Édition Folio . Traduit de l’an­glais par Anouk Neuhoff

C’est la dernière fois que je lis cette auteure . Cette lecture a été un véri­table pensum, comme souvent dans ces cas là, j’ai parcouru les pages quand je m’en­nuyais trop avec Clare qui cherche à rencon­trer l’homme de sa vie. Elle fait une pause dans son couple avec Jona­than qui a le défaut d’être trop préve­nant, et va à la rencontre de Joshua . Tout cela sous le regard d’une vieille femme très origi­nale qui est le seul person­nage qui parfois m’a sortie de mon ennuie. C’est peut-être une mauvais pioche mais déjà je n’avais pas été conquise par « Les Filles de Hallows Farm », mais au moins je pouvais m’in­té­res­ser au récit de la guerre et là ? Des consi­dé­ra­tions sur les diffi­cul­tés de trou­ver l’homme idéal, comme si cela exis­tait, je vais me dépê­cher d’ou­blier ce titre et cette auteure.

Citations

Le début humour si british

Mon premier mari, Richard Storm, fut enterré par une torride jour­née d’août dans les faubourgs de Londres. Après les obsèques, une douzaine d’entre nous, rela­tion et amis, repar­tir dans un cortège de grosses voitures noires dont les sièges avez été conçus pour obli­ger les passa­gers à se tenir droit en gage de respect. Le trajet se déroula dans cette posi­tion incon­for­table, personne ne souf­flant mot.

La fin d’un amour

Mais au début il était gentil et pas trop exigeant. Je crois vrai­ment que je l’ai­mais quand je l’ai épousé. Mais ce que je ne comprends pas, c’est comment, un jour, on peut aimer quel­qu’un en toute quié­tude, et puis, le lende­main, comment des détails qui ne vous déran­geaient pas du tout jusque-là vous rendent carré­ment dingue. Je me suis mise à détes­ter des choses auxquelles il ne pouvait rien. La forme de sa nuque, sa respi­ra­tion sifflante le matin à cause de son asthme. Quand j’ai fini par décla­rer qu’il fallait qu’un de nous deux s’en aille, il a aban­donné la partie sans se battre une seule seconde. J’au­rais pu le tuer tant il était raisonnable.

Édition La table ronde . Traduit de l’An­glais par Chris­tiane Arman­det et Anne Bruneau

C’est sans doute pendant le mois anglais que j’ai vu le nom de cette auteure, je sais que Keisha et Katel l’ap­pré­cient. Si vous ne connais­sez pas ce roman, je vous remets le sujet en tête : trois femmes britan­niques très diffé­rentes sont volon­taires pendant la deuxième guerre mondiale pour travailler dans une ferme. En effet, la mobi­li­sa­tion de jeunes hommes anglais privent l’agri­cul­ture de bras précieux. Elles sont très diffé­rentes et pour­tant toutes les trois auront une aven­ture sexuelle avec le fils du fermier : Joe, réformé pour asthme. Prue, la jeune coif­feuse se lance immé­dia­te­ment dans la séduc­tion de Joe pour­tant fiancé offi­ciel­le­ment à Janet qui travaille dans une ville éloi­gnée . Ag ne va utili­ser les services de Joe que pour se débar­ras­ser de sa virgi­nité qui l’en­combre, avant de pouvoir se lancer dans l’aven­ture amou­reuse avec son collègue profes­seur à Cambridge Eliel. Stella est passion­né­ment amou­reuse d’un bel offi­cier de la marine britan­nique Philip qu’elle n’a rencon­tré que trois fois. Lorsque son rêve rencon­trera la réalité elle sera déçue et vers qui ses regards se tour­ne­ront ? et oui Joe, et ils fini­ront par s’aimer.

J’avoue ne pas avoir été enthou­siaste par ce roman qui se centre trop les amours des uns et des autres, mais il est sauvé par la toile de fond : la guerre 3945 sur le sol anglais.

Citations

Genre de remarques qui me fait aimer les romans anglais

Des années aupa­ra­vant, sans s’ex­traire de sa somno­lence, elle lui aurait récla­mer un baiser. Il se serait exécuté et en aurait été remer­cié d’un sourire en sommeiller. À propre­ment parler, et tu dis tu n’avais pas souri depuis des années. Pas de bonheur. La seule chose qui faisait briller ses yeux, c’était le triomphe. Triom­pher de ses voisins, ses clients. Triom­pher de n’im­porte qui, et de Ratty lui-même. Il se deman­dait ce qui avait si vite trans­for­mer une jeune fille insou­ciante en une vieille femme revêche. Rien que Ratty pût clai­re­ment iden­ti­fié, il faisait ce qu’il pouvait pour la satis­faire. Mais il avait appris que le mariage était une drôle d’af­faire. À l’époque ‑jeune homme tout fou- il ne savait pas dans quoi il se lancer. Et il n’avait jamais envi­sagé d’aban­don­ner sa stérile embar­ca­tion. Il avait fait des promesses au Seigneur et il ne Les romprait pas.

