Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Voici mon deuxième auteur de ma famille affec­tive. C’est encore d’un deuil dont il s’agit, celui de son frère. Ils sont quatre garçons, dans la famille, Daniel a partagé pendant onze ans sa chambre avec son frère de quatre ans son aîné. C’était le préféré de la famille, et comme il le lui avouera plus tard ce n’est pas toujours facile de porter ce titre sur ses épaules. Lui, Daniel, c’est celui qui rate l’école dans une famille ou être reçu à une grande école , si possible poly­tech­nique était la règle, ce n’était pas facile non plus. Mais Daniel avait Bernard qui d’une simple phrase savait le rassu­rer. Quand l’enfant rentre très triste avec de très mauvaises notes, et qu’il hurle de colère le plus fort qu’il le peut : « je suis con, je suis con » d’une voix douce son frère lui répond

- Mais non, si tu étais con, je le saurais !

Citations

Manger ou dîner ?

L’heure tour­nant, je me lavais :
- Bon, ce n’est pas tout ça mais il faut qu’on y aille, on va manger chez les R.
Ma tante me regarda comme si elle avait avalé son diction­naire. 
-Mais non, voyons, vous allez « dîner », chez les R.
Mon frère tempera douce­ment. 
-Oui, et tu connais Daniel, il en profi­tera certai­ne­ment pour manger quelque chose. Toute notre vie je me suis alimenté à son humour.

Vocation ?

Il était ingé­nieur en aéro­nau­tique, spécia­liste des vibra­tions. Il aurait préféré les eaux et forêts, les arbres, les animaux. Il aurait fait un bon étho­logue. Des concours d’entrée en déci­dèrent autre­ment. Ainsi va la vie dans certaines familles qui ont accès aux grandes écoles, recalé à ce concours ci, reçu à celui-là, tu aurais aimé t’occuper d’oiseau, tu t’occupes d’avion. La préfé­rence ? Qu’est-ce que ce caprice, au regard du rang à tenir ?

Humour

La proba­bi­lité jouait un grand rôle dans sa vie, le pire étant sûr -ques­tion de proba­bi­li­tés-, il n’y avait aucune raison de drama­ti­ser. Nous échan­gions beau­coup de blagues autour de la proba­bi­lité. La veille de mon permis de conduire il me conseilla de convaincre l’inspecteur qu’il valait beau­coup mieux traver­ser les carre­four à cent quatre-vingt à l’heure qu’à vingt
– Neuf fois moins de chances de percu­ter un autre véhi­cule, Monsieur l’Inspecteur.

Le couple

C’est donc l’histoire d’un couple, me disais-je, où le mari ne m’aura jamais dit de mal de sa femme qui ne m’en n’aura jamais dit du bien.

Ce jour je vais publier deux romans de deux auteurs pour lesquels j’éprouve de l’affection. Cela ne se dit pas, sauf sur un blog. Tous les deux font partie de ma famille de lectures, et tous les deux racontent le deuil.

Je lis tous les livres de cet auteur qui me tombent sous la main, celui-là c’est la souris jaune qui me l’a conseillé, qu’elle en soit remer­ciée. C’est un très beau livre, qui explique bien des failles et des diffi­cul­tés d’être à fond dans la vie qui sont évoquées dans tous les livres de Jean-Philippe Blon­del. Lorsqu’il avait 18 ans un acci­dent de voiture a tué sa mère et son frère, c’est son père qui condui­sait et celui-ci meurt quatre ans plus tard. Plombé par ces deux tragé­dies, le narra­teur très proche de l’auteur, sans aucun doute, a bien du mal à trou­ver l’envie de « rester vivant » . Avec beau­coup d’humour et en restant très pudique, il arrive à nous faire comprendre et parta­ger sa souf­france. Ce que j’apprécie chez lui, c’est que jamais il ne s’apitoie sur lui, jamais il ne fait pleu­rer sur son sort. Sa vision de l’Amérique est origi­nal et tout en suivant une chan­son de Lloyd Cole Rich qui l’amènera à Morro Bay. 

Mais aussi à Las Vegas où il a bien failli se perdre lui et et aussi Laura et Samuel. Ce sont ses amis et leur trio est compli­qué, Laura c’st son ex qui est main­te­nant la petite amie de Samuel qui est son ami pour toujours. Ce road movie lui permet de faire des rencontres inté­res­santes et même la loueuse de voiture qui semble d’un banal achevé se révé­lera plus riche qu’il ne s’y atten­dait. Bien curieuse famille où lui était l’enfant raté à côté du frère parfait qu’il enten­dait pour­tant pleu­rer très souvent la nuit dans son lit.

la chan­son qu’ils ont chanté pendant leur voyage à propos de laquelle il dit

Je devrais écrire un mail à Lloyd Cole.

Je commen­ce­rai par « Tu vois, Lloyd, un jour, j’y suis allé, à Morro Bay ».

Un jour, j’en suis revenu aussi. Et après, la vie a repris ses droits.

Citations

Style

Nous restons un moment comme ça, inutiles, sur le trot­toir. Il n’y a presque personne dans les rues de la ville. On est un vendredi 2 mai. Le nuage de Tcher­no­byl s’est arrêté au fron­tière fran­çaise. Il fait bon. Je sens des pico­te­ments dans mes mains et dans mes pieds. Je remarque une tache de pein­ture rouge sur le mur d’en face. Samuel se dandine d’une jambe sur l’autre. Il demande ce qu’on fait main­te­nant. Je veux voir du monde. Sentir la sueur et l’alcool. Nous optons pour le seul café qui reste ouvert jusqu’à trois heures du matin. En marchant, j’oublie que je sors de l’hôpital, j’oublie que je devais me faire opérer le lende­main, j’oublie que mon père est mort sur une route de campagne. La seule chose dont je me souviens, c’est que j’ai vingt deux ans ans.

Le deuil

Nous avons pris la voiture tous les quatre, au grand dam de mon oncle – qui ne voyait pas ce que Samuel avait à voir avec tout ça. Laure, encore, à la limite. Mais Samuel, non. J’ai simple­ment dit :» Il vient aussi. » Et tout le monde a obéi. Être le roi du malheur, ça a quand même des avan­tages. Les sujets se plient de mauvaise grâce à vos désirs, mais ils n’ont pas assez de cran pour vous contre­dire.

Une vision originale de Las Vegas

Je me sens instinc­ti­ve­ment bien à Las Vegas.

C’est le centre du monde de l’oubli.

