Éditions Folio, 419 pages, mai 2024
Traduit de l’anglais (Irlande du Nord) par Cécile Leclère

C’est Cath, qui a été ma tentatrice (et je peux donc enlever un livre de ma liste). J’ai bien retrouvé l’ambiance dont parle Cath dans son billet, mais si je ne suis pas au top de mon enthousiasme, c’est que j’ai trouvé le roman assez long à se mettre en place, et j’ai plus d’une fois été déroutée par le style, je ne comprenais pas toujours qu’il s’agissait de dialogues.
Tout d’abord, je trouve que le titre français correspond mal à ce que j’ai éprouvé à la lecture : « Troubles » fait allusion aux violences qui ont secoué l’Irlande du Nord pendant tant d’années mais le titre anglais est « Trespasses », qui est certes difficile à traduire ; mais qui insiste sur le franchissement des limites. En français le mot « trépassé » évoque la mort, et n’aurait pas convenu mais « transgressions » aurait donné une vision du roman. Car il s’agit bien de cela Cushla, transgresse les limites tout le temps, et en paiera le prix fort. D’abord, elle est mal dans sa communauté catholique de Belfast, par exemple, elle ne supporte pas le prêtre qui utilise la religion pour faire peur aux enfants et à culpabiliser tous ceux qui s’écartent un temps soit peu de la « morale » de l’église. Elle est institutrice, mais déteste sa hiérarchie, et elle franchira encore une limite en s’occupant d’un petit garçon dont le père a été battu et laissé pour mort par des protestants fanatisés. En intervenant dans cette famille, elle sera responsable d’une enquête de moralité de la part de l’église et surtout de la dérive de Tommy le grand frère.
Sa transgression la plus grave dans l’Irlande de l’époque et qui va provoquer le drame du roman, c’est de vivre une passion amoureuse avec Michael un avocat protestant qui défend les Irlandais de l’IRA. Cet homme est marié, et elle est donc tout le temps dans un sentiment de culpabilité bien entretenu par son fond catholique.
Pour l’arrière plan du drame, on voit ses rapports avec sa mère alcoolique, son frère qui tient un pub dans un quartier protestant, et son école où la seule personne humaine qu’elle rencontre est un collègue homosexuel , sans oublier ses contacts avec le monde protestant dit « ouvert » mais qui à part Michael lui fait bien sentir qu’elle est « la gaëlique de service », elle leur donne des leçons de Gaëlique, et c’est donc eux qui franchissent la limite , en s’intéressant à la langue des opprimés. On voit aussi le comportement de ceux qui portent des armes de façon légale : l’armée et la police britannique. C’est cet aspect qu’a retenu la traductrice de ce roman, mais pour moi c’est un élément du contexte, pas plus que toutes les limites qu’elle aurait dû respecter pour que ce drame n’existe pas, mais qui enfermant les gens dans des réseaux de destructions dont on comprend si bien qu’elle a voulu sortir.
Un excellent roman merci Cath
Extraits
Début.
Cushla enveloppa son sac à main dans son manteau, et le cala dans l’espace, un réfrigérateur à bières et la caisse. Son frère Eamonn penchait sur le comptoir, tenait une fiche d’inventaire de stock. Il regarda Cushla, plissa les yeux. D’un geste de la tête, il désigna le miroir qui s’étirait le long du bar. Elle s’approcha pour observer son reflet. Le père Slatterly avait marqué son front d’une épaisse croix, large d’un bon centimètre et demi et longue de trois. Le frottement de son doigt réveilla l’odeur de pin, de résineux que dégageait l’onguent béni mélangé aux cendres, et brouilla le tracé cruciforme en une tache de suie.
Un pilier de bar
Minty, le concierge du collège, qui descendait une telle quantité de Carlsberg Spécial Brew que le pub avait emporté un prix pour avoir réalisé les meilleures ventes d’Irlande du Nord, alors même qu’il était le seul client à en boire.
À l’école en CE2 (enfants de 7 ans).
Jonathan se mit debout à son tour. Ce n’était pas à Belfast, précisa-t-il. Une voiture piégée destinée à une patrouille à pied de l’armée britannique à explosé prématurément près de la frontière. Ils sont morts sur le coup.Voiture piégée. Engin incendiaire. Plastic. Nitroglycérine. Cocktail Molotov. Balles en caoutchouc. Véhicule blindé. Internement. Special Powers Act. Parti unioniste. Le vocabulaire d’un enfant de sept ans de nos jours.
