Sans aucun jeu de mots, j’ar­rive « après » le grand succès de ce roman et « après » avoir lu « Ameri­can Rust ». Le sujet est le même : que se passe-t-il dans une région qui a perdu ce qui faisait sa richesse écono­mique, dans les deux cas, il s’agit de s’agit de la dispa­ri­tion de l’in­dus­trie métal­lur­gique. dans les deux romans on voit la dispa­ri­tion d’un rôle mascu­lin évident car fondé sur la force physique, la diffé­rence c’est que l’on sent que la région lorraine peut revivre autre­ment alors que dans le roman de Philip Meyer c’est la nature qui reprend ses droits, la région retour­nant à l’état sauvage.

Je ne voulais pas lire ce roman car j’avais peur de retrou­ver une atmo­sphère trop sombre et sans espoir. C’est bien le cas mais le talent de l’écri­vain est tel que j’ai lu avec beau­coup d’in­té­rêt ce gros roman. Il s’at­tache à décrire tous les habi­tants d’une ville imagi­naire du bassin des Hauts-Four­neaux, on voit des hommes déclas­sés dont la seule façon de tenir est de consom­mer de l’al­cool à haute dose : « eux » ce sont ces anciens ouvriers. Leurs femmes parfois boivent mais le plus souvent elles essaient de tenir leur famille. Et leurs enfants ? Ils s’en­nuient et cherchent à satis­faire leurs besoins sexuels, ils boivent aussi mais rajoutent la drogue qui leur ouvre un monde plus souriant. À côté et se mélan­geant assez peu des arabes, une famille maro­caine très cliché : le père épuisé par une vie de labeur, la mère retour­née au pays, et un fils dealer de haschisch. On voit aussi deux filles de la bour­geoi­sie qui s’en­ca­naillent mais réus­si­ront à sortir de cette région.

La construc­tion du roman se passe autour d’un vol de moto qui sera le déclen­cheur de la catas­trophe entre les jeunes, la violence des bagarres est terrible et laisse des traces indé­lé­biles. En revanche, il n’y a pas de meurtre contrai­re­ment à ce qui se passe dans les romans améri­cains, donc, un après sera possible pour ces jeunes mais cela ne veut pas dire un avenir posi­tif. Le roman se termine sur un deuxième vol de moto, rouler sur une moto semble donner aux jeunes une impres­sion de liberté. Le dernier été se passe lors de la coupe de monde de foot en 1998 et l’écrivain décrit cette popu­la­tion d’anciens ouvriers réunie dans un élan « patrio­tique » presque unanime.

On peut repro­cher à ce texte de faire une pein­ture trop noire d’une popu­la­tion qui a certai­ne­ment plus de richesse person­nelle que celle des diffé­rents person­nages, on peut aussi ne pas trop aimer le langage des jeunes, les descrip­tions des beuve­ries à la bière (arro­sée de picon, ou non), les hallu­ci­na­tions dues à la drogue, les très nombreuse scènes de baise… Je suis d’ac­cord avec tout cela mais ce qui m’a empê­chée de mettre cinq coquillages c’est de n’avoir aucun person­nage posi­tif dans le roman. On a l’im­pres­sion que tous les gens de cette région sont décrits dans ce roman, or je suis certaine qu’il existe des gens de valeur qui ne sont ni alcoo­liques ni drogués et dont la prin­ci­pale acti­vité n’est pas sexuelle.

Cette dernière remarque ne m’a pas empê­chée de lire avec beau­coup d’in­té­rêt ce roman de Nico­las Mathieu et de rete­nir son nom pour d’autres lectures.

Citations

Le style de l’auteur .

Anthony venait d’avoir quatorze ans. Au goûter, il s’en­fi­lait toute une baguette avec des Vache qui Rit. La nuit il lui arri­vait parfois d’écrire des chan­sons, ses écou­teurs sur les oreilles. Ses parents étaient des cons. À la rentrée, ce serait la troisième.

Ambiance de la cité.

