Édition Char­les­ton. Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Laura Bourgeois

Encore un livre sur mon Kindle qui a bien rempli sa fonc­tion de me faire oublier tous ces fils multi­co­lores auxquels j’ai été reliée une petite semaine l’été dernier. Je ne peux que vous recom­man­der cette lecture, cette auteure vous permet­tra de revivre le martyre du peuple coréen colo­nisé par le Japon.
Le roman commence en Corée dans une famille qui héberge et nour­rit des pêcheurs. Ce n’est pas la richesse mais grâce au travail haras­sant du couple, ils y arrivent. Plusieurs malheurs vont s’abattre sur cette famille, d’abord la mort du mari puis la gros­sesse non dési­rée de leur fille unique qui s’est laissé abuser par un riche Coréen habi­tant au Japon. Heureu­se­ment elle trou­vera un homme qui veut bien l’épouser et toute la famille partira vivre au Japon qui est alors la puis­sance colo­niale domi­nant la Corée.
La deuxième partie du roman raconte le sort des Coréens au Japon. Pendant la guerre, ils sont consi­dé­rés comme des « sous-hommes » et après, ils sont l’objet de toutes les discri­mi­na­tions habi­tuelles dans un pays qui est en proie au racisme et au mépris pour tout ce qui n’est pas japo­nais. La famille va s’en sortir grâce au travail incroyable des femmes et on l’apprendra plus tard grâce aussi, à la protec­tion du riche Coréen qui est le père biolo­gique du premier enfant du person­nage prin­ci­pal. C’est aussi un mafieux très puis­sant qui lui ne craint pas d’affronter les Japonais.
Le roman est passion­nant. Suivre le destin de cette famille est un voyage qui m’a tenue en haleine jusqu’au bout. J’ai beau­coup aimé me plon­ger ainsi dans la culture coréenne en parti­cu­lier la cuisine qui semble déli­cieuse. L’image du Japon ne sort pas grandi, pendant et avant la deuxième guerre mondiale c’était une puis­sance colo­niale barbare pour les popu­la­tions sous son joug et ensuite ce pays est apparu comme victime de la bombe atomique et n’a pas fait le même travail de mémoire que l’Allemagne. Et donc, a gardé des aspects contes­tables de sa civi­li­sa­tion, en parti­cu­lier le mépris voire le racisme envers les Coréens.

Citations

Le destin de femmes

Évidem­ment ! Sunja-ya, le destin d’une femme est de travailler et de souf­frir. Souf­frir, et souf­frir encore. Mieux vaut t’y attendre dès main­te­nant, tu sais. Tu gran­dis, alors il faut bien te préve­nir. Ta vie va dépendre de l’homme que tu vas épou­ser. Avec un bon mari, tu auras une vie correcte, mais avec un homme mauvais, c’est la malé­dic­tion assu­rée. Dans tous les cas, il y aura de la douleur. Prépare-toi à souf­frir et conti­nue de travailler dur. Personne ne pren­dra soin d’une pauvre femme : on ne peut comp­ter que sur soi-même.

Le deuil

Shin adressa un sourire faible au jeune pasteur. Cinq ans plus tôt, le choléra avait emporté quatre de ses enfants ainsi que sa femme et, depuis, il avait compris qu’il ne pouvait plus parler du deuil – tout ce qu’une personne pouvait lui dire à ce sujet lui semblait désor­mais ridi­cu­le­ment senti­men­tal et insensé. Avant de les perdre, il
n’avait jamais fait l’expérience de la douleur de cette manière, pas vrai­ment. Ce qu’il avait appris de Dieu et de la théo­lo­gie lui avait paru plus concret après sa tragé­die person­nelle. Sa foi n’en avait pas été ébran­lée, mais son tempé­ra­ment avait changé pour toujours. Comme si une pièce chauf­fée s’était refroi­die d’un coup.

La vertu de la femme

Pour autant, nous devons préser­ver ta vertu – elle est plus précieuse que ton argent. Ton corps est un temple sacré où repose le Saint-Esprit. Les inquié­tudes de ton frère sont légi­times. La foi mise de côté, et pour parler avec prag­ma­tisme : si tu devais te marier, ta pureté et ta répu­ta­tion seraient essen­tielles. Le monde juge sévè­re­ment une fille pour son incon­ve­nance – même lorsqu’il s’agit d’un acci­dent. C’est terrible, mais c’est ainsi

L’après guerre au Japon

Tous ces gens – les Japo­nais et les Coréens – sont dans la merde parce qu’ils pensent en termes de groupe. Mais je vais te dire la vérité : un leader bien­veillant, ça n’existe pas. Je te protège parce que tu travailles pour moi. 
Quant à tous ces partis de Coréens, il faut que tu te souviennes qu’au bout du compte, les diri­geants ne sont que des hommes, ce qui ne les rend pas plus intel­li­gents que des porcs. Et les porcs, on les bouffe. Tu as vécu dans une ferme qui vendait des patates douces à des prix indé­cents aux Japo­nais affa­més par la guerre. Tama­gu­shi a violé les régu­la­tions gouver­ne­men­tales, et je l’ai aidé, parce qu’il voulait faire de l’argent, et moi aussi. Il se voit proba­ble­ment comme un Japo­nais respec­table, hono­rable même, plein d’une fierté natio­na­liste – comme tous, pas vrai ? La vérité, c’est qu’il fait un très mauvais Japo­nais, mais un homme d’affaires avisé. Je ne suis pas un bon Coréen, et je ne suis pas japonais.

Le patriotisme

Le patrio­tisme n’est qu’un prin­cipe, comme le capi­ta­lisme, ou le commu­nisme. Mais les prin­cipes font oublier aux hommes leurs propres inté­rêts. Et les types au pouvoir exploi­te­ront toujours les hommes qui croient trop en leurs prin­cipes. Tu ne peux pas répa­rer la Corée. Des centaines d’hommes comme toi et des centaines d’hommes
comme moi ne suffi­raient pas à la remettre sur pied. Les Japs sont partis, et main­te­nant la Russie, la Chine et les États-Unis se disputent notre petit pays de merde. Tu crois que tu peux riva­li­ser avec eux ? Oublie la Corée.
Concentre-toi sur ce que tu peux avoir. Tu veux l’épouse ? Parfait. Tu n’as qu’à te débar­ras­ser du mari, ou attendre qu’il crève. Ça, c’est quelque chose que tu peux maîtriser.

Le savoir

Absorbe tout le savoir que tu pour­ras. Remplis ton cerveau de connais­sances – c’est la seule forme de pouvoir que personne ne pourra jamais te reprendre. 

Édition 1018 domaine étran­ger . Traduit de l’an­glais par Delphine et Jean-Louis Chevalier

Le 23 janvier 2020 je disais à Aifelle que ce livre me tentait beau­coup. Elle me mettait en garde contre l’as­pect très noir du roman, elle avait bien raison mais je ne regrette abso­lu­ment pas cette lecture même si parfois je l’ai trou­vée éprouvante.

Ce n’est pas un roman qui se lit faci­le­ment parce qu’il décrit une tension que rien ne semble pouvoir apai­ser. Mais il permet de décou­vrir le sort qui était réservé aux émigrés euro­péens qui, après la guerre, ont voulu rejoindre l’Aus­tra­lie pour fuir les horreurs qu’ils venaient de vivre. Comme à toutes les époques d’après conflits, les popu­la­tions recherchent un ailleurs plus souriant, mais les pays se referment sur eux mêmes et n’ac­cueillent que diffi­ci­le­ment de nouveaux arri­vants même dans un pays comme l’Aus­tra­lie qui pour­tant, est, en prin­cipe, une terre d’immigration.

