Édition Belfond . Traduit de l’anglais (Irlande) par Clément Baude

Grâce à Babe­lio j’ai décou­vert que c’est le même auteur que « Les saisons de la nuit »

Quel livre, j’ai passé tant de jours à vouloir m’iso­ler pour me plon­ger dans cette lecture !

Une fois n’est pas coutume je reco­pie la quatrième de couver­ture pour vous donner le fil conduc­teur de ce roman 504 pages :

Rami Elha­nan est israé­lien, fils d’un rescapé de la Shoah, ancien soldat de la guerre du Kippour ; Bassam Aramin est pales­ti­nien, et n’a connu que la dépos­ses­sion, la prison et les humiliations.

Tous deux ont perdu une fille, Abir avait dix ans, Smadar, treize ans.
passés le choc, la douleur, les souve­nirs, le deuil, il y a l’en­vie de sauver des vies.

Eux qui étaient nés pour se haïr décident de racon­ter leur histoire et de se battre pour la paix.

Ces deux personnes existent vrai­ment et hélas leur drame aussi : tous les deux ont perdu leur fille l’une, Smadar, tuée par une balle en caou­tchouc tiré par un soldat israé­lien, l’autre Abir est morte lors d’un atten­tat suicide à Jéru­sa­lem : deux pales­ti­niens se sont fait sauter avec une cein­ture d’explosifs dans une rue très passante. À chaque fois que l’auteur raconte la tragé­die de ces deux familles le récit devient insou­te­nable. La peur de Rami qui entend qu’il y a eu un atten­tat suicide à Jéru­sa­lem, ses coups de fils de plus en plus angois­sés pour savoir où étaient les siens ce jour là jusqu’à la révé­la­tion terrible : sa fille était dans cette rue à cette heure là. La course panique dans les hôpi­taux et admettre l’inadmissible : Abir fait partie des victimes.
Le récit de Bassam commence toujours par le fait que Sama­dar était allée cher­cher un brace­let de bonbons à la boulan­ge­rie en face de l’école, elle a été victime d’un tir d’une balle en caou­tchouc à l’arrière de la tête, l’horreur pour lui se double d’un trajet vers un hôpi­tal compé­tent et l’ambulance sera retar­dée deux heures à un check-point . Est ce que sans ce retard on aurait pu sauver son enfant ? ce n’est pas certain, mais on imagine l’an­goisse de ce père face à la force armée israé­lienne qui refuse de lais­ser passer l’ambulance. Ensuite commen­cera un long combat pour faire recon­naître la faute de l’état israé­lien. Il gagnera son procès c’est vrai­ment à « l’honneur » d’Israël d’avoir enfin reconnu qu’il s’agissait bien d’un tir inutile sur une enfant qui allait à l’école, et non pas d’un jet de pierre ou d’une défense contre des jets de pierre de jeunes pales­ti­niens, Sept longues années de procès auront été indis­pen­sable pour faire recon­naître cette faute d’un tireur qui était animé par la peur.

Mais ce roman ne raconte pas que cela, pour bien le présen­ter il faut en reve­nir au titre

Apei­ro­gon : figure géomé­trique au nombre infini de côtés. Ce titre défi­nit bien la multi­tude de facettes par lesquelles l’auteur veut abor­der le problème de la guerre en Israël. dans des para­graphes qui parfois font deux lignes parfois plusieurs pages, il nous parle du monde entier présent et passé. Il parle souvent des oiseaux au dessus d’Is­raël qui se moquent des murs et des check-points , il raconte des faits histo­riques que nous avons oublié et qui pour­tant racontent aussi notre monde, comme l’in­cen­die crimi­nel dans la mosquée Al-Aqsa qui a détruit un Minbar très ancien (chair) composé de 16 000 pièces sans clous ni colle. Ces para­graphes racontent aussi le goût des arabes pour les nombres et parfois disent des idées que je ne comprends pas :

Si vous divi­sez la mort par la vie, vous obte­nez un cercle.

Mais cela n’a aucune impor­tance, car on se laisse porter par ce texte sans fin puisque les hommes savent toujours telle­ment mieux faire la guerre que la paix.

Puissent Bassam et Rami être prophètes dans leurs pays et ambas­sa­deurs dans le monde entier.

Citations

Les oiseaux en Israël .

Au mur des lamen­ta­tions, dans la vieille ville de Jéru­sa­lem, des marti­nets migrants d’Afrique du sud reviennent chaque année en janvier ou en février. Ils nichent dans les lézardes des vieux bloc de calcaire.
On peut voir certains d’entre-eux entrer dans les minus­cules lézardes du mur en volant de front, prodige de vitesse et d’agi­lité. D’autres regagnent leur nid en prenant des virages à 90° dans l’air, une aile vers le bas, l’autre incliné vers le ciel.
Les marti­nets partagent l’ou­vrage en brique avec les pigeons, les chou­cas les hiron­delles. Des pigeons sauvages bloquent parfois l’en­trée des trous, ce qui oblige les marti­nets à tour­ner sur place en atten­dant l’oc­ca­sion de retrou­ver leurs nids, à dix mètres au dessus du sol .

Les combattants de la paix.

Pour deve­nir membre du cercle, il fallait avoir perdu un enfant, faire partie des endeuillés, ce qu’un Israé­lien appe­lait le « mispa­chat hash­khol » et un Pales­ti­nien « thak­laan » ou « math­kool ». Il y avait déjà quelques centaines de membres : c’était une des rares orga­ni­sa­tions qui déplo­rait de ne pas en comp­ter moins.

Un fait historique.

Lors de la guerre russo-finlan­daise de 1949, l’union sovié­tique lâcha des centaines de bombes incen­diaires sur la Finlande. Les bombes ‑plusieurs engins explo­sifs conte­nus dans une bombe géante- étaient mortelles, ce qui n’empêchait pas le ministre des affaires étran­gères sovié­tiques, Viat­che­slav Molo­tov, d’af­fir­mer que ce n’était pas du tout des bombes mais de la nour­ri­ture pour les Finnois affa­més. Les bombes furent surnom­més, mali­cieu­se­ment, les corbeilles a pain de Molotov.
En réponse, les Finnois dirent vouloir quelque chose à boire pour accom­pa­gner la nour­ri­ture. Ils inven­tèrent donc le cock­tail Molo­tov pour faire passer le pain russe.

Et c’est aussi vrai que beau.

