Édition l’olivier

Quel beau livre ! Et aussi, un roman qui permet de décou­vrir un fait tota­le­ment inconnu de la deuxième guerre mondiale et de connaître un peu mieux l’Île Maurice. Après « les rochers de poudre d’or » qui décri­vait la pauvreté des familles indiennes qui étaient venues en croyant s’en­ri­chir sur l’île Maurice, nous voici, en 1944, dans une de ces familles exploi­tée de façon éhon­tée par un plan­teur de cannes à sucre. Cette famille de trois garçons pour­raient être moins malheu­reuse si le père n’était pas un homme que l’al­cool rend mauvais et qui tape alors sans aucune rete­nue sa femme et ses enfants. Ses trois fils s’en­tendent bien et leur plus grand bonheur est d’al­ler cher­cher l’eau de la jour­née à la rivière. Ils ramènent tous les jours six seaux qui remplissent la citerne de leur pauvre masure. Un jour, une pluie extrê­me­ment violente fait débor­der la rivière et celle-ci devient un torrent si impé­tueux que deux frères sont empor­tés dans des flots char­riant boue et énormes cailloux.

La famille démé­nage, on comprend bien que les parents ne peuvent plus vivre si près d’un lieu marqué par la mort de leurs deux enfants. Le père est devenu gardien de prison, il est toujours aussi violent et frappe toujours aussi fort sa femme et son dernier fils. La deuxième partie du roman permet de comprendre qui étaient les gens que son père gardait, parmi eux un enfant David. Les deux enfants tisse­ront un lien d’amitié alors qu’ils ne parlent pas la même langue mais ces deux petits de neuf ans presqu’aussi malheu­reux vont se comprendre et Raj le petit Mauri­cien voudra sauver David « le petit juif de Prague ».

J’aime la langue de Nata­cha Appa­nah et sa façon de construire ses récits, le seul roman qui m’avait moins convain­cue était « la noce d’Anna » mais là je retrouve toute la violence conte­nue de « le ciel par dessus les toits « .

Je pense que cette écri­vaine a connu de près la misère et les violences fami­liales que cela peut engen­drer, elle connaît bien aussi l’île Maurice et je trouve extra­or­di­naire la façon dont elle nous a fait connaître le drame des ces juifs refou­lés d’Is­raël et dont l’An­gle­terre s’est débar­ras­sée sur une île sans leur permettre de vivre digne­ment. Le petit Raj ne connais­sait rien évidem­ment à la guerre qui se passait si loin de chez lui et le mot « juif » ne voulait rien dire pour lui. Mais ce seul mot faisait que David vivait en prison et lui était libre de ses mouve­ments (quand il pouvait échap­per aux coups de son père !). Or c’est à travers ses yeux que nous voyons le drame se tisser, tel que le vieux monsieur qu’il est devenu essaie de se le rappe­ler. Une tragé­die adou­cie un peu par le person­nage de la mère qui aime son fils et le sauve de la polio­myé­lite, car elle connaît les plantes qui guérissent.

J’ai beau­coup aimé la façon dont le récit est construit, le vieil homme connaît main­te­nant les raisons pour lesquelles il y avait des prison­niers juifs sur son île, mais quand il avait neuf ans il n’en avait aucune idée, et la mort brutale de ses frères l’avait telle­ment perturbé qu’il a voulu que David les remplace et, des consé­quences que cela a entraî­nées, il se sent coupable encore aujourd’hui.

Citations

La misère des coupeurs de canne à sucre.

À la lisière de l’im­mense champs de cannes d’un vert ondu­lant sur la propriété sucrière de Mapou, commen­çait une série dégin­gan­dée de boxes, de huttes, de soi-disant maisons faites de tout ce qui tombait entre les mains de nos aînés et que l’on appe­lait le « camp ». Branche, bûches, bout de bois, souches, feuille de canne, brin­dilles, bambous, paille, palets de bouse de vache séchée, l’ima­gi­na­tion de ces gens-là étaient infi­nie. Je ne sais pas comment j’ai survécu à la vie dans le camp, comment le petit garçon frêle et peureux que j’étais a pu traver­ser ces huit longues années. Ici, dès qu’un enfant tombait malade, la famille prépa­rait tout de suite son lit mortuaire et, en règle géné­rale, elle avait raison, la mort suivait la mala­die, systé­ma­ti­que­ment, inexorablement.

La pluie tropicale.

À Mapou, la pluie était un monstre. on la voyait prendre des forces, accro­chée à la montagne, comme une armée regrou­pée avant l’as­saut, écou­ter les ordres de combat et de tueries. les nuages gros­sis­saient de jour en jour, si lourds et goulus que le vent qui nous faisait titu­ber, au sol, n’ar­ri­vait plus à les chas­ser. Nous levions les yeux vers la montagne, quand la pous­sière nous donnait un répit et les soupirs de nos aînés nous prépa­rait au pire.

Son père .

Mon père n’était pas meilleur ou pire que les autres. Il hurlait des choses que nous ne compre­nions pas, chan­tait des chan­sons deve­nues incom­pré­hen­sibles tant sa langue était lourde et gonflée d’al­cool et nous prenions des coups si nous ne chan­tions pas comme il le souhai­tait. Souvent, nous nous retrou­vions dehors serrés contre ma mère et nous n’étions pas la seule famille dans ce cas-là. 
Que dire de plus sur ces nuits au camp ? Je n’avais pas l’im­pres­sion d’être plus malheu­reux qu’un autre, mon univers commen­çait et s’ar­rê­tait ici, pour moi, le monde était fait ainsi, avec des père qui travaillaient du matin au soir et rentraient chez eux, saouls , pour malme­ner leur famille.

La culpabilité du survivant.

Les yeux de mon père sur moi, ce regard qui noir­cis­sait de plus en plus, contre qui pouvait-il hurler, qui pouvait-il taper pour exor­ci­ser sa colère ? Et cette ques­tion au bout de sa langue, cette ques­tion qu’il n’a jamais pu pronon­cer tout haut mais que j’en­ten­dais à chaque fois que je passais à côté de lui, à chaque fois que sa main s’abat­tait sur moi, sur ma mère. Pour­quoi toi ? Pour­quoi toi, Raj, petit vaurien frêle, as-tu survécu ? Pour­quoi toi ? Pour­quoi toi ?

Découverte de David .

Je ne sais pas si je dois avoir honte de le dire mais c’est ainsi. Je ne savais pas qu’il y avait une guerre mondiale qui durait depuis quatre ans, quand David avait demandé, à l’hô­pi­tal, si j’étais juif, je ne savais pas ce que ça voulait dire, j’ai dit non parce que j’avais la vague impres­sion que juif dési­gnait une mala­die parce que j’étais dans un hôpi­tal, je n’avais jamais entendu parler de l’Al­le­magne, je ne savais pas grand chose en réalité. J’avais trouvé David, un ami ines­péré, un cadeau tombé du ciel et en ce début d’an­née 1945, c’est tout ce qui comp­tait pour moi.

L’étoile de David.

