Traduit de l’anglais par Élodie Leplat. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.


En juin 2018 , notre club de lecture après une discus­sion mémo­rable avait attri­bué au « Chagrin des vivants » son célèbre « coup de cœur des coups de cœur ». C’est donc avec grand plai­sir que je me suis plon­gée dans cette lecture. Envie et appré­hen­sion, à cause du sujet : je suis toujours boule­ver­sée par la façon dont on a toujours maltraité des êtres faibles, En parti­cu­lier, les malades mentaux. Ce roman se situe dans le Yokshire en 1911, dans un asile que l’auteure a appelé Shars­ton. Cette histoire lui a été inspi­rée par la vie d’un ancêtre qui, à cause de la grande misère qui a sévi en Irlande au début du ving­tième siècle, a vécu dans des insti­tu­tions ressem­blant très fort à cet asile.

Le roman met en scène plusieurs person­nages qui deviennent chacun à leur tour les narra­teurs de cette tragique histoire. Ella, la toute jeune et belle irlan­daise qui n’a rien fait pour se retrou­ver parmi les malades mentaux et qui hurle son déses­poir. Clèm une jeune fille culti­vée qui a des conduites suici­daires et qui tendra la main à Ella. John Mulli­gan qui réduit à la misère a accepté de vivre dans l’asile. Charles Fuller le méde­cin musi­cien qui sera un acteur impor­tant du drame.

Ella et John vont se rencon­trer dans la salle de bal. Car tous les vendre­dis, pour tous les patients que l’on veut « récom­pen­ser » l’hôpital, sous la houlette de Charles Fuller, peuvent danser au son d’un orchestre. Malheu­reu­se­ment pour tous, Charles est un être faible et de plus en plus influencé par les doctrines d’eugénisme.

C’est un des inté­rêts de ce roman, nous sommes au début de ce siècle si terrible pour l’humanité et les idées de races infé­rieures ou dégé­né­rées prennent beau­coup de place dans les esprits qui se croient savants : à la suite de Darwin et de la théo­rie de l’évolution pour­quoi ne pas sélec­tion­ner les gens qui pour­ront se repro­duire en amélio­rant la race humaine et stéri­li­ser les autres ? L’auteure a choisi de mettre toutes ces idées dans la person­na­lité ambi­guë et déséqui­li­brée de Charles Fuller, mais on se rend compte que ces idées là étaient large­ment parta­gées par une grande partie de la popu­la­tion britan­nique, elles avaient même les faveurs d’un certain Wins­ton Chur­chill. Il s’en est fallu de peu que la Grandes Bretagne, cinquante ans avant les Nazis n’organise la stéri­li­sa­tion forcée des patients des asiles. On apprend égale­ment que ces patients ne sont pas tous des malades mentaux, ils sont parfois simple­ment pauvres et trouvent dans cet endroit de quoi ne pas mourir de faim. On voit aussi comme pour la jeune Ella, que des femmes pouvaient y être enfer­mées pour des raisons tout à fait futiles. Ella, un jour où la chaleur était insup­por­table dans la fila­ture où elle travaillait a cassé un carreau. Ce geste de révolte a été consi­déré comme un geste dément et son calvaire a commencé. Au lieu de l’envoyer à la police on l’a envoyée chez les « fous ». On retrouve sous la plume de cette auteure, les scènes qui font si peur : comment prou­ver que l’on est sain d’esprit alors que chacune des paroles que l’on prononce est analy­sée sous l’angle de la folie. Et lorsque Ella se révolte sa cause est enten­due, elle est d’abord démente puis violente et enfin dange­reuse.

Le drame peut se nouer main­te­nant tous les ingré­dients sont là. Un amour dans un lieu inter­dit et un méde­cin pervers qui mani­pule des malades ou des êtres sans défense.

J’ai lu ce deuxième roman d’Anna Hope avec un peu moins d’intérêt que son premier. Elle a su, pour­tant, donner vie et une consis­tance à tous les prota­go­nistes de cette histoire, ses aïeux sont quelque part dans toutes les souf­frances de ces êtres bles­sés par la cruauté de la vie. Il faut espé­rer que nos socié­tés savent, aujourd’hui, être plus compa­tis­santes vis à vis des plus dému­nis. Cepen­dant, quand j’entends combien les béné­voles de « ADT quart monde » se battent pour faire comprendre que les pauvres ne sont pas respon­sables de leur misère, j’en doute fort.

Citations

Le mépris des gardiennes pour les femmes enfermées à l’asile

Toute­fois elle voyait bien comment les surveillantes regar­daient les patientes, en rica­nant parfois derrière leurs mains. L’autre jour elle avait entendu l’infirmière irlan­daise qui dégoi­sait avec une autre de sa voix criarde de pie : « Non mais c’est-y pas que des animaux ? Pire que des animaux. Sales, tu trouves pas ? Mais comment il faut les surveiller tout le temps ? Tu trouves pas ? Dis, tu trouves pas ?»

Les femmes et la maladie mentale

Contrai­re­ment à la musique, il a été démon­tré que la lecture prati­quée avec excès était dange­reuse pour l’esprit fémi­nin. Cela nous a été ensei­gné lors de notre tout premier cours magis­tral : les cellules mascu­lines sont essen­tiel­le­ment catho­liques – actives éner­giques- tandis que les cellules fémi­nines son anato­miques – desti­nées à conser­ver l’énergie et soute­nir la vie. Si un peu de lecture légère ne porte pas à consé­quence, en revanche une dépres­sion nerveuse s’ensuit quand la femme va à l’encontre de sa nature.

Théorie sur la pauvreté au début du 20e siècle

La société eugé­nique est d’avis que la disette, dans la mesure où elle est incar­née par le paupé­risme (et il n’existe pas d’autres étalon), se limite en grande partie à une classe spéci­fique et dégé­né­rée. Une classe défec­tueuse et dépen­dante connue sous le nom de classe indi­gente.
Le manque d’initiative, de contrôle, ainsi que l’absence totale d’une percep­tion juste sont des causes bien plus impor­tantes du paupé­risme que n’importe lesquelles des préten­dues causes écono­miques.

Traduit du coréen par Lim Yeon-hee et Méla­nie Basnel, lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Un petit livre éton­nant et fort instruc­tif. Je salue d’abord la perfor­mance de l’auteur qui s’est mis dans la peau d’une femme pour écrire ce livre. Il y arrive très bien et il a eu bien raison de choi­sir ce point de vue pour nous faire comprendre pour­quoi son pays est si peu attrac­tif. Un homme peut se réali­ser dans un travail qui sera quand même une lutte de tous les instants pour sortir du lot, mais pour une femme les barrières sont encore plus hautes et peu d’entre elles arrivent à les fran­chir et à s’épanouir. Et pour­tant, les femmes n’ont pas le poids des inter­dits reli­gieux et au moins sur le plan de la sexua­lité, elles sont libres. Mais pour le reste que de contraintes ! En réalité, tout est déter­miné par l’origine sociale, si vous êtes née dans une bonne famille, vous habi­tez dans un beau quar­tier, votre loge­ment sera spacieux et confor­table, vous n’échapperez cepen­dant pas à la terrible sélec­tion mais aurez 99 % de chance d’aller dans une bon établis­se­ment secon­daire et donc 90 % de chance d’entrer dans une bonne univer­sité, Vos parents pouvant payer pour vous, dans le cas où vous n’êtes pas au niveau le nombre de cours parti­cu­liers qu’il vous faudra pour réus­sir votre concours d’entrée à l’université dans laquelle « il faut » aller. Ensuite le tapis rouge se déploie devant vous et vous aurez la carrière de cadre à laquelle vous aspi­rez et vous ferez le mariage qui convient. Aucune chance pour vous, si vous venez d’une univer­sité moyenne, vous serez un cadre moyen. Et si vous n’avez pas réussi vos études vous reste­rez au bas de l’échelle sociale.
Ce qui révolte notre héroïne Kyena, c’est que tout le monde accepte cet état de fait sans même ressen­tir la moindre révolte, à commen­cer par ses parents qui ont trimé toute leur vie pour vivre dans un loge­ment sans aucun confort. Tout le roman est écrit en alter­nance, sa vie en Corée qui est étri­quée, labo­rieuse et épui­sante, et sa vie en Austra­lie qui sans être idyl­lique lui semble para­di­siaque. Comme la photo sur la couver­ture Kyena sent qu’elle peut vivre dans ce pays où elle se sent libre, je lui laisse la parole pour que vous compre­niez son choix