On doit mettre fin à l’oc­cu­pa­tion avant de nous asseoir tous ensemble pour régler le problème. Un état, deux États, pour le moment peu importe – mettre fin à l’oc­cu­pa­tion et on commence à redon­ner une possi­bi­li­tés de dignité pour chacun d’entre nous. Dans mon esprit, c’est clair comme de l’eau de roche. Quelques fois, bien sûr, j’ai­me­rais me trom­per. Ce serait telle­ment plus facile. Si j’avais trouvé une autre voie, je l’au­rais suivie ‑je ne sais pas, moi, la vengeance, le cynisme, la haine, le meurtre. Mais je suis juif. J’ai un grand amour pour ma culture et mon peuple, et je sais que domi­ner oppri­mer et occu­per, ce n’est pas juif. Être juif, ça veut dire respec­ter la justice et l’équité. Aucun peuple ne peut domi­ner un autre peuple et obte­nir la paix et la sécu­rité. L’oc­cu­pa­tion n’est ni juste ni soute­nable. Et être contre l’oc­cu­pa­tion n’est en aucun cas une forme d’antisémitisme.

Réponse du père palestinien .

Quand ils ont tué ma fille, ils ont tué ma peur. Je n’ai aucune peur. Je peux tout faire, main­te­nant. Un jour Judeh vivra en paix, cela vien­dra. Parfois j’ai l’im­pres­sion qu’on essaie de prendre l’eau de l’océan avec une petite cuillère. Mais la paix est une réalité. Ques­tion de temps. Regar­dez l’Afrique du sud, l’Ir­lande du nord, l’Al­le­magne, la France, le Japon, et même l’Égypte. Qui aurait cru que ce serait possible ? Est-ce que les pales­ti­niens ont tué six millions d’Is­raé­liens ? Est-ce que les israé­liens ont tué six millions de Pales­ti­niens ? les Alle­mands, eux, ont tué six millions de juifs, et regar­dez aujourd’­hui il y a un diplo­mate israé­lien à Berlin et un ambas­sa­deur d’Al­le­magne à Tel-Aviv. Vous voyer, rien n’est impos­sible. Tant que je ne suis pas occupé, tant que j’ai mes droits, tant que vous m’au­to­ri­sez à me dépla­cer, à voter, à être humain, tout est possible.
Je n’ai plus le temps de haïr. nous devons apprendre à nous servir de notre douleur. Inves­tir dans notre paix, pas dans dans notre sang, voilà ce que nous disons.

Discussion père fils avant le service militaire .

Je n’ai pas honte de mon drapeau, il nous faut une armée démo­cra­tique. Tu fini­ras un jour par te rendre compte que ce n’est pas possible. Un pays doit se défendre. Je comprends. Il n’y a pas que des Bassam chez eux, tu sais. Je le sais. Il y a d’autres gens là-bas. Oui, c’est vrai. Ils ont fait explo­ser ma sœur.

Le discours des enfants de Bassam et Rami, frères de Smadar et Abir.

Ma sœur était victime d’une indus­trie de la peur. Nos diri­geants parlent avec une suffi­sance terrible : ils réclament la mort et la vengeance. Les haut-parleurs sont posés sur les voitures de l’amné­sie et du déni. Mais nous vous deman­dons de reti­rer vos armes de nos rêves. Nous en avons assez, je le dis, assez, assez. Nos noms ont été trans­for­més en malé­dic­tion. La seule vengeance consiste à faire la paix. Nos familles ne font plus qu’une dans la défi­ni­tion atroce des endeuillés. Le fusil n’avait pas le choix, mais le tireur, lui, l’avait. Nous ne parlons pas de la paix, nous faisons la paix. Pronon­cer leur prénom ensemble, Smadar et Abir, est notre simple, notre pure vérité.


Édition les presses de la cité

Traduit de l’an­glais (Irlande) par Valé­rie Bourgeois

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Seriez-vous prêtes à partir trois jours dans une mater­nité à Dublin en 1918, avec la sage-femme Julia Power qui fait office de cheffe de service pour les futures mères atteintes de la terrible grippe qui, comme vous le savez sans doute, a fait plus de morts que la deuxième guerre mondiale.

Je vous préviens ce ne sera pas un séjour de tout repos, chaque (long) chapitre porte le nom d’une couleur : les couleurs qui suivent l’inexo­rable avan­cée d’une mala­die que l’on ne savait pas soigner.
Rouge : comme les prémices de la grippe qui donne effec­ti­ve­ment cette couleur aux joues .
Marron : lorsque la malade a encore une infime chance de s’en sortir.
Bleu : comme la couleur des ongles quand hélas la fin s’annonce.

Noir : quand la mort est définitive.

Et entre ces moments , vous compren­drez combien la guerre 1418 a brisé des vies dont celle du frère de Julia qui est revenu telle­ment trau­ma­tisé qu’il est tota­le­ment mutique. De plus en Irlande, le patrio­tisme est mis à mal par les indé­pen­dan­tistes qui trouvent que cette guerre sert plus les inté­rêts des Anglais que ceux des Irlan­dais. Le person­nage du docteur Lynn qui est histo­rique permet­tra à Julia Power d’ou­vrir les yeux sur le rôle des Anglais dans son pays. Cette femme de bonne famille protes­tante s’est enga­gée dans les rangs du « Sinn Fein » tant elle était révol­tée par la misère dans laquelle on main­te­nait des popu­la­tions pauvres catho­liques irlandaises.
Vous décou­vri­rez aussi le triste sort des enfants nés hors mariage ou des orphe­lins remis aux insti­tu­tions catholiques.

Le roman est soutenu par des senti­ments d’ami­tié (et même plus ) qui se tissent entre une jeune béné­vole , Bridie Swee­ney et Julia. C’est grâce à cette fille de 19 ans que nous décou­vrons toute l’hor­reur des condi­tions des enfants livrés aux bonnes sœurs . Vous vivrez aussi une épidé­mie qui par certains aspects rappellent celle que nous connais­sons : les mêmes rumeurs, les mêmes conduites irra­tion­nelles. Et les limites de la science. Et surtout vous vivrez la souf­france des accou­che­ments des femmes quand si peu d’aides pouvaient leur être apporté.

C’est un roman qui se lit faci­le­ment même si on est parfois rempli d’ef­froi face ce que nous décou­vrons sur ce pays ces horribles tradi­tions catho­liques et la misère des condi­tions des femmes qui à 25 ans pouvait avoir huit enfants mais plus une seule dent et un corps si affai­bli que la grippe n’est qu’une petite secousse qui les préci­pite dans la tombe. Je vous ai prévenu vous passe­rez trois jours dans le sang, les odeurs de pisse, la peur de la mort qui rôde et qui ne fait aucun cadeau, mais je pense que vous admi­re­rez le courage de ces femmes. Oui, il s’agit bien de combat­tantes même si le titre origi­nal était plus poétique : « the pull of the stars » et est plus proche d’un beau moment du récit celui ou Janet et Bridie passe une nuit sur le toit de l’hô­pi­tal à regar­der les étoiles. Et plus proche aussi du mot « fluenza » dont je ne connais­sais pas la signi­fi­ca­tion avant ce roman.

