Édition Robert Laffont Pavillons Poche . Traduit de l’al­le­mand par Bernard Kreiss

parti­ci­pa­tions au mois « les feuilles allemandes »

« Si on bouqui­nait un peu »

« Ingann­mic »

Surtout ne pas se fier à la quatrième de couver­ture qui raconte vrai­ment n’im­porte quoi :

En 1943 son père , offi­cier de police , est contraint de faire appli­quer la loi du Reich et ses mesures anti­sé­mites à l’en­contre de l’un de ses amis d’en­fance, le peintre Max Nansen.

Il y a deux choses de vraies dans cette phrase, le père du narra­teur est bien chef de la police local, et nous sommes en 1943 . Deux choses fausses, le père poli­cier n’ap­plique pas des mesures anti­sé­mites à Max Nansen qui d’ailleurs n’est pas juif , mais il applique des mesures qui combattent l’art dégé­néré . Il n’est pas « contraint » de le faire, et ce mot trahit complè­te­ment le sens du roman, le chef de la police de Rugbüll éprouve une joie profonde à appli­quer toutes les mesures qui relève de son « DEVOIR » . (J’attribue à cette quatrième de couver­ture la palme de l’absurdité du genre)

le roman se passe en deux endroits diffé­rents, le jeune Siggi Jepsen est interné dans une maison pour délin­quants sur une île et doit s’ac­quit­ter d’une puni­tion car il a rendu copie blanche à son devoir d’al­le­mand sur le « sens du devoir ». Il explique que ce n’est pas parce qu’il n’a rien à dire mais, au contraire, parce qu’il a trop de choses à dire. Commence alors, la rédac­tion de ses cahiers qui nous ramènent en 1943 à Rugbüll un petit village rural du nord de l’Al­le­magne dans la province du Schles­wig-Holstein. Une région de tour­bières et de marais. Le père de Jens, le poli­cier local est très fier de ses fonc­tions. Le devoir, c’est ce qui le fait tenir droit dans ses bottes comme tous les alle­mands de l’époque. Le deuxième person­nage du récit c’est un peintre Max Ludwig Nansen dont les tableaux ne plaisent pas au régime en place. Tout ce qui est dit sur ce peintre nous ramène à Nolde qui effec­ti­ve­ment a peint cette région et a été inter­dit de peindre en 1943, car sa pein­ture a été quali­fiée d’art dégé­néré, alors que lui même avait adhéré au partit Nazi et était très profon­dé­ment anti­sé­mite, (Angela Merkel a fait enle­ver ses tableaux de la chan­cel­le­rie à Berlin, pour cette raison) . Rien de tout cela dans le roman, mais une évoca­tion saisis­sante de la pein­ture de Nolde qui a compris mieux que quiconque, sans doute, la beauté des paysages de cette région.

Le roman voit donc s’op­po­ser le père du narra­teur un homme obtus et qui n’a qu’une raison de vivre : appli­quer les ordres et ce peintre qui ne vit que pour la pein­ture, tout cela dans une nature austère et au climat rude. Sur la couver­ture du livre je vois cette cita­tion de Lionel Duroy :

J’au­rais rêvé être un person­nage de Lenz, habi­ter son livre.

Cette phrase m’a lais­sée songeuse, car j’ai détesté tant de person­nages de ce roman. Je pense que Lionel Duroy n’au­rait pas aimé être le père de Jens qui est capable de dénon­cer aux auto­ri­tés son propre fils Klaas qui s’est tiré une balle dans la main pour fuir l’ar­mée. La mère qui dit tout comme son mari et qui explique à son fils de ne pas s’ap­pro­cher des enfants handi­ca­pés car ils sont porteur de tous les vices et les malheurs du monde. Tous les person­nages se débattent dans un pays si plat que rien ne peut y être caché et se meuvent dans une lenteur proche du cauche­mar. Le peintre a une force person­nelle qui rompt avec cet acadé­misme bien pensant sans pour autant remettre à sa place le poli­cier même après la guerre sans que l’on comprenne pourquoi.

