Édition P.O.L

J’ai trouvé cette lecture chez « lire au lit » un blog qui propose des lectures origi­nales et qui sont souvent éditées chez P.O.L. Comme cette blogueuse, je me suis atta­chée à Ayme­ric, le père du petit Jim, né d’une d’une maman, Florence qui mène sa vie un peu à « l’ar­rache ». Le roman couvre la jeunesse d’Ay­me­ric et de Florence, puis raconte les dix ans de bonheur absolu pendant laquelle Ayme­ric sera le père de Jim, jusqu’au retour du père biolo­gique. Ensuite, nous parta­geons la terrible souf­france de cet homme qui verra son « fils » partir au Canada avec ses parents biolo­giques. Ayme­ric et Jim se retrou­ve­ront, mais vingt ans plus tard et Jim aura beau­coup de ques­tions à poser à ce père qu’il a tant aimé.
Résumé de cette façon, je ne sais pas si je vous donne envie de lire ce roman, pour­tant c’est incroyable comme cette lecture m’a touchée. D’abord parce qu’on ne traite pas si souvent de l’at­ta­che­ment d’un homme pour un enfant jusqu’à penser à en être le père. Sans pour autant faire les démarches admi­nis­tra­tives qui offi­cia­li­se­raient le lien, pensant sans doute que le lien d’amour est plus fort que n’importe quelle admi­nis­tra­tion. Ensuite parce que tous les person­nages sont dans la nuance, trop sans doute, si Ayme­ric s’était plus imposé et avait plus rejeté Chris­tophe le père biolo­gique, il aurait sans doute moins souf­fert. Combien de fois dans ce roman, j’ai eu envie de lui dire : « mais réagis, impose toi , ne te laisse pas faire » . Comme il le dit si bien dans ce roman les conseils des autres qui ne vivent pas la situa­tion sont souvent trop tran­chants et n’aident pas à comprendre l’en­semble de la situa­tion. Ces person­nages sont des gens d’au­jourd’­hui ni en réus­site parti­cu­lière ni en échec, ils vivent dans une région que l’au­teur aime profon­dé­ment : le Jura. Une région de bois et de montagne, dans laquelle Pierre Bailly a ses attaches . Le centre du roman qui raconte l’en­fance de Jim au milieu de la nature qu’il découvre grâce à son père et à une grand-mère qui vit dans une ferme au milieu des bois, est un moment magique. Comme tous les bonheurs, il y a des failles que le narra­teur ne veut pas voir : est-il encore amou­reux de Florence ? ou reste-t-il près d’elle pour élever leur (son) enfant ?

Le récit est très bien mené , le choix de la maman de le couper de ce père pour que l’en­fant essaie de s’adap­ter au Canada est très logique mais que de dégâts derrière. Le person­nage que je trouve le moins crédible mais aussi celui qui m’a le plus dérangé c’est Chris­tophe le père biolo­gique. Il n’a abso­lu­ment pas voulu de cet enfant et a repoussé cette femme quand il a su qu’elle atten­dait un enfant de lui. Un terrible acci­dent a tué sa femme et ses deux filles et c’est chez Florence qu’il vient se faire conso­ler. Il fallait bien un person­nage pour le roman , mais lui je n’ar­rive pas à imagi­ner sa construc­tion mentale.

Nous sommes aussi dans un monde que je connais peu, un monde où on va écou­ter des concerts pour tout oublier et la drogue aide bien dans ce cas. Je préfère et de loin quand le narra­teur obtient le même résul­tat dans ses marches en montagne.

Un superbe roman et je me promets de lire les autres livres de cet auteur.

Citations

Psycho à la fac

En psycho que on devait être trois mecs pour deux cents filles. Je me souviens d’une soirée où j’ai dit à un type que je faisais psycho, il en est resté bouche bée pendant plus de dix secondes, esto­ma­qué par ma réponse. Il a fini par s’ex­cla­mer : mais oui, t’as tout compris, toi, oh, le petit malin, en plus ça marche à ce que je vois, bien joué mon gars. Là, il regar­dait en direc­tion de Jenny, et quand je lui ai annoncé qu’on se connais­sait d’avant, qu’on ne s’était pas rencon­tré sur les bancs de la fac mais au collège, il a repris sa tête de pois­son crevé. Il venait de trou­ver la seule raison pour un mec aller en fac de psycho fina­le­ment non, ce n’était même pas pour ça que j’y étais .

L’éducation d’un petit garçon aujourd’hui .