Je ne me suis adres­sée qu’aux femmes dans ce billet mais je suis certaine que les hommes pour­raient aussi aimer ce roman pour peu qu’ils acceptent d’en­tendre parler de ce qui le dégoûtent parfois dans la mater­nité. et l’ac­cou­che­ment, en tout cas, je l’espère.

Citations

Portrait physique d’une femme pauvre irlandaise.

J’au­rais été tentée d’ins­crire « Usée jusqu’à l’os ». Mère de cinq enfants à 24 ans, descen­dante sous-alimen­tée de géné­ra­tions d’Ir­lan­dais sous-alimen­tés, le teint livide, les yeux rouges, la poitrine presque inexis­tante, les pieds plats et les membres maigre­lets, avec des veines semblables à un entre­lacs de ficelle bleue, Eileen Devine a marché toute sa vie d’adulte au bord d’un gouffre. Au fond, cette grippe l’a juste fait bascu­ler dans le vide.

Le saviez-vous ?

- Bien sûr, on peut toujours accu­ser les étoiles, commente-t-elle.
- Pardon ? 
- C’est le sens du mot « influenza », l’autre nom de la grippe. » Influenza delle stelle » : l’in­fluence des étoiles. Pour les italien du Moyen-âge, cette mala­die prou­vait que le ciel gouver­nait leur exis­tence et que certaines personnes avaient litté­ra­le­ment une mauvaise étoile.

Rumeurs en cas de pandémie.

- J’ai fait si atten­tion, made­moi­selle. Je me suis même garga­ri­sée avec du vinaigre de cidre et je suis allée jusqu’à le boire.
J’ac­quiesce en gardant pour moi mon opinion. certains se reposent sur la mélasse pour échap­per à la pandé­mie, d’autre sur la rhubarbe. comme s’il y avait forcé­ment un remède maison capable de nous sauver tous. J’ai même rencon­tré des imbé­ciles persua­dés de ne rien avoir à craindre parce qu’ils portaient du rouge. 

Le retour des soldats dans le contexte irlandais.

Drôle d’époque pour les vété­rans inva­lides de Dublin. Dans la même jour­née, Tim peut serrer la main d’un vieillard qui le remer­ciera de s’être engagé, puis se faire trai­ter de tire au flanc par une veuve au motif qu’il est rentré sain et sauf de la guerre, ou entendre un passant lui crier que ce sont des vermines de soldats qui ont rapporté la grippe chez nous. Mais quelque chose me dit qu’un prétendu rebelles natio­na­listes lui a repro­ché d’être un pion à la solde de l’empire et lui a jeté des ordures à la figure.

Une femme médecin qui a défendu l’indépendance irlandaises .

Il y a cinq ans encore, je portais à peu près le même regard que vous sur la ques­tion natio­nale, made­moi­selle Power, dit-elle d’un ton très cour­tois qui me décon­certe. J’ai d’abord défendu la cause des femmes, puis le mouve­ment des travailleurs. J’es­pé­rais une tran­si­tion paci­fique vers une Irlande auto­nome qui trai­te­rait avec davan­tage de bien­veillance les ouvriers, les mères et les enfants. Mais au bout du compte, j’ai compris que même s’ils faisaient semblant depuis quarante ans de s’in­té­res­ser aux prin­cipes du « Home Rule », les Britan­niques enten­daient bien conti­nuer à nous envoyer prome­ner. Ce n’est qu’à ce moment la, après m’être beau­coup inter­ro­gée, je vous assure, que je suis deve­nue ce que vous appe­lez une terroriste.

Les « bonnes » sœurs et les filles mères.

Pour avoir commis le crime de tomber enceinte, Honor White loge dans une insti­tu­tion cari­ta­tive qui la punit en exigeant qu’elle prenne soin de son bébé et de celui d’autres femmes. Elle doit aux bonnes sœurs une année entière de sa vie afin de rembour­ser ce qu’elle dépense pour l’emprisonner durant tout ce temps. C’est là une logique bizarre et fallacieuse. 
-Et au bout d’un an .… est-ce que les mères peuvent repar­tir avec leur enfant ? 
Sœur Luc ouvre de grands yeux.
- L’emmener ? pour en faire quoi ? la plupart de ces filles ne veulent sûre­ment rien tant que d’être débar­ras­sées de ce fardeau et de la honte qui l’accompagne.


Édition 1018 traduit de l’an­glais (Irlande) par Marie-Claude Peugeot

Dans les commen­taires de « Route One » Domi­nique disait que ce roman lui rappe­lait « Les saisons de la nuit ». Je pensais trou­ver un billet sur son blog mais rien . Peu importe, j’ai lu avec grand inté­rêt ce roman (grâce à elle) qui, en partie, raconte la construc­tion du métro de New York en 1916. Mais c’est aussi un roman qui raconte la vie des exclus aujourd’­hui qui trouvent dans le métro le moyen de survivre. Un person­nage en parti­cu­lier qui est un véri­table acro­bate et qui a trouvé un lieu inac­ces­sible au commun des mortels car il faut esca­la­der des poutres au dessus des voies ferrés
Bien sûr ces deux histoires vont se rejoindre, car cet homme, Tree­frog, complè­te­ment détruit et qui s’au­to­mu­tile sans cesse , s’ap­pelle en vérité Clarence-Nathan Walter et est le petit fils d’un des construc­teurs du métro. Cela on le sait petit à petit, mais ne vous inquié­tez pas , je ne divul­gâche pas la fin qui est étonnante.

la base du roman se fonde sur un acci­dent (réel ?) quatre hommes creu­saient sous la rivière de l’Hud­son quand tout à coup trois d’entre eux ont été aspi­rés par l’eau et sont sortis au dessus d’un geyser dans la rivière de l’Hud­son. Hélas, le quatrième est mort ense­veli dans la boue de la rivière. Walter un travailleur noir va régu­liè­re­ment voir la veuve de cet ouvrier et il élève sa fille. Quelques années plus tard, les deux person­nages vont s’ai­mer et se marier. Cela nous vaut des passages boule­ver­sant sur le racisme au États-Unis et la diffi­culté de vivre un couple mixte et encore, à New York, ils ne sont « que » victime du racisme dans le Sud ils auraient été tués. Comme le sera son fils Clarence qui a eu le malheur de vouloir décou­vrir la région natale de son père.

