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Édition Seuil . Traduit de l’an­glais par Karine Lalechère

Lu dans le cadre de Masse Critique

Voici une bonne pioche chez Babe­lio, sans être un total coup de coeur ce roman est très inté­res­sant et j’es­père vous donner envie de le lire. L’au­teure est britan­nique de parents chypriotes. Elle s’in­té­resse à deux scan­dales qui se passent à Chypre, l’un concerne le bracon­nage des petits oiseaux migra­teurs, l’autre beau­coup plus révol­tant concerne des employées de maison étran­gères qui sont exploi­tées par des agences plus où moins mafieuses. Ces femmes devront toute leur vie rembour­ser l’agence qui les a fait venir, elles espèrent s’en­ri­chir pour, le plus souvent, faire vivre leur famille alors que les seules personnes qui vont gagner beau­coup d’argent ce sont les proprié­taires des agences. Les Chypriotes qui les utilisent n’ima­ginent pas les diffi­cul­tés que traversent ces femmes. Pour la bonne société chypriotes ce sont des femmes inter­chan­geables qui leur rendent tous les services possibles sans pour autant cher­cher à les connaître.

Ce roman s’ap­puie sur un fait divers qui a secoué Chypre : des femmes employées ont bruta­le­ment disparu. La police ne cherche abso­lu­ment pas à savoir ce qui s’est passé, le hasard permet­tra de décou­vrir qu’il s’agit d’un crime odieux de femmes sans défense.

Le roman suit le destin d’une de ces femmes : Nisha , une jeune maman Skri Lanquaise, elle va aider Petra à élever Aliki l’en­fant qu’elle a eu alors que son mari est mort avant la nais­sance de ce bébé. Un jour Nisha dispa­raît le roman va racon­ter l’en­quête de Petra qui va ouvrir les yeux sur la vie de Nisha , elle a mauvaise conscience et se rend compte à quel point ces femmes sont malme­nées dans son pays. Elle découvre aussi que Nisha lui a caché son amour pour Yian­nis son jeune voisin, car elle avait peur d’être renvoyée si Petra avait connu cette rela­tion amou­reuse. Yian­nis est est un Chypriotes que la crise de 2008 a tota­le­ment ruiné et il doit sa survie au bracon­nage des oiseaux migra­teurs ce sont de tous petits oiseaux que les restau­ra­teurs s’ar­rachent. Il gagne beau­coup d’argent mais il sait aussi que s’il veut s’ar­rê­ter, il risque sa vie car au dessus de lui les comman­di­taires de cette pratique de bracon­nage, il y a des gens très puis­sants et qui sont prêts à tout pour cacher cette pratique mais aussi pour qu’elle continue.

Un sujet très inté­res­sant mais j’ai un petit bémol pour le style que j’ai trouvé assez plat. Malgré cette dernière remarque je pense que ce livre trou­vera un public assez large.

Citations

Voici une bonne façon d’apprendre la table de 9.

Si tu me demandes combien font 7 fois 9, je sais que la réponse commence par 6. Et que le second chiffre, c’est toujours celui d’avant, moins 1. Par exemple, 8 fois 9 font 72, 7 et 2. 
(PS regar­dez bien la table de 9
1 fois 9 =9
2 fois 9 = 18
3 fois 9 = 27
4 fois 9 = 36
5 fois 9 = 45
6 fois 9 = 54
7 fois 9= 63
8 fois 9 = 72
9 fois 9 = 81
10 fois 9 = 90
certes quand on l’écrit ça marche mais pour dire spon­ta­né­ment « 7 fois 9 = 63 cela demande une gymnas­tique de la mémoire qui me semble compli­quée, moi quand j’étais enfant pour la table de 9 je me disais : 7 fois 9 = 70 – 7 = 63 .)

Le crack de 2008.

Avant la crise de 2008, la Laiki banque était en plein essor. elle s’ap­prê­tait à deve­nir le véhi­cule d’in­ves­tis­se­ment euro­péen pour le fonds d’état de Dubaï et elle a joué un rôle pivot dans l’in­dus­trie des services finan­ciers de Chypre. Elle accueillait à bras ouverts les nouveaux entre­pre­neurs russes qui arri­vaient avec des valises remplies de billets et créaient sur l’île des socié­tés admi­nis­trées par des avocats et des comp­tables locaux. Les trans­ferts d’argent entre la Russie et Chypre avaient atteint des montants astro­no­miques. La banque avait même géré les affaires de Slobo­dan Milo­se­vic. Dans les années 1990, son gouver­ne­ment avait trans­féré des milliards de dollars en espèces par notre inter­mé­diaire, en dépit des sanc­tions des Nations Unies.

Son expan­sion agres­sive en Grèce fut fatale à la Laiki. Le bilan était sous-capi­ta­li­sée au moment de la crise finan­cière mondiale et ce fut la dégrin­go­lade. La banque fut déman­te­lée. Je perdis mon emploi, mes écono­mies et ma femme ‑dans cet ordre.

Un policier caricatural ?

Je ne peux pas m’amu­ser à cher­cher ces étran­gères. J’ai du travail. Si elle ne revient pas, c’est sans doute qu’elle est passée au nord. C’est ce qu’elles font. Elles vont du côté turc dans l’es­poir de trou­ver un meilleur emploi. Ces femmes sont des animaux, elles obéissent à leur instinct. Ou à l’argent. Vous devriez rentrer chez vous et débar­ras­ser sa chambre. Si elle n’est pas de retour à la fin de la semaine, appe­lez l’agence pour deman­der qu’on vous envoie une autre bonne.

L’horreur de la guerre à Chypre.

Une seule fois, j’ai entendu mon père parler avec savoir d’avant ‑une voix sincère et bienveillante‑, et ce fut pour dire qu’il avait tué un ami au combat. Il ne nous avoua jamais son nom.
Ces années d’après guerre m’ont appris une leçon que je n’ai pas oubliée : on pouvait se refer­mer en soi-même, et, comme mon père, ne jamais retrou­ver la sortie.

Exemple de ce que vivent les femmes étrangères domestiques à Chypre.

Mutya Santos, une autre Philip­pine, venait de Manille. Elle s’en­ten­dait bien avec sa première employeuse et dînait avec elle chaque soir. À la mort de la vieille dame, on l’avait placée chez un homme qui essayait constam­ment de la tripo­ter, entrait dans la salle de bain quand elle était sous la douche et se glis­sait dans sa chambre pendant son sommeil. Elle s’était plainte à l’agence qui avait refusé d’in­ter­ve­nir. Lorsque son patron l’avez appris, il l’avait congé­diée. Elle aussi s’était retrou­vée sans rien, avec une énorme dette à rembourser. 

Éditions Picquier Traduit de l’an­glais par Santiago Artozqui

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Ce roman a obtenu un coup de coeur à notre réunion du mois de décembre, je me suis empres­sée de l’emprunter et si j’avais réussi à le lire avant notre réunion je l’au­rais défendu malgré mes quelques réserves.

Il a tout pour plaire ce roman : sous-tendu par le drame person­nel de trois femmes iraniennes réfu­giées en Irlande dans le comté de Mayo, le roman dévoi­lera peu à peu les horreurs qu’elles ont vécues sous la répres­sion aveugle du shah d’Iran et la montée de l’in­to­lé­rance isla­miste. Dans ce petit village de Balli­na­croagh, elles ouvrent un restau­rant aux saveurs de leurs pays, et sont à la fois bien accueillies par une partie de la popu­la­tion et en butte à ceux qui voient d’un mauvais œil ces femmes venues d’ailleurs. Le style de Marsha Mehran est emprunt de poésie à l’image des contes perses et contri­bue au charme un peu envou­tant de ce récit. Et puis, ce roman est un hymne à la cuisine iranienne, on savoure ces plats (que je me garde­rai bien d’es­sayer de repro­duire malgré les recettes qui sont géné­reu­se­ment expli­quées) tant elles demandent des épices que je ne saurai trou­ver sur mon marché de Dinard et tant elles me semblent complexes à réali­ser. Ce qui est très bien raconté ici, c’est le poids de la cuisine dans l’exil : refaire les plats aux saveurs de son pays, c’est un peu vaincre la nostal­gie de la douceur de la vie fami­liale qui a été détruite par des violences telles que la seule solu­tion ne pouvait être que la fuite.

