J’ai lu tous les livres de cette auteure, Jai rédigé un billet pour « Ru » et « Man ». J’aime beau­coup ses textes et celui-ci m’a donné envie de relire « RU » qui a connu un si grand succès. Vi explore encore une fois ses origines viet­na­miennes et son adap­ta­tion à la culture occi­den­tale . Cela passe par l’his­toire de sa famille qui était une famille de riches notables intel­lec­tuels du Vienam . Sa mère est issue d’une famille de commer­çants aisés et très travailleurs. C’est cet aspect qui la sauvera elle et ses enfants. (Le père n’a pas fui avec eux.) À Mont­réal sa mère avec un courage incroyable réus­sira dans la restau­ra­tion. Vi, pourra faire des études et retour­nera au Viet­nam dans le cadre d’ac­tions huma­ni­taires. Ce roman fait la part belle aux senti­ments amou­reux, de sa mère d’abord qui souf­frira des infi­dé­li­tés de son mari sans jamais se plaindre, et puis de la jeune fille qui asso­cie liberté intel­lec­tuelle et liberté amou­reuse. On sent très bien dans ce livre que les tradi­tions viet­na­miennes ne résistent pas au monde occi­den­tal. Encore une fois ce roman se divise en de courts chapitres qui sont autant de courtes nouvelles qui dévoilent peu à peu les strates de la person­na­lité de Vi. Une lecture dépay­sante et très émou­vante comme tous les livres de cette auteure, on peut sans doute lui repro­cher de se répé­ter un peu, mais, quand, comme moi on l’ap­pré­cie, c’est un plai­sir à chaque fois renou­ve­ler.

Citations

Les « boat people »

Mon prénom ne me prédes­ti­nait pas à faire face aux tempêtes en haute mer et encore moins à parta­ger une paillote dans un camp de réfu­giés en Malai­sie avec une dame âgée qui pleura jour et nuit pendant un mois sans nous expli­quer qui étaient les quatorze jeunes enfants qui l’ac­com­pa­gnaient. Il fallut attendre le repas d’adieu à la veille de notre départ vers le Canada pour qu’elle nous raconte soudai­ne­ment sa traver­sée. Ses yeux avaient vu son fils se faire tran­cher la gorge parce qu’il avait osé sauter sur le pirate qui violait sa femme enceinte. Cette mère s’est évanouie au moment où son fils et sa bru avaient été jetés à la mer. Elle ne connais­sait pas la suite des événe­ments. Elle se souve­nait seule­ment de s’être réveillée sous des corps, au son des pleurs des quatorze enfants survi­vants.

Le Québec

Nous sommes arri­vés dans la ville de Québec pendant une cani­cule qui semblait avoir désha­billé la popu­la­tion entière. Les hommes assis sur les balcons de notre nouvelle rési­dence avez tous le torse nu et le ventre bien exposé, comme les Putai, ces boud­dhas rieurs qui promettent aux marchands le succès finan­cier et, aux autres, la joie s’ils frot­taient leur rondeur. Beau­coup d’hommes viet­na­miens rêvaient de possé­der ce symbole de richesse, mais peu y parve­naient. Mon frère Long n’a pas pu s’empêcher d’ex­pri­mer son bonheur lorsque notre auto­bus s’est arrêté devant cette rangées de bâti­ment où l’abon­dance était person­ni­fiée à répé­ti­tion : « Nous sommes arri­vés au para­dis au para­dis.

Édition Poche Folio

Après avoir lu de cette auteure, grâce au club de lecture, « Le Ciel par dessus les Toits » j’ai eu très envie de décou­vrir un peu plus cette écri­vaine mauri­cienne. Si l’île Maurice est syno­nyme pour beau­coup d’entre nous de vacances sur des plages de sable blanc, de mer bleu azur, sous un soleil toujours présent, cette île a repré­senté pour des popu­la­tions noires un lieu d’es­cla­vage et lorsque celui-ci a pris fin, une terre d’im­mi­gra­tion pour des Indiens fuyant une misère abso­lue dans leur pays.

Loin de ces impres­sions para­di­siaques, ce roman se situe en 1890 : l’île Maurice est alors sous domi­na­tion britan­nique, depuis une tren­taine d’an­nées, mais les plan­ta­tions restent la propriété de riches plan­teurs fran­çais qui recherchent à tout prix une main d’œuvre bon marché pour rempla­cer leurs anciens esclaves. Les noirs habitent aussi cette île mais refusent de se faire maltrai­ter par les proprié­taires blancs, peu d’en­tente sont possibles avec les Indiens qui acceptent des condi­tions de travail dont eux mêmes ne veulent plus. En peu de chapitres, les problèmes sont très bien posés. On comprend d’au­tant mieux tous les problèmes qui assaillent dès leur arri­vée ces malheu­reux Indiens sur l’île Maurice que chaque person­nage nous est présenté avant leur départ dans leur lieu de vie d’ori­gine. On comprend alors, pour­quoi ils partent, mais aussi comment ils vont être forcé­ment déçus car trop de fables irréa­listes, comme ces pièces d’or que l’on trouve en soule­vant des rochers, leur obscur­cissent le cerveau !

Ce roman nous permet de comprendre la situa­tion des Indiens en 1890, certains sont acca­blés par les dettes que leurs parents ont contrac­tées, un des person­nage est seule­ment joueur de poker et perd tout l’argent de ses parents aux cartes, une jeune femme de sang royal doit brûler sur le bûcher de son mari mort à la chasse, un autre croit rejoindre son frère… Tous se retrouvent sur un bateau : l’At­las qui après des mois de navi­ga­tion d’au­tant plus éprou­vante que les Indiens craignent beau­coup la mer, ils débarquent apeu­rés sur l’île « Meuriche » et trouvent une condi­tion qui se rapproche plus de l’esclavage que celle de travailleurs pauvres et précaires.

J’ai beau­coup aimé ce livre, certai­ne­ment parce que je ne savais pas grand chose de cette immi­gra­tion mais aussi parce que cette auteure sait très bien racon­ter, j’ai quitté à regret ses person­nages et j’au­rais aimé les suivre un peu plus long­temps. Il y a un aspect qui m’a beau­coup inté­res­sée : à quel point l’en­fer­me­ment dans les tradi­tions de l’Inde asser­vit la popu­la­tion et empêche les plus pauvres de s’éman­ci­per, mais à quel point égale­ment, ces carcans repré­sentent un lieu rassu­rant face à un inconnu encore plus mena­çant que la servi­tude que l’on connaît bien. Le roman l’an­nonce mais ne le décrit pas, visi­ble­ment les Indiens sauront grâce à leur courage et à leur force de travail deve­nir une partie très impor­tante de la popu­la­tion active de l’île et à fina­le­ment s’en­ri­chir même sans trou­ver les fameuses pièces d’or qui ont fait briller les yeux de leurs ancêtres.

