Édition Grasset, 594 pages, janvier 2022.

Traduit de l’islandais par Eric Boury

 

Ma sœur aime beaucoup les atmosphères des pays du grand nord, et en me prêtant ce livre, elle m’a confié qu’elle avait aimé passer du temps avec tous les habitants des Fjords de l’Ouest en Islande. J’ai partagé ce plaisir même s’il faut vraiment prendre son temps pour aimer et comprendre tous les aspects du roman et se retrouver dans toutes les histoires de chaque personnage. C’est un gros pavé et on peut se perdre dans la construction romanesque, d’ailleurs le narrateur dit lui même qu’il ne sait pas trop où il va. Le Narrateur est un homme qui a perdu la mémoire et qui est le scribe de tous les témoignages des gens qui vont se réunir pour une fête où tout le monde est convié.

Pour une fois je suis allée voir sur Babelio les avis des lecteurs, et je n’ai pas été surprise de voir que certains (peu nombreux) avaient détesté ce roman, en particulier tous ceux qui s’attendaient à ce que le personnage retrouve la mémoire. J’ai lu, aussi une critique injuste, à mon avis, un lecteur a vu dans ce livre des leçons de vie un peu à la manière de Paolo Coelho, qui a tant plu aux lecteurs il y a une dizaine d’années (ou plus !) , je ne suis pas du tout d’accord : il n’y a aucun message dans ce roman. Et certains avis sont très enthousiaste, un peu comme moi.

On peut se perdre dans le nombre de personnages qui sont évoqués et toutes les histoires d’amour qui sont racontées. Et puis, ce narrateur qui se confie à un pasteur chauffeur de car, qui est-il vraiment ? Comme l’auteur rassemble les vivants et les morts, je me suis souvent demandé où il se situait . L’auteur qui s’appelle Jon comme l’enfant d’un amour adultérin entre le pasteur et une femme mariée Gudridur qui a dû partir au Canada pour résister à cet amour qui aurait détruit son couple, est-il lui aussi le résultat de toutes ses histoires. En tout cas ce qui est certain, c’est qu’il est le passeur entre nous et la civilisation islandaise. Il nous confie aussi ses doutes sur ses efforts de mémoire et en discutant avec « le pasteur » ou le « diable », il en arrive même à changer le sens de son récit et à faire revivre un personnage qu’il avait tué quelques pages auparavant. À la fin du roman de presque 600 pages, j’ai souri quand le Narrateur dit qu’il ne nous a pas encore tout raconté – l’auteur pouvait donc rajouter quelques centaines de pages !-, car il est vrai que nous ne savons pas ce qu’il devient de la mère d’Eirikur, ni si celui-ci fera de la prison pour avoir tiré sur des camions. C’est étrange cette façon que l’auteur a de réfléchir sur la création même de son roman.
La vie dans ce pays est très rude, la subsistance des hommes est due à l’élevage des moutons et pour certains à la pêche. Pendant six mois, le pays est dans l’obscurité, le froid et la pluie ou la neige, pendant l’été les jours sont longs mais il faut sans cesse travailler auprès des brebis et des agneaux. L’alcool permet souvent de supporter cette vie sans lumière , mais on connaît aussi les ravages de l’alcool. La communauté du Fjord ne s’arrête pas aux vivants, chacun porte en lui la lignée des morts qui a rendu sa vie possible

Ce roman est aussi un roman d’amour, des amours très forts et décrits avec un réalisme qui m’a étonnée. De ces amours vont naître des enfants adultérins dont le destin sera compliqué, évidemment. Et puis deux personnages importants Halldor et son fils Eirikur sont des musiciens l’auteur parsème son récit de grands classiques de la chanson surtout américaine et anglaise mais pas que . C’est étonnant aussi de voir des événements hors de leur frontière prendre de l’importance dans cette région reculée : la condamnation de Zola, par exemple. En revanche aucune allusion aux guerres du XX° siècle. Le récit n’est jamais linéaire, on commence avec un personnage, on le laisse puis on revient vers lui, il faut vraiment accepter de se promener au gré de la mémoire défaillante du narrateur . Certaines histoires sont étonnantes, comme celle de Gudrigur qui a écrit un article remarquable sur … le vers de terre ! La première histoire d’amour entre Haraldur et Aldis la jeune fille de la ville (Reykjavik), est superbe et en même temps un peu comme à l’image de toutes les histoires d’amour de ce roman, le coup de foudre du premier regard me laisse toujours un peu septique, mais je ne suis pas Islandaise ! Il y a aussi un récit d’amour homosexuel mais si tragique, le monde rural, quel que soit le pays, bien du mal à accepter ces amours là.

On sent dans tout le roman que tous les personnages ont soif d’apprendre et de lire. Aujourd’hui tous les Islandais doivent pouvoir satisfaire ce besoin.

J’ai aimé me perdre dans tous les méandres de ces histoires, même si je me suis souvent égarée : je ne savais plus avec qui j’étais, et puis je retrouvais les personnages que je connaissais un peu. Un livre à lire si vous avez du temps et de la patience. S’il n’a pas 5 coquillages, c’est que certains aspects ne m’ont pas convaincue : les histoires d’amour au premier regard, et surtout les allées et retour avec des personnages, on peut s’y perdre vraiment.

 

Extraits

Début.

Titre du chapitre : IL SE TROUVE TOUJOURS UNE CONSOLATION
C’est sans doute un rêve :
Je suis assis au premier dans une église de campagne, il fait froid : une profonde quiétude règne à l’extérieur, à peine troublée par les bêlements des moutons et les cris lointains des sternes, les vitre du bâtiment encadrent le bleu du ciel, la mer, une bande d’herbe verte et une montagne presque nue.

Le récit est ponctué de chansons :

Je roule lentement heureux d’entendre The Train Song de Nick Cave qui a pris le relais de Damien Rice sur l’autoradio. Nickel Cave est né en Australie en 1957, il entame donc la seconde partie de sa vie, parce que toute chose vieillir et que, pour finir, tous ceux qui sont aujourd’hui de ce monde sont condamnés à disparaître. Y compris les enfant. La mort est l’impeccable immobile, pourtant elle ne s’arrête jamais lit-on quelque part. Elle balaie des humains, les arbres, les empires, les présidents, les montagnes et les aveux les plus incandescents. Elle ne s’arrête jamais sauf peut-être l’espace de quelques chansons et de quelques poèmes :
Tell me how long’s thé train bien gone ? (…) And was she there ?
 Difficile de faire plus simple comme texte quelques apostrophes répétées à l’infini.
Dites-moi depuis combien de temps le train est-il parti ? Et ce qu’elle était là -est-ce qu’elle était à bord ?

Une autre chanson :

Son tee-shirt est noir est à l’effigie d’Édith Piaf, chanteuse de la douleur, née au pied d’un réverbère au début du siècle dernier, qui vomissait du sang sur scène, pas plus grande qu’une bouteille de vin rouge, mais dotée d’une voix plus vaste que la mort laquelle venait d’ajouter à l’instant le morceau  » Non je ne regrette rien » à sa compilation. La chanteuse regardait droit devant elle, l’air habité comme si elle venait d’entonner :  » Avec mes souvenirs, j’ai allumé le feu, mes chagrins, mes plaisirs, balayé mes amours, ni le bien, ni le mal, car ma vie, aujourd’hui ça commence -avec toi !
 Non ! je ne regrette rien, je ne regrette rien …

Le personnage principal, narrateur.