La descrip­tion des habi­tants du village irlan­dais manque de nuances, il faut l’ac­cep­ter pour rentrer dans le récit. Le succès du restau­rant tient de l’en­vou­te­ment pour des parfums d’épices venues d’ailleurs. L’amour de la plus jeune des sœurs pour le fils du person­nage odieux qui veut rache­ter leur boutique relève du conte de fée . Cela ne m’a pas empê­chée de passer plusieurs soirée en compa­gnie de ces person­nages dans ce petit village arrosé d’une pluie conti­nue ou presque. J’ai aimé le courage de ses trois femmes et de leur volonté de vivre quel que soient les drames qu’elles ont traver­sés. Évidem­ment, on pense à tous ceux qui ont essayé de fuir des pays où des répres­sions sans pitié écrasent toute tenta­tive de vie libre.

La mort tragique de cette jeune auteure d’ori­gine iranienne est un poids supplé­men­taire à la tris­tesse qui se dégage de cette lecture qui se veut pour­tant réso­lu­ment opti­miste. Le roman se situe en effet à une période où les réfu­giés iraniens trou­vaient leur place dans un monde qui était plus ouvert aux drames des pays soumis à des violences inima­gi­nables. Ce monde là, appar­tient au passé car nos civi­li­sa­tions occi­den­tales sont surprises par l’am­pleur des drames des pays à nos fron­tières et se sentent dému­nies face à l’ac­cueil de pauvres gens chas­sés de chez eux et prêts à risquer leur vie pour un peu de confort dans un monde plus apaisé. Ce n’est pas le sujet de ce roman mais on y pense en se lais­sant bercer par le charme des saveurs des plats venus d’orient dans ce village où la viande bouillie arro­sée de bière semble être le summum de la gastronomie.

Citations

La voisine malfaisante et médisante

Dervla Quigley avait été frap­pée d’in­con­ti­nence, un problèmes de vessie très gênant qui l’avait cloué chez sa sœur ‑laquelle était dotée d’une patience à toute épreuve- et lais­sée l’es­sai tota­le­ment dépen­dante de celle-ci. Inca­pable de maîtri­ser son propre corps, Dervla avait bien­tôt été obsé­dée par l’idée de mani­pu­ler celui de tous les autres. Les ragots n’étaient pas seule­ment ses amis et son récon­fort, mais aussi la source d’un grand pouvoir.

Vision originale de l’acupuncture

Elle était même allée consul­ter un acupunc­teur chinois qui, au plus fort des seven­ties et de l’amour libre, s’étaient établis dans Henry Street à Dublin. La force de l’âme de ce chinois l’avait impres­sion­née ‑Li Fung Tao prati­quait son tai-chi mati­nal en toute séré­nité pendant que les vendeurs ambu­lants de fruits et de légumes appâ­taient les chalands en beuglant tout autour de lui‑, mais ses aiguilles n’avaient eu pour effet que de lui donner l’im­pres­sion d’être un morceau d’an­chois plongé dans une mari­nade d » »alici » à base d’ori­gan et de poudre de piment. 

Les épices

Dans le livre de recettes qu’elle avait stocké dans sa tête, Marjan avait veillé à réser­ver une place de choix aux épices qu’elle mettait dans la soupe. Le cumin ajou­tait au mélange le parfum d’un après-midi passé à faire l’amour, mais c’en était une autre qui produi­sait l’ef­fet tantrique le plus spec­ta­cu­laire sur l’in­no­cent consom­ma­teurs de ce velouté : le « siah daneh » – l’amour en action- ou les graines de nigelle. Cette modeste petite gousse, quand on l’écrase dans un mortier avec un pilon, ou lors­qu’on la glisse dans des plats comme cette soupe de lentilles, dégage une éner­gie poivrée qui hibernent dans la rate des hommes. Libé­rée, elle brûle à jamais dans un désir sans limite et non parta­ger pour un amant. la nigelle est une épice à la chaleur si puis­sante qu’elle ne doit pas être consom­mée par une femme enceinte, de peur qu’il ne déclenche un accou­che­ment précoce.

Édition Char­les­ton. Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Laura Bourgeois

Encore un livre sur mon Kindle qui a bien rempli sa fonc­tion de me faire oublier tous ces fils multi­co­lores auxquels j’ai été reliée une petite semaine l’été dernier. Je ne peux que vous recom­man­der cette lecture, cette auteure vous permet­tra de revivre le martyre du peuple coréen colo­nisé par le Japon.
Le roman commence en Corée dans une famille qui héberge et nour­rit des pêcheurs. Ce n’est pas la richesse mais grâce au travail haras­sant du couple, ils y arrivent. Plusieurs malheurs vont s’abattre sur cette famille, d’abord la mort du mari puis la gros­sesse non dési­rée de leur fille unique qui s’est laissé abuser par un riche Coréen habi­tant au Japon. Heureu­se­ment elle trou­vera un homme qui veut bien l’épouser et toute la famille partira vivre au Japon qui est alors la puis­sance colo­niale domi­nant la Corée.
La deuxième partie du roman raconte le sort des Coréens au Japon. Pendant la guerre, ils sont consi­dé­rés comme des « sous-hommes » et après, ils sont l’objet de toutes les discri­mi­na­tions habi­tuelles dans un pays qui est en proie au racisme et au mépris pour tout ce qui n’est pas japo­nais. La famille va s’en sortir grâce au travail incroyable des femmes et on l’apprendra plus tard grâce aussi, à la protec­tion du riche Coréen qui est le père biolo­gique du premier enfant du person­nage prin­ci­pal. C’est aussi un mafieux très puis­sant qui lui ne craint pas d’affronter les Japonais.
Le roman est passion­nant. Suivre le destin de cette famille est un voyage qui m’a tenue en haleine jusqu’au bout. J’ai beau­coup aimé me plon­ger ainsi dans la culture coréenne en parti­cu­lier la cuisine qui semble déli­cieuse. L’image du Japon ne sort pas grandi, pendant et avant la deuxième guerre mondiale c’était une puis­sance colo­niale barbare pour les popu­la­tions sous son joug et ensuite ce pays est apparu comme victime de la bombe atomique et n’a pas fait le même travail de mémoire que l’Allemagne. Et donc, a gardé des aspects contes­tables de sa civi­li­sa­tion, en parti­cu­lier le mépris voire le racisme envers les Coréens.

Citations

Le destin de femmes

Évidem­ment ! Sunja-ya, le destin d’une femme est de travailler et de souf­frir. Souf­frir, et souf­frir encore. Mieux vaut t’y attendre dès main­te­nant, tu sais. Tu gran­dis, alors il faut bien te préve­nir. Ta vie va dépendre de l’homme que tu vas épou­ser. Avec un bon mari, tu auras une vie correcte, mais avec un homme mauvais, c’est la malé­dic­tion assu­rée. Dans tous les cas, il y aura de la douleur. Prépare-toi à souf­frir et conti­nue de travailler dur. Personne ne pren­dra soin d’une pauvre femme : on ne peut comp­ter que sur soi-même.

Le deuil

Shin adressa un sourire faible au jeune pasteur. Cinq ans plus tôt, le choléra avait emporté quatre de ses enfants ainsi que sa femme et, depuis, il avait compris qu’il ne pouvait plus parler du deuil – tout ce qu’une personne pouvait lui dire à ce sujet lui semblait désor­mais ridi­cu­le­ment senti­men­tal et insensé. Avant de les perdre, il
n’avait jamais fait l’expérience de la douleur de cette manière, pas vrai­ment. Ce qu’il avait appris de Dieu et de la théo­lo­gie lui avait paru plus concret après sa tragé­die person­nelle. Sa foi n’en avait pas été ébran­lée, mais son tempé­ra­ment avait changé pour toujours. Comme si une pièce chauf­fée s’était refroi­die d’un coup.

