Édition Acte Sud Babel . Traduit de l’arabe (Égypte) par Gilles Gauthier.

Quel livre ! Et quel écri­vain ! Bien sûr depuis « L’im­meuble Yacou­bian » on savait que Alaa El Aswany était un écri­vain indis­pen­sable à notre compré­hen­sion de l’Égypte, mais il va plus loin dans ce roman et il nous montre comment l’is­lam et la violence des forces de l’armée corrom­pue font bon ménage, et ont fait couler une chappe de plomb brûlante sur la si grande envie de chan­ge­ment de la jeunesse égyp­tienne en 2011.
L’au­teur suit la desti­née des compo­santes de la société égyp­tienne, elles ont en commun les mani­fes­ta­tions de la place Tahrir. Il peut s’agir de jeunes qui croient et qui parti­cipent à ce qu’ils pensent être une révo­lu­tion. Ou des cadres du régime qui vont mettre en place une répres­sion aveugle et sans pitié. Répres­sion bénie par un Cheick qui sous couvert du Coran béné­fi­cie des largesses finan­cières du régime et qui est prêt à adap­ter les sourates du Coran pour justi­fier les conduites les plus barbares des militaires.
On suit, par exemple, Khaled un jeune méri­tant, origi­naire d’un milieu très simple et qui réussi brillam­ment ses études de méde­cine. C’est lui ou plus exac­te­ment son père qui termi­nera ce roman. Je pense qu’hé­las la fin est roma­nesque alors que la lectrice que je suis, aurait tant voulu que dans la vraie vie, tous les les pères des jeunes tués à bout portant sur la place Tahir, réus­sissent leur vengeance.
Khaled est amou­reux de Dania fille du géné­ral Alouani qui est le prin­ci­pal acteur de la répres­sion. Sa femme se pique de reli­gion donc nous suivons l’hy­po­cri­sie du Cheick Chamel, c’est peut être le person­nage le plus horrible car voir la reli­gion bénir toutes ces horreurs c’est, comme toujours, insup­por­table. Mais à la première place de l’hor­reur, il y a aussi une femme qui tient les média et achète des témoi­gnages pour pour­rir la répu­ta­tion des jeunes de la place Tarhir. Dans ce roman choral, on suit aussi Mazen et Asma, qui paie­ront très cher leur enthou­siasme pour les mani­fes­ta­tions. Asma sera sauvée de la première répres­sion grâce à un ancien aris­to­cra­tique chré­tien Achraf qui sortira de sa dépres­sion grâce à l’amour d’une femme et grâce aux jeunes révo­lu­tion­naires qu’il va aider de toutes ses forces. Asma partira en exil après avoir été tortu­rée par des mili­taires et subi ce qu’on appelle « un test de virgi­nité » qui n’est ni plus ni moins qu’un viol : mise entiè­re­ment nue devant des soldats hilares, les jeune filles sont péné­trées par des hommes pour véri­fier qu’elles sont bien vierges sinon elles ont consi­dé­rées comme des putains !
À travers ce roman, c’est toute la société égyp­tienne que nous voyons traver­ser ces événe­ments. La diffi­culté des rapports amou­reux, la repro­duc­tion des rapports sociaux, la corrup­tion à tous les niveaux, l’hor­reur de la répres­sion et l’hy­po­cri­sie de la reli­gion. Et si l’on retrouve parfois l’hu­mour de l’au­teur, c’est un humour triste et parfois tragique.
Un roman éprou­vant certes, mais que l’on doit lire, c’est le moins que l’on puise faire pour soute­nir le combat de cet écri­vain et sauve­gar­der la liberté dans notre pays . En effet, ce livre est inter­dit en Egypte et dans de nombreux pays arabes. Ce roman n’aide pas à prendre confiance dans la nature humaine.

Citations

Les relations sexuelles du général avec son épouse

Son corps c’est telle­ment avachi et rempli de graisse qu’elle pèse plus de cent vingt kilos. Elle a un ventre énorme en forme de demi-cercle, protu­bé­rant au niveau du nombril et se rétré­cis­sant vers le bas, sur lequel pendent deux seins fati­gués. Ce ventre unique en son genre, presque mascu­lin, serait capable d’an­ni­hi­ler défi­ni­ti­ve­ment le désir sexuel du géné­ral Alouani sans les films porno­gra­phiques auxquels il a recours pour exci­ter son imagi­na­tion. Son Excel­lence a dit une fois à ses amis :
- Si tu te trouves obligé de manger pendant trente ans le même plat, tu ne peux pas le suppor­ter sans lui ajou­ter quelques épices.

L’intégrité du général chef de la sûreté .