Le roman se construit sur deux époques, l’en­fance de Sonja dans les années 1950, et en 1990 son retour alors qu’elle est enceinte vers son père Bojan Buloh, un ouvrier dur à la tâche et qui noie son mal de vivre dans l’al­cool. Avant ces dates, il y a aussi le passé dans les montagnes Slovènes où Bojan et sa femme Maria ont connu l’hor­reur abso­lue de la guerre contre les nazis menée par des parti­sans. Ces horreurs ont modelé des êtres qui renferment alors en eux des bulles de fragi­li­tés dont ils n’ont eux-mêmes pas idée et qui peuvent écla­ter à tout moment. Les chas­ser loin, au delà de leurs souve­nirs, ne leur permet­tra pas de se débar­ras­ser de leur présence dans leur personnalité.

Marie, dispa­raît dès le premier chapitre. Dispa­raît c’est vrai­ment le mot employé et elle laisse derrière elle, une petite fille de 5 ans qui ne comprend pas et un mari complè­te­ment effon­dré qui ne trou­vera que dans l’al­cool des oublis qui ne durent que le temps de l’ivresse. La vie des émigrés étaient dures, en effet, avant de deve­nir austra­lien, ils devaient accep­ter de travailler pendant deux ans là où on avait besoin d’eux. Pour Bojan, ce sera à construire des barrages hydrau­liques en Tasma­nie. Si la descrip­tion du climat est réaliste, cela ne donne guère envie d’y faire du tourisme, il y fait froid, le paysage est noyé sous la brume ou la pluie battante. L’en­fant est d’abord retiré à son père et fréquen­tera deux familles d’ac­cueil abso­lu­ment horribles, puis elle vien­dra vivre avec lui. Bojan aime son enfant mais est dépassé par son drame person­nel, et lors­qu’il a bu frappe sa fille sans raison. Malgré cela Sonja a bien du mal à le quit­ter, et c’est vers lui qu’elle revient adulte et enceinte.

Ce roman est donc très sombre et parfois trop pour moi, et il est soutenu par une évoca­tion d’une nature sans pitié qui colore le roman d’une tension supplé­men­taire. Pendant tout le roman on espère comprendre le pour­quoi de tant de malheurs, on sent que la vérité va être insup­por­table et elle l’est effec­ti­ve­ment. Je ne m’at­ten­dais pas à cette expli­ca­tion que je me garde bien de vous dévoi­ler. La fin du roman est un petit moment d’es­poir autour d’un bébé qui repré­sente un avenir possible. En tout cas, c’est que j’es­père, on croise les doigts pour ce bonheur fragile.

Citations

Réaction de Soja face à la colère de son père complètement ivre

Il n’était pas grand, Sonja Buloh n’était pas grande non plus et ne possé­dait pas sa faculté de prendre des propor­tions gigan­tesques. Elle, c’était préci­sé­ment l’in­verse. Pour échap­per à ce cour­roux, elle avait appris l’art de la peti­tesse, l’art de rendre son être si menu qu’il deve­nait invi­sible sauf à un examen attentif.

La langue et l’immigration

Il s’ar­rêta, rassem­bla ses pensées dans sa tête et essaya de les réar­ran­ger en un semblant d’an­glais correct. « J’au­rais dû écrire à toi, euh, des lettres, mais euh, mon anglais, il va au travail, il va au pub, mais il va pas si bien sur le papier. »
« Il y a des choses qui comptent plus que les mots » dit-elle puis elle s’ar­rêta. Sa remarque avait toute­fois frappé son père . Il devint presque volu­bile, mais sans colère, pour la réfuter. 
« Peut-être tu dis ça parce que tu as plein de mots, dit-il tu as trouvé une langue. Moi j’ai perdu la mienne. J’ai jamais eu assez de mots pour dire aux gens c’que je pense, c’que je ressens. Jamais assez de mots pour un bon boulot. »

Illusions australiennes .

Pour Sonja la ville de Tullah n’était pas nichée dans la haute vallée entou­rée de tous côtés par les montagnes sauvages, mais avait plutôt un air de catas­trophe indus­trielle dispo­sée en petit tas régu­liers qu’on avait lais­sés s’en­fon­cer dans le sol maré­ca­geux. Tout être, toute chose était provi­soire. Sauf la forêt tropi­cale et le bois bouton qui repous­se­rait une fois terminé cette brève inter­rup­tion. Ce n’était pas un lieu où les gens nais­saient ou souhai­taient mourir, mais un lieu qu’ils aspi­raient simple­ment à quitter. 
La promesse faite aux travailleurs émigrés, l’offre d’une vie meilleure en Austra­lie dans l’Eu­rope dévas­tée par la guerre, l’in­sai­sis­sable arc-en-ciel de la pros­pé­rité et e de temps plus paisibles, tout cela s’était amenuisé, éloi­gné, ce n’était plus une chose réelle mais un kaléi­do­scope, un rêve à moitié fixé dans la mémoire qu’il valait mieux essayer d’oublier.

Les désespérés

À la fin la seule chose qui comp­tait, c’était qu’il semblait ne pas y avoir d’is­sue, vrai­ment rien d’autre que la mort ou l’al­cool. Au bout d’un certain temps tout le reste s’éva­nouis­sait, et certains étaient assez contents qu’il en soit ainsi et d’autres non, mais dans un cas comme dans l’autre la plupart finis­sait par déci­der que mieux valait ne pas songer sans cesse au joug du destin qui pesait si dure­ment sur eux. Au bout d’un certain temps ils perdaient à peu près tout, famille, argent, espoir. Ils conser­vaient toute­fois une certaine cama­ra­de­rie de chiens perdus qui valait ce qu’elle valait, géné­ra­le­ment pas grand-chose, certaines fois énormément.

Le discours que le père n’a pas pu dire à sa fille

Elle partie, il trouva fina­le­ment les mots pour expri­mer ce qu’il voulait lui dire depuis long­temps. « Toi et moi, dit-il d’une voix basse au débit hési­tant, on a vécu, on a vécu pire que des chiens. Je regrette. Je pense pas qu’tu revien­dras. Crois-moi, j’ai jamais voulu tout ça, la bois­son, les coups, ces gour­bis d’émi­grés, des fois des choses t’ar­rivent dans la vie et malgré tout, malgré c’que t’es­pères, tu peux pas les changer. »
Sa confes­sion termi­née, son éloquence l’aban­donna aussi rapi­de­ment qu’elle était venue. 
Avant d’al­ler prendre dans le frigo sa première bouteille de la jour­née, oublieux de l’heure mati­nale, il dit seule­ment une chose à la brise qui s’en­gouf­frait du monde extérieur.
» On est venus en Austra­lie, dis Bojan Buloh, pour être libres ».

Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Carla Lavaste. Édition Pocket

Roman reçu en cadeau, et que j’ai lu d’une traite car l’his­toire est saisis­sante et bien racon­tée. J’aime bien décou­vrir à travers un roman un fait histo­rique dont je n’avais jamais entendu parler. Aux USA « Terre d’ac­cueil et de liberté » pour des popu­la­tions euro­péennes chas­sées par la misère de leur pays, une pratique peu relui­sante a vu le jour entre les deux guerres. Une oeuvre chré­tienne char­geait à New-York un train avec des orphe­lins pour leur éviter l’or­phe­li­nat. Il arri­vaient dans le Midwest et dans les gares les atten­daient des couples en mal d’en­fants. Une affiche avec cette annonce était collée sur les murs

On recherche
FAMILLES D’ACCUEIL POUR ORPHELINS
Une société de Bien­fai­sance de la côte Est
Pour enfants sans foyer
Arri­vera à la gare de Milwau­kee Riad.
Le vendredi 18 octobre
LA DISTRIBUTION AURA LIEU À 10H
ces enfants de tous âges et des deux sexes
sont seuls au monde

Les familles d’ac­cueil faisaient leur choix et signaient une conven­tion : ils devaient les nour­rir et les loger contre de menus services et les envoyer à l’école. Les bébés étaient le plus souvent adop­tés et les plus grands, surtout les garçons étaient choi­sis par des fermiers pour l’ap­point qu’ils pouvaient appor­ter au travail de la ferme. Aucun contrôle n’était exercé et donc l’école était une option au bon vouloir des gens qui accueillaient ces enfants.
Le roman a choisi pour racon­ter cette histoire une petite fille irlan­daise qui chan­gera plusieurs fois de prénom, Niamh son prénom irlan­dais, Doro­thy dans l’hor­rible première famille et Viviane chez les gens qui l’ont aimée et qui ont voulu lui donner le prénom de leur fille morte de la diph­té­rie . Le seul objet qui la relie à son origine est un médaillon en étain avec le symbole irlan­dais de l’amour ; » le cladagh »

Il lui avait été offert par une grand-mère dont elle se souvient avec tendresse. Mais quand elle sera orphe­line personne ne cher­chera à la récu­pé­rer ni sa famille irlan­dais avec qui elle n’a plus aucun contact ni sa famille(éloignée) améri­caine qui devait sans doute se battre avec sa propre misère. Elle partira donc dans un de ces trains et connaî­tra deux horribles familles avant de rencon­trer ceux qui devien­dront ses parents adop­tifs . Cette histoire nous est racon­tée au gré des range­ments dans un grenier par une autre enfant placée en famille d’ac­cueil, Molly qui a écopé de cinquante heures de travaux d’in­té­rêt géné­ral. Ces deux femmes l’une dans l’an­née de ses 18 ans l’autre dans ses 93 ans fini­ront par s’en­tendre. Elles ont en commun de savoir ce que c’est que de vivre dans une famille d’accueil.

J’ai quelques réserves sur la fin trop en happy-end à mon goût , en parti­cu­lier pour la jeune Molly mais cela n’en­lève rien à l’in­té­rêt du roman.

Citations

Une jeune placée en famille d’accueil

S’il y a bien une chose qu’elle déteste à propos des familles d’ac­cueil, c’est d’être à la merci de gens qu’elle connaît à peine et de dépendre de leur moindre lubie. Ne rien attendre de qui que ce soit, voilà ce qu’elle a appris. Ses anni­ver­saire sont souvent oubliés et c’est tout juste si elle est invi­tée à parti­ci­per aux diffé­rentes fêtes qui jalonnent l’an­née. Elle doit se conten­ter de ce qu’elle reçoit, et c’est rare­ment ce qu’elle a demandé.

Le train d orphelins

« Les enfants, vous voici à bord de ce que l’on appelle un train d’or­phe­lins et vous avez la chance d’en faire partie. Vous lais­sez derrière vous un lieu diabo­lique où règne l’igno­rance, la pauvreté et le vice. À la place, vous allez décou­vrir la noblesse de la vie à la campagne. »

J’ai décou­vert ce roman sur un blog que je lis régu­liè­re­ment « La souris jaune ». J’aime bien ce blog car j’y trouve des livres qui ne sont pas dans l’actualité litté­raire. La Souris Jaune, fouine dans tous les lieux où l’on trouve des livres pas chers ou dans les média­thèques pour assou­vir ses envies de lecture. Ce roman avait tout pour me plaire, car il parle d’un sujet très peu traité : que sont deve­nus les traces de la présence juive en Egypte ? Le début m’a enchan­tée et je me suis instal­lée pour faire un voyage origi­nal dans un pays où je n’irai sans doute jamais. Mais lorsque l’hé­roïne, Camé­lia arrive en Egypte, très vite, j’ai déchanté. Elle arrive dans ce pays avec l’argent de sa mère et des ses tantes pour faire construire une sépul­ture digne des attentes des sœurs de la morte, Carlotta . Carlotta est restée en Egypte et n’a pas suivi ses sœurs en France. Cela aussi m’in­té­res­sait, celle qu’on surnom­mait « la juive au nombril arabe » a mené une vie hors du commun. Mais il en est si peu ques­tion ou d’une façon si embrouillée que je me suis vite lassée. Vers la page 200 d’un roman qui en compte 350, j’ai parcouru en diago­nal un récit qui « arri­vait pas à rete­nir mon atten­tion. Je n’ai rien compris aux aven­tures amou­reuses de Camé­lia qui a des rela­tion sexuelles avec l’homme qui la reçoit et qui l’oblige à l’ap­pe­ler « papa ». Ses rencontres avec les pension­naires de l’ancienne demeure qui étaient la maison de retraite de sa tante sont tota­le­ment étranges. On sent que l’au­teur veut nous faire vivre à la fois la décré­pi­tude de ce monde ancien et celui de la vieillesse , j’ai parfois pensé à la famille « Mange­clous » d’Al­bert Cohen, mais le récit n’ar­ri­vait pas à se construire. Comme « la souris jaune » j’ai bien aimé les inces­sants coups de fil de Lounna la mère juive plus vraie que nature de Camé­lia. Et puis je dois souli­gner la scène de départ dans l’aéroport qui est vrai­ment très drôle. Au moment où j’écris ce billet, alors que je ne peux pas dire que j’ai lu jusqu’au bout ce roman, j’es­père que plusieurs d’entre vous l’avez lu et que vous saurez m’ex­pli­quer ce que vous avez aimé dans la partie égyptienne

Citations

Quand j’ai cru à la première page que je lirai ce roman jusqu’au bout

Morte Carlotta ? Morte la sœur aînée née de la même mère ? Maman s’échauf­fait . Le mystère de la mort la lais­sait sans voix hurlait-elle, et je sus qu’elle criait en montrant toutes ses dents au télé­phone. Les morts vont vite ! Le monde s’en va. ! Quoi ! apprendre la funeste nouvelles aujourd’­hui samedi ? Le seul jour consa­cré à la partie de bridge hebdo­ma­daire ? Voilà bien la chance de maman ! Tant pis, Dieu était grand, ce qu’il donnait d’une main il le repre­nait de l’autre, bien­tôt il pren­drait tout des deux mains.… Maman sentait appro­cher sa dernière heure.

Toujours sa mère

Sa liai­son avec le produc­teur Rachid « Un musul­man qui n’est même pas chré­tien » fulmi­nait Maman.

La scène de l’aéroport sa fille de 26 ans doit écouter les conseils de ses tantes, comme tous les voyageurs car elles parlent très fort.