Si je ne peux pas vivre dans mon pays…c’est parce qu’en Corée, je ne suis pas quelqu’un de compé­ti­tif. Je suis un peu comme un animal victime de la sélec­tion natu­relle. Je ne supporte pas le froid ; je suis inca­pable de me battre de toutes mes forces pour atteindre un but : ; et je n’ai hérité et n’hériterai jamais d’aucun patri­moine. Mais tout ça ne m’empêche pas d’avoir le culot d’être sale­ment exigeante : je veux travailler près de chez moi, qu’il y ait suffi­sam­ment d’infrastructures cultu­relles dans mon quar­tier, que mon boulot me permette de m’accomplir person­nel­le­ment, etc. Je chicane sur ce genre de choses.

Voilà pour­quoi elle crie très fort, et je pense qu’après avoir lu ce roman vous la compren­drez.

Pour­quoi je suis partie ? Parce que je déteste la Corée

Citations

Classe moyenne pauvre

Ma famille vivait et vit aujourd’hui encore dans un très vieil immeuble déla­bré dont les maté­riaux de construc­tion et les enca­dre­ments de fenêtres étaient de très mauvaise qualité dès le départ. Chaque année en octobre, mon père recou­vrait les fenêtres avec d’épaisses feuille de plas­tique, mais ça n’empêchait pas l’air glacial de péné­trer dans la chambre au plus fort de la saison froide. Quand le vent souf­flait, il faisait gonfler les feuilles de plas­tique vers l’intérieur. Ces jours-là, nous avions beau mettre le chauf­fage au sol au maxi­mum, seuls les endroits où passaient les tuyaux était chauds. Ailleurs dans la pièce on était transi de froid. Dans le lit, on avait le bout de nez gelé.

Les contraintes qui pèsent sur la jeunesse

Je n’ai pas d’avenir en Corée. Je ne suis pas sorti d’une grande univer­sité, je ne viens pas d’une famille riche, je ne suis pas aussi belle que Kim-Tae-hui. Si je reste en Corée, je fini­rai ramas­seuse de détri­tus dans le métro.

Le paradis australien

Quand on devient austra­lien, on peut toucher des indem­ni­tés chômage sans rien faire, et quand on attrape une mala­die grave, on est soigné gratui­te­ment. Quand on achète pour la première fois une maison, on touche vingt mille dollars d’aide de la part de l’État. On reçoit aussi plusieurs dizaines de milliers de dollars pour finan­cer les études univer­si­taires de ses enfants. En bref tout est merveilleux. En addi­tion­nant tout ça, on peut dire que la natio­na­lité austra­lienne vaut envi­ron un milliards de Wons coréen.

Traduit du russe par Sophie Benech.


Merci Domi­nique qui a la suite d’un article de Goran, m’a conseillé et prêté ce petit livre. Il est enri­chi par des dessins d’Alexeï Rémi­zov et de beaux poèmes de Marina Tsvé­taïeva. Cet essai témoigne d’une expé­rience vécue par l’auteur qui a d’abord fui la Russie tsariste pour reve­nir ensuite parti­ci­per à la révo­lu­tion. Sous le régime bolche­vique, s’installe une censure impi­toyable, un régime de terreur et une grande famine. Comment ces gens qui faisaient vivre une librai­rie indé­pen­dante ont-ils réussi à survivre et à ce qu’elle dure quelques années ? Sans doute, parce qu’au début « on » ne les a pas remar­qués puis, ensuite, parce que leurs compé­tences étaient utiles. On voit dans cet ouvrage l’énergie que des êtres humains sont capables de déployer pour faire vivre la culture. Les écri­vains créaient de petits livres manus­crits pour faire connaître leurs œuvres. J’avais appris dans mes cours d’histoire que la NEP avait été un moment de répit pour les popu­la­tions. en réalité c’est la NEP qui aura raison de la librai­rie car si la propriété privée est bien réta­blie tout ce qui peut rappor­ter un peu d’argent est très lour­de­ment taxé avant même d’avoir rapporté .

L’autre aspect très doulou­reux qui sous-tend cet essai, c’est l’extrême pauvreté dans laquelle doivent vivre les classes éduquées à Moscou. C’est terrible d’imaginer ces vieux lettrés venir vendre de superbes ouvrages pour un peu de nour­ri­ture. Et c’est terrible aussi, d’imaginer tout ce qui a été perdu de la mémoire de ce grand pays parce qu’il n’y avait plus personne pour s’y inté­res­ser.

Citations

Ambiance dans la librairie qui a fonctionné à Moscou jusqu’en 1924

Et le client de hasard qui entrait, attiré par l’enseigne, s’étonnait d’entendre un commis discu­ter avec un client de grands problèmes philo­so­phiques, de litté­ra­ture occi­den­tale ou de subtiles ques­tions d’art, tout en conti­nuant à travailler, à empa­que­ter des livres, à faire les addi­tions, à essuyer la pous­sière et à char­ger le poêle . La poli­tique était le seul domaine que nous n’abordions pas -non par peur, mais simple­ment parce que notre but, notre prin­ci­pal désir était juste­ment d’échapper à la poli­tique et de nous canton­ner dans les sphères cultu­relles.

La pauvreté après la révolution de 17

J’espère avoir un jour – moi ou un autre -, l’occasion de reve­nir sur les types humains rencon­trés parmi nos four­nis­seurs et nos ache­teurs. Nous parle­rons alors de ses vieux profes­seurs qui arri­vaient d’abord avec des ouvrages inutiles, puis avec les trésors de leur biblio­thèque, ainsi qu’avec ensuite avec des vieille­ries sans valeur, et pour finir… Avec des livres des autres qu’ils se char­geaient d’écouler.

Les nationalisations

À Moscou, pendant les dures années 1919 – 1921, les années de chaos et de famine, il était presque impos­sible aux écri­vains d’imprimer leurs livres. Le problème ne tenait pas à la censure (elle n’existait pas encore vrai­ment), mais à notre immense misère. Les impri­me­ries, le papier, l’encre, tout avait été « natio­na­lisé», c’est-à-dire que tout avait disparu, il n’y avait pas de commerce du livre, de même qu’il n’existait pas un seul éditeur qui ne fût au bord de la faillite. Mais la vie créa­trice n’avait pas cessé, les manus­crits s’entassaient chez les écri­vains, et tous avaient envie d’imprimer, sinon un livre, du moins quelques pages. Ce désir était bien sur une façon de protes­ter contre les nouvelles condi­tions de travail des écri­vains. Et puis il fallait bien vivre. Nous déci­dâmes donc d’éditer et de vendre des plaquettes manus­crites, chaque auteur devant écrire et illus­trer son ouvrage à la main.

Traduit de l’anglais par Marie-Odile Fortier-Mazek. Roman inscrit au « Coup de cœur des coups de cœur » année 2017/​2018 de la média­thèque de Dinard.