Nous devons recon­naître que le géné­ral Alouani n’a jamais profité de sa situa­tion pour obte­nir un quel­conque privi­lège pour lui-même ou pour la famille… Par exemple si Hadja Tahani l’in­forme que sa société tente d’ob­te­nir un terrain dans un gouver­no­rat, le géné­ral Alouani s’empresse de télé­pho­ner au gouverneur :
- Monsieur le Gouver­neur. Je voudrais vous deman­der un service. 
Le gouver­neur lui répond immédiatement :
- À vos ordres Monsieur. 
À ce moment-là, le géné­ral déclare d’un ton résolu :
- La société Zemeem vous a présenté une demande d’at­tri­bu­tion d’un terrain. Cette société appar­tient à mon beau-frère. Hadj Nasser Talima. Le service que vous pouvez me rendre, Monsieur le Gouver­neur, c’est de trai­ter à Nasser comme tous les autres entre­pre­neurs. S’il vous plaît, appli­quez la loi sans faire de faveur.
Après un silence, le gouver­neur lui répond alors :
-Votre Excel­lence nous donne des leçons d’im­par­tia­lité et de désintéressement.
Ce sur quoi le géné­ral l’in­ter­rompt en lui disant :
- Qu’à Dieu ne plaise. Je suis égyp­tien et j’aime mon pays. Je suis musul­man et je n’ac­cepte rien de contraire à la religion.
Après cela, lorsque le terrain était concé­der à la société Zemzem, le géné­ral Alouani ne ressen­tait aucun embar­ras. Il s’était adressé au respon­sable pour lui deman­der de ne pas lui accor­der de faveur. Que pouvait-il faire de plus ?

Le cheick Chamel , humour grinçant de l’auteur.

Comme nous l’or­donne le Coran, le cheick Chamel parle constam­ment des bien­faits que Dieu a répan­dus sur lui, il possède trois luxueuses voitures noires ainsi qu’une voiture de sport qu’il conduit lui-même lors de ces prome­nades fami­liales. Ce sont toutes des Mercedes, qu’il préfère aux autres marques pour leur soli­dité et leur élégance, et égale­ment parce que le direc­teur de la société Mercedes en Égypte, qui fait partie de ces disciples, lui accorde toujours des prix spéciaux. Parmi les bien­faits que Dieu accorde aux cheick Chamel, il y a celui d’ha­bi­ter une grande villa au Six-Octobre. Chacune de ses trois épousent y occupe un étage avec ses enfants tandis que le cheick réserve le quatrième étage pour la dernière épouse toujours vierge dont il jouit lici­te­ment avant de lui donner congé de la meilleure façon, en respec­tant tous les droits que lui accorde la loi de Dieu en matière d’ar­riéré de dot, de pension alimen­taire, etc. On raconte que le cheick Chamel a déchiré ‑dans le respect de la loi divine- l’hy­men de vingt-trois jeunes filles. Il n’y a là ni faute ni péché car cela ne contre­dit pas la loi de Dieu. Le cheick dit toujours aux hommes qui sont ses disciples :
- Mes frères, si vos moyens finan­ciers et votre santé vous le permettent, je vous conseille d’avoir plusieurs épouses pour vous mettre à l’abri du péché et pour mettre à l’abri les jeunes filles musulmanes.

Interprétation des manifestations de la place Tahir par le religieux.

Excel­lence, que dites-vous aux manifestants ?
Le visage plein de colère, le cheikh Chamel répondit :
- Je leur dis que ceci est un complot maçon­nique orga­nisé par les Juifs pour détour­ner les musul­mans de leur reli­gion. Je dis à mes enfants qui sont sur la place Tahir : vous êtes laissé four­voyer par les fils de Sion. Deman­dez pardon à Dieu et repous­ser une sédi­tion qui risque de plon­ger notre pays dans un bain de sang. Vous, les jeunes retour­nez chez vous. Ce n’est pas cela, La voie du chan­ge­ment. Vous détrui­sez l’Égypte de vos propres mains. Reve­nez à Dieu, reve­nez à Dieu.

L’amertume d’une participante à la révolution

Les Égyp­tiens se sont laissé influen­cer par les médias parce qu’ils en avaient envie. La plus grande partie des Égyp­tiens est satis­faite de la répres­sion. Ils acceptent la corrup­tion et y parti­cipent . S’il y en a qui ont détesté la révo­lu­tion depuis le début, c’est parce qu’elle les mettait dans l’embarras. Ils ont commencé par détesté la révo­lu­tion et ensuite les leur ont donné des raisons de la détes­ter. Les Égyp­tiens vivent dans une répu­blique « comme si ». Ils vivent au milieu d’un ensemble de mensonges qui tiennent lieu de réalité ils pratiquent la reli­gion de façon rituelle et semblent pieux alors qu’en vérité ils sont complè­te­ment corrompus.

Conception de l’information en Égypte d’après l’armée.

Notre peuple est igno­rant et ses idées sont arrié­rées. La plupart des Égyp­tiens ne savent pas penser par eux-mêmes. Notre peuple est comme un enfant : si nous le lais­sons choi­sir par lui-même , il se fera mal . Le rôle de l’in­for­ma­tion en Égypte est diffé­rent de ce qu’il est dans les pays déve­lop­pés. Votre mission , en tant que profes­sion­nels des médias, est de penser à la place du peuple. Votre mission est de fabri­quer les cerveau des Égyp­tiens et de former leurs idées . Après une période de mise en condi­tion effi­cace , les gens consi­dè­re­rons que ce que disent les médias est vrai .