La vertu de la femme

Pour autant, nous devons préser­ver ta vertu – elle est plus précieuse que ton argent. Ton corps est un temple sacré où repose le Saint-Esprit. Les inquié­tudes de ton frère sont légi­times. La foi mise de côté, et pour parler avec prag­ma­tisme : si tu devais te marier, ta pureté et ta répu­ta­tion seraient essen­tielles. Le monde juge sévè­re­ment une fille pour son incon­ve­nance – même lorsqu’il s’agit d’un acci­dent. C’est terrible, mais c’est ainsi

L’après guerre au Japon

Tous ces gens – les Japo­nais et les Coréens – sont dans la merde parce qu’ils pensent en termes de groupe. Mais je vais te dire la vérité : un leader bien­veillant, ça n’existe pas. Je te protège parce que tu travailles pour moi. 
Quant à tous ces partis de Coréens, il faut que tu te souviennes qu’au bout du compte, les diri­geants ne sont que des hommes, ce qui ne les rend pas plus intel­li­gents que des porcs. Et les porcs, on les bouffe. Tu as vécu dans une ferme qui vendait des patates douces à des prix indé­cents aux Japo­nais affa­més par la guerre. Tama­gu­shi a violé les régu­la­tions gouver­ne­men­tales, et je l’ai aidé, parce qu’il voulait faire de l’argent, et moi aussi. Il se voit proba­ble­ment comme un Japo­nais respec­table, hono­rable même, plein d’une fierté natio­na­liste – comme tous, pas vrai ? La vérité, c’est qu’il fait un très mauvais Japo­nais, mais un homme d’affaires avisé. Je ne suis pas un bon Coréen, et je ne suis pas japonais.

Le patriotisme

Le patrio­tisme n’est qu’un prin­cipe, comme le capi­ta­lisme, ou le commu­nisme. Mais les prin­cipes font oublier aux hommes leurs propres inté­rêts. Et les types au pouvoir exploi­te­ront toujours les hommes qui croient trop en leurs prin­cipes. Tu ne peux pas répa­rer la Corée. Des centaines d’hommes comme toi et des centaines d’hommes
comme moi ne suffi­raient pas à la remettre sur pied. Les Japs sont partis, et main­te­nant la Russie, la Chine et les États-Unis se disputent notre petit pays de merde. Tu crois que tu peux riva­li­ser avec eux ? Oublie la Corée.
Concentre-toi sur ce que tu peux avoir. Tu veux l’épouse ? Parfait. Tu n’as qu’à te débar­ras­ser du mari, ou attendre qu’il crève. Ça, c’est quelque chose que tu peux maîtriser.

Le savoir

Absorbe tout le savoir que tu pour­ras. Remplis ton cerveau de connais­sances – c’est la seule forme de pouvoir que personne ne pourra jamais te reprendre. 

Édition 1018 domaine étran­ger . Traduit de l’an­glais par Delphine et Jean-Louis Chevalier

Le 23 janvier 2020 je disais à Aifelle que ce livre me tentait beau­coup. Elle me mettait en garde contre l’as­pect très noir du roman, elle avait bien raison mais je ne regrette abso­lu­ment pas cette lecture même si parfois je l’ai trou­vée éprouvante.

Ce n’est pas un roman qui se lit faci­le­ment parce qu’il décrit une tension que rien ne semble pouvoir apai­ser. Mais il permet de décou­vrir le sort qui était réservé aux émigrés euro­péens qui, après la guerre, ont voulu rejoindre l’Aus­tra­lie pour fuir les horreurs qu’ils venaient de vivre. Comme à toutes les époques d’après conflits, les popu­la­tions recherchent un ailleurs plus souriant, mais les pays se referment sur eux mêmes et n’ac­cueillent que diffi­ci­le­ment de nouveaux arri­vants même dans un pays comme l’Aus­tra­lie qui pour­tant, est, en prin­cipe, une terre d’immigration.

Le roman se construit sur deux époques, l’en­fance de Sonja dans les années 1950, et en 1990 son retour alors qu’elle est enceinte vers son père Bojan Buloh, un ouvrier dur à la tâche et qui noie son mal de vivre dans l’al­cool. Avant ces dates, il y a aussi le passé dans les montagnes Slovènes où Bojan et sa femme Maria ont connu l’hor­reur abso­lue de la guerre contre les nazis menée par des parti­sans. Ces horreurs ont modelé des êtres qui renferment alors en eux des bulles de fragi­li­tés dont ils n’ont eux-mêmes pas idée et qui peuvent écla­ter à tout moment. Les chas­ser loin, au delà de leurs souve­nirs, ne leur permet­tra pas de se débar­ras­ser de leur présence dans leur personnalité.

Marie, dispa­raît dès le premier chapitre. Dispa­raît c’est vrai­ment le mot employé et elle laisse derrière elle, une petite fille de 5 ans qui ne comprend pas et un mari complè­te­ment effon­dré qui ne trou­vera que dans l’al­cool des oublis qui ne durent que le temps de l’ivresse. La vie des émigrés étaient dures, en effet, avant de deve­nir austra­lien, ils devaient accep­ter de travailler pendant deux ans là où on avait besoin d’eux. Pour Bojan, ce sera à construire des barrages hydrau­liques en Tasma­nie. Si la descrip­tion du climat est réaliste, cela ne donne guère envie d’y faire du tourisme, il y fait froid, le paysage est noyé sous la brume ou la pluie battante. L’en­fant est d’abord retiré à son père et fréquen­tera deux familles d’ac­cueil abso­lu­ment horribles, puis elle vien­dra vivre avec lui. Bojan aime son enfant mais est dépassé par son drame person­nel, et lors­qu’il a bu frappe sa fille sans raison. Malgré cela Sonja a bien du mal à le quit­ter, et c’est vers lui qu’elle revient adulte et enceinte.

Ce roman est donc très sombre et parfois trop pour moi, et il est soutenu par une évoca­tion d’une nature sans pitié qui colore le roman d’une tension supplé­men­taire. Pendant tout le roman on espère comprendre le pour­quoi de tant de malheurs, on sent que la vérité va être insup­por­table et elle l’est effec­ti­ve­ment. Je ne m’at­ten­dais pas à cette expli­ca­tion que je me garde bien de vous dévoi­ler. La fin du roman est un petit moment d’es­poir autour d’un bébé qui repré­sente un avenir possible. En tout cas, c’est que j’es­père, on croise les doigts pour ce bonheur fragile.

Citations

Réaction de Soja face à la colère de son père complètement ivre

Il n’était pas grand, Sonja Buloh n’était pas grande non plus et ne possé­dait pas sa faculté de prendre des propor­tions gigan­tesques. Elle, c’était préci­sé­ment l’in­verse. Pour échap­per à ce cour­roux, elle avait appris l’art de la peti­tesse, l’art de rendre son être si menu qu’il deve­nait invi­sible sauf à un examen attentif.

La langue et l’immigration

Il s’ar­rêta, rassem­bla ses pensées dans sa tête et essaya de les réar­ran­ger en un semblant d’an­glais correct. « J’au­rais dû écrire à toi, euh, des lettres, mais euh, mon anglais, il va au travail, il va au pub, mais il va pas si bien sur le papier. »
« Il y a des choses qui comptent plus que les mots » dit-elle puis elle s’ar­rêta. Sa remarque avait toute­fois frappé son père . Il devint presque volu­bile, mais sans colère, pour la réfuter. 
« Peut-être tu dis ça parce que tu as plein de mots, dit-il tu as trouvé une langue. Moi j’ai perdu la mienne. J’ai jamais eu assez de mots pour dire aux gens c’que je pense, c’que je ressens. Jamais assez de mots pour un bon boulot. »

Illusions australiennes .

