Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Édition STOCK

Après « le roi disait que j’étais le diable » voici donc la suite de la vie mouve­men­tée d’Alié­nor d’Aqui­taine. Elle n’est plus la Reine de France , ni l’épouse du trop sage et trop pieux Louis VII, mais elle est Reine d’An­gle­terre et l’épouse du fougueux et cruel Henri Plan­ta­ge­nêt. « La révolte » dont il est ques­tion ici, est celle qu’elle a fomen­tée avec ses trois fils pour reprendre à Henri le trône de l’An­gle­terre. Cela lui vaudra d’être empri­son­née pendant quinze ans dans des donjons britan­niques très « inhos­pi­ta­liers » (En période de confi­ne­ment, elle aurait peut-être eu des conseils à nous donner !). Mais elle en sortira et soutien­dra ses fils qui ne cesse­ront, eux, de se faire la guerre. C’est une période incroya­ble­ment violente, trop pour moi c’est sûr et je n’ar­rive pas à voir dans Alié­nor d’Aqui­taine une fémi­niste lettrée que l’au­teure veut nous présen­ter. C’est une femme de pouvoir cruelle et calcu­la­trice et rien ne l’ar­rête quand elle veut étendre son influence. En revanche, je suis prête à croire au portrait de Henri Plan­ta­ge­nêt, un homme d’ac­tion violent et déter­miné. Le roman se présente comme un long mono­logue de leur fils Richard (Cœur de Lion) qu’il adresse à sa mère. Si cette période m’in­té­res­sait, je crois que je préfé­re­rais lire l’oeuvre d’un histo­rien, je sens trop dans ce récit l’en­vie de l’au­teure de présen­ter Alié­nor comme une femme moderne « fémi­niste ». Cela n’en­lève rien au style très alerte de cette auteure mon peu de goût pour ce roman en dit beau­coup sur mon dégoût des scènes de batailles succes­sive où on embroche, on viole, on assas­sine allè­gre­ment.

Citations

Tout oppose le roi de France, Louis VII à Aliénor

Blois s’ap­prê­tait à fêter les Rameaux. Ma mère se réjouit. Durant ces années de mariage, au côté d’un Louis si pieux, son sang d’Aqui­taine a failli s’as­sé­cher. Il récla­mait la foule, la musique, les façades déco­rées. Il était malade de calme. Mais demain, ma mère se glis­sera au milieu des rondes et boira du vin.

Une belle tempête

Les marins implorent le ciel, les yeux mouillés de pluie. La mer joue avec le vais­seau comme une balle. Les vagues se dressent, s’abattent et balaient le pont telle une langue blanche surgit des tréfonds . On tombe, s’agrippe, on dispa­raît. Un marin hurle. Il se balance le long de la coque, son pied coincé dans un cordage la tête en bas. Des lames d’eau frappe sa silhouette, il agite les bras puis devient pantin mou, renversé, qui fait de grands allers-retours au bout de sa corde, et ce mouve­ment répond à la danse des tonneaux sur le pont qui roulent d’avant en arrière. Autour, dans la vapeur grise, on ne voit rien, mais tout est bruit. On jure­rait que le vent ricane, le ciel rugit de joie. Le bois grince tant qu’il semble crier, la coque résonne des hennis­se­ments affo­lés des chevaux. La cale du bateau inon­dée, recrache les outils des char­pen­tiers. Il faut éviter l’avan­cée fulgu­rante des scies, invi­sible dans les remous, ainsi que celles des clous. À la proue, les bannières tordues de vent rappellent la trace déri­soire d’un pres­tige. Soudain les nuages s’écartent et découvrent une lune pareille à un œil blanc et fixe. Chacun se tait, figé dans cette clarté sinistre. Puis les brumes se referment comme une bouche, l’obs­cu­rité tombe et la tempête reprend.

Genre de scènes « sympathique »

Nous contour­ne­ront l’ab­baye de Fonte­vraud que certains voudraient piller, j’en­tends les merce­naires compa­rer cette abbaye à une orgie car elle est mixte, hommes et femmes y vivent ensemble, « de quoi se réga­ler l’heure des messes », ricanent les hommes. Merca­dier essaie discrè­te­ment de les faire taire. Trop tard. Je remonte les rangs. Le plai­san­tin est facile à repé­rer. Il trans­pire. Je prends le temps de l’ob­ser­ver, puis de sortir mon épée. Elle glisse lente­ment le long de sa tante ruis­se­lants. D’un seul coup, elle coupe son oreille. Le merce­naire hurle et se plie sur son cheval. Je tourne bride en veillant à ce que les sabots marchent sur l’or­gane sanglant. Je reprends ma place devant les troupes. Piller Fonte­vraud ! Ces guer­riers ignorent donc que ma mère veut y être enter­rée ? Il est hors de ques­tion d’y toucher.
Je lance le départ. Ille chevaux s’ébranlent derrière moi. Ce gron­de­ment est une sève, rage et joie mêlées. Merca­dier exulte. Un chant monte en puis­sance.
J’aime quand les coureurs
Font fuir gens et trou­peaux
Et j’aime quand je vois après eux
Venir les venir les gens d’armes…
Mon épée cogne ma cuisse à chaque foulée, batte­ments d’acier qui rythme ma vie, Au son d’un air gaillard repris par des ogres.

Les souvenirs d’une reine enfermée pendant quinze ans

Mais je ne dois pas me lais­ser distraire. La mémoire est un soldat aux jambes maigres et infa­ti­gable. Elle attaque la nuit. Inutile de la fuir. Elle grimpe vos murs et rampe sous vos portes. Elle agit sans haine, avec la lenteur sereine de celle qui connaît ses droits. Qu’im­porte que son scin­tille­ment ressemble au robe des fées. Le dormeur, lui, ne peut plus bouger, et se sent gagné par le froid.

