Éditions Rivages . Traduit de l’an­glais (Étais-Unis) par Martine Aubert.

Je l’avais repéré chez Katel mais je sais que vous êtes plusieurs à en avoir parlé. J’ai bien aimé ce roman mais sans en faire un coup de coeur . Je commence par mes réserves pour ensuite aller vers ce qui m’a permis d’al­ler au bout des 576 pages (roman améri­cain oblige !).

Le fil conduc­teur du roman c’est une maison du XIX ° siècle qui s’ef­fondre sur ses occu­pants. En 1871 , la famille de l’ins­ti­tu­teur That­cher Green­wood est divi­sée à propos de leur voisine Mary Treat person­nage qui a vrai­ment existé. En 2016, la maison (enfin le roman montrera que ce n’est pas si simple) est occu­pée par la famille de Willa et Iano Tavoularis .
Voilà pour les présen­ta­tions, le roman se divise donc en chapitres qui alternent en 1871 et en 2016. C’est ma première diffi­culté, à peine est-on bien installé avec une des deux familles qu’il faut la quit­ter pour sauter les siècles et entrer dans une autre problé­ma­tique. Il y a aussi chez cette auteure des « trucs » pour lier les deux parties du roman que j’ai trou­vés complè­te­ment arti­fi­ciels . Le dernier mot du chapitre sert de titre au chapitre précé­dent. Dans l’his­toire qui se passe en 2016 il y a un bébé qui pleure beau­coup, on enten­dra des pleurs de bébé dans une réunion en 1871. Ce sont des détails, ce qui m’a le plus gênée, c’est le poli­ti­que­ment correct des propos du roman. L’hé­roïne de 1871 est une femme remar­quable et recon­nue à son époque qui ne semble en rien porter les thèses fémi­nistes d’au­jourd’­hui. La montée de Trump en 2016 est incarné par un grand père acariâtre, raciste et borné . Et l’idéal de vie d’un des person­nages la fille de Willa se passe à Cuba où tout semble para­di­siaque. En lisant ce roman, j’ai pensé que pour que l’Amé­rique rede­vienne une grande nation il faudrait que les démo­crates culti­vés fassent des efforts pour ne pas unique­ment mépri­ser les « trum­pistes » sans cher­cher à les comprendre.

Et pour­tant j’ai aimé lire ce roman . Car il décrit bien une Amérique que nous avons vue se déchi­rer lors des dernières élec­tions. On voit aussi comment une classe moyenne est toujours à la limite de la pauvreté. On voit aussi, combien il a été diffi­cile pour les Améri­cains des siècles passés de s’af­fran­chir de la pensée reli­gieuse . On sait que pour beau­coup d’ha­bi­tants de ce grand pays Darwin est un auteur maudit qui contre­dit la sainte Bible. Le pire étant, qu’au­jourd’­hui encore, c’est l’opi­nion de certains améri­cains. Mary Treat est une scien­ti­fique recon­nue dès son époque et qui a entre­tenu une corres­pon­dance avec Darwin et tous les grands noms de l’époque. Le person­nage de l’ins­ti­tu­teur est une fiction roma­nesque mais qui permet de repré­sen­ter la diffi­culté d’in­cul­quer dans une petite ville une réflexion scien­ti­fique, surtout sans pronon­cer le nom de Darwin qui équi­vau­drait à une mise à pied immé­diate. La ville a été créée par un Charles Landis ‑person­nage histo­rique- un promo­teur entré en poli­tique pour assou­vir sa soif d’argent et de pouvoir (encore une allu­sion !) . Pour Willa en 2016 les diffi­cul­tés sont avant tout finan­cières. Elle cherche par tous les moyens à sauver la maison qui s’ef­fondre. Elle pense que Mary Treat y a habité et veut donc faire clas­ser sa maison, elle découvre qu’elle a habité en face dans une maison actuel­le­ment démo­lie, elle pense alors que c’est la maison de l’ins­ti­tu­teur mais hélas ! pour elle cette maison est plus récente. Tout cela avec le soucis de la fin de vie de son beau-père qui comme beau­coup d’amé­ri­cains est mal couvert par son assu­rance mala­die. Et l’ar­ri­vée chez son fils aîné d’un bébé que la mort brutale de sa belle fille (donc de la maman du bébé) rendra orphe­lin de mère . Son fils Zeke sera inca­pable de faire face au deuil de sa femme et à l’ar­ri­vée du bébé. Et j’ou­bliais la vieillesse et la mort de son chien qui semblent plus l’af­fec­ter que l’hor­reur de la fin de vie de son beau père dont les membres sont « bouf­fés » par la gangrène à cause de son diabète.