C’est aussi ce jour-là qu’il m’a montré sa médaille et qu’il m’a parlé de l’étoile de David et moi, pauvre idiot, pauvre naïf, pauvre gosse né dans la boue, moi, vexé comme un pou. et puis quoi encore ? peut-être que la forêt s’ap­pelle la forêt de Raj ? Comment une étoile pouvait porter son nom, hein, pouvait- il me le dire ? Il me prenait pour un gaga ou quoi ? 
Mon ami serra son étoile et me dit que ce David-là était un roi. Et alors ? Raj aussi voulait dire roi !

Édition Albin Michel Traduit de l’an­glais (Canada) par Sarah Gurcel

Je dois cette lecture passion­nante à Krol et je la remer­cie du fond du coeur. Je pense que toutes celles et tous ceux qui liront ce livre en reste­ront marqués pour un certain temps. À la manière des cernes concen­triques d’une coupe trans­ver­sale d’un arbre, le roman commence en 2038 avec Jacke Green­wood, guide dans une île préser­vée du Nord Cana­dien qui a gardé quelques beaux spéci­mens de forêts primi­tives. Puis nous remon­tons dans les cernes du bois avec son père Liam Green­wood, en 2008 char­pen­tier, lui même fils de Willow Green­wood mili­tante acti­viste écolo­gique de la cause des arbres, élevée par un certain Harris Greenn­wood un puis­sant exploi­tant de bois en 1974, nous voyons la misère causée par la crise de 29 en 1934 et la nais­sance de Willow puis le début du récit en 1908. Ensuite nous remon­te­rons le temps pour comprendre les déci­sions que devra prendre Jacke Green­wood en 2038.

Ne croyez pas vous perdre dans ce récit aussi dense qu’une forêt profonde. L’au­teur a besoin de tout ce temps pour nous faire comprendre les catas­trophes écolo­giques qui se sont passées dans son pays dont la nature semblait résis­ter à tous les préda­teurs, l’homme aura raison de ses résis­tances. On suit avec passion l’his­toire de la filia­tion de Jacke Grenn­wood, mais ce n’est vrai­ment pas aussi impor­tant que l’his­toire des arbres cana­diens que Michael Chris­tie raconte sur plus d’un siècle. Les récents incen­dies de forêts et les inon­da­tions de la région de Vancou­ver prouvent que l’écri­vain n’écrit pas tant un roman du futur mais plutôt ce qui se passe aujourd’­hui. Dans un article de Wiki­pé­dia voilà ce que vous pour­rez trouver :

Facteurs aggravants

Les scien­ti­fiques sont d’avis que les coupes à blanc et les feux de forêts des dernières années ont joué un rôle dans les inon­da­tions dans l’intérieur de la Colom­bie-Britan­nique. La coupe à blanc a tendance à faire augmen­ter le niveau de la nappe phréa­tique et la perte des arbres par les deux phéno­mènes conduit à un plus grand ruis­sel­le­ment. Une étude par l’univer­sité de la Colom­bie-Britan­nique constate que la suppres­sion de seule­ment 11 % des arbres d’un bassin versant double la fréquence des inon­da­tions et en augmente l’ampleur de 9 à 14 %93.

Tout commence donc par l’ins­tal­la­tion des colons au Canada qui chassent sans aucune pitié les habi­tants de cette région boisée. Dans cet univers très violent certains (très peu) font fortune et exploitent la misère de ceux qui ont cru trou­ver dans ce nouveau monde un pays accueillant. Puis nous voyons l’argent que l’on peut se faire en exploi­tant des arbres qui semblent four­nir une ressource inépui­sable, c’est vrai­ment le coeur du roman et qui peut s’ap­pli­quer à toutes les ressources que la terre a four­nies aux hommes. Bien sûr, au début tout semble possible, il s’agit seule­ment d’être plus malin que les autres pour exploi­ter et vendre le bois dont les hommes sont si friands. Et puis un jour, des pans entiers de régions aussi grandes que des dépar­te­ments fran­çais sont rasés et rien ne repousse. La fiction peut s’ins­tal­ler : et si les arbres qui restent étaient tous en même temps atteint d’un virus mortel ? Alors comme dans le roman nous serions amenées à ne respi­rer qu’à travers un nuage de pous­sière de plus en plus dense ? Tous les person­nages acteurs de ce grand roman, ont des person­na­li­tés complexes même si parfois, ils enfouissent au plus profond d’eux-mêmes leur part d’humanité.
Avec Keisha et Kathel je vous le dis : lisez et faites lire ce roman je n’ai vrai­ment aucun autre conseil à vous donner.
Et si, encore un conseil, je me permets de faire de la publi­cité pour une petite entre­prise bretonne (Ecotree) qui vous permet­tra d’of­frir un arbre comme cadeau. L’idée est origi­nale et a plu à tous les parents à qui j’ai fait ce cadeau pour la nais­sance d’un bébé qui sera donc proprié­taire d’un arbre dans des forêts françaises.

Citations

La catastrophe planétaire sujet de ce roman.

Dans l’ab­solu, Jake est libre de mention­ner les orages de pous­sières endé­miques, mais la poli­tique de la Cathé­drale est de ne jamais en évoquer la cause : le Grand Dépé­ris­se­ment – la vague d’épi­dé­mies fongiques et d’in­va­sions d’in­sectes qui s’est abat­tue sur les forêts du monde entier dix ans plutôt, rava­geant hectare après hectare.

Formule percutante.

Il n’y a rien de tel que la pauvreté pour vous faire comprendre à quel point l’in­té­grité est un luxe

Je pense souvent à ce paradoxe lorsque je vois la jeunesse écologique partir en vacances en avion aux quatre coins de la planète.

Y en a‑t-il seule­ment un parmi vous, pour­suit Knut, pour appré­cier « l’in­di­cible ironie » de voir les membres de l’élite diri­geante est des célé­bri­tés venir jusqu’ici se revi­go­rer spiri­tuel­le­ment avant de pouvoir retour­ner, ragaillar­dis, à des vies qui, direc­te­ment ou indi­rec­te­ment, portent notre planète à ébul­li­tion, condam­nant un peu plus encore les merveilles de la nature auxquelles appar­tiennent les arbres sacrés qu’ils prétendent vénérer ?

Époque où on pense la ressource en bois éternelle.

Le papier lui-même a la couleur des amandes grillées. Il s’en dégage une robus­tesse qui date d’un temps où les arbres, en nombre illi­mité, étaient une ressource inépui­sable. Un temps où l’on épon­geait ce qu’on venait de renver­ser avec un rouleau entier d’es­suie-tout et où l’on impri­mait l’en­tiè­reté de sa thèse (ce fut son cas à elle) sur les seuls rectos d’une grosse pile de papier blanc comme neige.

1934.

Au cours de sa carrière, Harris Green­wood a présidé à l’abat­tage de plus de deux cent cinquante millions d’hec­tares de forêts primaires. certains arbres parmi les plus larges, les plus beaux, que la planète ait jamais portées sont tombés sur son ordre.
Sans les jour­naux et le papier, Green­wood Timber aurait déjà sombré. Harris four­nit tous les pério­diques cana­dien et la moitié de l’édi­tion améri­caine. Il sera bien­tôt obligé de réduire en pâte à papier des arbres qui, jadis, auraient servi de colonne verté­brale à des palais, ce qui pour un homme du métier, revient à faire des saucisses avec un filet de choix. Tout ça pour que les gens puissent faire leurs mots croi­sés idiots et lire des romans de gare.