 J’ai l’impression d’avoir oublié tout ce qui se rapporte à ma personne, j’ignore quelle profession j’exerce, je ne sais rien de mes aptitudes, je ne sais pas s’il y a quelqu’un qui m’aime, je ne sais pas si j’ai des enfants – comment oublier tout ça ? Mes souvenirs ont disparu sans laisser de traces, il ne reste que cette douloureuse nostalgie. J’ai l’impression… qu’on avait effacé mon identité et que quelqu’un a comblé le vide ainsi laissé avec le monde, son histoire, ses agacements, sa nostalgie, son désir d’équilibre … une question se pose dans quel but ?

J’aime ce genre de description sans savoir expliquer pourquoi, les chiens d’Eirikur.

 Les chiens d’Eirikur apprécient plus que tout d’être assis dans la jeep aux côtés de celui qu’ils aiment et qui a leur confiance, c’est une expérience fascinante de se tenir immobile tandis que le paysage qui jamais ne bouge et qui est la chose la plus statique de toutes, défile sous vos yeux à grande vitesse. C’est là un prodige dont ils ne se lassent pas.

L’amour et le couple.

Mais cela n’expliquait pas pourquoi l’amour qu’il portait à son épouse avec commencé à faiblir en lui.. à faiblir si lentement que, pendant longtemps, il ne s’en était pas rendu compte, qu’il n’en avait rien soupçonné. Et quand enfin, il en avait pris conscience, il avait d’abord cru que c’était de la simple lassitude, peut-être parce que la vie à Copenhague lui manquait tout comme les opportunités qu’offrait la grande ville, peut-être que la monotonie de la campagne lui pesait ou peut-être qu’il vieillissait et se désolait de n’avoir pas encore réussi à accomplir ses rêves de jeunesse.

Dureté de la vie.

 Il suffit que le printemps soit tardif et capricieux, que gèle l’herbe neuve et fragile, pour qu’ils soient forcés de nourrir le troupeau de foin y compris pendant l’agnelage et que leur subsistance ne tienne qu’à un fil. Et là, on compte jusqu’au moindre brin de fourrage. Et leur nombre dépend entièrement impitoyablement, du travail acharné qu’on a fourni l’été précédent, sans jamais se perdre dans ses rêveries, quitte à se priver de sommeil et à tout délaisser en dehors de sa tâche elle-même. Il n’y a alors pas de place pour la lecture. Pas de place pour réfléchir à ce qui se trouve loin d’ici. Parce que si le printemps est tardif et capricieux, on a besoin de foin bien plus que de pensées profondes.

L’ailleurs.

Elle savait que Björg serait tellement contente et impatiente qu’elle risquait d’en perdre le sommeil. Mais elle savait aussi que si sa fille acceptait, elle la perdrait. Parce que celui qui quitte une ferme pauvre et isolée a deux pas de la lande pour faire des études, n’y revient jamais sauf en tant qu’invité.

Le message du miroir.

 Elle se revoit devant ce miroir avec son père, elle presque nue, et Eirikur tout habillé, souriant le nez fin, les cheveux bruns et épais, le regard bouillonnant et chaleureux, qui l’encourageait à s’admirer, à explorer son corps, parce que le corps humain était une merveille, à la fois simple et complexe, et parce qu’il nous a été donné pour nous rappeler que nous ne sommes pas des dieux. Nous rappeler que nous supportons mal le passage du temps et que nous avons donc le devoir d’en faire bon usage.

La mort d’être cher.

 Tu sais jeune homme reprend Elias en balayant le fjord du regard, on ne voit aucune trace de vie sur Terre depuis la Lune, quant à la plupart d’entre nous, nous sommes des phénomènes tellement éphémères par rapport à l’histoire géologique que dans une centaine d’années, plus personne ne se souviendra de nous et que toutes nos traces auront disparu. Malgré ça, l’existences est parfois difficile, extrêmement difficile. Tu sais à quel point il me manque ?


Édition Rivages/noir, 444 pages, août 2016

Traduit de l’anglais (Irlande) par Fabienne Duvigneau

Encore une lecture que je dois à la blogosphère pour faire un cadeau à une amatrice de polars. Mais cette fois-ci je vais l’offrir car dans le genre je le trouve très intéressant. Le titre « Ratline » est le nom qu’on donnait aux filières d’exfiltration pour mettre les nazis à l’abri de la justice, surtout en Amérique latine, mais aussi et cela on le sait moins en Irlande Je raconte rapidement le propos (rassurez-vous, je n’en dévoilerai pas trop !) : un espion irlandais, Albert Ryan qui est le héros de cette histoire se trouve mêler à une enquête de meurtres d’ancien Nazis en 1963, quelques mois avant l’arrivée de Kennedy en visite officielle en Irlande. L’histoire est très embrouillée et très violente, trop pour moi, mais ce que j’ai aimé c’est qu’on découvre l’après guerre 39/45 en Irlande, ce pays n’a pas pris part au conflit car il ne voulait pas aider l’Angleterre son ennemi de toujours, et après la guerre, il a servi de refuges à des anciens Nazis mais aussi aux dirigeants du mouvements autonomistes bretons. J’ai aimé aussi la peinture de l’Irlande avec ses intolérances religieuses, le héros Ryan est protestant et surtout s’est engagé dans l’armée anglais pour lutter contre Hitler. Cela explique à quel point il se sent seul dans son propre pays. On découvre aussi le personnel politique irlandais vu sous un aspect peu sympathique : corruption en tout genre !

La peinture de ces personnages peu reluisants a suffit à mon bonheur de lectrice, ensuite pour l’intrigue, je vous en laisserai juge . J’ai trouvé un peu compliqué de comprendre qui manipule qui. Et je déteste les scènes de tortures, et il y en a beaucoup. Qui est le puissant ? L’ancien Nazi ? le ministre de la justice irlandaise ? les anciens espions anglais qui veulent récupérer l’or des nazis ? le Mossad ? Un vrai panier de crabes où tous les coups sont permis, mais c’est le genre qui veut ça.

C’est Sandrine qui m’avait donné envie de lire et d’offrir ce livre et son billet est beaucoup plus détaillé que le mien car elle aime le genre policier et a su voir en celui-ci une originalité que d’autres romans du même genre n’ont pas. Je suis d’accord avec elle, le principal intérêt de ce roman, c’est l’analyse de l’Irlande d’après guerre, et l’auteur s’appuie sur une recherche historique sérieuse et fouillée.

 

Extraits

Début.

 « Vous ne ressemblez pas à un Juif » dit Helmut Krauss à l’homme qui se réflétait dans la vitre.
 De l’autre côté de la fenêtre les vagues furieuses de l’atlantique lançaient leur écume contre les rochers de la baie de Galway. La maison d’hôte offrait un confort rudimentaire mais c’était propre. Les pensions et hôtels de Salthill, petite ville proche de Galway accueillait en été des familles venues de toutes l’Irlande pour profiter de quelques jours d’air salé et de soleil.

Les divisions des Irlandais.

 « Je sais pas de quoi tu parles. Si ton vieux ne supporte pas la concurrence il n’a qu’à faire ses valises et fiche le camp. » Prenant de l’audace, Lahon se dressa de toute sa hauteur.  » Il aurait dû partir depuis longtemps. On n’apprécie pas trop les gens comme vous par ici.
– Les gens comme nous ? c’est-à-dire ?
Mahon s’humecta les lèvres, déglutition, tira sur sur sa cigarette. « Les protestants, répliqua-t-il, en envoyant sa fumée au visage de Ryan. Surtout quand leur rejeton copine avec les anglais. »

Les autonomistes bretons.