Une plon­gée dans l’Amé­rique et qui permet de mieux comprendre pour­quoi elle est si divi­sée aujourd’hui.

Citations

Le statut des professeurs d’université aux US

Des tas d’uni­ver­si­taires passaient leur vie à courir de ville en ville après leur titu­la­ri­sa­tion. Ils consti­tuaient une classe nouvelle de nomades culti­vés, qui élevaient des enfants sans vrai­ment pouvoir répondre à la ques­tion de savoir où ils avaient grandi. Dans une succes­sion de maisons provi­soires, avec des parents qui avaient des horaires de folie, voilà la réponse. Des enfants qui faisaient leurs devoirs dans un couloir pendant que leurs parents étaient en réunion de profes­seurs. Qui jouaient à cache-cache avec les mômes des physi­ciens et des histo­riens de l’art sur la pelouse de quelque doyen pendant que les adultes sifflaient du chablis bon marché et se lamen­taient en chœur contre leur chef de dépar­te­ment. Et aujourd’­hui, sans une plainte, Iano avait accepté un poste d’en­sei­gnant qui faisait insulte à un homme possé­dant de telles références.

D’où vient le titre en français mais je ne trouve pas cela très clair.

- Mais nous sommes des créa­tures comme les autres. La vérité de Mr. Darwin est incontestable.
-Et parce qu’elle est vraie, nous la contes­te­rons comme le font les êtres vivants. Nos yeux ne sont pas neufs, pas plus que nos dents et nos griffes. J’en­tre­vois hélas un grand travail de sape pour retrou­ver nos vieilles supré­ma­ties, madame Treat. Nulle créa­ture n’ac­cepte faci­le­ment de vivre à découvert.
– À décou­vert, nous nous tenons dans la lumière.
- À décou­vert, nous nous savons desti­nés à mourir.

L’immigration mexicaine

- Je vois. Les migrants mexi­cains illé­gaux ont envahi ton usine, ont mis les types blancs à terre, les ont conduit à la sortie, et puis ils ont dit à l’en­tre­prise : « Hé patron nous, on n’a pas besoin des salaires mini­mums syndicaux. »
C’est comme ça que ça s’est passé ?
– Pas exactement.
- Les lois ont changé de sorte que les proprié­taires d’usines ont eu les moyens de casser les grèves, dans les années quatre-vingt. Je le sais, je couvrais l’ac­tua­lité syndi­cale à l’époque. L’échelle des salaires s’est effon­dré. Tu le sais, Nick. Tu as pas été forcé de prendre une retraite anticipée ?
Nick ne répon­dit pas. Elle savait que le licen­cie­ment l’avait blessé dans sa fierté. Willa eut un pince­ment au cœur, pas de sympa­thie envers un compa­gnon d’in­for­tune, mais d’ex­ci­ta­tion au souve­nir de son secteur et des polé­miques passion­nantes. Les repor­ters plus âgés s’étaint moqués d’elle, qui venait travailler en basket pour qu’on l’en­voie couvrir un affron­te­ment sur un piquet de grève, mais les infos qu’elle en rame­nait ne les faisaient plus rire du tout. Elle était telle­ment inex­pé­ri­men­tée à l’époque, pas facile d’ac­qué­rir le style cool du jour­na­liste profes­sion­nel, et de ne pas abor­der ces sujets de manière émotion­nelle. Même s’ils se prenaient des bombes lacrymogènes.
-S’il n’y a que des travailleurs Mexi­cains dans cette usine aujourd’­hui, ajouta-t-elle, consciente de s’adres­ser à un sourd, c’est parce que personne d’autre ne veut faire un boulot aussi dange­reux pour un salaire minable.