On avait beau avoir le souci, autant Flo que moi, de ne pas trop valo­ri­ser les codes mascu­lin et de ne pas lui impo­ser des pratiques de petit mec, on avait beau l’en­cou­ra­ger à s’au­to­ri­ser à aimer la couleur rose ou tel jouet tradi­tion­nel­le­ment destiné aux filles, et j’in­siste pour dire que je faisais ma part de boulot en la matière, et bien je ne pouvais pas m’empêcher de camper ce person­nage de père qui bricole, de père qui n’a peur de rien, de père un peu brutal parfois .

Comment gérer une crise : les amis ne sont pas forcément les mieux placés .

Elle était au courant de tout, bien sûr, elle était encore plus remon­tée que moi. C’est toujours facile de s’emballer quand on est exté­rieur, on ne vit pas les choses, on n’est pas vrai­ment concerné, on ne souffre pas de la même manière, et puis on n’aura pas à assu­mer les consé­quences de nos réac­tions et de nos actes, alors on adopte une posi­tion radi­cale, on joue les durs, et on ferait mieux de se taire, car on est souvent de mauvais conseil,

Édition Galli­mard NRF

Voici la première phrase
J’ai vingt-huit ans et j’ar­rive à Rennes avec pour tout bagage trois mots de fran­çais – Jean, Paul et Sartre.

J’avais acheté ce livre suite à une avalanche de commen­taires élogieux, je me souviens d’un billet de Jérôme, Ingannmic Atha­lie et de Kathel mais je sais qu’il y en a eu d’autres. Le problème c’est que j’avais accepté de prêter ce roman avant de l’avoir fini. Il est revenu mais je l’avais un peu oublié. Je l’ai relu avec plus de plai­sir que la première fois et je n’ai pas lâché ma lecture car je ne voulais pas qu’il dispa­raisse encore une fois dans mes piles de livres. Depuis, j’ai écouté les diffé­rentes prises de paroles de Veli­bor Čolić et l’au­teur est tout aussi inté­res­sant que son roman. Il raconte son arri­vée à Rennes avec le statut de réfu­gié : le choc ! Est-ce qu’un être humain peut se résu­mer en un mot :« réfu­gié » . Il veut être écri­vain, et j’imagine l’en­sei­gnante langue étran­gère (que j’ai été autre­fois) qui s’ar­rache les cheveux lorsqu’il remplit sa fiche, à la rubrique « que voulez vous faire plus tard » Veli­bor Čolić écrit : « Goncourt », alors que la leçon du jour est de répé­ter et écrire « Où est la poste » .… Son humour, son sens de l’ob­ser­va­tion parti­cu­liè­re­ment aiguisé parce qu’il est illet­tré en fran­çais, ses rencontres diverses et variées de gens qui ont le même statut que lui, lui ont permis d’écrire ce manuel à mettre dans toutes les mains. Les nôtres d’abord, nous les Fran­çais qui ne savons pas souvent comment faire pour aider ces gens qui sont d’abord des êtres souf­frants d’avoir perdu leur iden­tité, et dans les mains des réfu­giés pour les aider à se redres­ser et à rede­ve­nir les hommes ou les femmes qu’ils sont au delà de ce statut qui les écrase. Ce livre n’a rien de tragique et pour­tant on y croise la tragé­die tout est sauvé par le style d’un grand écri­vain . Veli­bor Čolić arrive dans la langue fran­çaise avec son accent, mais à l’écrit ça ne se sent pas trop, avec aussi sa propre façon d’écrire sans pathos et sans la fameuse logique carté­sienne. Il y a de la poésie même dans ses beuve­ries et dans les locaux un peu cras­seux où il doit habi­ter, mais surtout il y a cet humour rava­geur qui le sauve de toutes les situa­tions les plus scabreuses. Je pense que oui, un jour, il l’aura le Goncourt même s’il a gardé un accent pour dire : « Où est la poste » .

(PS les horten­sias c’est pour sa nouvelle iden­tité bretonne !)

Citations

Sa langue

Je murmure une complainte, stupide et enfan­tine, tout en sachant que les mots ne peuvent rien effa­cer, que ma langue ne signi­fie plus rien, que je suis loin, et que ce « loin » est devenu ma patrie et mon destin…

La France vu par des exilés

- Quel drôle de pays la France, radote Alexandre, ici le pain blanc est moins cher que le pain noir. 
-Et en plus, dis Volo­dya, il mange de la salade avant la viande, et pas comme nous en même temps.… 
- Oui, oui j’ajoute avec un air sérieux, les Fran­çais et leur mille sortes de fromages qui puent… Chez nous on a deux sortes de fromages ‑salé et demi salé- et pour le reste débrouille-toi camarade. 
Ensuite nous trin­quons et buvons au goulot, à la slave.