Son petit fils ne connaît pas le vertige donc il travaillera à la construc­tion des buil­dings, on retrouve « Ciel d’Acier » de Michel Moutot mais ce n’est qu’une petite partie du roman , la partie la plus heureuse car le petit fils est amou­reux de sa femme très agréable et a une petite fille qu’il adore, ensemble ils font au vieux Walter une fin de vie souriante malgré les souf­frances que celui-ci éprouvent à cause des travaux trop durs qu’il a effec­tués dans sa jeunesse. Hélas, un drame dont je ne dirai rien, va boule­ver­ser ce fragile moment de bonheur. On retrouve le person­nage dans la lutte pour la vie dans ce qui est certai­ne­ment le pire endroit sur terre pour survivre : les tunnels du métro de New York avec sa faune d’al­coo­liques drogués hyper violente.

C’est un roman très riche, centré sur le métro : sa construc­tion et la popu­la­tion qui aujourd’­hui y trouve refuge. Les person­nages sont atta­chants même lors­qu’ils sont complè­te­ment détruits par le malheur et ce qui va avec : l’al­cool, la drogue, la soli­tude. Merci à Domi­nique pour cette tenta­tion de lecture qui complète très bien les deux romans de Michel Moutot.

Citations

La démocratie dans le travail.

Walker gagne la première partie, et Power donne au jeune noir une tape sur l’épaule.
- « Dis-donc, noiraud, tu t’es vu ? le roi de pique ! » mais Walker ne le prends pas mal. Il sait qu’ici sous le fleuve, on est en démo­cra­tie. Dans l’obs­cu­rité, tout le monde a le sang de la même couleur ‑ritals, nègres, polaks où rouquins irlan­dais c’est du pareil au même- alors il se contente de rire virgule empoche ce qu’il vient de gagner, et fait une deuxième donne.

Mariage mixte en 1930 à New York.

Une série de briques leur arrive par la fenêtre de la chambre, lais­sant des éclats de verre sur le plan­cher et ils n’ont plus qu’à coller une feuille de plas­tique qui claque au vent. Une de ces briques est enve­lop­pée dans un papier qui dit : INTERDIT AUX PINGOUISNS . Sur un autre, on peut lire : ARLEQUINS DEHORS. sur une troi­sième simple­ment : NON
William paie les dégâts et loue un autre loge­ment, ou dessus hors de portée des pierres et des cailloux lancés de la rue. Il sait qu’ailleurs, ce serait bien pire, dans d’autres parties de la ville, ils seraient déjà morts. Il a l’im­pres­sion de s’être exilé dans les airs, mais cet exil est une sécu­rité pour Eleanore. 

Toujours le racisme.

Deux soirs par mois, la diseuse de bonne aven­ture garde les petits, et Elea­nore va rejoindre Walker au Loews sur la Septieme avenue, un cinéma pour gens de couleur. Il arrive en avance ‑après avoir pointé à la sortie de son travail- , et Elea­nore descend discrè­te­ment le retrou­ver dans la salle. Quand elle arrive au bon grand, elle pose le doigt sur les lèvres d’un vieux Noir, qui la regarde passer devant lui avec éton­ne­ment. Il lui touche la main en souriant : « Allez‑y m’dame. »
Elle lui rend son sourire et se fraie un chemin jusqu’à son époux. 
L’obs­cu­rité et les dérobe aux regards bien que mariés, ils vivent une histoire d’amour illicite.

Le désespoir d’un père dont des policiers ont tué le fils.

Par un jour de semaine blafard, il enterre Clarence, aux côtés d’Ela­nore, dans un cime­tière du Bronx. 
Ses filles et Louisa sont derrière lui. Il s’age­nouille devant la tombe, mais ne dit aucune prière. À présent, les prières, ne sont plus pour lui que paroles atones – suppli­ca­tions inutiles qui, à peine pronon­cées et sorties de la gorge, retombent dans l’es­to­mac. De la régur­gi­ta­tion spiri­tuelle. Il ne veut pas voir les fossoyeur qui sont là, gras et satis­faits, au dessus du trou qu’ils viennent de creu­ser. Il saisit une pelle, jette une première motte de terre sur le cercueil de son fils. Il fait un pas en arrière, prend ses filles dans ses bras, ils rejoignent ensemble la voiture qui les attend.


Édition Belfond

Traduit de l’an­glais (Irlande) par Sarah Tardy

Quel merveilleux roman, comme je comprends le coup de cœur unanime du lecteur et des lectrices de mon club de lecture ! Cette plon­gée dans l’An­gle­terre de la fin du XVI° siècle est abso­lu­ment captivante.
Nous sommes à Strat­ford avec un petit garçon Hamnet qui part à la recherche de sa mère Agnes car sa sœur jumelle Judith est subi­te­ment très malade. Petit à petit nous allons connaître toute la famille et comprendre vers le milieu du roman que le père de ce petit garçon est William Shakes­peare. L’au­teure a redonné vie à la famille de ce génie, en parti­cu­lier à son épouse. On se soucie assez peu de savoir si la vérité histo­rique est respec­tée, car si tout n’est pas vrai tout est vrai­sem­blable. Nous vivrons donc avec une femme qui sait soigner avec des plantes mais qui ne pourra rien quand son adorable petit garçon sera pris par la terrible peste qui va rava­ger Londres et ses envi­rons. L’au­teur raconte une façon très plau­sible l’ar­ri­vée de cette terrible mala­die en Angle­terre. De la même façon, l’au­teure nous plonge dans une vie de village agri­cole avec ses tensions et ses riva­li­tés, la dureté de la condi­tion des femmes le peu de chance de survie des nouveaux nés. Et le grand Shakes­peare dans tout cela ? Il fuira une vie trop étri­quée à Strat­ford sous la férule d’un père violent et malhon­nête, pour monter des pièces de théâtre à Londres. Mais est- ce un hasard si sa pièce la plus célèbre s’ap­pelle Hamlet ?

En tout cas, c’est cette tombe de Strat­ford portant l’in­di­ca­tion d’un très jeune enfant (Hamnet) qui a inspiré ce roman à Maggie O’Far­rell et ce qui m’a le plus éton­née à la lecture de ce roman que je ne peux que vous conseiller c’est à quel point je n’avais nulle envie de véri­fier si cela corres­pon­dait du peu que l’on sait sur la vie de William Shakes­peare. Je suis partie pour quelques jours en Angle­terre, au XVII° siècle, et j’ai partagé avec cette femme la douleur de perdre un enfant tant aimé .