- Je vous la confie, dit maman à l’hô­tesse de l’air en charge des bagages. C’est ma fille unique et je l’aime. Surveillez la bien, elle a l’air grande du dehors mais dans sa tête elle est très petite. Il marche bien votre avion ?
Les voya­geurs, écar­tés de force du guichet, parurent fort inté­res­sés par les conseils des dames en noir.
- Il n’y a pas, criait tante Marcelle, tu te débrouilles et tu pousses, mais tu prends place dans la queue, pour la vie sauve si l’avion s’écra­bouille en mer, Dieu préserve !
- Tu mettras immé­dia­te­ment le gilet gonflant, renché­ris­sait tante Fortunée.
-Tu n’iras pas à la toilette suspen­due, disait tante Melba à cause de l’as­pi­ra­tion, sait-on jamais. Il n’y a pas de canni­bales, au moins ? Elle jeta alen­tours des regard cour­roucé. Ah chères, j’ai lu l’ar­ticle abomi­nable, les uns mangeant les autres et tous commen­çant par les plus jeunes !
- Aucune bois­son alcoo­li­sée, voci­fé­rait Maman on te connaît, un verre, deux verres, trois et tu t’en­dors, quatre tu manques l’ar­rêt du Caire.
- Camé­lia chérie, n’ou­blie pas de sucer le bonbon de l’en­vol, conseillait tante Fortu­née sinon tu retour­ne­ras tes vomis­se­ments sur les voisins.
-Tu mange­ras tout, approu­vait maman. Ça fait passer le temps c’est compris dans le prix, mon Dieu comme tout augmente.
- Si tu n’aimes pas la confi­ture disait tante Melba, garde-moi le petit pot. Ça fait dînette, on voyage par le palais, et le goût est très français.
-Boucle-la Melba, se fâchait tante Marcelle, sommes-nous des mendiants ? Tu ne vois pas que les oreilles fran­çaises nous écoutent

Vraie question

Ils ont vendu le patri­moine des ancêtres. Un rouleau sacré par-ci, une relique du Temple de Jéru­sa­lem par là, une syna­gogue, quelques belles maisons du quar­tier juif. Les Améri­cains raffolent des marques du passé. Ils ont acheté. Qu’est-ce qu’ils n’ont pas acheté. Lequel est le plus coupable ? Celui qui achète ou celui qui vend ?

Le cimetière juif du Caire

Plus loin, deux jeunes femmes éten­daient du linge entre les piliers de la nef consa­crée en 1912 à un certain Isaac Pinto, le déli­vré, selon l’épi­taphe, d’une longue vie de douleur et de soli­tude. À deux pas de là, un vieillard arro­sait d’urine la dalle de Léda Gatte­gno (1903 1933) trop tôt arra­chée à son juge d’époux, lequel avait mis une ving­taine d’an­nées à la rejoindre sous le caveau où fleu­ris­sait la menthe sauvage et le persil. Des fèves cuisaient à gros bouillons dans la vasque funé­raire de Simon Fran­cis Bey, fumet exquis qui partait chatouiller les narines d’un autre pair d’Égypte, le baron Musta­pha Lévy, un grand philan­thrope , dit Sultana, il a beau­coup construit pour les pauvres, décédé en l’an 1948 et dont le mauso­lée, un petit palais baroque, s’en­va­his­sait de volailles.

Édition Poche Folio

Après avoir lu de cette auteure, grâce au club de lecture, « Le Ciel par dessus les Toits » j’ai eu très envie de décou­vrir un peu plus cette écri­vaine mauri­cienne. Si l’île Maurice est syno­nyme pour beau­coup d’entre nous de vacances sur des plages de sable blanc, de mer bleu azur, sous un soleil toujours présent, cette île a repré­senté pour des popu­la­tions noires un lieu d’es­cla­vage et lorsque celui-ci a pris fin, une terre d’im­mi­gra­tion pour des Indiens fuyant une misère abso­lue dans leur pays.

Loin de ces impres­sions para­di­siaques, ce roman se situe en 1890 : l’île Maurice est alors sous domi­na­tion britan­nique, depuis une tren­taine d’an­nées, mais les plan­ta­tions restent la propriété de riches plan­teurs fran­çais qui recherchent à tout prix une main d’œuvre bon marché pour rempla­cer leurs anciens esclaves. Les noirs habitent aussi cette île mais refusent de se faire maltrai­ter par les proprié­taires blancs, peu d’en­tente sont possibles avec les Indiens qui acceptent des condi­tions de travail dont eux mêmes ne veulent plus. En peu de chapitres, les problèmes sont très bien posés. On comprend d’au­tant mieux tous les problèmes qui assaillent dès leur arri­vée ces malheu­reux Indiens sur l’île Maurice que chaque person­nage nous est présenté avant leur départ dans leur lieu de vie d’ori­gine. On comprend alors, pour­quoi ils partent, mais aussi comment ils vont être forcé­ment déçus car trop de fables irréa­listes, comme ces pièces d’or que l’on trouve en soule­vant des rochers, leur obscur­cissent le cerveau !

Ce roman nous permet de comprendre la situa­tion des Indiens en 1890, certains sont acca­blés par les dettes que leurs parents ont contrac­tées, un des person­nage est seule­ment joueur de poker et perd tout l’argent de ses parents aux cartes, une jeune femme de sang royal doit brûler sur le bûcher de son mari mort à la chasse, un autre croit rejoindre son frère… Tous se retrouvent sur un bateau : l’At­las qui après des mois de navi­ga­tion d’au­tant plus éprou­vante que les Indiens craignent beau­coup la mer, ils débarquent apeu­rés sur l’île « Meuriche » et trouvent une condi­tion qui se rapproche plus de l’esclavage que celle de travailleurs pauvres et précaires.

J’ai beau­coup aimé ce livre, certai­ne­ment parce que je ne savais pas grand chose de cette immi­gra­tion mais aussi parce que cette auteure sait très bien racon­ter, j’ai quitté à regret ses person­nages et j’au­rais aimé les suivre un peu plus long­temps. Il y a un aspect qui m’a beau­coup inté­res­sée : à quel point l’en­fer­me­ment dans les tradi­tions de l’Inde asser­vit la popu­la­tion et empêche les plus pauvres de s’éman­ci­per, mais à quel point égale­ment, ces carcans repré­sentent un lieu rassu­rant face à un inconnu encore plus mena­çant que la servi­tude que l’on connaît bien. Le roman l’an­nonce mais ne le décrit pas, visi­ble­ment les Indiens sauront grâce à leur courage et à leur force de travail deve­nir une partie très impor­tante de la popu­la­tion active de l’île et à fina­le­ment s’en­ri­chir même sans trou­ver les fameuses pièces d’or qui ont fait briller les yeux de leurs ancêtres.

Citations

Les dettes des paysans pauvres

Quand il emprunta cinquante roupies au zamin­dar, les deux hommes étaient conve­nus d’un kamia C’était un contrat où l’on troquait sa sueur, son labeur et parfois la chair et le labeur de ses enfants contre de l’argent. Tant que les cinquante roupies et les inté­rêts sur le prêt n’étaient pas rembour­sés, Devraj Lal s’en­ga­geait à travailler les terres du zamin­dar pour la moitié d’un salaire. Il s’en­ga­geait aussi à ce que son fils reprenne le kamia s’il décé­dait avant d’avoir remboursé les cinquante roupies. Ce qui arriva moins d’un an après et son fils, Chotty se trouva en devoir d’ho­no­rer une dette qu’il n’avait pas contractée.
Cela faisait dix années que Chotty travaillait pour le zamin­dar. Les inté­rêts sur le prêt avaient grandi comme le blé : vite. Et Chotty, semblait – il, ne travaillait pas aussi vite que le blé. Il avait amassé quelques roupies mais plusieurs fois son fils était tombé malade ou le zamin­dar décré­tait qu’il n’avait pas bien fait son travail ou encore ce qui arri­vait de plus en plus souvent ces derniers temps, la bibi se plaignait.

Être veuve

Il n’y avait rien de pire que de survivre à son mari. Donner nais­sance à une fille en premières couches ou toucher un paria étaient des manque­ments terribles mais être veuve était innom­mable. Ici, depuis des siècles, dans les familles de sang royal, les femmes montaient sur le bûcher avec leur mari. C’était une tradi­tion comme une autre. De toute façon, que ferait une femme sans son mari ? Qui voudrait d’une veuve quand les jeunes filles vierges ne manquaient pas ? Surtout, qui pren­drait le risque d’ac­cueillir une femme qui porte telle­ment le mauvais œil qu’elle finit veuve ?