Si ce roman parti­cipe à notre « fameux » chal­lenge du mois de juin, c’est qu’il a déjà reçu un coup de cœur de notre club de lecture. Il m’avait échappé et je suis ravie de rattra­per mon retard. Si, pour ma photo, je l’ai asso­cié à la célèbre série « Down­ton Abbey», c’est que ce roman se situe exac­te­ment dans cette lignée. Nous sommes avec une jeune bonne de 20 ans, Jane, qui béné­fi­cie du seul jour de congé de l’année : dans ces années-là , les riches familles de l’aristocratie donnait un jour à leurs domes­tiques pour qu’ils aillent voir leur mère. Ce 30 mars 1924, il fait un temps superbe et avant de partir en pique-nique, la famille Niven, s’inquiète de ce que fera Jane de cette jour­née de liberté puisqu’elle est orphe­line. Comme le goût de le lecture est accepté, voire encou­ragé par ses employeurs, Jane sait déjà à quoi elle va passer son temps. Un coup de télé­phone va boule­ver­ser ses projets, son amant le jeune Paul Shering­man, un voisin d’une très bonne famille lui donne rendez-vous, chez lui. Ils pour­ront pour une fois béné­fi­cier de la maison seuls sans se cacher. Il doit dans une quin­zaine de jours se marier à une jeune fille de la même condi­tion que lui. Commence alors la descrip­tion de « la » jour­née excep­tion­nelle pour Jane. Elle profite déli­cieu­se­ment de ce rapport amou­reux et elle enfouit, à jamais, en elle le secret de cette rela­tion.

Graham Swift sait, avec un talent tout en déli­ca­tesse, nous faire revivre cette jour­née et comprendre les rela­tions des diffe­rentes classes sociales brtan­niques. Peut être aidés par la fameuse série télé­vi­sée, nous savons à quel point ces deux mondes : celui des servi­teurs et celui des aris­to­crates étaient tota­le­ment sépa­rés même si ces gens se côtoyaient tous les jours. Jane n’a aucu­ne­ment l’intention de possé­der le moindre pouvoir sur Paul. Et pour­tant, grâce à l’acte amou­reux, elle sait qu’un moment dans sa vie, elle a été l’égale de Paul. L’auteur sait rendre ce moment à la fois très érotique et chargé de la diffé­rence sociale, sans juger aucun des deux person­nages. C’est un très beau moment de litté­ra­ture. De plus, il projette Jane dans un futur plein de vie puisque, de ce jour si parti­cu­lier, il en fait le déclen­cheur de sa voca­tion d’écrivaine.

Citations

Angleterre 1924 : le dimanche des mères

Étrange coutume que ce dimanche des mères en pers­pec­tive, un rituel sur son déclin, mais les Niven et les Sherin­gham y tenaient encore, comme tout le monde d’ailleurs, du moins dans le buco­lique Berk­shire, et cela pour une même et triste raison : la nostal­gie du passé. Ainsi, les Niven et les Sherin­gham tenaient-il sans doute encore plus les uns aux autres qu’autrefois, comme s’ils s’étaient fondus en une seule et même famille déci­mée.

Les rapports maître domestique Grande Bretagne 1924

« Mais bien sûr que vous avez ma permis­sion. Jane. » avait dit Mr Niven en insé­rant sa serviette dans son rond en argent. Lui deman­de­rait-il où elle voulait aller.
« La Deuxième Bicy­clette est à votre dispo­si­tion et vous avez -hum- deux shil­lings et six pence en poche. Tout le comté s’offre à vous. Tant que vous reve­nez.
Puis, comme s’il enviait vague­ment la grande liberté qu’il venait de lui accor­der, il avait ajouté : « C’est votre jour de congé, Jane. À vous -hum- d’en user à votre conve­nance. »
Il savait, à présent, qu’une phrase comme celle-là ne lui passe­rait pas au-dessus de la tête -peut-être même fallait-il y voir un discret hommage pour la lecture.

L’Angleterre et les deuils de la guerre 14 18

Elle ne savait pas, fût-ce en ce dimanche des mères, ce que cela devait être pour une mère de perdre deux fils en l’espace de deux mois, semblait-il. Ni ce que cette mère pouvait ressen­tir en pareil dimanche. Ni l’un ni l’autre ne revien­drait à la maison nous offrir un petit bouquet ou des gâteaux aux raisins et aux amandes, n’est-ce pas ?

S’habiller chez les riches

De toute façon, dans leur milieu, s’habiller n’avait jamais été réduit à une simple pratique consis­tant à se nipper vite fait, on y voyait, au contraire, un assem­blage solen­nel 

Le charme est rompu son amant doit rejoindre sa fiancée

Il retira la ciga­rette de sa bouche et la tint, tout droite , sur son propre à ventre.
« Je dois la retrou­ver à une heure et demie. Au Swann Hôtel à Bolling­ford. »
Bien qu’il n’eût pas bougé, ce fut comme s’il avait rompu le charme. Et quoi qu’il en fût, elle n’avait pas pu manquer de le prévoir. Même si elle s’imaginait que par quelque magique exemp­tion elle échap­pe­rait à « ce passage obligé » . Et le reste de la jour­née ? Une partie de celle-ci ne pouvait -nest-ce pas ?- durer éter­nel­le­ment. Un frag­ment de vie ne saurait consti­tuer sa tota­lité.
Elle ne bougea pas mais, en son for inté­rieur, peut-être s’était-elle adap­tée à la situa­tion. Comme si elle portait à nouveau des vête­ments invi­sibles et rede­ve­nait même une bonne. 

Les dernières phrases du roman

Mais assez de bara­tin, de ces ques­tions pièges des inter­views. Et en quoi cela consis­tait-il, de dire la vérité ? Il fallait toujours leur expli­quer jusqu’à l’explication ! Et toute femme écri­vain digne de ce nom les dupe­rait, les taqui­ne­rait , les mène­rait en bateau. N’était-ce pas évident, non d’une pipe ? Cela reve­nait à être fidèle à l’essence même de la vie. Cela reve­nait à capter, c’est impos­sible que ce fût, la sensa­tion d’être en vie. Cela repre­nait à trou­ver un langage. Il en découle est-ce que dans la vie beau­coup de choses dirai oh ! Bien davan­tage que nous ne l’imagine non ! Ne saurait, en aucune façon, s’expliquer point.

Cet auteur fait partie de ceux que je lis avec grand plai­sir. Brize était enthou­siaste, mais Aifelle avait un peu refroidi mon envie, pas assez tout de même pour que je ne le réserve pas à ma média­thèque. Tous les lecteurs de ce roman constatent que le récit de la catas­trophe de Liévin en 1974 rend parfai­te­ment compte de l’horreur de cette acci­dent qui aurait pu être évité, et raconte très bien la vie des mineurs et les terribles consé­quences de la sili­cose. J’ai relu quelques archives de l’époque, qui permettent de se rendre compte que Sorj Chalan­don n’a pas exagéré. Oui, cette catas­trophe était évitable et oui, ces hommes sont morts au nom du rende­ment du char­bon, alors que les mines avaient déjà perdu leur renta­bi­lité, elles allaient bien­tôt fermer les unes après les autres. Sorj Chalen­don, en ancien jour­na­liste, a sûre­ment véri­fié la véra­cité des détails révol­tants comme le fait que les houillères retiennent sur le salaire du mineur mort au fond de la mine, les deux jours qu’il n’a pas pu faire pour finir son mois, et encore plus sordide le prix de la tenue qu’il n’a pas pu rendre.…

L’autre centre d’intérêt c’est le destin person­nel de Michel, le petit frère survi­vant et tota­le­ment hanté par cette catas­trophe. On ne peut sans divul­gâ­cher l’intrigue, en dire trop sur ce person­nage. Pour Aifelle il n’est pas crédible et cela enlève du poids au roman. Je dois être une véri­table incon­di­tion­nelle de cet auteur, car si comme elle j’ai des doutes sur la vrai­sem­blance du person­nage, j’ai trouvé que grâce à lui, Sorj Chalen­don avait réussi à nous rendre présent l’horreur des acci­dents dans les mines. Et puis cela permet de tenir en haleine le lecteur jusqu’à la dernière page. Lors du procès final, j’ai beau­coup appré­cié le réqui­si­toire et la plai­doi­rie de la défense. Tout est dit dans ces quelques pages. À la fois un pays qui, en 2014, ne comprend plus la vie des mineurs, l’absurdité des destins qui finissent dans des râles de respi­ra­tions étouf­fées par les pous­sières de char­bon, ou dans des acci­dents d’une violence inima­gi­nable, et les gens qui eux sont restés à Lens ou à Liévin et qui se sentent marqués à jamais par les tragé­dies du char­bon.