Édition Héloïse d’Or­mes­son , Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Petit livre rapi­de­ment lu mais telle­ment édifiant à propos de l’in­to­lé­rance reli­gieuse ! Nous sommes en Hollande et nous suivons un peintre surnommé Torren­tius de son vrai nom Johannes Symonsz Jan Van der Beeck, il n’est connu que pour une seule oeuvre :

On sait aussi qu’il faisait partie des « Roses Croix » et qu’il a été jugé pour héré­sie à Amster­dam et que toute son oeuvre a été brûlée sauf ce tableau. Le roi d’An­gle­terre qui admi­rait son oeuvre le fait venir dans son pays après son procès. Mais ce peintre brisé par la torture n’a plus rien produit. Il n’en suffi­sait pas plus à Colin Thibert pour nous faire revivre, dans un livre très court, ce qu’a pu être la desti­née d’un peintre qui aimait trop la vie sous toute ses formes face à l’in­to­lé­rance protes­tante qui n’ai­mait rien tant que la rigueur et la séche­resse de cœur. Vrai­ment les into­lé­rances reli­gieuses sont détes­tables et me révoltent au plus profond de moi. Ce petit roman le raconte très bien et fait donc revivre en quelques pages un grand artiste dont aujourd’hui la Hollande serait si fière si elle avait su muse­ler au XVII° siècle les crétins qui ne voulaient pas recon­naître le génie si celui-ci ne respec­tait pas leurs codes complè­te­ment dépas­sés main­te­nant.

Citations

La Hollande

Dans ce curieux pays qui parvient à se gouver­ner sans le secours des Princes, il suffit de se rendre au marché, on peut s’y procu­rer de la pein­ture aussi aisé­ment un quar­tier de bœuf ou un turbo pêché du jour, souvent moins cher. Brigby, en revanche, a dû débour­ser une somme plus consé­quente pour une huile sur panneau dudit Rembrandt qui, en dépit de son jeune âge, s’en­tend à faire grim­per sa cote ; mais son inter­pré­ta­tion du sacri­fice d’Isaac, par sa vigueur et son foudroie­ment de lumière dorée, éclipse le travail de tous ses concur­rents. Si se Rembrandt survit aux excès de table, de bois­sons et de luxure qui sont le lot des Flamands, on peut gager qu’il lais­sera derrière lui une œuvre consi­dé­rable.

Un bon repas chez les Flamands

Repus et satis­faits, il s’en faut de peu qu’ils ne lui tapent sur le ventre ou sur les cuisses. Les trognes luisent, les dents brillent entre les lèvres grasses, on allume les pipes, on claque les fesses de la servante venue débar­ras­ser.

Torrentius et son persécuteur

Torren­tius n’a jamais rencon­tré Velsaert et Velsaert ne le connaît que de répu­ta­tion. L’an­ti­pa­thie entre les deux hommes est immé­diate et rédhi­bi­toire. C’est la rencontre du sanguin et du bilieux, de l’ex­pan­sif et du constipé, du lion et du rat d’égout…

Déclaration après son procès

J’écris , monsieur sur l’art et la manière dont ces mêmes hommes s’acharnent à détruire, à étouf­fer ou à muse­ler ce qui dépasse les étroites limites de leur compré­hen­sion. Ceux qui m’ont condamné, messieurs, ne craignent rien tant que la vie, ses débor­de­ments, ses jaillis­se­ments et ses couleurs. Aussi vont-ils la tête basse et le teint bilieux, tris­te­ment habillé de noir, rongé par l’en­vie et la frus­tra­tion. Savez-vous pour­quoi ils me détestent ? Parce que j’ai tout ce qu’ils n’au­ront jamais, du panache, du talent et toutes les femmes que je puis dési­rer !

Édition Albin Michel. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Ce roman permet de revivre les,expériences de Char­cot à la Salpê­trière. Comme le célèbre tableau d’An­dré Brouillet nous en laisse la trace.
Ce tableau m’a, de tout temps, mise mal à l’aise : je lui ai toujours trouvé une dimen­sion d’un érotisme déran­geant. La femme est très belle, trop dénu­dée, entou­rée de regards d’hommes qui se veulent scien­ti­fiques. La science n’est très certai­ne­ment qu’un alibi pour de nombreux spec­ta­teurs
Et cette pauvre femme comment peut-elle guérir de quoi que ce soit quand on sait à quel point l’hys­té­rie tout en ayant des mani­fes­ta­tions publiques relève de l’in­time.
Bref ce livre avait tout pour me plaire sauf que.… Il est écrit par une jeune auteure qui n’a qu’un but prou­ver que les hommes de cette époque sont tous des tortion­naires pervers en puis­sance.
On ne peut nier les méfaits de la société patriar­cale et que des hommes aient abusé de leur pouvoir pour inter­ner leur femme ou leur fille a existé, j’en suis certaine. Mais dans ce roman à part le bien pâle Theo­phile le frère d’Eu­gè­nie Cléry l’in­ter­née qui parle avec les défunts et dont nous allons suivre l’in­ter­ne­ment aucun homme n’est posi­tif. Le rôle de Char­cot n’est analysé qu’à travers ces séances publiques sur l’hys­té­rie. Aucune allu­sion aux décou­vertes sur les mala­dies dégé­né­ra­tives qui sont pour­tant à mettre à son crédit.
En revanche, le regard de l’écri­vain sur ces femmes qu’on inter­nait si faci­le­ment est très compa­tis­sant et sûre­ment proche de la réalité. Le person­nage de l’in­fir­mière respon­sable du pavillon est aussi très riche et on croit à ce person­nage. L’hé­roïne qui voit et entend les défunts lui parler est touchante, mon problème est que j’ai beau­coup de mal avec le spiri­tisme. Je ne comprends pas le choix de l’au­teure, s’il y avait tant d’in­ter­ne­ments abusifs dans des familles bour­geoises pour­quoi ne pas prendre un exemple qui aurait convaincu tout le monde même ceux qui ne croient pas que les morts viennent parler aux vivants… je cite deux exemples qui hantent ma mémoire l’in­ter­ne­ment de Camille Clau­del et la lobo­to­mie en 1941 de Rose Marie Kennedy qui aimait trop les garçons… ceci dit ce roman se lit faci­le­ment et on suit avec inten­sité le suspens qui monte autour de la possi­bi­lité d’éva­sion d’Eu­gè­nie Cléry lors du bal de la Salpê­trière. Le titre vient de cet événe­ment festif qui avait lieu tous les ans à la mi-carême, auquel le Tout-Paris se préci­pi­tait pour voir de plus près ces folles que la société avait enfer­mées.