Un peu après 15h, le temps devint comme une pâte, grasse, étirable à l’in­fini. Chaque jour, c’était pareil. Dans le creux de l’aprèm, un engour­dis­se­ment diffus s’emparait de la cité. On n’en­ten­dait plus ni les enfants ni les télé­vi­seurs par les fenêtres ouvertes. Les tours même semblaient prête à s’af­fais­ser, hési­tant dans les brumes de chaleur. Par instant, une mob kitée prati­quait une inci­sion bien nette dans le silence. Les garçons clignaient des yeux et essuyaient la sueur qui venait noir­cir leurs casquettes. Au-dedans, la nervo­sité mari­nait sous son couvercle. On était somnolent, haineux, et ce goût acide du tabac sur la langue. Il aurait fallu être ailleurs, avoir un travail, dans un bureau clima­tisé peut-être bien. ou alors la mer.

L’après de la métallurgie .

Un siècle durant les hauts four­neaux d’Heillange avaient drainé toute ce que la région comp­tait d’exis­tence, happant d’un même mouve­ment les êtres, les heures, les matières premières. D’un côté, les wagon­nets appor­taient le combus­tible et le mine­rai par voie ferrée. De l’autre, des lingots de métal repar­taient par le rail, avant d’emprunter le cours des fleuves et des rivières pour de longs chemi­ne­ments à travers l’Europe. 
Le corps insa­tiable de l’usine avait duré tant qu’il avait pu, à la croi­sée des chemins, alimenté par des routes et des fatigues, nourri par un réseau de conduites qui, une fois dépo­sées et vendues au poids, avaient laissé de cruelles saignées. Ces trouées fanto­ma­tiques ravi­vaient les mémoires, comme les ballasts mangés d’herbe, les réclames qui pâlis­saient sur les murs, ces panneaux indi­ca­teurs grêlés de plombs.

L’éducation .

L’édu­ca­tion est un grand mot, on peut le mettre dans des livres et des circu­laires. En réalité tour le monde fait ce qu’il peut. Qu’on se saigne ou qu’on s’en foute, le résul­tat recèle toujours sa part de mystère. Un enfant naît, vous avez pour lui des projets, des nuits blanches. Pendant 15 ans, vous vous levez à l’aube pour l’emmener à l’école. À table, vous lui répé­tez de fermer la bouche quand il mange et de se tenir droit. Il faut lui trou­ver des loisirs, lui payer ses baskets et des slips. Il tombe malade, il tombe de vélo. Il affûte sa volonté sur votre dos. Vous l’éle­vez et perdez en chemin vos forces et votre sommeil, vous deve­nez lent et vieux. Et puis un beau jour, vous vous retrou­vez avec un ennemi dans votre propre maison. C’est bon signe. Il sera bien­tôt prêt. C’est alors que viennent les emmerdes véri­tables, celles qui peuvent coûter des vies ou finir au tribunal.

Ado dans une famille de la classe moyenne .

Quand elle rentrait le week-end, elle trou­vait ses parents occu­pés à mener cette vie dont elle ne voulait plus, avec leur bien­veillance d’en­semble et ces phrases prémâ­chées sur à peu près tout. Chacun ses goûts. Quand on veut on peut. Tout le monde peut pas deve­nir ingé­nieur. Vanessa les aimait du plus profond, et ressen­tait un peu de honte et de peine à les voir faire un si long chemin, sans coup d’éclat ni défaillances majeures. Elle ne pouvait pas saisir ce que ça deman­dait d’opi­niâ­treté et d’humbles sacri­fices, cette exis­tence moyenne, pour­sui­vie sans relâche, à rame­ner la paie et orga­ni­ser des vacances, à entre­te­nir la maison et faire le dîner chaque soir, à être présents, atten­tifs tout en lais­sant à une ado déglin­guée la possi­bi­lité de gagner progres­si­ve­ment son autonomie.

Une méchanceté gratuite.

Il ne reste plus d’idiots dans les villages, mais chaque café conserve son épave atti­trée, mi-poivrot, mi-Coto­rep, occupé à boire du matin au soir, et jusqu’à la fin

La vie sans alcool.

