Éditions POL, 183 pages, janvier 2026.

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

J’ai vraiment hésité à choisir ce roman, dans le choix proposé pour le club de lecture : Quoi une femme, thanatopractrice, qui s’occupe du corps de son père alcoolique, pour le rendre présentable le jour de sa mort, quelle horreur !

Et bien non cette lecture n’a pas été horrible du tout. Bien sûr elle m’a obligée à penser au traitement que l’on réserve aux corps morts dans notre société, mais cela m’a permis de réfléchir avec elle, à la façon dont on escamote les cadavres, pour passer au plus vite loin de la mort dans notre monde. Son enfance avec ce père déséquilibré, elle, elle dit fou, car elle n’a pas peur des mots , et surtout alcoolique est poignante. Elle raconte si bien, le drame de l’enfant qu’elle a été , elle a adoré ce père hors du commun qui était son « roi » et qui a entraîné sa famille dans des délires les plus amusants, jusqu’au jour elle n’a plus ri du tout. Alors elle l’a haï aussi fort qu’elle l’avait adoré. Elle raconte bien aussi la déchéance physique, morale, psychologique du grand alcoolique. Et tout cela en lui accordant les derniers gestes d’amour et de respect, qu’une thanatopractrice fait aux corps pour le moment final des obsèques. Il sera présentable aux regards des autres, dans sa mort, lui qui ne l’était plus dans la vie.

C’est vraiment un très beau roman et j’espère que l’auteure qui a eu un père alcoolique a pu grâce à ce récit s’éloigner de tous les malheurs de sa vie. Elle a eu besoin pour cela d’utiliser une langue précise qui fait mal, mais qui vise juste aussi. Peut-être que vous penserez : encore un livre pour se guérir, c’est vrai et c’est aussi ma réserve mais elle le fait bien et c’est aussi un beau texte sur la mort.

Extraits

Début.

 La salle de thanatopraxie, ma table de travail en métal, une housse mortuaire sur un brancard, un corps. Je me demande ce que je fous là, alors que j’ai bataillé pendant des mois pour convaincre ma famille et mes collègues, que c’était à moi d’embaumer mon père. Il fait plus froid que d’habitude. 
Tu es mort cette nuit., tu n’es pas décédé. Je tiens au mot et à leur sens. Le goût de la nuance est une chose tant oubliée et avec elle s’en va l’effort pour toucher du doigt une intouchable sensation. Alors, je prends soin des mots comme je prends soin des morts. J’y trouve un lien, les mots n’étant que des lettres mortes qu’on aligne pour en faire une langue vivante, destinée à ressusciter une émotion, une pensée qui s’affole, un éclair de vérité absolue, mais que nous ne pourrons jamais saisir. Mort ou décédé ne veulent pas dire la même chose. Mort vient de « mor », mourir, décédé de « decedere » sortir de la vie. Tu es mort, mais tu n’es pas sorti de la vie. Tu es encore dans la mienne et dans celle de tous ceux qui pensent et penseront à toi, ou qui n’y penseront jamais, mais auront reçu quelques cadeaux ou fardeaux en héritage. Tu passes de la vie à la mort comme on passe un flambeau au prochain.

Soins pour son père alcoolique.

 Je vais te déshabiller entièrement pour te désinfecter et accéder au parti de ton buste que j’inciserai plus tard. Depuis quand n’ai-je pas vu ton corps nu ? Six ans environ, quand, à l’hôpital, tu m’avais hurlé dessus après un malaise pour que je te tienne le sexe afin de pisser dans une bassine.

Les paroles qui tuent.

 Seuls les mots se sont permis d’être meurtriers et j’ai dégainé un « Si tu veux crever, alors fous-toi par la fenêtre, qu’on en finisse. Tu soulageras tout le monde ». Tu m’as renvoyée à la honte de mes paroles et j’ai eu honte, profondément honte. Pas d’avoir voulu te finir, mais de l’avoir exprimé pour la première fois à voix haute, alors que tu étais mourant et que nous le savions tous les deux.

Mort et morbide .

 Je suis encore vivante et l’on peut travailler avec des morts sans être morbide. Un autre mot que les gens utilisent à mon encontre, sans en connaître le sens. Leur ignorance m’attriste et m’inquiète. Être morbide, c’est dîner devant le JT de TF1 avec ses enfants en regardant les enfants des autres, dénutris et déchiquetés à Gaza. Nous avons déréalisé la mort comme nous déréalisons tout le reste. Mon métier est, je crois, un acte de résistance à l’heure où les choses disparaissent. On vous annonce un décès, c’est un fait. Il est irréfutable. Il suscite l’inquiétude, la surprise, de l’angoisse, mais ce n’est ni tenable, ni tangible. Se recueillir, toucher le mort est un espace de repos, la possibilité d’acter, de se souvenir, et de réaliser l’impensable.

Un père destructeur d’une adolescente.

J’ai tout accepté depuis longtemps sauf une chose. Ton incapacité à voir que tu étais le danger. À t’entendre, je ne savais pas choisir mes amis et je finirai pute. Pour me garder sous ta coupe, tu m’as appris à avoir peur des autres et me sentir humiliée de mon désir pour eux. Tu avais peur de quoi ? Que je parle ? Je ne crois même pas, car pour cela, il aurait fallu que tu voies et admettes qu’il y avait un problème. Pour toi, tout allait bien et nous n’étions que des chieuses. Peut-être que ta crainte était simplement que je ne sois plus la tienne, de pute. Pas celle que tu aurais baisée, mais celle que tu considérais comme un objet qui t’appartient. Entre nous, si tu m’as payé de la bouffe et un toit, je crois avoir payé plus cher que toi. La pute, ça aurait dû être toi. Tu aurais gagné au change. Car, à la place du mépris, je t’aurais admiré comme ces femmes qui offrent peut-être leur cul, mais surtout une tendresse que la plupart des hommes n’auront jamais pour personne.