Cette auteure irlan­daise a visi­ble­ment un talent très étendu , il y a, cepen­dant, un fil conduc­teur entre les trois romans que j’ai lus : la condi­tion de la femme en 1666 pour « Hamnet », une femme recluse dans un asile pour alié­nées au début du XX° siècle pour L’étrange dispa­ri­tion d’Esme Lennox , la vie d’une femme face à la mala­die dans « I Am I Am » .

Citations

Le père violent.

Depuis toujours, il vit avec l’im­pres­sion de sentir sa main calleuse se refer­mer sur le haut de son bras, là où la chair est tendre, cette force inéluc­table qui le cloue et permet à son père de faire pleu­voir les coups de son autre main, encore plus puis­sante. La sensa­tion d’une claque qui vous sonne, arri­vant d’en haut, impré­vi­sible et cinglante ; la brûlure de l’ou­til en bois qui déchire la peau derrière les jambes. L’in­croyable dureté des os de la main adulte, l’ex­trême souplesse et douceur de la chaire de l’en­fant, la faci­lité avec laquelle ploient, se contraignent ces jeunes os inache­vés. Et la fureur à sec, en veilleuse, ce senti­ment d’im­puis­sance dans l’hu­mi­lia­tion qui imprègne ces longues minutes d’acharnement.

L’autre sujet du livre : la peste.

Puis son regard tombe sur un gonfle­ment, à la hauteur de son cou. De la taille d’un œuf de poule frai­che­ment pondu. Douce­ment, elle pose ses doigts dessus. La boule est moite, semble gorgée d’eau, comme de la terre détrem­pée. Elle dessert le col de sa robe, défait ses boutons. D’autres œufs se sont formées par des aisselles, certains petits, d’autres plus gros, hideux, comme des bulbes qui lui tirent la peau. 
Cette image, Agnès l’a déjà vue, rares sont ceux en ville, ou même dans le pays, à igno­rer à quoi ressemblent ces choses. Elles sont ce que les gens redoutent plus ce qu’ils espèrent ne jamais voir, ni sur leurs propres corps ni sur celui des autres qu’ils chérissent. Si grande est leur place dans les peurs collec­tives qu’A­gnès peine à croire ce qui se trouve sous ses yeux, qu’il ne s’agit pas une hallu­ci­na­tion, d’un tour que lui joue son imagination

Joli passage sur les jardins.

Les jardins sont des lieux intran­quilles ; une dyna­mique les anime toujours. Les pommiers tendent leurs branches jusqu’à les faire dépas­ser du mur. Les poiriers donnent la première année et la troi­sième, mais pas la deuxième. Les soucis déploient leurs pétales vifs, infailli­ble­ment, chaque année, et les abeilles quittent leurs cloches pour flot­ter au dessus du tapis de fleurs et plon­ger dans les corolles. Les bosquets de lavande dans le parterre, finissent par s’emmêler, par donner du bois ; Agnès les taille et conserve des tiges, les mains impré­gnées de leur parfum capiteux.

La mort d’enfants .

Ce qui est donné peut être repris, à n’im­porte quel moment. La cruauté et la dévas­ta­tion vous guettent, tapies dans les coffres, derrière les portes, elles peuvent vous sauter dessus à tout moment, comme une bande de brigands. La seule parade est de ne jamais bais­ser la garde. Ne jamais se croire à l’abri. Ne jamais tenir pour acquis que le cœur de vos enfants bat, qu’ils boivent leur lait, respirent, marchent, parlent, sourient, et se chamaillent, jouent. Ne jamais, pas même un instant, oublier qu’ils peuvent partir, vous être enle­vés, comme ça, être empor­tés par le vent tel le duvet des chardons..

Éditions Picquier Traduit de l’an­glais par Santiago Artozqui

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Ce roman a obtenu un coup de coeur à notre réunion du mois de décembre, je me suis empres­sée de l’emprunter et si j’avais réussi à le lire avant notre réunion je l’au­rais défendu malgré mes quelques réserves.

Il a tout pour plaire ce roman : sous-tendu par le drame person­nel de trois femmes iraniennes réfu­giées en Irlande dans le comté de Mayo, le roman dévoi­lera peu à peu les horreurs qu’elles ont vécues sous la répres­sion aveugle du shah d’Iran et la montée de l’in­to­lé­rance isla­miste. Dans ce petit village de Balli­na­croagh, elles ouvrent un restau­rant aux saveurs de leurs pays, et sont à la fois bien accueillies par une partie de la popu­la­tion et en butte à ceux qui voient d’un mauvais œil ces femmes venues d’ailleurs. Le style de Marsha Mehran est emprunt de poésie à l’image des contes perses et contri­bue au charme un peu envou­tant de ce récit. Et puis, ce roman est un hymne à la cuisine iranienne, on savoure ces plats (que je me garde­rai bien d’es­sayer de repro­duire malgré les recettes qui sont géné­reu­se­ment expli­quées) tant elles demandent des épices que je ne saurai trou­ver sur mon marché de Dinard et tant elles me semblent complexes à réali­ser. Ce qui est très bien raconté ici, c’est le poids de la cuisine dans l’exil : refaire les plats aux saveurs de son pays, c’est un peu vaincre la nostal­gie de la douceur de la vie fami­liale qui a été détruite par des violences telles que la seule solu­tion ne pouvait être que la fuite.

La descrip­tion des habi­tants du village irlan­dais manque de nuances, il faut l’ac­cep­ter pour rentrer dans le récit. Le succès du restau­rant tient de l’en­vou­te­ment pour des parfums d’épices venues d’ailleurs. L’amour de la plus jeune des sœurs pour le fils du person­nage odieux qui veut rache­ter leur boutique relève du conte de fée . Cela ne m’a pas empê­chée de passer plusieurs soirée en compa­gnie de ces person­nages dans ce petit village arrosé d’une pluie conti­nue ou presque. J’ai aimé le courage de ses trois femmes et de leur volonté de vivre quel que soient les drames qu’elles ont traver­sés. Évidem­ment, on pense à tous ceux qui ont essayé de fuir des pays où des répres­sions sans pitié écrasent toute tenta­tive de vie libre.

La mort tragique de cette jeune auteure d’ori­gine iranienne est un poids supplé­men­taire à la tris­tesse qui se dégage de cette lecture qui se veut pour­tant réso­lu­ment opti­miste. Le roman se situe en effet à une période où les réfu­giés iraniens trou­vaient leur place dans un monde qui était plus ouvert aux drames des pays soumis à des violences inima­gi­nables. Ce monde là, appar­tient au passé car nos civi­li­sa­tions occi­den­tales sont surprises par l’am­pleur des drames des pays à nos fron­tières et se sentent dému­nies face à l’ac­cueil de pauvres gens chas­sés de chez eux et prêts à risquer leur vie pour un peu de confort dans un monde plus apaisé. Ce n’est pas le sujet de ce roman mais on y pense en se lais­sant bercer par le charme des saveurs des plats venus d’orient dans ce village où la viande bouillie arro­sée de bière semble être le summum de la gastronomie.