Mais au fond, le problèmes d’une vie sans alcool n’était pas celui là. C’était le temps. L’en­nui. La lenteur et les gens. Patrick se réveillait d’un sommeil de vingt années, pendant lesquelles il s’était rêvé des amitiés, des centres d’in­té­rêt, des opinions poli­tiques, toute une vie sociale, un senti­ment de soi et de son auto­rité, des certi­tudes sur tout un tas de trucs, et puis des haines fina­le­ment. Or il était juste bourré les trois quarts du temps. À jeun , plus rien ne tenait. Il fallait redé­cou­vrir l’en­semble, la vie entière. Sur le coup, la préci­sion des traits brûlait le regard, et cette lour­deur, la pâte humaine, cette boue des gens, qui vous empor­tait par le fond, vous remplis­sait la bouche, cette noyade des rapports. C’était ça, la diffi­culté prin­ci­pale, survivre à cette vérité des autres.

Le Maroc et la drogue.

Le Rif produi­sait chaque année des milliers de tonnes de résine de canna­bis. Des champs dans un vert fluo­res­cent couvraient des vallées entières, à perte de vue, et si le cadastre fermait les yeux, chacun savait à quoi s’en tenir. Sous les dehors respec­tables, ces hommes matois qu’on voyait aux terrasses des cafés, avec leurs mous­taches et leur gros esto­mac, étaient en réalité d’une vora­cité digne de Wall Street. Et l’argent du trafic irri­guait le pays de haut en bas. On construi­sait avec ces millions des immeubles, des villes, tout le pays. Chacun à son échelle palpait, gros­sistes, fonc­tion­naires, magnat, mules, flics, élus, même les enfants. On pensait au roi sans oser le dire.

Retour dans sa ville de la Parisienne .

Ils papo­tèrent un moment, mais sans y croire. Au fond, Steph était le centre d’un jeux de société assez vain. Sa mère l’ex­hi­bait, les gens feignaient de s’in­té­res­ser, la jeune fille donnait le change. Il circu­lait comme ça toute une fausse monnaie qui permet­tait d’hui­ler les rapports. À la fin, personne n’en avait rien à battre.

23 Thoughts on “Leurs enfants après eux – Nicolas MATHIEU

  1. Très bon souve­nir de lecture

  2. keisha on 31 octobre 2022 at 08:25 said:

    Pas lu, pas trop eu envie, et main­te­nant, bah.

  3. J’ai beau­coup aimé, même si certains person­nages m’ont en semblé parfois un peu cari­ca­tu­raux dans leur dimen­sion morose, en effet.. mais c’est selon moi un écri­vain à suivre (j’ai aimé tout ce que j’ai lu de lui à ce jour), et j’at­tends avec impa­tience la sortie en poche de Connemara.

  4. Pas certaine de lire ce roman car j’ai besoin de choses plus posi­tives mais je retiens le thème pour lire Philip Meyer et Dust

  5. Ce que j’ai retenu de ce roman c’est avant tout l’écri­ture de l’au­teur ! Il est très talentueux !

  6. Oh oui, retiens son nom, par exemple pour lire Rose Royale…

  7. J’ai aban­donné « Conne­mara », je n’ac­cro­chais pas aux person­nages et l’écri­ture ne m’a pas parti­cu­liè­re­ment happée. Pour l’ins­tant, je ne suis pas tentée d’es­sayer un autre de ses romans.

  8. C’est vrai que c’est un livre qu’on a beau­coup vu, je pense le lire un jour, mais je préfère toujours attendre pour décou­vrir ces livres lus par tous !

  9. Je l’ai trouvé si sombre … ça m’a plombé ma lecture.

    • Je suis d’accord avec toi je suis certaine qu’il existe de la joie et du bonheur dans tous les milieux sociaux mais les diffi­cul­tés de vie sont bien décrites

  10. Pour le moment, j’ai aimé tous les titres que j’ai lus de cet auteur. Réaliste, noir, mais pas que … Ces person­nages sont souvent très touchants, tout cassés, mais touchants, englués dans une problé­ma­tique sociale dont l’au­teur décrit bien les rouages. En tout cas, je lirai ce titre aussi.

  11. Je suis fan de l’au­teur et ce roman reste sans doute mon préféré. Quant à ta conclu­sion, je ne suis pas tout à fait d’ac­cord, il y a des coins en France dont on ne voit pas l’is­sue, où c’est diffi­cile de s’en sortir…

  12. Ce roman ne m’a jamais tentée, et après la lecture de ton billet, il me tente encore moins. Trop noir et dépri­mant à mon goût.

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