Édition Albin Michel

Si vous avez une idée posi­tive de Karl Marx, c’est sûre­ment que vous avez été sensible aux analyses poli­tico-philo­so­phiques de ce « grand » homme, un peu moins, je suppose, des consé­quences de ses « géniales idées ». Mais si vous voulez défi­ni­ti­ve­ment vous dégoû­ter de l’homme, lisez ce livre : Sébas­tien Spit­zer, essaie de retrou­ver la trace du garçon illé­gi­time de Karl Marx. En exil à Londres, celui-ci « engrosse » la bonne de cette étrange famille d’exi­lés. Il faut abso­lu­ment cacher, voire faire dispa­raître cet enfant. Il vivra, mais aura une vie très misé­rable comme tous les pauvres anglais de cette époque . Le roman se déroule lors du séjour de la famille Marx en Angle­terre, il y arrive en 1850. Nous voyons donc dans cette biogra­phie de Freddy Evans, le fils caché de Marx les deux extrêmes de la société britan­nique. D’un côte la richesse, dont Engels est un digne repré­sen­tant et le monde ouvrier qui peut à tout moment tomber dans une misère noire. Au milieu, la famille de Marx une famille d’exi­lés qui est assez origi­nale, la femme de Marx, Jenny von West­pha­len avec laquelle il s’était fiancé étudiant est issue de la noblesse rhénane, son frère aîné devien­dra ministre de l’In­té­rieur de la Prusse au cours d’une des périodes les plus réac­tion­naires que connut ce pays. Il a un rôle impor­tant pour l’in­trigue roma­nesque et dans le destin tragique de l’en­fant caché. C’est parfois diffi­cile de démê­ler la fiction de la réalité. Je pense que l’on peut se fier aux faits histo­riques, mais l’on sent que l’au­teur est dégoûté par son person­nage et il en fait un portrait à charge. Il faut dire que pour avoir de l’argent, Karl Marx était peu regar­dant sur l’ori­gine des finances, peu lui importe par exemple que ce bon argent vienne des plan­ta­tions escla­va­gistes du Sud des États-Unis. Derrière le grand homme se cache­rait donc un jouis­seur peu scru­pu­leux qui était prêt à tout pour mener une vie confor­table sans rien faire d’autre qu’é­crire et encore quand il y était poussé par sa femme. Engels est un person­nage très ambigu, très riche bour­geois il dirige une usine de fila­ture appar­te­nant à son père, il épouse les thèses révo­lu­tion­naires qu’il finance tout en faisant beau­coup d’agent grâce au capi­ta­lisme libé­ral. C’est lui qui sera chargé de faire dispa­raître le « bâtard » mais il aura quelques diffi­cul­tés à tuer ou faire tuer un bébé. C’est lui aussi qui entre­tient à grands frais la famille Marx sans aucune recon­nais­sance de ce dernier. Le point le plus inté­res­sant du roman, c’est la descrip­tion de la condi­tion ouvrière en Angle­terre, on est en plein dans du Dickens, un rien fait bascu­ler des pans entiers de la popu­la­tion du côté des misé­reux et de la famine.

Citations

La misère à Londres 1860

Les tanneurs de Bermond­sey exigent une heure de pause. Ils triment quinze heures par jour dans l’odeur méphi­tique du sang chaud et du jus de tannée. Malte hausse les épaules. Les débats autour des horaires de travail, des temps de pause, de la semaine qui s’ar­rête le samedi et reprend le dimanche ou des salaires trop bas ne le concernent pas. Il en pâtit seule­ment. Il habite juste en face. Il les voit qui défilent, voci­fé­rant et récla­mant. Il sait qu’il s’épuisent a deman­der l’im­pos­sible. Cela fait si long­temps que les injus­tices existent. Depuis que le monde est monde. Alors à quoi bon s’in­sur­ger ? Si seule­ment ils pouvaient s’écar­ter de sa route. Il ne peut rien pour eux.

Portrait de Karl Marx par la bonne qu’il a « engrossée »

C’est un vaurien, inca­pable de mettre un seul penny de côté. L’argent lui brûle les doigts. Il ne sait pas comp­ter. Ni travailler d’ailleurs. Il a bouffé la dot et les dons de sa femme. Il accu­mule les dettes. C’est tout ce qu’il sait faire, récla­mer de l’argent à ses amis. Et quand il refuse, il hurle comme un cochon qu’on saigne. Une bête, je vous dis ! Il fait ça même à sa mère. La pauvre femme. Henriette, qu’elle s’ap­pelle. Il dit que sa mère le vole ! .Vous enten­dez ! Un homme de son âge qui dit que sa mère le vole ! Saleté de bon à rien ! Et après, c’est moi qui dois faire face au boucher, qui dois le supplier de me faire confiance, comme chez le boulan­ger ou le marchand de fruits aussi. Ça fait cossu d’avoir une employée. Ah oui ça. Ça fait riche. Mais ils n’ont rien. Que dalle. Que le nom de Madame, usé jusqu’à la corde. Un jour, quand il avait trop faim, il a envoyé une lettre d’embauche à une compa­gnie des chemins de fer. La première, en 10 ans. Pour­tant, il a fait des études. Il est docteur. Faut qu’on l’ap­pelle docteur.