Citations

Une assistante complètement sous le charme du grand patron

Gene­viève esquisse un sourire. Chaque fois qu’elle le regarde s’adres­ser à ses spec­ta­teurs avides de la démons­tra­tion à venir, elle songe au début de l’homme dans le service. Elle l’a vu étudier, noter, soigner, cher­cher, décou­vrir ce qu’au­cun n’avait décou­vert avant lui, penser comme aucun n’avait pensé jusqu’ici. À lui seul, Char­cot incarne la méde­cine dans toute son inté­gra­lité, toute sa vérité, toute son utilité.

Deux personnages

Thérèse l’internée Geneviève l’infirmière cheffe

Thérèse est la seule que l’an­cienne ne peut contre­dire. Les deux femmes se côtoient entre les murs de l’hô­pi­tal depuis vingt ans. Les années ne les ont pas rendues fami­lières pour autant ‑concept incon­ce­vable pour Gene­viève. Mais la proxi­mité à laquelle oblige ces lieux, et les épreuves morales auxquelles ils soumettent ont déve­loppé entre l’in­fir­mière et st l » ancienne putain un respect mutuel, une entente aimable, donc elle ne parle pas mais qu’elle n’ignore pas. Chacune a trouvé sa place et conçoit son rôle avec dignité, Thérèse, mère de cœur pour les alié­nées , Gene­viève, mère ensei­gnante pour les infir­mières. Entre elles a souvent lieu un échange de bons procé­dés, la Trico­teuse rassure ou alerte Gene­viève sur une inter­née en parti­cu­lier ; l’An­cienne renseigne Thérèse sur les avan­cées de Char­cot et les événe­ments à Paris. Thérèse est d’ailleurs la seule avec qui Gene­viève se soit surprise à parler de sujet autre que la Salpê­trière. À l’ombre d’un arbre une jour­née d’été, dans un coin du dortoir un après-midi d’averse , l’alié­née et l’in­ten­dante ont parlé avec pudeur, des hommes qu’elles ne côtoient pas, des enfants qu’elles n’ont pas, de Dieu en qui elles ne croient pas, de la mort qu’elle ne redoute pas.

Le rôle des hommes

Mais la majo­rité des alié­nées le furent par des hommes, ceux dont elles portaient le nom. C’est bien le sort le plus malheu­reux : sans mari, sans père, plus aucun soutien, plus aucune consi­dé­ra­tion n’est accor­dée à son exis­tence.

La peur de quitter l’hôpital après 30 ans d’internement

Son état géné­ral s’était à ce point stabi­lisé que lorsque le docteur Babinski l’avait exami­née hier, il avait décidé aucun signe ne s’op­po­sait plus à une sortie. Ces propos avaient ébranlé l’in­ter­née qui avait main­te­nant un certain âge. La pers­pec­tive de sortir et de retrou­ver Paris, ses rues, ses parfums, de traver­ser la scène dans laquelle elle avait poussé son amant, de marcher à côté d’autres hommes dont elle igno­rait les inten­tions, de fouler ses trot­toirs qu’elle connais­sait trop l’avait enva­hie d’une épou­vante incon­trô­lable.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Édition Nouvelle Édition Ouest & Compa­gnie

Encore un roman poli­cier, et sans pouvoir dire que j’aime beau­coup ce genre de lecture, j’ai trouvé celui-ci assez inté­res­sant. En le lisant, je pensais sans cesse que cela ferait un bon film. Et pour une fois, l’écri­vain présente assez bien la ville où j’ha­bite. La réalité sociale de notre époque est bien décrite, le roman débute dans un quar­tier popu­laire de Rennes, Cleu­nay, où s’entraînent deux jeunes espoirs du basket local. Fatou, une jeune noire et Rim une jeune arabe. Le sport de haut niveau les a aidées à se forger un mental d’acier et un corps superbe. Leur quar­tier connaît l’is­la­mi­sa­tion et elles espèrent grâce au sport pouvoir échap­per aux carcans de leur classe sociale. En atten­dant, elles se retrouvent à Dinard pour un défilé de haute couture car Rim a été recru­tée pour une première expé­rience de manne­quin. Dinard où se croisent des gens très fortu­nés, ce jour là des gens de la mode et des employés très sympa­thiques des travaux publics et des jeunes qui veulent s’en sortir. C’est dans ce creu­set qu’un meurtre va écla­bous­ser tout le monde. J’ai bien aimé le croi­se­ment des classes sociales et aussi l’écri­ture de cet écri­vain. Mais j’es­père que notre club va ralen­tir le rythme des romans poli­ciers parce que, pour moi, c’est un peu un pensum à chaque fois que je dois en lire un.
Je n’ai trouvé que peu d’er­reurs dans celui-ci une quand même : Rim et Fatou s’en­traînent à Rennes rue Papu et non « Paput » ; je rappelle que Fran­çois Papu est honoré à Rennes car origi­naire de cette ville, il est mort pendant les jour­nées révo­lu­tion­naire de 1830 ainsi que Louis Vanneau , (ayant été scola­ri­sée à l’école Papu et mes frères à l’école Vanneau, je sais de quoi je parle !)

Citations

Les quartiers qui changent

Dans la cité où, depuis deux ans, les barbus et les voiles fleu­rissent à vue d’œil. À croire que la beauté glabre d’un visage frise l’ana­thème ou qu’il fallait à tout prix se voiler la face. Masque obli­ga­toire au quoti­dien, poils pour les hommes, voiles pour les filles, le peuple des tours subit la férule d’un imam réac­tion­naire.