L’installation des colons en 1908.

Quand le couple arriva au « Pays des Arbres », ils décou­vrirent que les trente arpents densé­ment boisés qu’ils avaient deman­dés au Bureau du cadastre cana­diens étaient déjà occu­pés par une bande d’Iro­quois nomades, chas­sés des terri­toires où ils posaient d’or­di­naires leurs pièges par une entre­prise locale exploi­ta­tion fores­tière. Malgré ses façons chari­tables James Craig acheta un fusil et monta une milice de gens du coin pour chas­ser les Indiens de sa propriété un acte brutal mais néces­saire auquel beau­coup d’entre nous avaient déjà été contraints. Certains ont refusé de partir, montrant tant d’ar­ro­gance qu’il n’y eût eu d’autre choix que de les exécu­ter pour l’exemple et de brûler leurs femmes et leurs enfants.

En 1934 des Américains vendent du bois aux Japonais.

Je ne suis toujours pas convaincu qu’il soit dans notre inté­rêt de conclure ce contrat. le Japon a envahi la Mand­chou­rie et s’est retiré de la Ligue des Nations. Kes gens parlent de cette Hiro­hito comme si c’était le frère aîné de Jésus et on ne pour­rait pas jeter une balle de base­ball dans le port sans toucher un navire de guerre. À mon avis ils n’ont qu’une envie c’est se battre. Et devi­nez avec qui ?

Réflexions sur le Canada

S’il est vrai que les États-Unis se sont construits sur l’es­cla­vage et la violence révo­lu­tion­naire, songe-t-elle en regar­dant les hommes travailler, alors assu­ré­ment son propre pays, le Canada, est né d’une indif­fé­rence cruelle, vorace, envers la nature et les peuples autoch­tones. « Nous sommes ceux qui arrachent à la terre ses ressources les plus irrem­pla­çables et les vendent pour pas cher à quiconque a trois sous en poche, et nous sommes prêts à recom­men­cer le lende­main » telle pour­rait être la vie la devise de Green­wood et peut-être même du pays tout entier.

Édition de l’Olivier

Une lecture que je n’ou­blie­rai pas, un roman facile à lire et très bien construit écrit dans une langue simple et effi­cace. Une jeune femme Bess renoue ses lacets, elle doit pour cela lâcher la main de l’en­fant qui était avec elle. Geste normal et simple, sauf que l’écri­vaine entraîne son lecteur en Alaska en plein bliz­zard. L’en­fant en quelques secondes a disparu. Le roman commence sous forme de mono­logues inté­rieurs, tous les habi­tants de ce coin perdu d’Alaska vont partir à la recherche de Bess et de l’en­fant qui vont mourir de froid si on ne les retrouve pas immé­dia­te­ment. Les quatre person­nages que nous allons entendre ont tous les quatre un poids énorme d’une souf­france de leur passé que cette recherche dans le froid extrême et le bliz­zard va mettre à jour.

Bess tout d’abord qui s’en veut d’avoir lâcher la main de cet enfant, et nous compren­drons que peu à peu son rôle dans cette histoire et pour­quoi elle est arri­vée auprès de Béné­dict et son « fils » dont elle s’occupe.

Béné­dict le père de l’en­fant qui fou de douleur part à leur recherche. C’est un homme des bois adapté à cette région et il sait que ces deux personnes sont en grave danger. Il racon­tera l’his­toire de sa famille et la fuite de son frère Thomas qu’il n’a jamais accep­tée, c’est en le recher­chant que sa route croi­sera celle de l’en­fant qu’il a reconnu comme le sien.

Cole le person­nage néga­tif mais vous décou­vri­rez pour­quoi et son acolytes Clifford.

Free­man le poli­cier Noir vété­ran du Viet­nam qui donne à cette histoire un côté suspens qui est bien fait.

J’ai aimé décou­vrir les quatre person­na­li­tés qui vont peu à peu construire l’his­toire, le bliz­zard la diffi­culté de la vie dans cette partie du monde fait tout le charme de ce livre. Un bémol à mon enthou­siasme, mais très léger les person­nages sont sans doute un peu simples, certains diront un peu faciles. Mais j’ai appré­cié que les hommes si proches de la nature ne soient pas meilleurs que les New – Yorkais, ma fréquen­ta­tion du monde rural m’a prouvé qu’il y a des gens biens partout et des crapules aussi. La diffé­rence c’est que, en ville, on peut parfois les éviter à la campagne beau­coup moins !

Citations

L’angoisse

Rétros­pec­ti­ve­ment, je crois que j’ai senti que quelque chose ne tour­nait pas rond. C’est un peu comme lorsque vous avez la sensa­tion qu’un insecte vous chatouille l’oreille. Vous faites un geste pour vous en débar­ras­ser, mais en réalité c’est une alarme, votre alarme interne, réglée au strict mini­mum. Pas assez forte pour vous faire bondir, mais juste assez pour vous empê­cher de dormir tran­quille­ment. Je dormais juste­ment et je me suis réveillé en sursaut.

L’Alaska en hiver

La poudreuse m’ar­rive à mi-cuisse. Chaque pas est un effort. chaque pas est une brûlure. Pour­tant, j’ai déjà connu ça. il nous est arrivé quelques fois, quand nous étions mômes, de nous retrou­ver coin­cés avec papa, alors que nous étions partis rele­ver des pièges ou chas­ser, à cause d’une chute de neige un peu plus impor­tante que ce qu’il avait prévu, même s’il avait un sixième sens pour prévoir le temps qu’il allait faire. Il arri­vait toujours à nous rame­ner sains et saufs si nous n’étions pas trop loin de la maison pour que maman ne s’in­quiète pas, ou alors il nous trou­vait un abri de fortune.

Le personnage négatif (Cole)

J’ai jamais eu envie de m’en­com­brer d’une bonne femme et, comme il en faut une pour faire des gosses, j’en ai pas eu. Les bonnes femmes, c’est que des ennuis. Elles sont jamais contentes. À croire que le bon Dieu les a créés impar­faites pour nous faire tour­ner en bour­rique. Main­te­nant, en plus elles veulent tout comme les hommes, le travail, les salaires, les mêmes droits, comme si elles voyaient pas la diffé­rence. pour­tant, ça saute aux yeux qu’elles sont pas faites comme nous. Elles sont faibles et géniales, elles savent pas ce que c’est la vraie cama­ra­de­rie des hommes entre eux.

Retour de la guerre d’Irak

La guerre nous avait pris notre fils et elle nous avait resti­tué que le néga­tif de la photo, juste une ombre blanche sur un fond déses­pé­ré­ment sombre.