Citations

Les dettes des paysans pauvres

Quand il emprunta cinquante roupies au zamin­dar, les deux hommes étaient conve­nus d’un kamia C’était un contrat où l’on troquait sa sueur, son labeur et parfois la chair et le labeur de ses enfants contre de l’argent. Tant que les cinquante roupies et les inté­rêts sur le prêt n’étaient pas rembour­sés, Devraj Lal s’en­ga­geait à travailler les terres du zamin­dar pour la moitié d’un salaire. Il s’en­ga­geait aussi à ce que son fils reprenne le kamia s’il décé­dait avant d’avoir remboursé les cinquante roupies. Ce qui arriva moins d’un an après et son fils, Chotty se trouva en devoir d’ho­no­rer une dette qu’il n’avait pas contrac­tée.
Cela faisait dix années que Chotty travaillait pour le zamin­dar. Les inté­rêts sur le prêt avaient grandi comme le blé : vite. Et Chotty, semblait – il, ne travaillait pas aussi vite que le blé. Il avait amassé quelques roupies mais plusieurs fois son fils était tombé malade ou le zamin­dar décré­tait qu’il n’avait pas bien fait son travail ou encore ce qui arri­vait de plus en plus souvent ces derniers temps, la bibi se plai­gnait.

Être veuve

Il n’y avait rien de pire que de survivre à son mari. Donner nais­sance à une fille en premières couches ou toucher un paria étaient des manque­ments terribles mais être veuve était innom­mable. Ici, depuis des siècles, dans les familles de sang royal, les femmes montaient sur le bûcher avec leur mari. C’était une tradi­tion comme une autre. De toute façon, que ferait une femme sans son mari ? Qui voudrait d’une veuve quand les jeunes filles vierges ne manquaient pas ? Surtout, qui pren­drait le risque d’ac­cueillir une femme qui porte telle­ment le mauvais œil qu’elle finit veuve ?

Les rapports des noirs anciens esclaves et les indiens nouvellement arrivés

« Je t’ai eu, Malbar. Vous croyez supé­rieur, hein, tous, tous autant que vous êtes ? Vous venez ici, vous léchez le cul des blancs, vous faites vos village, vous amas­sez de l’argent, vous ache­tez des terrains et ensuite, vous vous prenez pour des blancs. Vous nous crachez dessus. Nous sommes des êtres infé­rieurs pour vous. Vous aussi, vous fouet­tez vos employés … Tu vas voir, Malbar. Tu vas voir ce que c’est que pour­rir en prison. Tu travaille­ras sous le soleil et comme nous, tu soulè­ve­ras les pierres et tu pour­ri­ras loin des tiens. »

Édition Galli­mard. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Une belle décou­verte que cette auteure qui a un style très parti­cu­lier, entre poésie et réalisme.
L’his­toire se résume en peu de mots, une femme d’abord prénommé Éliette et qui devien­dra Phénix, est trop, mais, mal aimée par ses parents et ne saura pas, à son tour, aimer ses deux enfants : sa fille Paloma et son fils Loup. Éliette était une enfant d’une beauté incroyable et un début de talent de chan­teuse, ses parents d’un milieu popu­laire en font, naïve­ment et sans penser la détruire, une petite poupée qui chante en public en parti­cu­lier au Noël de l’usine devant tout le village. Ce corps trop beau et vieilli avant l’âge attire les convoi­tises des hommes, et détruira l’âme d’Éliette. Paloma, sa fille quit­tera, à 18 ans, le domi­cile de sa mère, un garage pour pièces déta­chées dans une zone péri-urbaine, pour se construire une vie plus calme mais elle aban­donne son frère Loup à ce lieu sans amour. Loup pren­dra la fuite en voiture sans permis et bles­sera d’autres auto­mo­bi­listes, il fera huit jours de prison. Il y a bien sûr un inci­dent qui peut expli­quer la conduite d’Éliette, mais l’au­teur n’in­siste pas, elle montre à quel point l’en­fant était mal dans sa peau d’être ainsi montrée en public à cause de sa beauté et de sa façon de chan­ter. Pour punir ses parents elle s’en­lai­dira au maxi­mum, et sa voix devien­dra désa­gréable. Bref de trop, et mal aimée elle passe au stade de rebelle et entraîne dans cette rébel­lion ses deux enfants. Le roman se situe quand Loup est en prison et que Paloma et sa mère essaie de comprendre leur passé respec­tif. Tout le charme de ce texte tient à la langue de Nata­cha Appa­nah, on accepte tout de ce récit car elle nous donne envie de la croire, elle ne décrit sans doute qu’une facette de la violence sociale et la poétise sans doute à l’ex­cès mais c’est plus agréable de la lire comme ça, cette violence sociale, que dans le maxi­mum du glauque et du violent qui me fait souvent très peur. Et pour autant elle n’édul­core pas la misère du manque d’amour mater­nel et des dégâts que cela peut faire.

Citations

L’art du tatouage

Son biceps gauche est encer­clé de trous lignes épaisse d’un centi­mètre chacune, d’un noir de jais. Sur son poignet droit, elle porte trois lignes du même noir mais aussi fine qu’un trait de stylo. Une liane de lierre, d’un vert profond, naît sous la saillie de la malléole, entoure sa cheville gauche, grimpe en s’en­tor­tillant le long de sa jambe et dispa­raît sur sous sa robe. Entre ses seins, que l’ou­ver­ture de sa chemise de nuit laisse entre­voir, il y a un oiseau à crête aux deux ailes déployées, à la queue majes­tueuse. C’est le premier tatouage qu’elle s’est fait faire à dix huit ans, pour inscrire à jamais le prénom qu’elle a qu’elle s’était choisi : Phénix. 

Impression que je partage même si, moi, j aime la ville

Georges n’a jamais aimé la ville mais il aime bien les gares. Celle-ci n’est pas trop grande, pas encore en tout cas. Il a l’im­pres­sion que tous ce qui était à taille humaine, recon­nais­sable, inof­fen­sif, est aujourd’­hui cassé, agrandi, trans­formé. Les cafés, les ciné­mas, les maga­sins, les stations services, les routes, à croire que tout est fait pour que les hommes se sentent mal à l’aise, tournent en rond et se perdent.