Deux conceptions de l’amour

Je suis si déses­pé­ré­ment roman­tique que la seule idée de l’amour me suffit presque, bien que je sache, au fond de mon cœur, que l’es­sen­tiel n’est que chimère et que je serai déçue. Je le suis presque toujours. Et cette fois avec Philippe, je crois que c’est différent. 
-Je croi­se­rai les doigts, dit Prue. Moi je ne marche pas dans tout ces romans fleur bleue. Surtout pas quand il y a une guerre, pas de temps à perdre,. Se désha­biller aussi vite que possible, voilà ma devise, avant que ces pauvres diables ne soient tués. Un peu de plai­sir rapide, puis au suivant. À la fin de la guerre, quand nous serons tous un peu plus vieux et plus sage, il sera temps de cher­cher un mari. C’est là qu’un million­naire sans méfiance sera le bien­venu. En atten­dant, je prends mon plai­sir là où je le trouve.

Édition Le Livre de Poche

Une auteure et un livre que vous êtes nombreuses (sans oublier Jérôme ) à aimer. Je l’ai lu rapi­de­ment l’été dernier sans faire de billet. Il m’avait rendu si triste ce roman, juste­ment pour son aspect circu­laire. Dans ce cercle où tout se repro­duit à l’iden­tique, je me sens malheu­reuse et je crois que la vie peut être plus belle que cela. Marion Brunet à mis en exergue de son roman cette cita­tion de Maupas­sant que j’aime tant :

« La vie voyez vous , ça n’est jamais si bon ni si mauvais qu’on croit ».
Mais ici, il n’y a rien de bon que du sordide.
Le roman commence par une scène qui sera reprise à la fin, la famille va ensemble a une fête foraine mais le soir Céline, la fille aînée de Manuel, un maçon d’ori­gine espa­gnole et de Séve­rine, fille d’un paysan de la région annonce sa gros­sesse à ses parents. Elle n’a que 16 ans et refuse de dire qui est le père de cet enfant. C’est vrai­ment dommage car, pour son père, cela ne peut être que Saïd l’Arabe avec qui il revend des objets que celui-ci vole dans les villas qu’il restaure, l’Arabe va le payer très cher. Je sais vous n’ai­mez pas qu’on divul­gâche le suspens des romans, surtout qu’ici on annonce un roman poli­cier. Tout est telle­ment prévi­sible dans cet enfer de gens qui ont tout raté dans leur vie et qui ne trouvent de l’éner­gie que dans la bière ou les ciga­rettes . Pour moi ce n’est pas le côté poli­cier qui fait l’in­té­rêt du roman mais dans la descrip­tion d’un milieu social qui n’a aucun sens des valeurs. J’ai du mal à imagi­ner que de telles personnes existent mais pour le temps du roman, il faut l’ac­cep­ter. Personne ne sort indemne de cette pein­ture sociale pas plus le grand père paysan qui emploie des clan­des­tins et les dénonce à la gendar­me­rie pour ne pas les payer, que les parents de Céline et de Johanna qui ne cherchent pas à comprendre leurs filles adoles­centes, même Saïd trempe dans des affaires de recels, l’ins­ti­tu­trice gentillette est ridi­cule et la police complè­te­ment nulle. L’ab­sence de leur enquête montre bien qu’il ne s’agit pas d’un roman poli­cier. La seule qui donne un peu d’es­poir c’est Johanna qui aime le théâtre et les livres.
C’est un roman sur l’ado­les­cence dans un milieu frustre et aigri dont les seuls déri­va­tifs sont l’al­cool et les ciga­rettes. Il se lit faci­le­ment car il est bien enlevé et rempli de remarques très justes sur un monde qui va mal, mais pour moi tout est trop prévisible.

Citations

Le début du roman

Chez eux , se souvient Johanna, ou une main au cul c’était un truc sympa, une façon d’ap­pré­cier la chose, de dire « t’as de l’ave­nir » – à mi-chemin entre une caresse et une tape sur la croupe d’une jument. Les filles avaient des atouts, comme au tarot, et on aurait pu croire que si elles jouaient les bonnes cartes au moment adéquat, il y avait moyen de gagner la partie.

Conséquences de l’alcool au volant.

David et son cousin Jérémy s’étaient plan­tés un soir, au carre­four entre l’en­trée d’au­to­route vers Marseille et la bretelle pour Cavaillon. La bagnole avait heurté le para­pet, finit sa course sur une berges du Rhône. Les pompiers avaient mis des heures pour les sortir de là. David après six mois de coma, s’était réveillé légume (.…)
Les premières années, Jérémy allait le voir régu­liè­re­ment. Il avait eu plus de chance, des frac­tures, mais il s’en était remis(.…) Ses vannes tombaient toujours mal au pied du cousin, pied tordu vers l’in­té­rieur et chaussé de baskets neuves qui le reste­raient Il avait cessé de venir, à cause de sa tante, qui ne suppor­tait plus de le voir. Ce regard lourd de reproches et de détresse ça le rendait fou – c’était lui qui condui­sait, ivre mort.

