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J’ai abso­lu­ment adoré la première partie de ce roman. Un peu moins la seconde , lorsqu’on voit, en 1943 et 1944, le « Tout Paris » essayer de revivre de façon futile autour du monde du spec­tacle. Le roman commence par l’enterrement à Saint Pierre de Chaillot de : « Prin­cesse Natalie,Marguerite, Marie, Pauline de Lusi­gnan, duchesse de Sorrente. 7mai 1908-10 février 1945 » . Le roman raconte la lente et inexo­rable destruc­tion de cette jeune femme morphi­no­mane . La première partie se passe à Cannes où la famille se trouve « coin­cée » jusqu’en 1943. Coin­cée cela veut dire que la famille a du mal à rece­voir exac­te­ment comme elle l’a toujours fait.

À la mort de sa mère la riche Améri­caine prin­cesse Elisa­beth de Lusi­gnan, Nata­lie apprend qu’elle est la fille natu­relle de Paul Mahl un riche juif ami de son père le prince de Lusi­gnan. En plus d’être une bâtarde elle est donc confron­tée au monde juif et sous la botte des nazis cela prend un tout autre sens que dans les salons du micro­cosme de l’aristocratie pari­sienne. Nata­lie n’était pas capable de se défendre d’un milieu oppres­sant, elle était faite pour une vie de salon à la Marcel Proust, auteur qu’elle découvre et qu’elle comprend. Sa rencontre avec la morphine lui sera fatale et lui enlè­vera toutes ses forces. Quand la famille retourne à Paris , cette femme droguée est enva­hie de pulsions et de révoltes qu’elle n’arrive pas à assu­mer. Elle aurait voulu être plus coura­geuse et pouvoir répondre à sa petite fille en pleurs : « mais qu’est ce qu’on leur fait aux juifs , quand on les arrête ?  » . Sa révolte se limi­tera à une sortie chez la prin­cesse Murat :

« Les juifs sont deve­nus des morts-vivants, tout leur est inter­dit. Ils sont plus ostra­ci­sés que des lépreux au Moyen Age ! « .

Ambiance glaciale garan­tie, dans ce Paris mondain qui, comme Nata­lie me dégoûte quelque peu. Comme elle, et cela grâce au talent de Pauline Drey­fus , le grand écart se creuse entre les soucis des récep­tions (quelle robe ? quel plat ? quelles conver­sa­tions ?) et les familles juives qui dispa­raissent peu à peu. Comme Nata­lie, j’ai envie de les secouer tous ces Cocteau, Guitry invi­tés chez les Murat, Noaille Trémoïles et autres… et leur deman­der s’ils savent répondre à cette petite fille en pleurs : « mais qu’est ce qu’on leur fait aux juifs , quand on les arrête ?  ». Comme elle, je n’aurais peut-être pas eu le courage d’aller plus loin dans ma révolte que de ne plus traver­ser les Champs-Élysées inter­dits aux juifs ( tiens, je ne le savais pas !) et monter dans le dernier wagon du métro le seul auto­risé aux juifs. Il me reste à parler du style de cette auteure, son sens de la formule est abso­lu­ment admi­rable et drôle. C’est un livre qui se lit vite et qui fait du bien alors qu’il raconte une histoire bien triste et une époque abomi­nable.

Citations

Les conventions

Pas un bal où elle ne s’affichât auprès du jeune André Mahl, au point de scan­da­li­ser les maîtresses de maison, ulcé­rées que la jeune fille préfé­rât ce jeune homme « israé­lite » à tant d’autres jeunes gens dont le sang, était lui irré­pro­chable. Nata­lie était certes la moins jolie des sœurs Lusi­gnan, mais de là à « s enjui­ver ». Tapie derrière les éven­tails, augmen­tée de points d’exclamation, la répro­ba­tion se propa­geait.

L’argent et la « noblesse »

Un jour que la cousine de son mari d’autant plus à cheval sur sa généa­lo­gie qu’aucun parti ne lui semblait à la hauteur de la sienne, lui avait lancé : « Mais au fond votre nom ne vaut rien ! » . Élisa­beth avait eu assez d’esprit pour lui répondre « Pas au bas d’un chèque. .. »

La noblesse d’empire

Partout où l’empereur est passé, il se sent un peu chez lui . Jérôme n’a rien fait d’exceptionnel dans sa vie, celle de ses ancêtres lui tient lieu de carte de visite.

L’art de la formule de Pauline Dreyfus

De toute façon, la duchesse douai­rière de Sorrente n’a jamais aimé les enfants, non plus que les contacts physiques qui prési­daient à leur arri­vée. Sitôt après la nais­sance d’un fils , elle s’était esti­mée quitte avec son mari et avait défi­ni­ti­ve­ment condamné la porte de sa chambre. Elle s’était réfu­giée dans la lecture et la médi­sance, deux acti­vi­tés qui accom­plie avec sérieux, auraient suffi à emplir la jour­née de n’importe qui.

Ce qui ne se fait pas

Les frasques d’Élisabeth sont indu­bi­ta­ble­ment à ranger dans la case « ce qui ne se fait pas ». Dans la même nomen­cla­ture, il y a le divorce, le mariage avec une demoi­selle ayant du sang juif(du sang protes­tant à la rigueur, si la jeune personne porte le nom d’une grande banque), et la bâtar­dise assu­mée. Tous ces compor­te­ments qui engendrent la pire des cala­mi­tés pouvant s’abattre sur une famille : « le scan­dale ». En puriste des monda­ni­tés, il aurait volon­tiers ajouté à cette liste le fait de manger son dessert avec une cuillère…

On en parle

Chez Clara, et Mimi­pin­son.

8 Thoughts on “Ce sont des choses qui arrivent – Pauline DREYFUS

  1. J’étais hési­tante chez Clara, ton billet m’éclaire un peu plus. Pour­quoi pas si je le croise à la biblio­thèque, même si ce monde à ne m’attire guère.

  2. Et bien pour­quoi pas ? Mais il y a tant de livres à lire… Et je n’ai pas le temps, mais alors pas le temps du tout cette année ! Je le note pour… l’année prochaine !

  3. Jamais lu cette auteure mais ce que tu en dis me plait !

  4. Pas évident de trou­ver un roman entraî­nant sur cette période de la guerre, mais ton appré­cia­tion sur la deuxième partie me fait hési­ter.

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