Deux leçons pour survivre dans l’exil :

Comment faire ses courses

Tu sors dans la rue piétonne, la rue prin­ci­pale, la rue la plus fréquen­tée et tu attends que la première grosse mama afri­caine arrive. Ensuite tu te faufiles derrière elle, discrè­te­ment, telle une ombre. Là où elle fait ses courses c’est garanti moins cher en ville.

Comment mener une bagarre

Il faut toujours que tu tapes en premier. Peu importe la situa­tion, peu importe l’ad­ver­saire il faut que tu le cognes d’abord, après seule­ment tu peux discu­ter. Pour la bagarre il faut éviter, dans la mesure du possible, les petits mecs. Les grands sont plus faciles à prendre. La plupart du temps le grand bonhomme est tran­quille, tout le monde s’écarte devant lui, il n’a pas l’ha­bi­tude de se battre,. Tandis que le petit, et bien lui s’est battu toute sa foutue vie, pour se faire une place, pour se faire entendre, pour prou­ver qu’il existe. Donc, atten­tion aux petits, ils sont à éviter ! 

Concours des horreurs de guerre : l’Africain a gagné

- D’ac­cord, sourit un Afri­cain, une fois un copain a été blessé à la jambe. Il criait et criait telle­ment fort, qu’au bout d’une demi-heure j’ai été obligé de lui dire. « Écoute mon vieux, toi tu es blessé à la jambe et tu pleures comme une gonzesse, mais regarde, ton cama­rade de combat, il a reçu un obus sur la tête et il ne dit rien. »

Histoires de guerre dans l’ex Yougoslavie

Un beau jour, narre Omer, on était 1992 avec mon copain Asim le plon­geur, on s’ar­rête sous un vieux pont en bois pour se soula­ger un peu, tu vois. Et c’est juste­ment à ce moment-là que l’ar­mée serbe décide de bombar­der le pont. Les obus pleu­vaient et nous on était en bas, le panta­lon baissé en train de vider, tu vois, nos ventre. « Je demande à mon cousin. Tu as peur ? Il me dit : « Mais non pas du tout. Pour­quoi ? » Alors je réponds : « Si tu n’as pas peur pour­quoi tu essayes de me torcher les fesses ? »
Voilà une autre histoire vraie, j’ajoute, pendant la guerre l’ar­mée serbe entra dans une maison bosniaque. Ils trou­vèrent juste une grand-mère assise près de la fenêtre. « Écoute la vieille, dit-leur comman­dant, dis-moi rapi­de­ment où est ton fils. » Et la mamie. « Où est ton fils, où est ton fils, où est ton fils… Ce n’est pas assez rapide ? Sinon je peux encore aller plus vite. Et ton fils, où est ton fils, où est ton fils… »

La langue française

Les bottes jadis noires, sont dans un piteux état. Je ne me rappelle plus comment je les ai eues. Je m’in­ter­roge : peut-on dire pour les chaus­sures aussi qu’elles sont de « deuxième main » ? Ou de « deuxième pied ?

Édition Flam­ma­rion. Traduit de l’ita­lien par Juliette Bertrand.

Ce roman a été écrit en 1961 et il reste encore une réfé­rence pour comprendre comment fonc­tion­nait la Mafia sici­lienne. (En espé­rant que les choses aient changé !) Il est si connu ce roman que l’au­teur qui a fait une carrière poli­tique est devenu le spécia­liste de la Mafia (Un peu trop semble-il à son goût !). J’ai cher­ché l’ex­pli­ca­tion du titre, je n’ai rien vu d’évident. Je me lance dans une hypo­thèse, la recherche du coupable peut être devant les yeux de tout le monde, la mafia va rendre les évidences invi­sibles, comme les yeux d’une chouette qui ne voient rien à la lumière du soleil. Le roman se divise en moments diffé­rents que le lecteur doit lui-même relier les uns aux autres. La scène initiale ressemble à une scène de film : un bus part sur la place du village, un homme court pour rattra­per le bus, le chauf­feur ralen­tit, ouvre la porte, deux coups de feu l’homme s’écroule. Le bus se vide, les cara­bi­niers arrivent, personne n’a rien vu. Ensuite l’en­quête va se pour­suivre, le commis­saire est un homme du nord, pour qui la vérité et la logique semblent des valeurs fonda­men­tales. Grâce à cette enquête, l’au­teur nous montre que la vérité est là devant les yeux de tous. L’homme abattu, l’a été car il ne voulait pas payer l’argent de la corrup­tion. Et, lorsque le commis­saire remonte vers cet argent, tout le pouvoir local, mais hélas pour son enquête, égale­ment le pouvoir à Rome, commencent à trem­bler. Et si le pouvoir tremble, le commis­saire a beau faire un travail remar­quable, tout va rede­ve­nir « normal » et personne ne sera inquiété pour ce qui va deve­nir une banale histoire de passion amou­reuse. Le pire des truands aura un alibi suffi­sant pour que l’enquête s’ar­rête. Evidem­ment en 1961, ce roman devait avoir un autre poids qu’au­jourd’­hui. Le fonc­tion­ne­ment de la Mafia nous est aujourd’­hui beau­coup mieux connu, le roman­cier rappelle que le seul régime qui avait réussi à éradi­quer la Mafia c’est le fascisme de Musso­lini, et ce sont les Améri­cains qui ont permis à ces bandits de reve­nir en force. Le charme de ce roman est dans son écri­ture, surtout à la struc­ture du récit. L’au­teur ne semble jamais prendre parti, il nous montre en toute objec­ti­vité les faits, il y a un déta­che­ment qui rend la situa­tion encore moins acceptable.