Genre de dialogues qui me rendent triste.

- Comment va Séverine ?
- Bien. 
-Elle fait un métier diffi­cile. Tous ces mômes c’est bien ce qu’elle fait.
- Elle est canti­nières, papa. Elle leur sert à bouf­fer, c’est tout. 
-Nour­rir des gosses, pour toi c’est rien ?
- Papa…

Édition Acte Sud Babel . Traduit de l’arabe (Égypte) par Gilles Gauthier.

Quel livre ! Et quel écri­vain ! Bien sûr depuis « L’im­meuble Yacou­bian » on savait que Alaa El Aswany était un écri­vain indis­pen­sable à notre compré­hen­sion de l’Égypte, mais il va plus loin dans ce roman et il nous montre comment l’is­lam et la violence des forces de l’armée corrom­pue font bon ménage, et ont fait couler une chappe de plomb brûlante sur la si grande envie de chan­ge­ment de la jeunesse égyp­tienne en 2011.
L’au­teur suit la desti­née des compo­santes de la société égyp­tienne, elles ont en commun les mani­fes­ta­tions de la place Tahrir. Il peut s’agir de jeunes qui croient et qui parti­cipent à ce qu’ils pensent être une révo­lu­tion. Ou des cadres du régime qui vont mettre en place une répres­sion aveugle et sans pitié. Répres­sion bénie par un Cheick qui sous couvert du Coran béné­fi­cie des largesses finan­cières du régime et qui est prêt à adap­ter les sourates du Coran pour justi­fier les conduites les plus barbares des militaires.
On suit, par exemple, Khaled un jeune méri­tant, origi­naire d’un milieu très simple et qui réussi brillam­ment ses études de méde­cine. C’est lui ou plus exac­te­ment son père qui termi­nera ce roman. Je pense qu’hé­las la fin est roma­nesque alors que la lectrice que je suis, aurait tant voulu que dans la vraie vie, tous les les pères des jeunes tués à bout portant sur la place Tahir, réus­sissent leur vengeance.
Khaled est amou­reux de Dania fille du géné­ral Alouani qui est le prin­ci­pal acteur de la répres­sion. Sa femme se pique de reli­gion donc nous suivons l’hy­po­cri­sie du Cheick Chamel, c’est peut être le person­nage le plus horrible car voir la reli­gion bénir toutes ces horreurs c’est, comme toujours, insup­por­table. Mais à la première place de l’hor­reur, il y a aussi une femme qui tient les média et achète des témoi­gnages pour pour­rir la répu­ta­tion des jeunes de la place Tarhir. Dans ce roman choral, on suit aussi Mazen et Asma, qui paie­ront très cher leur enthou­siasme pour les mani­fes­ta­tions. Asma sera sauvée de la première répres­sion grâce à un ancien aris­to­cra­tique chré­tien Achraf qui sortira de sa dépres­sion grâce à l’amour d’une femme et grâce aux jeunes révo­lu­tion­naires qu’il va aider de toutes ses forces. Asma partira en exil après avoir été tortu­rée par des mili­taires et subi ce qu’on appelle « un test de virgi­nité » qui n’est ni plus ni moins qu’un viol : mise entiè­re­ment nue devant des soldats hilares, les jeune filles sont péné­trées par des hommes pour véri­fier qu’elles sont bien vierges sinon elles ont consi­dé­rées comme des putains !
À travers ce roman, c’est toute la société égyp­tienne que nous voyons traver­ser ces événe­ments. La diffi­culté des rapports amou­reux, la repro­duc­tion des rapports sociaux, la corrup­tion à tous les niveaux, l’hor­reur de la répres­sion et l’hy­po­cri­sie de la reli­gion. Et si l’on retrouve parfois l’hu­mour de l’au­teur, c’est un humour triste et parfois tragique.
Un roman éprou­vant certes, mais que l’on doit lire, c’est le moins que l’on puise faire pour soute­nir le combat de cet écri­vain et sauve­gar­der la liberté dans notre pays . En effet, ce livre est inter­dit en Egypte et dans de nombreux pays arabes. Ce roman n’aide pas à prendre confiance dans la nature humaine.

Citations

Les relations sexuelles du général avec son épouse

Son corps c’est telle­ment avachi et rempli de graisse qu’elle pèse plus de cent vingt kilos. Elle a un ventre énorme en forme de demi-cercle, protu­bé­rant au niveau du nombril et se rétré­cis­sant vers le bas, sur lequel pendent deux seins fati­gués. Ce ventre unique en son genre, presque mascu­lin, serait capable d’an­ni­hi­ler défi­ni­ti­ve­ment le désir sexuel du géné­ral Alouani sans les films porno­gra­phiques auxquels il a recours pour exci­ter son imagi­na­tion. Son Excel­lence a dit une fois à ses amis :
- Si tu te trouves obligé de manger pendant trente ans le même plat, tu ne peux pas le suppor­ter sans lui ajou­ter quelques épices.

L’intégrité du général chef de la sûreté .

