Éditions Galli­mard

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Après « Chevro­tine » et « Korsa­kov » voici un livre d’amour filial qui se brise sur un suicide. C’est peu dire qu’E­ric Fotto­rino à aimé son père, celui qui lui a donné son nom en l’adop­tant à 9 ans alors qu’il était le fils d’une mère céli­ba­taire. Le mariage de Michel Fotto­rino avec la mère d’Éric a été le plus beau cadeau que l’on pouvait faire à cet enfant qui à son tour a adopté cet homme en trichant parfois sur ses propres origines : il lui arri­vait de faire croire qu’il était né à Tunis plutôt qu’à Nice, et que sa graphie était influen­cée par l’écri­ture arabe qu’il n’a jamais apprise (évidem­ment !). Dans cette auto­bio­gra­phie, l’au­teur nous fait revivre ce père et tout ce qu’il a su donner à son fils. C’est un livre très touchant et écrit de façon très simple. Nous parta­geons toutes les inter­ro­ga­tions et la tris­tesse de l’écri­vain : pour­quoi son père s’est-il suicidé ? Et est-ce que Éric, aurait pu empê­cher ce geste terrible ?

Michel, celui qu’É­ric a appelé « papa » même quand il a réussi à reprendre contact avec son père biolo­gique n’a peut-être pas réussi à faire de son fils un cham­pion cycliste mais il lui a donné assez de force et d’amour pour écrire un très beau livre qui respecte l’homme qu’il a été.

Citations

Comme je comprends !

Cette phrase qui m’a ravagé, qui a ouvert la vanne des sanglots, disait : « Chapeau Éric, il a fait du chemin le gamin du Grand-Parc », allu­sion à la cité où j’ha­bi­tais avec ma mère à la fin des années 1960 à Bordeaux, avant qu’ils se rencontrent et se marient, avant qu’il m’adopte, qu’il nous donne son nom à elle et à moi, ce nom que je porte comme un talis­man, qui sentait la Tuni­sie du sud, les pâtis­se­ries orien­tales, l’ac­cent de là-bas, la chaleur et le bleu du ciel, Les dunes de Tozeur et le miel, quelque chose d’in­fi­ni­ment géné­reux qui passait dans sa voix ou dans ses seuls gestes quand il esti­mait que les mots étaient de trop et qu’il préfé­rait se taire, prome­nant seule­ment sur moi un regard d’une tendresse sans fond ou recher­chant la compli­cité d’un clin d’œil.

Quel amour !

Envie de l’ap­pe­ler, d’en­tendre sa voix une dernière fois, pour la route, la longue route sans lui. Je ferme les yeux et il appa­raît. Ce n’est pas un fantôme mais tout le contraire. Il a passé son chan­dail couleur corail, nous montons le Tour­ma­let, j’ai treize ans. Il est d’au­tant mieux devenu mon père que, de toutes mes forces et de toutes mes peurs, j’ai voulu deve­nir son fils. 

Et cette question que nous nous posons tous face à un suicide :

Nous sommes rentrés à Paris, je n’avais pas parlé à mon père. il avait parfai­te­ment donné le change, bravo l’ar­tiste. Nous nous sommes embras­sés. C’était la dernière fois. Je ne le savais pas. Lui si.
Aurais-je pu l’empêcher ? Tous mes proches, la famille, mes amis, me disent « non ». Au fond de moi, je crois que « oui », et c’est horrible de vivre avec cette pensée. Je me dis que si je m’étais montré plus spon­ta­né­ment géné­reux, plus insis­tant pour l’ai­der, malgré sa répu­gnance à l’être, il aurait peut-être différé son geste, et là dessus le verse­ment d’une retraite venu le dissua­der d’en finir ainsi. À quoi bon se le dire ? Je me le dis pour­tant. Ce que j’éprouve n’a pas de nom, de nom connu. Quelque chose de moi s’est déta­ché et flotte dans l’air, invi­sible et pour­tant consis­tant. Je me sens triste sans tris­tesse, seul sans soli­tude, heureux sans joie.

Éditions Rivages

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Au club de lecture, il y a deux listes, celle des nouveau­tés et celle du thème. Le thème du mois de février, c’est le Japon. Ce roman va nous dévoi­ler un aspect terrible de ce pays dans les années 70 : l’auteur décrit avec une préci­sion et une absence de pathos les horreurs commises par « l’ar­mée rouge » japo­naise, la lecture est parfois à peu près insou­te­nable, et quand je levais les yeux de ce roman pour véri­fier les faits, je décou­vrais avec horreur que l’au­teur n’avait rien inventé. Il s’agit d’un roman car pour construire ce récit Michaël Prazan, a créé le person­nage prin­ci­pal, un Japo­nais qui aurait parti­cipé à toute les exac­tions des terro­ristes et aurait réussi à survivre sous un nom d’emprunt. Il crée aussi un person­nage alle­mand pour permettre aux deux de se faires des confi­dences et ainsi nous faire décou­vrir de l’in­té­rieur l’en­ga­ge­ment et la vie des terro­ristes. Ce qui s’ap­plique aux fana­tiques japo­nais peut être vrai pour tous les terro­ristes capables de tuer des inno­cents pour leur cause.

Ce roman permet de comprendre le chemi­ne­ment parti­cu­lier de la jeunesse japo­naise . Le person­nage prin­ci­pal découvre que son père a parti­cipé aux massacres de Nankin que le Japon a toujours préféré oublier. Lui, il parti­ci­pera aux révoltes étudiantes des années 70 pour lutter contre la présence améri­caine et l’aide que le Japon apporte dans la guerre du Viet­nam. À travers les romans, on voit (encore une fois) que ce pays n’a jamais fait le travail de mémoire sur son passé impé­ria­liste et fasciste. Les Japo­nais se sont consi­dé­rés comme victimes de la force nucléaire améri­caine. La jeunesse dans les années 68, trou­vait insup­por­table que le gouver­ne­ment Nippon appa­raisse comme le vassal des améri­cains. Il y a eu un aspect ultra violent dans les rangs de la jeunesse comme dans la répres­sion policière.
Un des épisodes les plus insou­te­nables se passe dans les montagnes japo­naises où la folie meur­trière s’empare des diri­geants de l’ar­mée rouge qui épurent en les tortu­rant jusqu’à la mort ses propres membres. Ces meurtres marque­ront la mémoire du Japon. Les rares survi­vants cher­che­ront une autre cause pour s’en­rô­ler, et ils rejoin­dront les rangs des terro­ristes palestiniens.

Le roman se termine par les « exploits » de Carlos en France.