Pour Sonja la ville de Tullah n’était pas nichée dans la haute vallée entou­rée de tous côtés par les montagnes sauvages, mais avait plutôt un air de catas­trophe indus­trielle dispo­sée en petit tas régu­liers qu’on avait lais­sés s’en­fon­cer dans le sol maré­ca­geux. Tout être, toute chose était provi­soire. Sauf la forêt tropi­cale et le bois bouton qui repous­se­rait une fois terminé cette brève inter­rup­tion. Ce n’était pas un lieu où les gens nais­saient ou souhai­taient mourir, mais un lieu qu’ils aspi­raient simple­ment à quitter. 
La promesse faite aux travailleurs émigrés, l’offre d’une vie meilleure en Austra­lie dans l’Eu­rope dévas­tée par la guerre, l’in­sai­sis­sable arc-en-ciel de la pros­pé­rité et e de temps plus paisibles, tout cela s’était amenuisé, éloi­gné, ce n’était plus une chose réelle mais un kaléi­do­scope, un rêve à moitié fixé dans la mémoire qu’il valait mieux essayer d’oublier.

Les désespérés

À la fin la seule chose qui comp­tait, c’était qu’il semblait ne pas y avoir d’is­sue, vrai­ment rien d’autre que la mort ou l’al­cool. Au bout d’un certain temps tout le reste s’éva­nouis­sait, et certains étaient assez contents qu’il en soit ainsi et d’autres non, mais dans un cas comme dans l’autre la plupart finis­sait par déci­der que mieux valait ne pas songer sans cesse au joug du destin qui pesait si dure­ment sur eux. Au bout d’un certain temps ils perdaient à peu près tout, famille, argent, espoir. Ils conser­vaient toute­fois une certaine cama­ra­de­rie de chiens perdus qui valait ce qu’elle valait, géné­ra­le­ment pas grand-chose, certaines fois énormément.

Le discours que le père n’a pas pu dire à sa fille

Elle partie, il trouva fina­le­ment les mots pour expri­mer ce qu’il voulait lui dire depuis long­temps. « Toi et moi, dit-il d’une voix basse au débit hési­tant, on a vécu, on a vécu pire que des chiens. Je regrette. Je pense pas qu’tu revien­dras. Crois-moi, j’ai jamais voulu tout ça, la bois­son, les coups, ces gour­bis d’émi­grés, des fois des choses t’ar­rivent dans la vie et malgré tout, malgré c’que t’es­pères, tu peux pas les changer. »
Sa confes­sion termi­née, son éloquence l’aban­donna aussi rapi­de­ment qu’elle était venue. 
Avant d’al­ler prendre dans le frigo sa première bouteille de la jour­née, oublieux de l’heure mati­nale, il dit seule­ment une chose à la brise qui s’en­gouf­frait du monde extérieur.
» On est venus en Austra­lie, dis Bojan Buloh, pour être libres ».

Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Carla Lavaste. Édition Pocket

Roman reçu en cadeau, et que j’ai lu d’une traite car l’his­toire est saisis­sante et bien racon­tée. J’aime bien décou­vrir à travers un roman un fait histo­rique dont je n’avais jamais entendu parler. Aux USA « Terre d’ac­cueil et de liberté » pour des popu­la­tions euro­péennes chas­sées par la misère de leur pays, une pratique peu relui­sante a vu le jour entre les deux guerres. Une oeuvre chré­tienne char­geait à New-York un train avec des orphe­lins pour leur éviter l’or­phe­li­nat. Il arri­vaient dans le Midwest et dans les gares les atten­daient des couples en mal d’en­fants. Une affiche avec cette annonce était collée sur les murs

On recherche
FAMILLES D’ACCUEIL POUR ORPHELINS
Une société de Bien­fai­sance de la côte Est
Pour enfants sans foyer
Arri­vera à la gare de Milwau­kee Riad.
Le vendredi 18 octobre
LA DISTRIBUTION AURA LIEU À 10H
ces enfants de tous âges et des deux sexes
sont seuls au monde

Les familles d’ac­cueil faisaient leur choix et signaient une conven­tion : ils devaient les nour­rir et les loger contre de menus services et les envoyer à l’école. Les bébés étaient le plus souvent adop­tés et les plus grands, surtout les garçons étaient choi­sis par des fermiers pour l’ap­point qu’ils pouvaient appor­ter au travail de la ferme. Aucun contrôle n’était exercé et donc l’école était une option au bon vouloir des gens qui accueillaient ces enfants.
Le roman a choisi pour racon­ter cette histoire une petite fille irlan­daise qui chan­gera plusieurs fois de prénom, Niamh son prénom irlan­dais, Doro­thy dans l’hor­rible première famille et Viviane chez les gens qui l’ont aimée et qui ont voulu lui donner le prénom de leur fille morte de la diph­té­rie . Le seul objet qui la relie à son origine est un médaillon en étain avec le symbole irlan­dais de l’amour ; » le cladagh »

Il lui avait été offert par une grand-mère dont elle se souvient avec tendresse. Mais quand elle sera orphe­line personne ne cher­chera à la récu­pé­rer ni sa famille irlan­dais avec qui elle n’a plus aucun contact ni sa famille(éloignée) améri­caine qui devait sans doute se battre avec sa propre misère. Elle partira donc dans un de ces trains et connaî­tra deux horribles familles avant de rencon­trer ceux qui devien­dront ses parents adop­tifs . Cette histoire nous est racon­tée au gré des range­ments dans un grenier par une autre enfant placée en famille d’ac­cueil, Molly qui a écopé de cinquante heures de travaux d’in­té­rêt géné­ral. Ces deux femmes l’une dans l’an­née de ses 18 ans l’autre dans ses 93 ans fini­ront par s’en­tendre. Elles ont en commun de savoir ce que c’est que de vivre dans une famille d’accueil.

J’ai quelques réserves sur la fin trop en happy-end à mon goût , en parti­cu­lier pour la jeune Molly mais cela n’en­lève rien à l’in­té­rêt du roman.

Citations

Une jeune placée en famille d’accueil

S’il y a bien une chose qu’elle déteste à propos des familles d’ac­cueil, c’est d’être à la merci de gens qu’elle connaît à peine et de dépendre de leur moindre lubie. Ne rien attendre de qui que ce soit, voilà ce qu’elle a appris. Ses anni­ver­saire sont souvent oubliés et c’est tout juste si elle est invi­tée à parti­ci­per aux diffé­rentes fêtes qui jalonnent l’an­née. Elle doit se conten­ter de ce qu’elle reçoit, et c’est rare­ment ce qu’elle a demandé.