Les rapports des noirs anciens esclaves et les indiens nouvellement arrivés

« Je t’ai eu, Malbar. Vous croyez supé­rieur, hein, tous, tous autant que vous êtes ? Vous venez ici, vous léchez le cul des blancs, vous faites vos village, vous amas­sez de l’argent, vous ache­tez des terrains et ensuite, vous vous prenez pour des blancs. Vous nous crachez dessus. Nous sommes des êtres infé­rieurs pour vous. Vous aussi, vous fouet­tez vos employés … Tu vas voir, Malbar. Tu vas voir ce que c’est que pour­rir en prison. Tu travaille­ras sous le soleil et comme nous, tu soulè­ve­ras les pierres et tu pour­ri­ras loin des tiens. »

Édition Inter­valles ; Traduit du grec par Fran­çoise Bien­fait. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Un très beau roman qui traite si bien de toutes les ques­tions qui hantent les hommes et pas seule­ment ceux de notre époque. Gazmend Kapplani pose de façon lumi­neuse la ques­tion de l’iden­tité grâce à un dialogue entre deux frères. L’un, Karl, a quitté l’Al­ba­nie, et est confronté à l’exil et son frère, Frédé­rick, qui est resté auprès de son père, un pur commu­niste qui a défendu « le grand diri­geant » Henver Hodja.. Les deux prénoms sont déjà porteurs de l’en­ga­ge­ment du père : Karl, le prénom de Marx et Frédé­rick, celui d’En­gels . Comme il y a beau­coup d’hu­mour dans ce récit, on verra que, si Karl en alba­nais est trop proche du mot signi­fiant « bite », en revanche en exil avoir un prénom qui ne soit pas musul­man lui a été favo­rable pour l’ob­ten­tion de papiers (vrais ou faux). On appren­dra petit à petit pour­quoi Karl est si viscé­ra­le­ment hostile à son père, à l’Al­ba­nie à son village et si loin de son jeune frère. Au fur et à mesure qu’il décrit son exil et ses diffi­cul­tés, on entend la voix de Frédé­rick qui pense que rien ne vaut la peine de s’exi­ler, que l’on est toujours de son village, de son pays, de sa langue et de ses morts. Il faut dire que Gazmend Kapl­lani sait bien de quoi il parle, lui qui a vécu vingt-quatre ans en Grèce sans jamais avoir obtenu la natio­na­lité. Karl, comme l’au­teur, vit et enseigne en ce moment aux USA car il a fui la violence raciste des néo-nazis grecs qui le menacent de mort . Il a révélé dans ce roman (et dans la vie réelle), les meurtres horribles contre les mino­ri­tés alba­naises » les Tchames. Toutes ces ques­tions autour de l’iden­tité de l’exilé nous inter­pellent aujourd’­hui, mais si ce livre est un coup de cœur, c’est aussi que la trame roma­nesque est bien menée, on suit avec éton­ne­ment Karl qui n’ar­rive pas à être triste de la mort de son père, et qui semble distant avec son frère que l’au­teur rend atta­chant. Et puis, au fil des chapitres, le passé revient et avec lui les atti­tudes des uns et des autres aux pires moments de la dicta­ture commu­niste. Alors certes, l’exil est compli­qué, et la cruauté des hommes ne connaît pas de fron­tières, mais quand on est exilé dans sa propre famille, je crois que rien ne peut rete­nir celui qui, comme cet écri­vain, est capable d’ap­prendre, de parler et d’écrire une petite dizaine de langues.

PS. Je ne suis pas complè­te­ment certaine d’avoir compris le titre. Mais est-ce le même en grec ?

Citations

Les mœurs de village

Il était allé dépo­ser un bouquet de fleurs et une bougie sur la tombe de sa mère. Elle était morte un an avant le départ de Karl. La version offi­cielle avan­cée par la famille était qu’elle avait succombé à une attaque. Mais tout le monde savait qu’elle s’était suici­dée. Un geste aussi grave ne pouvait rester secret dans une ville où les commé­rages allaient si bon train qu’ils n’épar­gnaient pas même les trous de culotte des voisins .

Les rituels

La parti­ci­pa­tion au mariage avait lieu sur invi­ta­tion, alors que pour les décès, les maisons restaient ouvertes à tous, riches et pauvres, puis­sants et mendiants. Dans cette petite ville où les gens nais­saient inégaux, vivaient et mouraient inégaux, la mort était en quelque sorte une patrie qui les accueillait tous sans discrimination.

La langue de l’exil

Karl fut surpris que son père ne disent rien quand il lui annonça qu’il émigrait de nouveau. Ce n’est qu’en quit­tant la table à la fin du repas qu’il brisa Le silence en lui deman­dant tout à coup : « Tu n’en as pas assez de passer ta vie à parler la langue des autres ? »
Karl se sentit comme quel­qu’un à qui l’on enlève les vête­ments par un tour de passe-passe et qu’on laisse complè­te­ment nu.

L’exil

Ma patrie est celle où sont enter­rés mes morts. Chaque fois qu’on s’éloigne d’eux, on perd un peu plus de son éner­gie, de sa vie, de son identité.

Déboulonner la statue

Lorsque la statue du dicta­teur bougea un peu, tout ceux qui étaient autour se mirent à la couvrir d’in­sultes avec leur voix enrouée. : « Abat­tez ce fils de putain ! », « Niquez sa mère ! » (Parce que même lors­qu’il s’agit des dicta­teurs, ce sont toujours les mères qui prennent, on n’a jamais entendu quel­qu’un inju­rier le père d’un dictateur.)

La tragédie de Smyrne

La famille de Clio avait disparu dans l’en­fer des flammes qui avait recou­vert la ville de Smyrne. Seules sa mère et elle, qui était âgée de neuf ans à l’époque, s’en étaient sorties vivantes. Elles arri­vèrent au port du Pirée après avoir traversé la mer Égée sur une barque de pêche pour­rie, surchar­gée de réfu­giés qui avaient tout perdu. Ils lais­saient derrière eux les tombes de leurs ancêtres et les corps de leurs parents carbo­ni­sés dans l’in­cen­die, piéti­nés à mort par la foule qu’on pour­chas­sait, ou tout simple­ment dispa­rus. Ils espé­raient reve­nir dans quelques jours, voire dans quelques semaines, pour les recher­cher ou au moins enter­rer leurs morts. Ils n’étaient jamais reve­nus. Devant eux se présen­tait une terre incon­nue, rempli remplie d’au­toch­tones qui ne cachaient pas leur méfiance et leur hostilité.

La carte de séjour

Il obtint sa première carte de séjour grâce à un cousin de Clio qui travaillait au commis­sa­riat central de police d’Athènes. Une carte minus­cule, toute fine, du même bleu que le drapeau grec qui flot­tait au-dessus de la douane quand Karl atten­dait sur la-terre-de-nulle-part. « Heureu­se­ment que tu as un prénom chré­tien », lui dit le cousin de Clio. Le faus­saire alba­nais lui avait dit exac­te­ment la même chose . Si on ne portait pas de prénom grec, on devait en chan­ger pour obte­nir la carte de séjour et en choi­sir un plus « conve­nable », qui n’at­ti­re­rai pas l’hos­ti­lité des auto­ri­tés ni les soup­çons des autoch­tones. Des milliers d’Al­ba­nais chan­geaient aussi rapi­de­ment de prénom qu’on se débar­rasse d’un vête­ment sale après le travail, espé­rant ainsi obte­nir ce talis­man que repré­sen­tait pour eux la carte de séjour.