Portrait amusant

D’ha­bi­tude, elle est de ces femmes à ne jamais cesser de bavar­der, grandes histoires, petits détails,un véri­table moulin à paroles, et le docteur Michel soup­çonne que c’est le genre de femme à commen­ter, seule chez elle, sa vie.

Bien observé

Il y a donc ce gâteau dont l’emballage préci­sait « trans­formé en France et assem­blé dans nos dans nos ateliers »

Édition Acte Sud

J’avais beau­coup aimé le roman d’Em­ma­nuel Dongala « Photo de groupe au bord du fleuve », et ce roman-ci avait été chau­de­ment défendu à une de nos rencontre au club de lecture. Cet auteur est un grand conteur et excellent écri­vain. Il raconte cette fois, la vie du jeune George Brige­to­wer, celui-ci vient en France au prin­temps 1789, avec son père . En suivant les traces de Léopold et Wolf­gang Mozart, le jeune George va se faire connaître à la cour du roi Louis XVI parce que, à 9 ans, il joue déjà comme un grand virtuose. George et son père sont noirs, son père a connu escla­vage dans les îles des Caraïbes, a réussi à venir en Grande Bretagne puis en Europe à la cour d’un prince polo­nais. Il a épousé une jeune Polo­naise. George est donc métissé et malgré la couleur de sa peau, son talent va lui permettre de s’im­po­ser en France, en Angle­terre puis en Autriche où il rencon­trera Ludwig Van Beetho­ven . Il se lie d’ami­tié avec Beetho­ven qui lui dédiera dans un premier temps une sonate … qui devien­dra « la Sonate à Kreut­zer ». Cette époque incroya­ble­ment féconde et violente traver­sée par le père et le fils permet à Emma­nuel Dongala de faire revivre l’esclavage mais aussi la condi­tion des femmes. Cet auteur sait parler des femmes et cela le rend très sympa­thique à mes yeux.
J’ai aimé cette lecture mais j’ai été un peu plus réser­vée que pour son premier roman, j’ai trouvé que le prétexte du roman se noyait un peu dans toutes les histoires diverses et variées que l’au­teur nous raconte. Entre Olympe de Gouge, Lavoi­sier, la révolte de Tous­saint Louver­ture, le sort des esclaves irlan­dais avant l’uti­li­sa­tion de la main d’oeuvre afri­caine, la révo­lu­tion fran­çaise.… Bref ce n’est pas un roman mais une dizaine qui se côtoient dans ce roman. Cela n’en­lève rien au talent de l’au­teur, mais par moment George et son père semblent moins inté­res­sants que les événe­ments qu’ils traversent.

Voici un portrait de George Brid­ge­to­wer :

Citations

Le public parisien 1789

Ici, les amateurs de musique, en parti­cu­lier les habi­tués du Concert Spiri­tuel, venaient autant pour se montrer que pour appré­cier la musique. En grande tenue, ils ne se gênaient pas pour jaser pendant l’exé­cu­tion d’un morceau ou même pour expri­mer leur opinion à haute et intel­li­gible voix.

Portrait des Viennois

Ne te fais pas d’illu­sions sur les Vien­nois. Ces gens-là sont super­fi­ciels. Tant qu’on leur donne de la bière et de la saucisse, ils se tiennent tran­quilles.

Dispute à propos du violon

Et cette vogue du violon ! Un instru­ment au son criard, dur et perçant. Qui n’a ni déli­ca­tesse ni harmo­nie et contrai­re­ment à la viole, à la flûte ou au clave­cin, est fati­gante autant pour l’exé­cu­tant que pour celui qui écoute. 
-Désolé, monsieur, lui rétor­qua son jeune contra­dic­teur, cette prédo­mi­nance du violon est là pour rester. Vous savez pour­quoi ? Parce qu’à lui tout seul, il peut être l’ins­tru­ment prin­ci­pal d’un orchestre.

Portrait d’Olympe de Gouge

Elle est folle, celle-là. Je ne vois pas vrai­ment pour­quoi Etta l’ad­mire tant ! Trou­vez-vous normal qu’elle demande l’abo­li­tion du mariage, qu’elle quali­fie de « tombeau de l’amour » ? Qu’elle prône sans vergogne le vaga­bon­dage sexuel en deman­dant de prendre en compte les penchants natu­rels des parte­naires à nouer des liai­sons hors mariage ? Qu’elle exige que la loi insti­tue un droit au divorce ? Pas éton­nant qu’elle demande aux enfants nés hors mariage, je veux dire les bâtards, soient octroyés les mêmes droits qu’aux enfants légi­times. Rendez-vous compte ! Une femme qui ignore l’ordre natu­rel des choses et veut poli­ti­quer comme un homme, voilà l’Olympe de Gouge qu’ad­mire tant notre cher Etta .

Un des aspects de l’esclavage

Avant de les vendre, on castrait les garçons et les hommes dans des condi­tions effroyables. L’opé­ra­tion était si barbare que très peu y survi­vaient : pour un rescapé, une douzaine trépas­sait (… ) 
Frédé­rick de Augus­tus était médusé. Il connais­sait les horreurs de l’es­cla­vage trans­at­lan­tique, mais personne aupa­ra­vant ne lui avait raconté l’es­cla­vage arabo-musul­man, tout aussi horrible, pire peut-être, sur certains aspects. Surtout, il ne trou­vait aucun sens écono­mique à cette castra­tion qui provo­quait la mort de tant d’es­claves. Il avait posé la ques­tion à Soli­man qui lui avait répli­qué :
- Vois-tu, ces escla­va­gistes-là ne raisonnent pas comme ce que ton père a connu dans les Caraïbes. Pour ces derniers, que les esclaves se repro­duisent est souhaité et même encou­ragé car essen­tiel pour leur pros­pé­rité. C’est comme avoir du chep­tel ; plus il se multi­plie, plus le proprié­taire devient riche. Cette logique écono­mique n’existe pas chez les négriers arabo-musul­mans, obnu­bi­lés qu’ils sont par la crainte de voir ces Noirs prendre souche et avoir des rela­tions sexuelles avec les femmes des harems dont ils sont les gardiens et les servi­teurs. Il fallait donc en faire des eunuques, c’est-à-dire les castrer. Pire encore, comme eux-mêmes ne se privaient pas de violer les esclaves noirs, les enfants qui en résul­taient étaient systé­ma­ti­que­ment élimi­nés ! (…)
Pose-toi la ques­tion mon cher Frédé­rick, comment expliques-tu aujourd’­hui la présence d’une popu­la­tion noire aussi nombreuses dans les Amériques alors que dans les sulta­nats et les candi­dats, malgré la masse innom­brable qui y a été impor­tée, ce n’est pas le cas ? Où sont passés tous ces Noirs qui ont traversé la mer Rouge en direc­tion de la pénin­sule arabique, entas­sés dans des boutres dans les condi­tions les plus atroces ? Crois-tu qu’ils ont tout simple­ment disparu comme ça dans un immense trou noir ? Non. C’est le résul­tat de ces pratiques igno­mi­nieuses. Castra­tion et infan­ti­cide !