Nous devons recon­naître que le géné­ral Alouani n’a jamais profité de sa situa­tion pour obte­nir un quel­conque privi­lège pour lui-même ou pour la famille… Par exemple si Hadja Tahani l’in­forme que sa société tente d’ob­te­nir un terrain dans un gouver­no­rat, le géné­ral Alouani s’empresse de télé­pho­ner au gouverneur :
- Monsieur le Gouver­neur. Je voudrais vous deman­der un service. 
Le gouver­neur lui répond immédiatement :
- À vos ordres Monsieur. 
À ce moment-là, le géné­ral déclare d’un ton résolu :
- La société Zemeem vous a présenté une demande d’at­tri­bu­tion d’un terrain. Cette société appar­tient à mon beau-frère. Hadj Nasser Talima. Le service que vous pouvez me rendre, Monsieur le Gouver­neur, c’est de trai­ter à Nasser comme tous les autres entre­pre­neurs. S’il vous plaît, appli­quez la loi sans faire de faveur.
Après un silence, le gouver­neur lui répond alors :
-Votre Excel­lence nous donne des leçons d’im­par­tia­lité et de désintéressement.
Ce sur quoi le géné­ral l’in­ter­rompt en lui disant :
- Qu’à Dieu ne plaise. Je suis égyp­tien et j’aime mon pays. Je suis musul­man et je n’ac­cepte rien de contraire à la religion.
Après cela, lorsque le terrain était concé­der à la société Zemzem, le géné­ral Alouani ne ressen­tait aucun embar­ras. Il s’était adressé au respon­sable pour lui deman­der de ne pas lui accor­der de faveur. Que pouvait-il faire de plus ?

Le cheick Chamel , humour grinçant de l’auteur.

Comme nous l’or­donne le Coran, le cheick Chamel parle constam­ment des bien­faits que Dieu a répan­dus sur lui, il possède trois luxueuses voitures noires ainsi qu’une voiture de sport qu’il conduit lui-même lors de ces prome­nades fami­liales. Ce sont toutes des Mercedes, qu’il préfère aux autres marques pour leur soli­dité et leur élégance, et égale­ment parce que le direc­teur de la société Mercedes en Égypte, qui fait partie de ces disciples, lui accorde toujours des prix spéciaux. Parmi les bien­faits que Dieu accorde aux cheick Chamel, il y a celui d’ha­bi­ter une grande villa au Six-Octobre. Chacune de ses trois épousent y occupe un étage avec ses enfants tandis que le cheick réserve le quatrième étage pour la dernière épouse toujours vierge dont il jouit lici­te­ment avant de lui donner congé de la meilleure façon, en respec­tant tous les droits que lui accorde la loi de Dieu en matière d’ar­riéré de dot, de pension alimen­taire, etc. On raconte que le cheick Chamel a déchiré ‑dans le respect de la loi divine- l’hy­men de vingt-trois jeunes filles. Il n’y a là ni faute ni péché car cela ne contre­dit pas la loi de Dieu. Le cheick dit toujours aux hommes qui sont ses disciples :
- Mes frères, si vos moyens finan­ciers et votre santé vous le permettent, je vous conseille d’avoir plusieurs épouses pour vous mettre à l’abri du péché et pour mettre à l’abri les jeunes filles musulmanes.

Interprétation des manifestations de la place Tahir par le religieux.

Excel­lence, que dites-vous aux manifestants ?
Le visage plein de colère, le cheikh Chamel répondit :
- Je leur dis que ceci est un complot maçon­nique orga­nisé par les Juifs pour détour­ner les musul­mans de leur reli­gion. Je dis à mes enfants qui sont sur la place Tahir : vous êtes laissé four­voyer par les fils de Sion. Deman­dez pardon à Dieu et repous­ser une sédi­tion qui risque de plon­ger notre pays dans un bain de sang. Vous, les jeunes retour­nez chez vous. Ce n’est pas cela, La voie du chan­ge­ment. Vous détrui­sez l’Égypte de vos propres mains. Reve­nez à Dieu, reve­nez à Dieu.

L’amertume d’une participante à la révolution

Les Égyp­tiens se sont laissé influen­cer par les médias parce qu’ils en avaient envie. La plus grande partie des Égyp­tiens est satis­faite de la répres­sion. Ils acceptent la corrup­tion et y parti­cipent . S’il y en a qui ont détesté la révo­lu­tion depuis le début, c’est parce qu’elle les mettait dans l’embarras. Ils ont commencé par détesté la révo­lu­tion et ensuite les leur ont donné des raisons de la détes­ter. Les Égyp­tiens vivent dans une répu­blique « comme si ». Ils vivent au milieu d’un ensemble de mensonges qui tiennent lieu de réalité ils pratiquent la reli­gion de façon rituelle et semblent pieux alors qu’en vérité ils sont complè­te­ment corrompus.

Conception de l’information en Égypte d’après l’armée.

