Éditions Points . Traduit de l’hé­breu par Laurence Sendro­wicz

Merci à celle grâce à qui ce livre est arrivé jusqu’à moi. Il me revient donc, de vous donner envie de lire au plus vite ce roman qui ne connaît peut-être pas le succès qu’il mérite. Je vous invite à partir avec Tadek Zagourski à la rencontre de son père Stefan Zagourski. Ils ne se sont pas vus depuis plus de vingt ans, Tadek vit en Israël et Stefan crou­pit dans une maison de retraite à Varso­vie. La femme de Tadek ne supporte plus son mari qui tente d’être écri­vain et qui surtout traîne un mal-être qui le réveille toutes les nuits par des cauche­mars horribles. Elle le quitte en emme­nant avec elle leur fils. Seul et encore plus malheu­reux, Tadek se tourne vers son passé et se souvient de son père qu’il a quitté lors­qu’il avait six ans. Sa mère, son frère, ses sœurs tous les gens qui ont connu son père lui décon­seille de faire ce voyage pour retrou­ver l’homme qui les a marty­ri­sés pendant leur enfance. Pour les sauver de cette terrible influence, sa mère a fui en Israël car elle était juive et a pu empê­cher son père de les rejoindre car lui ne l’était pas . Ce retour vers cet homme violent qui est devenu un petit vieux très dimi­nué complè­te­ment imbibé de Vodka nous vaut une descrip­tion impi­toyable de la Pologne de 1988, encore sous le joug sovié­tique, et une plon­gée dans la guerre 3945 avec l’évo­ca­tion du sort réser­vés aux juifs polo­nais et des violences entre les diffé­rentes factions des parti­sans. Son père est un héros de cette guerre, il a subi pendant six mois les tortures de la gestapo à Lublin sans trahir aucun de ses amis, puis sera interné au camp de Majda­nek dont il s’éva­dera, ensuite il sera utilisé comme liqui­da­teurs des colla­bo­ra­teurs polo­nais. Pour tuer un homme ou une femme de sang froid il lui faudra boire au moins une bouteille de vodka par jour. Après la guerre, il restera quel­qu’un de violent et fera peur à tout le voisi­nage, il s’en pren­dra hélas à sa femme et à ses enfants toujours quand il était sous l’emprise de cette sata­née vodka, enfin plus que d’ha­bi­tude. Tadek va recher­cher quels liens unis­saient ce père à ses enfants pour retrou­ver le sens de sa propre pater­nité. Cet aspect du roman est boule­ver­sant : comment un enfant quelles que soient les violences qu’il a vécues recherche toujours le lien qui l’unis­sait à un père même imbibé d’al­cool dès le matin – car c’est ce que Stefan boit au petit déjeu­ner à la place du café. Dans cette rela­tion amour/​haine, Tadek doit petit à petit faire son chemin et obli­ger son père à dévoi­ler tous les côtés les plus noirs de son passé aussi bien sur le plan de la violence que sur le plan senti­men­tal.

C’est un sacré voyage que je vous propose mais je suis certaine que vous ne pour­rez pas lais­ser ces deux person­nages avant d’avoir refer­mer le livre et que vous décou­vri­rez encore tant de choses que je ne vous ai pas dites. Vous irez de beuve­rie en beuve­rie, mais, comment voulez vous arrê­ter de boire dans pays si catho­lique où, à chaque fois que l’on boit, on vous dit : « soyez béni : Na zdro­wie » ! ! ?

Encore une remarque, l’au­teur nous promène dans le temps et dans l’es­pace en Israël, aujourd’­hui en Pologne en 1988 , 1970 et 1940, mais cela ne rend pas la lecture diffi­cile, on passe sans diffi­culté d’un moment ou d’un lieu à l’autre car on suit la recons­truc­tion de Tadek et on espère qu’il arri­vera un jour à dormir sans être réveillé par ces horribles cauche­mars dont son père portent une grande part de respon­sa­bi­lité.

Citations

Genre de dialogues que j’adore : nous sommes en Israël la femme de Tadek va le quitter

Elle a dit. J’en ai marre de cette vie de chien, je me crève le cul pour le gosse et pour toi, alors que toi, tu n’es ni un mari, ni un père. Tu nous enfermes dans ton rêve bancal et tu t’api­toies sur ton sort à longueur de jour­née.
- Tout de même, je fais la vais­selle, ai-je bredouillé pour ma défense. Et je m’oc­cupe du jardin.
- C’est quand, la dernière fois que tu t’es occupé du jardin ? On dirait un dépo­toir.
- Ce n’est pas la saison. J’at­tends le prin­temps.
- Et l’évier aussi, il attend le prin­temps ?
- Non, la nuit. Je fais la vais­selle la nuit.
- D’ac­cord. Fais la vais­selle la nuit, attends prin­temps. Sauf qu’à partir d’au­jourd’­hui, tu feras ça tout seul. Je refuse de porter à bout de bras un para­site qui glande et se laisse aller. Qui ne fait que rester assis à fumer, à boire et à accu­ser la terre entière de son impuis­sance.