Édition Flam­ma­rion. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Vous connais­sez certai­ne­ment « Balzac et la Petite Tailleuse Chinoise », mais aussi « L’évan­gile selon Yong Sheng » . Ici dans trois nouvelles plus tragiques les unes que les autres Dai Sijie raconte trois destins prati­que­ment ordi­naires dans ce terrible pays. Cela se passe dans une région entiè­re­ment polluée par le recy­clage des appa­reils tels que les ordi­na­teurs , télé­vi­seurs ou élec­tro-ména­gers. Les gens deviennent fous, soit par la pollu­tion soit par l’ex­trême pauvreté qui les réduisent à des gestes contre nature. C’est terrible et à peine suppor­table, la cruauté des hommes est sans limite, j’ai détesté le sort réservé à la femelle pango­lin. Animal protégé qui a peu près disparu de Chine et cela parce qu’on lui attri­bue des vertus aphro­di­siaques. La femelle pango­lin a lutté de toutes ses forces car elle portait un petit sans pouvoir sauver sa vie. Le feu aura raison de sa résis­tance. (Peut-être cette race s’est-elle vengée en trans­met­tant à l’homme le trop fameux virus !)

Trois destins tragiques marqués par l’ex­trême pauvreté , la pollu­tion et la cruauté humaine. J’avoue avoir été saisie par la tris­tesse et le dégoût de cette huma­nité et je n’ai pas réussi à me sentir bien dans cette lecture. Dai Sijie écrit en fran­çais son pays d’adop­tion, et il a un goût pour l’im­par­fait du subjonc­tif qui rend son texte un peu vieillot mais cela lui donne,aussi, un charme certain.

Citations

Propagande maoïste

Seul notre État tout-puis­sant était capable d’or­ga­ni­ser ce type de travaux pharao­niques pour répondre aux néces­si­tés urgentes, indis­pen­sables, d’une région agri­cole moderne, et que le mot « réser­voir d’eau », si ordi­naire en chinois ‑et encore plus dans la vie quoti­dienne de ma famille‑, était syno­nyme, sur le plan poli­tique et écono­mique, de bonheur du peuple. « C’est dans les climats où il pleut le moins que l’eau est le plus néces­saire aux cultures ». À en croire l’au­teur de l’ar­ticle, ce mot était quasi absent du voca­bu­laire des langues occi­den­tales, des millions et des millions de malheu­reux Euro­péens ou Améri­cain ne le connais­saient pas, sinon ceux qui étudiaient l’his­toire des jardins de Versailles, car il dési­gnait les bassins construits par le roi de France afin de surprendre les dames de la cour par la beauté des jets d’eau.

Médecine chinoise

Il serait impos­sible de comprendre l’ex­tinc­tion de cette espèce (le pango­lin) s’en rendre compte d’une parti­cu­la­rité poétique de la méde­cine chinoise : par exemple, si les chauves-souris volent dans le noir, on peut être certain que leur fiente guéri­ront de la cécité humaine, ; puisque le concombre de mer ressemble à un phal­lus , on affirme qu’il est aphro­di­siaque et que, s’il en consomme, l’homme obtien­dra un sexe d’une taille aussi pharao­nique que l’est cette plante aqua­tique. Dans le cas du pango­lin, c’est sa capa­cité à creu­ser dans la montagne qui fascine les Chinois. Et qu’est-ce qui ressemble plus à une montagne percée de grottes profondes, de ravins sombres, sinon un corps de femme ? Ainsi, manger sa chair est l’as­su­rance de pouvoir péné­trer, aussi profon­dé­ment qu’un pango­lin, les mysté­rieux tunnels fémi­nins.

Édition P.O.L.Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Ce roman démarre dans la légè­reté : Vicente et ses amis, des juifs parfai­te­ment assi­mi­lées à la vie en Argen­tine, regardent de loin ce qui se passe en Europe. Leurs conver­sa­tions sont marquées par l’hu­mour juif qui leur donnent tant de saveur. Vicente est beau garçon , un peu hâbleur et proprié­taire d’un maga­sin de meubles que son beau-père fabrique. Il est heureux en ménage, et a des enfants qu’il aime beau­coup. Sa mère, son frère méde­cin et sa sœur sont restés à Varso­vie. En 1938, il leur conseille sans trop insis­ter de venir à Buenos Aires. Il est content de son exil et des distances qu’il a mises entre sa mère qu’il juge enva­his­sante et lui qui se trouve bien dans sa nouvelle vie. Et, les années passent, l’an­goisse s’ins­talle, il va rece­voir trois lettres de sa mère et il prend conscience de l’hor­reur qui s’est abat­tue sur les juifs euro­péens. Il se sent coupable de n’avoir pas su insis­ter pour que sa famille le rejoigne, il va s’ins­tal­ler dans un mutisme presque complet. Sa femme comprend le drame de son mari et fait tout ce qu’elle peut pour le rame­ner vers la vie, mais sans grand succès. Vicente est dans son « ghetto inté­rieur » , comme son cauche­mar récur­rent qui l’an­goisse tant. Il rêve d’un mur qui l’en­serre peu à peu jusqu’à l’étouffer, il se réveille en prenant conscience que ces murs c’est sa peau : il est emmuré vivant en lui-même. (D’où le titre)

L’au­teur est le petit fils de ce grand père qui n’a pas réussi à parler. Santiago Amigo­rena comprend d’au­tant mieux son grand-père que sa famille a dû quit­ter l’Ar­gen­tine en 1973, l’exil et l’adap­ta­tion à un nouveau pays, il connaît bien. Cela nous vaut de très belles pages sur l’iden­tité et une réflexion appro­fon­die sur l’iden­tité juive. Le thème prin­ci­pal de ce roman, c’est : la Shoah, qu’en savait-on ? Comment s’en remettre et que trans­mettre aujourd’­hui ?. Rien que nommer ce crime contre l’hu­ma­nité fait débat , ne pas oublier que pendant des années on ne pouvait pas nommer autre­ment que « Solu­tion finale » avec les mots que les Alle­mands avaient eux-mêmes donnés à leurs crimes mons­trueux. Crime ? mais ce mot suffit-il quand il s’agit de six millions de personnes ? Géno­cide ? certes ; mais il y en a eu plusieurs en quoi celui-ci est-il parti­cu­lier ? Holo­causte ? mais ne pas oublier qu’a­lors il s’agis­sait d’of­frir des victimes inno­centes à un dieu. Qui était le Dieu des Nazis ? Et fina­le­ment Shoah qui ne s’ap­plique qu’au géno­cide des juifs par les nazis. C’est si impor­tant d’avoir trouvé un mot exact. Un livre très émou­vant qui fait revivre l’Ar­gen­tine dans des années ou ce pays allait bien et qui apporte une pierre indis­pen­sable à la construc­tion de la mémoire de l’hu­ma­nité.