L’argent et la vie d » Engels et le style lapidaire de l’auteur

Engels paye d’une traite à tirer sur les comptes de l’usine. Le docu­ment est signé par lui et par son asso­cié. Peter Ermen était rassuré en le para­phant ce matin. 
L’argent n’a pas d’odeur.
Tant pis pour les esclaves des plan­ta­tions du Sud.
Engels voit le docu­ment dispa­raître dans la poche de Dress­ner. Sa mère est immo­bile. Ses oiseaux sont figés. Et l’équa­tion de Fourier lui revient à l’es­prit, celle qu’il crachait l’été à la face des bour­geois, avec les deux sœurs au bras : deux vices font une vertu. Mary est morte si vite. Le coton le dégoûte. L’argent le dégoûte. Mais c’est un mal néces­saire pour la cause.

Le portrait de Marx (appelé le Maure) lors d’un repas chez Engels

- Je ne sais pas, répond le Maure en s’es­suyant les lèvres. La peau de son ventre est tendu. Il a trop mangé. Il ne s’est pas retenu. Il en est inca­pable. Il a fallu qu’il dévore, tout, très vite comme s’il s’agis­sait du dernier repas de sa vie.
(Et la fin de la discussion)
-Que faire ? Demande Engels.
- Il faut que je voie avec les autres, ces crétins de choristes, les syndi­ca­listes du Lanca­shire : Swing­khurst, Mowley et d’autres. 
- Et moi ?
- Toi Engels ? Tu finances ! Débrouille-toi pour trou­ver de l’argent. Il faudra plus d’argent. Beau­coup plus.

Le pacte sur Le dos de l’enfant illégitime de Karl Marx

. J’ai passé un pacte avec mon frère.
- un pacte ?
- Nous avons passé un accord pour les deux. Si l’exis­tence de ce bâtard était révélé ce serait l’image de mon mari qui serait atteinte. 
Engels acquiesce, sans l’interrompre. 
Elle revient sur ce dîner avec son frère.
C’était il y a quelques semaines, juste avant qu’ils ne débarquent ici, à Manches­ter, en famille. Ferdi­nand avait retrouvé Freddy.
– Ferdi­nand est un homme intel­li­gent. Au nom des West­fa­len, il a accepté de ne rien dire de l’exis­tence de cet enfant. Pour l’image de notre famille. Pour ma répu­ta­tion. Il a renoncé ainsi à l’idée de nuire à Carl. Tu sais comme il le hait. Cela n’est pas nouveau. Cette histoire aurais pu lui causer du tort. L’en­fant caché de Karl Marx. Son fils caché. Avec la bonne !
. Nous nous sommes mis d’ac­cord, mon frère et moi. Je me suis enga­gée. Plus d’ap­pel à la grève. Plus de drapeau rouge. Plus de menaces sur Londres ou Berlin ou je ne sais où. J’ai promis qu’il rega­gne­rait son cabi­net et se conten­te­rait d’écrire. C’est pour ça que mon frère vous a fait suivre.

Je ne savais pas ça :

Comme des milliers des Irlan­dais, son oncle s’est engagé comme soldat puis sergent dans l’ar­mée Yankee. Il a suivi les troupes nordistes tout le long de la guerre. Il a cru qu’à l’is­sue il aurait des terres, lui aussi. De bonnes terres prises aux enne­mis sudistes. C’est ce qu’a­vait promis les colo­nels, les géné­raux et surtout le président. Le Nord l’a emporté le Nord a libéré les esclaves. Le Nord a remer­cié les enga­gés volon­taires pour tout le sang versé. Puis les terres ont été remises aux anciens proprié­taires, aux parti­sans des sudistes. Le Nord a offert quarante acres et une mule a quelques esclave affran­chis. Il a offert quarante acres et une mule à ces milliers de conscrits, engagé malgré eux. Et quand il n’y a plus de mule, il a dit à tous les autres, les volon­taires, les Irlan­dais, d’al­ler se faire foutre.