Malgré le poids de l’hor­reur et du cafard que pour­ront vous donner la lecture de ce livre, je salue par mes cinq coquillages, le sérieux du travail de cet auteur. Il écrit comme un jour­na­liste de façon simple et directe. J’ai eu des diffi­cul­tés au début avec les noms japo­nais, mais on s’ha­bi­tue parce qu’ils sont régu­liè­re­ment répé­tés au cours de cette histoire. Ces noms tournent en boucle dans la mémoire du person­nage prin­ci­pal et je suppose dans celle de l’écri­vain. Lors­qu’on a passé cette diffi­culté des noms, on est pris par ce récit sans pouvoir le lâcher. Ce fut le cas pour moi.

Citations

Quand le fanatisme tue toute humanité

Yoshino est un grand type dégin­gandé et taiseux qui porte une barbe courte et peu four­nie, ainsi que de grosses lunettes. Pauvre Yoshino. Il est venu ici avec Kaneko Michiyo sa femme enceinte de huit mois. Personne ne l’a ména­gée pendant les entraî­ne­ments mili­taires. On s’est demandé si elle n’al­lait pas perdre le bébé. Yoshino ne lui jette jamais un regard. Yoshino est un vrai soldat. Un soldat docile. Un soldat exem­plaire. De ceux qui exécutent les ordres. Tous les ordres. Sans discu­ter. Sans rien penser. Yoshino ne pense plus depuis long­temps. Yoshino est un robot. Le plus robot de tous. C’était un jeune homme gai et sympa­thique, autre fois. Il aimait la musique. Il jouait de la guitare. Il aimait sa femme. Yoshino de plus rien. 
Yoshino est un meurtrier.

Les nuits et les cauchemars des assassins.

Il tour­nait en rond. Il ne voulait pas se coucher. Il savait qu’il ne parvien­drait pas à dormir. La pers­pec­tive de se voir trahi par un rêve qui me replon­geait dans les eaux boueuses de son passé le remplis­sait de terreur. Certains souve­nirs sont comme des bombes à frag­men­ta­tion. On en vient jamais à bout.

Discours, anticolonialistes

Les thèses de Fanon s’ap­pliquent autant aux Pales­ti­niens qu’aux Cari­béens, qu’aux Afri­cains, qu’aux Algé­riens. C’est pour­quoi le colo­ni­sa­teur ne doit jamais être consi­déré comme une victime. On nous reproche la mort de civils inno­cents… C’est le prin­ci­pal argu­ment utilisé par les impé­ria­listes pour nous discré­di­ter… En réalité, il n’y a ni civil, ni victimes chez les sionistes ! Tous sont coupables ou complices de l’op­pres­sion subie par les Pales­ti­niens. Pour illus­trer cela, prenons le cas le plus problé­ma­tique, celui des enfants. Comme dans toutes les guerres, il arrive que des enfants meurent au cours de nos opéra­tions. Les impé­ria­listes nous accusent de barba­rie, de commettre des meurtres… Or, personne n’est inno­cent dans le système colo­nial, pas même les enfants. La progé­ni­ture des juifs gran­dira, elle fera le service mili­taire qui est une obli­ga­tion chez eux. Ça veut dire que ces mêmes enfants porte­ront un jour des armes qu’ils poin­te­ront sur nous ! 

Et voilà !

Le « fedayin » fait deux têtes de plus que lui. Sa viri­lité sauvage le tétanise. 
le « fedayin » le regarde et il sourit. 
Il ajoute qu’il aime bien les Japo­nais. il dit qu’ils ont fait le bon choix pendant la guerre. Il admire Hitler depuis toujours. Un homme extra­or­di­naire. Un meneur d’hommes. Le fedayin regrette qu’Hit­ler n’ait pas pu finir d’ex­ter­mi­ner tous les Juifs. 
Il le regarde et il sourit.

C’est tellement vrai !

- On peut consi­dé­rer cela comme des erreurs de jeunesse, il y a prescription.
- Pour nos victimes, il n’y a pas de pres­crip­tion. Je suis persuadé que leur famille pense encore chaque jour au mal qu’on leur a fait.

Édition Harper Collins Traver­sée . Lu dans le cadre de Masse Critique Babelio

Le sujet m’in­té­res­sait et je n’ai pas hésité à parti­ci­per à cette édition de Masse Critique. Je ne suis pas déçue ! Tout ce qui tourne autour de la noto­riété des œuvres d’art m’in­ter­roge. Et c’est bien le sujet du roman. Soute­nue par une enquête plus ou moins poli­cière, l’écri­vaine décrit avec un regard acéré les rapports entre les artiste, les gale­ristes, les direc­teurs de musée , les critiques … tous ceux qui construisent ou détruisent la répu­ta­tion d’un artiste et qui lui créent une côte finan­cière. C’est un monde de menteurs, d’af­fa­bu­la­teurs, de person­na­li­tés cruelles avides d’argent de recon­nais­sance et de pouvoir.

Tout le roman est sous tendu par la recherche de qui est vrai­ment Peter Wolf , de lui on ne connaît que des tableaux qui font l’una­ni­mité et qui sont défen­dus par sa femme Petra Wolf. Lui, Peter a disparu de la scène publique et ne répond plus à aucun jour­na­liste. Le direc­teur du Moma qui a prévu une rétros­pec­tive de l’oeuvre de Peter Wolf veut abso­lu­ment que celui-ci soit présent au vernis­sage, il lance une enquête avec des moyens finan­ciers énormes, il est, peu à peu, persuadé que Petra Wolf a fait dispa­raitre son mari et est devenu l’unique béné­fi­ciaire de la valeur des œuvres de son mari. D’un autre côté, un écri­vain fran­çais cherche à faire la biogra­phie du couple Wolf et enfin une jour­na­liste améri­caine cherche à son tour à en savoir plus.

L’autre aspect de ce roman, c’est la diffé­rence des côtes finan­cières entre une oeuvre signée par une femme ou par un homme . Enfin le dernier thème c’est la censure et la surveillance poli­cière de la Stasi .

Tout cela fait un excellent roman, dont on devine assez vite une partie du dénoue­ment, à savoir qui aurait dû signer ces tableaux que le monde entier admire. J’ai beau­coup aimé l’am­biance sans aucune conces­sion du monde des critiques d’art. Cela va du travail des jeunes stagiaires qui n’ont comme salaire de recherches épui­santes utili­sées par leur mentors que la joie de côtoyer des artistes célèbres, jusqu’aux réunions où les petites phrases assas­sines tuent les répu­ta­tions les mieux établies . Et puis tous ces gens qui s’ap­pro­prient les petites anec­dotes qu’ils ont enten­dues ailleurs, sont criants de vérité (hélas !).

Et au-dessus de tout ce petit monde qui grouille pour se faire recon­naître, il y a l’art mais est-ce autre chose que la recon­nais­sance de tous ces gens là ? et donc de la côte finan­cière que ces mêmes gens attri­buent à la créa­tion. Ce roman ne cesse pas de nous ouvrir sur des ques­tions inté­res­santes, par exemple est-ce que nous ne sommes pas tous influen­cés par la renom­mée pour appré­cier une oeuvre ?