Il y a une forme d’ex­ploit un peu étrange dans ce roman, le mot Nazi n’y appa­rait jamais pas plus que la moindre allu­sion au sort des juifs, pas plus que le nom d’Hit­ler. Ce n’est sûre­ment pas un hasard mais je ne peux qu’é­mettre des hypo­thèses. Je pense que le but de Sieg­fried Lenz est de montrer qu’une certaine menta­lité alle­mande est porteuse en elle-même de tous les excès du nazisme. Cette menta­lité puise ses racines dans une nature où le regard se perd dans des infi­nis plats et gris auquel seul le regard d’un artiste peut donner du sens . Je vous conseille de regar­der sur Arte un repor­tage sur Nolde, vous enten­drez que ce roman de Sieg­fried Lens a contri­bué à effa­cer le passé anti­sé­mite du peintre et son enga­ge­ment au côté du régime Nazi. Je comprends mieux les curieux silences de l’auteur qui m’avaient tant étonnée.

Tout cela donne un roman de 600 pages au rythme si lent que j’ai failli plusieurs fois fermer ce livre en me disant ça va comme ça ! Assez de nature grise mouillée sans aucun relief ! Assez de ces person­nages qui restent face à face sans se parler ! Assez des bateaux sur l’Elbe qui n’avancent pas !

Mais, je me suis souve­nue du mois des feuilles alle­mandes chez Patrice et Eva alors j’ai tout lu pour vous dire que vous pouvez lais­ser ce roman dans les rayons de votre biblio­thèque d’où on ne doit pas le sortir très souvent. Et si vous voulez comprendre cette région regar­dez les tableaux de Nolde (malgré son passé nazi et son anti­sé­mi­tisme) vous aurez plus de plai­sir et vous aurez le meilleur de cette région.

Citations

Un passage pour donner une idée du style et du rythme très lent du roman

Toujours plus haut, plus vite, plus abrupt. Toujours plus vigou­reuse les impul­sions. Toujours plus près de la cime large et défri­sée du vieux pommier planté par Frede­rik­sen du temps de sa jeunesse. La balan­çoire émer­geait avec un siffle­ment de l’ombre verdoyante, glis­sait dans un grin­ce­ment d’an­neaux le long des cordes tendues et vibrantes et engen­draient au passage un fort appel d’air ; et, sur le corps arqué et tendu de Jutra passait les ombres effran­gées des bran­chages. Elle grim­pait vers le sommet, restait un instant suspendu dans l’air, retom­bait ; j’in­ter­ve­nais dans cette chute en pous­sant rapi­de­ment au passage la planche de la balan­çoire ou les hanches de Jutta ou son petit derrière ; je la pous­sais en avant, en haut, vers le sommet du pommier, elle grim­pait là-haut comme proje­tée par une cata­pulte, la robe flot­tante, les jambes écar­tées, et le courant d’air sifflant lui mode­lait sans cesse une nouvelle appa­rence, tirait ses cheveux vers l’ar­rière ou donnait plus d’acuité encore à son visage osseux et moqueur. Elle avait décidé à faire un tour complet avec la balan­çoire et moi, j’étais décidé à lui four­nir l’im­pul­sion néces­saire, mais pas moyen d’y arri­ver, même quand elle se mit debout, jambes écar­tées sur la planche, pas moyen d’y arri­ver, la branche était trop tordu ou l’im­pul­sion insuf­fi­sante : ce jour-là, dans le jardin du peintre, pour le soixan­tième anni­ver­saire du docteur Busbeck. Et quand Jutta comprit que je n’y arri­ve­rai pas, elle se rassit sur la planche. Elle se laissa balan­cer en souriant sans l’ombre d’une décep­tion et se mit à me regar­der d’une façon bizarre. Et soudain elle m’en­serra et me retint dans la pince de ses jambes maigres et brunes, je n’avais plus guère notion d’autre chose que de sa proxi­mité. En tout cas je compris cette proxi­mité, et j’ose l’af­fir­mer, elle comprit que j’avais compris ; je déci­dai de rester abso­lu­ment immo­bile et d’at­tendre la suite mais il n’y eut pas de suite : Jutta me donna un baiser bref et négligent, desserra ses jambes, se laissa glis­ser à terre et courut vers la maison.