La traduc­trice a été un peu ennuyée, je pense, avec l’im­par­fait du subjonc­tif, c’est ‑à ce que je crois savoir- un temps norma­le­ment employé en italien, mais en fran­çais, beau­coup moins, surtout à l’oral, et sans doute jamais dans des commissariats.

Citations

Le capitaine Bellodi

S’il conti­nuait à porter l’uni­forme, qu’il avait endossé dans les circons­tances fortuites, s’il n’avait pas quitté le service pour la profes­sion d’avo­cat à laquelle il se desti­nait, c’était parce que le métier qui consis­tait à servir les lois de la Répu­blique, et à les faire respec­ter, deve­nait de jour en jour plus diffi­cile. Il n’en serait pas revenu, l’in­di­ca­teur, s’il avait su qu’il avait en face de lui un homme, cara­bi­nier et, de plus, offi­cier, qui consi­dé­rait l’au­to­rité dont il était investi comme le chirur­gien consi­dère son bistouri : un instru­ment donc on ne doit user qu’a­vec précau­tion, avec préci­sion, en toute sûreté, qui consi­dé­rait la loi comme née de l’idée de la justice et tout acte décou­lant de la loi comme lié à la justice. Un homme prati­quant un métier amer et diffi­cile, en somme.

Discours d’un député

« On m’ac­cuse d’être en rapport avec des gens appar­te­nant à la mafia, et, par consé­quent, avec la mafia. Mais moi, je dois vous dire que je ne suis pas encore arrivé à comprendre ce qu’est la mafia, si elle existe, et je peux, en toute conscience de bons citoyens et de bons catho­liques, vous jurer que je n’ai jamais connu de ma vie un seul mafieux. » À quoi, du côté de la Via loumia, à l’ex­tré­mité de la place où les commu­nistes avaient l’ha­bi­tude de ce grou­per quand leurs adver­saires tenaient un meeting, on enten­dit répondre par une simple ques­tion, très claire :
« Et ceux qui sont avec vous, qu’est-ce que c’est ? Des séminaristes ? »
Là-dessus un éclat de rire s’était propagé dans toute la foule tandis que le député faisait comme s’il n’avait pas entendu la ques­tion et commen­çait à expo­ser un programme pour l’as­sai­nis­se­ment de l’agriculture.

Une scène que l’on imagine si bien au cinéma

Au milieu de son sommeil, la sonne­rie du télé­phone était arri­vée jusqu’à sa conscience par ondes succes­sives et désa­gréables. Il avait saisi l’ap­pa­reil avec l’im­pres­sion que sa main, tandis qu’il faisait ce geste, se trou­vait à une distance incom­men­su­rable de son corps. Tandis que de loin­taines vibra­tions, que des voix loin­taine parve­naient à son oreille, il avait tourné l’in­ter­rup­teur, réveillant de la sorte, irré­mé­dia­ble­ment, Madame : certai­ne­ment, elle ne récu­pé­re­rait pas de la nuit un sommeil qui ne descen­dait jamais que parci­mo­nieu­se­ment sur son corps inquiet. Brus­que­ment, ces loin­taines vibra­tions, se fondirent en une seule voix, égale­ment loin­taine, mais irri­tée, mais inflexible, et Son Excel­lence se trouva hors de son lit, pieds nus et en pyjama, en train de faire des cour­bettes et des sourires comme si cour­bettes et sourires pouvaient s’in­fil­trer dans le microphone. 
Madame le regarda d’un air de profond dégoût. Elle lui tourna le dos, un dos splen­dide et nu, mais non sans lui avoir chucho­ter : « Pas besoin de frétiller, il ne te voit pas. » Et, réel­le­ment, il manquait à son Excel­lence qu’un moignon de queue au derrière pour mieux expri­mer toute sa soumission.