Une mère alcoolique.
Comment va-t-elle au fait ? s’enquit Marian.Certains jours ça passe, répondit Cushla.Ce devait être par loyauté qu’elle mentait ainsi. Gina n’était jamais totalement sobre. Elle avait toujours été une grosse buveuse, s’administrant du gin pendant trois ou quatre jours d’affilée, avant d’émerger de sa chambre. Une femme nouvelle, mal assurée, comme si elle venait de se purger de ce qui pouvait bien la tourmenter. Marian fréquentait la maison depuis qu’elle avait 14 ans, elle avait vu leur père donner à Eamonn de quoi s’acheter un fish and chips les soirs où Gina était terrée au fond de son lit, trop saoule e pour préparer de quoi dîner.
Lorsqu’elle jeta un coup d’œil dans sa direction depuis le seuil, elle vit scintiller quelque chose sous le lit. Elle s’agenouilla sur le sol et récupéra une bouteille de gin Gordon’s. Elle entreprit de retourner les tiroirs, de fouiller à travers les culottes et les nuisettes. Deux autres bouteilles entamées étaient planquées parmi les collants de sa mère. Dans l’armoire elle s’empara d’un gros sac à main, il tinta. Elle en ouvrit d’autres plus petits et trouva dans chacun une flasque. L’expression format de poche prenait tout son sens littéralement. Certaines étaient même cachées parmi les pulls-overs de son père. Elle vérifia la chambre d’amis et en dénicha de nouvelles. Cushla imagina sa mère, traverser la ville pour aller s’apprévisionner au magasin d’alcool du centre. Quelle humiliation ce devait être pour elle.
Après une soirée pendant laquelle Cushla à été humiliée par un ami de Michael.
Intéressante liste de mots, cependant. Des mots que l’on associe à ma communauté. Les catholiques. Nationalistes. Républicains. Quels que soient les noms que vous nous donnez.Je lui ai demandé d’arrêterPutain, c’est déjà assez gênant d’être assise là comme la Gaélique de service sans qu’en plus tu montres les muscles pour casser la gueule à ton ami.Je n’aime pas cette expression.Casser la gueule, rappelle-moi de ne plus jamais l’utiliser.Épargne-moi les sarcasmes..Gaélique de service ? Au moins ça, c’est honnête, tu préfères quoi, la papiste, l’irlandaise pure jus, l’insurrectionnelle
Une scène du quotidien.
On avait fait signe de passer à la voiture devant celle de Cushla, mais la sienne avait été arrêtée par deux hommes au visage camouflé d’écharpes en tissus écossais, l’un était armé d’un fusil. Un troisième, cagoulé, avait fait un pas en avant, puis enchaîné sur un moulinet de la main pour que Cushla baisse sa fenêtre ; il s’était penché pour lui parler.De sa place, Gina s’était penché sur le volant. Tu te fous de moi, Fidel, avait-elle dit.Comment tu as su que c’était moi, avait-il répondu ? En glissant un coup d’œil, à ses deux acolytes. Maintenant, adossés à l’avant du tracteur en train de fumer.La barbe sort de sous ton masque.Il avait pouffé doucement rien ne t’échappe. Allez-y, passez mesdames.Cushla l’avait remerciée et avait poursuivi sa route. Les jours suivants le vide du garde-manger et l’absence d’essence dans le réservoir de sa voiture l’avait accaparée. Il avait fallu attendre la fin de la grève pour qu’elle prenne conscience du scandale de cette rencontre. Qu’une personne qu’elle avait connue toute sa vie, l’arrête à un checkpoint paramilitaire érigée pour défendre une cause celle d’empêcher des catholiques comme elle de participer au gouvernement. Et fasse mine de ne pas la connaître.

Tu as raison, Transgressions aurait fort bien convenu. Je suis contente que tu l’aies aimé, malgré un début qui tarde un peu à attraper le lecteur ou la lectrice !
Et je peux aussi te dire qu’il a déjà été lu par mes proches et mes sœurs ont beaucoup aimé.