Ce n’est pas une vision très réjouis­sante à propos de l’art mais cela donne un très bon roman dont j’ai parfois eu du mal à appré­cier l’écri­ture qui utilise des expres­sions un peu trop « bran­chées » pour moi.

Citations

Les artiste de l’ex-Allemagne de l’Est.

Ce n’était pas cet aspect sombre de l’usine qui avait causé la perte de Rüdi­gere, non. Cette image réaliste de l’en­vi­ron­ne­ment ouvrier serait passée. La pein­ture a été quali­fiée de haute­ment subver­sive pour d’autres raisons. Le parti n’était pas dupe et avait inter­cepté le message caché : le manque de fenêtres symbo­li­sait une dénon­cia­tion de l’en­fer­me­ment de la Nation. L’élan dans les cheveux des ouvrières était un appel au soulè­ve­ment. Comme nombre de ses collègues, Rüdi­ger s’était retrouvé du jour au lende­main démis de ses fonc­tions. L’en­semble de sa produc­tion fut passée au crible et le juge­ment fut sans appel : il était un ennemi de l’état.
– Heureu­se­ment pour moi ! À l’époque, j’ai cru que je ne m’en remet­trais jamais, mais une fois le Mur tombé c’est ce qui m’a sauvé la vie. J’ai des amis artistes, peintres, des personnes incroyables qui se font traî­ner dans la boue par des petits connards de l’Ouest qui ne connais­saient rien à rien. Sous prétexte qu’ils étaient au VBK c’était des vendus. Mais c’était des artistes, de vrais artistes, des gens complexes avec une vision.

L’utilisation des stagiaires.

Juste avant de s’en­vo­ler pour les États-Unis Hilary avait recruté Aminata et Justin deux stagiaires qu’elle avait réussi à débau­cher respec­ti­ve­ment des pages « Modes » et « Acces­soires ». Elle pouvait enfin leur refi­ler le bébé du supplé­ment « Design en RDA » Aminata et Justin avait trouvé une mine d’in­for­ma­tion en fran­çais, dans un site dédié à l’Os­tal­gie, véri­table ency­clo­pé­die, concer­nant les produits du quoti­dien des Alle­mands de clic en clic, ils avaient débar­qué à pieds joints dans l’his­toire d’un pays dont ils avaient vague­ment entendu parler. Ils n’en reve­naient pas. « C’est dingue, avaient-il raconté à la rédac­tion, on est fait pour ce boulot, on est nés tous les deux en 89 ! »
Pour moti­ver ses troupes, Hilary leur avait promis un voyage à Berlin avec Éloïse, une photo­graphe pigiste qui jouis­sait d’une petite noto­riété rock. Cette nouvelle avait accru leur inté­rêt pour le projet et enflammé leur envies d’ailleurs, de rencontres nocturnes et de lieux atypiques.

Le critique sur de lui.

Sven Sön s’emporta avec justesse. Tout sonnait juste en lui, même lorsque ses phrases étaient dénuées de sens. Il maîtri­sait l’exer­cice. Tant et si bien qu’il pouvait dire tout et son contraire, et même n’im­porte quoi, avec un tel aplomb que c’était son inter­lo­cu­teur qui se remet­tait en cause quand il n’avait pas tout compris.

Description d’une rédaction d’un journal de mode.

Devant les couloirs de « Vanité Fair » les gens allaient et venaient avec autant de déter­mi­na­tion que d’ha­bi­tude. L’étage était divisé en deux. Dans le couloir de droite se trou­vaient les bureaux des jour­na­listes char­gés des sujets de société, la direc­tion artis­tique et la rédac­tion. Dans celui de gauche, c’étaient les assis­tants de mode, les filles de la beauté, la boutique et la pub. Un récep­tion­niste orga­ni­sait la vie fron­ta­lière entre ces deux monde : ceux qui pouvaient écrire à droite ; et ceux qui savaient s’ha­biller à gauche. C’était comme ça. 

Le scandale et le succès .

Mais au fond, qu’im­porte la façon dont cette affaire allait se termi­ner, l’onde de choc qu’il avait provo­quée allait à coup sûr garan­tir un succès sans précé­dent à son projet : le scan­dale attise bien plus la curio­sité que le seul amour des arts plas­tiques. Ça, il le savait bien.

Éditions Anne Carrière 

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Quel livre ! et quel exploit litté­raire : racon­ter le vide et inté­res­ser le lecteur. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : du vide de nos civi­li­sa­tions fondées sur l’argent qui n’existe pas ! Comment résu­mer le vide et vous donner envie de vous y plon­ger alors que j’ai failli aban­don­ner cette lecture. J’au­rais vrai­ment eu tort, heureu­se­ment que je m’im­pose la règle des cinquante pages (je n’aban­donne jamais un roman avant d’avoir lu la cinquan­tième page).
Tugdual Laugier est recruté dans un pres­ti­gieux cabi­net de conseil , Michard et asso­ciés, payé sept mille euros par mois pour occu­per un bureau et ne rien faire. Trois années passent et il remplit ce vide sidé­ral à se nour­rir, défé­quer, et mépri­ser sa jeune fian­cée qui est loin de gagner autant que lui en travaillant huit heures par jour. Il lui rappelle sans cesse que c’est grâce à ses sept mille euros par mois qu’elle peut vivre dans ce grand appar­te­ment et qu’ils peuvent sortir le soir : la scène au restau­rant de « La Tour d’Argent » est un moment très réussi, drôle aussi, mais de cet humour grin­çant parfois féroce qui est la marque de fabrique de l’auteur.

Enfin, « on » lui demande un rapport, et il fabrique donc un texte de mille quatre cent pages sur la relance de l’éco­no­mie chinoise. Utili­sant pour cela une seule idée qui lui a été souf­flée par sa fian­cée qu’il méprise tant, imagi­ner que les Chinois veuillent inves­tir dans la boulan­ge­rie fran­çaise, le reste de son rapport est une compi­la­tion de Wiki­pé­dia, et des descrip­tions de ses expé­riences gastro­no­miques dans les diffé­rents restau­rants chinois de la capitale.

Mais la police fran­çaise, toujours bien infor­mée subo­dore un trafic de drogue, puis fina­le­ment comprend qu’il s’agit surtout de détour­ne­ments d’argent .

Tout va main­te­nant repo­ser sur le rapport de Tugdual Laugier, s’il est vide, on aura à faire à des emplois fictifs et des rému­né­ra­tions qui ne corres­pondent à aucun travail. Si ce rapport de mille quatre cent pages (je le rappelle) est un vrai rapport finan­cier alors cette affaire qui aura mis trois ans avant d’être jugée sera vide, elle aussi, malgré les énormes dossiers empi­lés sur le bureau du juge. Il faut savoir aussi que tous ceux qui ont essayé de lire le rapport chinois s’y ennuient telle­ment qu’ils sont pris de vertiges et de dégoût à tel point que personne n’ose se pronon­cer sur sa validité.