Le sens du devoir du père policier et le peintre

Peut-être te renverra t‑on les tableaux un jour, Max. Peut-être que la Chambre veut-elle seule­ment les exami­ner et te les renverra-t-on après.
Et dans la bouche de mon père une telle affir­ma­tion, une telle hypo­thèse prenait un air de vrai­sem­blance tel qui ne serait venu à l’idée de personnes de mettre en doute sa bonne foi. Le peintre en resta inter­lo­qué et sa réponse mit du temps à venir. Jens, dit-il enfin avec une indul­gence un peu amère , mon Dieu, Jens, quand compren­dras-tu qu’ils ont peur et que c’est la peur qui leur inspire cette déci­sion, inter­dire aux gens d’exer­cer leur profes­sion, confis­quer des tableaux. On me les renverra ? Dans une urne peut-être, oui. Les allu­mettes sont entrés au service de la critique d’art, Jens, de la contem­pla­tion artis­tique comme ils disent. Mon père faisait face au peintre ; il ne montrait plus le moindre embar­ras et son atti­tude expri­mait même une impa­tience arro­gante. Je ne fus donc pas surpris de l’en­tendre dire : Berlin en a décidé ainsi et cela suffit. Tu as lu la lettre de tes propres yeux, Max. Je dois te deman­der d’as­sis­ter à la sélec­tion des tableaux. Est-ce que tu vas mettre les tableaux en état d’ar­res­ta­tion ? demanda le peintre et mon père, d’un ton cassant, nous verrons quels tableaux doivent être réqui­si­tion­nés. Je vais noter tout ça et on vien­dra les cher­cher demain.

Heureusement que l’écrivain narrateur prévient de la lenteur…

Mais il faut main­te­nant que je décrive le matin, même si chaque souve­nir appelle des signi­fi­ca­tions nouvelles : il faut que je mette en scène une lente éclo­sion du jour au cours de laquelle un jaune irré­sis­tible l’emporte peu à peu sur le gris et le brun ; il faut que j’in­tro­duise l’été, un hori­zon sans bornes, des canaux, un vol de vanneaux, il faut que je déroule dans le ciel des nappes de brume, et que je fasse réson­ner de l’autre côté de la digue le bour­don­ne­ment vibrant d’un cotre ; et pour complé­ter le tableau, il faut que je quadrille le paysage d’arbres et de haies, de fermes basses d’où ne se lève aucune fumée ; il faut aussi que, d’une main négli­gente, je parsème les prai­ries de bétail taché de blanc et de brun.

Toujours cette lenteur qui convient aux gens du Nord de l’Allemagne

Je dois patien­ter si je veux tracer de lui un portrait ressem­blant ; je dois évoquer les entrée en matière des deux hommes, leur extra­or­di­naire propen­sion à larder la table de la cuisine de silences exagé­ré­ment longs ‑ils parle il parlèrent d’avion volant en rase-mottes et de chambres à air- je dois suppor­ter une fois encore le soin minu­tieux qu’ils mirent à s’in­for­mer de la santé de leurs proches et je dois aussi songer à leurs gestes lents mais calculés.

Le devoir dialogue avec le facteur

Il y en a qui se font du souci, dit-il, il y a des gens qui se font du souci pour toi parce qu’ils pensent que les choses peuvent chan­ger un beau jour : tu sais qu’il a beau­coup d’amis. J’en sais encore plus, dit mon père, je sais qu’on l’es­time aussi à l’étran­ger, qu’on l’ad­mire même, je sais que chez nous égale­ment, il y en a qui sont fiers de lui, fiers, parce qu’il a inventé ou créé ou fait connaître le paysage de chez nous. J’ai même appris que dans l’Ouest et dans le Sud c’est à lui qu’on pense d’abord quand on pense à notre région. Je sais pas mal de choses crois-moi. Mais pour ce qui est du souci ? Celui qui fait son devoir n’a pas de souci à se faire ‑même si les choses devaient chan­ger un jour.

Son père, est ce de l’humour ?

Il avait la réflexion beso­gneuse, la compré­hen­sion lente, une chance car cela lui permet­tait de suppor­ter pas mal de choses et surtout de se suppor­ter lui-même.

L’allure de son père

On n’en­ten­dait pas encore leurs pas traî­nants dans le couloir que déjà le poli­cier de Rugbüll s’ap­prê­tait à les rece­voir et adop­tait un main­tien que nous quali­fie­rons de martial. Dressé de tout son haut , des jambes légè­re­ment écar­tées , soli­de­ment ancré au plan­cher, l’air décon­tracté mais néan­moins en éveil, il resta planté au centre de la cuisine, reven­di­quant osten­si­ble­ment l’obéis­sance dont on lui était rede­vable en tant qu’ins­truc­teur et actuel chef de notre milice populaire.