C’est donc une quatrième fois que Luocine accueille un roman de cet auteur et même si j’ai un peu plus de réserves que pour « Retour à Killy­berg » , « le quatrième mur » prix Goncourt lycéen 2013,et « Profes­sion du père » il m’a quand même beau­coup plu.

Citations

Tous les bricoleurs de mobylettes se reconnaîtront

À vingt sept ans, mon frère avait aussi aban­donné son vieux vélo pour le cyclo­mo­teur.

- La Rolls des gens honnête, disait-il aussi.

Une tragédie évitable

La presse l’avais compris, le juge Pascal l’avait décou­vert. Rien n’avait été dégazé. Le système pour mesu­rer le grisou n’était pas achevé. La machine qui servait à dissi­per les poches de méthane fonc­tion­nait dans un autre quar­tier. Les gaziers n’avaient pas mal travaillé. Pas leur faute, les pauvres gars. Ils n’étaient que deux mineurs à effec­tuer des mesures manuelles .Un seul, pour inspec­ter des kilo­mètres de gale­ries. Par mesure d’économie, les Houillères avaient pris le risque de l’accident.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Prix Renau­dot 2017 . Féli­ci­ta­tions !


Quel livre ! La biblio­thé­caire nous avait prévenu, ce roman est inté­res­sant à plus d’un titre, ce n’est pas seule­ment un livre de plus sur l’horreur d’Auschwitz. Olivier Guez commence son récit lorsque Josef Mengele débarque en Argen­tine sous le nom d’Helmut Gregor, après avoir passé trois ans à se cacher dans une ferme en Bavière non loin de Günz­burg sa ville natale où son père occupe des fonc­tions très impor­tantes à la fois, indus­triel pros­père, et maire de sa ville. Toute sa vie de fuyard, Mengele sera soutenu finan­ciè­re­ment par sa famille. Deux périodes très distinctes partagent sa vie d’après Ausch­witz, d’abord une vie d’exilé très confor­table en Argen­tine. Sous le régime des Peron, les anciens digni­taires Nazis sont les bien­ve­nus et il devient un indus­triel reconnu et vend aussi les machines agri­coles « Mengele » que sa famille produit à Günz­burg.

Tout le monde tire profit de la situa­tion, l’industrie alle­mande prend pied en Amérique latine et Josef s’enrichit. Son père lui fait épou­ser la veuve de son frère pour que l’argent ne sorte pas de la famille. Et la petite famille vit une période très heureuse dans un domaine agréable, ils parti­cipent à la vie des Argen­tins et se sentent à l’abri de quel­conques repré­sailles.

Tout s’effondre en 1960, quand le Mossad s’empare d’Eichmann et le juge à Jéru­sa­lem. Mengele ne connaî­tra plus alors de repos, toujours en fuite, de plus en plus seul et traqué par les justices du monde entier. Mais jusqu’en février 1979, date de sa mort, sa famille alle­mande lui a envoyé de l’argent. On aurait donc pu le retrou­ver, pour infor­ma­tion l’entreprise fami­liale Mengele n’a disparu qu’en 1991 et le nom de la marque en 2011.

La person­na­lité de ce méde­cin tortion­naire tel que Olivier Guez l’imagine, est assez crédible, jusqu’à la fin de sa vie, il se consi­dé­rera comme un grand savant incom­pris et il devien­dra au fil des années d’exil un homme insup­por­table rejeté de tous ceux qui se faisaient gras­se­ment payer pour le cacher. La plon­gée dans cette person­na­lité est suppor­table car Mengele n’a plus aucun pouvoir et même si on aurait aimé qu’il soit jugé on peut se réjouir qu’il ait fini seul et sans aucun récon­fort. Ce qui n’est pas le cas de beau­coup d’industriels alle­mands qui ont établi leur fortune sous le régime Nazi. L’aspect le plus éton­nant de ce roman, c’est la complai­sance de l’Argentine de l’Uruguay vis à vis des Nazis. Cette commu­nauté de fuyards Nazis a d’abord eu pignon sur rue et a contri­bué au déve­lop­pe­ment écono­mique de ces pays, puis ces hommes ont peu peu à peu perdu de leur superbe et se sont avérés de bien piètres entre­pre­neurs.

Citations

L’Allemagne nazie

Tout le monde a profité du système, jusqu’aux destruc­tions des dernières années de guerre. Personne ne protes­tait quand les Juifs agenouillés nettoyaient m les trot­toirs et personne n’a rien dit quand ils ont disparu du jour au lende­main. Si la planète ne s’était pas liguée contre l’Allemagne, le nazisme serait toujours au pouvoir.

L’Allemagne d’après guerre

À la nostal­gie nazi les Alle­mands préfèrent les vacances en Italie. Le même oppor­tu­nisme qui les a inci­tés à servir le Reich les pousse à embras­ser la démo­cra­tie, les Alle­mands ont l’échine souple et aux élec­tions de 1953, le Parti impé­rial est balayé.

Les industriels allemands

À Ausch­witz, les cartels alle­mand s’en sont mis plein les poches en exploi­tant la main d’oeuvre servile à leur dispo­si­tion jusqu’à l’épuisement. Ausch­witz, une entre­prise fruc­tueuse : avant son arri­vée au camp, les dépor­tés produi­sait déjà du caou­tchouc synthé­tique pour IG Farben et les armes pour Krupp. L’usine de feutre Alex Zink ache­tait des cheveux de femmes par sacs entiers à la Komman­dan­tur et en faisait des chaus­settes pour les équi­pages de sous-marins ou des tuyaux pour les chemins de fer. Les labo­ra­toire Scher­ring rému­né­raient un de ses confrères pour qu’il procède à des expé­ri­men­ta­tions sur la fécon­da­tion in vitro et Bayer testait de nouveaux médi­ca­ments contre le typhus sur les déte­nus du camp. Vingt ans plus tard, bougonne Mengele, les diri­geants de ces entre­prises ont retourné leur veste. Ils fument le cigare entou­rés de leur famille en siro­tant de bon vin dans leur villa de Munich ou de Franc­fort pendant que lui patauge dans la bouse de vache ! Traites ! Plan­qués ! Pour­ri­tures ! En travaillant main dans la main à Ausch­witz, indus­tries, banques et orga­nismes gouver­ne­men­taux en ont tiré des profits exor­bi­tant, lui qui ne s’est pas enri­chis d’un pfen­nig doit payer seul l’addition.

Description de Mengele à Auschwit par son adjoint

Mengele est infa­ti­gable dans l’exercice de ses fonc­tions. Il passe des heures entières plongé dans le travail, debout une demi-jour­née devant la rampe juive ou arrive déjà quatre ou cinq trains par jour char­gés de dépor­tés de Hongrie. Son bras s’élance inva­ria­ble­ment dans la même direc­tion, à gauche. Des trains entiers sont envoyés au chambre à gaz et au bûcher. Il consi­dère l’expédition de centaines de milliers de Juifs à la chambre à gaz comme un devoir patrio­tique. Dans la baraque d’expérimentation du camp tsigane on effec­tue sur les nains et les jumeaux tous les examens médi­caux que le corps humain est capable de suppor­ter. Des prises de sang, des ponc­tions lombaires, des échanges de sang entre jumeaux d’innombrables examens fati­gants dépri­mants, in-vivo. Pour l’étude compa­ra­tive des organes, les jumeaux doivent mourir en même temps. Aussi meurent-ils dans des baraques du camp d’Auschwitz dans le quar­tier B, par la main du docteur Mengele.