Débat à la chambre

Le sous-secré­taire reprit la parole. Il dit que, sur les faits qui s’était dérou­lés à S. et sur lesquels portaient les inter­pel­la­tions, il n’avait rien à dire, l’en­quête judi­ciaire étant en cours, mais que, de toute façon, le Gouver­ne­ment consi­dé­rait ses faits comme s’ap­pa­ren­tant à la crimi­na­lité courante et repous­sait l’in­ter­pré­ta­tion que leur donnaient les dépu­tés qui l’in­ter­pel­laient. Le gouver­ne­ment repous­sait fière­ment et dédai­gneu­se­ment l’in­si­nua­tion que la gauche faisait dans les jour­naux, à savoir que les membres du Parle­ment ou même du gouver­ne­ment auraient le moindre rapport avec la préten­due mafia. Laquelle, d’après le gouver­ne­ment, n’existe que dans l’ima­gi­na­tion des socia­listes et des communistes.

Édition Plon, feux croi­sés . Traduit de l’an­glais Auré­lie de Maupéou

Tout est dit avec ces deux coquillages : ce roman n’était pas pour moi ! Pour­tant Keisha en avait parlé avec un tel enthou­siasme, je n’avais donc aucun doute sur mon plai­sir de lecture. C’est peu dire que je me suis ennuyée avec cette pauvre Frances . Cepen­dant, tout le long de la lecture, je me tançais en me disant : « Si Keisha a aimé c’est qu’il y a quelque chose que tu ne vois pas allez conti­nue ! ». Mais tout est triste fade et convenu dans ce roman et j’ai été bien soula­gée de le termi­ner et d’al­ler bien vite m’en débar­ras­ser. Voici le sujet : Frances est correc­trice dans un jour­nal, mais là il ne se passe rien mais alors, rien du tout. Si vous voulez en savoir plus sur le monde de la correc­tion et vous amuser un peu, lisez l’ex­cellent livre de Muriel Gilbert « Au bonheur des Fautes » . Les parents de Frances sont « ordi­naires » et leur fille les aime en les mépri­sant quelque peu. Ce sont les quelques soirées chez eux qui sauvent un peu le livre, je suis toujours inté­res­sée par les diffé­rences sociales et les préju­gés qui vont avec. Frances est le témoin d’un acci­dent mortel pour la femme d’un écri­vain de renom Laurence Kyte. Commence alors les manœuvres pour cette pauvre fille un peu terne pour se faire aimer du grand écri­vain. Et tant pis pour vous, je vais racon­ter la fin (ce livre m’a telle­ment éner­vée !) : OUI la correc­trice anonyme va deve­nir l’épouse du grand Laurence Kyte . Elle va savoir se rendre indis­pen­sable pour les deux enfants dans un premier temps, puis saura se faire aimer par leur père. Tout est prévi­sible dans ce roman et jamais mon atten­tion n’a été captée, il est possible que je n’étais pas d’hu­meur à me lais­ser porter par ce roman qui vaut sans doute mieux que ce que j’ai éprouvé. Et surtout, je vous recom­mande chau­de­ment le blog de Keisha chez qui je trouve souvent des sugges­tions de lectures merveilleuses !

Citations

Le jardin de sa mère

C’est un jardin de très bon goût. Avec un mini­mum de couleur et d’odeur – ma mère consi­dère que la plupart des fleurs sont vulgaires, or elle a une terreur profonde de la vulga­rité, comme si celle-ci pouvait l’at­ta­quer par surprise dans une ruelle sombre – mais une abon­dance de textures et de formes. À cette époque de l’an­née, tandis que le crépus­cule s’épais­sit, il semble plus triste encore que d’habitude.

Humour

Parfois, tout au moins en ce qui concerne ma mère, je soup­çonne que le but réel d’avoir une famille consiste à avoir un sujet de conver­sa­tion tout prêt quand elle croise madame Tucker au supermarché.

Édition Chris­tian Bour­geois. Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Auré­lie Tronchet