Traduit de l’américain par Mathilde Bach

Bien présenté par mes blogs préfé­rés, je savais que je lirai à mon tour ce roman de 952 pages (en édition poche). Aucune décep­tion et un coup de cœur pour moi, je rejoins Keisha, Jérôme, Kathel pour dire que ce premier roman de Nathan Hill est un coup de maître. Son seul défaut est d’avoir voulu tout racon­ter l’Amérique qui va mal en un seul roman. Tout ? pas complè­te­ment puisque le racisme n’y est pas évoqué. Le fil conduc­teur est tenu par Samuel aban­donné par sa mère à l’age de 11 ans, il est devenu profes­seur de litté­ra­ture dans une petite univer­sité, le roman raconte sa quête pour retrou­ver et comprendre sa mère. Il fera face d’abord à une certaine Laura, étudiante qui a mis le prin­cipe de la triche au cœur de son acti­vité intel­lec­tuelle ; puis, on le voit passer son temps à jouer dans un monde virtuel où il tue, des nuits entières, des dragons et des orques, on découvre grâce à cela l’univers des joueurs « drogués » par les jeux vidéo. À cause de cette passion nocturne il est bien le seul à ne pas savoir que sa mère fait le « buzz » sur les réseaux sociaux. On la voit sur une vidéo qui tourne en boucle jeter des cailloux sur sur un candi­dat à la prési­dence des Etats-Unis, un sosie de Trump, un certain Parker qui ressemble tant au président actuel. Pour que Samuel comprenne le geste de sa mère, il faudra remon­ter aux événe­ments qui ont secoué Chicago en 1968 et pour mettre le point final à cette longue quête retrou­ver les raisons qui ont fait fuir la Norvège au grand-père de Samuel en 1941. Toutes les machi­na­tions dont sont victime Samuel et sa mère ne sont fina­le­ment l’oeuvre que d’un seul homme qui a tout compris au manie­ment des médias et à celui des foules ? Je ne peux pas en dire plus sans divul­gâ­cher l’intrigue roma­nesque.

Mais pour moi ce n’est pas l’essentiel, ce qui m’a complè­te­ment accro­chée, c’est le talent de Nathan Hill pour décrire diffé­rentes strates de la société nord-améri­caine. Quand il nous plonge dans le monde des joueurs complè­te­ment drogués aux jeux vidéo, on sent qu’il s’est parfai­te­ment rensei­gné sur leurs habi­tudes et le roman devient prati­que­ment un docu­men­taire, je ne savais pas que l’on pouvait s’enrichir en vendant des objets virtuels qui n’existent que dans un jeu. Les mœurs des étudiants améri­cains nous sont plus fami­lières : il y a du Philippe Roth dans les ennuis de Samuel avec le poli­ti­que­ment correct de l’université mené par une étudiante qui préfère tricher plutôt que travailler.
Les entre­prises améri­caines qui se soucient si peu de leurs employés, la police de Chicago qui, en 1968, s’est compor­tée plus comme une milice néo-fasciste que comme une police d’une grande démo­cra­tie, et les manœuvre des candi­dats à la prési­dence des Etats-Unis tout cela enri­chit le roman peut être trop ? Je remarque que plus les romans fran­çais s’allègent plus les romans nord-améri­cains s’allongent.

Citations

Portrait

Il sait bien à quel point c’est désa­gréable et condes­cen­dant de corri­ger la gram­maire de quelqu’un dans une conver­sa­tion. C’est du même ordre que d’être à une fête et rele­ver le manque de culture de son voisin,c’est d’ailleurs préci­sé­ment ce qui est arrivé à Samuel lors de sa première semaine à l’université. Dans un dîner de présen­ta­tions orga­nisé chez la doyenne de l’université, sa patronne,une ancienne prof de Lettres qui avait grimpé les éche­lons admi­nis­tra­tifs un à un. Elle avait bâti le genre de carrière acadé­mique tout à fait typique : elle savait abso­lu­ment tout ce qu’il y avait à savoir dans un domaine extra­or­di­nai­re­ment restreint (sa niche à elle, c’était la produc­tion litté­raire pendant la Grande Peste) . Au dîner, elle avait solli­cité son avis sur une partie spéci­fique des « Contes de Canter­burry », et, lorsqu’il avait hésité, s’était écriée, un peu trop fort : » Vous ne l’avez pas lu ? Oh, ça alors, doux Jésus. »

Le produit livre

- Je construit des livres. C’est surtout pour créer une valeur. Un public. Un inté­rêt. Le livre, c’est juste l’emballage, le contenant.…ce qu’on crée en réalité, c’est de la valeur. Le livre,c’est juste l’une des formes sous lesquelles se présente cette valeur, une échelle, un emprunt.

Hypocondriaque

Il était d’une fran­chise et d’une impu­deur totales sur les détails de son état. Il parlait comme les gens atteints d’une mala­die terrible, de cette manière qu’a la mala­die d’éclipser toute notion de pudeur et d’intimité. Racon­tant par exemple son désar­roi en matière de prio­rité quand il avait la diar­rhée et la nausée » en même temps »

Les nouvelles mode pour les régimes alimentaires américaines.

- Je vais commen­cer un nouveau régime bien­tôt. Le régime pléisto . T » en as entendu parler ?
-Nan.
-C’est celui où tu manges comme au pléis­to­cène. En parti­cu­lier l’époque taren­tienne, dans la dernière période glaciaire. – Comment on sait ce qu’ils mangeaient au pléis­to­cène ?
-Grâce à la science. En fait, tu manges comme un homme des cavernes, sauf que t’as pas à t’inquiéter des masto­dontes. Et en plus, c’est sans gluten. L’idée, c’est de faire croire à ton corps que tu as remonté le temps, avant l’invention de l’agriculture.

Mœurs capitalistes aux USA

Sa société déposa le bilan. Et ce, malgré le mémo qu’elle avait diffusé auprès de ses employés deux jours seule­ment aupa­ra­vant, annon­çant que tout allait pour le mieux, que les rumeurs de faillite étaient exagé­rées, qu’ils ne devaient en aucun cas vendre leurs actions, voire qu’il pouvait même penser en acqué­rir davan­tage vu leur déva­lua­tion actuelle. Henri l’avait fait, il y avait appris par la suite qu’au même moment leur PDG reven­dait toutes ses parts. Toute la retraite de Henry était ainsi passée dans un tas d’actions qui ne valaient plus un clou, et lorsque la société sortit de la faillite et émit de nouvelles actions, elle ne furent propo­sées qu’au comité exécu­tif et aux gros inves­tis­seurs de Wall Street. Henri se retrouva donc sans rien. Le confor­table bas de laine qu’il avait mis des années à remplir s’était évaporé en un seul jour.