Citations

La voisine malfaisante et médisante

Dervla Quigley avait été frap­pée d’in­con­ti­nence, un problèmes de vessie très gênant qui l’avait cloué chez sa sœur ‑laquelle était dotée d’une patience à toute épreuve- et lais­sée l’es­sai tota­le­ment dépen­dante de celle-ci. Inca­pable de maîtri­ser son propre corps, Dervla avait bien­tôt été obsé­dée par l’idée de mani­pu­ler celui de tous les autres. Les ragots n’étaient pas seule­ment ses amis et son récon­fort, mais aussi la source d’un grand pouvoir.

Vision originale de l’acupuncture

Elle était même allée consul­ter un acupunc­teur chinois qui, au plus fort des seven­ties et de l’amour libre, s’étaient établis dans Henry Street à Dublin. La force de l’âme de ce chinois l’avait impres­sion­née ‑Li Fung Tao prati­quait son tai-chi mati­nal en toute séré­nité pendant que les vendeurs ambu­lants de fruits et de légumes appâ­taient les chalands en beuglant tout autour de lui‑, mais ses aiguilles n’avaient eu pour effet que de lui donner l’im­pres­sion d’être un morceau d’an­chois plongé dans une mari­nade d » »alici » à base d’ori­gan et de poudre de piment. 

Les épices

Dans le livre de recettes qu’elle avait stocké dans sa tête, Marjan avait veillé à réser­ver une place de choix aux épices qu’elle mettait dans la soupe. Le cumin ajou­tait au mélange le parfum d’un après-midi passé à faire l’amour, mais c’en était une autre qui produi­sait l’ef­fet tantrique le plus spec­ta­cu­laire sur l’in­no­cent consom­ma­teurs de ce velouté : le « siah daneh » – l’amour en action- ou les graines de nigelle. Cette modeste petite gousse, quand on l’écrase dans un mortier avec un pilon, ou lors­qu’on la glisse dans des plats comme cette soupe de lentilles, dégage une éner­gie poivrée qui hibernent dans la rate des hommes. Libé­rée, elle brûle à jamais dans un désir sans limite et non parta­ger pour un amant. la nigelle est une épice à la chaleur si puis­sante qu’elle ne doit pas être consom­mée par une femme enceinte, de peur qu’il ne déclenche un accou­che­ment précoce.

Édition Livre de poche. Traduit de l’an­glais (Irlande) par Sophie Aslanides

Une bonne idée piochée dans ce roman

Peut-être serait-ce une bonne idée que tout le monde cesse d’écrire pendant deux ou trois ans pour lais­ser les lecteurs rattra­per leur retard

Je dois cette lecture à Atha­lie et après avoir relu son billet, je comprends pour­quoi je suis tombée dans le piège de ce roman. Atha­lie a complè­te­ment raison, l’ego des écri­vains qui les mène à courir les plateaux télé et à faire les beaux pour rece­voir des prix litté­raires est très bien raconté dans ce roman. Mais c’est d’une tris­tesse ! et cela me donne envie de vomir. Or, une de mes grandes joies, je la dois aux livres écrits par ces êtres si impar­faits. Je crois que je n’ai pas envie d’ap­prendre qu’ils peuvent être de si petits hommes. Depuis « Bel Ami » ou Rasti­gnac je sais bien que celui qui au départ n’a pas grand chose doit avoir les dents bien longues et très peu de scru­pules pour arri­ver au sommet. Maurice Swift n’a pour lui que d’avoir 20 ans et être un très beau garçon qui plaît aux hommes aussi bien qu’aux femmes. Il va faire un coup de maître en prenant le cœur et l’âme d’un vieil écri­vain homo d’ori­gine alle­mande et qui a commis une vilé­nie lors­qu’il était jeune homme à Berlin.

Le talent de Maurice, car il en a un, c’est de voler les histoires des autres, avec ce roman il a dévoilé au monde que ce grand écri­vain admiré par tous a envoyé à la mort une famille juive, parce qu’il éprou­vait une passion amou­reuse pour son ami. Passion qui n’était pas parta­gée puisque ce jeune ami était amou­reux de la jeune fille juive qu’il essayait de sauver. Ce roman lance Maurice dans la vie litté­raire mais il n’a plus aucune inspi­ra­tion puisque plus personne ne lui raconte d’his­toires. Il se mariera et volera le manus­crit de sa femme, dont il provo­quera la mort ainsi que celle de son fils. Ensuite, direc­teur d’une revue, il volera des idées aux talents incon­nus qui lui envoient des nouvelles.

Atha­lie a aimé la fin lors­qu’en­fin le destin va se retour­ner contre lui, et que ses impos­tures seront dévoi­lées. Moi j’étais, déjà, complè­te­ment écœuré par le person­nage. Je pense que j’au­rais voulu que le roman s’ar­rête à la première histoire, les deux meurtres sont de trop. Le seul moment que j’ai aimé après le premier roman, c’est lors­qu’un grand écri­vain Gore, ne cède pas à son charme et lui fait comprendre qu’il n’est abso­lu­ment pas dupe du personnage.

Si vous voulez perdre toutes vos illu­sions sur les écri­vains, et que vous êtes en bonne forme morale, lisez ce livre. Si vous avez envie de croire que les écri­vains ne sont pas pires que les autres humains et que parfois vous vous sentez triste de l’état du monde, passez votre chemin : ce livre ne vous aidera pas à vivre

Citations

Un moment assez amusant

Cepen­dant, je me souviens qu’il me féli­cita pour mon dernier succès et ajouta que, bien qu’il n’eût pas lu mon roman parce qu’il ne lisait aucun auteur non-améri­cain, il avait reçu l’as­su­rance de notre éditeur commun qu’il s’agis­sait d’un texte d’une certaine valeur.
« Je vous en prie, n’en prenez pas offense », me dit-il avec son accent traî­nant, enfon­çant ses doigts boudi­nés dans sa bouche pour reti­rer un morceau de petit four logé entre ses dents avant de l’exa­mi­ner avec l » inten­sité d’un analyste médico-légal, puis de s’en débar­ras­ser en l’en­voyant d’une piche­nette sur la moquette. « Je ne lis pas non plus les femmes et je m’ar­range pour le faire savoir dans toutes les inter­views parce que cette décla­ra­tion m’as­sure inévi­ta­ble­ment un maxi­mum de publi­cité. La brigade du poli­ti­que­ment correct monte immé­dia­te­ment sur ses grands chevaux et en un temps record, je me retrouve en vedette de toutes les pages littéraires. »

Humour

Ces livres étaient effi­caces mais si doulou­reu­se­ment banals que même le président Regaen en avait emporté un en vacances en Cali­for­nie vers la fin de son décon­cer­tant règne et déclaré qu’il s’agis­sait d’un portrait magis­tral des ouvriers des acié­ries améri­caines, sans se rendre compte que les ouvriers en ques­tion forni­quaient à qui mieux mieux entre les lignes.