Description sympa et exacte

Je me retourne pour lancer un dernier regard vers Saint-Malo. Plus nous nous éloi­gnons, plus la ville m’ap­pa­raît dans sa compa­cité. Construite sur la mer, elle se blot­tit derrière ces forti­fi­ca­tions, mono­li­thique, inex­pug­nable, élégante. La beauté austère de Saint-Malo éclate davan­tage depuis le large, contrai­re­ment aux rivages de Dinard dont les mystères se révèlent à mesure qu’on les approche.Vallonnés, boisés, fleu­ris, décou­pés, truf­fés de luxueuses maisons au parfum d’An­nées folles, ils offrent mille surprise à l’ombre d’une végé­ta­tion exotique. Tout en festons et coquet­te­ries, la station balnéaire s’op­pose à la recti­tude miné­rale de la cité corsaire. De part et d’autre de l’es­tuaire , chacun reven­dique sa place. Les guer­riers d’un côté, leur repos de l’autre.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Édition La librai­rie du XXI°siècle Seuil

Il existe parfois des petits bijoux litté­raires que l’on a envie de parta­ger avec le monde entier. C’est le cas pour ce conte auquel on ne saurait ni ajou­ter ni enle­ver un seul mot. La tragé­die du XX° siècle nous appa­raît dans toute son horreur sous une forme de conte que l’on ne pourra pas racon­ter à nos enfants. Du premier mot au dernier, j’ai tout aimé de cette lecture et je pense qu’elle renou­velle complè­te­ment notre regard sur la Shoa. Il s’agit d’un bébé jeté, en 1942, d’un des trains de marchan­dises dont on connaît la desti­na­tion aujourd’­hui et recueilli par une pauvre femme qui va le sauver. Je ne peux pas en dire beau­coup plus, lisez-le, j’ai­me­rais tant savoir ce que vous en pensez et surtout, surtout .… ne vous dites pas : « Ah, encore un livre sur ce sujet ! » .

Citations

Le début

Il était une fois, dans un bois, une pauvre bûche­ronne et un pauvre bûche­ron.

Non non non non, rassu­rez-vous, ce n’est pas « le Petit Poucet ». Pas du tout. Moi-même, tout comme vous, je déteste cette histoire ridi­cule. Où et quand a‑t-on vu des parents aban­don­ner leurs enfants faute de pouvoir les nour­rir ? Allons…

L’apparition du bébé

Alors appa­raît, oh merveille, l’ob­jet, l’ob­jet qu’elle appe­lait depuis tant de jours de ses vœux, l’ob­jet de ses rêves. Et voilà que le petit paquet, l’ob­jet à peine défait, au lieu de lui sourire et de lui tendre les bras, comme le font les bébés dans les images pieuses, s’agite, urgent, serre les poings les bran­dis­sant bien haut dans son désir de vivre, torturé par la fin. Le paquet proteste et proteste encore.

Retour du père des camps

Il avait vaincu la mort, sauvé sa fille par ce geste insensé, il avait eu raison de la mons­trueuse indus­trie de la mort. Il eu le courage de jeter un dernier regard sur la fillette retrou­vée et reper­due à jamais. Elle faisait déjà l’ar­ticle à un nouveau chaland montrant de ces petites mains la prove­nance du fromage en dési­gnant du doigt la chèvre chérie et sa maman adorée.

L’épilogue

Voilà, vous savez tout. Pardon ? Encore une ques­tion ? Vous voulez savoir si c’est une histoire vraie ? Une histoire vraie ? Bien sûr que non, pas du tout. Il n’y eut pas de trains de marchan­dises traver­sant les conti­nents en guerre afin de livrer d’ur­gence leurs marchan­dises, oh combien péris­sables. Ni de camp de regrou­pe­ment, d’in­ter­ne­ment, de concen­tra­tion, ou même d’ex­ter­mi­na­tion. Ni de familles disper­sées en fumée au terme de leur dernier voyage. Ni de cheveux tondus récu­pé­rés, embal­lés puis expé­diés. Ni le feu, ni la cendre, ni les larmes. Rien de tout cela n’est arrivé, rien de tout cela n’est vrai.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Édition Galli­mard NRF

Quand j’ai lu ce livre, je me suis demandé ce qui se serait passé si ce manus­crit avait été proposé par un illustre inconnu à la célèbre maison NRF Galli­mard. Je ne peux pas préju­ger de leur réponse mais je gage quand même que le nom Pascal Quignard a beau­coup contri­bué à l’édi­tion de ce roman. J’ai regardé les commen­taires sur Babe­lio et là mon éton­ne­ment a été encore plus fort, car même si certains lecteurs avaient des réserves sur le récit tous recon­nais­saient une descrip­tion atta­chante de la Bretagne. Alors que pour moi c’est, sans doute, le point le plus faible de ce roman : j’ha­bite à Saint-Énogat dont il est beau­coup ques­tion dans ce livre et y trou­ver un quel­conque charme de landes sauvages, il faut être dans le roma­nesque le plus pur. Dinard et toute la côte jusqu’à saint Cast Guildo sont urba­ni­sés depuis le 19° siècle et ne retrouve un aspect sauvage que vers le cap-Fréhel. Quant à Dinard son charme vient des villas construites par de riches anglais avant la guerre 1418. Ce n’est pas grave : évidem­ment le roman­cier a le droit d’in­ven­ter une lande, des fermes là où il n’y a et depuis si long­temps que du secon­daire, mais c’est bizarre de lire des critiques où des lecteurs y ont retrouvé l’âme bretonne. Dinard est en plein pays gallo et on y a peu, sinon jamais, parlé breton. Bref, je n’au­rais jamais choisi ce cadre pour imagi­ner cette histoire d’amour si forte que chacun va en mourir. Autre point qui m’a déplu : à aucun moment je n’ai pu croire à ces person­nages , pas plus qu’aux diffé­rentes péri­pé­ties du roman. Je déteste quand tout s’ar­range grâce à un héri­tage mira­cu­leux, ici une adop­tion qui rend le person­nage à l’abri des contin­gences maté­rielles. Ce sont juste­ment ces contin­gences qui m’in­té­ressent. Bref je ne peux que vous recom­man­der de fuir ce roman et surtout de la pas venir à Saint-Énogat sur la foi de ce livre, il n’y a pas de landes, il n’y a rien de sauvage sauf la mer par grand vent ; Mais c’est quand même très joli comme le montre cette photo prise en plein hiver (Cher­chez la lande !)

Je dois à la vérité de dire qu’un lecteur du club (et oui il y a un homme parmi nous !) et plusieurs lectrices ont fait de ce livre un chef d’oeuvre et, j’ai même entendu que cet auteur était certai­ne­ment le plus grand écri­vain de sa géné­ra­tion ! Je suis visi­ble­ment passée à côté de ce chef d’oeuvre.