L’alcool et la personnalité.

 Longtemps, j’ai cru que seul l’alcool avait pris ta gentillesse, ta conscience, ta logique. Maintenant, je doute qu’il t’ait tout volé. Tu as été violent et tu n’as pas été violent parce que tu buvais. Tu as été aussi violent parce que je ne jouais plus. Tu as été sadique et tu n’as pas été sadique, parce que ton état de santé se dégradait. Tu as été aussi sadique, parce qu’à tes yeux, je l’étais tout autant de te mettre face à tes dénis. Tu n’avais pas la capacité de remettre ton point de vue en question, mais quand une meute commence à vous faire douter, il y a deux chemins. Le soin ou la radicalité. Et tu as pris les armes, les armes pour te protéger de l’assaut familiale.

Toujours ce père destructeur.

 On ne décide pas d’arrêter d’aimer. C’est la vraie cruauté du sentiment amoureux, de l’attachement de l’enfant à son parent. On peut faire appel à la raison et s’éloigner, se protéger, mais le langage du cœur ne se fait pas berner. Tu me maltraitais, tu m’humiliais, tu me dégoûtais, tu foutais en l’air une immense partie de ma vie et pourtant je t’aimais. Je continuais à t’aimer sincèrement. Je me suis détestée . D’être faible, à ta merci, de te considérer comme si important que je n’ai rien pu faire d’autre que de te ramener dans ma vie. J’étais consternée d’aimer un homme aussi laid, aussi grossier, aussi égoïste, aussi méchant. Je cherchais sans cesse une explication à mon comportement. Soit j’étais conne, soit j’étais perverse, soit j’étais folle. Dans tous les cas, je méritais tout le malheur qui m’accablait. Je devenais comme toi 

 

 

 

18 Thoughts on “Ton cadavre exquis – Marion QUANTIN

  1. julitlesmots on 8 juillet 2026 at 08:38 said:

    Je comprends que tu puisse être réticente à cette lecture, mais tu semble avoir vraiment apprécié ! Effectivement, le rapport à la mort, aux corps est assez problématique dans nos sociétés. C’est comme s’il fallait effacer vite cette douleur et donc ce corps pour ne pas souffrir…

  2. J’ai beaucoup de mal avec ces textes où le narrateur-auteur s’adresse à l’autre ?celui qui l’a fait souffrir) avec des « tu ». C’est un procédé qui me gêne dans ma lecture et me tient à distance.

    • C’est une remarque intéressante, de ce dialogue avec son père mort, je ne me suis pas sentie exclue et pourtant mon père n’était pas alcoolique (au contraire il avait été recruté par une organisme national pour lutter contre l’alcoolisme en Bretagne !) Mais à sa mort je n’ai pas pu toucher son corps abimé dans un accident de voiture terrible.

  3. Et bien pourquoi pas, je pense que je pourrai trouver mon compte dans cette histoire qui parait très bien écrite.

    • J’ai vraiment été surprise d’être intéressée par cette lecture, la place que l’on fait à la mort de nos jours méritait bien ce temps de réflexion. L’enfance avec un père destructeur est plus classique, beaucoup de romans racontent des enfances malheureuses.

  4. Dans la série Six feet under (histoire d’une famille qui tient une entreprise de pompes funèbres) il y a cette réflexion de redonner une apparence soutenable aux morts, notamment victimes d’accidents.

    • J’avais beaucoup aimé cette série, elle a fait partie des premières séries auxquelles j’ai accroché , je dois encore avoir les DVD et j’ai en tête la musique du générique.

  5. Si c’est le tu qui est utilisé ça me gêne aussi. Pourtant le thème est intéressant, la mort est tellement cachée maintenant dans nos sociétés, il serait temps de lui redonner une vraie place.

    • Dans mon enfance, je me souviens des tentures noires devant les portes des gens morts pour les enterrements, je pense que cela semblerait le Moyen Âge pour mes enfants et petits-enfants.

  6. keisha on 9 juillet 2026 at 07:16 said:

    (je n’aime pas ces tu non plus, on va monter un club)
    Plus sérieusement, on a le droit légalement de s’occuper du corps d’un proche, de nos jours?

    • Mais ici le « tu » ce n’est pas toi lecteur, mais son père : elle parle au corps de son père. Cela ne suffira pas à te convaincre, je suppose. Ta remarque sur le corps d’un mort de ta famille est révélateur de notre époque, jusque dans les années 60 seuls les proches s’occupaient du corps de leurs défunts. Tout a changé avec la mort à l’hôpital. Mais même comme ça tes morts sont à toi , tu n’as pas le droit de les transporter, mais bien sûr tu peux les laver, les habiller, les embrasser une dernière fois. Ici le travail de mise en présentation est un peu plus que ça mais si elle est habilité à le faire pour d’autres elle peut le faire pour son père.

  7. Je n’ai rien contre les livres qui guérissent s’ils sont bien écrits. Le titre dénote une certaine ironie, non ?

  8. Rien que le titre me donne des frissons … Rien que les extraits me bouleversent le coeur ! Je comprends l’intérêt du sujet mais cette auto analyse de la souffrance me dérange trop.

  9. J’hésite, car l’originalité de l’approche me tente, mais je crains de me lasser du ton en forme de harangue..

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