme rece­vait tous ceux qui le deman­dait : les personnes âgées soli­taires et les nour­ris­sons avec leur mère, les enfants qui était à l’école avec « ceux du docteur » et venait se faire soigner en même temps que jouer chez lui, les ouvriers, les derniers agri­cul­teurs, les commer­çants, les notables. Il n’en n’avait jamais assez des gens, ils disaient oui je vous attends. Parfois on le payait en nature, un pain, une poule, un lapin. Clarisse embar­quait l’animal à la cuisine. Jérôme avait accepté le suivi médi­cal des déte­nus de la prison voisine. C’était le temps Michel Foucault mili­tait. Jérôme ne lisait pas le théo­ri­cien des châti­ments, il péné­trait dans la déten­tion. Pas un appel d’autrui qu’il n’entendît . Quand on se donne à dévo­rer aux autres, on n’a jamais le temps de s’inquiéter pour soi. Jérôme était une éner­gie en mouve­ment.

Les familles nombreuses 

Être dix, c’était avan­cer dans la vie comme une étrave avec derrière soi le tonnage d’une énorme famille. C’était une force inouïe, la force du nombre. C’était se présen­ter devant le père avec l’encouragement des autres, et s’agglutiner autour de la mère dans la chair des autres, et goûter à la table des autres. C’était ne se sentir jamais seul mais aussi être heureux quand par miracle on l’était, séparé soudain de l’essaim, dans un silence éblouis­sant auprès d’une mère dispo­nible. C’était exis­ter dans dix au lieu de n’être qu’en soi. C’était avoir grandi à la source de la vie, dans sa divi­sion cellu­laire, spec­ta­teur de l’apparition d’autrui. Je n’ai connu maman enceinte, remarque souvent Claude.

Tellement vrai

Ils seraient les repré­sen­tants d’une époque et d’un milieu typi­que­ment bour­geois, parisien,catholique,très « Action fran­çaise » comme on le dit main­te­nant, avec la sévé­rité de ceux qui viennent après et n’ont guère de mérite, puisqu’ils savent où mènent certaine idées et que l’Histoire a jugé. 

Henry Bourgeois né en 1895

À l’âge adulte, Henri fut toujours du côté de l’église plutôt que de celui de l’état. Il répé­tait ces préven­tions à qui voulait l’entendre : » En affaires il y a une personne à qui il ne faut pas faire confiance, c’est l’état ». Entre­pre­neur, chef de famille qui avait l » élan d’un chef de bande, Henri avait la haine de cette puis­sance chan­geante. Sa préfé­rence allait à un guide spiri­tuel plutôt que poli­tique. En En somme, laïcisé, le monstre froid ne l’intéressait plus.

Collaborer résister 

Le sens exacer­ber de la disci­pline et une chose concrète et la condi­tion sine qua none du métier mili­taire. Aucun Bour­geois ne l’ignorait. On ne tran­sige pas avec l’obéissance sauf si elle récla­mait des actes contraires à l’honneur. L’honneur était une grande valeur. Or à cette aune qu’est-ce que c’était qu’émigrer ? S’enfuir comme un malpropre ? Aban­don­ner le pays et le peuple dans un désastre ? Ainsi pensait Jean à l’âge de 19 ans. Mers-el-Kébir ne fit qu’aviver son amour pour la France, sa défiance de l’Angleterre, sa confiance dans la légi­ti­mité de Vichy. Il est possible de le comprendre si l’on parvient à ne pas lire juillet 1940 à la lumière d’août 1945.

Le sport

Le sport n’était pas encore une pratique répan­due chez les Bour­geois. On appré­ciait pas tout ce qui allait avec : les tenues décon­trac­tées, la sueur, les vestiaires collec­tifs et la promis­cuité. La préfé­rence était donnée aux rites sacrés ou anciens, comme la messe, le déjeu­ner domi­ni­cal et les partie de campagne à Saint-Martin. On y restait entre soi, dans une société choi­sie et connue, alors que les asso­cia­tions spor­tives mêlaient des popu­la­tions hété­ro­gène. En un mot, le sport c’était popu­laire. C’était le Tour de France. C’était plouc ! C’était rustre. Cette opinion effa­rou­chée c’était évidem­ment formée en vase clos et à distance .