La bande annonce pour vous mettre dans l’ambiance…

https://​www​.youtube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​M​e​b​w​G​f​3​pcS

Ce festi­val permet de voir deux sortes de films. Les films en compé­ti­tion qui sont des films de jeunes réali­sa­teurs et qui ont le mérite d’être auda­cieux et permettent de se rendre compte que même sans gros budget on peut réali­ser des films qui ont beau­coup d’intérêt.
Depuis quelques années je parti­cipe à ce festi­val avec ma sœur, et c’est impor­tant de le faire à deux car parfois au bout d’une dizaine de films, on se décou­rage et à deux on se remo­tive.

Pour les films en compé­ti­tion un film que nous avons adoré a eu le Hitch­cock d’or du jury

Seule la terre

Un film de Fran­cis Lee.

Film qui a pour sujet central, l’homosexualité dans une ferme anglaise. Mais qui est surtout un éveil au senti­ment amou­reux. Très beau film très sensible. Aucun person­nage n’est dans la cari­ca­ture, tout est plau­sible et filmé avec beau­coup de déli­ca­tesse.

Notre film préféré qui n’a eu aucune récom­pense.

Jawbone

Un film de Thomas Napper.

Nous avons pleuré et été très émues par le person­nage prin­ci­pal un ancien boxeur. Son combat le plus diffi­cile n’est pas celui où il reçoit le plus de coups. C’est un alcoo­lique et cet homme qui a un courage incroyable se laisse domi­ner par l’alcool. Ce film est servi par des person­nages secon­daires très émou­vants.

Pili , Hitchcock du public

Film docu­men­taire de Leanne Welham.

Les femmes afri­caines portent beau­coup sur leur dos. Et cette maman Pili, conta­mi­née par le Sida que son mari lui a trans­mis avant de l’abandonner a touché le cœur des festi­va­liers. Ce film a été tourné par les femmes du village qui jouent leur propre rôle et cela donne un accent de vérité à ce film qui se passe en Tanza­nie.


Trois films en compé­ti­tion, nous ont moins plu :

Une prière avant l’aube

D’un fran­çais Jean Stéphane Sauvaire qui raconte le parcours d’un jeune drogué anglais dans les prisons thaï­lan­daises . C’est encore la boxe qui lui permet­tra de s’en sortir mais que de violence avant la lueur d’espoir ! C’est tiré d’une histoire vraie.

Daphné

De Peter Mackie Burns, une très jolie actrice pour un film dont nous n’avons pas du tout compris l’intérêt. En revanche la prési­dente du Jury Nicole Garcia aurait aimé récom­pen­ser ce film , il a obtenu le prix du scéna­rio alors que juste­ment, je n’ai pas vu qu’il y en avait un, de scéna­rio.

England is mine

De Mark Gill, un film qui raconte l’adolescence du chan­teur Morris­sey avant qu’il ne soit célèbre. Un person­nage odieux que le film n’arrive pas à rendre inté­res­sant.


Dans les avant-premières nous n’avons pas pu tout voir mais ne ratez surtout pas dès qu’il passera :

À l’heure des souvenirs

De Ritesh Batra.

Nous avons eu la chance que l’acteur prin­ci­pal Jim Broadbent vienne nous présen­ter son film. C’est un petit chef d’oeuvre, on ne peut abso­lu­ment pas le racon­ter sans risquer de ce faire trai­ter de divul­gâ­cheuse, et pour une fois je suis abso­lu­ment d’accord. Tout l’intérêt du film vient de ce que l’on se prend de sympa­thie pour certains person­nages et que peu à peu la réalité trans­forme notre opinion. Peut-être, en ai-je trop dit déjà !

Une belle rencontre

De Lone Sher­fig.

J’ai adoré ce film, même si j’ai trouvé la fin un peu longuette, mais c’est sans doute l’effet festi­val : le rythme s’accélère qu’on le veuille ou non. L’histoire : les anglais décident en 1942, de tour­ner un film pour remon­ter le moral des Britan­niques. Un film dans un film, avec en toile de fond la guerre c’est vrai­ment passion­nant. Le numéro d’acteur de Bill Nighly est génial.

In Another life

De Jason Wingard.

C’est trop dur les films sur l’immigration actuelle, cela passe par Calais et et tout me boule­verse dans ce genre de film. J’ai juste une remarque, je n’arrive pas à comprendre pour­quoi la Grande Bretagne semble pour eux un Eldo­rado et la France un enfer.

Patrick’s day

De Terry Mc-Mahon.

Les rapports entre la mère et son fils schi­zo­phrène sont poignants et la souf­france de cet homme très bien rendu. Nous avons toutes les deux (ma sœur et moi)été très émues par ce film.

Final portrait

De Stan­ley Tucci.

C’est toujours un peu compli­qué les films sur la créa­tion artis­tique, ici on suit bien les évolu­tions du peintre et sculp­teur Giaco­metti mais quel odieux person­nage !

La mort de Staline

De Armando Lanucci.

Ce film respecte bien la vérité histo­rique mais fait des hauts digni­taires sovié­tiques : des marion­nettes abso­lu­ment creuses, lâches, stupides qui veillent simple­ment à sauver leur peau . Le film ne choi­sit pas entre humour et tragé­die et c’est un peu gênant.

Un docu­men­taire, culpa­bi­li­sant et pas très bien fait à notre avis.

Douleur de la mer

De Vanessa Redgrave.

Une séance de courts métrages

À boire et à manger mais c’est assez normal le genre veut ça.


et enfin nous avons eu la chance de voir aussi…

Confident Royal

De Stephen Frears.

Un clas­sique dans le genre des films britan­niques. Que tous ceux et toutes celles qui aiment Down­ton Abbey se préci­pitent !

Tout cela en 5 jours ! Pas mal les sœurs !

Traduit de l’allemand et annoté par Élisa­beth Guillot.


Les cinq coquillages veulent dire, tout simple­ment, qu’il faut lire ce livre car il nous en apprend tant sur une période qu’on voudrait à jamais voir bannie et fait réflé­chir sur la langue du monde poli­tique qui veut mani­pu­ler plus que convaincre. Rosa Montero dans « la folle du logis«en parlait et elle m’a rappelé que je voulais le lire depuis long­temps. À mon tour de venir conseiller cette lecture à toutes celles et tous ceux qui se posent des ques­tions sur le nazisme en parti­cu­lier sur l’antisémitisme des Alle­mands. Ce pays haute­ment civi­lisé qui en 1933 permit que l’on inscrive à l’entrée de l’université de Dresde où Victor Klem­pe­rer ensei­gnait la philo­lo­gie :

« Quand le Juif écrit en alle­mand, il ment. »

Comment cet homme qui se sent telle­ment plus alle­mand que juif peut-il comprendre alors, qu’aucun de ses chers confrères n’enlèvent immé­dia­te­ment cette pancarte ? Cet homme qui a failli lais­ser sa vie pour sa patrie durant la guerre 14 – 18 ne peut accep­ter le terrible malheur qui s’abat sur lui. Pour ne pas deve­nir fou, il essaie d’analyser en bon philo­logue la langue de ses bour­reaux. Il cachera le mieux qu’il peut ses écrits et leur donnera une forme défi­ni­tive en 1947. Comment a-t-il survécu ? contrai­re­ment à son cousin Otto le chef d’orchestre, il est resté en Alle­magne, marié à une non-juive ; il a survécu tout en subis­sant les lois concer­nant les Juifs alors qu’il était baptisé depuis de longues années. La veille des bombar­de­ments de Dresde, il devait être déporté avec sa femme, les consé­quences tragiques du déluge de feu qui s’est abattu sur sa ville lui ont permis de fuir en dissi­mu­lant son iden­tité.