Citations

Pour vous donner une idée du style

Fabienne marche dans les mottes de terre, à l’in­té­rieur du champ. Claire marche le long des buis­sons épineux. Noëlle préfère la chaus­sée goudron­née de la route, les pieds au sec, elle porte le sac en papier rempli des sand­wichs ache­ter à la boulan­ge­rie de la place Jules Verne. 

Évelyne, au-dessus d’elle, sautant de roche en roche, porte dans son sac à dos des bois­sons.
On voit les petits goulots des bouteilles surgir au-dessus des épaules d’Eve­lyne. 
Toutes les quatre traversent la lande située au-dessus de Saint-Énogat. C’est une prome­nade inter­mi­nable. 
Il n’y a personne. 
En semaine les sentiers sont vides.

Remarque qui m’a semblé juste

Dans les églises, à chaque Office, avant de commen­cer, je lève les yeux, je contemple des gens que je ne vois jamais faire leurs courses ni au marché ni sur le port.

C’est toujours un mystère.
Des gens, qu’on ne voit nulle part, s’as­semble dans les églises.

Édition Six Pieds Sous Terre

Je crois que c’est impos­sible d’ex­pli­quer pour­quoi une BD nous fait rire ou pas. L’hu­mour de Fabcaro est pour moi, irré­sis­tible. Après Zaï Zaï Zaï et Et Si l’Amour c’était d’Ai­mer voici donc Formica. J’ai passé un très bon moment , (un peu trop court), pour­tant, je n’aime pas qu’on meurt dans les BD surtout pas lorsque l’on tue des enfants ! Or le fait que ce dimanche-là, comme tous les dimanches, la famille se réunit mais ne trou­vera aucun sujet de discus­sion se soldera par la mort « tragique » de deux enfants. Le côté décalé de cet auteur qui n’in­siste jamais sur ses blagues me réjouit beau­coup, j’ai emprunté cette BD à la biblio­thèque mais je sais que je vais l’of­frir et me l’of­frir aussi . Voici quelques bulles pour vous donner envie de vous plon­ger dans ce drame en trois actes :

Menace de la voisine qui ne veut pas divulguer ses sujets de discussion :

Quand les banalités deviennent un peu floues

Le jeu de 7 familles dysfonctionnelles

et une dernière (si vous ne riez pas, ne lisez pas cette BD) , c’est une de celles qui me fait le plus rire .…

Édition du Seuil. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Deuxième roman de cette auteure que notre biblio­thé­caire doit bien aimer, et autant j’avais des réserves sur « Nos richesses » autant celui-ci m’a bien plu. Je lui trouve un petit air de roman pour ado, à cause du style très simple et aussi parce que les person­nages prin­ci­paux sont des enfants. (Mais je ne sais plus ce que les ados lisent) Cela se passe dans l’Al­gé­rie d’au­jourd’­hui ou déjà d’hier. Car la clique des géné­raux au pouvoir est encore en place dans ce roman. L’Al­gé­rie va-t-elle vrai­ment pouvoir se débar­ras­ser de l’ap­pa­reil d’état mili­taire tota­le­ment corrompu ?. En tout cas, c’est ce qui semble s’an­non­cer grâce aux milliers de personnes qui sont descen­dues dans la rue et qui ont réussi à empê­cher Boute­flika (ou son cadavre ambu­lant) de se repré­sen­ter aux élec­tions.

Reve­nons à l’his­toire : des enfants du lotis­se­ment « du 11 décembre » un ensemble de maisons occu­pés par des mili­taires à la retraite décident de ne pas lais­ser dispa­raître leur terrain, terrain sur lequel les enfants et les adoles­cents jouent au foot, ni de lais­ser leurs aînés déci­der pour eux. Seule­ment voilà, deux géné­raux très influents du régime ont décidé d’y construire leur maison. Personne ne pourra s’y oppo­ser, personne ? et bien si, des enfants de moins de 12 ans campent sur le terrain et ridi­cu­lisent ces hommes si impor­tants.
Voici donc la trame du roman, mais ce qui est très inté­res­sant, c’est la descrip­tion des diffé­rentes strates de la popu­la­tion algé­rienne, chaque géné­ra­tion étant marquée par son lot de violences et de renon­ce­ments. On sent que rien ne peut faire bouger le régime et que tout est écrit d’avance. Peut-être pas tout, car les télé­phones portables et les réseaux sociaux repré­sentent un réel danger pour une société qui a toujours fonc­tionné grâce au secret. C’est vrai­ment plus diffi­cile pour ces colo­nels violents et corrom­pus d’étouf­fer cette affaire. Diffi­cile mais peut être pas impos­sible, dans ce roman. Ce livre a certai­ne­ment été écrit avant les événe­ments de l’été 2019 mais il annonce et explique très bien les mani­fes­ta­tions du vendredi à Alger, pour autant, on ne sait pas si beau­coup de choses ont changé dans ce pays. Tout cela est très bien raconté et rendu très vivant dans ce roman grâce au talent d’écri­vaine de Kouther Adimi.

Citations

Les inondations

On a quand même un peu peur. On n’ou­blie pas qu’en 2001, des inon­da­tions détruit le quar­tier de Bab El Oued, c’est près de mille morts et coûté des million de dinars. Certains corps n’ont jamais été retrou­vés et des enfants deve­nus de jeunes adultes conti­nuent d’es­pé­rer que leur mère ou leur père finira par rentrer, même, après autant d’an­nées. 
À défaut de tombes, des centaines d’his­toires.

La corruption

Le géné­ral Athmane, lui, a fait des études de droit en Angle­terre payées par l’Ar­mée. C’est un grand et bel homme qui sait char­mer son entou­rage, contrai­re­ment à son ami le géné­ral Saïd.

On ne le sait pas mais il n’a jamais obtenu de diplôme. Il passa ses années de faculté à boire dans des pubs et à courir après Marie, une jeune Anglaise qui le quitta du jour au lende­main. Athman revint au milieu des années 70 en Algé­rie ou l’ar­mée l’at­ten­dait les bras ouverts. Il présenta un faux diplôme et fut recruté dans le service juri­dique. Il épousa une femme qui venait du même village que lui et oublia très vite Marie et Londres. Il conseilla à son frère de créer une entre­prise de travaux publics et lui fit obte­nir grâce à ses rela­tions les plus gros chan­tiers du pays.
Aujourd’­hui, il possède un appar­te­ment à Genève, un hôtel en Espagne acheté sous le nom de son épouse, des tableaux de maîtres cachés dans un appar­te­ment à Paris qui est au nom de l’un de ses enfants et deux voitures blin­dées. Grâce au frère de sa femme, direc­teur de la douane, il peut faire passer ce qu’il veut sans problème et récu­père régu­liè­re­ment les marchan­dises saisies.