Édition

Édition de minuit

Quel talent cet écri­vain et quel pensum de lire un tel roman avec si peu de moyens de suppor­ter la violence. Vers les trois quart du roman je me suis rendu compte que j’en voulais à l’écri­vain de décrire avec autant de minu­tie des faits qui me dégoûtent au plus haut point. Je pense que dans le genre glauque et violent, je préfère les récits rapides qui me permettent de ne pas passer quinze jours avec la peur d’ou­vrir encore le roman et savoir que l’on s’en­fon­cera encore un peu plus dans l’ignominie.

Je ne peux pas avoir un avis objec­tif sur ce livre, je suis certaine que Laurent Mauvi­gnier écrit de façon remar­quable mais pour­quoi a‑t-il pris ce plai­sir à détruire tous les person­nages dont il avait patiem­ment construit la vie pendant la moitié du roman. Il pren­dra encore autant de temps pour les détruire à petit feu pendant l’autre moitié. Le roman se centre sur une nuit qui au lieu d’être l’an­ni­ver­saire d’une jeune femme, Marion , maman d’Ida, épouse d’un paysan Patrice et voisine de Chris­tine artiste peintre, sera une nuit de massacre orga­nisé par ceux qui avaient telle­ment abîmé sa vie d’ado­les­cente : trois frères violents et prêts à tout pour détruire le début d’un bonheur si fragile.

Six cent trente quatre pages pour essayer de comprendre pour­quoi quand la vie a mal commencé il est vrai­ment impos­sible d’avoir droit au bonheur et pour­tant ça a failli réus­sir. Mais la fata­lité , le destin, la malchance, la poisse ce sont vrai­ment des tenta­cules d’une pieuvre dont on ne peut se débar­ras­ser qu’en visant la tête, encore faut-il pouvoir l’atteindre !

Un roman qui tient pour son écri­ture si parti­cu­lière qui m’a enchan­tée pendant les trois cents premières pages, et qui n’a pas suffit à me faire suppor­ter la descrip­tion du drame final.

Citations

Village déserté

Voilà aucun ne reste­rait, il n’y avait de toute façon rien à foutre à la Bassée, c’est vrai, mais entre d’avoir rien à y foutre et n’en avoir rien à foutre il y avait une nuance que personne ne semblait voir, car personne ne voulait la voir. 

Les lettres anonymes

(Et longueur des phrases j’ai coupé au 23 .)

Les lettres anonymes, ils ont beau ironi­ser, oui, ou jouer la conni­vence en se disant que c’est malheu­reu­se­ment peut-être une spécia­lité fran­çaise, il faudrait voir, toutes les histoires pendant la seconde guerre mondiale, une spécia­lité campa­gnarde au même titre que les rillettes et le foie gras dans certaines régions, une détes­table tradi­tion, assez pitoyable et heureu­se­ment souvent sans consé­quence, mais qu’on ne peut pour autant pas prendre à la légère, explique le gendarme comme il l’avait expli­qué la dernière fois, avec fata­lisme et un peu de lassi­tude ou de conster­na­tion, car, répé­tait-il, derrière les lettres anonymes il y a presque toujours des aigris et des jaloux, des envieux, qui n’ont rien d’autre à faire que de ressas­ser leur bile et croit s’en déchar­ger en insul­tant un ennemi plus ou moins fictif, en l’in­vec­ti­vant, en le mena­çant, en crachant sur lui une haine recuite par l’in­ter­mé­diaire d’une feuille de papier ;

Façon de distiller le suspens procédé un peu répétitif .

Pour l’ins­tant, elle ignore les bruits, n’en n’est pas encore à les surprendre un peu partout autour d’elle, comme elle va le faire dans quelques minutes.
Pour l’ins­tant, elle ne prête aucune atten­tion à ces frois­se­ments, ces souffles ou ces pas qu’elle commen­cera à perce­voir seule­ment quand elle aura fini d’ins­tal­ler sur sa table de cuisine les ingré­dients et les usten­siles dont elle va avoir besoin.
Pour l’ins­tant, donc, elle ne fait pas atten­tion aux bruits de l’ex­té­rieur, ni au fait que son chien n’est toujours pas revenu auprès d’elle. 

Usine fermée.

Car oui, il arrive qu’on soit soulagé de la ferme­ture d’une usine, comme celle-ci où on a fabri­qué pendant plus de quarante ans des plaques ondu­lées en fibro-ciment pour les bâti­ments agri­coles et des raccords de tuyau­te­rie, mais surtout des cancers et, pour ceux qui n’en sont pas morts, des dépres­sions liées à la peur de l’amiante, de vivre avec cette salo­pe­rie en soi.

Un petit livre trouvé chez Nouketteet que j’ai lu, moi aussi, en une soirée, ce petit Adrien qui a le mot « rien » dans son nom est boule­ver­sant. Il voudrait être aimé , il voudrait avoir un papa, ou au moins savoir qui est son papa. La vie n’est pour lui qu’une succes­sion de choses qui vont mal, comme ses reins qui sont fichus et qui le mettent en grand danger de mort, comme sa maman qui a un grave acci­dent, comme sa tante – la sorcière- qu’il déteste et qui ne sait pas aimer les enfants. Est-ce qu’un jour la vie lui sera un peu plus douce ? On l’es­père mais c’est vrai­ment mal parti, en atten­dant, l’au­teure a su nous embar­quer dans les méandres des pensées des enfants pour qui rien n’est simple. De l’ex­té­rieur on peut penser qu’ils s’y prennent très mal ! mais si on savait ! C’est si compli­qué pour un enfant de cher­cher à se faire aimer d’adultes qui n’ont pas résolu leurs conflits. Le regard du petit garçon choisi pour la couver­ture du livre poche dit bien toute la détresse de ce petit Adrien.

Citations

le début

Aussi loin que je m’en souvienne, je l’at­ten­dais assis, le menton sur les genoux, les bras autour des jambes et le dos appuyé contre la porte du placard.

Sa maladie

Je lui ai alors expli­qué que j’étais malheu­reux au sixième étage de cet immeuble où nous vivions, que je détes­tais le sous-sol, que je m’en­nuyais avec elle pendant les weekends et sans elle pendant la semaine. Elle n’avait qu’à arrê­ter de travailler s’oc­cu­per de moi, au lieu de m’aban­don­ner à ma sorcière de tante. Bien sûr, il y avait la mala­die, cette fichue mala­die des reins fichus qui me faisait manquer l’école,

Édition Seuil arte édition

Merci à Keisha de m’avoir fait décou­vrir ce livre que j’ai beau­coup, beau­coup aimé.