Un livre passion­nant dont pour­tant je n’ai pas eu envie de noter beau­coup de passages, mais cela n’est pas du tout un signe d’une moindre qualité. L’in­té­rêt du roman vient de la confron­ta­tion des diffé­rents person­nages à propos d’ un fait divers. À travers chaque chapitre de longueur variée la roman­cière cerne la réac­tion d’un des person­nages autour d’un tragique acci­dent. Il n’y a pas de grandes pensées au delà des faits, et pour­tant la réalité se construit peu à peu, avec une préci­sion éton­nante et qui m’a capti­vée. L’ef­fet roman choral provoque chez moi un besoin de pause entre les person­nages, mais ce n’est pas du tout gênant. Je vous présente rapi­de­ment les personnages :
– Driss Guer­raoui, proprié­taire d’un restau­rant a été renversé et tué par un chauf­fard qui a pris la fuite alors qu’il traver­sait devant son établis­se­ment pour reprendre sa voiture .
– Sa fille Nora, une musi­cienne de talent, pense que l’acte était volon­taire et avec elle on ressent que les musul­mans Maro­cains ne sont pas si bien vus que ça aux USA.
– Efrain est origi­naire du Mexique et a été témoin de l’ac­ci­dent mais il n’ose pas témoi­gner car il est en situa­tion irré­gu­lière et a très peur d’être recon­duit à la fron­tière. – Maryam la femme de Driss a laissé plus de la moitié de sa vie au Maroc qu’elle a dû fuir à cause de la répres­sion qui s’est abat­tue sur les oppo­sants maro­cains dans les années 80. – Son autre fille Selma qui semble avoir si bien réussi cache mal des fêlures qui l’empêche d’être heureuse. – Cole­man est la femme poli­cière char­gée de l’en­quête. Ce sont tous « les autres » Améri­cains, je mets aussi la poli­cière parce qu’elle est noire et subit le racisme ordi­naire des blancs.

Il y a aussi le voisin du restau­rant qui tient un bowling, et de son fils, d’eux je ne peux rien dire sans divul­gâ­cher l’en­quête poli­cière qui sous-tend ce roman.

Et puis, on entend aussi la voix de Jérémy qui est revenu d’Irak telle­ment meur­tri qu’il a failli sombrer dans l’al­coo­lisme comme son copain de guerre qu’il cher­chera à aider au détri­ment de sa rela­tion avec Nora.

Chaque person­nage est une partie du puzzle qui consti­tue ce roman et qui donne une image des USA qui est certai­ne­ment plus divisé que l’on ne peut l’ima­gi­ner. Bien sûr, depuis Trump on connaît la fameuse frac­ture qui divise ce pays mais ce roman témoigne qu’il y en a bien d’autres et que ce n’est pas du tout certain que le modèle améri­cain permette une meilleure adap­ta­tion des popu­la­tions d’origine étran­gère que le système fran­çais. Ce roman permet de sentir que ce n’est pas si simple de passer d’une culture à une autre et de faire un seul pays avec des arri­vants du monde entier, mais grâce à la démo­cra­tie il y a quand même un espoir et une place pour la vérité et la justice. Un livre prenant facile à lire et qu’on n’ou­blie pas.

Citations

Dans les année 80 : guerre Sahara Maroc en 1975

On y est, je me rappelle avoir pensé, c’est la fin du régime. Comment pouvait-il survivre au fait de tuer ses propres enfants en plein jour ? Mais alors que cette pensée se cris­tal­li­sait dans mon esprit, un des poli­ciers m’a repéré sur le toit, il a levé son arme et m’avi­ser. Même quatre étages plus haut, j’ai vu le canon noir sur moi. Je me suis laissé tomber à genoux, ne compre­nant qu’au siffle­ment proche que la balle m’avais manqué. Adossé contre le mur, j’ai guetté le bruit sourd des bottes des poli­ciers dans l’es­ca­lier. J’ai attendu pendant tout l’après-midi. Même une fois la nuit tombée, j’at­ten­dais encore. J’en­ten­dais encore les sirènes des voitures de police. Des cris­se­ments de pneus. Les bris de verre. Les cris des gens. Le vent dans les palmiers.

L’exil

Pour ma mère, les choses se dérou­laient toujours comme elles n’étaient pas censées se passer. Elle avait quitté son pays avec sa famille, mais tout ce qu’elle n’avait pu empor­ter avec elle lui manquait encore. Son ancienne maison lui manquait, ses amis d’en­fance, l’ap­pel à la prière à l’aube. Quel que soit le plat somp­tueux qu’elle cuisi­nait, il lui manquait toujours quelque chose ‑un ingré­dient, ou bien le goût n’al­lait pas. Le mariage de ma sœur l’a propul­sée dans les paroxysmes de nostal­gie qui ont trans­formé notre maison en un bazar empli de motifs au henné, de cein­tures brodées, de plateaux en cuivre et même d’un palan­quin pour les mariés. Ma mère a dû lais­ser beau­coup de tradi­tions derrière elle et, plus le temps a passé, plus elles sont deve­nues impor­tantes à ses yeux.

Analyse d’un mariage

Mais comme Maryam n’ai­mait aucun des tissus que j’ai choi­sis, j’ai fini par céder. On a acheté les rideaux qu’elle aimait et on est rentré à la maison. J’ai sorti l’échelle et mes outils mais, chaque fois que je faisais un trou, la tringle, selon elle, devait être un peu plus haute ou plus basse. Dans les rideaux ont enfin été instal­lés, il y avait cinq trous dans le mur et la tringle penchait à gauche. Je ne sais pas pour­quoi je me rappelle ça, autant d’an­nées plus tard, ce n’est vrai­ment qu’un détail. C’est peut-être parce que j’es­saie de comprendre ce qui m’est arrivé. Tout ce que je sais, c’est que la vie est courte. Sans en avoir conscience, j’avais cheminé sur la route qui va de la nais­sance à la mort avec la mauvaise compagne.