Le regard de cet auteur sur notre monde actuel et terrible, je n’ai fina­le­ment pas mis cinq coquillages, que son talent méri­te­rait large­ment car c’est une vision telle­ment triste. C’est un livre origi­nal, écrit par un écri­vain de grand talent , mais qui donne le bourdon !

(Les passages que j’ai reco­piés sont assez longs, c’est le style de Pierre Darka­nian qui veut cela.)

Citations

C’est la première fois que je lis dans un roman la description de cette activité !

Long­temps après les dernières écla­bous­sures, il refer­mait son jour­nal, se rele­vait avec la mine fata­liste qu’il affi­chait au réveil et, avant de s’es­suyer le derrière, jetait un œil atten­tif à sa produc­tion du jour. Était-elle ferme comme l’en­tre­côte qu’il avait dévoré au déjeu­ner ou mollas­sonne comme son tira­mi­sus ? Était-ce une pièce unique et massive ou un chape­let de petites crottes ? Son œuvre, qu’elle fût impo­sante ou figu­ra­tive, le rendait si fier qu’il rechi­gnait à tirer la chasse. N’était-ce pas une part de lui-même après tout, qui flot­tait là, au pied du trône ? N’était-ce pas la seule matière qu’un homme pût véri­ta­ble­ment engen­drer ? Quel dommage en tout cas qu’il fut l’unique expert à profi­ter de la vue d’un si bel étron. Enfin, dans un bruit de cata­racte, surve­nait l’anéan­tis­se­ment de sa produc­tion ultime que Tugdual veillait à faire dispa­raître dans la tuyau­te­rie de l’im­meuble, usant du balai s’il en était besoin, afin qu’ils n’en demeu­rât aucune trace pour la postérité.

Les discussions entre cadres importants .

Le cycle des appro­ba­tions mutuelles se pour­sui­vit, Dong approu­vant Relot d’avoir approuvé Laugier qui avait approuvé Relot d’avoir approuvé Dong. Pris dans ce manège d’auto-appro­ba­tions et de consi­dé­ra­tions d’ordre géné­ral sur les vertus et les dangers de l’au­dace, Tugdual hésita à recen­trer le débat sur le fond de son rapport. S’agis­sait-il d’une conver­sa­tion qui n’en était qu’à ses balbu­tie­ments et qui n’at­ten­dait que la grande idée de Laugier pour qu’elle prît sa véri­table tona­lité, ou bien était-ce au contraire une habile mises en garde de la part de Relot pour l’empêcher d« en trop pour dire, sans atti­rer l’at­ten­tion de Dong ?

Tugdual et son rapport à l’argent et à sa compagne.

Au moment de payer l’ad­di­tion, Tugdual insista pour que Mathilde ne vit pas la note bien qu’elle n’eût pas demandé à le faire. Comme main­te­nant il arrê­tait pas de répé­ter qu’à ce prix-là, il espé­rait qu’elle avait bien mangé, elle finit par se sentir mal à l’aise et se dit qu’à l’ave­nir elle ferait en sorte d’évi­ter les grands restau­rants si c’était pour n’en­tendre parler que de prix et de rapports chinois. Mais Tugdual tenait à lui faire devi­ner le montant du déjeu­ner, non pas pour fanfa­ron­ner, mais pour qu’elle prît conscience de la valeur des choses. 

Je retiendrai cette image

Bête comme une valise sans poignée 

Le bilan de son couple

Tugdual refusa d’y croire. Mathilde plus là ? Pour­quoi donc ? Partie faire une course ? Dîner chez sa mère ? Un pot de départ qui s’éter­ni­sait ? Il inspecta de nouveau une par une les preuves de la vile déro­bades : point de chaus­sures, point de manteau, point d’af­faires, point de Mathilde. Mathilde partie ? Partie pour quoi ? Pour un autre ? C’était incon­ce­vable. Mathilde était une fille bien, éduquée, droite, pas de celles qui se laisse comp­ter fleu­rette. Elle n’était ni volage ni légère. Alors pour­quoi ? À cause de lui, Tugdual ? Et comment donc ? il gagnait sept mille euros par mois, travaillait d’ar­rache pied pour la conten­ter, lui offrait tout ce qu’elle dési­rait, les draps en satin, le dres­sing de leur chambre, des vête­ments de grande marque. Il l’in­vi­tait régu­liè­re­ment au restau­rant, et récem­ment à la tour d’argent, lui avait offert un repas à quatre cent quatre-vingt quatre euros ‑la preuve était dans l’en­trée, pour qui en doutait- , l’avait emme­née l’été précé­dent faire le tour des châteaux de la Loire, lui avait fait décou­vrir des relais et châteaux notés trois étoiles dans le Guide Miche­lin, la bala­dait dans le quar­tier chinois, la gâtait autant qu’un mari pouvait gâter sa femme… Il était dans la vie un compa­gnon stable, équi­li­bré, qui faisait en sorte que Mathilde n’eût à s’oc­cu­per de rien. 
Mathilde était partie.

Les fraudeurs intouchables.

- Michard ? il n’y a pas de quoi s’in­quié­ter. le montage et struc­turé depuis long­temps, et pour l’ins­tant il n’y a rien à faire. 
- Sauf à croi­ser les doigts pour que l’on ne remontent pas jusqu’à Jean-Paul..
De nouveaux, Valade retira ses lunettes et en essuya les verres avec la pochette de sa veste.
– ‑Comment le pour­rait-on ? Tout péna­liste que tu es, tu sais bien qu’il n’ap­pa­raît nulle part, à part sur le réseau crypté de mon cabi­net et sur celui de Mossack à Panama. Le compte suisse du cabi­net corres­pond à un profil numé­roté dont le titu­laire n’est pas Jean-Paul mais la CHC, société suisse elle-même déte­nue par une autre société, panaméenne cette fois …

L’argent

Zhou L’avait initié à sa concep­tion de l’éco­no­mie : l’argent était qu’une croyance, qui n’avait ni plus ni moins d’exis­tence que Dieu, la démo­cra­tie où les droits de l’homme. Si personne n’y croyait, l’argent n’exis­te­rait plus. Mais puisque l’es­sence même de l’argent était une croyance, il n’y avait rien de malhon­nête à faire croire qu’on en avait. À force d’y croire, les gens finis­saient par vous en accor­der, espé­rant en rece­voir davan­tage en retour, et vous donnaient ainsi raison. Une banque prêtait bien de l’argent qu’elle n’avait pas sur la seule certi­tude qu’on lui en rendrait d’avan­tage. Zhou en parlait sur le même ton qu’un guérillero prêchant le marxisme léni­nisme au coin d’un feu de camp. Ensuite était arrivé les concepts plus prag­ma­tiques, la pyra­mide de Ponzi, la surfac­tu­ra­tion, les rapports fictifs, les socié­tés écrans, les prête-noms…

L’expert auprès des tribunaux devient fou et me fait sourire

(Il a décidé de ne pas se nour­rir avant d’avoir fini la lecture du rapport chinois) :

Mais souder un réfri­gé­ra­teur n’est pas chose aisée, surtout pour qui n’est pas brico­leur, et l’ex­pert passa la mati­née du samedi à la recherche d’un trans­duc­teur élec­tro­ma­gné­tique et d’une sono­trode, à lire des modes d’emploi et à souder autant qu’il le put la porte de son réfri­gé­ra­teur Smeg de couleur bleue à volumes de 244 de litres et congé­la­teur de 26 litres, qu’il avait payé mille trois cent quatre-vingt-dix-neuf euros chez Darty en dix mensua­li­tés et offert à sa femme, ce qui avait à l’époque provo­qué une dispute parce que Simone de Beau­voir ne s’était quand même pas battue pendant des années pour qu’au XXI° siècle un mari offrît un réfri­gé­ra­teur à sa femme.