Pour toutes les personnes qui ont connu des bébés qui ne veulent pas dormir

Le bébé gagnait en civi­lité mais conti­nuait à résis­ter aux siestes de l’après-midi plus féro­ce­ment qu’il semblait possible chez un bébé de cinq mois. Il en venait à être si fati­gué que sa tête molle s’af­fais­sait sur sa tige, mais même avec le bibe­ron de l’après-midi il refu­sait de d’as­sou­pir comme un bébé normal. Il tétait son lait mater­nisé le front plissé jusqu’à ce que son déjeu­ner liquide fasse place à un siffle­ment gazeux, puis hurlait aux injus­tices de la vie. Willa avait essayé de lui propo­ser un deuxième bibe­ron à la suite du premier. Tout le monde avait tenté quelque chose, le bercer, le prome­ner, voire le lais­ser « pleu­rer jusqu’à épui­se­ment » comme les experts le recom­man­daient aujourd’­hui, mais cet enfant était capable de pleu­rer des heures.

Édition Liana Levi traduit du russe par Natha­lie Amargier

J’ai décou­vert ce roman chez Krol, son billet m’a donné envie de mieux connaître la vie de Victor Zolo­ta­rev et de son pingouin Micha. J’ai eu le tort de le lire pendant le confi­ne­ment qui a été pour moi une période de fragi­lité et de moindre envie de me plon­ger dans des univers absurdes. Et pour être absurde ça l’est ! Victor a hérité de ce pingouin neuras­thé­nique car le zoo de Kiev n’a plus les moyens de nour­rir les animaux. Nous sommes en pleine crise sociale en Ukraine et en plus de la misère, il y règne de sordides histoires de corrup­tion. On imagine les dégâts maté­riels pour la popu­la­tion mais en plus les acteurs de ce pays ont une forte tendance à dispa­raître violem­ment. Victor est embau­ché pour un travail qui semble assez facile : écrire des nécro­lo­gies de person­na­li­tés assez en vue. Cela permet au jour­nal d’être prêt à publier les éloges des « futurs » dispa­rus. Un travail de tout repos qui lui permet d’ache­ter le pois­son néces­saire à la survie de Micha. Mais nous sommes en Ukraine, et évidem­ment écrire des nécro­lo­gies peut s’avé­rer dange­reux. D’abord les person­na­li­tés se mettent à dispa­raître de mort brutale et peu à peu Victor se trouve lui-même en grand danger. L’au­teur écrit avec cet humour russe si carac­té­ris­tique et n’hé­site pas à plon­ger son lecteur dans un monde absurde. Trop pour moi , et je dois avouer que petit à petit je lisais la vie de Victor et Micha sans m’im­pli­quer tota­le­ment. Je comprends le succès de ce livre car même dans ses aspects exces­sifs et déjan­tés, il permet de se rendre compte de la réalité d’un pays en proie à la corrup­tion et à la misère sociale mais il faut accep­ter les aspects déjan­tés qui ont fini par me lasser.

Citations

L’humour russe

Il regar­dait Sergueï et avait envie de sourire. L’ami­tié ? En fait, il ne l’avait jamais connue, pas plus que les costumes trois-pièces ni la passion véri­table. Sa vie était terne et doulou­reuse, elle ne lui appor­tait pas de joie. Micha son pingouin, était triste, comme si lui aussi n’avait connu que la fadeur d’une exis­tence dénuée de couleur et d’émo­tion, d’élan joyeux, d’enthousiasme.