Le mal de l’état nation

D’après Chris­tos, le natio­na­lisme qui avait atteint ses contrés était une asthé­nie psychique bien parti­cu­lière, inocu­lée par l’Oc­ci­dent qui était réputé pour sa froi­deur et son avarice, cette mala­die incu­rable de l’Eu­rope avait surtout frappé les petites nations, celles qui, d’après lui étaient nées au forceps du ventre de l’His­toire et se retrouvent est tota­le­ment dépour­vues de défenses immu­ni­taires. « Nous, dans les Balkans, nous sommes les enfants orphe­lins de trois empires, l’Em­pire romain, l’Em­pire byzan­tin et l’Em­pire otto­man », disait-il, planté devant la carte des Balkans qui incluait Constan­ti­nople et recou­vrait presque tout le mur de son long couloir. Il avait égale­ment épin­glé au-dessus une large bande de papier sur laquelle il avait écrit en gros carac­tères : « Cher­cher des gens ethni­que­ment pures dans les Balkans revient à cher­cher des femmes vierges dans un bordel. »

Les tabous nationaux

Chaque pays a ses « tabous natio­naux ». On les appelle ainsi parce qu’ils sont profon­dé­ment enfouis dans l’ou­bli collec­tif, grâce à une conven­tion tacite établie par la majo­rité des membres d’une commu­nauté, de sorte que personne ne cherche à savoir la vérité. On peut aussi quali­fier « d’igno­rance insti­tu­tion­na­li­sée » ou de « statu quo » ce genre de conven­tion. Pour prendre une compa­rai­son un petit peu triviale, on pour­rait dire que cette igno­rance insti­tu­tion­na­lisé est du même ordre que l’igno­rance des usagers sur le fonc­tion­ne­ment des égouts, tout le monde sait qu’ils existent mais personne n’en parle, sauf quand une grande panne se produit et que leur contenu écœu­rant se déverse dans les rues.

Édition Galli­mard NRF (du monde entier)

Traduit de l’ita­lien par Danièle Valin

Quand j’ai chro­ni­qué « le poids du Papillon » Domi­nique m’avait conseillé de lire ce roman. Comme elle, j’ai parfois des lectures moins enthou­siastes de cet auteur par exemple « le jour avant le bonheur » et même « le tort du soldat » m’avaient moins convain­cue que ces deux derniers romans. Encore un coup de cœur pour celui-ci. Un des sujets du roman c’est le travail du « passeur » arti­san (il refu­se­rait le titre d’ar­tiste) qui doit « expo­ser la nature » du christ c’est à dire son sexe. Oui, j’ai appris grâce à ce roman que les cruci­fiés étaient nus sur leur croix. Il existe de rares statues du christ nu.

Un sculp­teur décide au début du XX° siècle de faire une sculp­ture du cruci­fié nu, mais l’église a imposé que l’on cache le sexe sous un pagne de pierre. Notre person­nage prin­ci­pal est donc chargé d’en­le­ver le rajout et sculp­ter le sexe du christ.

Le person­nage, – voilà l’autre thème du roman- est un habi­tant des montagnes mais il doit trou­ver refuge dans une petite ville de bord de mer car il est devenu bien malgré lui trop célèbre dans son village. Habi­tant des régions fron­ta­lières, il est devenu « passeur », pour « des gens » qui veulent conti­nuer leur périple en Europe. Ces immi­grés sont, comme il nous le dit, les nouveaux nomades de notre époque. Il s’ac­quitte avec succès de cette tâche, en accep­tant le prix fixé par deux passeurs du village mais lui rend aux immi­grés leur argent dès la fron­tière passée. Cela se sait et tous les médias s’in­té­ressent à lui. Ses anciens amis se sentent trahis et ne veulent plus de lui dans le village. Il part donc et trou­vera ce travail dans une église du bord de mer. C’est pour lui, et pour nous, l’oc­ca­sion de se confron­ter au travail du sculp­teur sur marbre et de réflé­chir au sens des trois grandes reli­gions mono­théistes. Tout le livre très court ‑cet auteur écrit souvent de moins de deux cent pages- est plein d’une sagesse, d’hu­mour et de réflexions qui font sourire parfois, nous troublent souvent. J’ai aimé ce roman , j’es­père me souve­nir de quelques une des cita­tions que j’ai notées ‑celle sur Char­lot a fait écla­ter de rire mes amis-. À mon tour de vous en recom­man­der chau­de­ment la lecture.

Citations

J’adore .…

Je grave des noms pour les amou­reux endur­cis qui les préfèrent sur des branches et des cailloux plutôt que sur des tatouages. Ils durent plus long­temps sans pâlir. 

Les frontières dans les montagnes

Ils sont cocasses ces États qui mettent des fron­tières sur les montagnes, ils les prennent pour des barrières. Ils se trompent, les montagnes sont un réseau dense de commu­ni­ca­tion entre les versants, offrant des variantes de passage selon les saisons et les condi­tions physiques des voyageurs.

Le personnage principal doit sculpter le sexe du Christ qui a été enlevé et caché par un linge en granit

Il m’ap­prend que je suis le dernier d’une longue liste d’ar­tistes, confir­més ou non, qui ont été consul­tés. L’un d’eux a dit que l’en­lè­ve­ment trau­ma­tique de la couver­ture suffi­rait déjà à repré­sen­ter la nudité et son histoire censu­rée. Ceux qui ont accepté d’es­sayer ont proposé des solu­tions bizarre. À la place de la partie déta­chées, quel­qu’un a imaginé un oiseau, plus préci­sé­ment un coucou, parce qu’il met ses œufs dans le nid des autres. Un deuxième à penser à une fleur. Un jeune artiste a eu l’idée d’un robinet.

Le vin

Le curé conti­nue à m’écou­ter tout en prenant une bouteille de vin et deux verres. Il remplit le mien à ras bord. C’est l’usage chez les ouvriers. Si on offre du vin, on remplit le verre. Ce sont les riches qui en verse peu. Eux, ils ne boivent pas ils sirotent. Si on en offre à un ouvrier, on en verse jusqu’à ce que le verre déborde.

Vous la portez à droite ou à gauche ?

Il est curieux de connaître celui qui a fina­le­ment été chargé de restau­rer la gêne. Son père qui était tailleur, l’ap­pe­lait ainsi quand il prenait les mesures pour un panta­lon. Il deman­dait au client de quel côté, droit ou gauche, il portait la gêne. 

Traverser la place de la gare à Naples

J’ob­serve ce que font les passants pour atteindre la rive oppo­sée du trot­toir. Le courant d’au­to­mo­biles est continu.
Ils font comme ça, ils descendent du bord tandis que le flux s’écoule indif­fé­rent à eux. Ils l Ils avancent dans le gué , frôlés et contour­nés par les voitures comme des rochers qui affleurent. Ils avancent rapi­de­ment jusqu’à la berge d’en face. Il ne faut pas croire que la mer Rouge s’ouvre en deux pour eux, mais c’est une mer rouge locale, élas­tique, qui coule en évitant le peuple en marche. Elle l’in­cor­pore et le repose indemne de l’autre côté. Je regarde sans bouger. Je prends des notes visuelles étonné sur la dyna­mique du lieu, sans me déci­der à tenter l’ex­pé­rience. Il est impé­ra­tif de ne pas hési­ter une fois dans le courant. La mer Rouge s’adapte à l’in­trus si son pas est décidé, mais devient colé­reuse et impé­tueuse s’il hésite ou change d’avis.

Charlot

Char­lie Chaplin a parti­cipé au concours des imita­teurs de Char­lot et il est arrivé troisième. 

Le prix et la langue des passeurs

Les voya­geurs paient comp­tant, forcé de faire confiance. On utilise un anglais de dix mots, le jargon des déplacements.