Le colonel à la retraite

Lorsque le terro­risme faisait rage, Moha­med, qui devait tous les jours se battre contre les groupes terro­ristes, arrêta la prière pendant dix ans. Le temps de cette guerre. Il n’en parla à personne, n’ex­pli­qua rien à sa femme. Prier lui était devenu tout simple­ment impos­sible. Il y avait trop d’hor­reur autour de lui. Il ne suppor­tait plus de devoir appe­ler des parents ou des jeunes femmes pour leur apprendre que leur fils ou époux était mort au combat, abattu à bout portant, déchi­queté par une bombe ou torturé par une lame. Il ne suppor­tait plus d’en­tendre le mot « Dieu » dans la bouche des terro­ristes. Il ne suppor­tait plus de dire le même mot sur son tapis de prière. Les mots. Ils se mélan­geaient dans sa tête. Quel­qu’un peut-il salir un mot ? Peut-il se l’ap­pro­prier tant et si bien qu’il finit par vous l’ar­ra­cher, vous le voler en quelques sortes ? Se battre contre les terro­ristes, monter au maquis, débus­quer les camps, c’était un peu une manière de se réap­pro­prier tous les mots les inté­gristes avaient confis­qué aux Algé­riens.

Les partis politiques

Les partis poli­tiques, les jour­naux indé­pen­dant et une majo­rité des élus, indus­triels et artistes s’op­posent égale­ment au verdict des urnes. Tous crient à la menace isla­miste. L’Iran en Algé­rie ? Jamais. Non, jamais, mais bien sûr, nous sommes mal à l’aise. Nous avons voulu la démo­cra­tie mais les urnes nous donnent une réponse qui nous déplaît et nous voici dans la rue pour protes­ter. Nous sommes mal à l’aise, je me répète mais l’ai-je dit à l’époque ? Non, car on avait réussi à nous convaincre qu’il n’y avait que deux camps possibles : les isla­mistes ou les mili­taires.

Le téléphone portable

Le géné­ral Athman lança un petit sourire sarcas­tique à son ami :

- Les temps ont bien changé. Depuis quand lais­sons-nous faire ?
- Depuis que le cours du pétrole a dégrin­golé, que les réseaux sociaux ne nous permettent plus d’empêcher les gens de parler, commen­ter, dénon­cer. Depuis que tout le monde a un télé­phone portable avec lequel prendre des photos et des vidéos. Oui, cher ami, les temps ont bien changé et seuls ceux qui le comprennent peuvent survivre.

Édition j’ai lu

Je le dis tout de suite : n’at­ten­dez pas un billet objec­tif. J’aime cet auteur et je vais ne dire que du bien de ce livre que j’ai refermé à regret, j’au­rais voulu rester encore un peu avec ces person­nages. Laurent Seksik a été élevé par des parents aimants et, en retour, il éprouve pour eux une grande affec­tion. On peut alors imagi­ner un livre guimauve dégou­li­nant de bons senti­ments. Et bien non, on peut parler d’amour et de respect filial sans ennuyer personne. Laurent Seksik décrit ici la dispa­ri­tion de son père et l’énorme diffi­culté qu’il éprouve à se remettre de ce deuil. Dans une famille juive, cela dure offi­ciel­le­ment un an et comme il nous le dit, il aurait aimé que cela dure encore plus long­temps. Il nous manque aussi à nous, ce père qui a si bien su racon­ter à son fils l’his­toire de sa famille. Le roman se situe au moment où Laurent Seksik retourne en Israël, un an après l’enterrement de son père pour célé­brer, juste­ment, la fin du deuil. Dans l’avion, il rencontre une jeune Sandra, qui lui donne la réplique et cherche à comprendre pour­quoi il aime tant son père, elle, qui semble avoir toutes les raisons de détes­ter le sien ! Elle est comme le néga­tif de l’amour enso­leillé de Laurent pour son père et leur conver­sa­tion nous permet de mieux cerner la person­na­lité de ce père tant aimé. Comme souvent dans les familles juives, l’amour dont les parents entourent leurs enfants est à la fois construc­tif et étouf­fant, il se mêle de tout, ce père, du choix des études de son fils et de ses fréquen­ta­tions fémi­nines. La scène dans l’aéroport de Nice est digne d’un film de Woody Allen, je vous la laisse décou­vrir. Mais son père, c’est aussi, un homme géné­reux qui est aimé des gens simples, qui se donnent du mal pour faire un beau discours pour des enter­re­ments de gens sans famille. Et c’est certai­ne­ment la personne qui a le plus compté dans la vie de l’écri­vain Laurent Seksik, méde­cin pour plaire à sa mère écri­vain pour que son père soit fier de lui : un fils obéis­sant donc..

Citations

Son père

- Papa, tu me jures que cette histoire est vraie ?
- Si cette histoire n’était pas vraie, pour­quoi l’au­rais-je inven­tée ?