Un pingouin malade

Ben voyons ! se moqua Pidpaly. Même les humains, on ne les soigne plus, main­te­nant, et vous voudriez qu’on soigne un manchot. Vous compre­nez bien que pour un animal de l’An­tarc­tique, notre climat est une catas­trophe. Le mieux pour lui serait de retrou­ver sa banquise. Ne soyez pas vexé, j’ai l’air de déli­rer, mais si j’étais lui et que je me retrouve sous nos lati­tudes, je me pren­drais ! Vous ne pouvez pas imagi­ner le martyre que ça repré­sente d’avoir deux couches de graisse et des centaines de vais­seaux sanguins desti­nés à se proté­ger des tempé­ra­tures les plus extrêmes, alors qu’on vit dans un pays où il fait parfois quarante l’été, et moins dix l’hi­ver, au mieux, et c’est rare ? Hein ? Vous compre­nez ? Son orga­nisme chauffe, il se consume de l’in­té­rieur. La plupart des manchots en capti­vité sont dépres­sifs. On m’a toujours répété qu’il n’avait pas de psychisme, mais moi, j’ai démon­tré le contraire. Et à vous je vais le démon­trer ! Et leur cœur ! Quel cœur serait capable, dans ces condi­tions de suppor­ter une pareille surchauffe ?

Philosophie des buveurs phrase à la Audiard

Buvons pour que ça ne soit pas pire. Mieux, ça a déjà été.

L’horreur

J’ai discuté avec le profes­seur de cardio­lo­gie de l’hô­pi­tal des scien­ti­fiques… Nous en avons conclu qu’on pouvait lui gref­fer le cœur d’un enfant de trois ou quatre ans…
Victor s’étran­gla avec son café et reposa la tasse sur la table. Il en avait renversé.
En tout cas, si l’opé­ra­tion réussi, cela pourra lui permettre de vivre encore plusieurs années. Sinon. Le vété­ri­naire fit un geste d’impuissance.
Oui, aussi, pour répondre tout de suite à vos inter­ro­ga­tions éven­tuelles, l’in­ter­ven­tion elle-même ne ne vous revien­dra qu’à quinze mille dollars. En fait c’est assez peu. Quant au nouveau cœur. Vous pouvez cher­cher un donneur par vos propres réseau, mais si vous nous faites confiance, nous pouvons nous en char­ger. Pour l’ins­tant j’au­rai du mal à vous dire un prix. Il arrive que nous rece­vions des organes sans même avoir à les payer.
Que je cherche par mes réseaux reprit Victor, ahuti qu’est-ce que vous enten­dez par là ? J’en­tends que Kiev compte plusieurs hôpi­taux pour enfants, et que chacun a son service de réani­ma­tion. Expli­qua-t-il calme­ment. Vous pouvez vous présen­ter au méde­cin, mais ne leur parler pas du pingouin. Dites simple­ment que vous avez besoin du cœur d’un enfant de trois ou quatre ans pour une trans­plan­ta­tion. Promet­tez- leur une bonne récom­pense. Ils vous tien­dront au courant.

Édition Belfond Traduit de l’amé­ri­cain par Oris­telle Bonis

Déso­lée Yv nous ne serons pas d’ac­cord pour cette lecture. Certes les préci­sions tech­niques sur les incen­dies sont inté­res­santes, certes à la fin on sait tout sur les fraudes divers et variées aux assu­rances. Mais ! il y a pour moi un gros « mais », la cascade des malver­sa­tions et des crimes auxquels nous assis­tons rendent ce récit tota­le­ment indi­geste. Je suis certaine que cet auteur a un public et des lecteurs qui se laissent empor­ter par sa fougue narra­tive . Ils n’ont pas peur de lire des récits sur les procé­dés du KGB et de la mafia russe, ils savent que tout le monde peut être corrompu : il suffit d’y mettre le prix. J’avais vrai­ment l’im­pres­sion d’être dans une série améri­caine où on ballade le spec­ta­teur d’épi­sode en épisode avec un grada­tion dans l’hor­reur et l’ab­ject. Je ne sais pas quel ressort le roman­cier a oublié de mettre en action dans cette intrigue. La corrup­tion, de la police et des assu­reurs, les avocats véreux qui s’en­graissent sur le dos des malfrats, un méde­cin tota­le­ment incom­pé­tent qui ne vit que pour les mallettes d’argent que la mafia dépose à son cabi­net. Et puis, l’en­quête de cet ancien flic passé aux enquêtes pour son assu­rance, qui est le seul à vouloir punir le méchant .
Bref un roman qui m’est tombé des mains mais pour­quoi me suis-je laissé aller à lire un tel livre Yv l’an­non­çait bien comme un thril­ler ? Seule­ment voila, souvent la Cali­for­nie flambe – comme l’été dernier – et je pensais, donc, en savoir davan­tage sur ces feux qui ravagent une si belle région.