Le train d orphelins

« Les enfants, vous voici à bord de ce que l’on appelle un train d’or­phe­lins et vous avez la chance d’en faire partie. Vous lais­sez derrière vous un lieu diabo­lique où règne l’igno­rance, la pauvreté et le vice. À la place, vous allez décou­vrir la noblesse de la vie à la campagne. »

J’ai décou­vert ce roman sur un blog que je lis régu­liè­re­ment « La souris jaune ». J’aime bien ce blog car j’y trouve des livres qui ne sont pas dans l’actualité litté­raire. La Souris Jaune, fouine dans tous les lieux où l’on trouve des livres pas chers ou dans les média­thèques pour assou­vir ses envies de lecture. Ce roman avait tout pour me plaire, car il parle d’un sujet très peu traité : que sont deve­nus les traces de la présence juive en Egypte ? Le début m’a enchan­tée et je me suis instal­lée pour faire un voyage origi­nal dans un pays où je n’irai sans doute jamais. Mais lorsque l’hé­roïne, Camé­lia arrive en Egypte, très vite, j’ai déchanté. Elle arrive dans ce pays avec l’argent de sa mère et des ses tantes pour faire construire une sépul­ture digne des attentes des sœurs de la morte, Carlotta . Carlotta est restée en Egypte et n’a pas suivi ses sœurs en France. Cela aussi m’in­té­res­sait, celle qu’on surnom­mait « la juive au nombril arabe » a mené une vie hors du commun. Mais il en est si peu ques­tion ou d’une façon si embrouillée que je me suis vite lassée. Vers la page 200 d’un roman qui en compte 350, j’ai parcouru en diago­nal un récit qui « arri­vait pas à rete­nir mon atten­tion. Je n’ai rien compris aux aven­tures amou­reuses de Camé­lia qui a des rela­tion sexuelles avec l’homme qui la reçoit et qui l’oblige à l’ap­pe­ler « papa ». Ses rencontres avec les pension­naires de l’ancienne demeure qui étaient la maison de retraite de sa tante sont tota­le­ment étranges. On sent que l’au­teur veut nous faire vivre à la fois la décré­pi­tude de ce monde ancien et celui de la vieillesse , j’ai parfois pensé à la famille « Mange­clous » d’Al­bert Cohen, mais le récit n’ar­ri­vait pas à se construire. Comme « la souris jaune » j’ai bien aimé les inces­sants coups de fil de Lounna la mère juive plus vraie que nature de Camé­lia. Et puis je dois souli­gner la scène de départ dans l’aéroport qui est vrai­ment très drôle. Au moment où j’écris ce billet, alors que je ne peux pas dire que j’ai lu jusqu’au bout ce roman, j’es­père que plusieurs d’entre vous l’avez lu et que vous saurez m’ex­pli­quer ce que vous avez aimé dans la partie égyptienne

Citations

Quand j’ai cru à la première page que je lirai ce roman jusqu’au bout

Morte Carlotta ? Morte la sœur aînée née de la même mère ? Maman s’échauf­fait . Le mystère de la mort la lais­sait sans voix hurlait-elle, et je sus qu’elle criait en montrant toutes ses dents au télé­phone. Les morts vont vite ! Le monde s’en va. ! Quoi ! apprendre la funeste nouvelles aujourd’­hui samedi ? Le seul jour consa­cré à la partie de bridge hebdo­ma­daire ? Voilà bien la chance de maman ! Tant pis, Dieu était grand, ce qu’il donnait d’une main il le repre­nait de l’autre, bien­tôt il pren­drait tout des deux mains.… Maman sentait appro­cher sa dernière heure.

Toujours sa mère

Sa liai­son avec le produc­teur Rachid « Un musul­man qui n’est même pas chré­tien » fulmi­nait Maman.

La scène de l’aéroport sa fille de 26 ans doit écouter les conseils de ses tantes, comme tous les voyageurs car elles parlent très fort.

- Je vous la confie, dit maman à l’hô­tesse de l’air en charge des bagages. C’est ma fille unique et je l’aime. Surveillez la bien, elle a l’air grande du dehors mais dans sa tête elle est très petite. Il marche bien votre avion ?
Les voya­geurs, écar­tés de force du guichet, parurent fort inté­res­sés par les conseils des dames en noir.
- Il n’y a pas, criait tante Marcelle, tu te débrouilles et tu pousses, mais tu prends place dans la queue, pour la vie sauve si l’avion s’écra­bouille en mer, Dieu préserve !
- Tu mettras immé­dia­te­ment le gilet gonflant, renché­ris­sait tante Fortunée.
-Tu n’iras pas à la toilette suspen­due, disait tante Melba à cause de l’as­pi­ra­tion, sait-on jamais. Il n’y a pas de canni­bales, au moins ? Elle jeta alen­tours des regard cour­roucé. Ah chères, j’ai lu l’ar­ticle abomi­nable, les uns mangeant les autres et tous commen­çant par les plus jeunes !
- Aucune bois­son alcoo­li­sée, voci­fé­rait Maman on te connaît, un verre, deux verres, trois et tu t’en­dors, quatre tu manques l’ar­rêt du Caire.
- Camé­lia chérie, n’ou­blie pas de sucer le bonbon de l’en­vol, conseillait tante Fortu­née sinon tu retour­ne­ras tes vomis­se­ments sur les voisins.
-Tu mange­ras tout, approu­vait maman. Ça fait passer le temps c’est compris dans le prix, mon Dieu comme tout augmente.
- Si tu n’aimes pas la confi­ture disait tante Melba, garde-moi le petit pot. Ça fait dînette, on voyage par le palais, et le goût est très français.
-Boucle-la Melba, se fâchait tante Marcelle, sommes-nous des mendiants ? Tu ne vois pas que les oreilles fran­çaises nous écoutent

Vraie question

Ils ont vendu le patri­moine des ancêtres. Un rouleau sacré par-ci, une relique du Temple de Jéru­sa­lem par là, une syna­gogue, quelques belles maisons du quar­tier juif. Les Améri­cains raffolent des marques du passé. Ils ont acheté. Qu’est-ce qu’ils n’ont pas acheté. Lequel est le plus coupable ? Celui qui achète ou celui qui vend ?

Le cimetière juif du Caire

Plus loin, deux jeunes femmes éten­daient du linge entre les piliers de la nef consa­crée en 1912 à un certain Isaac Pinto, le déli­vré, selon l’épi­taphe, d’une longue vie de douleur et de soli­tude. À deux pas de là, un vieillard arro­sait d’urine la dalle de Léda Gatte­gno (1903 1933) trop tôt arra­chée à son juge d’époux, lequel avait mis une ving­taine d’an­nées à la rejoindre sous le caveau où fleu­ris­sait la menthe sauvage et le persil. Des fèves cuisaient à gros bouillons dans la vasque funé­raire de Simon Fran­cis Bey, fumet exquis qui partait chatouiller les narines d’un autre pair d’Égypte, le baron Musta­pha Lévy, un grand philan­thrope , dit Sultana, il a beau­coup construit pour les pauvres, décédé en l’an 1948 et dont le mauso­lée, un petit palais baroque, s’en­va­his­sait de volailles.

Édition Poche Folio

Après avoir lu de cette auteure, grâce au club de lecture, « Le Ciel par dessus les Toits » j’ai eu très envie de décou­vrir un peu plus cette écri­vaine mauri­cienne. Si l’île Maurice est syno­nyme pour beau­coup d’entre nous de vacances sur des plages de sable blanc, de mer bleu azur, sous un soleil toujours présent, cette île a repré­senté pour des popu­la­tions noires un lieu d’es­cla­vage et lorsque celui-ci a pris fin, une terre d’im­mi­gra­tion pour des Indiens fuyant une misère abso­lue dans leur pays.

Loin de ces impres­sions para­di­siaques, ce roman se situe en 1890 : l’île Maurice est alors sous domi­na­tion britan­nique, depuis une tren­taine d’an­nées, mais les plan­ta­tions restent la propriété de riches plan­teurs fran­çais qui recherchent à tout prix une main d’œuvre bon marché pour rempla­cer leurs anciens esclaves. Les noirs habitent aussi cette île mais refusent de se faire maltrai­ter par les proprié­taires blancs, peu d’en­tente sont possibles avec les Indiens qui acceptent des condi­tions de travail dont eux mêmes ne veulent plus. En peu de chapitres, les problèmes sont très bien posés. On comprend d’au­tant mieux tous les problèmes qui assaillent dès leur arri­vée ces malheu­reux Indiens sur l’île Maurice que chaque person­nage nous est présenté avant leur départ dans leur lieu de vie d’ori­gine. On comprend alors, pour­quoi ils partent, mais aussi comment ils vont être forcé­ment déçus car trop de fables irréa­listes, comme ces pièces d’or que l’on trouve en soule­vant des rochers, leur obscur­cissent le cerveau !

