Éditions la brune au Rouergue, 183 pages, avril 2024

J’ai trouvé ce roman dans les rayons de ma médiathèque, et, oh surprise ! la bibliothécaire m’a dit l’avoir mis au club de lecture et qu’il n’avait pas reçu de coup de cœur, mes pauvres coquillages n’effaceront pas ce scandale. Il mérite un coup de cœur, autant pour la qualité d’écriture que par le sujet. Le seul reproche que je pourrais lui faire, vient de mon inculture, je n’ai pas lu Dante et je n’ai donc pas été sensible à la construction inspirée de la Divine comédie. Mais cela ne m’a pas empêchée de beaucoup apprécier cette lecture. Et de confirmer pour moi le talent de cette écrivaine que j’avais déjà ressenti à la lecture de « Ce qui se joue »

Vous souvenez vous de cette pure horreur décidée par Alexandre Loukachenko : en 2021 son régime décide de donner un visa à des milliers de personnes fuyant la Syrie, la Libye, l’Irak, l’Afghanistan arrivés en Biélorussie, l’armée a poussé ces pauvres gens vers la frontière polonaise où ils ont été refoulés sans ménagement. Derrière ces simples phrases, se cachent des souffrances humaines qui ont touché Caroline Hinault, elle sait nous faire partager ses émotions, et nous aide à ne pas oublier. Beaucoup de ses réfugiés ont été contraints de revenir vers leurs pays, d’autres ont essayé de traverser à tout prix cette frontière en passant par la forêt la plus inhospitalière qu’il soit : la forêt de Bialowieza. C’est la seule forêt primaire en Europe, et elle va devenir un personnage important de ce récit.

Trois femmes donc : Alma, qui avec son cousin est animée par une certitude : ne jamais retourner en Syrie depuis que sa sœur a été assassinée par un régime qui a aussi bombardé son immeuble. Elle ère avec son cousin, Bessem, dans une forêt qui ne la protège pas des hommes qui la renvoient en Biélorussie dès qu’elle réussit par miracle à passer les barbelés. Dans cette forêt habite aussi Nina, une jolie jeune femme polonaise, qui a cru un moment que son physique lui ouvrirait le métier de mannequin à Varsovie. Elle est mal dans sa peau, elle a un petit garçon avec Adam qui s’est séparé d’elle et de son insatisfaction perpétuelle. Elle habite chez ses parents au milieu de la forêt et proche de la frontière.

Enfin il y a Véra, une militante Biélorusse qui a le statut de réfugiée politique et qui vit dans la forêt pour essayer à travers une solitude volontaire de trouver la force d’écrire. Elle rencontre un militant écologiste, Sikorski, qui va l’aider à comprendre la forêt et lui ouvrir les yeux sur le drame des réfugiés qui sont condamnés à mourir de faim si personne ne les accueille . Je n’ose vous dire le prénom de Sikorski pour ne pas vous divulgâcher le roman.

Le dernier personnage c’est donc cette forêt traversée aujourd’hui par un mur pour empêcher l’immigration mais qui s’étend autant en Biélorussie qu’en Pologne. C’est un trésor pour tous ceux et celles qui s’intéressent à la richesse de la diversité de la faune et de la flore. La marche y est pénible puisqu’aucun chemin ne la traverse : aucun homme ne l’a façonnée c’est une force brutale, sauvage et cruelle pour les réfugiés et, est un trésor pour ceux qui protègent la nature et dans ce roman ce sont les mêmes qui aident le mieux qui le peuvent, les immigrés qui s’y sont perdus.

Un très beau roman et une très belle langue.

 

 

Extraits.

Début.

Almanach
Octobre
 L’espace est muré. Partout autour d’eux, des arbres tordus, démultipliéq, plantés dans les gencives noires de l’humus. Bessem ne dit rien. Alma non plus. Ils sont à l’arrêt. Pétrifiés devant la gorgone végétale. Étouffés par la pelote de peur qui étire son lierre en eux. 
Alma fixe le barbelé de branches. Aspire le sang d’une coupure à la main.
Crache.
Des oiseaux croassent. Le vent leur souffle au visage, son haleine de compost. L’air est encore assombri, le ciel est mort depuis longtemps.