L épisode Derrida

« Tu te souviens qu’en­fant, à Alger, j’étais dans la classe de Jacques Derrida. Mais t’ai-je raconté qu’en sixième je l’ai aidé à plusieurs reprises à résoudre des problèmes de mathé­ma­tiques ? »
Je ne voyais pas où il voulait en venir.
« Si Jacques Derrida en est là aujourd’­hui, c’est grâce à ceux qui l’ont aidé et peut-être ai-je été l’un des premiers avec ces devoirs de mathé­ma­tiques. Peut-être que Derrida me doit une fière chan­delle et peut-être même que la philo­so­phie fran­çaise nous en doit une aussi ! Je me suis rensei­gné. Le frère de Jacques Derrida vis à Nice, il possède une phar­ma­cie à Cimiez. Tu vas aller le trou­ver, lui rappe­ler l’épi­sode du devoir de mathé­ma­tiques. Il trans­met­tra. Le Jacques que j’ai connu était un garçon d’hon­neur. Il saura faire pour toi ce que j’ai accom­pli hier pour lui. »
Je bataillai ferme durant quelques semaines, mais on ne refu­sait rien très long­temps à mon père.
Un samedi après-midi, après qu’il m’eut déposé au volant de sa nouvelle Lancia sur le trot­toir de l’of­fi­cine, j’en fran­chis le seuil et avan­çait d’un pas hési­tant et inquiet à l’in­té­rieur de la phar­ma­cie déserte en ce début d’après-midi, avec le secret espoir qu’au­cun membre de la famille Derrida ne s’y trou­vât ce jour-là. Derrière le comp­toir, un homme à l’im­po­sante tignasse brune et frisée qui n’était pas sans rappe­ler celle du philo­sophe me suivait d’un regard où luisait une pointe d’iro­nie. Il me demanda ce dont j’avais besoin. Devant mon silence il sourit d’un air entendu. « Je comprends, jeune homme, je suis passé par là. » Il se rendit dans un coin de la boutique et avant que je n’aie pu dire quoi que ce soit pour le rete­nir, revint avec une boîte de préser­va­tifs. « C’est la première fois je suppose ? » pour­sui­vit-il d’un ton enjoué et complice. J’ac­quies­çait du menton, cher­chant dans mes poches de quoi payer. « Laisse fit-il avec un geste de mansué­tude, cette fois là, elle est pour moi. » Il glissa la boîte au creux de ma main, me donna, en se penchant au-dessus du comp­toir, une petite tape sur le coude comme un dernier encou­ra­ge­ments.
Je remon­tai dans la voiture, la boîte de préser­va­tifs au fond de ma poche, l’air le plus assuré possible. Mon père demanda si cela s’était bien passé. J’ai eu un hoche­ment de tête appro­ba­teur en répri­mant un senti­ment de honte. Je préfé­re­rais qu’il croie à l’in­gra­ti­tude un ancien cama­rade plutôt qu’à la lâcheté de son fils.

Le philo­sophe Jacques Derrida ne fut en rien dans la publi­ca­tion, des années plus tard, de mon premier roman. Je lui dois en revanche mon premier rapport protégé.

Juif et gentil

Je crains que Samuel ne soit pas prêt à succom­ber aux sirènes d’une Gentille, comme certains disent chez vous. Même si je suis convain­cue qu’il n’est pas insen­sible à mes charmes, les hommes sont prévi­sibles, vous savez. Mais dès qu’il se sent céder aux visées qu’il a sur mon décol­leté, je suis sûr qu’il doit entendre la voix de sa mère :« Samuel, cette fille n’est pas pour toi. Elle va t’éga­rer hors du droit chemin ! Tes grands-parents, tes arrières grands-parents n’ont pas vécu et ne sont pas morts en bons juifs pour que tu fêtes Noël autour du sapin ! »

Dialogue père fils

- Moi, je l’ai vu, cette Élodie, elle est splen­dide.
- Oui, elle est splen­dide mais surtout… Elle est juive, n’est-ce pas ?
- Et qu’est-ce que tu as contre les Juifs ?
- Abso­lu­ment rien.
- Je suis heureux d’ap­prendre que nous ne logeons pas un anti­sé­mite à la maison… Mais laisse-moi te dire aussi que tu as tort de ne pas accor­der une petite chance au destin !
- D’abord, je ne vois pas en quoi Élodie Tolila serait une chance et, et deuxiè­me­ment, je ne crois pas au destin.
- Il me semble qu’en ce moment tu ne crois plus en grand-chose, fiston…
J’al­lais décla­rer que je croyais en « l’amour », mais je me retins prudem­ment d’ajou­ter quoi que ce soit.

Petite leçon d’histoire donnée par le père du narrateur

L’ar­chi­duc Fran­çois-Ferdi­nand avait été assas­siné à Sara­jevo par un groupe de natio­na­liste serbe. Son oncle, l’empereur austro-hongrois, y a vu une perte irré­pa­rable pour l’hu­ma­nité tout entière et a trouvé ce prétexte pour décla­rer la guerre à la Serbie qui, depuis des lustres, refu­sait son annexion en exer­çant là une atteinte insup­por­table à l’in­té­grité de son terri­toire, même si l’empereur n’avait jamais foutu les pieds à Sara­jevo puisque le soleil ne se couchait jamais sur son empire et que ces gens-là n’ont pas que ça à faire. Tout ce beau monde a sonné la mobi­li­sa­tion géné­rale depuis les salons des châteaux où ils vivaient en paix afin que la morale soit sauf. C’était comp­ter sans les Russes, qui ont toujours envie d’en découdre et déci­dèrent de venir au secours des Serbes par affi­nité natu­relle puisque les uns et les autres sont de la même obédience ortho­doxe et qu’il est plus commode de mourir frater­nel­le­ment en priant le même seigneur qu’a­vec un type qui croit prier le bon Dieu alors qu’il implore le mauvais. Le Kaiser Guillaume a très mal pris la chose, parce que les Alle­mands sont très à cheval sur les prin­cipes, et jamais à un million de morts près. Le Kaiser a donc déclaré la guerre aux Russes même si le tsar était aussi son cousin, parce que c’est chez ces gens-là, Laurent, l’es­prit de famille se résume à jouer aux petits soldats à l’heure du thé mais avec de vrais gens et à balles réelles. Comme les Fran­çais ont le sens de l’hon­neur, on ne nous enlè­vera pas ça, et qu’on ne laisse pas atta­quer un Russe sans réagir vu qu’on aurait des accoin­tances depuis toujours même si je n’ai jamais rien ressenti de parti­cu­lier, la France a déclaré la guerre aux Boches… Et voilà pour­quoi, fiston j’ai perdu mon père a sept ans et la Nation a fait de moi son pupille, sans que je lui aie rien demandé.