Ce livre est passion­nant à plus d’un titre. Ce qui a guidé le projet de cette auteure est certai­ne­ment le besoin de retrou­ver les traces des enfants juifs dispa­rus qui habi­taient pendant la guerre au 209 rue Saint-Maur. C’est la partie essen­tielle de ses recherches, mais cela l’a entraî­née à en savoir plus sur cet immeuble qui avant la « gentri­fi­ca­tion » des quar­tiers popu­laires de Paris était habité par des ouvriers et des gens à peine sortis de la pauvreté. C’est le second inté­rêt de cet essai : un peu à la Perec et « la vie mode d’emploi », elle va retrou­ver les habi­tants qui se sont succé­dés dans un même immeuble et les rendre vivants. Le passage sur la commune est passion­nant, bien sûr dans les année 30, cet immeuble abri­tera les plus pauvres donc des juifs qui fuient les persé­cu­tions nazies. L’au­teure a recher­ché les descen­dants de ces familles détruites et les a retrou­vés. C’est donc aussi un livre sur la mémoire, celle de ces enfants de plus de 80 ans qui avaient surtout voulu oublier. Oublier « pour ne plus être en colère » comme le dit un des enfants. Oublier pour construire une vie sans ces images si lourdes à porter. La mémoire de l’au­teure, descen­dante de la shoah, l’aide à très bien comprendre les blocages qui empêchent les survi­vants ou leur descen­dants de parler . Comme le dit le sous-titre, elle cherche à faire l’au­to­bio­gra­phie de cet immeuble, et c’est ainsi qu’elle arri­vera à faire parler ceux qui y ont vécu et à nous rendre vivant leur exis­tence à deux trois ou quatre dans une seule pièce. Avec l’eau et les WC à tous les étages. En dessi­nant leur inté­rieur, des noms et des souve­nirs reviennent. Et après ? après la guerre, les loge­ments ne sont pas restés vides, c’est une autre popu­la­tion qui est arri­vée, ouvrière et souvent commu­niste, étran­gère parfois , algé­rienne et portu­gaise ces gens se sentaient soudés par le même statut social. Et puis, dans les années 80, l’im­meuble a été racheté par des gens plus riches qui ont réunis les petits appar­te­ment pour en faire des loge­ments agréables à vivre.

Ma seule diffi­culté a été de ne pas mélan­ger tous les noms des personnes dont elle suit les histoires. Un beau travail, passion­nant et qui en apprend beau­coup sur un Paris des gens simples qui, s’ils ne font pas l’his­toire, la subisse sans pouvoir, hélas, se défendre .

J’ai trouvé sur Youtube le docu­men­taire de Ruth Zylber­man qu’elle a réalisé avant d’écrire cet essai dont le sujet est plus large que les « enfants du 209 car il s’in­té­resse à l’im­meuble de sa construc­tion à nos jours.

Citations

J’adore la phrase sur la baignoire

Car depuis la commune, il n’y a pas eu à Paris cette expé­rience radi­cal de la ruine. Comme se souve­nait le polo­nais Czes­law Milosz décri­vant Varso­vie après 1945 : » L’homme s’ar­rête devant une maison coupée en deux par une bombe. L’in­ti­mité des logis humain est là, béante, les odeurs de famille s’éva­porent avec la chaleur de ces cellules d’abeilles, tran­chées et ouvertes à la vue du public la maison elle-même n’est plus un rocher ; c’est du plâtre, du ciment, des briques et des poutres ; et, au troi­sième étage, soli­taire , acces­sible aux anges seuls, une baignoire blanche est suspen­due, d’où la pluie va laver tous les souve­nirs de ceux qui s’y sont lavés. » Non, à Paris, pour l’es­sen­tiel, les pierres demeurent, la façade, comme une peau régu­liè­re­ment rava­lée, protège la course heur­tée, la chute parfois, des vies qui se dérobent.

L’ambiance de l’immeuble avant la guerre

À écou­ter Odette, c’est tout un monde, où se mélan­geait le fran­çais et le yiddish, qui ressus­cite. Ma mère comme souvent les femmes, ne parlait que très mal le fran­çais parce qu’elle restait à la maison. Mon père par contre se débrouillait pas mal, il était plus en contact avec les Fran­çais, au travail par exemple. Ma mère parlait une sorte de « franish » qui nous faisait beau­coup rire. Par exemple, quand on descen­dait en courant les esca­liers avec mes frères, ce que nous faisions très souvent, elle criait » Tombe nicht in escaliers ».

Souvenir d’un enfant du 209 déporté

Pour Albert, parler c’est dénon­cer un système qui l’a condamné à mort. Au camp de Buchen­wald, Albert a été sauvé par les commu­nistes. Il l’est long­temps resté après la guerre. Sa tragé­die person­nelle, ils veut la trans­mettre dans sa dimen­sion collec­tive, poli­tique, univer­selle. « Plus jamais ça » n’est pas pour lui un mantra vide de signi­fi­ca­tion, c’est une raison de vivre et c’est bien pour ça qu’il a accepté de me rece­voir malgré la fatigue et la maladie.

J’aime beaucoup les plongées dans l’histoire du Paris populaire.

Comment a‑t-on réagi rue Saint-Maur, quelques mois plus tard, en appre­nant que dans la nuit du 17 au 18 mars, le chef de gouver­ne­ment, Adolphe Thiers, a envoyé des troupes à Mont­martre pour en faire reti­rer les canons de la garde natio­nale, ces mêmes canons que les Pari­siens avaient eux-mêmes payés par sous­crip­tion ? Il a dû en être rue Saint-Maur comme dans tous l’est de Paris : le tocsin sonne, la garde natio­nale fédé­rée accourt au secours des Mont­mar­trois, la troupe frater­nise avec le peuple. C’est le début de l’insurrection.

La façon dont l’auteure rend vivant les acteurs du passé

J’at­trape les éclats surgis de ces quelques lignes : le portrait du tout jeune Ernest Badin , apprenti de l’ate­lier du 209 désor­mais fermé, sans argent, aux abois, attiré par la solde, si minime soit-elle, par l’uni­forme et aussi par l’aven­ture que devait repré­sen­ter ces barri­cades à portée de main, épaulé par son compa­gnon de travail, Payer, plus âgé de quelques années ; la bles­sure de Payer, sa course d’une barri­cade à l’autre, autour de Saint-Maur, et cette phrase où résonne la certi­tude de la défaite : » je préfé­rais être tué dans la rue que d’être tué chez moi ».

Le travail de l’historienne

Une fois de plus, je suis naïve­ment fasci­née par cet instant où, sous l’ef­fet de la recherche ou du hasard, un nom commence à prendre vie, à se méta­mor­pho­ser en une impres­sion­nante rami­fi­ca­tion d’autres noms, de trajec­toire, de détails qui sont autant de bornes me guidant vers l’en­vers du présent.

Être juif en 1941

Sait- elle que dès mai 1941 , presque tous les hommes étran­gers juifs de l’im­meuble ont reçu un billet vert les « invi­tant » à se présen­ter pour examen de leur situa­tion ? A‑t-elle alors entendu les hési­ta­tions, les raison­ne­ments, les hypo­thèses sans doute déployées par les loca­taires convo­qués qui ne savent pas s’il faut ou non « se présen­ter » ? Elle ne se souvient pas qu’A­bel, son père, ait reçu cette convo­ca­tion. Ce fut pour­tant le cas et il a visi­ble­ment fait le choix de ne pas se rendre au commis­sa­riat. Le père d’Al­bert Baum, son oncle Isaak Goura, n’y sont pas allés non plus. Imagi­naient-ils ce que risquaient ceux qui s’y sont présen­tés le 14 mai 1941 à 7h du matin

Derrière moi

« J’ai laissé tout ça loin derrière moi. Je m’ef­force de ne pas me souve­nir car si j’ou­blie je suis heureux. Si je me souviens, la colère monte en moi. Quand vous êtes en colère, vous êtes le seul à souf­frir, donc je suis heureux quand je ne suis pas en colère, quand je ne me souviens pas. »

Édition livre de poche. Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Florence Moreau

Fil conducteur du roman 

Je voulais faire quelque chose de bien. Alors j’ai pensé, bon, que font les infir­mières ? Elles aident les gens, ceux qui souffrent. Pour­quoi ils souffrent ? Parce qu’ils ne savent pas ce qui va leur arri­ver. Et si je les soula­geais ? S’ils ont des réponses, ils seront libres, c’est ce que je me suis dit. S’ils connaissent la date de leur mort, ils pour­ront vivre.