Tricher

Et cepen­dant, même de cela elle doutait, car si ce n’était pas grave qu’elle triche pour un devoir, alors dans ce cas pour­quoi ne pour­rait-elle pas tricher pour tous les devoirs. Ce qui était un peu embê­tant car l’accord qu’elle avait passé avec elle-même au lycée quand elle avait commencé à tricher, c’est qu’elle avait le droit de tricher autant qu’elle voulait main­te­nant à condi­tion que plus tard, quand les devoirs devien­draient vrai­ment impor­tant, elle se mette à travailler pour de vrai. Ce moment n’était pas encore arrivé. En quatre ans de lycée et une année d’université, elle n’avait rien étudié étudier qu’elle puisse quali­fier de vrai­ment impor­tant. Donc elle conti­nuait à tricher. Dans toutes les matières. Et à mentir. Tout le temps. Sans le moindre senti­ment de culpa­bi­lité.

Fin d’une discussion avec une étudiante qui a copié son de voir sur internet

Laura sort en trombe de son bureau et,une fois dans le couloir, se retourne pour lui crier dessus : « Je paie pour étudier ici ! Je paie cher ! C’est moi qui paie votre salaire,vous n’avez pas le droit de me trai­ter comme ça ! Mon père donne beau­coup d’argent à cette école ! Bien plus que ce que vous gagnez en un an ! Il est avocat et vous allez avoir de ses nouvelles ! Vous êtes allé beau­coup trop loin ! Vous allez voir qui commande ici »

Humour

Tu serais étonné du nombre de médi­ca­ments très effi­caces qui ont été déve­lop­pés à l’origine pour trai­ter les problèmes sexuels mascu­lins. C’est, concrè­te­ment, le moteur prin­ci­pal de toute l’industrie phar­ma­ceu­tique. Remer­cions le Seigneur que les dysfonc­tion­ne­ment sexuel mascu­lin existent.

La retraite

Tous les endroits semblaient aussi horribles les uns que les autres, car ce qu’on ne dit jamais sur les voyages à la retraite, c’est que pour en profi­ter il faut pouvoir suppor­ter un mini­mum la personne avec qui vous voya­gez. Et rien que d’imaginer tout ce temps passé ensemble, en avion, au restau­rant, dans des hôtels. Sans jamais pouvoir échap­per l’un à l’autre, le côté de leur arran­ge­ment actuel était qu’il pouvait toujours prétendre que la raison pour laquelle ils se voyaient si peu, c’était qu’ils avaient des emplois du temps char­gés, pas qu’ils se détes­taient cordia­le­ment.

Un concerto dont il est question dans ce roman

Max Bruch n’a pas reçu un centime pour cette oeuvre

Traduit de l’hébreu par Valé­rie Zenatti

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Avant les camps, nous ne savions pas discer­ner l’éphémère de l’immuable. À présent nous avons eu notre compré­hen­sion des choses.

J’ai déjà lu, et j’avais été très touchée par l’Histoire d’une Vie, le décès de Aharon Appen­feld en janvier 2018 a conduit notre biblio­thé­caire à mettre ce livre au programme de notre club. Cette lecture est un nouvel éclai­rage sur la Shoah. L’auteur y rassemble, en effet, ses souve­nirs sur les quelques mois après la libé­ra­tion des camps de concen­tra­tion. Nous suivons Théo Korn­feld qui veut retrou­ver sa maison fami­liale en Autriche. Dans des chapitres très courts, le jeune homme raconte son errance à travers une Europe rava­gée par la guerre, et sa volonté de retrou­ver son père et surtout sa mère, il est peu à peu envahi par ses souve­nirs d’enfance. Avant la guerre, sa mère, visi­ble­ment bipo­laire, entraîne son fils dans tous les lieux où l’on peut écou­ter des concerts de Bach en parti­cu­lier les monas­tère chré­tiens et petites chapelles isolées même si elle en est parfois reje­tée comme « salle juive ». Elle entraîne aussi son mari vers une faillite finan­cière, lui qui travaille comme un fou pour satis­faire tous les besoins de sa trop belle et fantasque épouse. L’errance de Théo à peine sorti de son camp, lui fait croi­ser les « resca­pés ». Chaque personne essaie de retrou­ver une once de dignité pour repar­tir vers d’autres hori­zons. C’est terrible et chaque vie révèle de nouvelles souf­frances, je pense à cette femme qui s’installe sur le bord de la route pour appor­ter des soupes chaudes et récon­for­tantes aux personnes qui viennent d’être libé­rées et qui sont sur les routes. Elle ne peut pas se remettre d’avoir empê­ché sa sœur et ses deux nièces de s’exiler en Amérique avant l’arrivée des nazis, elles sont mortes main­te­nant et en nour­ris­sant les pauvres ères échap­pés à la mort elle essaie d’oublier et de revivre.

Entre rêve et hallu­ci­na­tion, Théo livre un peu les horreurs dont il a été témoin, et surtout il redonne à chacune des personnes dont il se souvient une person­na­lité complexe qui ne se défi­nit pas par le numéro gravé sur son bras, ni par sa résis­tance ou non aux coups reçus à longueur de jour­née. Tout ce que raconte Théo se passe dans une atmo­sphère entre rêve et réalité, il est trop faible pour avoir les idées très précises et les souve­nirs de l’auteur viennent de si loin mais ils ne se sont jamais effa­cés c’est sans doute pour cela qu’il dit de ses jour­nées qu’ils sont « d’une stupé­fiante clarté ». Un livre qui vaut autant par la simpli­cité et la beauté du style de l’auteur que par l’émotion qu’il provoque sans avoir recours à un pathos inutile, ici les faits se suffisent à eux mêmes.

Citations

L’enfance du narrateur avant la Shoah

Tandis que ses cama­rades de classes étaient rivés à leur banc dur, sa mère et lui voguaient sur des rails lisses, avalant de longues distances dans des trains luxueux. Le père était inquiet, mais il n’avait pas la force de stop­per un désir si puis­sant. Il enfouis­sait sa tris­tesse dans la librai­rie, jusque tard dans la nuit.
Il essayait parfois d’arrêter la mère. » Le petit n’est pas allé à l’école depuis une semaine. Ses notes sont catas­tro­phiques. »
- Ce n’est pas grave, ce qu’il perçoit durant le voyage est plus impor­tant et l’armera pour la vie. »
-Je baisse les bras, concluait Martin en recon­nais­sant sa défaite

Passion ou folie de sa mère

La vieille Matilda dispen­sait bon sens et quié­tude. Consi­dé­rant d’un œil répro­ba­teur la passion de la mère pour les églises les monas­tères, elle la sermon­nait :«Tu dois aller prier à la syna­gogue. Les prières atteignent leur desti­na­taire lorsqu’on suit le rite de ses ancêtres. »
Mais la mère rétor­quait que dans les syna­gogues il n’y avait ni séré­nité, ni musique, ni images boule­ver­santes, le plafond était nu et le cœur ne pouvait s’exalter.