Portrait et révélation d’une personnalité 

Claude accom­pa­gnait le président partout. Il était ses yeux. Il lui décri­vait tout ce qu’il voyait, ce qui est aussi une manière d’accroître sa propre atten­tion. 
- Dites-moi un peu plus sur ses déchets, deman­dait le président. 
Et Claude décri­vait les déchets. Au fond et sans le savoir, il pratique et le diffi­cile exer­cice qu’on appelle en grec « ekphra­sis ». Quoi de plus forma­teur pour apprendre à regar­der, à connaître et à expri­mer ? Claude trouva en lui quelque chose qu’il igno­rait, le talent.
Chez le président, il trouva l’expérience. Un jour, dans l’avion pour Casa­blanca, Claude lui lisait le jour­nal. Quels sont les titres aujourd’hui ? deman­dait Jean Émile Gugen­heim. Puis informé de tout : lisez moi tel et tel l’article. Un entre­fi­let ce jour-là racon­ter comment un fonc­tion­naire soudoyé pour l’obtention d’un contrat avait rendu l’argent. Le jour­na­liste vantait l’honnêteté et se réjouis­sait de sa persis­tance. Claude fit de même. Jean Émile Guggen­heim s’amusa de ses naïve­tés.
- Pour­quoi riez-vous ? demanda Claude
- Il n’y avait pas assez dans l’enveloppe !
. Le président connais­sait la nature humaine. Il n’en conce­vait ni déso­la­tion, ni épou­vante, mais compo­sait , et parfois il se diver­tis­sait de ce qu’elle fût si immuable et prévi­sible.

lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Un livre éton­nant, raconté à travers le regard d’un enfant de 12 ans qui vit dans une famille de sur-doués alors que lui ne l’est pas. Son père meurt et les rôles dans la famille, vont peu à peu chan­ger. Isidore assez insi­gni­fiant, au moins aux yeux de ses frères et sœurs qui cumulent les succès scolaires va deve­nir un person­nage central, il est, en effet, le seul à mettre les senti­ments au centre de toutes ses préoc­cu­pa­tions. Cette famille, vit au rythme du passage des thèses des uns et des autres, le mieux étant d’en faire deux pour rester le plus long­temps possible dans le cadre si rassu­rant de l’école. Rassu­rant ? Oui, quand on obtient toutes les féli­ci­ta­tions sociales qui vont avec la réus­site. Le petit canard boiteux, cet Isidore au cœur tendre finira par comprendre que l’on peut être heureux autre­ment que par la réus­site scolaire et au passage fera sourire plus d’une fois son lecteur. 

Plusieurs choses m’ont gênée dans ce roman, le style d’abord, cela passe par la langue d’un ado et l’absence du « ne » est une vraie diffi­culté comment lire et comprendre « On peut plus pour toi » . On s’y fait , on devine ! ce qui m’a encore plus gênée c’est que le roman n’est pas ancré dans la réalité, on sait que ça se passe en France sans en recon­naître le lieu. 

Ce ne sont là que des détails d’un roman léger qui pourra amuser et distraire.

Citations

Un moment tendre (avec l’absence du ne de la négation. )

J’ai attendu le weekend pour aller sur la tombe du père. J’ai dit à personne que j’y allais. Je me disais qu’ils avaient tous oublié, ou qu’il s’était pas rendu compte de la date, et je voulais pas être rabat-joie de service. Quand je suis arrivé, la tombe du père était couverte de trucs que je pouvais attri­buer à chacun de mes frères et sœur (un petit bonsaï =Léonard ; un bouquet de fleurs sauvages =Simone ; une bougie = Aurore ; des petits cailloux blancs dans le jardin =Jérémy ; l’orchidée devait être la part de ma mère). Ils avaient tous dû venir là chacun leur tour sans rien dire aux autres.

Humour macabre

Elle m’a demandé ce qui, à mon avis, arri­vait aux enfants qui mouraient alors qu’il portait encore leurs bagues. » Tu crois qu’on les enterre avec ? Elle a dit. Je doute qu’il y ait des ortho­don­tistes pour enfants morts.

Les joies de la thèse 

Tu as pas remar­qué que Béré­nice, Aurore et Léonard se sont tous inscrits en thèse parce qu’ils pensaient qu’ils allaient trou­ver des réponses à toutes leurs ques­tions, mais qu’au lieu de ça, il leur faut de plus en plus de temps pour répondre à des ques­tions de plus en plus simples ? Ils divisent toutes les ques­tions en une infi­nité de sous-ques­tions main­te­nant, et les sous ques­tions sont telle­ment compli­quées qu’ils finissent jamais par reve­nir à la ques­tion origi­nale. Ils sont deve­nus cinglés.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard. 

Cela faisait un moment que mes lectures ne me menaient pas vers un plai­sir total. J’adore, quand je lis retrou­ver tout ce qui a enchanté mon enfance :

  • Une langue qui fonc­tionne bien et qui, ici, est très belle.
  • Une histoire qui me boule­verse.
  • Partir dans des contrées que je ne connais pas très bien
  • Me retrou­ver dans les senti­ments décrits par l’auteur.