Édition Le livre de Poche

Merci Géral­dine, tu tiens bien tes promesses ! Effec­ti­ve­ment tu m’as prêté ce roman qui t’avait tant plu. Je comprends ta recherche après avoir visité l’Afrique du Sud pour retrou­ver ce pays si problé­ma­tique à travers la litté­ra­ture. J’ai beau­coup lu sur ce pays et comme souvent, je trouve que les écri­vains origi­naires du pays me font mieux ressen­tir les réali­tés de leur société. Celui qui m’a fait vibrer pendant mon adoles­cence André Brink celle que j’ai décou­vert grâce aux blogs mais qui ne m’avait pas trop plu Karel Schoe­man et le dernier qui a été pour moi un vrai coup de coeur La Voisine de Yewande Omotoso.

Dans ce roman, l’au­teur crée une histoire d’amour et un roman d’ac­tion pour faire comprendre la réalité de l’Apar­theid. Une jeune ensei­gnante litté­raire de l’uni­ver­sité de Nanterre a accepté un poste à l’uni­ver­sité du Cap. Grâce à une amitié avec une jeune fille très enga­gée auprès des noirs dont les droits sont bafoués, elle découvre l’as­pect le plus cruel de la société Sud-afri­caine, et un jeune méde­cin beau comme un Dieu avec qui elle va vivre une passion amou­reuse. Le beau Victor cache un enga­ge­ment poli­tique qui les entraî­nera dans un projet d’éva­sion de Nelson Mandela de son horrible prison sur l’île de Robben Island.

L’apar­theid est très bien raconté et la société appa­raît dans toute sa complexité . En parti­cu­lier la diffi­culté des Noirs à faire confiance aux Blancs. Comme on les comprend ! Car l’ima­gi­na­tion des racistes pour faire souf­frir des hommes qu’ils consi­dèrent comme des sous hommes ne connaît pas de limite. Le père de Victor avait réussi à enfer­mer dans une cage une famille de Buch­men et la famille venait se distraire comme si ses gens étaient des animaux. La scène est à peine suppor­table. Et tout cela dans un pays dont la beauté est parfois à couper le souffle et qui est bien décrite.

Mes réserves viennent de l’as­pect roma­nesque : je n’avais pas besoin de cette histoire d’amour trop parfaite pour partir dans la réalité de ce pays, la réalité de la tenta­tive d’éva­sion de Mandela a eu une vague réalité et cela permet de voir les services secrets en action. Mais que ce soit le beau Victor qui en soit l’ins­ti­ga­teur c’est un peu trop pour moi.

Citations

Justice de l’apartheid

En Afrique du sud, quant un Noir viole une blanche, le juge le condamne à mort. La semaine dernière, un blanc, qui avait violé une petite indienne de neuf ans, a écopé de neuf mois de prison. Récem­ment, aussi, à jury a condamné à six coups de canne quatre jeunes fermiers blancs coupables de viol en bande sur une femme noire. Depuis 1911 ne figurent que deux blancs sur la salle liste des 132 homme exécu­tés pour viol. Et tous deux ont commis leur crime sur des petites filles blanches.

Mandela en prison

La nuit, dans le bloc plon­geait dans le silence, il quit­tait sa couchette, se frot­tait les épaules et les pieds au mur de sa minus­cule cellule, puis se plan­tait devant les barreaux de sa lucarne. Au delà du soupi­rail, et de la cour, une batte­rie de projec­teurs illu­mi­nait des hommes, le fusil à la main, patrouillant, prêts à réagir d’un coup de feu à la moindre évasion. Un Mira­dor installé sur pilo­tis parache­vait encore le dispo­si­tif de parade.

Le statut de la nounou ou maid

Elle est deve­nue la maid de la famille à ma nais­sance. Elle m’a bercé et élevé avec amour. Je l’adore et je la plains, c’est très confus, je ne pour­rais pas me passer d’elle et en même temps je vois qu’elle vieillit et qu’elle aura consa­cré sa vie à servir des blancs. Tu compren­dras qu’en Afrique du sud il n’y a pas de sujet plus casse-gueule que celui de la maid. Chacun témoigne d’une affec­tion sincère, mais en fermant bien les yeux sur la malhon­nê­teté de cette rela­tion forcé­ment inégalitaire.

Édition Buchet Chastel

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Je ne connais­sais pas cette écri­vaine et ce roman me le fait regret­ter car elle a un talent certain pour racon­ter des histoires et rendre vivante et proche de nous la civi­li­sa­tion guade­lou­péenne de son enfance. Dans ce roman elle raconte le voyage initia­tique pour un jeune Pascal qui est le fils de … Cora­zon Tejera, autre­ment dit, Dieu lui-même, pour ses adeptes. Alors Pascal serait le fils de Dieu ? c’est dur à porter ! déjà que sa nais­sance a été un miracle pour ses parents adop­tifs qui l’ont recueilli dans un appen­tis qui ressemble fort à une crèche sous d’autres cieux. Voilà le roman est lancé, en s’ins­pi­rant des évan­giles, Maryse Condé va nous racon­ter son pays et aussi le monde contem­po­rain dans ce qui ne va pas trop mal et surtout ce qui va très mal.

Le message du Christ est toujours aussi déran­geant « aimons-nous les uns les autres » et toute vie sur terre a la même valeur. Pascal, un peu à l’image de Candide ira de société en société sans jamais trou­ver le bonheur. On le croit quand il est chez les Mondongues qui ont supprimé la propriété privée, l’al­cool … Hélas ! cette société ira vers la tyran­nie et Pascal devra prendre la fuite. Fina­le­ment, la solu­tion ne sera pas « culti­vons notre jardin » mais « trou­vons l’amour ».

J’ai parfois beau­coup aimé ce roman surtout quand je sens vivre la société guade­lou­péenne, surtout à travers le talent de conteuse de cette auteure. Cela m’a amusée de recon­naître mes souve­nirs du caté­chisme de mon enfance. Mais je m’y suis aussi souvent ennuyée . J’ai vrai­ment décidé de lire d’autres livres de cette auteure car son talent aux multiples facettes ne se résume certai­ne­ment pas à ce roman très original.