L’après nazisme

On se dit qu’ils vont rester terrés un bon moment, faire les morts, se tenir cois, en tête à tête avec leur honte, dans l’obs­cu­rité, mais à peine a‑t-on eu le temps de respi­rer Que déjà ils sont de retour. Je savais bien qu’ils revien­draient, mais pas si vite, Teo, jamais je ne l’au­rais cru. Quand on voit cela, on ne peut que se deman­der ce qui leur fait le plus défaut : la mémoire ou les scrupules.

La présence des tableaux

Peut-être cela commença-t-il ainsi : je remar­quai que j’étais observé et non seule­ment observé mais reconnu. Les slovènes étaient assis autour de leur table ronde, la mine béate, l » œil vitreux, plein de schnaps. Les marchands avaient d’in­té­rêt que pour une vieille femme qui passait sans faire atten­tion à eux et les paysans cour­bés par le vent avaient fort à faire avant l’orage immi­nent. Les acro­bates ? Les prophètes ? Ceux-là ne faisaient que soliloquer.
Ce devaient être les deux banquiers avec leurs mains vertes légè­re­ment dorées et leur visage semblable à des masques, ils me regar­daient. Ils avaient cessé de se mettre d’ac­cord du coin de l » œil sur l’homme pros­tré en face d’eux sur sa chaise. Son déses­poir ne les inté­res­sait plus, ils l’aban­don­naient à sa douleur. Il me sembla qu’ils avaient levé le regard, toute trace de supé­rio­rité avait disparu de leurs yeux gris et froid. Je ne pouvais pas me l’ex­pli­quer, je ne cher­chais pas non plus à me l’ex­pli­quer : la pein­ture se rétré­cit , j’ai ressenti une douleur précise, comme un étau contre les tempes, quelque chose de clair se dépla­çait vers la pein­ture germait très loin à l’ar­rière-plan et se rappro­chait en vacillant.

Évocation de la nature qui peut faire penser aux tableaux de Nodle

Nous atten­dîmes jusqu’au crépus­cule et il ne se passait toujours rien. Le soleil se couchait derrière la digue, exac­te­ment comme le peintre lui avait appris à le faire sur papier fort, non perméable : il sombrait, il s’égout­tait pour ainsi dire dans la mer du Nord, en fila­ments de lumière rouges, jaunes, sulfu­reux ; de sombres lueurs fleu­ris­saient des crêtes des vagues. Le ciel s’al­lu­mait de tons ocres et vermillons aux contours flous, aux formes impré­cises, presque gauche ; mais le peintre lui-même le voulait ainsi : l’ha­bi­leté, avait t‑il décla­rer un jour, ce n’est pas mon affaire. Donc, un long coucher de soleil, gauche d’al­lure, avec quelque chose d’hé­roïque malgré tout, plus ou moins bien, cerné au début comme noyé à la fin.

Édition Noir sur Blanc . 

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Je ne connais­sais pas du tout cet auteur qui se plaît à creu­ser les rapports fami­liaux qui détruisent les person­na­li­tés (d’après ce que j’ai lu sur lui). Ce roman se situe au stade ultime de la destruc­tion, nous sommes avec un homme qui est interné, il parle à un psychiatre et à une infir­mière de ce qui l’a sans doute conduit dans cette chambre d’hôpital dont il n’a pas le droit de sortir. Le roman ne donne que les paroles de ce malade, à nous d’imaginer les ques­tions de son théra­peute qui impliquent ses réponses. On ne peut jamais savoir si ce qu’il dit est vrai, sans doute est-ce là le quoti­dien des soignants des hôpi­taux psychia­triques. A‑t-il été lui même un psycho­logue ? A‑t-il conseillé à des patients des passages à l’acte dévas­ta­teur ? A‑t-il écrit un livre qui révo­lu­tionne les théra­pie ? On sent que le psychiatre s’intéresse assez peu à ses théo­ries sur les soins mais l’amène souvent à parler de sa famille en parti­cu­lier de son frère disparu en mer.

La plon­gée dans le cerveau tortueux de Robert, le patient, et l’absence d’une parole ancrée dans la réalité ne m’ont pas beau­coup inté­res­sées. Et j’ai été très agacée par la quatrième de couver­ture qui dit ceci :

Un livre corro­sif, plus jamais d’actualité, sur la menace constante du popu­lisme, la tenta­tion et le danger d’une simpli­fi­ca­tion de la pensée.