Son essai montre de façon très précise comment on peut défor­mer l’esprit d’un peuple en jouant avec la langue et en créant une pseudo-science . Il semble parfois ergo­ter sur certains mots qui ne nous parlent plus guère, mais ce ne sont que des détails par rapport à la portée de ce livre. Il est évident que Victor Klem­pe­rer réus­sit à survivre grâce à l’amour de sa femme et le dévoue­ment d’amis dont ils parlent peu. Il est telle­ment choqué par la trahi­son des intel­lec­tuels de son pays qu’il a tendance à ne rien leur pardon­ner et être plus atten­tif aux gens simples, qu’ils jugent plus victimes du régime que bour­reaux . Pour ceux qui avaient la possi­bi­lité de réflé­chir, il démontre avec exac­ti­tude qu’ils ont failli à leur mission d’intellectuels. Malheu­reu­se­ment dans un passage dont je cite un court extrait, on voit que sa clair­voyance s’est arrê­tée au nazisme et qu’il est lui-même aveu­glé par l’idéologie commu­niste. Le livre se fait poignant lorsque Victor Klem­pe­rer se laisse aller à quelques plaintes des trai­te­ments qu’il subit quoti­dien­ne­ment. Que ce soit » le bon » qu’il reçoit pour aller cher­cher un panta­lon usagé réservé aux juifs, puisqu’il ne peut plus ache­ter ni porter des vête­ments neufs, ou le geste de violence qui le fait tomber de la plate-forme du bus, seul endroit que des juifs peuvent utili­ser dans les trans­ports en commun. Avec, au quoti­dien, la peur d’enfreindre une des multiples règles concer­nant les juifs et l’assurance, alors, d’être déporté : avoir un animal domes­tique, avoir des livres non réser­vés aux juifs, dire Mendels­sohn au lieu du « juif Mendels­sohn», sortir à des heures où les juifs n’ont pas le droit d’être dehors, ne pas lais­ser la place assez rapi­de­ment à des aryens, ne pas clai­ron­ner assez fort « Le juif Klem­pe­rer » en arri­vant à la Gestapo où de toutes façon il sera battu plus ou moins forte­ment … un véri­table casse-tête qui fait de vous un sous-homme que vous le vouliez ou non.

Lors de la réflexion sur le poids des mots et des slogans en poli­tique, j’ai pensé que nous avions fait confiance à un parti qui s’appelle « En marche», et que ces mots creux ne dévoi­laient pas assez, à travers cette appel­la­tion, les inten­tions de ceux qui allaient nous gouver­ner. En période trou­blée, les mots comme « Répu­blique » ou « Démo­cra­tie » sont sans doute plus clairs mais engagent-ils davan­tage ceux qui s’y réfèrent ?

Citations

Pour situer ce livre, on peut lire ceci dans la préface de Sonia Combe

À la fin de la guerre, Victor Klem­pe­rer et à double titre un survi­vant. Tout d’abord, bien entendu, parce qu’il a fait partie de ces quelques milliers de Juifs, restés en Alle­magne, qui ont échappé à la dépor­ta­tion. Mais, en second lieu, parce qu’il demeure ce qu’il a toujours été, un Juif irré­mé­dia­ble­ment alle­mand, un rescapé de la « symbiose judéo-alle­mande», de ce bref moment de l’histoire alle­mande qui permit la sécu­la­ri­sa­tion de l’esprit juif, l’acculturation des juifs et leur appro­pria­tion de l’univers cultu­rel alle­mand. Quoi qu’il en soit de la réalité de cette symbiose, aujourd’hui le plus souvent perçu comme un mythe ou l’illusion rétros­pec­tive d’une rela­tion d’amour entre Juifs et Alle­mands qui ne fut jamais réci­proque, Klem­pe­rer est l’héritier spiri­tuel de cette Alle­magne fantasmé et désiré – au point qu’elle restera, quoi qu’il arrive et pour toujours, sa seule patrie possible.

La mauvaise foi des scientifiques allemands de l’époque nazie

Le congrès de méde­cine de Wies­ba­den était lamen­table ! Ils rendent grâce à Hitler, solen­nel­le­ment et à plusieurs reprises, comme « Au Sauveur de l’Allemagne»-bien que la ques­tion raciale ne soit pas tout à fait éluci­dée, bien que les « étran­gers » , August von Wasser­mann méde­cin alle­mand 1866 1925, Paul Ehrlich,médecin alle­mand 1854 1915 prix Nobel de méde­cine en 1908 et Neis­ser aient accom­pli de grandes choses. Parmi « mes cama­rades de race » et dans mon entou­rage le plus proche, il se trouve des gens pour dire que ce double « bien que » est déjà un acte de bravoure et c’est ce qu’il y a de plus lamen­table dans tout cela. Non, la chose la plus lamen­table entre toutes, c’est que je sois obligé de m’occuper constam­ment de cette folie qu’est la diffé­rence de race entre Aryens et Sémite, que je sois toujours obligé de consi­dé­rer tout cet épou­van­table obscur­cis­se­ment et asser­vis­se­ment de l’Allemagne du seul point de vue de ce qui est juif. Cela m’apparaît comme une victoire que l’hitlérisme aurait rempor­tée sur moi person­nel­le­ment. Je ne veux pas la lui concé­der.

L’influence Nazie dans les couches populaires.

Frieda savait que ma femme était malade et alitée. Un matin, je trou­vais une grosse pomme au beau milieu de ma machine. Je levais les yeux vers le poste de Frieda et elle me fit un signe de tête. Un instant plus tard, elle se tenait à côté de moi : « pour ma petite mère, avec toutes mes amitiés ». Puis d’un air curieux et étonné, elle ajouta : » Albert dit que votre femme est alle­mande. Est-elle vrai­ment alle­mande ?»
La joie que m’avait causée la pomme s’envola aussi­tôt. Dans cette âme candide qui ressen­tait les choses de manière abso­lu­ment pas nazie mais, au contraire, très humaine, s’était insi­nué l’élément fonda­men­tal du poison nazi ; elle iden­ti­fiait » Alle­mand » avec le concept magique d » » Aryen » ; il lui semblait à peine croyable qu’une Alle­mande fut mariée avec moi, l’étranger, la créa­ture appar­te­nant à une autre branche du règne animal ; elle avait trop souvent entendu et répété des expres­sions comme « étran­gers à l’espèce», » de sang alle­mand», « racia­le­ment infé­rieur», « nordique » et « souillure raciale » : sans doute n’associait-elle à tout cela aucun concept précis, mais son senti­ment ne pouvait appré­hen­der que ma femme pût être alle­mande.

L’auteur se pose cette question :

Mais voilà que le reproche que je m’étais fait pendant des années me reve­nait à l’esprit, ne sures­ti­mais-je pas, parce que cela me touchait person­nel­le­ment de manière si terrible, le rôle de l’antisémitisme dans le système nazi ?
Non, car il est à présent tout à fait mani­feste qu’il consti­tue le centre et, à tout point de vue, le moment déci­sif du nazisme dans son ensemble. L’antisémitisme, c’est le senti­ment profond de rancune éprou­vés par le petit-bour­geois autri­chien déchu qu’était Hitler ; l’antisémitisme, sur le plan poli­tique, c’est la pensée fonda­men­tale de son esprit étroit. L’antisémitisme, du début jusqu’à la fin, le moyen de propa­gande le plus effi­cace du Parti, c’est la concré­ti­sa­tion la plus puis­sante et la plus popu­laire de la doctrine raciale, oui, pour la masse alle­mande c’est iden­tique au racisme. effet, que sait la masse alle­mande des dangers de l » negri­fi­ca­tion » (Vernig­ge­run) et jusqu’où s’étend sa connais­sance person­nelle de la préten­due infé­rio­rité des peuples de l’Est et du Sud-Est ? Mais un Juif, tout le monde connaît ! Anti­sé­mi­tisme et doctrine raciale sont, pour la masse alle­mande, syno­nyme. Et grâce au racisme scien­ti­fique ou plutôt pseudo-scien­ti­fique, on peut fonder justi­fier tous les débor­de­ments et toutes les préten­tions de l’orgueil natio­na­liste, chaque conquête, chaque tyran­nie, chaque exter­mi­na­tion de masse.