J’avais dit à Gamba­dou, le 12 octobre 2019, que ce livre m’at­ti­rait . Il m’a fallu du temps mais fina­le­ment j’ai satis­fait l’en­vie qu’elle m’avait donnée de lire ce roman que j’ai beau­coup aimé. Il fait partie d’un genre assez répandu : « les grandes saga améri­caines ». J’en ai lu beau­coup, parfois avec inté­rêt parfois en m’en­nuyant un peu. Ce n’est pas le cas ici, car l’au­teur a su trou­ver un ressort qui a tenu mon inté­rêt en haleine pendant les quelques 500 pages du roman. L’idée de départ est simple quatre enfants vont, un jour d’été, consul­ter une voyante qui peut prédire le jour de leur mort. Et voilà, le roman est lancé et mon esprit capté par cette lanci­nante ques­tion : qu’est ce que je chan­ge­rai à ma vie si je connais­sais la date de ma mort ? Ce roman nous permet de revivre aussi les dates marquantes aux USA. Les années du début du SIDA sont parti­cu­liè­re­ment bien décrites, puisque le plus jeune d’entre les enfants Gold assu­mera son homo­sexua­lité et ira vivre à San Fran­cisco pour y mourir, comme tant d’autres, du SIDA . Le fait trou­blant c’est qu’il est mort exac­te­ment à la date prédite par la voyante le le 21 novembre 1982. Sa sœur Klara est dans la culpa­bi­lité car c’est elle qui l’a poussé à fuir sa famille pour vivre sa vie telle qu’il la souhai­tait au fond de lui. Elle a même utilisé cet argu­ment terrible pour elle main­te­nant , « puisque tu penses mourir jeune, pour­quoi ne vis tu pas au grand jour ta sexua­lité » . Si elle l’avait laissé vivre auprès de sa mère aurait-il fran­chi le pas et serait-il en vie ? Elle même a une vie étrange atti­rée par le monde du spec­tacle et de la magie elle vit avec Raj une ascen­sion dans ce monde qui ne l’équi­libre guère, malgré la nais­sance de son adorable bébé Ruby. Le frère le plus équi­li­bré semblait, au départ, être Daniel qui devient méde­cin mili­taire et grâce à qui nous décou­vrons la guerre en Afgha­nis­tan et ses ravages chez les jeunes recrues qu’il doit sélec­tion­ner comme étant aptes au combat. Enfin la dernière c’est Vayra, c’est avec elle que nous termi­nons ce roman. Et nous décou­vrons l’uni­vers des labo­ra­toires et des expé­ri­men­ta­tions animales. C’est une femme malheu­reuse qui a été confron­tée à la mort de son père, ses deux frères et sa sœur et qui pour combattre cette malé­dic­tion s’est plon­gée dans la recherche sur le vieillis­se­ment. Pour se proté­ger, elle s’est construit une cara­pace faite d’in­ter­dits et surtout de T.O.C qui, s’ils ne la font pas mourir à son tour, l’empêche de vivre. Les quatre enfants méri­te­raient chacun un roman, mais les avoir réunis donnent un survol inté­res­sant sur ce pays qui me fascine toujours autant. Si j’ai mis cinq coquillages, c’est surtout pour les pages consa­crées au début du SIDA. J’avais un peu oublié à quel point les réac­tions contre les malades du Sida homo­sexuels avaient été violentes, certains sont même aller jusqu’à assas­si­ner ceux qui essayait de lutter contre cette épidé­mie : Harvey Milk a été abattu avec le maire de San Fran­cisco, George Moscone, le 27 novembre 1978 . Et … leur meur­trier, Dan White, a été condamné à sept ans et huit mois de prison, pour homi­cide involontaire.…

J’ai pensé en lisant ce livre que les auteurs fran­çais avait là, la matière pour quatre ou cinq romans d’une centaine de pages. Autre pays, autres habi­tudes littéraires.

Citations

Humour

Simon retient alors sa respi­ra­tion : Madame Blumen­stein avait alors une haleine fétide comme si elle exha­lait, à quatre-vingt-dix ans, l’air qu’elle avait inhalé bébé.

La violence contre un homosexuel noir aux USA dans les année 70

Ils l’ont frappé au visage, lui ont fracassé le dos avec une batte. Puis ils l’ont traîné dans un champ et l’ont atta­ché à la clôture. Ils ont dit qu’il respi­rait encore quand ils sont partis, mais quel genre d’en­cu­lés pour­rait croire un truc pareil ?
Simon secoue la tête. Il en a la nausée.
- Le juge, voilà qui, pour­suit Robert.

Croire

Tu ne crois pas en Dieu non plus, maman, répond t‑il, mais tu as décidé que si.

La puissance des mots

Elle était agnos­tique depuis son docto­rat, mais s’il y avait un aspect du judaïsme avec lequel elle était en accord, c’était bien cela, la puis­sance des mots. Ils s’im­mis­çaient sous les portes, par les trous de serrures. Ils s’ac­cro­chaient à l’in­té­rieur des indi­vi­dus et rampaient à travers les générations.

Bonne description du journalisme

Ce ton taquin est anxio­gène pour Vayra. Mais c’est ainsi que procèdent les jour­na­listes, il crée une fausse impres­sion d’in­ti­mité, entre dans vos bonnes grâces jusqu’à ce que vous vous sentiez assez à l’aise pour leur confier des infor­ma­tions que vous auriez sinon le bon sens de taire.

La guerre

Selon lui, dit-elle, il était impos­sible de survivre sans déshu­ma­ni­ser l’en­nemi, sans créer tout d’abord cet ennemi. La compas­sion était l’apa­nage des civils pas des mili­taires. L’ac­tion requiert qu’on donne la prio­rité à une chose par rapport à une autre.

Vivre vieux

Il est impos­sible de commu­ni­quer le plai­sir de la routine à une personne qui n’en tire aucun conten­te­ment, aussi Varyra n’es­saie-t-elle même pas. Un plai­sir qui ne provient pas du sexe ni de l’amour, mais de la certi­tude. Si elle était plus reli­gieuse, et chré­tienne, elle aurait pu deve­nir bonne : quel confort de savoir la prière ou la tâche que l’on effec­tuera pendant quarante ans à 14h, le mardi.
-J’amé­liore leur santé déclare-t-elle. Grâce à moi, ils vivent plus longtemps.
- Mais pas mieux.
Luc se plante devant elle, et elle se radosse au canapé.
- Les singes n’ont pas envie d’être en cage ni de manger des croquettes. Ils veulent de la lumière, des jeux, de la chaleur, de la consis­tance et du danger. C’est quoi ces conne­ries de préfé­rer la survie à la vie, à suppo­ser qu’on puisse contrô­ler l’une ou l’autre ? Pas éton­nant que tu n’éprouves rien quand tu les vois en cage. Tu ne ressens rien pour toi-même.