Il y a tous ces ingré­dients dans cette histoire et plus encore. L’auteur a voulu retrou­ver qui était Jacob, cet oncle qui est mort en Alsace en libé­rant la France de l’occupant Nazi. Comment ce jeune juif de 19 ans, n’ayant vécu qu’à Constan­tine s’est-il retrouvé dans l’armée de de Lattre de Tassi­gny ? Valéry Zenatty a cher­ché, elle peut ainsi nous faire vibrer aux souf­frances de ces familles juives algé­riennes plus proches des arabes que des fran­çais. Pétain leur reti­rera la natio­na­lité et leur inter­dira même d’aller à l’école, mais lors de l’indépendance de l’Algérie, toute sa famille et sans doute tous les juifs vien­dront vivre en France. Cette famille est très pauvre et domi­née par des hommes violents et rudes. L’amour des femmes pour leurs enfants passe par la cuisine, des petits plats qu’elles préparent pour eux, plus que par des paroles ou des gestes. Cette auteure sait décrire l’atmosphère de cette maison si pauvre où la famille s’entasse dans une seule pièce. Jacob peut survivre grâce à la culture qui ne lui servira à rien dans l’armée, mais lui, simple soldat de seconde classe fera le malheur de sa mère en décé­dant sur le front. Une jeune femme écri­vaine de sa descen­dance lui aura rendu toute son âme et aurait permis à sa mère, si elle avait été encore en vie, d’être fière de son dernier né tant aimé. Dans ce roman, Victor Hugo est cité et ces quelques vers corres­pondent exac­te­ment à ce que l’on ressent :

« Vous qui ne savez pas combien l’enfance est belle
Enfant ! N’enviez point notre âge de douleur,
Où le cœur est tour à tour esclave et rebelle,
Où le rire est souvent plus triste que vos pleurs. »

Citations

Chez lui

Ce serait comme à la maison depuis le jour où il avait décou­vert que personne ne pouvait devi­ner ce qu’il pensait, il y avait une voix qu’il était le seul à entendre. Elle avait commencé par dire je n’aime pas le ragoût de cardes, les char­dons, c’est bon pour les mulets, puis je n’aime pas les grimaces stupides de la tante Yvette, sa façon de rouler des yeux comme une chouette folle, je n’aime pas les cris de mon père, sa main qui s’abat sur qui le contra­rie, qui le provoque, qui ose le contre­dire, je n’aime pas la peur que je vois parfois sur le visage de ma mère, je n’aime pas cet appar­te­ment où il y a du monde, tout le temps, du bruit, tout le temps, la voix avait ajouté je préfère l’école, monsieur Bensaid est plus gentil que papa, made­moi­selle Rouvier est plus jolie que maman, il ne se passait rien de grave, il n’était pas puni, ça restait dans sa tête, c’était des mots de silence, il faisait ce qu’on atten­dait de lui, m’interrompait pas les adultes, les contre­di­saient encore moins, aidait sa mère à porter les paniers au marché, suivait son père et Abra­ham à la syna­gogue, faisait les mêmes gestes qu’eux, ils lui cares­saient la tête parfois en disant qu’il était un bon garçon, il jouait avec la pous­sière qui dansait dans les rayons du soleil, s’interrogeant sur ce que l » œil voit, mais que la main ne parvient jamais à saisir.

L’armée et la poésie

Pour­tant Monsieur Baumert leur avait dit que la poésie résiste à tout, au temps, à la mala­die, à la pauvreté, à la mémoire qui boîte, elle s’inscrit en nous comme une encoche que l’on aime cares­ser, mais les vers, ici, ne trouvent pas leur place, ils jurent avec les uniformes, sont réduits au silence par les armes et le nouveau langage aux phrases brèves et criées qui est le leur. Monsieur Baumert leur a menti, ou s’est trompé, les heures passées à mémo­ri­ser des poèmes n’ont servi qu’à obte­nir de bonnes notes, et le sergent-chef se fiche de leurs notes, il aurait même tendance à humi­lier un peu plus ceux qu’il appelle les fortes têtes et qui était au paravent des élève studieux. Il préfère les soldats qui truffent leurs phrases de fautes, sauf ceux qui sont musul­mans et qu’il appelle les bougnoules, et il les corrige en écla­tant de rire, les affu­blant de surnoms qui le ravisse, Fatima, Bour­ri­cot, Bab-el-Oued, et quand il perçoit un rougis­se­ment défer­ler sous la peau brune, il pose sa main sur l’épaule du soldat humi­lié pour dire, je rigole, parce que je sais que tu as le sens de l’humour, tu es un bon gars, tu te bats pour la France, et la France te le rendra.