 L’avènement du Reich était apparu comme un baiser de Dieu. Un cadeau offert, le moyen de parvenir à l’objectif que les Bretons n’avaient pas le pouvoir d’atteindre seuls. Aussi tandis que la France tombait devant l’offensive ennemie, Lainé organisa ses hommes, leur procura des armes fournies par les allemands et prit la tête des opérations.
 Bientôt Lainé se découvrit un talent qu’il ne soupçonnait pas. Ingénieur chimiste de formation, il avait déjà mis à profit son savoir en fabriquant des engins explosifs, mais sa nouvelle vocation surprit tout le monde, à commencer par lui-même : il excellait à soutirer les informations aux prisonniers.

Une autre autonomiste .

– Vous avez collaboré ?
 Elle ramena son regard sur Ryan, ses yeux comme des aiguilles qui lui transportaient la peau. « Appelez ça comme vous voudrez. Moi je me considère comme patriote et socialiste. Les Allemands nous promettaient notre indépendance, notre propre gouvernement nous les avons crus. Nous étions naïfs, peut-être, mais n’est-ce pas l’apanage de la jeunesse ? »

Paroles d’un espion du Mossad.

 La guerre ne finit jamais. Je me bats pour un minuscule territoire entouré d’une douzaine de pays qui veulent le mettre à feu et à sang jusqu’à ce qu’ils ne restent plus aucune trace de nous sur cette terre. S’ils ne se haïssaient pas entre eux autant qu’ils nous haïssent, ils nous auraient poussé dans la mer il y a dix ans.

 

 

 


Édition Viviane Hamy, 276 pages, avril 1996

 

J’avais acheté ce roman policier, après la lecture d’un de vos blogs, pour l’offrir à une de mes sœurs qui est fan du genre. J’ai pu le lire avant et je ne lui offrirai pas ce roman qui me déplaît autant. On est dans la caricature totale, tous les hommes sont des salauds sauf deux, le barman homosexuel, et le vétérinaire. Toute la ville de Boulder est sous la coupe d’un homme richissime qui a, à sa botte, un shérif qui ne veut pas enquêter de peur d’accuser un membre de sa famille des nombreuses disparitions qui ont eu lieu dans sa ville.

Pour une fois le suspens de la découverte de l’assassin n’est pas le principal ressort de l’intrigue car dès le début on le voit assassiner une famille bien tranquille et on sait que ce cousin du shérif est l’assassin. On connaît ses motivations, c’est un fou qui veut dominer son univers sa femme et ses enfants au nom de sa folie teintée de religion.

Le suspens vient de la journaliste une belle rousse homosexuelle et juive, traits qu’elle partage avec l’autrice, Maud Tabachnik, : est ce qu’elle va réussir son enquête sans être tuée par ce pervers qui a déjà au moins une dizaine de meurtres à son actif ? Le suspens est limité puisque la belle Sonia est l’héroïne d’une série de huit romans dont celui-ci est le troisième.

Rien n’est crédible dans cette histoire, et surtout pas la façon dont elle se met tout le temps en danger, la façon dont son rédacteur en chef ne la protège pas, j’aurais pu l’accepter en me disant que vraiment je n’y connais rien au plaisir que l’on peut prendre en lisant ce genre de littérature, mais mon plus grand rejet du livre c’est le regard de française de l’autrice sur la société américaine qui s’arrête souvent aux clichés et jamais à l’analyse plus fouillée des personnages. Seule la chaleur de cet endroit m’a semblé réelle et bien décrite. Elle dit elle-même qu’elle situe ses intrigues en Amérique parce que c’est la société la plus violente qu’elle connaisse. Autant quand les écrivains américains parlent de leur propre pays cela m’intéresse autant quand c’est une française qui les caricature de cette façon cela me gêne. On sent aucune nuance dans ses propos tous des salauds, culs bénis, et compagnie : non ce n’est certainement pas aussi simple et au moment où plus de la moitié de la population de ce grand pays s’apprête à voter Donald Trump, j’ai besoin de propos nuancés pour comprendre ce qu’il se passe. Mais il fallait peut-être ces caricatures pour faire un récit dans le genre bien noir, comme l’araignée qui a failli la tuer.

C’est Lecturissime qui m’avait donné envie d’offrir ce roman.

 

Extraits.

Début .

 San Francisco est une cité épatante. Le climat, les langoustes, le « Golden Gate ». Les couples de filles qui convolent et les garçons qui s’aiment. Le tout bercé par les chants de Noël entonnés à plein poumon dans les tramways par les bénévoles de l’Armée du Salut coiffées de leurs drôles de cornettes.

Les routes américaines.

Après Henderson c’est comme avant Henderson. Une coulée d’asphalte rectiligne entre deux surfaces lunaires, adoucie à l’est par le lointain oisement de la forêt de « National Recreation Area ». Je croise peu de voitures (deux), par contre j »écrase sans le vouloir un grand serpent qui ne semble pas particulièrement incommodé par le traitement.
 Je trouve l’embrassement que m’a indiqué le cafetier et j’emprunte une plus petite routes en direction de Boulder.
 Je m’arrête à l’entrée devant la pancarte d’identité. 
BOUDER CITY . 6000 habitants. Altitude 10 mètres. Bienvenue au pays des serpents.


Édition Grasset, 238 pages, janvier 2024.

 

Depuis sept ans j’avais édifié toute la vie imaginaire de mon oncle d’Australie sur du sable

 

Ce roman étant sur la table des nouveautés, je me suis souvenue de « L’effroi« , qui m’avait tant plu, du même auteur. Ce roman a plusieurs centre d’intérêt, l’effort d’un écrivain pour résoudre un secret de famille, les dégâts que provoquent le dévoilement du secret et le travail d’un écrivain pour créer un roman.

Le secret de la famille Garde est celle d’un oncle Marcel qui pour toute la famille est allé vivre en Australie en 1900 et y est mort en 1910. Le père de l’écrivain, a été élevé dans ce secret sans jamais avoir questionné son père ni sa mère, l’écrivain après avoir trouvé la solution décide de laisser son père dans ce mensonge. La création littéraire permet de comprendre tout le talent, la première partie nous permet de suivre l’oncle Marcel en Australie et nous lecteur, avide de connaître la vérité nous avons bien l’impression que l’auteur nous fait revivre la vie de son oncle exilé en Australie. L’auteur nous permet au passage de comprendre combien la vie des émigrants en Australie était difficiles surtout quand on était français.

Comme souvent, autour de la solution de la découverte, le lecteur est surpris à quel point c’était facile de trouver la solution du secret. Tout était dans les archives militaires, Marcel n’est donc jamais allé en Australie et il a été condamné pour vol, et s’il a bien été exilé c’est au bagne qu’il a fini sa vie.

Vous, les antidivulagâcheuses, ne soyez pas inquiètes, l’intérêt du roman ne vient pas de ce suspens mais du travail de l’écrivain pour créer une narration. Il réussit très bien à faire revivre sa famille et l’époque.

Je n’ai pas été passionnée par ce roman mais très intéressée par les réflexions sur la créations littéraire, l’auteur sait si peu de choses sur la vie de Marcel que le point essentiel que je me pose le pourquoi de ce parcours tragique ne trouve aucune explication.

 

Extraits

Début du prologue.

 Mon père avait souhaité des obsèques simples dans la banale église de son quartier à Aix-en-Provence. Pour des raisons tenant à l’organisation des paroisses en fin de pandémie, elle se déroulèrent dans la nef solennelle et sombre de la cathédrale Saint-Sauveur. Des touristes déambulaient tout autour, étrangers à la cérémonie, bruyamment discrets.