Ce roman nous permet de comprendre la situa­tion des Indiens en 1890, certains sont acca­blés par les dettes que leurs parents ont contrac­tées, un des person­nage est seule­ment joueur de poker et perd tout l’argent de ses parents aux cartes, une jeune femme de sang royal doit brûler sur le bûcher de son mari mort à la chasse, un autre croit rejoindre son frère… Tous se retrouvent sur un bateau : l’At­las qui après des mois de navi­ga­tion d’au­tant plus éprou­vante que les Indiens craignent beau­coup la mer, ils débarquent apeu­rés sur l’île « Meuriche » et trouvent une condi­tion qui se rapproche plus de l’esclavage que celle de travailleurs pauvres et précaires.

J’ai beau­coup aimé ce livre, certai­ne­ment parce que je ne savais pas grand chose de cette immi­gra­tion mais aussi parce que cette auteure sait très bien racon­ter, j’ai quitté à regret ses person­nages et j’au­rais aimé les suivre un peu plus long­temps. Il y a un aspect qui m’a beau­coup inté­res­sée : à quel point l’en­fer­me­ment dans les tradi­tions de l’Inde asser­vit la popu­la­tion et empêche les plus pauvres de s’éman­ci­per, mais à quel point égale­ment, ces carcans repré­sentent un lieu rassu­rant face à un inconnu encore plus mena­çant que la servi­tude que l’on connaît bien. Le roman l’an­nonce mais ne le décrit pas, visi­ble­ment les Indiens sauront grâce à leur courage et à leur force de travail deve­nir une partie très impor­tante de la popu­la­tion active de l’île et à fina­le­ment s’en­ri­chir même sans trou­ver les fameuses pièces d’or qui ont fait briller les yeux de leurs ancêtres.

Citations

Les dettes des paysans pauvres

Quand il emprunta cinquante roupies au zamin­dar, les deux hommes étaient conve­nus d’un kamia C’était un contrat où l’on troquait sa sueur, son labeur et parfois la chair et le labeur de ses enfants contre de l’argent. Tant que les cinquante roupies et les inté­rêts sur le prêt n’étaient pas rembour­sés, Devraj Lal s’en­ga­geait à travailler les terres du zamin­dar pour la moitié d’un salaire. Il s’en­ga­geait aussi à ce que son fils reprenne le kamia s’il décé­dait avant d’avoir remboursé les cinquante roupies. Ce qui arriva moins d’un an après et son fils, Chotty se trouva en devoir d’ho­no­rer une dette qu’il n’avait pas contractée.
Cela faisait dix années que Chotty travaillait pour le zamin­dar. Les inté­rêts sur le prêt avaient grandi comme le blé : vite. Et Chotty, semblait – il, ne travaillait pas aussi vite que le blé. Il avait amassé quelques roupies mais plusieurs fois son fils était tombé malade ou le zamin­dar décré­tait qu’il n’avait pas bien fait son travail ou encore ce qui arri­vait de plus en plus souvent ces derniers temps, la bibi se plaignait.

Être veuve

Il n’y avait rien de pire que de survivre à son mari. Donner nais­sance à une fille en premières couches ou toucher un paria étaient des manque­ments terribles mais être veuve était innom­mable. Ici, depuis des siècles, dans les familles de sang royal, les femmes montaient sur le bûcher avec leur mari. C’était une tradi­tion comme une autre. De toute façon, que ferait une femme sans son mari ? Qui voudrait d’une veuve quand les jeunes filles vierges ne manquaient pas ? Surtout, qui pren­drait le risque d’ac­cueillir une femme qui porte telle­ment le mauvais œil qu’elle finit veuve ?

Les rapports des noirs anciens esclaves et les indiens nouvellement arrivés

« Je t’ai eu, Malbar. Vous croyez supé­rieur, hein, tous, tous autant que vous êtes ? Vous venez ici, vous léchez le cul des blancs, vous faites vos village, vous amas­sez de l’argent, vous ache­tez des terrains et ensuite, vous vous prenez pour des blancs. Vous nous crachez dessus. Nous sommes des êtres infé­rieurs pour vous. Vous aussi, vous fouet­tez vos employés … Tu vas voir, Malbar. Tu vas voir ce que c’est que pour­rir en prison. Tu travaille­ras sous le soleil et comme nous, tu soulè­ve­ras les pierres et tu pour­ri­ras loin des tiens. »

Édition Inter­valles ; Traduit du grec par Fran­çoise Bien­fait. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Un très beau roman qui traite si bien de toutes les ques­tions qui hantent les hommes et pas seule­ment ceux de notre époque. Gazmend Kapplani pose de façon lumi­neuse la ques­tion de l’iden­tité grâce à un dialogue entre deux frères. L’un, Karl, a quitté l’Al­ba­nie, et est confronté à l’exil et son frère, Frédé­rick, qui est resté auprès de son père, un pur commu­niste qui a défendu « le grand diri­geant » Henver Hodja.. Les deux prénoms sont déjà porteurs de l’en­ga­ge­ment du père : Karl, le prénom de Marx et Frédé­rick, celui d’En­gels . Comme il y a beau­coup d’hu­mour dans ce récit, on verra que, si Karl en alba­nais est trop proche du mot signi­fiant « bite », en revanche en exil avoir un prénom qui ne soit pas musul­man lui a été favo­rable pour l’ob­ten­tion de papiers (vrais ou faux). On appren­dra petit à petit pour­quoi Karl est si viscé­ra­le­ment hostile à son père, à l’Al­ba­nie à son village et si loin de son jeune frère. Au fur et à mesure qu’il décrit son exil et ses diffi­cul­tés, on entend la voix de Frédé­rick qui pense que rien ne vaut la peine de s’exi­ler, que l’on est toujours de son village, de son pays, de sa langue et de ses morts. Il faut dire que Gazmend Kapl­lani sait bien de quoi il parle, lui qui a vécu vingt-quatre ans en Grèce sans jamais avoir obtenu la natio­na­lité. Karl, comme l’au­teur, vit et enseigne en ce moment aux USA car il a fui la violence raciste des néo-nazis grecs qui le menacent de mort . Il a révélé dans ce roman (et dans la vie réelle), les meurtres horribles contre les mino­ri­tés alba­naises » les Tchames. Toutes ces ques­tions autour de l’iden­tité de l’exilé nous inter­pellent aujourd’­hui, mais si ce livre est un coup de cœur, c’est aussi que la trame roma­nesque est bien menée, on suit avec éton­ne­ment Karl qui n’ar­rive pas à être triste de la mort de son père, et qui semble distant avec son frère que l’au­teur rend atta­chant. Et puis, au fil des chapitres, le passé revient et avec lui les atti­tudes des uns et des autres aux pires moments de la dicta­ture commu­niste. Alors certes, l’exil est compli­qué, et la cruauté des hommes ne connaît pas de fron­tières, mais quand on est exilé dans sa propre famille, je crois que rien ne peut rete­nir celui qui, comme cet écri­vain, est capable d’ap­prendre, de parler et d’écrire une petite dizaine de langues.

PS. Je ne suis pas complè­te­ment certaine d’avoir compris le titre. Mais est-ce le même en grec ?

Citations

Les mœurs de village

Il était allé dépo­ser un bouquet de fleurs et une bougie sur la tombe de sa mère. Elle était morte un an avant le départ de Karl. La version offi­cielle avan­cée par la famille était qu’elle avait succombé à une attaque. Mais tout le monde savait qu’elle s’était suici­dée. Un geste aussi grave ne pouvait rester secret dans une ville où les commé­rages allaient si bon train qu’ils n’épar­gnaient pas même les trous de culotte des voisins .

Les rituels

La parti­ci­pa­tion au mariage avait lieu sur invi­ta­tion, alors que pour les décès, les maisons restaient ouvertes à tous, riches et pauvres, puis­sants et mendiants. Dans cette petite ville où les gens nais­saient inégaux, vivaient et mouraient inégaux, la mort était en quelque sorte une patrie qui les accueillait tous sans discrimination.