Citations

Le genre de dialogue qui me font sourire

- Les Juifs me font chier. Ils m’ont toujours fait chier. C’est lorsque j’ai compris que ma mère allait deve­nir aussi juive et chiante que la sienne que j’ai décidé de partir.
-Compa­rée à la mienne, ta mère n’est pas si chiante, lui avez répondu Sammy, un œil toujours rivés sur les tables de billard. (…)
– Le pire, c’est que quand elle avait 20 ans, elle rêvait d’une seule chose, quit­ter le shtetl pour aller vivre en ville. Elle trou­vait ma grand-mère chiante pour les mêmes raisons que moi, je la trouve chiante aujourd’­hui…
-Et pour­tant, chiante ou pas chiante, tu lui as fait traver­ser l’At­lan­tique pour l’avoir à tes côtés.
- Oui… même les pires choses nous manquent.

Leçon de vie

-C’est ce qu’on fait depuis la nuit des temps, non ?
- On aime nos parents, puis on les trouve chiants, puis on part ailleurs… C’est peut-être ça être juif…
- Oui… Ou être humain.

La culpabilité

Mais Vicente n’avait rien fait . Il avait même avoué que depuis qu’il était arrivé en Argen­tine, il avait compris que l’exil lui avait permis , aussi , de deve­nir indé­pen­dant, et qu’il n’était pas sûre de vouloir vivre de nouveau avec elle. S’éloi­gner de sa mère, en 1928, l’avait telle­ment soulagé-être loin d’elle, aujourd’­hui, le tortu­rait telle­ment.

Être juif

Une des choses les plus terribles de l’an­ti­sé­mi­tisme est de ne pas permettre à certains hommes et à certaines femmes de cesser de se penser comme juif, c’est de les confi­ner dans cette iden­tité au-delà de leur volonté ‑c’est de déci­der, défi­ni­ti­ve­ment qui ils sont.

Edition Alma Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Un livre sur un sujet à propos duquel j’ai beau­coup lu. Mais je pense qu’on ne lit jamais assez pour comprendre tous les aspects de la Shoah. J’ai été très inté­res­sée par le point de vue de cette écri­vaine tchèque qui vit en France et écrit en fran­çais.
Le roman commence par deux scènes fortes : à Prague, en 1953 Vladi­mir Vochoc fait face à un tribu­nal popu­laire, puis à l’époque contem­po­raine, toujours à Prague, lors d’une inon­da­tion une femme âgée ne veut pas quit­ter son appar­te­ment et impose d’autre part à sa fille que son enfant apprenne le fran­çais. Ces deux volon­tés appa­raissent comme des ordres auxquels il est impos­sible de ne pas de soumettre. Puis nous repar­tons dans le passé à Stras­bourg en 1938, deux femmes juives réfu­giées accouchent, l’une perd son bébé, l’autre meurt en couches d’une petite fille bien vivante. La femme qui a perdu son bébé, s’empare de cette petite fille qui devien­dra José­pha. Le père de cette enfant confie une poupée qui avait été prépa­rée par son épouse pour l’en­fant à naître.

L’ori­gi­na­lité du récit vient de cette poupée de chif­fon aux yeux de nacre qui suit toute l’his­toire de José­pha à travers les fuites succes­sives de la famille qui échappe de si peu à la mort. Mais le récit prend aussi une tour­nure plus histo­rique grâce à un person­nage qui a existé le consul à Marseille de la Tché­co­slo­va­quie Valdi­mir Vochoc.

Celui-ci grâce à l’aide du jour­na­liste améri­cain Varian Fry a sauvé plusieurs milliers de juifs et de réfu­giés alle­mands oppo­sants au nazisme.

J’ai lu et décou­vert les fonde­ments de la répu­blique tché­co­slo­vaque qui voulait faire la place à toutes les mino­ri­tés et toutes les langues qui se croi­saient sur ce nouveau terri­toire. Si les démo­cra­ties avaient défendu cet état, le yiddish n’au­rait donc pas disparu de l’Eu­rope. Que d’oc­ca­sions ratées ! Est ce que cela aurait permis à ne pas avoir à recher­cher pour­quoi il a fallu sacri­fier envi­ron 6 millions de juifs pour qu’en­fin chacun se pose les bonnes ques­tions face à l’an­ti­sé­mi­tisme. Le parcours de la poupée de José­pha raconte à la fois combien le filet qui se resserre un peu plus à chaque fuite est tota­le­ment angois­sant pour ces pauvres juifs chas­sés de toute part, et combien seule­ment un tout petit nombre d’entre eux n’ont dû leur survie qu’à la chance et aux quelques « justes » croi­sés sur leur chemin. On connait cette fuite et ces angoisses, c’est bien raconté et tout est plau­sible mais pour moi le plus nova­teur dans ce récit est la rencontre avec cet ambas­sa­deur Tché­co­slo­vaque et son amour pour son pays.

Citations

Les juifs chassés de partout

Pour lui, il n’y avait pas d’en­droit où aller. « Aller », c’était tout ce qui comp­tait. Ces diffé­rents lieux provi­soires, tous ces « ici », n’étaient que des haltes de passage, plus ou moins longues, le temps de quelques géné­ra­tions, parfois de quelques années, le temps d’ap­prendre les lois du pays qui régis­saient leur vie, le temps apprendre la langue, parfois le temps d’ab­sor­ber et de resti­tuer dans sa propre langue les mots et expres­sions d » »ici », le temps de se bercer de l’illu­sion d’une durée possible. Puis il fallait déjà repar­tir, parfois sans avoir le temps de refaire ses valises. « Avec les siècles, se disait Gustav, on a appris à flai­rer le roussi. Bien avant les autres. »

Conséquences de ces exils successifs

On devait être souple. Une souplesse inscrite jusque dans l’ex­pres­sion popu­laire : « prenez votre crin­crin et tirez-vous. » Voilà pour­quoi tous les Juifs de l’Est qui se respectent jouent du violon. C’est facile à trans­por­ter. On n’a jamais vu quel­qu’un avec son piano sur le dos.