Destins d hommes

J’écoute les histoires de destins bizarres, des façons nouvelles de mourir : dans une soute asphyxié par les gaz du moteur, gelé dans le compar­ti­ment du train d’at­ter­ris­sage d’un avion, étouffé dans un camion garé l’été en plein soleil.

Cruauté des hommes

Nous parlons de tout le mal que l’es­pèce humaine a inventé pour elle-même. Aucun animal ne se rapproche de notre pire. Aucune autre créa­ture vivante n’a imaginé le supplice de l’emballement. L’ha­bi­leté du bour­reau consis­tait à prolon­ger l’agonie.

Nous cessons de manger pendant un moment, nous nous regar­dons, nous bais­sons les yeux. Il y a peu de temps encore, nous aurions assisté à ces exécu­tion dans la rue sans détour­ner le regard. Décidé par les auto­ri­tés : cela suffit à leur donner force de loi.

Édition Albin Michel

Traduit de l’ita­lien par Fran­çois Brun

lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Je suis déso­lée pour ma biblio­thé­caire préfé­rée, je n ai pas réussi à aimer ce roman, je l’ai en grande partie parcouru en sautant les passages qui m’ar­ra­chaient des larmes. Non pas qu’il ne soit pas bien mais il est trop dur . Tous ces êtres humains par milliers que des passeurs entassent dans des embar­ca­tions en sachant fort bien que la plupart péri­ront mer c’est abso­lu­ment insup­por­table. Mais pour­quoi pour­quoi des gens se laissent-ils conduire à cette mort plus que probable ? Ce n’est pas le sujet du livre. Le sujet c’est cette île dont le nom à te donner à nos oreilles, pendant de longues années : » Lampedusa » .
Comment vivent tous les habi­tants de cette île ? C’est vrai que c’est un point de vue que l’on n’a peu entendu et c’est pour cette raison qu’il a été choisi pour être lu à notre club. Qu’est ce qu’il se passe quand des cadavres viennent s’échouer sur vos plages ? et bien quelles que soient vos opinions poli­tiques, vous ferez tout pour sauver un maxi­mum de personnes.
L’au­teur a choisi de passer trois ans à Lampe­dusa , il y rencontre le maxi­mum d’ha­bi­tants de cette île, tous habi­tés par des récits qui sont aussi horribles que ce que vous pouvez imagi­ner et plus encore. L’au­teur parle aussi de son père méde­cin et de son oncle atteint d’un cancer dont il ne guérira pas. Les histoires de naufrages sont telle­ment atroces que je lisais avec soula­ge­ment la descente vers la mort de son oncle bien aimé. Comme son père le dit un moment, je me suis demandé à quoi sert ce genre de témoi­gnages, puisque visi­ble­ment rien ne peut arrê­ter ceux qui fuient leur pays, et des tortion­naires Libyens avides d’argent faciles seront toujours là pour les pous­ser sur des bateaux de fortune après les avoir tortu­rés, rançon­nés et violés pour les femmes. Je ne mets aucun coquillages à ce livre à vous de juger si vous voulez le lire .

Citations

Le métier de médecin

En tant que méde­cin , je récolte une foule d’in­dices pour les assem­bler et leur trou­ver un sens : des symp­tômes , des signes, des résul­tats d’ana­lyses. Au fond, ce métier, c’est ça : faire la somme des symp­tômes, des signes, des analyses prati­quées et cher­cher l’ex­pli­ca­tion. On pose une hypo­thèse diag­nos­tique, puis on examine ce qui la corro­bore. Pour ça, je dois pouvoir m’orien­ter, savoir quoi cher­cher et quoi regar­der. La méde­cine d’au­jourd’­hui est aveugle, ces examens tous azimuts sont bien la preuve que le méde­cin ne sait plus regarder.

Utilité des photos

La photo­gra­phie te met face à une réalité : la petite fille nue qui crie et qui pleure, le mili­cien qui meurt, l’en­fant syrien noyé ‑une des photos les plus terribles, on a eu raison de la prendre et de la publier. Et cette réalité est une douleur, immense, lanci­nante. Pour­tant, malgré cette souf­france qui nous est donnée à voir, nous ne compre­nons pas plus. Qu’est-ce qui a changé, au bout du compte ?

L’horreur

Le corps est un jour­nal intime où se lisent les événe­ments des derniers jours de la vie. La raideur de certains muscles dit l’ex­trême priva­tion d’eau. La faible présence de chair dans la cage thora­cique témoigne de l’ab­sence de nour­ri­ture pendant de longues périodes. Les lésions sont les signes visibles d’une grande violence subie, dans les prisons libyenne comme sur le bateau. Pendant la traver­sée, certains sont tués à coups de bâton devant les autres pour que ceux-ci comprennent que protes­ter, où deman­der de l’eau est puni par la mort immé­diate. Géné­ra­le­ment, les corps sont jetés à la mer. Il arrive aussi que ceux qui ose se plaindre des condi­tions du voyage soient lancés vivants dans les vagues.

Traduit du Suédois par Anna Postel

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard. et comme vous le voyez, il a obtenu un coup de cœur du club !

Je ne lis presque jamais de romans policiers,mais celui-ci a été défendu avec un tel enthou­siasme par les membres de mon club, que je n’ai pas hésité à me plon­ger dans cette lecture. Ce roman a très bien occupé ma nuit d’in­som­nie et comme c’était une nuit de tempête j’avais quelque peu du mal avec les bruits du vent dans les arbres qui ryth­mait trop bien ma lecture. Signe que ce roman est vrai­ment bien mené, c’est la première fois que je ne commence pas par la fin, Camilla Grebe a su rete­nir mon atten­tion jusqu’au bout. Non seule­ment à cause du suspens, mais encore parce qu’elle dévoi­lait peu à peu de la vie de ce petit village suédois aux confins du grand nord, dans l’obs­cu­rité et le froid de l’hi­ver. L’intérêt du roman poli­cier vient de la double enquête qui y est menée :

  • celle de Malin, une jeune poli­cière dyna­mique qui s’apprête à quit­ter défi­ni­ti­ve­ment cette région dont elle est native.
  • celle de Jack un jeune garçon qui aime se traves­tir en femme et se prome­ner la nuit . Un soir il trouve une femme qui erre hagard les pieds nus et qui semble perdue, il a le temps de se cacher et d’en­tendre qu’elle est prise en charge par quelqu’un qui l’a aperçu dans cette tenue. Il ramasse un gros carnet, commence alors la deuxième enquête, car cette femme c’est Hanne est une enquê­trice qui est venu dans le village pour résoudre une ancienne histoire d’un cadavre trouvé dans le village, c’était celui d’une enfant de cinq ans qu’on n’a jamais pu iden­ti­fier. Elle écrit tout sur un carnet car elle commence une mala­die d’Alzheimer.

Grâce à ces deux enquêtes paral­lèles, le petit village de Ormberg prend vie devant nos yeux. Les deux usines ont été délo­ca­li­sées là où la main d’oeuvre est bon marché, donc ne reste au village que ceux qui n’ont pas eu la force, ni l’en­vie de partir. Ce sont pour la plupart des gens aigris et très alcoo­li­sés. Dans ce village, l’état y a implanté un centre pour réfu­giés qui sont bien vite accu­sés de tous les maux . Ces étran­gers cris­tal­lisent le mécon­ten­te­ment de la popu­la­tion qui trouve que l’état en fait plus pour eux que pour les Suédois très pauvres qui ont perdu leur emploi. Le village revit l’été grâce à des amou­reux de la nature, mais ces riches oisifs sont détes­tés par la popu­la­tion locale. Voilà pour le cadre, pour les deux enquêtes je vous les laisse décou­vrir, elles plai­ront certai­ne­ment à toutes les amatrices et les amateurs du genre !