Début du roman.

 Depuis Fontaine-de-Vaucluse qui en 1900 s’appelait encore simplement Vaucluse, Gustave Garde se renseigne sur les mouvements des navires vers les destinations les plus lointaines. Aux soucis quotidiens de la gestion de son usine électrique s’ajoutent ceux de la préparation du voyage de son fils aîné. Du dernier voyage songe-t-il avant de se raviser. Le cimetière n’en est pas le but et les croque-morts ne sont pas convoqués. Du dernier voyage de Marcel Garde pour ce qui concerne son père.

Vérité et roman.

« Votre roman, c’est d’après une histoire vraie ? »
 Cet interrogation m’a longtemps décontenancé. Je n’ai jamais osé rétorquer :  » Si vous ne voulez que des histoires vraies, contentez-vous de lire des actes notariés, des biographies ou des rapports de police ! » les premières fois, je bredouillais :  » Est-ce donc si important pour vous ? » Désormais, je réponds d’une boutade qui n’amuse que moi  : » Ce roman-là c’est d’après une histoire fausse. »
 La véracité d’un récit est-elle un atout ou une pesanteur ? Visiblement, pour ceux qui veulent s’en assurer, une forme de réconfort, ou plutôt de garantie. Ils n’acceptent de s’abandonner au risque délicieux de la lecture qu’avec la paisible bouée du certificat d’authenticité.

Réalité et personnage.

 Marcel Garde n’est plus rien. Je n’ai toujours pas la moindre idée de ce qu’il est devenu. Aucune tombe sur laquelle se recueillir. Aucune descendance connue. Mon oncle d’Australie n’est plus rien – que ces mots.
 À ce quasi inconnu, je consacre un livre entier, en complétant les vides et les silences. J’exporte tous les possibles, j’écris dans les blancs de cette histoire qui en comporte tant.
 Comme romancier, je décide de ma guise du sort des personnages que j’ai créés Ici je ne peux que suivre quelques-uns de mes parents, sans pouvoir modifier leur trajectoire ni les alerter sur les conséquences de leurs actes. De ces vies préexistantes, je ne suis que le scribe et non le grand ordonnateur mais même les scribes parfois sont attristés.

Vérité.

 « Condamné par la cour d’assises des Bouches-du-Rhône le 30 juillet 1907 à dix ans de travaux forcés et à la relégation pour vol qualifié »
Depuis sept ans j’avais édifié toute la vie imaginaire de mon oncle d’Australie sur du sable

 

 


Édition Albin Michel, 395 pages, avril 2024

 

J’écoute très régulièrement les podcasts de Phillipe Collin, et je vous conseille ceux sur Céline, et Léon Blum en particulier mais ils sont tous intéressants. Je savais que je lirai son roman, et j’ai bien aimé mais sans retrouver le plaisir d’écoute des podcasts.

L’auteur a été très intéressé par le barman du Ritz, qui est d’origine juive et qui l’ a caché pendant toute la guerre alors qu’il servait tous les jours les plus hauts gradés de la Wehrmacht. Le roman a trois centres d’intérêt : le Ritz, ses clients et le parcours de Franck Meier le barman.

Le Ritz, cet hôtel de luxe appartient à l’époque de la guerre à Madame Ritz, une femme peu sympathique qui veut avant tout que les clients prestigieux soient bien servis, peu importe la couleur de leur uniforme. Il est dirigé par Monsieur Auzello qui est l’époux de Blanche une très belle femme américaine juive. Je ne sais pas si le fait est exact, mais le barman l’aurait aidée à avoir des papiers lui créant une nouvelle identité chrétienne américaine. L’important dans cet hôtel, c’est le luxe, le luxe des plats, des boissons, des meubles le tout servi par un personnel de grande classe.

Les clients, nous sommes donc avec les gradés de la Wehrmacht certains ont une certaine classe, d’autres sont de véritables porcs comme Goering qui passe son temps à se droguer et à piller les trésors culturels français. Je ne sais pas non plus si c’est exact, c’est au Ritz qu’aurait été fomenté le dernier attentat contre Hitler. Le roman se termine sur le retour d’un client qui avait fait la réputation du Ritz : Hemingway .

Franck Meier, c’est bien lui le personnage principal , sa naissance aurait dû lui couter la vie : son père est un rescapé de pogroms qui est venu vivre à Vienne, il a rejeté la religion juive et n’a pas voulu circoncire son fils. Pour fuir la misère, Franck part aux États-Unis et se forme à la fabrication de cocktails, il est attiré en France dans les années 1900 et commence au Ritz fréquenté alors par des écrivains américains, Fitzgerald, Hemingway. Quand la guerre 14/18 éclate, Franck s’engage dans la légion étrangère , il deviendra français et sa carrière continue. Il ne dira à personne qu’il est d’origine juive mais certainemant cela l’empêchera d’adhérer à l’idéologie nazie, l’écrivain nous le fait connaître grâce aux extraits de son journal, on apprend sa vie personnelle. Il est très sensible à la beauté de Blanche Auzello qui ne se remettra jamais des tortures qu’elle a subies dans les caves de la Gestapo . On découvre aussi son mariage et l’existence de son fils auquel il semble moins attaché qu’à un jeune juif d’origine italienne qu’il a aidé à fuir.

 

L’ambiance est très bien rendue, à la fois les années de luxe de la collaboration et les personnages qui s’affichent sans aucune vergogne au bar avec les Allemands , Coco Chanel, Arletty, Sacha Guitry, Jean Cocteau, tous ces gens profitent aussi d’une nourriture abondante et de l’alcool qui coule à flot. Pendant ce temps là les juifs sont raflés, pillés et les français ont faim. Et quand la victoire des Américains s’annoncent les rats quittent le navire et les vestes se retournent. J’avoue que ce monde là m’intéresse assez peu et parfois même il me dégoûte cela fait partie de mes réserves .

Ma réserve principale vient du parti-pris de l’auteur de centrer tout son roman sur Franck Meier dont l’auteur ne sait pas grand chose à part qu’il soit d’origine juive , donc on ne sait jamais si c’est vrai ou romancé. Cela n’empêche pas que ce livre se lit très facilement et qu’on passe un bon moment au Ritz dont je ne pourrai jamais m’offrir que la vue de la façade .

 

Extraits

Début du prologue

Demain, les troupes allemandes entreront dans Paris. La France est dissoute comme un morceau de sucre dans un verre d’absinthe.

Début du roman.

 

14 juin 1940
« Me voilà coincé dans le nid des Boches. »
 Six heures et demie du soir, et les Allemands se font toujours attendre.
 Ce matin, ils ont défilé sur l’avenue Foch.
 Désormais ils sont là dans les murs dans l’enceinte du Ritz.
 Tous les palaces parisiens sont réquisitionnés par l’armée allemande afin d’y installer des bureaux ; le Ritz, lui, accueillera une centaine d’officiers supérieurs – la crème de la Wehrmacht – et devient « la résidence du gouverneur militaire en France » : si ce titre ne rappelait pas la cruelle humiliation que vient de subir l’armée française, il serait presque prestigieux.

Exil  : l’ambivalence des sentiments.

 L’équipage a largué les amarres, la sirène du paquebot a retentit. Et j’ai soudain été pris d’une immense tristesse en pensant à ma petite mère, l’exil social se paye d’une tristesse éternelle.

Il est vrai que les gens se révèlent dans des moments tragiques.