Remarque sur les américains vus par une marocaine d’origine .

J’avais déjà remar­qué ça chez les Améri­cains, ils veulent toujours passer à l’ac­tion, ils ont du mal à rester en place ou à se lais­ser ressen­tir des émotions désagréables.

Édition Pocket 

Je dois à Domi­nique cette lecture qui n’a pas été simple pour moi. Il faut dire que « le théo­rème de l’in­com­plé­tude » même expli­qué par le génial Kurt Gödel, je dois m’ac­cro­cher aux branches pour seule­ment imagi­ner que j’ef­fleure le début d’une compréhension.

Ce qui tombe bien, c’est que ces brillan­tis­simes décou­vertes, nous sont expli­quées par Madame Gödel, qui pour toute forma­tion a étudié la danse de caba­ret à Vienne à la belle époque. Elle, comme moi, nous avons quelques diffi­cul­tés à suivre les discus­sions entre Kurt, Albert (Einstein), Robert (Oppen­hei­mer), Wolgang (Pauli), et la bataille autour de la physique quan­tique me laisse sur le côté de la route. Adèle Gödel a sacri­fié sa vie pour que son génial mari ne meure pas trop jeune d’ano­rexie ou de dépres­sion gravis­sime. Car les mathé­ma­tiques du côté des génies cela ne réus­sit pas à tout le monde. On ressort de ce roman avec quelques inter­ro­ga­tions, sont-ils tous, ces médaillés Fields, géniaux en mathé­ma­tiques parce que fous, ou le deviennent-ils à cause des mathé­ma­tiques ? En tout cas Kurt Gödel mourra de faim dès que sa femme sera hospi­ta­li­sée car elle seule arri­vait à le nour­rir parfois à la petite cuillère !

J’ai plus de réserves que Domi­nique à propos de ce roman, car je n’ai pas aimé le mélange des deux temps de la narra­tion. Autant la vie d’Adèle et de Kurt Gödel m’a beau­coup inté­res­sée, autant celle d’Anna Roth la docu­men­ta­liste char­gée de récu­pé­rer les docu­ments de Kurt Gödel auprès de sa veuve ne m’a pas du tout passion­née. Le paral­lèle entre ces deux destins de femme m’a même forte­ment agacée . L’une a compris que son mari était un génie et a sacri­fié sa vie pour lui permettre d’ex­pri­mer toute sa pensée. L’autre est coin­cée dans une vie trop confor­table et a du mal à trou­ver un homme avec qui elle aime­rait faire l’amour.

Mais ce n’est pas le plus impor­tant loin de là, on vit au plus près des gens qui ont à la fois souf­fert du nazisme et du McCar­thysme, on suit l’évo­lu­tion intel­lec­tuelle des ces années auprès des gens les plus brillants à Prin­ce­ton et on comprend telle­ment les frus­tra­tions d’Adèle qui aimait Kurt pas seule­ment pour ces théo­rèmes ! Ils sont enter­rés ensemble à Prin­ce­ton et cette femme par amour, son courage et sa téna­cité mérite bien la célé­brité que Yannick Gran­nec lui a donné à travers ce roman. Je sais depuis qu’Aifelle a laissé un commen­taire sur mon blog qu’elle avait égale­ment recom­mandé cette lecture même si elle trou­vait quelques longueurs (je suppose que comme moi elle n’est pas trop à l’aise avec le théo­rème de la complé­tude ni avec son corollaire !) .

Citations

Humour

Pour moi, la reli­gion était un souve­nir de famille vouer à prendre la pous­sière sur la chemi­née. En ce temps-là, on enten­dait tout au plus cette prière dans la loge des danseuses. « Marie, vous qui l’avez eu sans le faire, faites que je le fasse sans l’avoir. » On avait toutes peur de se faire refi­ler un loca­taire, moi la première. Beau­coup finis­saient dans l’ar­rière-cuisine de la mère Dora, une vieille tricoteuse.

Une blague juive.

Un psychiatre, c’est un Juif qui aurait voulu être méde­cin pour faire plai­sir à sa mère mais qui s’éva­nouit à la vue du sang.

Le couple des parents d’Anna Roth.