Édition arléa

Je dois cette lecture à Domi­nique, et grâce à ce roman j’ai passé un très bon dimanche alors que le temps était au gris et que les mauvaises nouvelles s’ac­cu­mu­laient autour de moi. C’est un roman déli­cieux, il m’a fait un bien fou et a chassé mon cafard ce jour-là. Et pour­tant il n’a rien d’un roman « fell-good » , comme on l’en­tend d’ha­bi­tude. Certes il se passe dans un cadre enchan­teur le château de l’Is­lette :

Mais comme il s’agit d’un épisode de la vie de Camille Clau­del et de son terrible mentor Auguste Rodin, on est plutôt dans le drame que dans les amou­rettes cham­pêtres.
Camille, vient dans ce lieu invi­tée par une châte­laine protec­trice des artistes finir sa sculp­ture, la valse, qui a été refu­sée par l’aca­dé­mie car les corps de danseurs étaient trop dénu­dés

Elle y retrou­vera son grand amour qui, lui, travaille sur son « Balzac ». Elle y sculp­tera égale­ment un petite fille Margue­rite dont elle a fait un buste d’une éton­nante présence

On apprend qu’elle corres­pon­dait aussi avec Debussy qui compo­sait à Londres, à la même époque « L’après midi d’un faune ». Voilà pour les artistes que connaît bien Géral­dine Jeffroy, profes­seur de lettres. Elle a alors imaginé une trame roma­nesque très plau­sible et qui ne pèse en rien sur l’ob­jet de ce livre : la créa­tion artis­tique. Les person­nages prin­ci­paux sont des femmes, la narra­trice, la petite Margue­rite et surtout, surtout l’incroyable Camille Clau­del qui toute sa vie a dû lutter pour faire recon­naître son talent jusqu’à en perdre la raison. Rodin est toujours lui-même;un vrai goujat, « un ogre » dit Debussy, mais il est aussi un homme de son époque et un très grand sculp­teur. On se promène agréa­ble­ment avec la narra­trice, la petite Margue­rite et Camille dans la campagne autour du château et on suit avec un grand inté­rêt la passion avec laquelle l’ar­tiste crée cette oeuvre qui a su toucher un si grand public. Un moment de créa­tion donc, mais pas d’apai­se­ment pour Camille. Je ne peux pas m’empêcher de penser à la fin de sa vie, inter­née en 1913, elle mourra prati­que­ment de faim en 1943 à l’asile de Mont­fa­vet dans le Vaucluse.

Camille 20 ans Camille en 1929 dans son asile

Un roman que je recom­mande chau­de­ment à qui il manque, cependant,un petit quelque chose dans l’in­ten­sité roma­nesque pour atteindre les 5 coquillages.

Citations

La description du château

L’édi­fice renais­sance était posé entre deux bras de l’Indre. Pour le rejoindre il fallait traver­ser l’un de ses bras en emprun­tant un pont de bois qui était suffi­sam­ment large pour lais­ser passer fiacres et atte­lages. Bâti sur trois étages et d’un plan rectan­gu­laire, la demeure élevait au sud deux tours impo­santes et se couron­nait d’un chemin de ronde sur mâchi­cou­lis. Elle était une modeste mais char­mante réplique du château d’Azay-le-Rideau, lequel je le décou­vri­rai, était égale­ment posé sur une île à trois kilo­mètres en amont.

Trait des tourangeaux

Ils devinrent aimables, sans excès, main­te­nant cette distance aris­to­cra­tique commune à tous les Touran­geaux, quelle que soit leur condi­tion, qui vient de cette convic­tion que la terre natale leur tient lieu de titre.

Portrait de Camille Claudel

le lende­main, on aper­çut enfin made­moi­selle Camille. Elle s’ins­talla sur un banc près de l’Indre et elle se mit à dessi­ner. Elle coin­çait ses diffé­rents crayons dans son épaisse cheve­lure qui se ramas­sait sur sa nuque et elle posait son carnet sur ses jambes. Souvent, elle rele­vait très haut la tête et demeu­rait contem­pla­tive un long moment. Alors un timide sourire éclai­rait son visage, l’écrin qui l’en­ve­lop­pait semblait la conso­ler d’un chagrin latent

Les rapports de Camille Claudel et de Rodin

Made­moi­selle Camille hurlait sa jalou­sie et le grand homme s’évertuait à justi­fier ses infi­dé­li­tés. Il y avait des couche­ries sans consé­quence ‑les modèles de l’ate­lier qui s’of­fraient au désir insa­tiable du maître- et puis la compagne de toujours, celle des premiers jours, l’im­pos­sible à délo­ger, la servante dévouée, cachée, déjà vieillis­sante, la gardienne de l » œuvre, la mère de leur enfant. 

-Tu avais promis ! répé­tait made­moi­selle Camille comme une ritour­nelle obses­sion­nelle, et sa voix n’était plus qu’une plainte doulou­reuse, le cri déchi­rant de la bête bles­sée, le cri de révolte de l’ago­ni­sant qui s’ac­croche à la vie. Si elles ne m’étaient pas si utiles, je te tuerai de mes mains Rodin ! .Je te tuerai, je le jure et tes putains et ta vieille pour­ront t’at­tendre !


Conseil de Debussy

De grâce, Camille, soyez raison­nable et lais­sez votre barbu là où il est. Loin du bûche­ron les arbres poussent jusqu’à toucher le ciel. Loin des monda­ni­tés pari­siennes, l’air est bien pur, croyez-moi. Ces soirées où il faut se vendre, « chichi­ter »… j’en ai comme vous une profonde aver­sion. Il me semble qu’on y étouffe comme à l’écoute d’une mauvaise sympho­nie.

Description du travail de la sculptrice

Son regard était absorbé, comme habité par la figure à laquelle elle voulait à tout prix donner corps, elle malaxait un nouveau bloc de terre, placé sur une selle à la hauteur de ses yeux, de ses gestes à la fois amples et précis. Elle palpait avec fréné­sie cette matière nouvelle, la tassait, la tritu­rait, l’éti­rait longue­ment avant de la façon­ner. Elle semblait vouloir prolon­ger la joie tactile des premières caresses, elle était avec sa terre comme une mère réani­mant son petit frigo­ri­fié. Les narines palpi­tantes, elle la reni­flait comme on renifle une peau aimée, l’odeur de lait du nour­ris­son, puis elle s’éloi­gnait, étour­die, elle ouvrait grand la fenêtre et respi­rait l’air pur le visage tourné vers les arbres.
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