Éditions Points . Traduit de l’hé­breu par Laurence Sendrowicz

Merci à celle grâce à qui ce livre est arrivé jusqu’à moi. Il me revient donc, de vous donner envie de lire au plus vite ce roman qui ne connaît peut-être pas le succès qu’il mérite. Je vous invite à partir avec Tadek Zagourski à la rencontre de son père Stefan Zagourski. Ils ne se sont pas vus depuis plus de vingt ans, Tadek vit en Israël et Stefan crou­pit dans une maison de retraite à Varso­vie. La femme de Tadek ne supporte plus son mari qui tente d’être écri­vain et qui surtout traîne un mal-être qui le réveille toutes les nuits par des cauche­mars horribles. Elle le quitte en emme­nant avec elle leur fils. Seul et encore plus malheu­reux, Tadek se tourne vers son passé et se souvient de son père qu’il a quitté lors­qu’il avait six ans. Sa mère, son frère, ses sœurs tous les gens qui ont connu son père lui décon­seille de faire ce voyage pour retrou­ver l’homme qui les a marty­ri­sés pendant leur enfance. Pour les sauver de cette terrible influence, sa mère a fui en Israël car elle était juive et a pu empê­cher son père de les rejoindre car lui ne l’était pas . Ce retour vers cet homme violent qui est devenu un petit vieux très dimi­nué complè­te­ment imbibé de Vodka nous vaut une descrip­tion impi­toyable de la Pologne de 1988, encore sous le joug sovié­tique, et une plon­gée dans la guerre 3945 avec l’évo­ca­tion du sort réser­vés aux juifs polo­nais et des violences entre les diffé­rentes factions des parti­sans. Son père est un héros de cette guerre, il a subi pendant six mois les tortures de la gestapo à Lublin sans trahir aucun de ses amis, puis sera interné au camp de Majda­nek dont il s’éva­dera, ensuite il sera utilisé comme liqui­da­teurs des colla­bo­ra­teurs polo­nais. Pour tuer un homme ou une femme de sang froid il lui faudra boire au moins une bouteille de vodka par jour. Après la guerre, il restera quel­qu’un de violent et fera peur à tout le voisi­nage, il s’en pren­dra hélas à sa femme et à ses enfants toujours quand il était sous l’emprise de cette sata­née vodka, enfin plus que d’ha­bi­tude. Tadek va recher­cher quels liens unis­saient ce père à ses enfants pour retrou­ver le sens de sa propre pater­nité. Cet aspect du roman est boule­ver­sant : comment un enfant quelles que soient les violences qu’il a vécues recherche toujours le lien qui l’unis­sait à un père même imbibé d’al­cool dès le matin – car c’est ce que Stefan boit au petit déjeu­ner à la place du café. Dans cette rela­tion amour/​haine, Tadek doit petit à petit faire son chemin et obli­ger son père à dévoi­ler tous les côtés les plus noirs de son passé aussi bien sur le plan de la violence que sur le plan sentimental.

C’est un sacré voyage que je vous propose mais je suis certaine que vous ne pour­rez pas lais­ser ces deux person­nages avant d’avoir refer­mer le livre et que vous décou­vri­rez encore tant de choses que je ne vous ai pas dites. Vous irez de beuve­rie en beuve­rie, mais, comment voulez vous arrê­ter de boire dans pays si catho­lique où, à chaque fois que l’on boit, on vous dit : « soyez béni : Na zdro­wie » ! ! ?

Encore une remarque, l’au­teur nous promène dans le temps et dans l’es­pace en Israël, aujourd’­hui en Pologne en 1988 , 1970 et 1940, mais cela ne rend pas la lecture diffi­cile, on passe sans diffi­culté d’un moment ou d’un lieu à l’autre car on suit la recons­truc­tion de Tadek et on espère qu’il arri­vera un jour à dormir sans être réveillé par ces horribles cauche­mars dont son père portent une grande part de responsabilité.

Citations

Genre de dialogues que j’adore : nous sommes en Israël la femme de Tadek va le quitter

Elle a dit. J’en ai marre de cette vie de chien, je me crève le cul pour le gosse et pour toi, alors que toi, tu n’es ni un mari, ni un père. Tu nous enfermes dans ton rêve bancal et tu t’api­toies sur ton sort à longueur de journée.
- Tout de même, je fais la vais­selle, ai-je bredouillé pour ma défense. Et je m’oc­cupe du jardin.
- C’est quand, la dernière fois que tu t’es occupé du jardin ? On dirait un dépotoir.
- Ce n’est pas la saison. J’at­tends le printemps.
- Et l’évier aussi, il attend le printemps ?
- Non, la nuit. Je fais la vais­selle la nuit.
- D’ac­cord. Fais la vais­selle la nuit, attends prin­temps. Sauf qu’à partir d’au­jourd’­hui, tu feras ça tout seul. Je refuse de porter à bout de bras un para­site qui glande et se laisse aller. Qui ne fait que rester assis à fumer, à boire et à accu­ser la terre entière de son impuissance.

La Pologne après la guerre

C’est là-bas qu’on les a regrou­pés. Tous les Juifs de la région. On les a obli­gés à creu­ser un grand trou, et ensuite on leur a tiré dessus et on les a enter­rés dedans. Mais pendant trois jours, la terre a conti­nué à bouger. Tu comprends ? Et elle conti­nue à bouger encore aujourd’­hui. Je l’ai vu de mes propres yeux. Si tu t’ap­proches trop, ils peuvent t’at­tra­per par la jambe et t’en­traî­ner au fond.

Sa mère au volant en Israël

Ma mère est une conduc­trice épou­van­table. Elle roule trop vite et ralen­tit subi­te­ment sans raison. Elle est capable de chan­ger de voie sans mettre son cligno­tant ni regar­der dans le rétro, puis de vouloir retour­ner dans sa file initiale, mais en hési­tant telle­ment qu’elle embrouille les conduc­teurs autour d’elle. Ou alors elle peut tout à coup dévier et rouler sur la bande d’ar­rêt d’ur­gence comme si c’était une voie normale.