La langue de l’exil

Karl fut surpris que son père ne disent rien quand il lui annonça qu’il émigrait de nouveau. Ce n’est qu’en quit­tant la table à la fin du repas qu’il brisa Le silence en lui deman­dant tout à coup : « Tu n’en as pas assez de passer ta vie à parler la langue des autres ? »
Karl se sentit comme quel­qu’un à qui l’on enlève les vête­ments par un tour de passe-passe et qu’on laisse complè­te­ment nu.

L’exil

Ma patrie est celle où sont enter­rés mes morts. Chaque fois qu’on s’éloigne d’eux, on perd un peu plus de son éner­gie, de sa vie, de son identité.

Déboulonner la statue

Lorsque la statue du dicta­teur bougea un peu, tout ceux qui étaient autour se mirent à la couvrir d’in­sultes avec leur voix enrouée. : « Abat­tez ce fils de putain ! », « Niquez sa mère ! » (Parce que même lors­qu’il s’agit des dicta­teurs, ce sont toujours les mères qui prennent, on n’a jamais entendu quel­qu’un inju­rier le père d’un dictateur.)

La tragédie de Smyrne

La famille de Clio avait disparu dans l’en­fer des flammes qui avait recou­vert la ville de Smyrne. Seules sa mère et elle, qui était âgée de neuf ans à l’époque, s’en étaient sorties vivantes. Elles arri­vèrent au port du Pirée après avoir traversé la mer Égée sur une barque de pêche pour­rie, surchar­gée de réfu­giés qui avaient tout perdu. Ils lais­saient derrière eux les tombes de leurs ancêtres et les corps de leurs parents carbo­ni­sés dans l’in­cen­die, piéti­nés à mort par la foule qu’on pour­chas­sait, ou tout simple­ment dispa­rus. Ils espé­raient reve­nir dans quelques jours, voire dans quelques semaines, pour les recher­cher ou au moins enter­rer leurs morts. Ils n’étaient jamais reve­nus. Devant eux se présen­tait une terre incon­nue, rempli remplie d’au­toch­tones qui ne cachaient pas leur méfiance et leur hostilité.

La carte de séjour

Il obtint sa première carte de séjour grâce à un cousin de Clio qui travaillait au commis­sa­riat central de police d’Athènes. Une carte minus­cule, toute fine, du même bleu que le drapeau grec qui flot­tait au-dessus de la douane quand Karl atten­dait sur la-terre-de-nulle-part. « Heureu­se­ment que tu as un prénom chré­tien », lui dit le cousin de Clio. Le faus­saire alba­nais lui avait dit exac­te­ment la même chose . Si on ne portait pas de prénom grec, on devait en chan­ger pour obte­nir la carte de séjour et en choi­sir un plus « conve­nable », qui n’at­ti­re­rai pas l’hos­ti­lité des auto­ri­tés ni les soup­çons des autoch­tones. Des milliers d’Al­ba­nais chan­geaient aussi rapi­de­ment de prénom qu’on se débar­rasse d’un vête­ment sale après le travail, espé­rant ainsi obte­nir ce talis­man que repré­sen­tait pour eux la carte de séjour.

Le mal de l’état nation

D’après Chris­tos, le natio­na­lisme qui avait atteint ses contrés était une asthé­nie psychique bien parti­cu­lière, inocu­lée par l’Oc­ci­dent qui était réputé pour sa froi­deur et son avarice, cette mala­die incu­rable de l’Eu­rope avait surtout frappé les petites nations, celles qui, d’après lui étaient nées au forceps du ventre de l’His­toire et se retrouvent est tota­le­ment dépour­vues de défenses immu­ni­taires. « Nous, dans les Balkans, nous sommes les enfants orphe­lins de trois empires, l’Em­pire romain, l’Em­pire byzan­tin et l’Em­pire otto­man », disait-il, planté devant la carte des Balkans qui incluait Constan­ti­nople et recou­vrait presque tout le mur de son long couloir. Il avait égale­ment épin­glé au-dessus une large bande de papier sur laquelle il avait écrit en gros carac­tères : « Cher­cher des gens ethni­que­ment pures dans les Balkans revient à cher­cher des femmes vierges dans un bordel. »

Les tabous nationaux

Chaque pays a ses « tabous natio­naux ». On les appelle ainsi parce qu’ils sont profon­dé­ment enfouis dans l’ou­bli collec­tif, grâce à une conven­tion tacite établie par la majo­rité des membres d’une commu­nauté, de sorte que personne ne cherche à savoir la vérité. On peut aussi quali­fier « d’igno­rance insti­tu­tion­na­li­sée » ou de « statu quo » ce genre de conven­tion. Pour prendre une compa­rai­son un petit peu triviale, on pour­rait dire que cette igno­rance insti­tu­tion­na­lisé est du même ordre que l’igno­rance des usagers sur le fonc­tion­ne­ment des égouts, tout le monde sait qu’ils existent mais personne n’en parle, sauf quand une grande panne se produit et que leur contenu écœu­rant se déverse dans les rues.

Édition Galli­mard NRF (du monde entier)

Traduit de l’ita­lien par Danièle Valin

Quand j’ai chro­ni­qué « le poids du Papillon » Domi­nique m’avait conseillé de lire ce roman. Comme elle, j’ai parfois des lectures moins enthou­siastes de cet auteur par exemple « le jour avant le bonheur » et même « le tort du soldat » m’avaient moins convain­cue que ces deux derniers romans. Encore un coup de cœur pour celui-ci. Un des sujets du roman c’est le travail du « passeur » arti­san (il refu­se­rait le titre d’ar­tiste) qui doit « expo­ser la nature » du christ c’est à dire son sexe. Oui, j’ai appris grâce à ce roman que les cruci­fiés étaient nus sur leur croix. Il existe de rares statues du christ nu.

Un sculp­teur décide au début du XX° siècle de faire une sculp­ture du cruci­fié nu, mais l’église a imposé que l’on cache le sexe sous un pagne de pierre. Notre person­nage prin­ci­pal est donc chargé d’en­le­ver le rajout et sculp­ter le sexe du christ.

Le person­nage, – voilà l’autre thème du roman- est un habi­tant des montagnes mais il doit trou­ver refuge dans une petite ville de bord de mer car il est devenu bien malgré lui trop célèbre dans son village. Habi­tant des régions fron­ta­lières, il est devenu « passeur », pour « des gens » qui veulent conti­nuer leur périple en Europe. Ces immi­grés sont, comme il nous le dit, les nouveaux nomades de notre époque. Il s’ac­quitte avec succès de cette tâche, en accep­tant le prix fixé par deux passeurs du village mais lui rend aux immi­grés leur argent dès la fron­tière passée. Cela se sait et tous les médias s’in­té­ressent à lui. Ses anciens amis se sentent trahis et ne veulent plus de lui dans le village. Il part donc et trou­vera ce travail dans une église du bord de mer. C’est pour lui, et pour nous, l’oc­ca­sion de se confron­ter au travail du sculp­teur sur marbre et de réflé­chir au sens des trois grandes reli­gions mono­théistes. Tout le livre très court ‑cet auteur écrit souvent de moins de deux cent pages- est plein d’une sagesse, d’hu­mour et de réflexions qui font sourire parfois, nous troublent souvent. J’ai aimé ce roman , j’es­père me souve­nir de quelques une des cita­tions que j’ai notées ‑celle sur Char­lot a fait écla­ter de rire mes amis-. À mon tour de vous en recom­man­der chau­de­ment la lecture.

Citations

J’adore .…

Je grave des noms pour les amou­reux endur­cis qui les préfèrent sur des branches et des cailloux plutôt que sur des tatouages. Ils durent plus long­temps sans pâlir. 

Les frontières dans les montagnes

Ils sont cocasses ces États qui mettent des fron­tières sur les montagnes, ils les prennent pour des barrières. Ils se trompent, les montagnes sont un réseau dense de commu­ni­ca­tion entre les versants, offrant des variantes de passage selon les saisons et les condi­tions physiques des voyageurs.