Édition Acte Sud, Traduit de l’al­le­mand par Olivier Mannoni

Merci, merci à Patrice et au mois de livres de langue alle­mande en novembre 2019. C’est un vrai cadeau ce livre et je vous le conseille à toutes et tous. Mais vous l’avez peut-être déjà lu, puisque Maxim Leo a reçu le prix du livre Euro­péen en décembre 2011 pour cet essai. Prix telle­ment mérité, car rien ne peut plus contri­buer à la construc­tion euro­péenne que ce genre d’es­sai qui décrit si minu­tieu­se­ment les malheurs d’une Europe en guerre puis divi­sée par un mur infran­chis­sable pour les habi­tants de la RDA. Maxim va nous faire comprendre tous ces aspects de l’Eu­rope grâce à sa famille qui est à la fois origi­nale et telle­ment ordi­naire. En tout cas pour sa famille pater­nelle, si son père n’est jamais tota­le­ment entré dans les cases des critères de la RDA, son grand-père a été un nazi ordi­naire puis un habi­tant de la RDA tout aussi ordi­naire. Mais cette phrase traduit trop pauvre­ment la compré­hen­sion que nous aurons de Werner ce grand père qui s’est si peu inté­ressé à son fils. En revanche, la famille de sa mère est beau­coup plus origi­nale . Son grand père Gerhard Leo a été obligé de fuir avec son propre père l’Al­le­magne nazi parce qu’il était d’ori­gine juive. En France, Gerhard rentrera dans la résis­tance et devient un véri­table héros, il a raconté ses exploits dans un livre que je lirai peut-être. S’il est resté en RDA , c’est parce qu’il a trop vu en RFA d’an­ciens nazis ne pas être du tout inquié­tés et même deve­nir des cadres de la nation. Ensuite, nous voyons la vie des parents de Maxim qui essaient de tout faire pour se plaire en RDA, sans pour autant adhé­rer complè­te­ment au système. Et enfin avec lui, Maxim ce petit garçon qui ne croit pas du tout aux valeurs commu­nistes et qui ressemble telle­ment à tous les enfants du monde. Son parcours permet de toucher du doigt la vie de l’Al­le­magne de l’Est. C’est à la fois tragique et ridi­cule. Tragique, car il a failli ne pas pouvoir pour­suivre ses études et qu’il craint toujours d’être repéré par la Stasi. Ridi­cule, quand on voit les efforts de la direc­trice pour convaincre les enfants qu’ils ont de la chance d’être des enfants choyés de la RDA alors qu’ils n’ont presque rien pour jouer ou pour se distraire. Et lorsque le dernier chapitre arrive avec les mani­fes­ta­tions de Leip­zig qui annon­ce­ront la fin de ce régime absurde on sent que cela s’est joué à très peu de choses. Mais les Alle­mands sont main­te­nant réunis dans un même pays, on se demande alors si Maxim Leo écrira la suite pour nous expli­quer pour­quoi le parti néo-Nazi se récla­mant ouver­te­ment des théo­ries d’Hit­ler fait un si bon score dans son ancien pays. À ce propos vous pouvez écou­ter sur le podcast du Nouvel Esprit Public une émis­sion qui complé­te­rait bien cette lecture.

Citations

Le travail de journaliste en 1966 en RDA

On énumère aussi les mots deve­nus indé­si­rables parce que l’en­nemi s’en est empa­rés, le nom des produits que l’on n’a plus le droit de mention­ner parce qu’ils sont en pénu­rie. Il y a des mois où personne ne peut écrire « machine à laver » ou « Pneu de voiture ». La« Social-démo­cra­tie » est pros­crite pendant deux ans, le « Parle­ment » et le.« Front popu­laire ango­lais » pendant six semaines seulement.

Le journalisme en RDA

Anne note que la plupart des chefs de service ne sont pas de vrais jour­na­listes, mais des soldats du parti en service commandé. Les bon jour­na­liste n’en sont pas membres, ce qu’elle trouve étrange, puisque le parti est tout de même censé être l’élite. Comme il n’y a guère de place pour leur texte à eux, la plupart sont presque tota­le­ment désœu­vrés. À midi, on commence à boire dans les bureaux. Ce sont les chefs de service qui boivent le plus. Les collègues tentent de se mettre mutuel­le­ment des bâtons dans les roues. Il y a des intrigues, des dénon­cia­tions, des campagnes. Acces­soi­re­ment, on fait un journal.

Jeux des enfants dans le Berlin d’après guerre

Parfois ils sortent de la ville et se rendent à Marzahn, où l’on déverse dans une fosse des muni­tions trou­vées. Ils font du feu, ils jettent des cartou­chière de fusils-mitrailleurs et se mettent à couvert. Le bruit des balles qui partent en sifflant dans tous les sens est si épou­van­table que certains en font dans leur panta­lon. Les grands cassent les déto­na­teurs des obus de DCA et versent la poudre noire dans des sacs. Ils entrent dans des ruines dont les chemi­nées tiennent encore debout. Ils placent l’ex­plo­sif en bas, dans le bac du poêle ; des lacets plon­gés dans du désher­bant leur servent de mèches. Et lorsque, derrière, la charge éclate , lorsque l’im­mense chemi­née s’ef­fondre comme un géant touché à mort, ils crient et dansent de joie. Les adultes ne demandent jamais où ils étaient passés. Ils mènent leur propre vie.

Fait peu connu, pourtant cela se passe en France

Werner, sous-offi­cier de la Wehr­macht, a échappé à la mort sur le front et a été enfermé dans un camp où il a vu ses cama­rades mourir par centaines.

Un nazi ordinaire

Il semble que, comme beau­coup d’autres, Werner, à l’époque, était persuadé qu’une vie meilleure se prépa­rait. Il voyait que les choses avan­çaient, que sa vie deve­nait plus belle, que tout d’un coup même les enfants d’ou­vriers avait une chance. Dans sa famille, personne avant lui n’était jamais allé au sport d’hi­ver. Il était aussi le premier à avoir vu la mer. Même s’ils avaient eu l’argent pour le faire, ses parents n’au­raient jamais eu l’idée de louer un fauteuil cabine au bord du Wann­see ou d’ache­ter une bouteille de vin au thé dansant. Werner se sent l’âme d’un gagnant, d’un homme qui a tiré le gros lot. « Tout d’un coup tout semble possible. » Écrit-il, et c’était sans doute très préci­sé­ment le senti­ment qu’a­vaient beau­coup de personnes à cette époque. Hitler a relevé les petits, rape­tissé les grands.