Elmiger a le sourire modeste, il se cale dans le siège passager. Franck le regarde à la dérobée en tournant boulevard Pasteur. Le directeur lui fait penser à ces hommes qui sur le front des Ardennes se révélaient à l’épreuve du feu. Au départ, ils étaient frêles, discrets, tourmentés. Souvent instituteurs ou clercs de notaire, ils avaient des larmes pleins les yeux et voulaient rentrer chez eux. La trouille au ventre, le casque trop grand sur la tête. Le genre de sous-officier trouillard que tous les soldats fuyaient, persuadés qu’ils portaient la poisse. Puis, contre toute attente, la prudence de leur tempérament leur a permis de survivre. Au fil de la mitraille, une force morale s’est forgée en eux. Ils se sont redressés, ont rajusté la lanière de leur cervelière, ont domestiqué leur peur. Chaque jour qui passait sous les pluies d’obus, ces hommes qu’on avait jugé trop vite se parvient de ce charisme rare qui rassure les autres, jusqu’à conduire les gars au moment de l’assaut.

 


Édition Stock, 317 pages, février 2023

 

Un roman conseillé par ma soeur que je ne suis pas prête d’oublier. Le titre et le sous titre parlent de deux moments de l’histoire des ancêtres de l’écrivain. Pour écrire les deux moments de ce passé, l’auteur se sert de deux narrateurs différents : son père qui lui transmet la tradition familiale autour de l’ancêtre de 1744, le médecin juif, Isaïe Cerf Oulman, et sa grand mère qui lui racontera de façon parcellaire ce qui s’est passé en juillet 1944 qui verra l’arrestation et l’assassinat de 13 personnes de sa famille arrêtées par la police française et tuées par les allemands à Auschwitz ou ailleurs.

Le fait historique, de 1744, occupe les deux tiers du roman, et est très intéressant. Le roi Louis XV est à Metz pour surveiller et motiver ses troupes dans une guerre contre l’Autriche. Après une journée consacrée à la chasse et à l’amour physique, le roi s’empiffre d’un repas très riche, trop sans doute. La nuit, il est pris de douleurs atroces et doit appeler ses médecins qui ne connaissent que deux façons de soigner de l’époque : la purge et la saignée. Et plus la personne est importante, plus on le purge, plus on le saigne .. (heureux les pauvres qui avaient le droit de mourir sans ces horribles pratiques ! !)

La ville de Metz accueille à l’époque une forte de communauté juive, constituée en particuliers des Juifs chassés du royaume de France par le roi Lois XIV. La place forte est dirigée par le descendant de Fouquet, le Maréchal de Belle-Isle qui a pris l’habitude de connaître et apprécier la communauté juive. il avait donc, fait appel à ce grand médecin Isaïe Cerf Oulman qui avait sauvé un de ses lieutenant.

Le roi est très malade et même mourant, le parti des dévots mené par l’évêque de Metz, reprend pouvoir sur ce roi moribond. Cela commence par le renvoi des deux maîtresses du roi, puis par la promesse du roi de construire une cathédrale à Paris plus haute que Notre-Dame, consacrée à Saint Geneviève. Vous savez qu’est devenue cette église Sainte-Geneviève ?

Le Maréchal de Belle-Isle veut absolument sauver le roi en déguisant le médecin juif, pour que personne ne sache que le Roi, a été sauvé par un Juif .

Nous nous retrouvons ensuite en France en 1994, et nous écoutons la grand-mère de l’auteur qui parle de l’horreur absolue : l’arrestation de son père un homme décoré de la légion d’honneur, héros de la guerre 14/18 , qui en 1944 ne se déplace plus qu’en fauteuil roulant, il est arrêté par la milice en juillet 1944 et ce sera le début des treize arrestations des membres de sa famille. Cette partie est plus difficile à lire, car chargée d’une émotion palpable, d’abord parce que les membres de sa faille ont été arrêtés alors que le mois d’après Paris était libéré ! et puis la façon dont a été traité cet arrière grand-père, battu, alors qu’il était infirme et abandonné sans soin sur une paillasse dans un sous sol est insoutenable. L’auteur cherche pourquoi après 12 autres membres de sa familles ont été arrêtés ce n’est sans aucun doute pas le fruit du hasard, dénonciation ? Carnet retrouvé chez le grand-père ? aveux sous la torture ?

On n’aura pas de réponse, mais peu importe, la famille peut maintenant se recueillir sur le murs du mémorial de la Shoah, celui-là même qui a été tagué récemment. Et aussi au Panthéon où le nom d’Émile Hayem figure comme héros de la guerre 14/18.

La boucle est bouclée : si le Panthéon existe c’est un peu grâce à Isaïe Cerf Oulman, qui a sauvé la vie du Roi Louis XV, vous souvenez que le Roi avait promis de construire une église plus haute que Notre-Dame, le Roi a bien tenu sa promesse, mais celle-ci n’a été terminée qu’après la Révolution de 1789, les Révolutionnaires n’ont pas voulu en faire une église même si le monument est bien sur la Montagne Saint Geneviève, ils en ont fait un Panthéon à la gloire des grands-hommes de France dont le descendant d’Isaïe Cerf Oulman : Émile Hayem .

Si je mets 5 coquillages à ce roman, ce n’est pas pour ses qualité littéraires (il est très bien écrit mais sans effet littéraire particulier), mais parce que je pense qu’à notre époque qui voit l’antisémitisme remonter avec son lot de violence, il faut absolument lire ce genre de livres.

 

Extraits

Début.

En cet ensoleillé matin d’automne 1927, Julien Hayem, accompagné de son épouse Lucie, sortait d’un élégant immeuble haussmannien du 10, avenue de Messine.
Les platanes bordant la large voie s’embrasaient de couleur ocre et feu comme autant de buissons ardents. Ces teintes exubérantes contrastaient avec la mise de Julien en habit de deuil, il portait une redingote noire, un gilet noir, une chemise blanche à plastron, une cravate noire de chez Charvet, un haut-de- forme et une brassière noire. Il arborait son insigne d’officier de la légion d’honneur. En noir elle aussi, couverte d’un chapeau et d’une mantille, Lucie lui tenait le bras, par affection, par émotion, pour garder l’équilibre, également  ; elle approchait des quatre-vingts ans comme son époux.

Le sort du médecin juif en 1744.

 Si, comme Hélian l’avait dit, il s’agissait d’une dysenterie, et si le roi n’était pas trop faible, il saurait le guérir. Mais s’il souffrait d’autres infections malignes, il succomberait de l’assaut des purges et des saignées. En cas de succès, Louis serait officiellement sauvé par un docteur militaire à la retraite du nom de Montcharvaux. En cas d’échec, il devrait répondre, lui, le médecin juif de l’accusation courante pour les siens, d’empoisonnement. La populace se déchaînerait, les quatre cent familles juives de Metz et celles des environs seraient sûrement pourchassés, violentes, assassinées. Dans tout le royaume, les Juifs auraient de nouveau à choisir entre l’exil, la potence ou le bûcher, comme au temps des croisades, de la peste ou de la terrible expulsion du Royaume de France en 1394. Il se devait de réussir.

Je connais ce fait mais cela me fait mal à chaque fois que je le relis .

Brunner le responsable de l’assassinat de tous les miens finit sa vie en policier zélé et efficace de la dictature de Hafez El-Assad.

C’est tellement vrai et ça résonne très fort aujourd’hui.