L’après guerre

Le lende­main il s’engagea sur une route large et lisse, en direc­tion du nord. Un camion était couché après un virage, moteur pointé vers le ciel, donnant à l’habitacle une expres­sion de mort veines. Théo le contem­pla un instant avant de se dire qu’il trou­ve­rait sûre­ment de dans un briquet des ciga­rettes fines.
Des acces­soires mili­taires étaient épar­pillés au milieu de boîte en carton et de bouteilles de bière qui avait été projeté de toutes parts.

La langue des camps

Au camps, on parlait une autre langue, une langue réduite, on utili­sait que les mots essen­tiels, voire plus de mots du tout. Les silences entre les mots était le vrai langage. Un jour, un compa­gnon de son âge, pour qui il avait de l’estime, lui avait confié : « J’ai peur que nous soyons muets lorsque nous serons libé­rés. Nous n’avons presque plus de mots dans nos bouches. »

Traduit de l’anglais (Écosse) par Aline Azou­lay-Pacvõn.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard. 

Ces deux romans écos­sais se suivent et ont des points communs. Tous les deux retracent le parcours d’enfants martyrs. Ce roman-ci ne le dit pas immé­dia­te­ment, nous suivons d’abord la vie d’Eleanor et nous pouvons alors penser qu’il s’agit d’un roman que l’on dit « fell good », le genre est bien repré­senté chez nos amis britan­niques. Cette jeune femme, sans être autiste possède cette qualité ou ce défaut de dire la vérité telle qu’elle lui appa­raît et aussi­tôt qu’il lui semble impor­tant de la dire, c’est à dire tout de suite et surtout, elle n’a aucun des codes qui faci­litent la vie en société. Évidem­ment, cela ne lui apporte pas que des amis. elle vit seule et est enfer­mée dans des manies de vieilles filles. Voilà qu’elle tombe amou­reuse d’un jeune et beau chan­teur et pour ses beaux yeux (les yeux ont une impor­tance que l’on découvre plus tard) sa vie va bascu­ler elle se fait épiler, achète des vête­ments à la mode, va chez le coif­feur.… Sa mère avec qui elle s’entretient régu­liè­re­ment lui donne de bien curieux conseils et surtout rabaisse sa fille à la moindre occa­sion. Dis comme ça, je n’imagine pas que vous ayez envie de lire ce roman. Mais ce n’est que l’apparence de ce roman. Derrière cette façade qui va se lézar­der bien vite appa­raît une toute autre histoire, triste à sanglo­ter. C’est très bien raconté et hélas crédible. Les indices de l’autre histoire sont distil­lés peu à peu dans le roman et deviennent au trois quart le cœur même du récit. On comprend alors le drame d’Eleanor, on voudrait tant faire partie de ceux qui peuvent la conso­ler ces gens dans le récit existent, elle va peu à peu les rencon­trer. J’ai beau­coup appré­cié que ces personnes posi­tives ne soient pas trop idéa­li­sées, elles aussi ont leurs problèmes et leurs imper­fec­tions. On espère aussi qu’elle appren­dra à se proté­ger de la perver­sité et de la méchan­ceté et qu’enfin, elle saura aller vers des personnes qui ne la détrui­ront plus. Son regard naïf impi­toyable sur les compor­te­ments humains sont souvent très drôles et cela permet d’aller au bout des révé­la­tions qu’Eleanor avait enfouies au plus loin de son incons­cient. Cela fait si mal parfois de se confron­ter à la réalité. J’ai quelques réserves sur ce roman et pour­tant je l’ai lu très vite, à la relec­ture les indices qui four­millent m’ont un peu gênée. J’ai beau­coup hésité en 3 ou 4 coquillages. Fina­le­ment j’en suis restée à 3 car je préfère le précé­dent sur un thème assez semblable. Aifelle est beau­coup plus posi­tive que moi donc à vous de déci­der.

Citations

Méconnaissance des codes sociaux

Au final, mon projet Pizza s’est révé­lée extrê­me­ment déce­vant. L’homme s’est contenté de me coller une grande boîte en carton dans les mains, de prendre mon enve­loppe, et de l’ouvrir sans égard pour moi. Je l’ai entendu marmon­ner dans sa barbe « putain de merde » en comp­tant son contenu. J’avais amassé des pièces de 50 pence dans un petit plat en céra­mique, c’était l’occasion idéale de les utili­ser. J’en avais glissé une de plus pour lui mais n’ai reçu aucun merci. Gros­sier person­nage.

On connait ce genre de rire

Elle a l’art de se faire rire tout seul, mais personne ne s’amuse beau­coup en sa compa­gnie.

C’est bien vrai !

J’ai remar­qué que la plupart des personnes qui portent des tenues de sport dans la vie de tous les jours sont les moins suscep­tibles de prati­quer une acti­vité athlé­tique.

Toute vérité est-elle bonne à dire ?

-Je peux aller vous cher­cher un verre, a hurlé l’homme essayant de couvrir le morceau suivant… 
-Non merci, ai-je dit Je préfère refu­ser, parce que si j’acceptais, il faudrait que je vous offre un verre en retour, et je crains de ne pas avoir envie de passer en votre compa­gnie le temps néces­saire à vider deux verres.

Le travail de graphisme

J’ai cru comprendre que les clients étaient souvent inca­pables d’exprimer leurs besoins et que, au bout du compte, les desi­gners devaient élabo­rer leurs créa­tions à partir des vagues indices qu’ils parve­naient à arti­cu­ler. Après de nombreuses heures de travail effec­tuées par toute une équipe de créa­tifs, le résul­tat était soumis à l’approbation du client, qui décla­rer alors. « Non. C’est exac­te­ment ce que je ne veux pas. »

Le proces­sus tortueux devait se répé­ter plusieurs fois avant que le client ou la cliente finissent par se décla­rer satis­fait du résul­tat. À tous les coups, disait Bob, la créa­tion vali­dée était plus ou moins iden­tique à la première œuvre propo­sée, reje­tée d’emblée par le client.

J’ai ri !

Sans doute pour libé­rer des places de parking le créma­to­rium et à un endroit très fréquenté. Je n’étais pas sûre d’avoir envie d’être inci­né­rée. Je préfé­rais l’idée de servir de nour­ri­ture aux animaux du zoo, ce serait à la fois proen­vi­ron­ne­men­tale et une belle surprise pour les grands carni­vores. Je ne savais pas si on pouvait faire cette demande. Je me suis promis d’écrire au WWF pour me rensei­gner.

