Édition Plon . Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Quel livre ! Quand j’ai refermé ce livre de souve­nirs, j’ai eu un besoin d’un moment de silence avant de rédi­ger mon billet. Le silence qui a essayé d’étouf­fer les cris de ces Armé­niens spoliés de tous leurs biens, tortu­rés, aban­don­nés dans le désert, assas­si­nés puis turqui­fiés et oubliés.

Pour­tant tous les 24 avril les Armé­niens de la diaspora fran­çaise défilent devant les ambas­sades turques pour que ce géno­cide soit enfin reconnu.
Le livre est un retour dans la mémoire d’une jeune femme née en France d’une famille armé­nienne qui s’est exilée de Turquie en 1960 . Cette plon­gée dans le passé se fait à travers les pièces de la maison fami­liale qui, à travers un objet ou une photo, lui permettent d’évo­quer son enfance et la vie des membres de sa famille. Toute la diffi­culté de cet exer­cice est de confron­ter ses expé­riences person­nelles suffi­sam­ment doulou­reuses puis­qu’elle a voulu fuir à tout jamais cette maison, à celles autre­ment plus tragiques de la desti­née des Armé­niens en Turquie .
C’est un récit parfois très vivant et très gai, on aime­rait parti­ci­per aux réunions de famille autour de plats qui semblent si savou­reux, les grand mères et les tantes qui ne parlent que le turc sont des femmes qui n’ont peur de rien. Et pour­tant d’où viennent-elles ? Le blanc total de la géné­ra­tion d’avant 1915 plane sur toutes les mémoires. Le récit devient plus triste quand l’au­teur évoque son père. Sa compré­hen­sion d’adulte n’empêche pas sa souf­france d’en­fant de remon­ter à la surface. Cet homme a été brisé par l’exil auquel il a consenti pour assu­rer à ses enfants un meilleur avenir mais d’une posi­tion d’or­fèvre à son compte en Turquie il est devenu employé en France. Est ce cela qui a aigri son carac­tère et rendu sa posi­tion de pater fami­lias insup­por­table aux yeux de sa fille ?
À travers toutes les pièces de cette maison, Annaïs Demir recherche une photo de sa mère. Une photo où on la verrait dans toute sa beauté de jeune femme libre avant un mariage qui l’en­fer­mera dans une vie faite de contraintes. Son amour pour son mari est, sans aucun doute, plus le fruit d’une obli­ga­tion due aux liens combien sacrés du mariage que d’une atti­rance vers cet homme .
À partir de chaque détail de la vie des membres de cette grande famille, on imagine peu à peu le destin de la petite fille puis de la jeune fille qui est deve­nue cette écri­vaine, mais on comprend surtout la tragé­die du peuple Armé­nien qui appa­raît dans toute sa violence abso­lu­ment insup­por­table et si long­temps niée.
Un livre que je n’ou­blie­rai jamais et j’es­père vous avoir donné envie de le lire.

Citations

Retour douloureux aux sources.

Je sens que je dois mettre entre paren­thèses ma vie de critique d’art, mon cercle d’amis, les vernis­sages, les premières de ciné, les concerts, les cafés en terrasse, mes habi­tudes et mes passions. Renon­cer à tout ce que j’ai construit seule ces dernières années pour entrer dans une antique pelisse plein d’ac­crocs. Une vieille peau de bête, élimi­née par endroits et rugueuse à d’autres, qui me retombe sur les épaules jusqu’à m’étouffer. 
À moins qu’il ne s’agisse fina­le­ment d’une Gorgone cher­chant à me pétri­fier. Intense et glaçante, elle m’agrippe du regard. imper­tur­bable, elle a déjà englouti la plupart de ceux qui l’ont habi­tée. Et main­te­nant ce serait mon tour ?

Un long passage qui me fait plaisir d’être française.

À leur arri­vée en France, dans les années 60, ils ont pu respi­rer, n’ayant plus à dissi­mu­ler leur iden­tité cultu­relle et cultuelle, ni passer leur langue sous silence comme s’il s’agis­sait d’une pratique honteuse. Ils n’étaient plus ces « infi­dèles » suspects, ces « gavours », contre lesquels on pouvait se retour­ner en temps voulu. Ils ne crai­gnaient plus rien. Ils avaient le droit d’exis­ter en tant qu’Ar­mé­niens nés en Turquie sans subir le racisme anti­chré­tien dont ils avaient fait l’ob­jet dans leur pays. Ils allaient deve­nir des citoyens fran­çais et moi, qui venais de naître en France, avant eux. Sept ans après leur départ d’Is­tan­bul, je symbo­li­sais le passage à une ère nouvelle. À leurs yeux, je n’avais donc pas besoin de prati­quer le turc, la langue de nos enne­mis ances­traux. La langue du pays dont mes parents s’af­fran­chis­saient enfin. Un divorce tant désiré que le turc deve­nait auto­ma­ti­que­ment pour moi, l’en­fant d’un monde libre, la langue inter­dite. c’était le passé. Ils avaient décidé de tout chan­ger. Vivre en version origi­nale. Sous-titrée dans la langue du pays qu’il s’était choisi. Ils ne s’adres­saient donc à moi qu’en armé­nien depuis ma nais­sance. parce que ce que j’étais leur dernier enfant, le seul né ailleurs qu’en Turquie. Sur le terri­toire fran­çais et, de fait, par le droit du sol, de natio­na­lité fran­çaise. Née dans un pays où nous étions libres de vivre en paix notre vie de fran­çais d’ori­gine armé­nienne. Notre culte ne regar­dait que nous et ne figu­rait pas sur nos papiers d’identité.

Les massacres d’Arméniens .