Scène bien décrite d’une enfance marquée par la violence d un père

Ma mère est debout à la fenêtre de la cuisine et fume une ciga­rette. La vais­selle sale du dîner s’en­tasse dans l’évier. Ola est plon­gée dans un roman. Anka fait ses devoirs. Robert et moi jouons au rami. Silence. Chacun vaque à ses occu­pa­tions. Soudain, dans la cage d’es­ca­lier, le bruit d’une porte qui claque, puis des pas qui montent lente­ment. Mon frère se crispe. Maman lance un regard inquiet vers le seuil. Anka et Ola se figent et tendent l’oreille. Moi aussi j’écoute, ces pas s’ap­prochent et se précisent, au bout de quelques instants on comprend avec soula­ge­ment que ce n’est pas papa. On peut donc retour­ner à nos acti­vi­tés, sauf qu’on sait très bien que plus il rentrera tard, plus il sera saoule. Ne nous reste qu’à espé­rer qu’il le soit au point de s’écrou­ler en chemin ou chez un de ses amis de beuverie.

L’alcool tient une part importante du roman

Tante Nella avait un lourd passé d’al­coo­lique, tout comme son mari, un conduc­teur de train qui la frap­pait dès qu’il avait un coup dans le nez. À chaque fois, elle s’en­fuyait et venait se réfu­gier dans notre appar­te­ment. Elle savait que c’était le seul endroit où il n’ose­rait pas la pour­suivre. Au bout de quelques heures, quand il était enfin calmé, il débar­quait chez nous, s’age­nouillait à ses pieds et la suppliait de revenir.

En Pologne après la guerre

C’est un garçon rondouillard, blond, avec une raie sur le côté et de bonnes joues bien rouges. Il ne sort jamais seul, il est toujours accom­pa­gné par quel­qu’un de sa famille, parce que dans notre quar­tier, un tel enfant se prome­nant seul, ça ressem­ble­rait à une sardine bles­sée dans une mer infes­tée de barra­cu­das voraces.

L’âge

L’âge, ça ne compte jamais, pour rien. Pour la baise non plus. Et encore moins pour la castagne. Ce n’est qu’une ques­tion de capa­cité, et tant qu’on y arrive – on le fait.

Humour polonais pendant le communisme

Qu’est-ce que tu veux ? Ici, tout le monde fait semblant de travailler, alors le gouver­ne­ment fait semblant de payer, comme ça, ça s’équilibre.

La recherche de la reconnaissance paternelle

Bien plus tard, j’ai constaté que, toute notre vie, nous cher­chons à obte­nir une sorte de recon­nais­sance de notre père mais que, pour ce que j’en ai compris – et je ne comprends sans doute pas grand-chose‑, nous n’y arri­vons quasi­ment jamais. Et peu importe que le père soit un fils de pute et un minable, on s’obs­tine, comme quand on était petit.

Tadek : être un homme et un père

Tel était mon rôle : être dans sa chambre en cas de besoin, m’as­seoir à côté de lui sur une chaise ou m’al­lon­ger sur le tapis et m’en­dor­mir, peu importe, le prin­ci­pal c’était que je sois dans les envi­rons, papa gardien, prêt à défendre le château fort qui les abri­tait, lui et sa mère. C’était leur droit et mon devoir, sauf que mes capa­ci­tés s’étaient telle­ment amenui­sées au fil du temps que j’ai fini par cesser d’es­sayer. Bien sûr, j’étais l’homme, et je le serai toujours, celui qui ouvre les bocaux quand personne n’y arrive, qui sait débou­cher le lavabo, qu’on réveille à deux heures du matin pour aller voir ce que sont ces bruits en prove­nance de la salle de bain, de la porte d’en­trée ou du jardin. Mais ce n’était pas ce que je voulais. Oui, moi, j’avais espéré être autre chose.

Édition Acte Sud, traduit de l’al­le­mand par Rose Labourie 

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Un roman inté­res­sant lu qui se lit très vite. Un homme part faire une course à vélo et en soli­taire dans un endroit très escarpé sur l’île de Lanza­rote, appar­te­nant à l’ar­chi­pel des Canaries.

Il est épuisé mais ressent une urgence à accom­plir cet exploit. Très vite nous appre­nons qu’il est sujet à des crises de panique incon­trô­lables qui lui rendent la vie très doulou­reuse alors qu’il a, comme on dit, « tout pour être heureux ». Une femme qu’il aime, deux enfants, un travail et un choix de vie de couple qui corres­pond à ses enga­ge­ments. Les deux parents se sont mis à mi-temps pour élever les petits sans que cela nuise à la vie profes­sion­nelle de l’autre. Seule­ment, sans le préve­nir « la chose » le saisit et il doit alors lutter de toutes ses forces pour reve­nir à la réalité. Evidem­ment comme moi, et tous les lecteurs je suppose vous avez compris que la solu­tion se trouve en haut de la montagne. Je sais que beau­coup d’entre vous détes­tez que l’on vous divul­gâche le suspens alors je n’en dirai pas plus.
J’ai bien aimé dans ce roman l’ana­lyse des couples d’au­jourd’­hui. En réac­tion avec l’édu­ca­tion de leurs parent sil essaient d’être impli­qués à part égale dans l’édu­ca­tion et les tâches ména­gères. Et pour­tant rien n’est simple , et cela n’évite pas certaines tensions. J’ai beau­coup aimé aussi que le drame prin­ci­pal soit raconté du point de vue d’un enfant de quatre ans, cela donne beau­coup de force au récit.
Alors pour quoi est ce que je manque d’en­thou­siasme à propos de ce roman , j’ai beau­coup aimé sans en faire un coup de cœur parce que l’his­toire ne m’a pas passion­née ; malgré le talent certain de l’écrivaine.

Citations

Nouvelle organisation des couples d’aujourd’hui

Theresa et lui travaillent à mi-temps. Ils se répar­tissent les enfants et le travail. C’est impor­tant pour eux. Ils ont pris sur eux pour impo­ser leur modèle à leur employeur, et le cabi­net d’ex­pert-comp­table de Theresa s’est même montré plus coopé­ra­tif que la maison d’édi­tion de livres pratiques orien­tée à gauche où travaille Henning. L’édi­teur a été jusqu’à le mena­cer à mots couverts de licen­cie­ment, il a fallu que Henning lui promette d’emporter du travail à la maison pour que son employeur mette de l’eau dans son vin. Teresa appelle ça « travailler à plein-temps, être payé à mi-temps ». Au moins comme ça, Henning peut faire sa part au quoti­dien. « Orga­ni­sa­tion » est le mot magique. Souvent, il travaille sur ses manus­crits tôt le matin ou tard le soir, ce qui ne l’empêche pas d’avoir le senti­ment désa­gréable de ne plus s’oc­cu­per des livres aussi bien qu’a­vant. Par chance, aucun de ses auteurs ne s’est plaint jusque-là.
Le prin­ci­pal, c’est de ne pas faire comme leurs parents. La mère de Henning était céli­ba­taire et se tuait à la tâche. Et la mère de Theresa s’oc­cu­pait des enfants seule pendant que son mari était au travail. Pour Henning et Theresa, c’était clair dès le départ, il voulait autre chose. Une solu­tion moderne. Du 50/​50 plutôt que du 247.

Traumatisme

Main­te­nant, il sait. Il souffre d’un trau­ma­tisme, et d’un grave, n’im­porte quel psycho­logue le confir­mera. Pendant trente ans, il a vécu sur un réser­voir souter­rain, sur une grotte, en faisant tout pour ne pas voir le trou qui mena­çait de l’engloutir.