Traduit de l’anglais écosse par Céline Schwal­ler 

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Véri­table coup cœur pour moi que je n’explique pas complè­te­ment. Je vais énumé­rer ce qui m’a plu :

  • J’ai retrouvé l’ambiance des films britan­niques que j’apprécie tout parti­cu­liè­re­ment au festi­val de Dinard.
  • J’ai adoré les senti­ments qui lient les deux héroïnes, deux sœurs diffé­rentes mais qui s’épaulent pour sortir de la mouise.
  • Je suis certaine que, lorsqu’on va mal, la beauté de la nature est une source d’équilibre.
  • Les person­nages secon­daires ont une véri­table impor­tance et enri­chissent le récit.
  • La mère va vers une rédemp­tion à laquelle on peut croire.
  • La fin n’est pas un Happy-End total mais rend le récit crédible.
  • Le carac­tère de la petite est drôle et allège le récit qui sinon serait trop glauque.

Voilà entre autre, ce qui m’a plu, évidem­ment la survie dans la nature encore sauvage des High­lands est diffi­cile à imagi­ner, pour cela il faut deux ingré­dients qui sont dans le roman. D’abord un besoin absolu de fuir la ville et ses conforts. Sal l’aînée en fuyant l’horreur abso­lue de sa vie d’enfant a commis un geste qui ne lui permet plus de vivre chez elle. Il faut aussi que les personnes soit formées à la survie en forêt, et Sal depuis un an étudie toutes tes façons de survivre dans la nature. Malgré ces compé­tences, les deux fillettes auront besoin d’aide et c’est là qu’intervient Ingrid une femme méde­cin qui a fui l’humanité elle aussi, mais pour d’autres raisons. Sa vie est passion­nante et c’est une belle rencontre. C’est diffi­cile à croire, peut-être, mais j’ai accepté ce récit qui est autant un hymne à la nature qu’un espoir dans la vie même quand celle-ci a refusé de vous faire le moindre cadeau.

Les High­lands :

Citations

La maltraitance

J’avais envi­sagé de le racon­ter pour Robert et qu’il comp­tait bien­tôt aller dans la chambre de Peppa aussi qu’il battait m’man et qu’il était saoul et défoncé tout le temps. Mais je savais que la première chose qui se passe­rait serait qu’il se ferait arrê­ter et qu’on nous emmè­ne­rait et qu’on serait séparé parce que c’est ce qui se passait toujours. En plus personne ne croi­rait que m’man n’était pas au courant et on l’accuserait peut-être de maltrai­tance ou de négli­gence et elle irait en prison. J’avais lu des histoires là dessus sur des sites d’informations, où la mère était condam­née et allait en prison et où le beau-père y allait pour plus long­temps parce que c’était lui qui avait fait tous les trucs horribles comme tuer un bébé ou affa­mer une petite fille, mais il disait que la mère avait laissé faire et elle se faisait coffrer aussi. Ils accusent toujours la mère d’un gamin qui se fait maltrai­ter au frap­per, mais c’est toujours l’homme qui le fait.

L’étude de la survie

Tout en atten­dant à côté du feu éteint d’entendre quelque chose j’ai essayé de mettre un plan au point. Les chas­seurs essaient de prévoir la réac­tion de leur proie pour savoir où et quand il les trou­ve­ront, ils savent ce qu’elles cherchent comme de l’eau et de la nour­ri­ture et ils adaptent leur propre compor­te­ment en fonc­tion. Les préda­teurs exploitent les besoins des proies pour essayer de les attra­per quand elles sont les plus vulné­rables comme lorsqu’elles font caca ou se nour­rissent.

La nature

C’était la première fois que je voyais des blai­reaux ailleurs que sur un écran et même s’ils étalent plus gros qu’on aurait pu le croire ils se dépla­çaient en souplesse avec leur dos qui ondu­lait. Les deux plus petits ont commencé à foui­ner dans la neige et les feuilles et l’un d’eux n’arrêtait pas de partir et de reve­nir en courant vers les autres comme s’il voulait jouer. Le gros a humé l’air puis il est parti sur une des pistes qui venait presque droit sur nous. Les deux autres l’ont suivi et tous les trois se sont appro­chés de nous en ondu­lant et la m’man m’a saisi la main et me l’a serrée quand je l’ai regar­dée elle avait la bouche ouverte sur un immense sourire et ses yeux étaient tout écar­quillés et brillant comme si elle n’en reve­nait pas. Comme les trois blai­reaux s’approchaient de plus en plus de notre arbre on est resté parfai­te­ment immo­bile. Ils ont conti­nué d’avancer et on les enten­dait grat­ter dans la neige et on voyait les poils gris et noir de leur pelage bouger et ondoyer à mesure qu’ils marchaient. À envi­ron quatre mètres de nous le gros s’est arrêté puis il a levé la tête et nous a regardé bien en face. Il nous fixait dans les yeux tandis que les deux autres avaient le nez baissé et conti­nuaient de reni­fler et de grat­ter la terre derrière lui. Ils ont levé les yeux à ce moment là et nous ont fixé tous les trois. J’avais envie de rire parce qu’ils avaient l’air carré­ment surpris avec leurs petites oreilles dres­sées. M’man relâ­chait son souffle très douce­ment. On est restées comme ça pendant que les minutes passaient dans le bois silen­cieux, maman et moi sous un arbre en train de fixer trois blai­reaux.

J’avais repéré ce roman chez Keisha, Jérôme, Kathel, AifelleKrol (qui ne tient pas à jour son Index des auteurs).J’ai fait plusieurs tenta­tives pour le finir car ce livre est une vraie claque mais le genre de claque qui rend triste et plombe le moral. Il faut un certain courage pour affron­ter cette réalité : oui, les hommes se conduisent mal sur la seule planète qu’ils seront sans doute capables d’habiter. Ils dominent tout, saccagent tout, pour pouvoir vivre confor­ta­ble­ment leur vie de « Maîtres et posses­seurs » comme nous l’avait enjoint Descartes∗. Alors, à la manière d’un Montes­quieu avec ses Persans et d’un Swift avec Gulli­ver, Vincent Message veut nous faire réflé­chir sur ce que nous faisons sur notre planète, il imagine qu’à notre tour, à une époque diffé­rente, nous sommes « Domi­née et Possé­dés ». Son roman est très fort car il n’a pas cher­ché à fabri­quer des extra terrestres un peu ridi­cules, nous ne savons rien de ces « Domi­na­teurs » sauf que ces êtres nous ont étudiés et qu’ils ont parfai­te­ment compris comment nous avons fait pour êtres des « Maîtres » et à leur tour, il sont deve­nus « Nous » mais en nous rempla­çant. Les hommes sont main­te­nant trai­tés comme nous le faisons avec les animaux aujourd’hui.

  • Les animaux de compa­gnie qui ont le droit de vivre confor­ta­ble­ment auprès de leur maître.
  • Des esclaves qui triment jusqu’aux limites de leur forces puis sont abat­tus.
  • Et enfin la pire des condi­tions, des hommes d’élevages qui seront abat­tus et consom­més sous forme de viande.