Je ne sais pas si c’était dans les inten­tions de l’auteur, mais alors c’est vrai­ment raté. Bien sûr que l’on ne peut donner le moindre crédit à un théra­peute qui propo­se­rait de suppri­mer toute forme d’oppression psycho­lo­gique par le crime. Extra­po­ler vers la dénon­cia­tion du popu­lisme cela me semble un simple argu­ment pour vendre ce roman.

Pour moi l’intérêt de ce roman (auquel j’aurais mis 3 étoiles sans cette quatrième de couver­ture) , c’est de voir combien il est diffi­cile de se frayer un chemin vers la vérité quand on est face à une personne dont le cerveau est malade. Robert fuit la seule ques­tion à laquelle le psychiatre doit répondre – réponse qu’il doit peut-être donner à un juge- que s’est-il il passé sur le cata­ma­ran avec lequel lui et son frère Honoré, moni­teur de voile, sont partis en mer et que Robert a ramené en étant seul à son bord ? Honoré a‑t-il été victime d’une solu­tion théra­peu­tique radi­cale mise en œuvre par son frère ?
À travers les propos de Robert nous décou­vrons la façon dont les malades vivent l’internement, la cuisine, le compa­gnon de chambre, la volonté de sortir, mais surtout nous essayons comme le psychiatre de nous frayer un chemin vers la vérité qui est profon­dé­ment enfouie dans ce cerveau bien malade.

Citations

La nourriture de l’hôpital

Depuis que je fais moins d’exer­cice physique, mes fesses se ramol­lissent un peu chaque jour, j’au­rai bien­tôt du pudding à la place du derrière, comme celui qu’on nous sert presque quoti­dien­ne­ment dans cette affreuse cantine. Si vous pouviez user de votre entre­gent pour faire varier un peu les desserts, nous vous en saurions gré… Car entre le pudding, les entre­mets et les yaourts, nous allons tous finir par croire qu’il nous manque des dents, or ma denti­tion est parfaite.

Est-ce vrai ?

Il est rare que des gens beaux viennent consul­ter. Pour cause : il existe objec­ti­ve­ment aucune raison valable. La beauté est un véri­table aimant qui attire à la fois le désir, le respect, la fasci­na­tion, la richesse, la puis­sance, et si vous vous y prenez correc­te­ment. : la célébrité.

Édition JCLat­tès . Traduit de l’an­glais par Johan Frede­rik Guedj.

J’ai reçu en cadeau cet essai de Tara Westo­ver et je l’ai lu avec beau­coup d’émo­tion et d’in­té­rêt. Cette jeune femme diplô­mée de l’université de Cambridge et de Harvard a commencé sa vie dans des condi­tions très parti­cu­lières. Venant d’un milieu mormon, elle a grandi dans l’Idaho près du mont Buck’s Peak.

Cette montagne aura une grande impor­tance dans la construc­tion de sa person­na­lité, son père lui a raconté toutes les légendes qui peuplent ces lieux et elle repré­sen­tera tout son univers pendant seize ans de sa vie. L’en­fance qu’elle raconte dans ce livre est terrible car non seule­ment les mormons ont tendance à vivre entre eux en respec­tant des règles strictes mais en plus son père était « le plus mormon des mormons » et surtout c’est un malade mental qui est la proie de crises para­noïaques. Il faudra à Tara, seize longues années pour se défaire des liens qui l’at­ta­chaient à cette famille morti­fère. Son frère aîné est d’une violence et d’une perver­sité incon­trô­lable, elle sera battue, humi­liée et en grand danger de mort sans que ses parents n’in­ter­viennent. Il faudra une dernière crise de ce frère pour qu’en­fin elle aban­donne ses réac­tions de petite dernière de la fratrie des Westo­ver pour aller vers des études qui lui permet­tront de trou­ver la femme remar­quable qu’elle est vraiment.