Citations

Portrait du flic ripoux

Une des raisons, parmi une tripo­tée d’autres, pour lesquelles Jack le déteste à ce point est que Bent­ley, ce cossard de première, n’aime pas faire son boulot. Pour Bent­ley, n’im­porte quel incen­die est a priori d’ori­gine acci­den­telle. S’il s’était trouvé à Dresde après les bombar­de­ments, il aurait décou­vert à coup sûr une couver­ture chauf­fante défec­tueuses sous les décombres. Histoire de limi­ter au mini­mum la corvée de pape­rasse et les témoi­gnages sous serment devant le tribu­nal. En tant qu’ex­pert en incen­die, Bent­ley et un pêcheur à la ligne hors pair.

Genre de sentences qui m’agacent

Il y a deux types d’amour : celui qui passe et celui qui dure. D’un côté, l’amour qui satis­fait le corps et le cœur, l’amour qui passe, de l’autre l’amour qui nour­rit l’âme, l’amour qui dure.
Le mobi­lier ancien est le seul objet d’amour capable de nour­rir l’âme de Nicky.

Édition du Seuil. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Deuxième roman de cette auteure que notre biblio­thé­caire doit bien aimer, et autant j’avais des réserves sur « Nos richesses » autant celui-ci m’a bien plu. Je lui trouve un petit air de roman pour ado, à cause du style très simple et aussi parce que les person­nages prin­ci­paux sont des enfants. (Mais je ne sais plus ce que les ados lisent) Cela se passe dans l’Al­gé­rie d’au­jourd’­hui ou déjà d’hier. Car la clique des géné­raux au pouvoir est encore en place dans ce roman. L’Al­gé­rie va-t-elle vrai­ment pouvoir se débar­ras­ser de l’ap­pa­reil d’état mili­taire tota­le­ment corrompu ?. En tout cas, c’est ce qui semble s’an­non­cer grâce aux milliers de personnes qui sont descen­dues dans la rue et qui ont réussi à empê­cher Boute­flika (ou son cadavre ambu­lant) de se repré­sen­ter aux élections.

Reve­nons à l’his­toire : des enfants du lotis­se­ment « du 11 décembre » un ensemble de maisons occu­pés par des mili­taires à la retraite décident de ne pas lais­ser dispa­raître leur terrain, terrain sur lequel les enfants et les adoles­cents jouent au foot, ni de lais­ser leurs aînés déci­der pour eux. Seule­ment voilà, deux géné­raux très influents du régime ont décidé d’y construire leur maison. Personne ne pourra s’y oppo­ser, personne ? et bien si, des enfants de moins de 12 ans campent sur le terrain et ridi­cu­lisent ces hommes si importants.
Voici donc la trame du roman, mais ce qui est très inté­res­sant, c’est la descrip­tion des diffé­rentes strates de la popu­la­tion algé­rienne, chaque géné­ra­tion étant marquée par son lot de violences et de renon­ce­ments. On sent que rien ne peut faire bouger le régime et que tout est écrit d’avance. Peut-être pas tout, car les télé­phones portables et les réseaux sociaux repré­sentent un réel danger pour une société qui a toujours fonc­tionné grâce au secret. C’est vrai­ment plus diffi­cile pour ces colo­nels violents et corrom­pus d’étouf­fer cette affaire. Diffi­cile mais peut être pas impos­sible, dans ce roman. Ce livre a certai­ne­ment été écrit avant les événe­ments de l’été 2019 mais il annonce et explique très bien les mani­fes­ta­tions du vendredi à Alger, pour autant, on ne sait pas si beau­coup de choses ont changé dans ce pays. Tout cela est très bien raconté et rendu très vivant dans ce roman grâce au talent d’écri­vaine de Kouther Adimi.