Édition JC Lattès. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

J’ai décou­vert avec ce roman cet écri­vain franco-djibou­tien d’ex­pres­sion fran­çaise qui vit entre la France et les États-Unis où il est profes­seur à l’uni­ver­sité de Washing­ton. Il est l’au­teur de récit qu’il dit lui-même large­ment inspiré de son enfance. Dans une conver­sa­tion avec sa fille, Béa, celle-ci lui demande : « Pour­quoi tu danses quand tu marches ? » . Cette ques­tion de sa petite fille de quatre ans fait remon­ter en lui une enfance à Djibouti alors colo­nie fran­çaise. Elle s’ap­pe­lait alors TFAI (Terri­toire fran­çais des Afars et des Issas). L’auteur retrouve son âme d’en­fant pour racon­ter à sa fille ses peurs et sa vision du monde enri­chie de celle de sa grand-mère qu’il appelle Cochise car elle semble habi­ter par toute la mémoire de son peuple et d’une sagesse qui l’aidera à surmon­ter diffé­rentes épreuves de son enfance

Petit garçon, il est chétif et souvent souffre douleur de garne­ments plus prêts que lui à se défendre dans un monde où tout n’est que misère et dureté. En réalité sa chance est d’avoir été chétif et peu capable de se défendre dans ce monde impi­toyable. Il va s’emparer des mots et de la lecture et faire des études litté­raires qui le condui­ront à sa véri­table desti­née : celle d’être un écri­vain fran­co­phone au charme, à la poésie et à l’hu­mour inou­bliables. Comment ne pas être ému et en même temps sourire aux remer­cie­ments que l’on trouve à la fin de son roman qui raconte si bien combien la polio­myé­lite a boule­versé son enfance .

J’adresse mes affec­tueuses remer­cie­ments aux femmes qui ont su me choyer pendant les jours sombres ou lumi­neux de l’en­fance.
Et j’adresse mes vifs remer­cie­ments aux rampes et d’es­ca­lier d’im­meuble, du métro et d’ailleurs. 
Sans oublier les esca­la­tors.
Et les ascen­seurs.
Il évoque aussi la colo­ni­sa­tion, qui semble loin de l’en­fant. Il en a accepté les valeurs au point de croire qu’être fran­çais de France était bien supé­rieur à être fran­çais du TFAI ! Mais cela ne l’empêche pas de poser des ques­tions et d’en­tendre une autre façon de présen­ter la soi-disant posté­rio­rité des colo­ni­sa­teurs. Leurs bien­faits, comme le creu­se­ment du canal de Suez a béné­fi­cié unique­ment aux Anglais et Fran­çais pas du tout aux habi­tants de la région. Cet aspect de ses souve­nirs sont comme une toile de fond au récit, qui met en valeur le récit de cet homme qui explique à sa petite fille combien sa vie était compli­quée. Ses seules joies, il les doit à une grand-mère extra­or­di­naire et à la lecture. Rien ne l’empêchait d’al­ler vers la lecture. Il affron­tait même le terrible Johnny et sa bande pour quéman­der aux filles « Paris Match » ou même « Nous Deux » pour satis­faire ce besoin d’éva­sion. Sa jalou­sie par rapport à son petit frère qui se porte bien et qui fait de si beaux cacas est très drôle. Je suis certaine que sa petite fille complè­te­ment occi­den­ta­li­sée a beau­coup aimé apprendre à connaître son père de cette façon. Et je pense aussi que l’on peut faire lire ce roman à tous les jeunes fran­çais qui ont, sans doute, une vie si facile qu’ils n’ont aucune idée de la chance qu’ils ont de pouvoir réus­sir grâce à l’école. L’au­teur ne cherche abso­lu­ment à faire la morale ni à se donner en exemple mais il raconte si bien que l’on comprend parfai­te­ment ce qu’il a vécu et on part avec lui dans les envi­rons de Djibou­tis dans les années soixante-dix.

Citations

Un style que j’aime :

Après un soupir un peu là, d’un œil inqui­si­teur Maman ausculta mon visage. Elle avait senti que quelque chose ne tour­nait pas rond mais elle n’en était pas abso­lu­ment certaine. Je ne fis rien pour l’ai­der. Persis­tant dans le mensonge, je me mis à sifflo­ter un petit air de mon inven­tion. Sans le savoir, j’imi­tais les grandes personnes qui se donnent un air impor­tant en traver­sant la nuit les ruelles de notre quar­tier du Château-D’eau. Je souriais à maman. Pour une fois. Pour la trom­per. Pour garder ma douleur aussi. Ma douleur est une île déserte, pensais-je au plus profond de moi, elle m’ap­par­tient. Elle ne saurait se parta­ger. Je ne m’ex­plique pas aujourd’­hui Pour­quoi j’ai persisté à mentir à maman. Ces mots m’au­raient recousu le cœur lorsque Johnny m’avait fait injus­te­ment souf­frir, encore fallait-il que je lui confie ma peine.