Citations

Pourquoi prendre la beauté en photo est elle mortifère ?

Comme elle jouit d’un « été éter­nel », les touristes s’y pressent, braquant leurs appa­reils morti­fères sur tout ce qui est beau. Certains l’ap­pellent avec tendresse « Mon pays », mais ce n’est pas un pays, c’est une terre ultra­ma­rine, un dépar­te­ment d’outre mer quoi !

Autre temps autre mœurs

Ce n’était un mystère pour personne que ses filles étaient les enfants du révé­rend père Robin qui avait dirigé la paroisse pendant de longues années avant de trans­por­ter ses vieux jours dans une maison de retraite du clergé situé près de Saint-Malo . En ces temps là, les gens de médi­saient pas du compor­te­ment des prêtres.

Voilà la construction du roman :

Brus­que­ment Espe­ritu se tourna vers lui : » J’ai quelque chose de peu agréable à vous apprendre. Vous ne verrez pas votre père, malheu­reu­se­ment, hier il a dû partir préci­pi­tam­ment pour l’Inde. ‑Pour l’Inde » répéta Pascal abasourdi, se deman­dant : mon père, pour­quoi me fuis-tu ? mon père, pour­quoi m’as tu abandonné ?

Mélange des évangiles et du monde moderne

Certains jours, il se consa­crait à la rédac­tion d’un ouvrage qu’il avait inti­tulé « Deux mots, quatre paroles ». Ce serait son œuvre maîtresse, il enten­dait prou­ver que cette mondia­li­sa­tion dont on nous rebat les oreilles était, en fin de compte, qu’une forme moderne de l’es­cla­vage. Les nations riches de l’Oc­ci­dent obli­geaient des pays pauvres du sud, dont la main d’œuvre était abon­dante et sous-payée, à confec­tion­ner à moindre frais les produits dont elles avaient besoin.

Humour :

Cepen­dant, on doit à la vérité de dire que les détrac­teurs des Mondongues avec des motifs de reproches plus sérieux. Au cours de leur histoire, ceux-ci n’avaient pas su produire un Robert Badin­ter et ils prati­quaient impu­né­ment la peine de mort. Ceux qu’ils appe­laient les grands crimi­nels étaient traduits devant un pelo­ton d’exé­cu­tion qui leur perfo­rait la poitrine. Autre­fois, ces exécu­tions étaient l’oc­ca­sion de grandes fêtes et de réjouis­sances de nature à diver­tir la popu­la­tion. Mais les choses avait évolué aujourd’­hui les Mondongues avaient adopté la pratique améri­caine de la chaise élec­trique, plus discrète, on en conviendra.

Édition Acte Sud. Traduit de l’al­le­mand par Marie Claude Auger

Depuis deux ans, je parti­cipe au mois de lecture alle­mandes orga­nisé par « Et si on bouqui­nait un peu ». J’y ai fait de belles décou­vertes, cette année un peu moins mais j’avais retenu ce titre : les abeilles d’hi­ver, chro­ni­qué par Patrice. Le voici donc sur mon blog, et moi aussi j’ai bien aimé cette lecture. Le billet de Patrice passe sous silence les pages qui m’ont ennuyée sans que je puisse en distin­guer l’intérêt.

Egidius Arimond est un ancien profes­seur de latin écarté de l’en­sei­gne­ment parce qu’il était épilep­tique, et que, sous le régime nazi, on écarte ‑voire on élimine- tous les handi­ca­pés. Il ne doit sa survie qu’aux exploits de son frère qui est un pilote émérite de l’ar­mée de l’air alle­mande. Sa qualité de lati­niste l’en­traine à traduire de très anciens docu­ments d’un certain Ambro­sius Arimond (un de ces ancêtres ?) et j’ai trouvé ces textes sans grand inté­rêt, je trouve que ça alour­dit inuti­le­ment le roman.
En revanche, comme Patrice, j’ai été inté­res­sée par tout ce qu’il raconte sur les abeilles. J’étais bien au milieu de ces reines et de ces ouvrières, telle­ment mieux que dans son village gangréné par la présence nazie.

Egidius, doit gagner de l’argent pour se procu­rer ses médi­ca­ments contre son épilep­sie, c’est une des raisons pour laquelle il accepte de faire traver­ser à des juifs, la fron­tière belge. Ses abeilles et ses ruches l’aideront à cacher les personnes à qui il doit faire passer la fron­tière : elles seront dissi­mu­lées dans les ruches et recou­vertes d’abeilles. L’argent n’est pas sa seule moti­va­tion, il sait qu’il doit sa survie à la gloire de son frère, son handi­cap lui donne le recul néces­saire pour juger le régime. Le médi­ca­ment qui lui permet de ne pas avoir de crises épilep­tiques graves est de plus en plus cher, Edigius se confronte au mépris du phar­ma­cien un nazi convaincu qui ne souhaite que sa mort.

Au village les hommes manquent, car ils sont au combat, et Egidius entre­tient avec leurs femmes qui lui plaisent des bons moments d’un érotisme très sensuel très bien raconté, mais ces rela­tions le mettent en danger.

Un roman assez lent ‑je retrouve souvent cette lenteur dans les romans alle­mands – mais je m’y suis sentie bien car le person­nage prin­ci­pal est atta­chant, il m’a fait aimer les abeilles !

Citations

Un joli souvenir

Mon frère avait toujours rêvé de s’éle­ver loin au dessus de la terre d’une manière ou d’une autre ; autant que je me souvienne, il voulait deve­nir pilote d’étoiles.

On sait cela, mais c’est terrible de le lire :

La loi nazie sur la préven­tion des mala­dies héré­di­taires de la progé­ni­ture comprend la débi­lité congé­ni­tale, la mala­die maniaco-dépres­sive, l’épi­lep­sie héré­di­taire, la danse de Saint-Guy héré­di­taire, la cécité héré­di­taire, la surdité héré­di­taire, les défor­ma­tions physiques graves l’al­coo­lisme profond. Les déci­sions concer­nant la stéri­li­sa­tion forcée et l’eu­tha­na­sie sont prises par le tribu­nal canto­nal. J’ai été stéri­lisé dans l’hô­pi­tal voisin. Le fait que je n’aie pas été trans­féré dans une insti­tu­tion comme les autres pour y être exécuté est proba­ble­ment dû à la posi­tion de mon frère. Avec son tableau de chasse, Alfons est un héros du natio­nal socia­lisme ; il est même passé une fois aux infor­ma­tions avec son escadron.

L’amour

Elle me dit des choses que je ne veux pas savoir, me parle d’amour. Je la blesse notam­ment quand je lui dis que l’amour, ça n’existe pas, qu’il n’y a que la séduc­tion et le désir, et que notre désir n’a rien à voir avec la vertu.