Portrait d’un homme qui sait s’adapter à tous les systèmes

Werner était peut-être l’un de ces hommes qui fonc­tionnent correc­te­ment dans prati­que­ment tous les systèmes et prati­que­ment tous les rôles. Il aurait tiré le meilleur de n’im­porte quelle situa­tion. Son bonheur de vivre n’au­rait pas été menacé si Hitler avait gagné la guerre ou si lui-même s’était par hasard fina­le­ment retrouvé à l’Ouest il aurait certai­ne­ment été un bon peintre de décor s’il n’était pas devenu un bon direc­teur d’éta­blis­se­ment scolaire. Tout comme, aupa­ra­vant, il avait été un bon mouleur, un bon soldat, un bon prison­nier. Et désor­mais un bon citoyen de la RDA.

Pourquoi son grand père résistant à préféré la RDA

Dans cette inter­view, pour la première fois, Gerhard parle de la culpa­bi­lité, il explique pour­quoi des gens comme lui était à ce point enchaî­nés à ce pays. Il évoque l’es­poir qui était le sien après la guerre : celui de construire une nouvelle société dans laquelle les nazis n’au­raient plus jamais la moindre chance. Il a vu, explique-t-il, des crimi­nels de guerre siéger au gouver­ne­ment et des géno­ci­daire perce­voir des pensions consi­dé­rables, tout cela à l’Ouest. Ce genre de chose, affirme-t-il, n’exis­tait pas en RDA. Et cela comp­tait plus que tout le reste.

Une anecdote amusante, Maxim a 11 ou 12 ans en RDA

Un jour du mois de novembre 1982, la direc­trice de notre école, Mme Reichen­bach, arriva en trombe dans le vestiaire. Nous sortions tout juste du cours d’édu­ca­tion physique. Madame Reichen­bach nous annonça, les larmes aux yeux » « Il s’est passé quelque chose de très grave. Leonid Brej­nev, le secré­taire géné­ral sovié­tique, est mort ». Le silence régna un moment, ensuite, nous ne pûmes nous empê­cher de rire, parce que Kai Petzold, tout nu derrière madame Reichen­bach , cher­chait déses­pé­ré­ment son slip. Madame Reichen­bach ne compre­nait pas ce qui se passait, elle n’en­ten­dit que nos rires étouf­fés et quitta la salle furieuse. Nous avions en prin­cipe, l’heure suivante, un cours de mathé­ma­tiques, mais la direc­trice entra dans notre classe et nous annonça qu’a­près cet inci­dent, chacun d’entre nous devait écrire une rédac­tion sur Leonid Brej­nev. Il s’avéra que certains d’entre nous igno­rait tota­le­ment de qui il s’agis­sait. Madame Reichen­bach se remit à pleu­rer et annonça en criant que cette histoire aurait des consé­quences. Mais il ne se passera rien du tout, si ce n’est que quelques mois plus tard un nouveau secré­taire géné­ral du PCUS (Iouri Vladi­mi­ro­vitc Andro­pov) mourut et que personne ne nous en parla à l’école.

Comment une bonne idée peut ne servir à rien.

À partir de la sixième, nous avions une fois par semaine un cours de travail produc­tif. Nous nous rendions dans une usine de métal­lur­gie qui produi­sait des pièces pour les chauf­fages au gaz. Ils ne savaient vrai­sem­bla­ble­ment pas quoi faire de nous, raison pour laquelle nous passions des heures à trier des vis que l’on remet­tait en vrac après notre départ pour occu­per la classe suivante.

Régis Debray et Gilles,Perrault et François Mitterand en 1987

Régis Debray nous parle aussi de Tamara Bunke, une femme origi­naire de la RDA qui se trou­vait à l’époque à côté du Che. « Une femme hors du commun, une combat­tante », dit-il. mon fran­çais assez médiocre ne me permet pas de tout comprendre ; mais ce que je saisis, c’est que tout le monde, dans cette maison, trouve que la RDA est fantas­tique. Gilles Perrault dit que je devrais être fier de vivre dans un pays révo­lu­tion­naire comme celui-là, parce que seule la révo­lu­tion libère vrai­ment les gens. Je n’ose pas le contre­dire, entre autres parce que je vois à quel point ces phrases rendent Gerhard heureux.
Mais je ne discerne pas la logique de tout cela. Comment peut-on loger dans une villa pareille et chan­ter les louanges de la RDA ? Ou bien faut-il juste­ment habi­ter dans ce type de demeure pour pouvoir le faire ? J’ignore quelle image ces gens ont de la RDA, et même s’il y ont déjà été. Régis Debray nous confie un secret. Il exerce des fonc­tions de conseiller poli­tique auprès du président de la Répu­blique fran­çaise, Fran­çois Mitter­rand, et dit que celui-ci a lui aussi beau­coup d’es­time pour la RDA.