Sa descrip­tion de son enfance est émou­vante, si elle n’est pas allée à l’école, elle a croisé des adultes qui savaient lui dire que ce n’était pas normal et cela a dû avoir une certaine impor­tance dans la rupture avec ses parents qu’elle devra assu­mer. Elle tient beau­coup à ce titre « Éduca­tion » , car oui elle a été éduquée et en parti­cu­lier à trou­ver des forces en elle-même, savoir admi­rer la beauté de la nature mais à part cela c’est vrai­ment diffi­cile de voir les valeurs que son père lui a données. On sent très bien que la reli­gion n’est qu’un prétexte pour ce père afin de soumettre toute sa famille à des lois et des règles très dures. Les seuls qui se sont sortis de cette domi­na­tion sont ceux qui n’ont pas accepté de faire partie du clan et qui tous grâce aux études ont pu assu­mer leur vie. Les autres vivent encore sous cette domi­na­tion et le succès du livre de Tara n’a pas dû arran­ger la para­noïa de son père. Elle est défi­ni­ti­ve­ment passée du côté du gouver­ne­ment, celui qui impose le lavage de cerveau par l’école, qui ruine la santé par les vaccins et les soins à l’hô­pi­tal, qui ne croit pas à la fin du monde et donc n’en­cou­rage pas les construc­tions de souter­rains pour survivre : bref, le monde de terreur dominé par le patriarche et assiégé par les forces du mal dont sa fille fait main­te­nant partie.

Le soucis de vérité de Tara Westo­ver et son honnê­teté sont très émou­vants elle cherche à éviter la culpa­bi­lité que sa mère sa sœur et ses frères veulent lui incul­quer. On sent tout le travail théra­peu­tique qu’elle a dû faire pour oser écrire ses souve­nirs sans bles­ser personne et pouvoir retrou­ver sa famille sur des valeurs d’amour qui ne soient pas fondées sur la mani­pu­la­tion des uns par les autres.

Citations

Le début

Je n’ai que sept ans, mais je comprends que c’est surtout ça qui rend ma famille diffé­rentes : nous n’al­lons pas à l’école.
Papa redoute que le gouver­ne­ment ne nous force à y aller, et cela est impos­sible, parce que les auto­ri­tés ignorent que nous exis­tons. Quatre des sept enfants de mes parents n’ont pas d’acte de nais­sance. Nous n’avons pas de dossiers médi­caux, parce que nous sommes nés à la maison et n’avons jamais vu un méde­cin ou une infir­mière. Nous n’avons pas de dossier scolaire parce que nous n’avons jamais mis les pieds dans une salle de classe.

La propreté

« N’ap­prends-tu pas à tes enfants à se laver les mains après être allés aux toilettes ? »
Papa a pas mis le moteur en route. Le pick-up avan­çait lente­ment, il a fait un signe de la main. 
« Je leur apprends à ne pas se pisser sur les mains. »

La religion de ses parents

J’avais toujours su que mon père croyait en un Dieu diffé­rent. Enfant, j’avais conscience que si ma famille fréquen­tait la même église que tout le monde dans notre ville, notre reli­gion n’était pas pareil. Les autres croyaient en la décence ; nous, nous la prati­quions . Ils croyaient au pouvoir de guéri­son de Dieu ; nous remet­tions nos bles­sures entre Ses mains. Ils croyaient en la prépa­ra­tion de la Résur­rec­tion, nous nous y prépa­rions véri­ta­ble­ment. Aussi loin que je me souvienne, j’étais convaincu que les membres de ma famille étaient les seuls vrais mormons que j’ai jamais connus.

Le final

Main­te­nant que j’y pensais, je me rendais compte que tous mes frères et soeurs excep­tés Richard et Tyler, étaient écono­mi­que­ment dépen­dants de mes parents. Ma famille se scin­dait en deux ‑les trois qui avaient quitté la montagne, et les quatre qui étaient restés. Les trois titu­laires de docto­rat, et les quatre sans diplômes. Un fossé était apparu, et se creusait.

Édition J.C Lattes. 

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Un livre bien écrit et une intrigue bien fice­lée. Ce roman se lit vite et agréa­ble­ment. J’avais un peu oublié son roman « Par amour » pour lequel j’avais eu plus de réserves. Un matin Pax Monnier nom de scène pour Émile Moreau entend des bruits d’une violence extrême dans l’ap­par­te­ment au-dessus du sien. Il sort et voit dans l’es­ca­lier briè­ve­ment le dos d’un homme. Il ne prévient pas la police, il ne cherche pas à en savoir plus car il a un rendez-vous très impor­tant avec un réali­sa­teur améri­cain pour un petit rôle qui pour­rait déci­der du lance­ment de sa carrière d’ac­teur. Seulement,le lende­main il apprend que le jeune étudiant du studio au-dessus a été sauva­ge­ment agressé . Il préfère mentir à la police plutôt qu’a­vouer qu’il aurait pu intervenir .