Comme ces êtres ont d’abord cher­ché à nous comprendre, cela permet à l’auteur d’écrire quelques pages terribles sur nos absurdes compor­te­ments destruc­teurs, par exemple dans la mer. Les pages sur la pêche indus­trielle sont insup­por­tables mais telle­ment vraies. Le roman alterne des périodes d’actions intenses car le héros Malo est un être supé­rieur et un haut cadre de la nouvelle société, il est l’instigateur d’un projet de loi qui demande que l’on auto­rise les hommes à vivre dix ans de plus : jusqu’à 70 ans, car dans cette fiction, il sont systé­ma­ti­que­ment abat­tus à 60 ans pour éviter les problèmes liés à la vieillesse des humains. Malo s’est épris d’une jeune femme humaine, Iris qui était une femme d’élevage. Il veut la sauver à tout prix, alors qu’elle a été victime d’un acci­dent de voiture. Le système impla­cable que les maîtres ont mis en place se referme peu à peu sur lui. En dehors de cette action intense, l’auteur nous offre des périodes de réflexions sur le trai­te­ment de la nature. Ces êtres supé­rieurs ont, en effet, seule­ment cher­ché à domi­ner et à faire mieux que nous, en consé­quence de quoi la planète est aussi malme­née que lors de la domi­na­tion humaine. Une petite lueur d’espoir dans ce roman si sombre, les hommes ont une carac­té­ris­tique que ceux qui nous ont dominé n’ont pas, ces « maîtres » ne sont pas des créa­teurs. Alors l’art saurait-il nous sauver ? Et puis, à la fin du roman on parle d’un lieu sur terre où les choses se passent diffé­rem­ment et fina­le­ment pouvons nous réjouir de cette certi­tude les domi­na­teurs connaî­tront un jour, eux-aussi leur fin ?

Citations

∗Extrait du discours de la méthode de Descartes

« Car [ces connais­sances] m’ont fait voir qu’il est possible de parve­nir à des connais­sances qui soient fort utiles à la vie, et qu’au lieu de cette philo­so­phie spécu­la­tive, qu’on enseigne dans les écoles, on peut en trou­ver une pratique, par laquelle connais­sant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous envi­ronnent, aussi distinc­te­ment que nous connais­sons les divers métiers de nos arti­sans, nous les pour­rions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres et ainsi nous rendre comme maîtres et posses­seurs de la nature. Ce qui n’est pas seule­ment à dési­rer pour l’invention d’une infi­nité d’artifices, qui feraient qu’on joui­rait, sans aucune peine, des fruits de la terre et de toutes les commo­di­tés qui s’y trouvent, mais prin­ci­pa­le­ment aussi pour la conser­va­tion de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fonde­ment de tous les autres biens de cette vie.”

La vision des nouveaux maîtres de la planète sur les hommes

L’ironie c’est qu’ils avaient cru être supé­rieurs, eux aussi, en leur temps, mais c’était dans leur cas au prix d’un aveu­gle­ment qui prenait avec la distance un aspect un peu pathé­tique. Ce qui les mettait à part, c’était, disaient-ils, leur intel­li­gence redou­table, leur manie­ment fin du langage, leur créa­ti­vité. Ne pas être capable de régu­ler pour de bon sa démo­gra­phie, déter­rer et brûler le carbone jusqu’à rendre l’air irres­pi­rable, c’était pour eux le signe d’une intel­li­gence redou­table. Réduire de force plusieurs milliards de leurs propres congé­nères à une vie de quasi esclave pour qu’une mino­rité concentre les richesses, c’était l’indice certains de leur inven­ti­vité excep­tion­nelle. Ils ne se deman­daient presque jamais si le fonde­ment de l’intelligence ne consiste pas à se donner des moyens de survivre sur le long terme, si la capa­cité à une auto-conser­va­tion durable n’est pas le premier signe de la raison. Ils mépri­saient comme des aber­ra­tions de la nature des rebuts de la créa­tion toute une série d’espèces qui les avaient précé­dés sur terre et qui leur auraient survécu de quelques millions d’années s’ils n’avaient pas eu la chance que nous repre­nions les choses en main. Nous les avons trou­vés pullu­lant à certains endroits et ne se repro­dui­sant pas assez à d’autres. Tout aussi inca­pables de répar­tir le travail que la popu­la­tion. Et cette incon­sé­quence, d’une constance tout à fait remar­quable, elle tenait pour beau­coup à leur empri­son­ne­ment dans le chaos des inté­rêts parti­cu­liers. Pour rien au monde ils n’auraient accepté quelque chose qui favo­rise plus le pays voisins que le leur, ou consenti à des efforts substan­tiels pour des gens qui n’étaient même pas encore nés. C’était là des traits qui, si on en faisait la somme justi­fiait assez la rapi­dité de leur effon­dre­ment et la légi­ti­mité de notre domi­na­tion.

Les Hommes comme nourriture

Natu­rel­le­ment, des esprits critiques, des polé­mi­queurs -j’ai dit déjà que nos rangs en comptent plus que de raison- affirment qu’il y a une sorte de schi­zo­phré­nie à élever certains hommes pour les aimer et parta­ger notre quoti­dien avec eux, et d’autres hommes pour les tuer les manger. On peut juger cela étrange, mais tout comme le réel nous ne sommes pas à une étran­geté prêt. C’est la moindre des schi­zo­phré­nies dont nous nous avérons capables. Jamais, il faut l’avouer, il ne nous vien­drait à l’idée de manger ceux qui nous servent d’animaux de compa­gnie, nous aurions le senti­ment, en mordant dans leur chair, de recon­naître impli­ci­te­ment que nous sommes nous-mêmes comes­tible, et que tout être vivant, entre les murs que nous habi­tons, pour­rait parfai­te­ment, à son tour, se retrou­ver équarri , mis au four, découpé sur une planche, réparti par tranches fines dans des assiettes que l’on tend à la ronde en disant commen­cez, commen­cez, n’attendez pas que ça refroi­disse.