Un long passage qui peut faire comprendre tout le charme de ce roman-souvenirs

Pas de doute, Ladane était inno­cente. Elle venait de la brousse, ses parents ne pouvaient plus la garder auprès d’eux parce qu’ils étaient pauvres ou morts. Je ne compre­nais pas comment des adultes pouvaient faire des dizaines d’en­fants et après les lais­ser partir où les dépo­ser ici ou là comme s’ils étaient une valise encom­brante. J’étais enragé par des adultes et j’ima­gi­nais que plus jeunes, les parents de Ladane était de l’es­pèce terro­riste de Johnny et sa bande qui ne semaient que la violence sur leur chemin. Dès que j’évo­quais ses parents, la bonne Ladane me regar­dait avec des yeux de chiot apeuré . Pour­tant elle n’était plus une gamine. C’était une jeune femme dési­rable qui allait sur ses dix-sept ans. Enfin c’est ce qu’elle disait à tout le monde car elle venait de la brousse et là-bas, dans les djebels, personne ne connais­sait sa vraie date de nais­sance. Personne n’avait poussé de chan­son le jour de sa nais­sance. Personne n’avait préparé un gâteau comme Madame Annick pour ses enfants. Personne n’avait prévenu l’imam ou l’of­fi­cier de l’état-civil. Mais où est-ce que j’avais la tête Béa, il n’y avait pas de mosquée dans le djebel. Les ouailles devaient se débrouiller toutes seules dans les gour­bis, c’est-à-dire dans des trous dans la montagne qui n’avait ni élec­tri­cité ni vais­selle. Elles ne profi­taient pas de la science reli­gieuse pour les aider à gran­dir. Je savais par grand-mère Cochise que ces gens-là avaient tous les yeux un peu rappro­chés, les sour­cil en accent circon­flexe. Ils avaient l’air idiot car toutes les nuits, les enfants cher­chaient la lumière dans leur gourbi plus sombre que le cul de Satan. Même que certains n’es­suyaient pas la bave qui leur pendait aux lèvres, on les appe­lait les crétins du djebel. Ils finis­saient bouchers ou assas­sins. Heureu­se­ment que Ladane avait échappé à la séche­resse et à la famine du djebel. Même si chez nous, elle devait travailler du chant du coq au coucher du soleil. Même si elle courait dans le coin de la cour qui servait de cuisine pour faire tinter les casse­roles et remettre à maman le plat de hari­cots blancs ou la soupe de pois chiches que mon pater­nel adorait. Dès qu’elle enten­dait le boucan d’en­fer de la Solex de mon père, Ladane bondis­sait comme un fauve. Elle restait en faction jusqu’à la fin du dîner. Ensuite, elle devait laver les usten­siles et ranger la cuisine. Si papa la Tige lais­sait quelque chose au fond de son assiette, il fallait le remettre à la matrone. Grand-mère rappe­lait à Ladane qu’il ne fallait pas se gaver de nour­ri­ture dans la nuit car ce n’était pas très bon pour la diges­tion sauf pour les enfants comme Osso­bleht qui devaient se goin­frer à toute heure et lais­ser comme preuves des cacas bien souples et bien malodo­rants. Grand-mère adorait les humer avec joie et émotion. Elle préfé­rait les cacas verts et jaunes d’Os­so­bleh qui allait vers ses cinq ans à mes crottes de bique. Ce n’était pas de ma faute si je n’ai­mais pas manger, si ma jambe me faisait toujours mal, si la visite au méde­cin n’avait rien donné ou six cette guibole me remplis­sait de honte. Ce n’était pas de ma faute si Ladane avait atterri chez nous et si j’ai­mais les yeux châtaigne de cette fille du djebel qui était beau­coup plus âgée que moi. Dans un an ou deux, grand-mère lui trou­ve­rait un mari, un boucher du djebel peut-être. Et moi je devais trou­ver un mur contre lequel j’irai me cacher, sanglo­ter et pous­ser mais lamen­ta­tions à l’abri de la matrone.

Dialogue avec sa tante

À mi-chemin de notre trajet, un ballet de gros camions bâchés, remplis de légion­naires fran­çais, est arrivé dans le sens inverse. J’avais le senti­ment qu’il nous dévi­sa­geaient. Mon cœur battait la chamade mais ma tante ne donnait pas l’im­pres­sion de ralen­tir sa course, ni de se soucier du trafic. Essouf­flé, je me suis arrêté. Ma tante a fait de même, pas contente du tout.
- Avance, nous n’al­lons pas rester au milieu du trot­toir.
J’ai eu la bonne idée de lui poser une ques­tion juste pour reprendre mon souffle. C’était toujours comme ça, je devais comp­ter sur mon cerveau quand mes jambes me faisaient défaut.
-Pour­quoi sont-ils chez nous ?
-Comment ça ?
-Mais pour­quoi sont-ils arri­vés chez nous ? – Parce qu’ils sont nos colo­ni­sa­teurs.
- Nos co.… ?
- Parce qu’ils sont plus fort que nous.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

J’ai été très séduite par le style de cet écri­vain maro­cain qui manie la langue fran­çaise avec une dexté­rité que beau­coup d’écri­vains et d’écri­vaines peuvent lui envier. Comment rendre compte de ce qui a été la vie de l’au­teur lui même : la person­na­lité de son père chargé de diver­tir le roi Hassan II, alors qu’à la maison, pendant vingt ans toute la famille vit l’ab­sence du brillant frère aîné, offi­cier de l’ar­mée maro­caine main­tenu vingt ans dans la geôle la plus terrible du Maroc pour avoir eu comme supé­rieurs des offi­ciers qui ont parti­cipé au coup d’État de Skhi­ratLe bagne de Tazma­mart est un lieu d’hor­reurs comme il en existe dans toutes les tyran­nies. Que le père d’une des victimes soit « le fou » auprès de celui qui a créé ce bagne et qui y main­tient son fils durant plus de vingt ans, est une situa­tion qui rappelle la perver­sité de Joseph Staline.

Ce livre ne raconte pas seule­ment cette horreur là (dont la femme du « fou » ne se remet­tra jamais), l’au­teur explique et nous fait comprendre la person­na­lité des cour­ti­sans. Et fina­le­ment on se dit que peu importe la forme du pouvoir, tout puis­sant doit avoir autour de lui des gens de l’acabit de Moham­med ben Moham­med. On pense à tous ces êtres de pouvoir qui ne veulent voir autour d’eux que le reflet d’eux même dans les yeux des gens qui les entourent. Bien sûr, plus les hommes ont du pouvoir et Sidi (Hassan II) en a beau­coup, plus la cour doit être compo­sée de gens serviles. Peu de résis­tances peuvent se mani­fes­ter, mais l’on voit quand même un ministre se faire trai­ter d’ani­mal et sauver sa vie d’une manière très origi­nale. Tout le monde vit sur la corde raide sans cesse et un rien peut vous plon­ger au pire dans une geôle ou vous conduire à la mort et au mieux dans l’ou­bli et dispa­raître des faveurs du roi.

Si ce roman avait été écrit de façon réaliste, on aurait pu pleu­rer à toutes les pages, mais il s’agit d’une fable un peu à la manière des conte de Voltaire. Nous ne sommes appa­rem­ment pas dans la réalité et pour­tant, ce roman fait beau­coup plus pour décrire le régime d’Has­san II, d’ailleurs vivre ainsi comme cour­ti­san d’une cour où le danger de mort vous guette à chaque faux-pas ne donne-il pas à la vie cet aspect d’ir­réel ? Plusieurs roman­ciers, et plusieurs cinéastes se sont empa­rés des derniers jours de Staline pour rendre compte de de cette atmo­sphère si étrange. Et bien lisez Mahi Bine­bine pour prendre conscience que les cours autour des tyrans sont, malgré les diffé­rences cultu­relles, partout les mêmes.