Notre peuple est igno­rant et ses idées sont arrié­rées. La plupart des Égyp­tiens ne savent pas penser par eux-mêmes. Notre peuple est comme un enfant : si nous le lais­sons choi­sir par lui-même , il se fera mal . Le rôle de l’in­for­ma­tion en Égypte est diffé­rent de ce qu’il est dans les pays déve­lop­pés. Votre mission , en tant que profes­sion­nels des médias, est de penser à la place du peuple. Votre mission est de fabri­quer les cerveau des Égyp­tiens et de former leurs idées . Après une période de mise en condi­tion effi­cace , les gens consi­dè­re­rons que ce que disent les médias est vrai .

J’avais suivi les recom­man­da­tions de la blogueuse de « Lire au lit » qui avec un grand enthou­siasme a défendu ce roman. À la lecture de son billet , j’avais déjà quelque réti­cences car le sujet était pour moi très risqué de faire ce que j’appelle de « l’entre-soi » . Tout est convenu dans ce roman, il a été fabri­qué pour des univer­si­taires qui passent leur temps à décor­ti­quer la créa­tion litté­raire. Cela veut être drôle mais c’est un rire convenu entre gens qui savent de quoi et comment rire.
J’explique le sujet, un écri­vain a obtenu une place à la Villa Médi­cis, il va y rester un an et écrira un roman dans ce lieu histo­rique. Ce séjour est réservé à de jeunes artistes (archi­tectes, sculp­teur, peintre, photo­graphe, musi­cien, écri­vain …) qui sont reçus dans ce palais qui appar­tient à la France pour favo­ri­ser la créa­tion de leur œuvre. Ils sont donc logés et nour­ris, reçoivent une bourse et n’ont qu’une obli­ga­tion morale de créer quelque chose. C’est l’oc­ca­sion pour le narra­teur de se moquer des artistes qui cherchent plus à choquer qu’à créer, mais on sait tout cela main­te­nant et le musi­cien qui veut faire la musique sans son et la peintre qui ne veut utili­ser que le sang de ses règles pour recou­vrir des fresques du XVI° siècle ne m’ont pas amusée du tout. Il reste le roman en cours de fabri­ca­tion de l’écri­vain, puisque celui-ci a décidé que publier sa corres­pon­dance d’une année à la villa Médi­cis consti­tue­rait son roman, se met alors en place une gymnas­tique intel­lec­tuelle qui se joue des noms propres et des spécia­li­tés litté­raires de chacun, des clins d’œil à la culture des gens comme il faut, pour arri­ver à la mort de Louise « la Demoi­selle à coeur ouvert ». J’ai en vain cher­ché l’hu­mour et la lége­reté que promet­tait « lire au lit », bref une énorme déception !

Citations

Expression à la mode.

Son expres­sion, c’est « laisse tomber » (« Les kumqua­tiers ? laisse tomber, j’adore »).

Prétention intellectuelle .

Dans la basi­lique Santa Maria del Popolo, Raphaëlle m’a expli­qué que Cara­vage était un peintre machiste, violent, et au fond, extrê­me­ment conven­tion­nel, et que d’ailleurs sa pein­ture n’avait pas de grain, regarde-moi ça, a‑t-elle ajouté en jetant sa main vers « La conver­sa­tion de Saint-Paul ». Une italienne, qui avait surpris notre conver­sa­tion, nous a fait remar­quer que le tableau était remplacé par une affiche de la même taille, et Raphaëlle a répondu froi­de­ment : « Le fait qu’on ne puisse même pas distin­guer un tableau de Cara­vage d’une affiche prouve que sa pein­ture n’a pas de grain. »

La Peintre .

Depuis le début de l’an­née, elle récu­père le sang de ses règles et le conserve dans de petites bouteilles dispo­sées sur le bord de sa fenêtre. J’ai raté le début de la soirée, où appa­rem­ment elle s’est asper­gée les cheveux de sang, quand je l’ai vue elle avait simple­ment les cheveux collés. Elle a utilisé une partie de son sang pour couvrir les murs de signes censés consti­tuer un équi­valent visuel et olfac­tif au bruit de son corps. Le malaise que cette pein­ture doit provo­quer chez le visi­teur est compa­rable à « la douleur que ressentent la majo­rité des femmes au moment des règles. »

Le compositeur de musique.

Il m’a expli­qué que cette pièce était fondée sur le sans, sans instru­ment, sans voix, sans musique. Juste les bruits de la ville derrière ceux de la nature.