Le personnage principal doit sculpter le sexe du Christ qui a été enlevé et caché par un linge en granit

Il m’ap­prend que je suis le dernier d’une longue liste d’ar­tistes, confir­més ou non, qui ont été consul­tés. L’un d’eux a dit que l’en­lè­ve­ment trau­ma­tique de la couver­ture suffi­rait déjà à repré­sen­ter la nudité et son histoire censu­rée. Ceux qui ont accepté d’es­sayer ont proposé des solu­tions bizarre. À la place de la partie déta­chées, quel­qu’un a imaginé un oiseau, plus préci­sé­ment un coucou, parce qu’il met ses œufs dans le nid des autres. Un deuxième à penser à une fleur. Un jeune artiste a eu l’idée d’un robinet.

Le vin

Le curé conti­nue à m’écou­ter tout en prenant une bouteille de vin et deux verres. Il remplit le mien à ras bord. C’est l’usage chez les ouvriers. Si on offre du vin, on remplit le verre. Ce sont les riches qui en verse peu. Eux, ils ne boivent pas ils sirotent. Si on en offre à un ouvrier, on en verse jusqu’à ce que le verre déborde.

Vous la portez à droite ou à gauche ?

Il est curieux de connaître celui qui a fina­le­ment été chargé de restau­rer la gêne. Son père qui était tailleur, l’ap­pe­lait ainsi quand il prenait les mesures pour un panta­lon. Il deman­dait au client de quel côté, droit ou gauche, il portait la gêne. 

Traverser la place de la gare à Naples

J’ob­serve ce que font les passants pour atteindre la rive oppo­sée du trot­toir. Le courant d’au­to­mo­biles est continu.
Ils font comme ça, ils descendent du bord tandis que le flux s’écoule indif­fé­rent à eux. Ils l Ils avancent dans le gué , frôlés et contour­nés par les voitures comme des rochers qui affleurent. Ils avancent rapi­de­ment jusqu’à la berge d’en face. Il ne faut pas croire que la mer Rouge s’ouvre en deux pour eux, mais c’est une mer rouge locale, élas­tique, qui coule en évitant le peuple en marche. Elle l’in­cor­pore et le repose indemne de l’autre côté. Je regarde sans bouger. Je prends des notes visuelles étonné sur la dyna­mique du lieu, sans me déci­der à tenter l’ex­pé­rience. Il est impé­ra­tif de ne pas hési­ter une fois dans le courant. La mer Rouge s’adapte à l’in­trus si son pas est décidé, mais devient colé­reuse et impé­tueuse s’il hésite ou change d’avis.

Charlot

Char­lie Chaplin a parti­cipé au concours des imita­teurs de Char­lot et il est arrivé troisième. 

Le prix et la langue des passeurs

Les voya­geurs paient comp­tant, forcé de faire confiance. On utilise un anglais de dix mots, le jargon des déplacements.

Destins d hommes

J’écoute les histoires de destins bizarres, des façons nouvelles de mourir : dans une soute asphyxié par les gaz du moteur, gelé dans le compar­ti­ment du train d’at­ter­ris­sage d’un avion, étouffé dans un camion garé l’été en plein soleil.

Cruauté des hommes

Nous parlons de tout le mal que l’es­pèce humaine a inventé pour elle-même. Aucun animal ne se rapproche de notre pire. Aucune autre créa­ture vivante n’a imaginé le supplice de l’emballement. L’ha­bi­leté du bour­reau consis­tait à prolon­ger l’agonie.

Nous cessons de manger pendant un moment, nous nous regar­dons, nous bais­sons les yeux. Il y a peu de temps encore, nous aurions assisté à ces exécu­tion dans la rue sans détour­ner le regard. Décidé par les auto­ri­tés : cela suffit à leur donner force de loi.

Édition Albin Michel

Traduit de l’ita­lien par Fran­çois Brun

lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Je suis déso­lée pour ma biblio­thé­caire préfé­rée, je n ai pas réussi à aimer ce roman, je l’ai en grande partie parcouru en sautant les passages qui m’ar­ra­chaient des larmes. Non pas qu’il ne soit pas bien mais il est trop dur . Tous ces êtres humains par milliers que des passeurs entassent dans des embar­ca­tions en sachant fort bien que la plupart péri­ront mer c’est abso­lu­ment insup­por­table. Mais pour­quoi pour­quoi des gens se laissent-ils conduire à cette mort plus que probable ? Ce n’est pas le sujet du livre. Le sujet c’est cette île dont le nom à te donner à nos oreilles, pendant de longues années : » Lampedusa » .
Comment vivent tous les habi­tants de cette île ? C’est vrai que c’est un point de vue que l’on n’a peu entendu et c’est pour cette raison qu’il a été choisi pour être lu à notre club. Qu’est ce qu’il se passe quand des cadavres viennent s’échouer sur vos plages ? et bien quelles que soient vos opinions poli­tiques, vous ferez tout pour sauver un maxi­mum de personnes.
L’au­teur a choisi de passer trois ans à Lampe­dusa , il y rencontre le maxi­mum d’ha­bi­tants de cette île, tous habi­tés par des récits qui sont aussi horribles que ce que vous pouvez imagi­ner et plus encore. L’au­teur parle aussi de son père méde­cin et de son oncle atteint d’un cancer dont il ne guérira pas. Les histoires de naufrages sont telle­ment atroces que je lisais avec soula­ge­ment la descente vers la mort de son oncle bien aimé. Comme son père le dit un moment, je me suis demandé à quoi sert ce genre de témoi­gnages, puisque visi­ble­ment rien ne peut arrê­ter ceux qui fuient leur pays, et des tortion­naires Libyens avides d’argent faciles seront toujours là pour les pous­ser sur des bateaux de fortune après les avoir tortu­rés, rançon­nés et violés pour les femmes. Je ne mets aucun coquillages à ce livre à vous de juger si vous voulez le lire .

Citations

Le métier de médecin

En tant que méde­cin , je récolte une foule d’in­dices pour les assem­bler et leur trou­ver un sens : des symp­tômes , des signes, des résul­tats d’ana­lyses. Au fond, ce métier, c’est ça : faire la somme des symp­tômes, des signes, des analyses prati­quées et cher­cher l’ex­pli­ca­tion. On pose une hypo­thèse diag­nos­tique, puis on examine ce qui la corro­bore. Pour ça, je dois pouvoir m’orien­ter, savoir quoi cher­cher et quoi regar­der. La méde­cine d’au­jourd’­hui est aveugle, ces examens tous azimuts sont bien la preuve que le méde­cin ne sait plus regarder.

Utilité des photos

La photo­gra­phie te met face à une réalité : la petite fille nue qui crie et qui pleure, le mili­cien qui meurt, l’en­fant syrien noyé ‑une des photos les plus terribles, on a eu raison de la prendre et de la publier. Et cette réalité est une douleur, immense, lanci­nante. Pour­tant, malgré cette souf­france qui nous est donnée à voir, nous ne compre­nons pas plus. Qu’est-ce qui a changé, au bout du compte ?

L’horreur

Le corps est un jour­nal intime où se lisent les événe­ments des derniers jours de la vie. La raideur de certains muscles dit l’ex­trême priva­tion d’eau. La faible présence de chair dans la cage thora­cique témoigne de l’ab­sence de nour­ri­ture pendant de longues périodes. Les lésions sont les signes visibles d’une grande violence subie, dans les prisons libyenne comme sur le bateau. Pendant la traver­sée, certains sont tués à coups de bâton devant les autres pour que ceux-ci comprennent que protes­ter, où deman­der de l’eau est puni par la mort immé­diate. Géné­ra­le­ment, les corps sont jetés à la mer. Il arrive aussi que ceux qui ose se plaindre des condi­tions du voyage soient lancés vivants dans les vagues.