Originalité de l’antisémitisme nazie

Dans les temps anciens, sans excep­tion, l’hostilité envers les Juifs visait unique­ment celui qui était en dehors de la foi et de la société chré­tienne ; l’adoption de la confes­sion et des mœurs locales avait un effet compen­sa­teur, et (au moins pour la géné­ra­tion suivante) obli­té­rant. En trans­po­sant la diffé­rence entre Juif et non-Juifs dans le sang, l’idée de race rend tout compen­sa­tion impos­sible, elle rend la sépa­ra­tion éter­nelle et la légi­time comme œuvre de la volonté divine

Aveuglement sur le communisme

Car il est urgent que nous appre­nions à connaître le véri­table esprit des peuples dont nous avons été isolés pendant si long­temps, au sujet desquels on nous a menti pendant si long­temps. Et l’on ne nous a jamais menti autant que sur le peuple russe… Et rien ne nous conduit au plus près de l’âme d’un peuple que la langue… Et pour­tant, il y a » mettre au pas » et « ingé­nieur de l’âme » -tour­nures tech­niques l’une et l’autre. La méta­phore alle­mande désigne l’esclavage et la méta­phore russes, la liberté.

Le cogneur et le cracheur les deux hommes de la Gestapo qui ont tourmenté Klemperer pendant de longues années, ils les opposent aux intellectuels

Le cogneur et le cracheur, c’étaient des brutes primi­tives (bien qu’ils eussent le grade d’officier), tant qu’on ne peut pas les assom­mer, il faut suppor­ter ce genre d’homme. Mais ce n’est pas la peine de se casser la tête dessus. Alors qu’un homme qui a fait des études comme cet histo­rien de la litté­ra­ture ! Et, derrière lui, je vois surgir la foule des hommes de lettres, des poètes, des jour­na­listes, la foule des univer­si­taires. Trahi­son, où que se porte le regard.
Il y a Ulitz, qui écrit l’histoire d’un bache­lier juif tour­menté et la dédie à son ami Stefan Zweig, et puis au moment de la plus grande détresse juive, voilà qu’il dresse le portrait cari­ca­tu­ral d’un usurier juif, afin de prou­ver son zèle pour la tendance domi­nante.

Traduit de l’anglais (améri­cain) par Jean Esch.

Deux livres qui se suivent traduits par le même traduc­teur, j’aimerais tant confron­ter mon opinion à la sienne. Autant je me suis sentie enfer­mée dans le bon roman « les filles au lion » autant je me suis sentie libre dans celui-ci. Libre d’aimer , libre de croire à l’histoire , libre d’imaginer les person­nages. La cuisine et la recherche (parfois très compli­quée) des bons aliments sont à le mode visi­ble­ment dans tous les pays. L’avantage de prendre comme fil conduc­teur la cuisine , c’est de traver­ser toutes les couches de la société améri­caine. Entre le grand bour­geois raffiné qui peut payer un repas d’exception et le petit mitron qui épluche les légumes l’éventail des person­na­li­tés et des situa­tions est assez large. L’avantage aussi, c’est que comme pour toute forme d’art, seul le travail paye. Et deve­nir une chef mondia­le­ment connue comme le person­nage Eva Thor­vald est une tension de tous les instants entre les exigences de la vie et celle du créa­teur.

Dans ce roman, la très bonne cuisine n’est pas tant une sophis­ti­ca­tion de la cuis­son que l’exigence de la qualité des produits. Toute créa­tion cache une souf­france et celle d’Eva vient de sa nais­sance , aban­don­née par sa mère , orphe­line trop tôt d’un père qui a juste eu le temps de lui donner le goût de la bonne nour­ri­ture, elle rame pour survivre d’abord au lycée. Ah ! les lycées améri­cains la violence qui y règne est d’autant plus surpre­nante que ce n’est pas l’image que j’en avais. Souvent quand j’interrogeais les étudiants améri­cains sur leurs années lycée, ils me disaient que cela repré­sen­tait pour eux un grand moment de bonheur, alors que les jeunes Fran­çais détestent presque toujours leur lycée. Le roman s’intéresse ensuite à diffé­rents person­nages, l’on croit quit­ter Eva mais on suit son parcours et sa progres­sion comme chef d’exception à travers les rencontres qu’elle est amenée à faire, elle n’est plus alors le person­nage prin­ci­pal, et cela nous permet de comprendre un autre milieu à travers une autre histoire.

On passe du concours de cuisine consa­cré aux barres de céréales où toutes les mesqui­ne­ries habi­tuelles dans ce genre de compé­ti­tion sont bien décrites, à l’ouverture de la chasse aux cerfs d’une violence que je ne suis pas prête d’oublier. La scène finale rassemble les éléments du puzzle de la vie d’Éva dans un moment d’anthologie roma­nesque et culi­naire. Fina­le­ment c’est au lecteur de réunir tous les person­nages, j’ai relu deux fois ce roman pour être bien sûre d’avoir bien tout compris. Un grand moment de plai­sir dans mon été qui était plutôt sous le signe de romans plus tristes et je le dois à Aifelle qui avait été tentée par Cuné et Cathulu.

Citations

Légèreté et d’humour explication du lutefisk

Peu importe que ni Gustaf ni sa femme Elin, ni ses enfants n’aient jamais vu, et encore moins attrapé, assommé, fait sécher, trempé dans la soude, retrempé dans l’eau froide, un seul pois­son à chair blanche, ni accom­pli la déli­cate opéra­tion de cuis­son néces­saire pour obte­nir un aliment qui, quand il était préparé à la perfec­tion, ressem­blait à du smog en gelée et sentait l’eau d’aquarium bouillie.

Toujours le lutefisk

Lars, quant à lui, fut stupé­fait par ces vieilles scan­di­naves qui vinrent le trou­ver à l’église pour lui dire : » Un jeune homme qui prépare le lute­fisk comme toi aura beau­coup de succès auprès des femmes ». Or, d’après son expé­rience, la maîtrise du lute­fisk provo­quait géné­ra­le­ment du dégoût, au mieux de l’indifférence, chez ses rencards poten­tiels. Même les filles qui préten­daient aimer le lute­fisk ne voulaient pas le sentir quand elles n’en mangeaient pas, mais Lars ne leur lais­sait pas le choix.

Rupture amoureuse

«- Mais en atten­dant, conten­tons-nous d’être amis. »
Will avait déjà entendu cette phrase et il avait appris à ne plus écou­ter ce que disait la fille ensuite parce que c’était du bara­tin.

Le maïs

Anna Hlavek culti­vait un produit rare, presque inouï : une variété de maïs à polli­ni­sa­tion libre qui n’avait pas changé depuis plus de cent ans. D’après ce qu’elle savait, Anna avait hérité d’un stock de semences ayant appar­tenu à son grand-père, qui les avait ache­tés par corres­pon­dance .…en 1902. C’était exac­te­ment le même maïs que mangeait les arrières-grands-parents d’Octavia dans leur ferme près de Hunter dans le Dakota du Nord : des grains char­nus, fermes et juteux qui explo­saient dans la bouche, si sucrés qu’on aurait pu les manger en dessert.