Ce livre reçu en cadeau, m’a vrai­ment inté­res­sée. Je n’en fais pas un coup de cœur pour des raisons qui lui sont repro­chées par son éditeur à l’in­té­rieur (en effet c’est un roman qui raconte entre autre la créa­tion d’un roman qui s’ap­pelle « l’Ano­ma­lie »), son éditeur lui reproche le trop grand nombre de person­nages, et je suis d’ac­cord on se perd un peu et il faut vrai­ment s’ac­cro­cher pour suivre tous ces destins . Il est temps que je vous raconte un peu l’his­toire sans pour autant divul­gâ­cher le suspens . (Tâche au combien déli­cate, surtout pour moi qui adore commen­cer les romans par la fin … ) Tous les person­nages ont un point commun : ils ont pris un vol Paris- à New-York et ont été victimes de turbu­lences abso­lu­ment catas­tro­phiques et tous ont cru en leur mort prochaine. Mais ils ont fina­le­ment bien atterri. Surtout ne cher­chez pas, comme je l’ai fait, un lien entre tous ses gens, il n’y en pas. On commence donc par connaître la vie d’un tueur, puis celle du de l’écri­vain Victor Miesel qui écrit le roman « l’ano­ma­lie » et ainsi de suite avec sept autres person­nages. Et puis … le même avion revient sur terre quelques mois plus tard … avec les mêmes personnes à bord. C’est là que le roman devient passion­nant même si c’est un sujet très traité, il l’est ici de façon origi­nale : comment l’hu­ma­nité réagi­rait à un phéno­mène qui dépasse notre raison. Les débats entre les scien­ti­fiques, les philo­sophes, les reli­gieux sont très bien menés et le lecteur se demande alors ce qu’il aurait pensé et comment il aurait agi s’il avait eu un quel­conque pouvoir. L’au­teur pour rendre le ques­tion­ne­ment plus vivant imagine que c’est un phéno­mène qui s’est déjà produit en Chine. Evidem­ment les Chinois ne se sont pas embar­ras­sés de consi­dé­ra­tions huma­ni­taires, ils ont fait dispa­raître le deuxième avion et tous ceux qui étaient dans cet avion. Aux États-Unis, on a plus de scru­pules et commence alors une autre partie du roman : la confron­ta­tion de ces reve­nants avec eux-mêmes . Je ne peux pas vous racon­ter la suite sinon vous ne vien­drez plus sur Luocine .

J’ai toujours un peu de mal avec le genre science-fiction mais j’ap­pré­cie aussi que l’on me confronte à des inter­ro­ga­tions qui me font sortir de mes pensées ordi­naires. Hervé Le Tellier croque assez bien les défauts de notre époque. Mais il reste que ce roman avec tous ces person­nages m’a un peu perdue en route.

J’ai lu et bien aimé de cet auteur Toutes les familles heureuses, un peu moins Assez parlé d’amour

Citations

Une rupture

Peu à peu, face à l’exal­ta­tion d’An­dré, à ces bras qui veulent l’en­ser­rer , à ces baisers qui lui infligent à tout instant devant ces amis à qui il veut abso­lu­ment la présen­ter, comme le butin d’une bataille qu’il aurait gagné, elle recule. Pour­quoi les chats qui attrapent les souris refusent-il de les lais­ser vivre ? Elle n’était pas dispo­sée à un tel enva­his­se­ment, elle aurait voulu moins d’im­pé­ra­tif, un enga­ge­ment plus lent et plus serein. L’avi­dité de ses mains d’homme l’ef­fraie, leur convoi­tise oppres­sante inter­dit à son propre désir de naître.

Patriotisme

À Guan­ta­namo, on avait bien balancé des tranches de jambon dans les cages. Des ordures seront toujours trouvé refuge dans le patriotisme.

Le racisme aux USA

Elle discerne dans le rictus de Prior cet indi­cible du Sud qu’il porte sur lui, ces signes et ces nuances symbo­liques qui imprègnent toutes les rela­tions raciale, elle recon­naît cette posture spon­ta­née qui auto­rise une riche dame blanche aux cheveux bien mis à offrir à son chauf­feur noir le plus radieux des sourires, un sourire d’af­fec­tion écra­sant où se déchiffre son impé­rieuse certi­tude de l’in­fé­rio­rité natu­relle de ce petit- fils d’es­clave, ce sourire empoi­sonné qui n’a pas bougé d’un pouce depuis « Autant en emporte le vent » et que toute son enfance Joanna a vu se dessi­ner sur le visage poudré des clientes blanches de sa mère couturière.

L’âge entre amants

La diffé­rence d’âge rendait tout invrai­sem­blables. Jeanne, sa fille, aura bien­tôt l’âge de Lucie. Voici peu, il a demandé à une femme, pour rire. Voulez-vous être ma veuve ? La veuve puta­tive n’avait pas ri. Et pour­quoi ses compagnes sont-elles désor­mais si jeunes ? Ses amis vieillissent avec lui, mais pas les femmes qu’il aime. Il fuit, il a peur. Il peut dîner avec la mort à venir, mais ne parvient pas à coucher avec.

Édition Acte Sud , traduit du néer­lan­dais (Belgique) par Philippe Noble.

J’ai suivi pour cette lecture une de mes tenta­trices habi­tuelle : Keisha ! Mais me voilà bien ennuyée car ce petit livre m’a mise en colère. Comme Keisha le destin de ce petit terri­toire le village de Mores­net, capi­tale mondiale pendant un siècle de l’ex­trac­tion du Zinc et qui fut aussi un « pays neutre » ni alle­mand, ni néer­lan­dais ni belge m’intriguait.