La Pologne après la guerre

C’est là-bas qu’on les a regrou­pés. Tous les Juifs de la région. On les a obli­gés à creu­ser un grand trou, et ensuite on leur a tiré dessus et on les a enter­rés dedans. Mais pendant trois jours, la terre a conti­nué à bouger. Tu comprends ? Et elle conti­nue à bouger encore aujourd’­hui. Je l’ai vu de mes propres yeux. Si tu t’ap­proches trop, ils peuvent t’at­tra­per par la jambe et t’en­traî­ner au fond.

Sa mère au volant en Israël

Ma mère est une conduc­trice épou­van­table. Elle roule trop vite et ralen­tit subi­te­ment sans raison. Elle est capable de chan­ger de voie sans mettre son cligno­tant ni regar­der dans le rétro, puis de vouloir retour­ner dans sa file initiale, mais en hési­tant telle­ment qu’elle embrouille les conduc­teurs autour d’elle. Ou alors elle peut tout à coup dévier et rouler sur la bande d’ar­rêt d’ur­gence comme si c’était une voie normale.

Scène bien décrite d’une enfance marquée par la violence d un père

Ma mère est debout à la fenêtre de la cuisine et fume une ciga­rette. La vais­selle sale du dîner s’en­tasse dans l’évier. Ola est plon­gée dans un roman. Anka fait ses devoirs. Robert et moi jouons au rami. Silence. Chacun vaque à ses occu­pa­tions. Soudain, dans la cage d’es­ca­lier, le bruit d’une porte qui claque, puis des pas qui montent lente­ment. Mon frère se crispe. Maman lance un regard inquiet vers le seuil. Anka et Ola se figent et tendent l’oreille. Moi aussi j’écoute, ces pas s’ap­prochent et se précisent, au bout de quelques instants on comprend avec soula­ge­ment que ce n’est pas papa. On peut donc retour­ner à nos acti­vi­tés, sauf qu’on sait très bien que plus il rentrera tard, plus il sera saoule. Ne nous reste qu’à espé­rer qu’il le soit au point de s’écrou­ler en chemin ou chez un de ses amis de beuve­rie.

L’alcool tient une part importante du roman

Tante Nella avait un lourd passé d’al­coo­lique, tout comme son mari, un conduc­teur de train qui la frap­pait dès qu’il avait un coup dans le nez. À chaque fois, elle s’en­fuyait et venait se réfu­gier dans notre appar­te­ment. Elle savait que c’était le seul endroit où il n’ose­rait pas la pour­suivre. Au bout de quelques heures, quand il était enfin calmé, il débar­quait chez nous, s’age­nouillait à ses pieds et la suppliait de reve­nir.

En Pologne après la guerre

C’est un garçon rondouillard, blond, avec une raie sur le côté et de bonnes joues bien rouges. Il ne sort jamais seul, il est toujours accom­pa­gné par quel­qu’un de sa famille, parce que dans notre quar­tier, un tel enfant se prome­nant seul, ça ressem­ble­rait à une sardine bles­sée dans une mer infes­tée de barra­cu­das voraces.

L’âge

L’âge, ça ne compte jamais, pour rien. Pour la baise non plus. Et encore moins pour la castagne. Ce n’est qu’une ques­tion de capa­cité, et tant qu’on y arrive – on le fait.

Humour polonais pendant le communisme

Qu’est-ce que tu veux ? Ici, tout le monde fait semblant de travailler, alors le gouver­ne­ment fait semblant de payer, comme ça, ça s’équi­libre.

La recherche de la reconnaissance paternelle

Bien plus tard, j’ai constaté que, toute notre vie, nous cher­chons à obte­nir une sorte de recon­nais­sance de notre père mais que, pour ce que j’en ai compris – et je ne comprends sans doute pas grand-chose‑, nous n’y arri­vons quasi­ment jamais. Et peu importe que le père soit un fils de pute et un minable, on s’obs­tine, comme quand on était petit.