Classe aisée américaine

Octa­via qui avait grandi à Minne­tonka, entouré de gens fortu­nés au goût sûr, qui avait obtenu des diplômes d’anglais et de socio­lo­gie à Notre-Dame, dont le père était avocat d’affaires et la belle-mère un ancien manne­quin deve­nue repré­sen­tante dans l’industrie phar­ma­ceu­tique, était desti­née à épou­ser un homme comme Robbe Kramer. Elle n’aspirait pas à une vie meilleure que celle qu’elle avait connue dans son enfance ; elle n’avait pas besoin d’être plus riche, juste aisée, auprès d’un ami comme Robbe, atta­ché au même style de vie. Elle serait heureuse, elle le savait, de l’accompagner dans ses dîner de bien­fai­sance poli­tique, et de char­mer les épouses moins intel­li­gentes de ces futurs asso­ciés. Elle avait même appris à jouer au golf, elle savait confec­tion­ner vingt sept cock­tails diffé­rents, elle pouvait regar­der un match des Minne­sota Vikings et comprendre ce qui se passait sans poser de ques­tions.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie Bisse­riex. Livre lu grâce à Babe­lio et offert par les éditions « le nouveau pont ».


Pat Conroy fait partie des auteurs qui savent me trans­por­ter dans un autre monde et dans un autre genre de vie. J’ai lu tous ses romans et sa mort m’a touchée. Le monde dans lequel il me trans­porte, c’est la Loui­siane ou l’Alabama. Il sait me faire aimer les états du Sud, pour­tant souvent peu sympa­thiques. Il faut dire qu’il vient d’une famille pour le moins non-conven­tion­nelle : sa mère qui se veut être une « parfaite dame du Sud», n’est abso­lu­ment pas raciste, car si elle est en vie, c’est grâce à une pauvre famille de fermiers noirs qui l’a nour­rie alors qu’elle et ses frères et sœurs mouraient de faim pendant la grande dépres­sion. Le racisme, l’auteur le rencon­trera autant à Chicago dans la famille irlan­daise qu’à Atlanta mais sous des formes diffé­rentes. L’autre genre de vie, c’est sa souf­france et sans doute la source de son talent d’écrivain : une famille « dysfonc­tion­nelle», un père violent et des enfants témoins d’une guerre perfide entre parents dont ils sont toujours les premières victimes.

Ce livre est donc paru (en France ?) après la mort de son auteur et explique à ses lecteurs pour­quoi malgré cette enfance abso­lu­ment abomi­nable il s’est récon­ci­lié avec ses deux parents. Il montre son père « le grand Santini » sous un jour diffé­rent grâce au recul que l’âge leur a donné à tous les deux. Cet homme aimait donc ses enfants autant qu’il les frap­pait. Il était inca­pable du moindre mot de gentillesse car il avait peur de les ramol­lir. Plus que quiconque le « grand Santini » savait que la vie est une lutte terrible, lui qui du haut de son avion a tué des milliers de combat­tants qui mena­çaient les troupes de son pays. Un grand héros pour l’Amérique qui a eu comme descen­dance des enfants qui sont tous paci­fistes.

Pat Conroy a fait lui même une univer­sité mili­taire, et il en ressort écœuré par les compor­te­ments de certains supé­rieurs mais aussi avec une certaine fierté de ce qu’il est un … « Améri­cain » . Il décrit bien ces deux aspects de sa person­na­lité, lui qui pendant deux ans est allé ensei­gner dans une école où il n’y avait que des enfants noirs très pauvres. Il dit plusieurs fois que l’Amérique déteste ses pauvres et encore plus quand ils sont noirs. Mais il aime son pays et ne renie pas ses origines.

On retrouve dans cette biogra­phie l’écriture directe et souvent pleine d’humour et déri­sion de cet écri­vain. Il en fallait pour vivre chez les Conroy et s’en sortir. On recon­naît aussi toutes les souf­frances qu’il a si bien mises en scène dans ses romans. On peut aussi faire la part du roma­nesque et de la vérité, enfin de la vérité telle qu’il a bien voulu nous la racon­ter. Ce livre je pense sera indis­pen­sable pour toutes celles et tous ceux qui ont lu et appré­cie Pat Conroy

Citations

Un des aspect de Pat Conroy son estime pour certains militaires

À la dernière minute de ma vie surmi­li­ta­ri­sée, j’avais rencon­tré un colo­nel que j’aurais suivi n’importe où, dans n’importe quel nid de mitrailleuse et avec lequel j’aurais combattu dans n’importe quelle guerre. Ce colo­nel, dont je n’ai jamais su le nom, me permit d’avoir un dernier aperçu du genre de soldat aux charmes desquels je succombe toujours, dévoués, impar­tiaux et justes. C’est lui qui me flan­qua à la porte et qui me renvoya dans le cours de ma vie.

Genre de portrait que j’aime

Sa rela­tion avec la vérité était limi­tée et fuyante -mais son talent pour le subter­fuge était inven­tif et insai­sis­sable par nature.

Toute famille a son barjot

Autant que je sache, chaque famille produit un être margi­nal et soli­taire, reflet psycho­tique de tous les fantômes issus des enfers plus ou moins grands de l’enfance, celui qui renverse le chariot de pommes, l’as de pique, le cheva­lier au cœur noir, le fouteur de merde, le frère à la langue incon­trô­lable, le père brutal par habi­tude, donc qui essaie de tripo­ter ses nièces, la tante trop névro­sée pour jamais quit­ter la maison. Parler moi autant que vous voulez des familles heureuses mais lâchez-moi dans un mariage ou dans un enter­re­ment et je vous retrou­ve­rai le barjot de la famille. Ils sont faciles à repé­rer.

Son père

Les années les plus heureuse de mon enfance étaient celles où Papa partait à la guerre pour tuer les enne­mis de l’Amérique. À chaque fois que mon père décol­lait avec un avion, je priais pour que l’avion s’écrase et que son corps se consume par le feu. Pendant trente et un ans, c’est ce que j’ai ressenti pour lui. Puis j’ai moi-même déchiré ma propre famille avec mon roman sur lui, « Le grand Santini ».

Humour que l’on retrouve dans les romans de Pat Conroy

-Ton oncle Joe veut te voir. Il habite dans un bus scolaire avec vingt-six chiens.
-Pour­quoi ?
- Il aime les chiens, je crois. Ou alors les bus scolaires

La sœur poète et psychotique

Ma sœur Carole Ann a vécu une enfance vaillante et sans louange mais surtout une enfance d’une soli­tude presque insup­por­table. Elle aurait été un cadeau pour n’importe quelle famille mais passa inaper­çue la plupart du temps. À tout point de vue, c’était une jolie fille qui n’arrivait pas à la hauteur des attentes des mesures et de sa mère. Malgré elle, Peg Conroy avait le don insensé de faire croire à ses filles qu’elles étaient moches.

Son rapport à l’Irlande

Dans mon enfance, tout ceux qui me frap­paient était irlan­dais, depuis mon père, ses frères et ses sœur, jusqu’aux nonnes et aux prêtres qui avaient été mes ensei­gnants. Je perce­vais donc l’Irlande comme une nation qui haïs­sait les enfants et qui était cruelle envers les épouses.

L’éloge funèbre de Pat Conroy à son père

Il ne savait pas ce qu’était la mesure, ni même comment l’acquérir. Donald Conroy est la seule personne de ma connais­sance dont l’estime de soi était abso­lu­ment inébran­lable. Il n’y avait rien chez lui qu’il n’aimait pas . Il n’y avait rien non plus qu’il aurait changé. Il adorait tout simple­ment l’homme qu’il était et allait au devant de tous avec une parfaite assu­rance. Papa aurait d’ailleurs aimé que tout le monde soit exac­te­ment comme lui.

Son obsti­na­tion été un art en soi. Le grand Santini faisait ce qu’il avait à faire, quand il le voulait et malheur à celui qui se mettait en travers de son chemin.