Traduit de l’allemand (Autriche) par Elisa­beth Landes

Encore un coup de cœur de notre club, qui avait déjà couronné Le Tabac Tres­niek que j’ai préféré à celui-ci. On est vrai­ment pris par cette lecture et pour­tant, il ne se passe pas grand chose dans ce roman, si ce n’est qu’une vie entière y est racon­tée. Egger a d’abord été un enfant marty­risé par un oncle paysan qui n’avait aucune envie d’élever cet orphe­lin « batard », puis il devien­dra un paysan dur à la tâche dans une Bavière des années 30. Enfin, il connaî­tra l’amour et quelques années il sera heureux avec une jeune femme malheu­reu­se­ment dispa­rue dans une avalanche qui détruira son chalet et sa vie. Il sera alors employé dans une compa­gnie qui construira des télé­phé­riques et verra peu à peu sa montagne se trans­for­mer en lieu de loisirs . La grande histoire lui passe au dessus de la tête, lui qui n’a connu l’amour et l’affection que si peu de temps. Les risques qu’il prend dans les construc­tions en montagne, la guerre et surtout sa capti­vité en Russie sovié­tique aurait dû le voir mourir lui qui a perdu sa raison de vivre, il en revient, en 1952, encore plus soli­taire. Oui, c’est toute une vie d’un homme simple et mal aimé qui se déroule devant nos yeux et l’auteur sait nous la rendre présente sans pour autant qu’aucun pathos ne se mêle à cette desti­née soli­taire.

Citations

Un enfant martyre

Comme toujours, le fermier avait trempé la tige dans l’eau pour l’assouplir. Elles fendait l’air d’un trait en sifflant, avant d’atterrir sur le derrière d’Egger dans un bruit de soupir. Egger ne criait jamais, cela exci­tait le fermier qui frap­pait encore plus dur. Dieu endur­cit l’homme fait à son image, pour qu’il règne sur la terre et tous ce qui s’affaire dessus. L’homme accom­plit la volonté de Dieu et dit la Parole de Dieu. L’homme donne la vie à la force de ses reins et prend la vie à la force de ses bras. L’homme est la chair, il est la terre, il est paysan, et il se nomme Hubert Kranz­sto­cker.

L’enfant mal aimé

Pendant toutes ces années passées à la ferme, il demeura l’étranger, celui qu’on tolé­rait, le bâtard d’une belle-sœur châtiée par -Dieu, qui devait la clémence du fermier au seul contenu d’un porte­feuille de cuir pendu à son cou. En réalité, on ne le consi­dé­rait pas comme un enfant. Il était une créa­ture vouée à trimer, à prier et à présen­ter son posté­rieur à la baguette de coudrier.

Camp de prisonniers en Russie

Au bout de quelques semaines, Egger cessa de comp­ter les morts qu’on enter­rait dans un petit bois de bouleaux, derrière le camp. La mort faisait partie de la vie comme les moisis­sures faisaient partie du pain. La mort, c’était la fièvre. La mort, c’était la fin. C’était une fissure dans le mur de la baraque, qui lais­sait passer le siffle­ment du vent.

La fin des camps de prisonniers en Russie

Il s’écoula encore près de six années avant que ne s’achève le temps d’Egger en Russie. Rien n’avait annoncé leur libé­ra­tion, mais, un beau jour de l’été dix-neuf cent cinquante et un, les prison­niers furent rassem­blés tôt le matin devant les bara­que­ments et reçurent l’ordre de se désha­biller et d’entasser leurs vête­ments les uns sur les autres. Ce gros tas puant fut arrosé d’essence, puis allumé, et, tandis que les hommes fixaient les flammes, leurs visages trahis­saient leur terreur d’être fusillés sur-le-champ ou d’un sort plus terrible encore. Mais les Russes riaient et parlaient fort à tort et à travers, et quand l’un d’eux saisit un prison­nier aux épaules, l’enlaça et se mit à effec­tuer avec ce fanto­ma­tique sque­lette nu un grotesque pas de deux autour du feu, la plupart sentirent que ce jour-là serait un jour faste. Pour­vus chacun de vête­ments propres et d’un quignon de pain, les hommes quit­tèrent le camp dans l’heure même, pour s’acheminer vers la gare de chemin de fer la plus proche.

Comme vous le voyez, ce court roman a obtenu un coup de cœur à notre club. Après « Sauver Mozart » c’est le deuxième roman de Raphaël Jéru­salmy que je lis avec toujours le même plai­sir. J’apprécie, aussi, que l’auteur change complè­te­ment d’époque et de sujet. Nous voici avec le grand inqui­si­teur Torque­mada en Espagne en 1485. Il y a, cepen­dant, un point commun entre ces deux romans, nous sommes au cœur de la commu­nauté juive qui va bien­tôt connaître une terrible desti­née : l’expulsion du royaume d’Espagne. Le crime perpé­tué à Sara­gosse contre l’inquisiteur local, unani­me­ment détesté : Pedro de Arbuès, va servir de prétexte à une répres­sion menée par Torque­mada lui-même et fina­le­ment à l’expulsion des juifs hors du royaume et rendra très fragile la présence des juifs « maranes » en Espagne. Ce roman suit le destin deux person­nages fictifs que tout ou presque oppose : Léa une jeune fille instruite et très douée en dessin venant d’une famille conver­tie et culti­vée et Angel de la Cruz un noble en haillon et merce­naire qui loue ses services aux plus offrants. L’amour du dessin et de la gravure réunit ces deux person­nages. Ce roman, nous permet de comprendre la force du dessin qui peut trou­bler les puis­sants jusqu’à les rendre fous . Comment ne pas penser aux cari­ca­tures de Maho­met publié par Char­lie-Hebdo qui ont valu à 12 personnes dont 8 dessi­na­teurs d’être assas­si­nés au nom d’Allah !

L’enquête pour retrou­ver les assas­sins et aussi l’auteur des affiches placar­dées qui cari­ca­ture Torque­mada et sa verrue est passion­nante, elle permet de construire un roman avec un suspens très prenant. On sent que l’auteur connaît bien les ressorts des enquêtes poli­cières des services secrets.

J’ai toujours du mal à lire des romans à propos de l’inquisition, tuer ou tortu­rer au nom de Dieu m’est insu­por­table, mais deux éléments dans ce roman allège ma lecture : les moments où l’auteur décrit l’art du dessin ou de la gravure, ce sont des passages magiques et la fin puisque la desti­née des person­nages ne se termine pas sur un bûcher avec en plus une note d’humour à propos d’une relique toujours expo­sée au Musée de Topkapi.

Citations

L’inquisiteur Pedro de Arbuès

L’inquisiteur de Sara­gosse est fati­gué. Le fardeau de ses respon­sa­bi­li­tés lui pèse. Il aime­rait tant reve­nir à l’étude. Dans un monas­tère isolé. Loin de cette capi­tale toujours en effer­ves­cence, de ce peuple au sang chaud. Il voudrait toucher des livres, cares­ser des manus­crits, guider les copistes dans leur travail. Plutôt que d’élever des potences, alimen­ter des bûchers. Mais il accom­plit son devoir, jour après jour, sans rechi­gner. Pour instau­rer le royaume de Dieu

Le noble pauvre en Espagne du 15 et 16 siècle

- Angel Maria Ruiz de la Cruz y Alta Messa
Raquel et Léa répriment un fou rire. Leurs glous­se­ments qu’elles tentent d’étouffer en se cachant derrière leur éven­tail, tintent gaie­ment au cœur du silence embar­rassé des autres convives.
Habi­tué aux moque­ries qu’attire sur lui un noble en guenilles, Angel de la Cruz s’assied comme si de rien n’était. 