Il vit main­te­nant avec un senti­ment de culpa­bi­lité qui va deve­nir obses­sion­nel jusqu’au jour où il rencon­trera et tombera amou­reux de la mère de la victime. Il apprend alors, que si la police avait pu inter­ve­nir tout de suite l’œil d’Alexis aurait pu être sauvé. Emi Shimuzu, la mère d’Alexis, est une direc­trice du person­nel très compé­tente et très belle mi-japo­naise mi-fran­çaise. Elle est minée par la souf­france de son fils, et se sent coupable du suicide de l’un de ses employés. Tous ces person­nages sont tortu­rés par la culpa­bi­lité et cela m’a fait penser plus d’une fois à « La Chute » d’Al­bert Camus. Comme Camus Valé­rie Tong Cuong aurait pu écrire :

Du reste, nous ne pouvons affir­mer l’in­no­cence de personne, tandis que nous pouvons à coup sûr affir­mer la culpa­bi­lité de tous. Chaque homme témoigne du crime de tous les autres, voilà ma foi, et mon espérance.

Et comme Jean-Baptiste Clamence qui se demande si nous lecteur nous aurions essayé de sauver la personne qui s’était jetée d’un pont, en lisant le livre de Valé­rie Tong Cuong, on se se demande si nous saurions réagir en cas d’agres­sion dont nous sommes témoin ; ou plutôt comme Pax nous aurions fait comme si nous n’avions rien entendu.

Une petite note d’es­poir à la fin mais bien faible pour un roman tout en nuance qui met le lecteur mal à l’aise car nous aime­rions croire à un happy-end alors qu’il ne reste qu’une toute petite flamme bien vacillante beau­coup plus proche de la réalité que du romanesque.

Citations

Les difficultés des mariages interculturels

Émi est âgée de quarante quatre-ans. Il y a long­temps qu’elle a analysé la logique inexo­rable qui a pesé sur sa famille et engen­dré ce senti­ment épui­sant d’un monde dyshar­mo­nique. Le méca­nisme s’est enclen­ché très en amont de sa nais­sance, lors de la frac­ture brutale surve­nue entre son père et ses propres parents, après qu’I­zuru a choisi de quit­ter les bureaux de Honda à Hama­matsu pour rejoindre l’usine de Belgique, puis d’épou­ser Sonia. Le brillant ingé­nieur destiné aux plus hautes respon­sa­bi­li­tés était tombé amou­reux de la fille d’un conces­sion­naire de deux roues fran­çais en visite commer­ciale à Alost. Tombé c’était le mot qui conve­nait selon Issey et Akiko Shimizu, l’un fonc­tion­naire à l’hô­pi­tal public l’autre fonc­tion­naire à la biblio­thèque muni­ci­pale de Toyooka. Ils refu­sèrent d’as­sis­ter aux noces et même de rece­voir leur belle fille. Ils écri­virent à Izuru « tu es le poignard qui déchire le rêve », faisant allu­sion à une devise de Soichiro Honda – « évoquer le le rêve »- qu’I­zuru avait peinte sur le mur de sa chambre lors­qu’il était encore un étudiant studieux aux résul­tats remarquables.

La carrière d’acteur

Il est apparu dans des produc­tions complai­santes et s’est gâché, oubliant que c’est le rôle qui révèle le talent et non le talent qui fait la force du rôle. Il a négligé l’im­por­tance du désir, qui requiert une combi­nai­son fragile de rareté, de quali­tés et d’exi­gence. En consé­quence, le milieu l’a étiqueté comme un comé­dien sans consis­tance et les respon­sables des castings pres­ti­gieux ont écarté sa fiche avec un sourire blasé : Pax Monnier, non merci.

Je note souvent quand il s’agit de Dinard (même si ce n’est pas flatteur)

Ses parents, cour­tiers en prêt immo­bi­lier, vie va être tran­quille entre leur quatre pièces du dix-septième arron­dis­se­ment, le beau dix-septième aimaient-ils souli­gner, comme s’il eût existé une fron­tière ouvrant sur une seconde zone infa­mante, et une petite maison à Dinard face à la mer, deux biens négo­ciés fière­ment à un prix en dessous du marché.

24 ans et la jeunesse

Elle n’a que vingt-quatre ans, cet âge où l’on est persuadé d’avoir tout compris, où l’on se fiche de commettre des erreurs parce que l’on est convaincu qu’il y a toujours un moyen de recom­men­cer à zéro.