La méchanceté

Ma propre mère, Nina, a commencé comme actrice, vous savez. Elle a ensuite renoncé à cette profes­sion pour deve­nir une alcoo­lique, une traî­née et une alié­née. Je ne sais pas pour­quoi elle n’au­rait pas pu faire tout ensemble. Histo­ri­que­ment, les deux carrières ne se sont jamais avérées incompatibles.

L’indignation littéraire

Et tout ce que je peux en dire, c’est que la moitié des roman­ciers du monde entier ont mis leur grain de sel, ce qui a fourni à chacun d’entre eux les quelques minutes de publi­cité qu’ils recher­chaient. Comme la concur­rence est féroce quand il s’agit d’ex­pri­mer son indignation !

Édition Delcourt Traduit de l’anglais(Irlande) par Claire Desserey

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Un vieil homme irlan­dais va, avant de mourir, porter un toast aux personnes qui ont le plus compté pour lui. Il le fait d’un bar du Rains­ford House Hotel et en s’adres­sant à son fils Kevin qui est jour­na­liste aux États-Unis. Ainsi, il va dérou­ler sa vie pour le plus grand plai­sir des lecteurs et des lectrices des blogs comme Krol , Kathel et Jérôme,par exemple. Ce sera d’abord Tony, ce grand frère qui a soutenu et protégé le mieux qu’il pouvait ce petit frère qui n’ai­mait pas l’école. Puis Molly, sa première enfant qui n’a pas vécu mais qu’il aime de toutes ses forces et qui l’ac­com­pagne dans sa vie de tous les jours. Ah oui, j’ai oublié : Maurice Hanni­gan parle aux morts qui ont jalonné sa vie et qu’il a aimés. Il y a aussi Noreen, sa belle sœur une personne « diffé­rente » qui l’a touchée grâce à cette diffé­rence et puis fina­le­ment Sadie son épouse à qui il n’a pas assez dire combien il l’aimait.
Le fil de cette histoire, c’est une riva­lité entre une famille riche et proprié­taire, les Dollard, et la pauvre famille de fermiers, les Hanni­gan. On suit aussi une histoire de pièce d’or trou­vée par Maurice quand il était enfant et qui contri­buera à détruire la famille Dollar.
Je n’ai pas envie d’en révé­ler davan­tage, mais cette saga fami­liale permet de vivre soixante dix années de l’Ir­lande et une ascen­sion sociale. Les début de la famille qui vit à la fois dans l’extrême pauvreté et le mépris de classe m’ont beau­coup touchée. Les diffi­cul­tés scolaires de Maurice qui ne saura que bien plus tard pour­quoi il ne pouvait pas apprendre à lire aussi vite que les autres mais qui est soutenu par l’amour de son grand frère qui ne doute jamais de ses capa­ci­tés. Cela fait penser au livre de Pennac « Mon frére ». Mais ce que j’ai aimé par dessus tout c’est l’ab­sence de mani­chéisme, d’ha­bi­tude dans les romans qui décrivent une ascen­sion sociale aux dépens d’une famille riche ayant écrasé de son pouvoir les pauvres autour d’elle, celui qui est sorti d’af­faire est souvent (sinon toujours) montré comme un héros posi­tif , et bien ici, ce n’est pas le cas. Il a beau­coup de défaut ce Maurice Hanni­gan, il s’est même montré bien inuti­le­ment cruel, il ne s’auto-justi­fie jamais et ne s’apitoie pas sur lui, c’est sans doute pour cela qu’on l’aime bien, ce sacré bonhomme.
Un très bon roman, aux multiples ressorts, comme on en rencontre assez peu et qui nous permet de comprendre un peu mieux l’Ir­lande et les Irlandais.

Citations

La vieillesse

Il est temps que j’aille au petit coin. Un des avan­tages d’avoir 84 ans, c’est qu’a­vec toutes ces expé­di­tions aux toilettes, on fait de l’exercice.

Le deuil et la foi

C’est vrai que ma foi a été mise à rude épreuve quand on m’a pris Tony, mais lors­qu’il a décidé du même sort pour Molly, j’ai décrété que c’en était trop. Ta mère était encore croyante. Je l’ac­com­pa­gnais à la porte de l’église pour la messe et je traî­nais dehors ou je repar­tais m’as­seoir dans la voiture. Je ne pouvais pas péné­trer à l’in­té­rieur. Je voulais pas Lui accor­der ce plaisir.
J’ai fait la paix avec Lui, si on peut dire, après ta nais­sance. Pour autant je lui ai pas encore accordé un pardon total. J’ai plus la foi que j’avais avant. Je la connais la théo­rie : ces souf­frances sont desti­nées à nous éprou­ver, ce qu’Il donne d’une main, Il le reprend de l’autre, etc. Aucun verset de la Bible, aucune parole apai­sante du père Forres­ter ne pouvait répa­rer l’in­jus­tice de la perte de Molly. J’ai fran­chi le seuil de Sa maison unique­ment pour des funé­railles, celle de Noreen, et celle de Sadie, mais cela n’avait rien à voir avec Lui, c’est pour elle que je l’ai fait. On a un accord tacite, Lui et moi, Il me laisse mener ma vie à ma guise, et, en échange, je récite de temps en temps une petite prière dans ma tête. C’est un arran­ge­ment qui fonc­tionne.

La bière

Il obser­vait la « stout » repo­ser dans son verre, il la surveillait comme une génisse dont on craint les ruades.. Pour retar­der la première gorgée, il sortait sa pipe de sa poche et la bour­rait en tassant bien le tabac avec le pouce. Puis il goûtait sa bière et pous­sait un long soupir, on aurait dit qu’il se tenait devant une belle flam­bée après avoir bataillé tous les jours contre le vent d’hiver.
« Si un jour tu as de l’argent, n’abuse pas de cette drôle. Elle videra tes poches et fera de toi un ivrogne. »

Le couple et l’argent

Ta mère et moi, on était jamais d’ac­cord à propos de l’argent. On avait tous les deux un point de vue tran­ché , j’ai­mais en avoir, elle le mépri­sait. Alors, pour le bien de notre mariage, on abor­dait rare­ment le sujet. J’avais des scru­pules à l’empoisonner avec ça. Elle savait pas ce qu’on avait sur notre compte ni la super­fi­cie de nos terres. Si elle tombait sur un docu­ment détaillé, elle se conten­tait de me le tendre comme si c’était une chaus­sette sale que j’avais oublié sur la moquette.