Profondément patriote et démocrate je savais intimement que lorsqu’une vague antisémite déferlait elle ne s’arrêtait pas aux juifs. Elle irait aussi s’attaquer à notre socle de valeur et à notre démocratie. Dans la tourmente, nous sommes toujours des éclaireurs. Quand un peuple s’attaque à ses Juifs, cela ne s’arrête jamais là, comme en 1306 *, en 1898*, en 1936*. Nous étions bien seuls à la fin de l’année 2000 à tirer la sonnette d’alarme. Nos avertissements ne furent pas entendus ou si peu. Une décennie plus tard la France serait un des pays les plus touchés en Europe par la vague des massacres islamiques qui avaient débuté par les Français juifs pour ensuite meurtrir l’ensemble des Français .
1306 : En juin 1306 , le roi Philippe le Bel promulgue un édit d’expulsion imposant aux Juifs de quitter le royaume de France et annule toutes les créances qui leur sont dues, puis confisque tous leurs biens.
1898 : une vingtaine de députés, tous membres de courants nationalistes (boulangistes, royalistes, déroulédiens…), constituent en un « groupe antisémite » à la Chambre, sous la présidence de Drumont.
1936 : jeux Olympiques de Berlin, personne ne réagit qu’en 1935, sous l’impulsion de Goebbels et de Streicher, des « manifestations spontanées » sont organisées contre les Juifs. Elles aboutissent à la publication des lois de Nuremberg qui privent les juifs de leurs droits civiques et leur interdisent de se marier ou d’avoir des rapports sexuels avec des personnes de « sang allemand ou assimilé » La même année Hitler interdit que des noms juifs figurent sur les monuments aux morts de la Première Guerre mondiale. En 1936 jeux Olympiques de Berlin .
2012 : En trois expéditions, Mohammed Merah assassine sept personnes dont trois enfants juifs et fait six blessés.


Édition Pointillés Belfond, 264 pages, août 2020

 

J’ai soixante-seize ans. Je sais à peine lire et écrire. Je devais être la gloire de l’humanité. J’en suis la lie.

Je ne sais plus où j’ai trouvé ce roman mais peut-être que je retrouverai la trace de ce blogueur ou blogueuse dans les commentaires. Il s’agit d’un roman étrange, la personne qui dit « je » (Hildegard Müller) est une femme de 76 ans, elle dit qu’elle donne sa voix à un scribe qui va mettre en mot ce qu’elle ressent. Dans de courts chapitres qui ne dépassent pas une page, elle livre par fragments ses souffrances. Elle est une enfant du programme du « Lebensborn » des Nazis. Elle ne sait rien de sa naissance, ni surtout de sa conception. le plus probable c’est que sa mère était norvégienne et son père un SS . L’origine de sa mère lui vaut d’être envoyée en Norvège après la guerre , autre moment de souffrance, elle arrive dans un pays qui veut se refaire une virginité par rapport au Nazisme, que le pays a soutenu pendant la guerre, pas tous les habitants certes mais avec une participation officielle aux thèses Nazies . Que faire de ce bébé que l’on voit comme une bébé Nazie ? elle a été considérée comme retardée car elle ne parlait ni norvégien ni allemand, et a été mise dans une centre pour handicapées.

Dans tout le livre, Hidelgarde reproche à tous les organismes d’après guerre de n’avoir jamais considéré ces bébés du « Lebensborn » comme des victimes du Nazisme, et aucun Allemand n’a été jugé pour ces faits qui concernent tant d’enfants. Entre ceux qui sont nés comme elle, d’un accouplement guidé pour produire un bon « produit » aryen, et ceux qui ont été kidnappés en particulier en Pologne, il y avait largement de quoi examiner ce programme comme appartenant au crime contre l’humanité . Les Nazis devaient se douter que ce programme leur serait reproché car ils ont brûlé toutes les archives de ce programme. Elle compare son destin à Anne Franck , et considère que si elle est une vivante-morte grâce à son cahier, elle est une morte-vivante. Je dois dire que je retiens qu’elle est vivante.

Je ne sais pas ce qu’il aurait fallu faire pour lui redonner confiance en elle. Je peux comprendre sa souffrance , le début horrible de sa vie est tel ,qu’il aurait fallu tellement de finesse pour lui redonner un peu de bonheur et elle n’a jamais rencontré la moindre compassion. Bien au contraire toutes les portes se sont toujours fermées et elle s’est sentie jugée comme « bébé nazie ».

J’ai vu qu’il existait plusieurs livres d’historiens sur le « Lebensborn » et je crois que, comme souvent, pour ce sujet tragique je préfère les essais que le roman. Mais je reconnais à cet auteur le talent d’avoir imaginé un personnage crédible dont la mémoire se heurte sans cesse à la souffrance de sa naissance. Cela permet de comprendre l’horreur de ce programme que, l’après guerre, a voulu oublier sans se donner le mal de soigner ces pauvres petits nés dans ces pouponnières industrielles.

 

Extraits

Début.

Je m’appelle Hildegard Müller. Ceci est mon journal. Mon journal a de particulier que ça n’est pas moi qui l’écris. J’ai engagé un écrivain, un scribe ; un traducteur en quelque sorte. Il traduit ma vie en mot. Je parle, il écrit.

Le sort des femmes collabo.

 Cortège de la honte, ceux qui les insultaient, leur crachaient dessus, leur arrachaient leurs vêtements. Ils hurlaient cela même qui s’étaient tus quand on déportait leurs voisins. Proies faciles les femmes n’ont finissent jamais de payer les conflits initiés par les hommes.

Ce passage est intéressant, il constitue la page 156 : un chapitre entier.

 C’est tiède d’être orpheline de parents vivants. Disparus sans laisser d’adresse. Pas vraiment morts. Pas vraiment disparus. Pas vraiment parents. Une lettre de mère par-ci, une photo de père par-là. Ou alors en personne. Douche glacée. Ils nous demandent de la mettre en veilleuse. Notre naissance ne doit pas être. Même pour ceux qui nous ont conçus. Ils expliquent qu’ils ont refait leur vie. Ils ont fait notre vie aussi, mais elle ne doit pas avoir été. La mère cette clé du savoir devient un verrou supplémentaire. Un de nos amis la retrouver après vingt ans de recherche. Ses premiers mots : « Surtout tu m’appelles tante ! » Comme si maman devait lui être à jamais imprononçable. Il est repartit plus orphelin. Avec en lui le crime de sa naissance à ne pas révéler.

Personne n’a été condamné pour le programme d’enlèvement d’enfants ni pour le Lebensborn

 On sait tout de même qu’elle (Inge Viermetz) s’est occupée du « transfert » de trois cents enfants polonais. Elle est donc accusée d’enlèvement. Mais elle plaide son rôle subalterne. Je vais finir par croire que les nazis étaient une armée de débiles qui obéissaient sans jamais penser par eux-mêmes. Et puis, elle affirme avoir agi par compassion. Les juges la croient. Elle est acquittée le 10 mars 1948.

 

Édition J’ai lu 381 pages, 2018, première édition 2015.

 

C’est ce qu’il y a de plus universel ça, l’envie de parler, dès lors qu’on se propose sincèrement d’écouter l’autre, alors on tient le monde.

 

Voilà enfin un roman que je peux enlever de mes listes et cette lecture va aussi réduire ma pile. J’avais bien aimé « l’idole » et j’ai retrouvé avec plaisir le style de cet écrivain, cette façon de ne pas se prendre au sérieux, tout en nous décrivant un phénomène de société qui nous concernent nous particulièrement : les lectrices qui cherchent à rencontrer nos écrivains préférés dans des salons ou autres manifestations littéraires.