Si vous avez, vous aussi cette curio­sité, lisez l’ar­ticle de Wipé­dia vous en saurez beau­coup plus , mais ma colère ne vient pas de là , sauf que quand même dans un livre de 60 pages cela prend beau­coup de place pour ce qui me semble être seule­ment de l’in­for­ma­tion. Keisha m’a répondu : oui … mais dans le roman, il y a Emil . Pour vous écono­mi­ser l’achat de ce livre je vous livre la phrase de la quatrième de couver­ture et vous saurez tout :

Emil Rixen . Né en 1903, cet homme ordi­naire chan­gera cinq fois de natio­na­lité sans jamais traver­ser de fron­tières : « Ce sont les fron­tières qui l’ont traversé ».

Avouez que là aussi on se dit voilà un destin inté­res­sant, mais l’au­teur n’a pas su nous rendre la vie du person­nage inté­res­sant. Il lui a manqué soit un talent roma­nesque pour faire vivre ce Emil, soit il a voulu rester si près de sa source sans rien défor­mer qu’il n’a pas pu en dire plus. Peu importe ma frus­tra­tion était là, et j’ai regretté les huit euros cinquante ( le prix du livre que je veux bien envoyé à qui veut tenter cette expé­rience du vide !)

Citation

Une déclaration prémonitoire sur le contenu du livre

Mais depuis le temps, j’ai appris que les dernières années d’un être humain ne nous apprennent pas grand-chose de sa vie anté­rieure. De paisibles vieillards peuvent s’avé­rer avoir été, durant des décen­nies, de sinistres indi­vi­dus. Avec le temps, de joyeux drilles sont souvent de vieux grin­cheux. Et un suicide vient parfois mettre un terme à une vie pleine d’exubérance. 

Édition Pocket

Le bandeau me promet­tait une lecture inou­bliable et un roman qui a connu un énorme succès. Même « la souris jaune » en avait dit beau­coup de bien, je dis même car il est très rare que je trouve chez elle des livres à grand succès. Je l’avais remar­qué chez « Sur mes brizées ». J’ai été beau­coup plus réser­vée qu’elles deux. Je trouve que la première partie sur la montée du nazisme en Autriche est bien raconté mais je crois que j’ai telle­ment lu sur ce sujet que je deviens diffi­cile. Il y a un aspect qui a retenu mon atten­tion, c’est à quel point les Autri­chiens ont été parfois pires que les Alle­mands dans le trai­te­ment des juifs. Ils n’ont pour­tant été que peu jugés après la guerre pour ces faits. On comprend bien la diffi­culté de s’exi­ler, même quand l’étau anti­sé­mite se resserre, la famille que nous allons suivre a beau­coup de mal à lais­ser derrière elle leurs parents âgés et ils espèrent toujours au fond d’eux que cette folie va s’ar­rê­ter. Quand ils se déci­de­ront à partir au tout dernier moment, les fron­tières se sont refer­mées et les pays n’ac­cueille­ront plus les juifs. Ils passent donc un moment en Suisse dans un camp assez sinistre. Ils iront fina­le­ment dans le seul pays qui a accepté de rece­voir des juifs : La Répu­blique Domi­ni­caine. C’est toute l’originalité du destin de ces juifs qui ont été accueillis dans ce pays si loin de leurs tradi­tions autri­chiennes. Dans ce gros roman l’au­teure décrit avec force détails l’ins­tal­la­tion de ces intel­lec­tuels dans un kibboutz où chacun doit culti­ver, élever les animaux, construire une ferme dans le seul pays qui a accepté offi­ciel­le­ment d’accueillir jusqu’à la fin de la guerre des juifs chas­sés de partout. Nous voyons ces Autri­chiens ou Alle­mands tous intel­lec­tuels de bons niveaux s’es­sayer aux tâches agri­coles et de faire vivre un kibboutz et ensuite la diffi­culté de se recons­truire avec des origines marquées par la Shoa . Je ne sais pas pour­quoi je n’ai pas entiè­re­ment adhéré à ce roman. Je n’avais qu’une envie le de finir sans jamais m’in­té­res­ser vrai­ment à ces personnages.

Citations

Beau rapport père fils

Je ne pus rete­nir un soupir de soula­ge­ment : fina­le­ment il n’y avait eu ni affron­te­ment ni querelle. Je lus dans les encou­ra­ge­ments de mon père une grande ouver­ture d’es­prit et une tolé­rance que je ne soup­çon­nais pas. Ses yeux perçants souriaient et je sentis une puis­sante vague d’amour défer­ler et m’en­ve­lop­per tout entier. Je savais quel renon­ce­ment et quels regrets c’était pour lui. J’étais fier de mon père. Il m’ai­mait. Je ne le déce­vrais pas.

Vienne

Je ne me sentais pas juif, mais simple­ment et profon­dé­ment autri­chien. J’étais né dans cette ville, comme mon père et ma mère avant moi. C’était mon univers, dans lequel je me sentais en confiance et en sécu­rité, et qui devait durer éter­nel­le­ment. L’Au­triche était ma patrie, et être juif n’avait pas plus d’im­por­tance qu’être né brun ou blond. Bien sûr nous étions juifs, mais notre origine ne se mani­fes­tait guère plus qu’une fois par an le jour du grand Pardon, quand mon père s’abs­te­nait de fumer ou de se dépla­cer, plus pour ne pas bles­ser les autres dans leurs senti­ments que par conven­tion convic­tion religieuse.