Elle venait de Yozgat, un « vilayet » (province) du centre de l’Ana­to­lie ou les pillages, les viols, les déca­pi­ta­tions la hache et autres bases besognes avaient été plus viru­lentes encore que partout ailleurs en 1915. Le degré d’abo­mi­na­tion dans ces exter­mi­na­tions massives dépen­dait de l’état mental et moral du Valy (repré­sen­tant du sultan)qui diri­geait chacune des régions de l’empire. Et, à Yozgat, ils avaient eu affaire à l’un des plus sangui­naires de ces sadiques en bande organisée.

Les toilettes à la turque dans la cour des immeubles parisiens.

Mais lors­qu’il s’agis­sait de faire ses besoins, cela deve­nait plus compli­quée. Tout se passait hors de l’ap­par­te­ment. Pas sur le palier mais au fond de la cour, été comme hiver. Dans des caba­nons qu’on fermait avec un frêle crochet. Des toilettes « à la tourka », comme disait tante Arsiné en roulant le « r ». N’est-ce pas le summum de la tragé­die que de conti­nuer à entendre parler quoti­dien­ne­ment de l’en­nemi ances­tral, même dans les lieux d’ai­sances de son pays d’exil, en plein Paris ? Ironie du sort, les turcs s’illus­traient là sans le moindre panache autour d’une inven­tion aussi primi­tive et putride qu’un pauvre trou dans lequel le toute un chacun venait vider ses entrailles.

Sa famille.

Je les vois même défi­ler sous mes yeux. De temps à autres effrayante, d’autres fois émou­vante, souvent « atta­chiante » : voilà à quoi ressemble ma famille. Ques­tion ambiance, on a le senti­ment que tout le monde s’amuse à mettre les doigts dans la prise juste pour s’en­tendre respi­rer. Cela a quelque chose à voir avec un incom­men­su­rable besoin d’affection.

Évocation de sa mère couturière .

L’ate­lier, c’est là qu’elle passait le plus clair de son temps, chan­tant et cousant comme une Cendrillon d’Orient. pas un jour sans qu’elle ait donner de la voix ou taqui­ner la muse. À tel point que ses chants, que j’en­tends dès que j’entre dans la maison, s’in­ten­si­fient dans l’ate­lier. Mais tous ces airs me serrent la gorge. C’est dans cette bombonne de verre qu’elle avait l’air le plus heureuse. Plutôt qu » »une chambre à soi » si chère à Virgina Wolf, cette pièce à part où chaque femme devrait pouvoir s’épa­nouir libre­ment, ma mère jouis­sant, elle, d’un « temple de la soie » regor­geant de trésor qui me trans­por­tait d’un coup d’œil à Samar­cande où Ispahan.

Le génocide.

On jalou­sait leurs biens on en voulait à leurs maisons, à leur terre et à l’or que les Turcs imagi­naient qu’ils déte­naient. Par consé­quent, on les avait désar­més et déles­tés de ce qu’ils avaient de plus précieux. On les menait main­te­nant en trou­peaux aux abat­toirs. Pour procé­der à leur lente mises à mort en toute impu­nité. Certains à pieds, d’autres entas­sés dans des wagons à bestiaux. Desti­na­tion le désert de Syrie au plus fort des tempé­ra­tures de l’Orient. Il était bien assez vaste pour étouf­fer leurs pleurs, leurs cris et jusqu’à leur râle ultime. Tortures, viols, assas­si­nats, pillages, dépor­ta­tions et autres humi­lia­tions. des morts par centaines de milliers. Des char­niers. Une défer­lante de l’hor­reur et de sadisme s’était abat­tue sur les maisons arméniennes.

16 Thoughts on “Maison-Mère – Anaïd DEMIR

  1. keisha on 16 juin 2022 at 08:03 said:

    Ah je ne connais­sais pas ce livre . Juste l’es­sen­tiel de l’his­toire arménienne

  2. Cinq étoiles, cela mérite d’être retenu !

    • oui , j’ai rare­ment lu un livre aussi juste sur la mémoire d’une descen­dante d’un géno­cide, la diffé­rence entre son vécu et l’his­toire géno­ci­daire est parfai­te­ment rendue

  3. Bonsoir Luocine, moi qui ne connais pas trop l’his­toire du géno­cide armé­nien, je note ce livre de souve­nirs dont je n’ai abso­lu­ment pas entendu parler. Bonne soirée.

  4. Oui, tu donnes vrai­ment envie de le lire, ce livre ! J’aime les histoires de maison en plus !

    • Le mélange de ses souve­nirs et d’à tragé­die armé­nienne est très bien menée j’ai adoré ce roman et je n’étais pas la seule.

  5. je suis très inté­res­sée par ton billet et par ce livre, j’ai lu à plusieurs reprises sur l’Ar­mé­nie et toujours avec inté­rêt et émotion
    cela me met en rage à lire ces pages toujours effrayantes
    j’ai noté ce titre car l’in­té­rêt pour l’his­toire ne me quitte pas

    • Comme toi le drame de l’Arménie me boule­verse et sa façon de le racon­ter est parfaite . Pas dans le pathos car sa famille a survécu mais que de drames sous-tendent leur vie.

  6. Oui tu m’a donné envie de le lire. Je me suis dit « ouch, un sujet plom­bant » et je vois que tu parles de gaieté aussi. Hop, sur ma LAL !

  7. Et bien pour­quoi pas ! De plus, j’ai très peu lu sur ce sujet !

  8. Jourdan on 5 août 2022 at 16:40 said:

    Grand merci pour la sugges­tion de ce livre​.Je ne connais­sais pas​.Je suis ravie de voir qu’il est à la media­theque de ma ville où subsiste le quar­tier arménien.

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