Descriptions des cadres du parti Nazi

Je retourne au lit et je rêve de faisans dorés. Ils ont des visages pâles, une couronne de peau imberbe autour de leurs yeux couleur jaune d’œuf. Ils portent des huppes à longues plumes irisées qui tombent jusque dans leurs cous rasés, des panta­lons et vestes d’uni­forme, de larges lanières de cuir qui ont du mal à conte­nir leurs ventres. Ils se parent d’in­signes et de médailles du parti et émettent des sons guttu­raux stri­dents. Le dessous de leur plumage vire au brun. Les grandes plumes de leurs ailes aux reflets métal­liques sont effi­lées aux extré­mi­tés. Ils s’ima­ginent qu’ils pour­raient voler et domi­ner le monde pendant mille ans. Leurs pattes maigres sont écailleuses et couleur de corne, leurs longues serres recour­bées sont dans des bottes de cuir bien astiquées.

De l’utilité des mâles

Dans certaines colo­nies, j’ai déjà retiré des cadres le premiers couvain oper­culé de mâles. Trop de mâles ne sont pas bons pour la ruche, ils ne sont utiles que pour la repro­duc­tion, à part ça, ils ne sont bons qu’à se servir dans le miel et à salir la ruche avec leurs excré­ments. ce qui veut dire que les ouvrières, en plus de s’oc­cu­per des larves, doivent nettoyer leur sale­tés dans la ruche.

Édition Galli­mard

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Si vous obser­vez bien la photo, vous verrez que ces petits livres sont signés des noms de poètes dont il sera beau­coup ques­tion dans ce roman. Baude­laire, Verlaine et Rimbaud et les nombreux Haïkus qui rythment ce roman à l’écri­ture si particulière.

Je n’ai pas adhéré à cette lecture, mais je recon­nais que c’est un extra­or­di­naire travail d’écri­ture. Si Fran­çois-Henri Désérable ne vous embarque avec son style parti­cu­lier, son histoire d’amour perd tout son charme. C’est diffi­cile d’ex­pli­quer pour­quoi on ne part pas dans un roman. Il faut d’abord que je dise que les conti­nuelles réfé­rences à la culture litté­raire m’agacent prodi­gieu­se­ment. Je sais que j’en ai raté beau­coup car cela ne m’amuse pas et j’ai trouvé que son roman fonc­tion­nait comme un jeu pour des lecteurs « culti­vés » : à qui en trou­ve­rait le plus.

Ensuite l’his­toire m’a semblé très arti­fi­cielle, ces person­nages avaient beau s’ai­mer, je ne trou­vais ni leur âme ni leur sensi­bi­lité dans cette histoire passionnelle.

Bref un roman qui n’est pas pour moi mais qui a obtenu le prix de l’Aca­dé­mie Française.

Le poème dont est extrait le titre :

Es-tu brune ou blonde ?
Sont-ils noirs ou bleus,
Tes yeux ?
Je n’en sais rien mais j’aime leur clarté profonde,
Mais j’adore le désordre de tes cheveux.

Es-tu douce ou dure ?
Est-il sensible ou moqueur,
Ton coeur ?
Je n’en sais rien mais je rends grâce à la nature
D’avoir fait de ton coeur mon maître et mon vainqueur.

Fidèle, infi­dèle ?
Qu’est-ce que ça fait,
Au fait
Puisque toujours dispose à couron­ner mon zèle
Ta beauté sert de gage à mon plus cher souhait.

Paul Verlaine

Citations

Jeu des références littéraires

Elle n’était pas du tout son genre ; il n’avait jamais été le sien. Ils n’avaient rien pour se plaire ; ils se plurent pour­tant, s’ai­mèrent, souf­fri­ront de s’être aimés, se désai­mèrent, souf­fri­ront de s’être désai­més, se retrou­vèrent et se quit­tèrent pour de bon .

Je connais des gens avec la même pathologie

Elle disait souf­frir depuis plusieurs années d’une patho­lo­gie qu’elle crai­gnait irré­ver­sible, elle omet­tait de prendre en compte « le temps de trajet ». Elle ne partait de chez elle qu’à l’heure où elle était atten­due, comme si, d’un claque­ment de doigts, elle pouvait se retrou­ver sur le lieu de rendez-vous où elle arri­vait en géné­ral en retard d’un quart d’heure, parfois plus, jamais moins ‑elle ratait des trains, elle offus­quait des gens, c’est comme ça, mon vieux, il faut t’y faire, disait Tina.

Petite remarque assez juste

Alber­tine viens d’avoir dix huit ans : elle a décro­ché le bac, une mention assez bien avec un 18 en fran­çais, c’est l’été, elle n’est pas sûr de savoir ce qu’elle veut faire à la rentrée, elle hésite entre une fac de lettres et ne rien foutre, certains prétendent que c’est un peu la même chose.

Éditions Picquier Traduit de l’an­glais par Santiago Artozqui

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Ce roman a obtenu un coup de coeur à notre réunion du mois de décembre, je me suis empres­sée de l’emprunter et si j’avais réussi à le lire avant notre réunion je l’au­rais défendu malgré mes quelques réserves.

Il a tout pour plaire ce roman : sous-tendu par le drame person­nel de trois femmes iraniennes réfu­giées en Irlande dans le comté de Mayo, le roman dévoi­lera peu à peu les horreurs qu’elles ont vécues sous la répres­sion aveugle du shah d’Iran et la montée de l’in­to­lé­rance isla­miste. Dans ce petit village de Balli­na­croagh, elles ouvrent un restau­rant aux saveurs de leurs pays, et sont à la fois bien accueillies par une partie de la popu­la­tion et en butte à ceux qui voient d’un mauvais œil ces femmes venues d’ailleurs. Le style de Marsha Mehran est emprunt de poésie à l’image des contes perses et contri­bue au charme un peu envou­tant de ce récit. Et puis, ce roman est un hymne à la cuisine iranienne, on savoure ces plats (que je me garde­rai bien d’es­sayer de repro­duire malgré les recettes qui sont géné­reu­se­ment expli­quées) tant elles demandent des épices que je ne saurai trou­ver sur mon marché de Dinard et tant elles me semblent complexes à réali­ser. Ce qui est très bien raconté ici, c’est le poids de la cuisine dans l’exil : refaire les plats aux saveurs de son pays, c’est un peu vaincre la nostal­gie de la douceur de la vie fami­liale qui a été détruite par des violences telles que la seule solu­tion ne pouvait être que la fuite.

La descrip­tion des habi­tants du village irlan­dais manque de nuances, il faut l’ac­cep­ter pour rentrer dans le récit. Le succès du restau­rant tient de l’en­vou­te­ment pour des parfums d’épices venues d’ailleurs. L’amour de la plus jeune des sœurs pour le fils du person­nage odieux qui veut rache­ter leur boutique relève du conte de fée . Cela ne m’a pas empê­chée de passer plusieurs soirée en compa­gnie de ces person­nages dans ce petit village arrosé d’une pluie conti­nue ou presque. J’ai aimé le courage de ses trois femmes et de leur volonté de vivre quel que soient les drames qu’elles ont traver­sés. Évidem­ment, on pense à tous ceux qui ont essayé de fuir des pays où des répres­sions sans pitié écrasent toute tenta­tive de vie libre.