Car c’est de cela qu’il s’agit un écrivain est invité par des libraires dynamiques dans une petite ville dans le Morvan, pour animer une résidence littéraire pendant un mois. Il doit se rendre dans de nombreuses communes et répondre à des questions de lectrices passionnées sur son oeuvre et animer des ateliers d’écriture. Notre écrivain a ceci de particulier : il est toujours au mauvais endroit au mauvais moment, il aura bien du mal à ne pas se mettre à dos l’ensemble de la population. Le maire qui l’a fait venir pour s’assurer une nouvelle élection, les défenseurs de l’implantation de la grande scierie ont peur qu’ils soient du côté des écolos, les gendarmes qui épluchent sa vie lui voient un profil d’agitateur politico-écolo. Bref, un panier de crabes comme on n’en connaît parfois dans les petites villes et avec ça un vieil homme original qui a disparu. Il y a aussi Dora, une jeune femme superbe qui entraîne l’auteur dans des combines pas très nettes mais qui a un corps splendide.
Voilà le cadre, et dans tout cela l’écrivain raconte aussi sa façon d’écrire et cela donne au lecteur un peu l’impression de mise en abime, est ce l’écrivain qui raconte la fiction ou la fiction qui crée le processus d’écriture ?

J’ai bien aimé ce roman pour les trois quart, il se trouve que je l’ai perdu pendant deux jours puis retrouvé et la fin m’a semblé top longue et sans grand intérêt. Cela vient sans doute de la coupure entre les deux moments de lecture. Il reste que, tout ce qu’il dit sur la création romanesque et le pouvoir des livres m’a beaucoup intéressée

Extraits

 

Début.

 Ce séjour promettait d’être calme. C’était même l’idée de départ, prendre du recul, faire un pas de côté hors du quotidien. En acceptant l’invitation je ne courais aucun risque, la sinécure s’annonçait même idéale, un mois dans une région forestière et reculée, un mois dans une ville perdue avec juste ce qu’il faut de monde pour ne pas craindre d’être seul, tout en étant royalement retiré, ça semblait rêvé.

La chambre d’hôtel.

 À l’intérieur régnait le calme douillet d’une chambre sans âme mais, augmentée de mon bazar précoce, je me sentais chez moi. Je me sens toujours pleinement à l’aise dans une chambre d’hôtel. La chambre d’hôtel, c’est la sphère idéale, dégagée de toute histoire, de toute contrainte, de tout passé. La chambre d’hôtel, c’est le territoire parfait pour croire de nouveau en soi, avoir l’impression d’être neuf, réinventé.

Les fait divers.

 Au-delà de l’indéniable voyeurisme, le fait divers distrait de l’actualité conventionnelle, on y éprouve les affres d’un bien intime spectacle auquel on se sent soulagé de ne pas participer. Il y a une vertu expiatoire à plonger dans ces paragraphes incandescents, ces chroniques terribles qui entraînent vers une toute autre histoire que la sienne et la rend chanceuse par comparaison.

Numéro de portable .

Chaque fois que je découvre le numéro de portable de quelqu’un, j’ai toujours un regard esthétique sur cette séquence de chiffres, lui trouvant parfois une harmonie évidente, une élégance dans la combinaison ou, au contraire, une complexité antipathique, comme s’il y avait un message possible derrière chacun de nos numéros, un sens caché, comme s’il s’agissait d’un code qui révélait quelque chose de son propriétaire. Le numéro de Dora n’était fait que de chiffres pairs, et de quatre zéros, quatre zéros et des chiffres pairs ça lui donnait une rondeur sensuelle, une consonance inoffensive.

L’amour.

 Tomber amoureux, c’est voir l’autre comme un mystère dont on ne supporte pas d’être exclu, c’est redouter de ne pas l’atteindre, ne plus penser qu’à une chose : le revoir, le côtoyer. Plus je me disais que cette fille était un danger et plus elle en devenait désirable.

 

 

Édition Points, 254 pages, décembre 2019 (2012 première édition)

 

Roman trois fois récompensés : Prix Fémina, Prix du roman Fnac, Prix des prix Littéraires , et qui pourtant ne m’a pas complètement séduite. Le style est un peu étrange, que j’ai compris un peu mieux à la fin du livre. L’auteur dit que Yersin n’aurait sans doute pas apprécié ce roman biographique pour décrire sa vie et son oeuvre . Cet homme est particulièrement pudique sur sa vie personnelle , et très atypique sur sa vie de chercheur. Quand on lit l’article Wikipédia on en apprend pratiquement autant sur sa vie de chercheur. Yersin a découvert le bacille de la peste et avant celui de la toxine diphtérique, mais c’était aussi un explorateur qui est tombé en « amour » avec le Vietnam où il a été plus honoré qu’en France. La volonté de l’écrivain c’est de nous faire comprendre cette personnalité à travers en particulier ses lettres à sa mère, et à sa soeur . Il nous parle aussi de tous les gens qui ont croisé ou qui auraient pu croiser Yersin, pour nous faire revivre l’époque dans laquelle vivait ce savant-explorateur, tout en respectant la pudeur de cet homme. On apprend donc ses découvertes scientifiques, sa volonté de découvrir le Vietnam, et de maîtriser la culture de l’hévéa, et de la quinine. Comme chercheur pasteurien, il produit des vaccins pour protéger les populations, mais tout cela vous le saurez dans l’article Wikipédia.

C’est un livre que j’ai eu beaucoup de mal à lire alors que l’homme est passionnant, le mélange des chronologies, le mélange des personnalités qui lui font penser à Yersin : Rimbaud, Céline, et les politiques de l’époque, et un style très haché expliquent mes réserves.

 

Extraits

Début style particulier.

 La vieille main tavelée au pouce fendu écarte un voilage de pongé. Après la nuit d’insomnie, le vermeil de l’aube, la glorieuse cymbale. La chambre d’hôtel blanc neige et or pâle. Au loin la lumière à croisillons de la grande tour en fer derrière un peu de brume. En bas les arbres très verts du square Boucicault. La ville est calme dans le printemps guerrier. Envahie par les réfugiés. Tout ceux-là qui pensait que leur vie était de ne pas bouger. La vieille main lâche la crémone et saisit la poignée de la valise. Six étages plus bas, Yersin franchit le tambour de bois verni et de cuivre jaune. Un voiture en habit referme sur lui la portière du taxi. Yersin ne fuit pas. Il n’a jamais fui. Ce vol il l’a réservé des mois plus tôt dans une agence de Saigon. 

Paris en 1889.

 Paris devient la capitale mondiale de la médecine, et en son centre le tout nouvel Institut Pasteur en brique rouge est le phare du progrès. Tout est neuf, les parquets cirés et la faïence étincelante des paillasses. Pierres meulières et façade Louis XIII. L’idée germe déjà de créer des Instituts Pasteurs à l’étranger et de lancer des campagnes de vaccination préventives et curatives. Devant Yersin, dans la grande salle éclairée par les hautes fenêtres à petits carreaux, se rassemblent des médecins hospitaliers français mais aussi un Belge, un Suédois, un Cubain, trois Russes, trois Mexicains, un Hollandais, trois Italiens, un Anglais, un Roumain, un Égyptien et un Américain. Si l’on compte bien : douze nationalités et pas un Allemand. Voilà qui ne présage rien de bon. 

Une vision réaliste du commerce.

 Chaque mois à l’aller, depuis Saigon, des négociants habitués de la ligne convoient les produits de l’Europe à destination des Philippins riches, vêtements de Paris et porcelaines de Limoges, carafes de cristal et vins fins. Au retour, ils rapportent en échange à fond de cale les produits de la sueur des Philippins pauvres, pains de sucre, cigares manilles et cabosses de cacao.