Traduit de l’an­glais (Irlande) par Isabelle D. Philippe. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard thème : « en chantant ».

Pour une fois, je crois qu’il vaut mieux voir le film que lire le livre qui l’a inspiré.

Film d’Alan Parker.


Le film est très drôle, visi­ble­ment, j’ad­mire le talent des cinéastes qui savent à partir d’un tel livre faire un excellent film. On sent bien cepen­dant toute la vie qui jaillit des dialogues mais c’est très très pénible à lire. Pour vous faire une idée je vous reco­pie un passage, tout le roman est écrit sous cette forme là. J’ai fini par survo­ler plus que vrai­ment le lire.

Citation

Création du groupe

-Tous ces trucs à la noix sur l’amour, la campagne et les rendez-vous avec les meufs dans les super­mar­chés ou au McDo­nald, c’est fini, à la masse. C’est malhon­nête, déclara Jimmy.C’est bourgeois…
-Merde !
-C’est des trucs ringards, Dieu merci !
-Qu’est ce qui marche alors ? lui demanda Outspan
-Je vais te le dire. Le sexe et la politique.
-Quoi ?
-Le vrai sexe. Pas le genre senti­men­tal « Je te tien­drai la main jusqu’à la fin des temps » Baiser, foutre… tu vois ce que je veux dire ?
-Je crois.
-Mais on ne peut pas dire « foutre » dans une chan­son objecta Derek…

Traduit de l’anglais(Irlande)par Cécile Arnaud

Lu grâce au club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Encore un roman choral, croi­sant plusieurs destins qui commencent en 1958 par celui d’un Irlan­dais qui travaille comme un fou dans une mine pour s’ache­ter une petite ferme en Irlande, jusqu’en 2027 où sa petite fille Daisy veut visi­ter la mine dont son grand père lui a parlé. Entre ces deux dates, des êtres tous cabos­sés par la vie tournent autour d’une ferme écolo­giste tenue par un certain Joe qui cultive le canna­bis pour pouvoir payer les dettes qu’il a contrac­tées auprès de son père.

Aucune person­na­lité n’est très inté­res­sante. Ce sont toutes des personnes souf­frantes, comme Carlos l’ou­vrier agri­cole mexi­cain qui a vu son neveu mourir lors d’une traver­sée clan­des­tine de la fron­tière mexi­caine vers les USA. Joe le dealer de haschisch et fermier est l’en­fant d’un couple mal assorti, d’une mère juive profes­seur de piano et enfer­mée dans ses souve­nirs de fuites du nazisme et d’un père italien qui aurait voulu que son fils soit un parfait petit améri­cain cham­pion de Base­ball et de foot. Il va très mal et c’est devenu un être dange­reux pour autrui.

J’ai eu beau­coup de mal à sentir les liens entre les person­nages, ils sont parfois très tenus et cela donne un récit un peu vide. Le seul moment intense c’est quand la mère de Daisy prend conscience que sa petite fille est en danger dans la ferme de Joe et qu’elle comprend qu’elle doit s’en­fuir au plus vite. Sinon ce sont les désillu­sions de diffé­rentes person­na­li­tés ratées et plus esquis­sée que vrai­ment appro­fon­dies. Deux person­nages qui savaient exac­te­ment ce qu’ils pouvaient attendre d’un pays où on vient pour gagner de l’argent ont rempli leur contrat, le grand-père irlan­dais et Carlos l’ou­vrier mexi­cain mais lui souffre de ne pas avoir vu gran­dir ses trois filles.

Dans un roman choral, ce qui est très agréable c’est le moment où les destins se rejoignent dans un élan vers une histoire commune. Rien de cela ici, j’ai eu l’im­pres­sion d’être bala­dée de vie ratée en vie encore plus ratée, sauf au moment central mais qui se défait peu après. En plus choi­sir comme person­nage central un person­nage aussi peu sympa­thique que le fermier Joe rend ce roman très triste.

Citation

Cela m’a amusée de trouver dans ce roman le pluriel d’original après la lecture de « Au bonheur des fautes »

Tu te figes et tu écoutes. Tu penses à la vie sauvage qu’a­brite la forêt. Les blai­reaux, les lièvres et les lapins comme chez toi, mais tu sais qu’il y a aussi des orignaux, des cerfs et même des ours bruns et des chats sauvages. Tu écoutes . 

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Traduit de l’anglais (Irlande) par Jacque­line Odin.

5
Vive les blogs et les blogueuses ! ! Je leur dois cette belle émotion de l’été. C’est un petit livre qui n’a l’air de rien, à peine plus long qu’une nouvelle et qui dévoile peu à peu toutes ses richesses. Je l’ai dégusté relu (c’est l’avantage des livres très courts) et je l’offrirai en sachant que je peux faire plai­sir à beau­coup de lectrices (et de lecteurs ?). Une petite fille de 7 ans membre d’une grande fratrie est gardée le temps de la nais­sance d’un énième bébé chez un couple sans enfant. Être ainsi, pour la première fois, à la fois sépa­rée de sa famille et l’objet d’une atten­tion bien­veillante, la trouble, lui plaît et fina­le­ment lui permet­tra de grandir.

Son regard sur les adultes va chan­ger, à l’avenir on peut espé­rer qu’elle se défen­dra d’eux, en parti­cu­lier de son père. Tout le texte est écrit à travers la compré­hen­sion de l’enfant, tous les mots sonnent justes, c’est à la fois pudique et émouvant.

Je me joins au concert de louanges .Cela fait plai­sir de se sentir ainsi en phase avec une belle sensi­bi­lité d’auteur ainsi que des lecteurs et lectrices que je ne connais qu’à travers le monde des blogs mais dont je me sens parfois si proche.

Citations

Je me demande pour­quoi mon père ment sur le foin. Il a tendance à mentir sur des choses qui seraient bien si elles étaient vraies.

- Ah, les femmes ont presque toujours raison quand même, dit-il. Sais-tu pour quoi les femmes ont un don ?
- Quoi ?
- Les éven­tua­li­tés. Une vraie femme regarde loin dans l’avenir et devine ce qui arrive avant qu’un homme flaire quoi que ce soit. 

On en parle

Je dois ce livre au blog de Krol que je lis toujours avec grand plaisir.