Tadek : être un homme et un père

Tel était mon rôle : être dans sa chambre en cas de besoin, m’as­seoir à côté de lui sur une chaise ou m’al­lon­ger sur le tapis et m’en­dor­mir, peu importe, le prin­ci­pal c’était que je sois dans les envi­rons, papa gardien, prêt à défendre le château fort qui les abri­tait, lui et sa mère. C’était leur droit et mon devoir, sauf que mes capa­ci­tés s’étaient telle­ment amenui­sées au fil du temps que j’ai fini par cesser d’es­sayer. Bien sûr, j’étais l’homme, et je le serai toujours, celui qui ouvre les bocaux quand personne n’y arrive, qui sait débou­cher le lavabo, qu’on réveille à deux heures du matin pour aller voir ce que sont ces bruits en prove­nance de la salle de bain, de la porte d’en­trée ou du jardin. Mais ce n’était pas ce que je voulais. Oui, moi, j’avais espéré être autre chose.

Édition Acte Sud, traduit de l’al­le­mand par Rose Labou­rie 

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Un roman inté­res­sant lu qui se lit très vite. Un homme part faire une course à vélo et en soli­taire dans un endroit très escarpé sur l’île de Lanza­rote, appar­te­nant à l’ar­chi­pel des Cana­ries.

Il est épuisé mais ressent une urgence à accom­plir cet exploit. Très vite nous appre­nons qu’il est sujet à des crises de panique incon­trô­lables qui lui rendent la vie très doulou­reuse alors qu’il a, comme on dit, « tout pour être heureux ». Une femme qu’il aime, deux enfants, un travail et un choix de vie de couple qui corres­pond à ses enga­ge­ments. Les deux parents se sont mis à mi-temps pour élever les petits sans que cela nuise à la vie profes­sion­nelle de l’autre. Seule­ment, sans le préve­nir « la chose » le saisit et il doit alors lutter de toutes ses forces pour reve­nir à la réalité. Evidem­ment comme moi, et tous les lecteurs je suppose vous avez compris que la solu­tion se trouve en haut de la montagne. Je sais que beau­coup d’entre vous détes­tez que l’on vous divul­gâche le suspens alors je n’en dirai pas plus.
J’ai bien aimé dans ce roman l’ana­lyse des couples d’au­jourd’­hui. En réac­tion avec l’édu­ca­tion de leurs parent sil essaient d’être impli­qués à part égale dans l’édu­ca­tion et les tâches ména­gères. Et pour­tant rien n’est simple , et cela n’évite pas certaines tensions. J’ai beau­coup aimé aussi que le drame prin­ci­pal soit raconté du point de vue d’un enfant de quatre ans, cela donne beau­coup de force au récit.
Alors pour quoi est ce que je manque d’en­thou­siasme à propos de ce roman , j’ai beau­coup aimé sans en faire un coup de cœur parce que l’his­toire ne m’a pas passion­née ; malgré le talent certain de l’écri­vaine.

Citations

Nouvelle organisation des couples d’aujourd’hui

Theresa et lui travaillent à mi-temps. Ils se répar­tissent les enfants et le travail. C’est impor­tant pour eux. Ils ont pris sur eux pour impo­ser leur modèle à leur employeur, et le cabi­net d’ex­pert-comp­table de Theresa s’est même montré plus coopé­ra­tif que la maison d’édi­tion de livres pratiques orien­tée à gauche où travaille Henning. L’édi­teur a été jusqu’à le mena­cer à mots couverts de licen­cie­ment, il a fallu que Henning lui promette d’emporter du travail à la maison pour que son employeur mette de l’eau dans son vin. Teresa appelle ça « travailler à plein-temps, être payé à mi-temps ». Au moins comme ça, Henning peut faire sa part au quoti­dien. « Orga­ni­sa­tion » est le mot magique. Souvent, il travaille sur ses manus­crits tôt le matin ou tard le soir, ce qui ne l’empêche pas d’avoir le senti­ment désa­gréable de ne plus s’oc­cu­per des livres aussi bien qu’a­vant. Par chance, aucun de ses auteurs ne s’est plaint jusque-là.
Le prin­ci­pal, c’est de ne pas faire comme leurs parents. La mère de Henning était céli­ba­taire et se tuait à la tâche. Et la mère de Theresa s’oc­cu­pait des enfants seule pendant que son mari était au travail. Pour Henning et Theresa, c’était clair dès le départ, il voulait autre chose. Une solu­tion moderne. Du 50/​50 plutôt que du 247.

Traumatisme

Main­te­nant, il sait. Il souffre d’un trau­ma­tisme, et d’un grave, n’im­porte quel psycho­logue le confir­mera. Pendant trente ans, il a vécu sur un réser­voir souter­rain, sur une grotte, en faisant tout pour ne pas voir le trou qui mena­çait de l’en­glou­tir.