Citations

Portrait du fou face au dernier moments de son roi

Tout parais­sait normal, mais rien ne l’était pour votre servi­teur. Moi, Moham­med ben Moham­med, écume de la lie et du moisi de Marra­kech que rien ne prédes­ti­nait à côtoyer les élus, moi, le rescapé des troi­sièmes sous-sols de l’hu­maine condi­tion, j’étais là en cette soirée de juillet derrière mon maître mori­bond, rumi­nant la terrible sentence du méde­cin : « Plus que deux ou trois jours et nous serons tous orphe­lins ! »

La cour du roi

Voilà, j’ai commencé par vous dépeindre le meilleur du panier de crabe où j’ai eu à passer une partie substan­tielle de mon exis­tence. De même que la proxi­mité du pouvoir engendre des monstres, il lui arrive aussi d’en­fan­ter des êtres supé­rieurs que, dans un autre temps, on aurait quali­fiés de Saints. En dehors du musi­cien Saher et de l’ir­rem­pla­çable docteur Moura, l’en­tou­rage de Sidi comp­tait une nuée d’in­di­vi­dus sans foi ni loi, des créa­tures d’une inté­grité et d’une huma­nité contes­table (…). Cepen­dant pour une ques­tion de survie, je devins à mon tour oppor­tu­niste. Plus de scru­pules à exploi­ter les impairs de mes confrères pour briller. Et l’offre était consé­quente tant ils riva­li­saient de sottises (…)Que de fois j’ai voulu me payer le nain féroce qui jouis­sait les faveurs du souve­rain… ce reste de pâte noire dont la jalou­sie mesquine, la malveillance, la mauvaise foi abso­lue faisait de lui l’élé­ment le plus détes­table du groupe. Une peste qui crache son venin partout. Un fagot d’épines qui terro­ri­sait l’As­sem­blée entière et qu’un simple souffle aurait envoyé au tapis. Pour être honnête, et j’en ai honte, si je nour­ris­sais à son égard une haine cordiale, il m’ar­ri­vait aussi de le trou­ver drôle et même hila­rant quand, avec ses crochets de vipère, il s’achar­ner à dépe­cer un indi­vidu désarmé, penaud, riant jaune. Diffi­cile de se défendre contre la déri­sion quand on a le public contre soi.

Les ministres

Une infor­ma­tion capi­tale, monnayable à prix d’or, qu’il pouvait divul­guer, ou bien taire, c’est selon en quit­tant les appar­te­ments de Sidi sous les regards anxieux des gradés, soit le caïd Moha, souriait en opinant du chef, signi­fiant qu’on pouvait abor­der le roi sans risquer sa peau ou à tout le moins son emploi, soit il levait son index retroussé en queue de scor­pion, auquel cas il était fort recom­mandé à ces messieurs de rembal­ler au plus vite leur pape­rasse et de remettre au lende­main l’ur­gence de leur visite. Conscients de leurs propres vulné­ra­bi­lité et des redou­tables atouts du valet, les gradé riva­li­saient de gentillesse à son égard, le voyait osten­si­ble­ment, affec­tant à qui mieux mieux des fami­lia­ri­tés dont il n’était pas dupe. Tous étaient bien entendu prêt accordé de larges faveurs, pourvu que le caïd Moha daignât lever le petit doigt si besoin !

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Un trajet Saint-Malo – Paris en décou­vrant le pays Dogon. Merci pour ce conseil de lecture Maggie. Le roman a deux prin­ci­paux inté­rêts une enquête poli­cière, qui est sans mystère. On comprend très vite les enjeux du conflit qui opposent des jeunes perver­tis par l’argent, aux anciens du village respec­tueux des tradi­tions du pays des Dogons. L’autre inté­rêt ce sont juste­ment ces tradi­tions. Et aussi, celles de toutes les compo­santes du Mali. On se sent bien avec ce commis­saire Habib et son assis­tant Sosso, on comprend leurs réac­tions très carté­siennes face ce qu’on voudrait leur faire prendre pour de la magie. Une ques­tion restera sans réponse : l’as­sas­sin est-il le pire person­nage de cette sombre histoire ?

Si j’ai aimé la première partie de ce roman, et la plon­gée dans cette culture qui a fasciné tant d’eth­no­logues, la seconde moitié où l’en­quête poli­cière doit être réso­lue m’a beau­coup moins plu, et j’ai même alors trouvé que les réali­tés afri­caines étaient trop cari­ca­tu­rées. Je suis déci­dé­ment extrê­me­ment diffi­cile pour la litté­ra­ture poli­cière et donc, je ne suis pas un très bon juge. Si ce roman vous tombe sous la main, mes réserves, ne doivent pas vous arrê­ter, Koussa Konake m’a quand même permis d’ou­blier complè­te­ment le train et les passa­gers entre Saint-Malo et Le Mans ( un peu trop court pour aller jusqu’à Paris) , j’étais sur les routes cabos­sées entre Mopti et le pays Dogon, malgré les nombreux rappels de la restau­ra­tion me disant que la voiture Bar était dans la voiture 14 et que des plats de grande qualité m’y atten­daient.

Citations

Vivre dans des milieux hostiles

Ces terres arides, rocailleuses, ravi­nées, où tout porte l’empreinte d’une érosion sans fin, sont à l’image de la vie rude de leurs habi­tants. Ici, il n’y a que la sueur de l’homme pour faire verdir les rochers. Si, quelque fois, un mari­got offre son eau, c’est juste pour assu­rer la survie. La nature n’écrase pas l homme, elle le mini­mise.

La religion en pays Dogon

Il arrive qu’une mosquée ou une église de ciment détonne dans cet univers telle­ment uniforme, mais on sent qu’elles attendent un Dieu qui n’est pas d’ici. Car le Dieu des Dogons n’a besoin ni de mosquée ni d’église. C’est Amma et il vit en chaque chose, dans chaque objet sculpté, dans l’âme de chaque Dogon.

Humour, après une conversation avec le ministre de l’intérieur

- Il a toujours été comme ça, jovial, sympa­thique, dyna­mique. Un vrai séduc­teur. On ne peut pas dire le contraire. Il est éloquent aussi, c’est sûr.
– Mais pares­seux.
– Ben oui, on ne peut pas tout avoir.