Citations

Les inondations

On a quand même un peu peur. On n’ou­blie pas qu’en 2001, des inon­da­tions détruit le quar­tier de Bab El Oued, c’est près de mille morts et coûté des million de dinars. Certains corps n’ont jamais été retrou­vés et des enfants deve­nus de jeunes adultes conti­nuent d’es­pé­rer que leur mère ou leur père finira par rentrer, même, après autant d’années. 
À défaut de tombes, des centaines d’histoires.

La corruption

Le géné­ral Athmane, lui, a fait des études de droit en Angle­terre payées par l’Ar­mée. C’est un grand et bel homme qui sait char­mer son entou­rage, contrai­re­ment à son ami le géné­ral Saïd. 

On ne le sait pas mais il n’a jamais obtenu de diplôme. Il passa ses années de faculté à boire dans des pubs et à courir après Marie, une jeune Anglaise qui le quitta du jour au lende­main. Athman revint au milieu des années 70 en Algé­rie ou l’ar­mée l’at­ten­dait les bras ouverts. Il présenta un faux diplôme et fut recruté dans le service juri­dique. Il épousa une femme qui venait du même village que lui et oublia très vite Marie et Londres. Il conseilla à son frère de créer une entre­prise de travaux publics et lui fit obte­nir grâce à ses rela­tions les plus gros chan­tiers du pays.
Aujourd’­hui, il possède un appar­te­ment à Genève, un hôtel en Espagne acheté sous le nom de son épouse, des tableaux de maîtres cachés dans un appar­te­ment à Paris qui est au nom de l’un de ses enfants et deux voitures blin­dées. Grâce au frère de sa femme, direc­teur de la douane, il peut faire passer ce qu’il veut sans problème et récu­père régu­liè­re­ment les marchan­dises saisies.

Le colonel à la retraite

Lorsque le terro­risme faisait rage, Moha­med, qui devait tous les jours se battre contre les groupes terro­ristes, arrêta la prière pendant dix ans. Le temps de cette guerre. Il n’en parla à personne, n’ex­pli­qua rien à sa femme. Prier lui était devenu tout simple­ment impos­sible. Il y avait trop d’hor­reur autour de lui. Il ne suppor­tait plus de devoir appe­ler des parents ou des jeunes femmes pour leur apprendre que leur fils ou époux était mort au combat, abattu à bout portant, déchi­queté par une bombe ou torturé par une lame. Il ne suppor­tait plus d’en­tendre le mot « Dieu » dans la bouche des terro­ristes. Il ne suppor­tait plus de dire le même mot sur son tapis de prière. Les mots. Ils se mélan­geaient dans sa tête. Quel­qu’un peut-il salir un mot ? Peut-il se l’ap­pro­prier tant et si bien qu’il finit par vous l’ar­ra­cher, vous le voler en quelques sortes ? Se battre contre les terro­ristes, monter au maquis, débus­quer les camps, c’était un peu une manière de se réap­pro­prier tous les mots les inté­gristes avaient confis­qué aux Algériens.

Les partis politiques

Les partis poli­tiques, les jour­naux indé­pen­dant et une majo­rité des élus, indus­triels et artistes s’op­posent égale­ment au verdict des urnes. Tous crient à la menace isla­miste. L’Iran en Algé­rie ? Jamais. Non, jamais, mais bien sûr, nous sommes mal à l’aise. Nous avons voulu la démo­cra­tie mais les urnes nous donnent une réponse qui nous déplaît et nous voici dans la rue pour protes­ter. Nous sommes mal à l’aise, je me répète mais l’ai-je dit à l’époque ? Non, car on avait réussi à nous convaincre qu’il n’y avait que deux camps possibles : les isla­mistes ou les militaires.

Le téléphone portable

Le géné­ral Athman lança un petit sourire sarcas­tique à son ami :

- Les temps ont bien changé. Depuis quand lais­sons-nous faire ?
- Depuis que le cours du pétrole a dégrin­golé, que les réseaux sociaux ne nous permettent plus d’empêcher les gens de parler, commen­ter, dénon­cer. Depuis que tout le monde a un télé­phone portable avec lequel prendre des photos et des vidéos. Oui, cher ami, les temps ont bien changé et seuls ceux qui le comprennent peuvent survivre.