Vienne et ses juifs

Malgré les signaux d’alerte qui ne cessaient de se multi­plier, nous nous raison­nions : nous étions si nombreux, quelques 180000 rien qu’à Vienne, et tant de juifs occu­paient des posi­tions clés dans l’éco­no­mie et la culture. Nous étions héros de guerre, artistes, scien­ti­fiques, univer­si­taires, méde­cins, notre pays ne pouvait se passer de nous.

Un petit trésor que cette BD, à lire avec la musique jouée par cet incroyable inter­prète . La vie de ce musi­cien hors du commun a déjà inspiré de nombreux ouvrages, le talent de Sandrine Revel nous plonge dans l’uni­vers mental de Glenn Gould à celui qui disait :

Je tenais pour acquis que tout le monde parta­geait ma passion pour les ciels nuageux. J’ai eu tout un choc en appre­nant que certaines personnes préfé­raient le soleil.

elle a répondu par ces dessins abso­lu­ment magiques de nuages

Elle raconte très bien à la fois son obses­sion pour la pureté du son et le respect de la musique. C’est une vie triste mais aussi merveilleuse car habi­tée par la musique la seule chose qui pour lui avait de la valeur et était sa seule lumière. On retrouve tout ce que l’on sait de cet homme et quand on referme cette BD on pense que c’est si triste qu’il soit disparu trop tôt . Il ne s’est jamais épar­gné et il a tout le temps mis sa vie en danger par des peurs réelles ou imaginaires.

La BD vaut autant pour ce qu’on découvre de la vie de cet artiste si origi­nal que par le talent de la dessinatrice.

Une BD à regar­der et un artiste à écou­ter encore et encore

Édition Folio

J’ai certai­ne­ment suivi l’avis d’un blog pour ache­ter ce roman, qui n’est vrai­ment pas pour moi. C’est un très joli texte, écrit de façon poétique. Mais je ne suis abso­lu­ment pas rentrée dans cette histoire ni dans l’écri­ture. Ce livre raconte à la fois une histoire d’amour très puis­sante pour un homme des bois dans une région qui ressemble à la Sibé­rie. Mais c’est aussi l’his­toire des violences dues à la guerre et à l’in­to­lé­rance des hommes pour des gens diffé­rents. C’est aussi l’évo­ca­tion d’une contrée si rude que l’on peut mourir de ne pas se proté­ger du froid ou de la force des éléments. Je crois qu’en « livre lu » par une belle voix ce livre aurait pu me toucher mais je ne devais pas, ce jour là, être d’hu­meur à me lais­ser portée par les esprits , les guéris­seurs, les animaux sauvages qui peuvent avoir des rela­tions avec les hommes. Non, ce jour là, je n’étais pas récep­tive à ce roman qui a pour­tant de belles qualités.

Citations

Pour vous donner une idée du style de l’auteure :

Chez les Illia­kov, on se conten­tait de ce qu’en avait toujours dit la grand-mère, « Ajoute une herbe sèche dans le désert et ce n’est plus le désert ». La mère avait repris ses gestes et ses paroles. Elle les avait à son tour trans­mis à Olga. La décoc­tion avait un goût de terre. L’ha­leine d’hu­mus rappe­lait que sous l’écorce de glace, la glèbe sommeillait, prête à réap­pa­raître. Matin après matin, ce goût nous accom­pa­gnait un peu plus loin dans la fonte des neiges. Combien de fois l’hi­ver l’emportait-il sur le courage ? Combien de fois nous ôtait-il la force de nous lever ? Les ancêtres avaient trouvé des ruses. Déjoué la tenta­tion de l’aban­don. « Ajoute une herbe sèche dans le désert et ce n’est plus le désert. »

Les esprits

Immo­bile auprès d’Igor, je souris dans le vague. Je sais que ma bouche est traver­sée par une trace grise. On ne revient jamais indemne du Grand-Passage. Il faut bien payer un tribut aux esprits. Je n’en connais pas la nature. Je sens seule­ment, après chaque rituel, que mon corps pèse si lourd qu’il pour­rait s’en­fon­cer dans la terre. Mes mains pendent au bout de mes bras, plus lourdes que des outres pleines. On dirait que du plomb a coulé dans ma tête. Je souris car j’ai accom­pli mon devoir mais il me semble aussi que dans ma chaire deve­nue viande on m’a ôté un peu de vie. Alors Igor pose sa main sur ma tête, ainsi que Baba le faisait, et la régu­la­rité de son pouls, l’en­serre de ses doigts m’al­lège de cette pesan­teur. Je sors de ma torpeur comme on recouvre progres­si­ve­ment la vue après avoir regardé trop long­temps le soleil en face.