Quel livre ! Je l’ai lu deux fois. Une fois, pour comprendre d’où venait cette Naïma si coura­geuse, celle qui peut soule­ver des montagnes pour arri­ver à voya­ger en Algé­rie mais qui a tant de mal à faire parler son père. Et puis je l’ai relu tran­quille­ment sans me dépê­cher en allant à chaque événe­ment voir ce qu’on disait sur la toile des événe­ments évoqués par l’auteure.

Je suis tombée sur des repor­tages qui à eux seuls feraient des romans et j’ai encore plus admiré le talent d’Alice Zeni­ter de ne pas avoir alourdi son récit des habi­tuels prises de posi­tion sur l’Algérie. Elle mène son récit sur une ligne de crête très incon­for­table comme l’a été la vie de ces algé­riens qui refu­saient le FLN sans pour autant accep­ter la colo­ni­sa­tion. Trop favo­rable à la France, elle aurait mini­misé le racisme et surtout le trai­te­ment des harkis après 1962 en France. Trop proche des combat­tants , elle aurait passé sous silence des crimes révol­tants et le rejet de sa propre famille . Elle porte ces contra­dic­tions en elle mais ne veut plus être une victime de cette histoire.

Alors elle nous raconte tout, depuis l’Al­gé­rie jusqu’au Paris d’au­jourd’­hui en passant par les camps de Rive­saltes où on a parqué des Harkis comme s’ils étaient coupables de quelque chose. Refu­sés et assas­si­nés en Algé­rie, ils étaient très mal vus en France. Ensuite c’est la vie en HLM qu’on n’ap­pe­lait pas encore Cité . Son père fait partie de ceux qui se sont empa­rés de ce que la France offrait grâce à l’école pour s’en sortir . Sa fille, qui ressemble à l’au­teure, est donc la troi­sième géné­ra­tion, celle qui veut connaître ses origines mais qui hélas ne retrouve qu’une Algé­rie marquée par une autre guerre : celle de l’intolérance isla­miste. Cette Algé­rie-là, est encore perdue pour elle qui assume une vie de femme libre.

Il ne faut pas réduire ce roman à l’Al­gé­rie, aux Harkis et aux cité, mais grâce à cet éclai­rage, l’au­teure nous fait revivre la France des années 60 jusqu’à aujourd’­hui. J’ai retrouvé des ambiances et des moments de moments de ma jeunesse, le Paris d’Ha­mid c’est aussi le mien, la vie en province était si étri­quée que seule la capi­tale pouvait donner ce senti­ment de liberté . Je pense aussi que cette écri­vaine a trouvé un terri­toire où elle n’est pas « perdue » : l’écri­ture. et j’es­père, pour le plus grand plai­sir de ses lectrices et lecteurs qu’elle y revien­dra très vite

Citations

Un adage contraire aux célèbre « Vivons heureux vivons cachés » des gens du Nord

- Si tu as de l’argent, montre le.
C’est ce qu’on dit ici, en haut comme en bas de la montagne. C’est un comman­de­ment étrange parce qu’il exige que l’on dépense toujours l’argent pour pouvoir l’ex­hi­ber. En montrant qu’on est riche, on le devient moins. Ni Ali ni ses frère ne pense­raient à mettre de l’argent de côté pour le faire « fruc­ti­fier » ou pour les géné­ra­tions à venir, pas même pour les coups durs. L’argent se dépense dès qu’on l’a. Il devient bajoues luisantes, ventre rond, étoffes chamar­rées, bijoux dont l’épais­seur et le poids fascinent les euro­péennes qui les exposent dans des vitrines sans jamais les porter. L’argent n’est rien en soi. Il est tout dès qu’il se trans­forme en une accu­mu­la­tion d’objets.

Dicton

Ici on dit que les dettes se couchent comme des chiens de garde devant la porte d’en­trée et défendent à la richesse d’approcher.

Humour

Il m’a filé une baffe et je suis redes­cendu avec le cousin qui m’in­sulte tant qu’il pouvait en disant que j’avais fait mal à son honneur, à sa répu­ta­tion. Tu y crois, toi, Hamid ?
Yous­sef se tourne vers le petit garçon, avec un large sourire
-Même pour faire la Révo­lu­tion, il faut être pistonné.…

Les cités des années 60

Le Pont- Féron offre à Clarisse et Hamid une haie d’hon­neur faite de barres décré­pites, d’an­tennes de télé­vi­sion tordues, de chaus­sées défon­cées, de vieux assis devant les immeubles, leurs bouches à demi vide ou bien brillantes de dents en or, les sacs plas­tiques à leurs pieds conte­nant un mélange de médi­ca­ments et de nour­ri­ture. Il semble à Hamid qu’il a suffi qu’il s’ab­sente un an pour que la cité s’ef­fondre sous le poids de l’âge. Elle fait partie de ces construc­tions qui n’ont d’al­lure que flam­bant neuves et qui vieillissent comme on pour­rit La conjonc­ture s’ajoute au faiblesse de son archi­tec­ture pour faire craquer les murs, la crise sonne le glas des trente glorieuses et écrase ce quar­tier de travailleurs qui travaillent de moins en moins.

L’homme algérien ne trouve plus sa place

Il y a la télé­vi­sion. Celui qui ne fait rien la regarde. C’est comme ça, en France. Mais comment rester chef de famille lorsque l’on regarde la télé­vi­sion aux côtés de ses enfants et de sa femme ? Quelle diffé­rence y a‑t-il entre soi et les enfants ? Soi et l’épouse ? La télé­vi­sion et le canapé effacent les hiérar­chies, les struc­tures de la famille pour les rempla­cer par un avachis­se­ment simi­laire chez chacun.

Très bien vu !

Et en guise de moder­nité, de glamour poli­tique, qu’est-ce qu’on vous a proposé ‑et pire- qu’est-ce que vous avez accepté ? Le retour de l’eth­nique. La ques­tion des commu­nau­tés à la place de celle des classes. Alors les diri­geants pensent qu’ils peuvent apai­ser tout tension avec une jolie vitrine de mino­ri­tés, une tête comme la leur, en haut de l’ap­pa­reil d’État, sûre­ment, ça va calmer les gens de la cité. Il nous montre Fadela Amara, Rachida Dati, Najat Vallaud-Belka­cem au gouver­ne­ment. La peau brune, Le nom arabe, ça ne suffit pas. Bien sûr, c’est beau qu’elles aient pu réus­sir avec ça » ça n’était pas gagné- mais c’est aussi tout le problème, elles ont réussi. Elles n’ont aucune légi­ti­mité à parler des ratés, des exclus, des déses­pé­rés, des pauvres tout simple­ment. Et la popu­la­tion magh­ré­bine de France, c’est majo­ri­tai­re­ment ça, des pauvres.

Paris

Hamid s’en­ivre de Paris tant qu’il peut. Il voudrait pouvoir s’in­jec­ter la ville, il l’aime, il est amou­reux d’une ville, il ne croyait pas que c’était possible mais il ne veut plus la quit­ter. Ici, tout les monu­ments sont célèbres et les visages anonymes. Les photo­gra­phies et les films font que Paris semblent appar­te­nir à tous et Hamid, plon­gée en elle, réalise qu’elle lui manquait alors même qu’il n’y avait jamais posé le pied.

C’est bien observé

Hamid et Gilles jalousent Fran­çois qui sert des mains ici et là et surjoue pour eux le fait d’avoir ici ses habi­tudes. Ils découvrent que l’ano­ny­mat de la grande ville, qui les libère, crée aussi le besoin para­doxal de lieux où l’on peut entrer et être reconnus.