La mort tragique de cette jeune auteure d’ori­gine iranienne est un poids supplé­men­taire à la tris­tesse qui se dégage de cette lecture qui se veut pour­tant réso­lu­ment opti­miste. Le roman se situe en effet à une période où les réfu­giés iraniens trou­vaient leur place dans un monde qui était plus ouvert aux drames des pays soumis à des violences inima­gi­nables. Ce monde là, appar­tient au passé car nos civi­li­sa­tions occi­den­tales sont surprises par l’am­pleur des drames des pays à nos fron­tières et se sentent dému­nies face à l’ac­cueil de pauvres gens chas­sés de chez eux et prêts à risquer leur vie pour un peu de confort dans un monde plus apaisé. Ce n’est pas le sujet de ce roman mais on y pense en se lais­sant bercer par le charme des saveurs des plats venus d’orient dans ce village où la viande bouillie arro­sée de bière semble être le summum de la gastronomie.

Citations

La voisine malfaisante et médisante

Dervla Quigley avait été frap­pée d’in­con­ti­nence, un problèmes de vessie très gênant qui l’avait cloué chez sa sœur ‑laquelle était dotée d’une patience à toute épreuve- et lais­sée l’es­sai tota­le­ment dépen­dante de celle-ci. Inca­pable de maîtri­ser son propre corps, Dervla avait bien­tôt été obsé­dée par l’idée de mani­pu­ler celui de tous les autres. Les ragots n’étaient pas seule­ment ses amis et son récon­fort, mais aussi la source d’un grand pouvoir.

Vision originale de l’acupuncture

Elle était même allée consul­ter un acupunc­teur chinois qui, au plus fort des seven­ties et de l’amour libre, s’étaient établis dans Henry Street à Dublin. La force de l’âme de ce chinois l’avait impres­sion­née ‑Li Fung Tao prati­quait son tai-chi mati­nal en toute séré­nité pendant que les vendeurs ambu­lants de fruits et de légumes appâ­taient les chalands en beuglant tout autour de lui‑, mais ses aiguilles n’avaient eu pour effet que de lui donner l’im­pres­sion d’être un morceau d’an­chois plongé dans une mari­nade d » »alici » à base d’ori­gan et de poudre de piment. 

Les épices

Dans le livre de recettes qu’elle avait stocké dans sa tête, Marjan avait veillé à réser­ver une place de choix aux épices qu’elle mettait dans la soupe. Le cumin ajou­tait au mélange le parfum d’un après-midi passé à faire l’amour, mais c’en était une autre qui produi­sait l’ef­fet tantrique le plus spec­ta­cu­laire sur l’in­no­cent consom­ma­teurs de ce velouté : le « siah daneh » – l’amour en action- ou les graines de nigelle. Cette modeste petite gousse, quand on l’écrase dans un mortier avec un pilon, ou lors­qu’on la glisse dans des plats comme cette soupe de lentilles, dégage une éner­gie poivrée qui hibernent dans la rate des hommes. Libé­rée, elle brûle à jamais dans un désir sans limite et non parta­ger pour un amant. la nigelle est une épice à la chaleur si puis­sante qu’elle ne doit pas être consom­mée par une femme enceinte, de peur qu’il ne déclenche un accou­che­ment précoce.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Je vais, comme d’ha­bi­tude mettre des cita­tions ou plutôt des extraits à la fin de mon billet. L’une prise au début et l’autre à la fin. Mais entre ces deux extraits, il ne se passe vrai­ment pas grand chose sinon une ambiance à laquelle j’ai été un peu sensible. Nous sommes en 1912, en février, un homme va s’élan­cer de la tour Eiffel pour tester sur lui-même son para­chute destiné à sauver les avia­teurs dont les aéro­nefs avaient la mauvaise habi­tude de se crasher en tuant leur pilote. La presse était conviée, c’est le début du cinéma et c’est pour cela que l’on a un petit film où l’on voit cet homme mourir sous les yeux du public. Comme l’écrivain, j’éprouve une sensa­tion très forte devant l’hésitation de Franz Reichelt avant de se lancer tête bais­sée vers sa mort mais cela ne suffit pas à créer un roman.

L’au­teur a recher­ché qui était Franz Reichelt, cet immi­gré venu de Bohème, tailleur de son métier. Mais on ne sait rien de lui, alors Étienne Kern raconte la vie des immi­grés venant des pays de l’est Pologne ou Bohème et l’en­goue­ment pour l’avia­tion mais aussi les dangers mortels que cela repré­sen­tait pour ces « fous volants ».

L’am­biance à Paris est assez bien rendue, mais j’ai trouvé ce roman très vide et je me suis demandé pour­quoi il avait été écrit. En tout cas, je suis complè­te­ment passée à côté de son inté­rêt. Lors de la discus­sion du club, plusieurs lectrices avaient trouvé du charme à la vie du person­nage et ont bien défendu ce roman. En revanche, un parti­ci­pant – oui un homme parti­cipe à nos discus­sions ! – n’a pas du tout aimé ce livre repro­chant surtout le style de l’écrivain.

Citations

Le début

4 février 1912, au petit matin. Une tren­taine de personnes s’étaient rassem­blées là, devant la tour Eiffel. Des poli­ciers, des jour­na­listes, des curieux. Tous levaient les yeux vers la plate-forme du première étage. De là-haut, le pied posé sur la rambarde, un homme les regar­dait. Un inventeur.
Il avait trente-trois ans. Il n’était pas ingé­nieur, ni savant. Il n’avait aucune compé­tence scien­ti­fique et se souciait peu d’en avoir.
Il était tailleur pour dames. 
Il s’ap­pe­lait Franz Reichelt. 

la fin

Pour la dernière fois, je lance la vidéo. Tu es là, face à nous, immobile.
Tu décroises les bras et, lente, silen­cieuse comme la mort qui vient, la céré­mo­nie reprend : je retrouve tes gestes, le mouve­ment des pieds, ton corps qui tourne sur lui-même, ton sourire quand tu portes la main à ta casquette. Chaque seconde, désor­mais, est compté. Te voici déjà sur la chaise, un pied sur la rambarde.
Les deux autres hommes sont sortis du champ. Tu es seul. Seul face au vide. Le sacri­fice humain se prépare ; tu es le prêtre et la victime.
Ta mort est devant toi. Elle se dit au futur. Tu es mort mais tu vas mourir encore.
Tu te penches, recules, te courbes vers l’avant puis recules à nouveau. Ce léger repli du tissu, dans ton dos, c’est l’ins­tant, nous y sommes.