Médecine vue par Yersin.

J’ai beaucoup de plaisir à soigner ceux qui viennent me demander conseil, mais je ne voudrais pas faire de la médecine un métier, c’est-à-dire que je ne pourrais jamais demander à malade de me payer pour les soins que j’aurais pu lui donner. Je considère la médecine comme un sacerdoce, ainsi que le pastoral. Demander de l’argent pour soigner malade, c’est un peu lui dire la bourse ou la vie.

Avancée de la science .

 On déroule souvent l’histoire des sciences comme un boulevard qui mènerait droit de l’ignorance à la vérité mais c’est faux. C’est un lacis de voies sans issue où la pensée se fourvoie et s’empêtre. Une compilation d’échecs lamentables et parfois rigolos.

Début du communisme et mélange des personnages .

Yersin ne croit pas une seconde à la ritournelle révolutionnaire. Tuer des hommes pour faire vivre des rêves. Pas comme le jeune Rimbaud , l’auteur d’un « projet de constitution communiste » cinquante avant le Congrès de Tour. Ce qui aurait dû lui valoir à titre posthume la carte numéro zéro du Parti.


Édition Actes Sud , 133 pages, Avril 2024

 

Un autre livre de cet auteur à l’écriture si belle et si forte que j’ai eu du mal à m’en remettre (Le premier livre de lui, sur Luocine, était « le soleil des Scorta« ) . J’avais dit à Gambadou que j’hésitais à lire cet essai, mais parfois il faut savoir ouvrir les yeux et son cœur. La délicatesse de cet écrivain pour parler des attentats de Paris du 13 novembre 2015 , est absolument remarquable. Il réussit un tour de force difficile à expliquer, il parle de tout le monde, il individualise chacun, et les rend universels. Quand on referme le livre, on est celle qui est morte dans la fosse du Bataclan, celui qui a choisi la chaise qui tourne le dos à la rue sur la terrasse, l’infirmière qui travaille non-stop pendant six heures, le médecin qui trie les urgences, les policiers qui sont arrivés les premiers dans la salle du Bataclan, la mère qui attend que sa fille reponde au téléphone…

Nous sommes tous ceux là , la seule personne que nous ne serons jamais ce sont ceux qui arrivent triomphant pour assassiner, ceux là même qui jouaient au ballon avec une tête d’un otage qu’ils venaient de décapiter dans un autre pays.

Chaque moment est parfaitement rendu , celui qui m’a le plus touché est celui où les parents commencent à se rendre compte que cette tragédie peut les concerner. Ce moment où, ils laissent un petit SMS, puis un autre, puis ils commencent à appeler et appeler encore, puis refusent absolument de faire partie de ceux qui iront peut-être dans un groupe de parole pour raconter ce dont personne ne peut se remettre. Mais comment oublier la jeunesse et la fraîcheur de ces jeunes qui étaient venus boire un verre entre amis, comment oublier le médecin qui doit trier les urgences, l’équipe du Raid qui doit sécuriser avant de sauver des vies .

Merci Monsieur Gaudé d’avoir écrit ce livre et j’espère ne choquer personne en disant que le 7 octobre en Israël 1200 personnes dont 37 enfants , ont été assassinés de cette façon là. Je ne cherche pas à minimiser les souffrances des habitants de Gaza, mais le Hamas est une organisation terroriste dont les membres ont utilisé les mêmes méthodes que ceux qui ont fait 129 morts à Paris le 13 novembre 2015.

 

Extraits

Début.

 J’ouvre les yeux. Je me dis que cette journée est belle puisque nous allons nous voir ce soir. Je souris à l’idée de ce rendez-vous et sens, dès le matin cette boule dans le ventre qui dit que je t’aime peut-être plus que je ne le pensais. Une longue attente s’étale devant moi jusqu’à te voir. Aurons-nous le temps de nous aimer ? Je me prépare. Je veux que tu tombes à la renverse en me voyant et tu tomberas. Je m’habille. Je ne mets pas de soutien-gorge. Puis je change d’avis. J’en mets un en me promettant de l’enlever plus tard dans la journée, lorsqu’il sera temps d’aller te rejoindre Je prends plaisir à imaginer cette fin de journée.

Un moment parmi d’autres.

 Il faut s’asseoir. Trouver une table. Choisir une place. Décider de qui prend quelle chaises. Dos au bar ou à la rue ? Personne ne se doute que ce sera si important, que c’est une question de vie ou de mort. Certains d’entre nous renoncent, jugent la terrasse déjà trop bondée, n’aime pas cela : être si proche de gens qu’on ne connaît pas, dont on entend toute la conversation, qui vous rejette la fumée de leur cigarette dans les cheveux et font trembler votre chaise à chaque fois qu’ils bougent. Certains vont plus loin, disparaissent à la recherche d’un peu de calme. Ils vivront. N’en reviendront pas d’avoir échappé à cette histoire
 À peu de chose près. Si peu de chose près. Pour ceux qui restent il faut choisir. Premier rang de terrasse ou deuxième ? Côte à côte ou face à face ? Nous choisissons. Sans nous douter que nous nous asseyons sur la trajectoire de balles qui vont bientôt être tirées.

Les parents.

 Nous ne savons pas encore que nous sommes si nombreux à vivre une soirée si semblable. Les appels répétés. La voix de la messagerie. Téléphoner. Essayer d’avoir des nouvelles des uns et des autres. Et puis cette sensation que ce qui se passe à la télévision a à avoir avec notre enfant. Cette sensation qui se mue en certitude et les jambes qui se dérobent … Je ne veux pas … Je ne veux pas… On sent ce qui vient mais on voudrait encore y échapper… Je ne veux pas, moi, faire partie de tout ça, vous connaître, partager avec vous, bien plus tard, le souvenir de cette nuit, dans les groupes de parole qui feront renaître le vertige. Je ne veux pas être sur la liste de celles et ceux qu’un policier va devoir appeler parce que le corps de mon enfant a été identifié. Je ne veux pas être parmi vous, comme vous. Laissez-moi. Je n’ai rien à voir avec vous. Je ne vous connais pas, ne veut pas vous connaître, je veux juste entendre la voix de mon enfant. Je n’irai pas à la mort pour identifier son corps et récupérer ses effets. Je ne je n’irai pas au procès pour voir le visage de ceux qui ont déchiré sa vie. Je ne veux pas être avec vous, laissez-moi, laissez-moi !

Le médecin d’urgence sur le terrain.

 Je suis le premier médecin à être entré, celui qui n’a pas pu prendre le temps de soigner, qui a essayé de faire au mieux, mais cela voulait dire abandonner certains, passer vite aux autres, aller d’un corps à l’autre pour que le moins possible d’entre eux meurent de leur blessure, mais il y en a eu, il y en a eu, malgré tout, et tant, et trop, je le sais qui sont morts seuls, sans aide, sans voix penchées sur eux, parce que j’étais débordé, parce que l’urgence m’imposait de ne m’arrêter sur aucun, et ils étaient tant, je n’en voyais pas la fin… Toute ma vie… Toute ma vie pour être le médecin qui secourt sans avoir le temps de soigner, le médecin qui dessine d’un chiffre sur le front le destin des victimes, le médecin qui sera désormais mangé par l’incertitude, la hantise de s’être trompé, le souvenir d’un corps qu’on a d’abord vu vivant puis mort lorsqu’on est repassé, toute ma vie, pour arriver à cette journée, courte au regard du nombre de jours que j’ai vécus, mais qui durera une éternité, et je le sais, et jusqu’au bout en moi le doute embrassera la fierté.