Remarque intéressante

Il est bien placé pour savoir qu’un infirme possède toutes sortes de ressources pour pallier son inva­li­dité. Et, qu’armé du courage qu’il lui faut pour la surmon­ter jour après jour, il est capable de bravoure plus qu’un autre mieux portant.


J’ai relu « Les joueurs d’échec » grâce à cette édition et la réflexion de Pierre Deshusses à propos de la traduc­tion m’a beau­coup inté­res­sée. Depuis le l’essai de Volko­vitch et son blabla, je suis très sensible à la traduc­tion et je n’oublie jamais de noter le nom du traduc­teur à propos des œuvres étran­gères. Dans cette édition l’ordre chro­no­lo­gique est respecté donc « les joueurs d’échec » termine le recueil puisqu’il est paru si peu de temps avant le suicide de Stefan Sweig. Chacune des nouvelles est précé­dée d’un prologue rédigé par le traduc­teur ou la traduc­trice. C’est vrai­ment un plai­sir de relire Zweig de cette façon. Il a telle­ment raison Pierre Deshusses, il faut retra­duire les textes car chaque époque a sa sensi­bi­lité et quand on ne lit pas dans la langue mater­nelle, on a du mal avec les archaïsmes du fran­çais qui alour­dissent inuti­le­ment la prose de l’écrivain.

Un traduc­teur n’est pas une personne qui vit hors de son temps. Par-delà ses quali­tés, il est le produit d’une ambiance, d’une idéo­lo­gie et parfois de mode. On ne traduit plus comme on tradui­sait il y a un demi-siècle. C’est l’un des grands para­doxes de la litté­ra­ture : une œuvre origi­nale ne peut être chan­gée ; sa traduc­tion doit être chan­gée, ce qui explique le phéno­mène que l’on appelle « retra­duc­tion » et qui touche tous les auteurs de tous les conti­nents.
Ce qui est certain c’est que j’ai relu avec grand plai­sir cette nouvelle, alors que très souvent j’étouffe à la lecture de Stefan Zweig , je trouve son style trop lourd . Alors un grand merci à Fran­çoise Wuil­mart , la traduc­trice, dont l’introduction est brillante et pose si bien tout ce qu’on ressent pendant la lecture
Zweig a-t-il fini par se sentir coupable de cet huma­nisme abstrait, de cet isole­ment qui pouvait passer pour une égoïste indif­fé­rence, et par se « dégoû­ter » de lui-même ?.… La confron­ta­tion entre le cham­pion « abruti » et le joueur abstrait a inspiré bien des analyses qui vont dans toutes dans ce sens : le person­nage du Dr B. symbo­li­se­rait une Europe tortu­rée qui s’autodéchire, Mirko Czen­to­vic qui utilise sa lenteur pour désta­bi­li­ser son adver­saire repré­sen­te­rait la stra­té­gie froide, déshu­ma­ni­sée et sadique du nazisme.
Vous souve­nez sans doute des parties d’échec qui ont lieu sur un paque­bot, menant le narra­teur vers l’exil. elles opposent d’abord l’homme qui ne savait faire que cela Mirko Czen­to­vic au Dr. B . Comme moi vous avez sans doute voulu que ce dernier écrase de toute sa brillante intel­li­gence cette stupide machine sans âme qui écrase tous ses concur­rents de son mépris. Mais aupa­ra­vant, Zweig décrit avec minu­tie une des horreurs du nazisme, une torture parti­cu­liè­re­ment raffi­née et sadique : le Dr. B a été pendant de longs mois tenu au plus grand secret sans pouvoir occu­per son esprit. Rien, il n’avait rien à regar­der ni à lire, il ne lui restait que son cerveau qui a bien failli deve­nir fou. Le plus grand des hasards lui offre la possi­bi­lité de lire un livre d’échec et dès lors, il devient à la fois le joueur le plus imagi­na­tif de son époque, mais hélas, cela le fit sombrer aussi dans la folie quand il essaye d’imaginer des parties où il jouait contre lui même. À travers les parties qui l’opposent à Czen­to­vic, si bien décrites, c’est bien au combat de l’intelligence raffi­née contre la force brutale à laquelle on assiste. Le cham­pion du monde, n’est pas si stupide qu’il y paraît car il comprend quand même très vite qu « il ne peut gagner qu’en ralen­tis­sant son jeu. Et hélas ! ce n’est pas celui que l’on souhai­te­rait voir triom­pher qui est le vain­queur. On ne peut pas oublier qu’alors que Stefan Zweig rédi­geait ces textes, tous ses livres étaient brûlés à Berlin et à Vienne, son intel­li­gence et son immense culture ne faisaient pas le poids face au Nazisme.

Citations

Les qualités pour jouer au échecs

Certes, je savais d’expérience l’attrait secret que pouvait exer­cer ce jeu Royal, le seul d’entre tous les jeux inven­tés par l’homme qui puisse se sous­traire souve­rai­ne­ment à la tyran­nie du hasard et le seul qui ne dispense ses lauriers qu’à l’intelligence ou plutôt à une certaine forme d’intelligence.

J’aime bien cette distinction

J’ai toujours pris le jeu d’échecs à la légère et joué pour mon seul plai­sir, quand je m’assieds devant un échi­quier pour une heure ce n’est pas dans le but de produire des efforts, mais contraire de me détendre l’esprit. Je « joue«au plein sens du terme tandis que les autres, les vrais joueurs, ils « sérieusent », si je puis me permettre cet auda­cieux néolo­gisme. 

Le jeu des échecs

Aussi vieux que le monde et éter­nel­le­ment nouveau, méca­nique dans sa dispo­si­tion mais activé par la seule imagi­na­tion, limité dans son espace géomé­trique rigide et pour­tant illi­mité dans ses combi­nai­son, impli­qué dans un constant déve­lop­pe­ment et pour­tant stérile, une pensée qui ne mène à rien, une mathé­ma­tique qui n’établit rien, un art qui ne laisse pas d’oeuvre, une archi­tec­ture sans matière et nonobs­tant d’une péren­nité plus avéré dans son être et dans son exis­tence que tous les livres ou tous les chef-d’œuvre, le seul et unique jeu qui a appar­tenu à tous les peuples et à tous les temps et dont personne ne sait quel Dieu en a fait don à la terre, pour tuer l’ennui, pour aigui­ser les sens, pour stimu­ler l’âme.