Édition Actes Sud,Traduit du turc par Julien Lapeyre Cabanes

Chaque œil qui lit les phrases que j’écris, chaque voix qui répète mon nom est comme un petit nuage qui me prend par la main et m’emporte dans le ciel pour survo­ler les plaines, les sources et les forêts, les rues, les fleuves et les mers. Et je m’in­vite sans un bruit dans les maisons, les chambres, les salons. 

Je parcours le monde depuis une cellule de prison.

C’est sur Face­book que j’ai vu passer ce livre, (comme quoi il s’y passe parfois des choses inté­res­santes !). Pour une fois je vais être impé­ra­tive et claire : lisez ce livre et faites le lire autour de vous. D’abord parce qu’il faut savoir ce qui se passe sous Erdo­gan en Turquie, mais aussi parce que c’est l’oeuvre d’un grand écri­vain qui sait nous toucher au plus profond de nous. Ahmet Altan est, avant tout, écri­vain et il sait qu’au­cun mur aussi épais soit-il ne peut tarir sa source d’ins­pi­ra­tion et que si ses geôliers, suppôts du régime d’Er­do­gan, empri­sonnent et cherchent à l’hu­mi­lier l’homme, ils ne pour­ront jamais éteindre l’écri­vain qui est en lui. Il sait, aussi, l’im­por­tance pour lui d’être lu par un large public, c’est pour cela que j’ai commencé de cette façon ce billet. Les hasards faisaient que je lisais en même temps un numéro de la revue « Histoire » sur le goulag. Et je me suis fait la réflexion suivante : certes la Turquie va mal, certes cet homme est privé de sa liberté mais ils n’est pas torturé, il peut faire de multiples recours judi­ciaires, il a pu écrire et peut-être, fina­le­ment sortira-t-il de prison, mais c’est loin d’être fait. En atten­dant il s’est trouvé des avocats assez coura­geux pour l’ai­der à faire décou­vrir ses textes à un très large public inter­na­tio­nal ( partout, sauf en Turquie) . Feuillets après feuillets, mêlés entre les écrits de procé­dure, les conclu­sions et les docu­ments de défense de ses avocats, Ahmet Altan a fait sortir son livre de prison, par pièces déta­chées, avant qu’elles ne soient rassem­blées au dehors. Lisez les extraits que j’ai notés pour vous et j’es­père que cela vous donnera envie de lire son essai en entier qui est un petit chef d’oeuvre sur l’en­fer­me­ment, le pouvoir de l’écri­vain, et la force de la littérature.

Citations

La prison à vie

À instant où la portière s’est refer­mée, j’ai senti ma tête cogner contre le couvercle de mon cercueil.

Je ne pouvais plus ouvrir cette portière, je ne pouvais plus redescendre.
Je ne pouvais plus rentrer chez moi.
Je ne pour­rai plus embras­ser la femme que j’aime, ni éteindre mes enfants, ni retrou­ver mes amis, ni marcher dans la rue, je n’au­rai plus de bureau, ni de machine à écrire, ni de biblio­thèque vers laquelle étendre la main pour prendre un livre, je n’en­ten­drai plus de concerto pour violon, je ne parti­rai plus en voyage, je ne ferai plus le tour des librai­ries, je ne sorti­rai plus un seul plat du four, je ne verrai plus la mer, je ne pour­rai plus contem­pler un arbre, je ne respi­re­rai plus le parfum des fleurs, de l’herbe, de la pluie, ni de la terre, je n’irai
plus au cinéma, je ne mange­rai plus d’œufs au plat au saucis­son à l’ail, je ne boirai plus un verre d’al­cool, je ne comman­de­rai plus de pois­son au restau­rant, je ne verrai plus le soleil se lever, je ne télé­pho­ne­rai plus à personne, personne ne me télé­pho­nera plus, je n’ou­vri­rai plus jamais une porte moi-même, je ne me réveille­rai plus jamais dans une chambre avec des rideaux.

Dieu et Saint Augustin

Mais cette fois, la lecture de Saint-Augus­tin m’a mis en rage.
Car il m’est apparu qu’il donnait raison à ce Dieu d’avoir créé la torture, la cruauté, la souf­france, le crime, la cage où j’étais enfermé, autant que les hommes qui m’y avait jeté.
Si je résume gros­siè­re­ment, dans les limites de mon igno­rance, la cause de tous ces mots était le « libre arbitre » qu’A­dam, le premier homme, avait pour ainsi dire inventé en mangeant la pomme.
J’étais donc en prison parce qu’un homme avait mangé une pomme.
C’était Adam créé par Dieu de ses « propres mains », qui l’avait mangée, c’était moi qui me retrou­vais en prison.
Il fallait en plus que je rende grâce au philosophe ?
J’ai grom­melé comme si le véné­rable chauve était devant moi il me souriait, avec sa longue barbe, ses vête­ments dépe­naillés et son air doucereux.
« Dis donc toi, lui ai-je dit, quel est le plus grand pêché : manger une pomme ou mettre toute l’hu­ma­nité au supplice à cause d’un type qui a mangé une pomme ?
Puis j’ai ajouté plein de rage :
« Ton Dieu est un pêcheur.