 

Le départ.

Leur passeport est en règle pour la Biélorussie. Leur nom est sur la liste des gens autorisés. « Ils sont autorisés ». Le vol est interminable. Des bus attendent à l’arrivée. « Ils sont attendus ». On les  dépose devant de grandes barres d’hôtels. Le ciel est gris, étranger. D’autres bus viennent le lendemain. Il y a des militaires. Il faut prendre toutes les affaires. D’abord passer au centre commercial, s’équiper pour le froid. Faire des achats. Bessem et Alma obéissent. Gourde. Chaussette. Manteau gris pour lui, doudoune rouge pour elle. Les bus repartent. Prennent de grands axes routiers. Puis de petites routes. C’est la campagne. L’inconnu. La forêt. 
Le bus s’arrête.
 Tout le monde descend.
Il y a des arbres.
Le vent froid.
La Pologne c’est tout droit. 
Les gens paniquent. Refusent. Des enfants pleurent.
Les militaires avancent.
La frontière, c’est tout droit en vous dit. 
Le flot humain se met en marche. Tout droit.
Et le silence se dresse.
Devant eux, un mur de barbelés.
 De l’autre côté : une frise d’hommes armés, plantés dans le sol à intervalles réguliers.
 Ce qui a suivi Alma ne veut même plus y penser. Bassement et elle comprennent qu’ils ne passeront pas la frontière. Pas par là. Ils observent longtemps les gens installés au pied des barbelés. Enfants, femmes, hommes, qui attendent le visage creusé d’une faille, qu’une décision qu’une parole quelque chose, d’humain vienne entailler le métal et dissiper la brume. Il fait froid. Il va bientôt faire nuit.
Rien ne vient.
 Alors comme d’autres, Bessem et Alma s’enfoncent dans la forêt, en quête d’un passage posible, possible. Et comme d’autres, ils se perdent.

Nina.

 De retour au village, elle avait pris ce travail au supermarché, « en attendant », travail qu’elle détestait d’autant plus qu’il l’obligeait à exhiber quotidiennement ses mains, la cause même de son déclassement. Elle avait retrouvé par défaut la bande de ceux qui étaient restés, dont Adam, l’un des plus beaux garçons du lycée. Bien dans ses bottes de jeunes scieur, reconnu pour la qualité de son travail, sa force physique, le visage ouvert et pétillant, de ceux qui avancent sans difficulté dans les broussailles de l’existence. Il la trouvait belle, il était solide. D’ici. Elle s’était laissée séduire, amoureuse de l’image qu’ils renvoyaient. 
Leur union avait vécu l’illusion du bonheur pendant quelques années avant de battre de l’aile, car Nina exprimait une insatisfaction permanente dont elle ne savait pas exactement isoler la source. Dans les moments de conflit, quand Adam finissait par exploser pour lui demander ce qui n’allait pas, ce qu’elle désirait vraiment, elle répondait piteuse, sincère : « je ne sais pas », pensant confusément qu’elle ratait sa vie comme on rate une marche, avec à peine le temps de se rendre compte que déjà tout un champ des possibles s’est dérobé sous les pieds.

Le regard d’un homme qui aime cette forêt.

 Ton guide pointe les feuilles à naître ou s’opère l’alchimie silencieuse la combinaison moléculaire qui leur permet de synthétiser à partir d’éléments extérieurs leurs propres constituants organiques.
 Près d’une souche renversée, il s’arrête, s’accroupit, absorbé par la contemplation d’énormes racines tendues vers le ciel. Sous vos pieds, se trouve un outre-monde nourricier, tout un peuple de décomposeurs qui mène son existence souterraine et se mêle à l’histoire humaine, guerres et révolutions, sans jamais cesser d’œuvrer à son destin végétal.

Véra.

 Ta routine forestière s’installe néanmoins. Le matin, après avoir mangé un peu, tu vas remplir deux bidons à la rivière en contrebas, parfois faire un peu de lessive. Kolia se marrerait de te voir frotter tes culottes à genoux sur une berge, toi qui as passé ta vie à courir en ville et en tribu pour enquêter sur la corruption politique, les scandales environnementaux et les réseaux mafieux.

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