Les prisonniers

Dans le genre tableau de l’être humain en misé­rables repris de justice, rien ne valait sans doute cette pathé­tique proces­sion d’hommes hirsutes et ébou­rif­fés, avec leurs chaus­sons informes, leurs débar­deurs cras­seux et leurs panta­lons froissés.
Au milieu de cet embou­teillages que causait la confu­sion entre les ordres de marche qu’on nous hurlait dessus et notre maladresse à y obéir, tout ce qui faisait la person­na­lité exté­rieure de chacun dispa­rais­sait dans une sorte de bouillie humaine sans iden­tité, et personne n’avait plus rien en propre, ni mimique, ni gestes, ni voix, ni démarche.
Dans cette espèce de brouillard grisâtre, la fortune lamen­table de notre sort m’ap­pa­rais­sait au grand jour.

les médecins en prison

Et j’ai pensé : Si tu réussi à garder ta dignité même décu­lotté devant cette femme méde­cin, alors tu n’au­ras plus rien à craindre.
Puis elle m’a auto­risé à remon­ter mon pantalon.
En sortant, je lui ai demandé : « Et vous, c’est quoi votre spécialité ? »
La réponse, du genre impérissable :
« Sage-femme. »

Motif de la condamnation à la prison à vie

Dès le début de l’au­di­tion nous avons demandé au juge.

« On nous arrêté à cause d’un message subli­mi­nal, et main­te­nant ce chef d’ac­cu­sa­tion a disparu. Qu’en est-il et pourquoi ? »
La réponse que nous a donné le juge avec un large sourire ironique mérite d’ores et déjà de figu­rer dans tous les manuels de juris­pru­dence et d’his­toire du droit :
« Disons que nos procu­reurs aiment employer des termes qu’ils ne comprennent pas. »
En résumé, si nous crou­pis­sions depuis douze jours dans les cachots de la police, c’était à cause d’un procu­reur qui avait pris plai­sir à employer un mot qu’il ne connais­sait pas ! Le juge ne disait pas autre chose.

Description si vraie d’Istanbul mais de Paris aussi

J’ha­bite dans un quar­tier où les sultans otto­mans, jadis, avaient leur villa d’été, sises au milieu de grand jardin, et qui main­te­nant n’a plus que de gros immeubles avec de petits jardins… Dans ses jardi­nets atte­nants aux immeubles, on peut encore trou­ver des oran­gers, des grena­diers, des pruniers et des massifs de rose vestiges d’âge passé… Les descen­dants des sultans habitent toujours ici.

En prison de haute sécurité totalement isolé

L’unique fenêtre de la pièce, elle est aussi munie de barreaux, donnait sur une minus­cule cour de pierre.
Je me suis allongé.
Silence.
Un silence profond, extrême.
Pas un bruit, pas un mouve­ment. La vie soudai­ne­ment c’était figé. Elle ne bougeait plus.
Froide, inani­mée.
La vie était morte.
Morte tout d’un coup.
J’étais vivant et la vie était morte.
Alors que je croyais mourir et que la vie conti­nue­rait, elle était morte et je lui survivais.

Souffrance du prisonnier

Il est impos­sible de décrire cette nostal­gie qu’on éprouve en prison. Elle est telle­ment profonde, telle­ment nue, telle­ment pure qu’au­cun mot ne saurait être aussi nu, aussi pur. Ce senti­ment que les mots sont impuis­sants à expri­mer, ce sont encore les gémis­se­ments, les jappe­ments d’un chien battu qui le dirait le mieux.

Il faudrait, pour comprendre cette peine, que vous puis­siez entendre la plainte inté­rieur des hommes empri­son­nés, or vous ne l’en­ten­drez jamais.
Ceux qui portent cette douleur en eux ne peuvent la montrer, même a l’être qui leur manque le plus, pire, il l’a dissi­mule avec un peu de honte.

Encore Dieu

Nous vivons sur une planète où les vivants mangent les vivants. Les hommes ne se contentent pas de tuer d’autres créa­tures, ils s’as­sas­sinent aussi entre eux, constam­ment. Les montagnes crachent du feu, la terre s’ouvre, englou­tit hommes et bêtes, les eaux se déchaînent, détruisent tout sur leur passage, les éclairs tombent du ciel.

Ici me semble rési­der l’un des para­doxes les plus curieux du genre humain, capable de conce­voir que la terre, ce lieu affreux, puisse être l’oeuvre d’une puis­sance parfai­te­ment bonne, et ainsi démon­trer que les hommes sont dotés malgré la barba­rie consti­tu­tive de leur exis­tence, d’une imagi­na­tion exagé­ré­ment optimiste.
Il croit qu’une force à créer tout cela, mais au lieu de s’en plaindre et de la détes­ter, il l’adule plein de grati­tude et de reconnaissance.

Les puissants en prison

Je consta­tais que face à des coups de cette violence là, les gens habi­tué au pouvoir et à l’im­mu­nité sont bien moins résis­tants que les autres. Pour ces gens-là que le destin a toujours fait gravi­ter dans les hautes sphères, la chute est plus brutale, l’at­ter­ris­sage plus doulou­reux. Psycho­lo­gi­que­ment, la violence du choc les détruit.