Georges, docto­rant bien peigné, avait rencon­tré Rachel, dernière pousse d’un arbre généa­lo­gique cossu, à la récep­tion des nouveaux étudiants en histoire à Prin­ce­ton. La jeune fille fris­son­nait, il lui avait prêté son gilet. Elle avait été impres­sion­née par sa déca­po­table et son accent bosto­nien. Il avait admiré son corps de déesse holly­woo­dienne et sa déter­mi­na­tion encore raison­nable. Il lui avait télé­phoné le lende­main. Elle lui avait présenté sa famille. Ils s’étaient mariés, avaient appris à haïr leurs diffé­rences après les avoir aimées, s’étaient trahis pour le sport, puis par habi­tude, avant de se sépa­rer avec fracas.

Une façon originale de juger les hommes politiques.

Je préfère croire aux hommes plutôt qu’aux idées . Reagan ne m’ins­pire pas confiance. Trop de dents. Trop de cheveux.

La jeunesse et les math.

L’ex­pé­rience ne peut rempla­cer les fulgu­rances de la jeunesse. L’in­tui­tion mathé­ma­tiques s’éva­nouit aussi vite que la beauté. On dit d’un mathé­ma­ti­cien qu’il a été grand comme d’une femme qu’elle fut belle. Le temps est sans justice, Anna. Vous n’êtes plus tout jeune pour une femme, où le sourire encore moins pour une mathématicienne.

Humour d’Einstein.

Seules deux choses sont infi­nies, Adèle. L’uni­vers et la stupi­dité de l’homme. Et encore, je ne suis pas certain de l’in­fi­nité de l’univers !

Humour.

-Pour­quoi le génie arrive-t-il si jeune ? Comme chez les poètes. Les portes d’ac­cès du royaume des Idées se referment-elles avec la maturité ?
Gladys opina du chef :
- Ça doit être hormo­nal. Après, ils prennent du ventre et s’in­quiètent unique­ment du dîner.

De l’importance de la colère.

La colère vous purge. Mais qui peut la vivre à long terme ? La colère rentrée vous consume. Puis elle finit par s’échap­per par petits pets fiel­leux qui ne font qu’empuantir un climat déjà délé­tère. Que faire de toute cette colère ? À défaut, certains la font rejaillir sur leur progé­ni­ture. Je n’avais pas cette malchance. Je la réser­vais donc aux autres : aux fonc­tion­naires incom­pé­tents ; aux poli­ti­ciens véreux ; à l’épi­cière tatillonne ; à la coif­feuse intru­sive ; à la météo ingrate ; à tous les empoi­son­neurs dont je n’avais rien à faire. J’étais deve­nue une mégère par mesure de sécu­rité. Je ne m’étais jamais mieux portée.

Édition Picquier Poche . Traduit du japo­nais par Myriam Dartois-Ako

J’ai reçu ce cadeau d’une amie qui sait trans­for­mer le moindre repas en un moment où chaque convive se sent bien. Tous les plats de mon amie respirent la gentillesse et ses petits gâteaux sont autant de gages de son atten­tion à autrui. Je ne suis pas surprise qu’elle ait aimé cette histoire. Moi, j’ai une réserve sur le style de l’au­teure entre la naïveté de l’en­fance et la maladresse d’un récit un peu simpliste, je ne suis pas tota­le­ment partie dans son univers. Mais, pour le plai­sir de la cuisine japo­naise ce roman vaut la peine d’être lu. La lecture ne vous retien­dra pas très long­temps une soirée sans doute. Mais vous ferez un beau voyage parmi des saveurs que vous aurez envie de découvrir.

Une jeune fille, cuisi­nière, est aban­don­née par l’homme qu’elle aime. Elle revient dans son village et retrouve sa mère avec laquelle elle n’a plus aucune rela­tion. Le choc de la rupture amou­reuse a été si violente qu’elle a perdu sa voix et doit donc s’ex­pri­mer par écrit et surtout à travers sa cuisine. Elle y met tout son cœur et s’ef­force de comprendre au mieux les gens qui viennent dans son restau­rant. Bien sûr on compren­dra le pour­quoi de sa rela­tion avec sa mère et le secret de sa nais­sance. Ce n’est certai­ne­ment pas ce qui vous donnera envie de lire ce petit roman. En revanche, la descrip­tion des plai­sirs que peuvent procu­rer la cuisine exécu­tée par une Japo­naise qui sait mélan­ger ce qu’il y a de meilleurs dans toutes les cuisines du monde entier pour­raient vous ravir.

Citations

La cuisine de sa grand mère .

C’était ma grand-mère qui, en douceur, m’avait initiée à l’uni­vers de la cuisine.
Au début, je m’étais conten­tée de regar­der, mais au fil du temps, j’avais pris place à ses côtés devant les four­neaux et j’avais appris à cuisi­ner. Elle ne me donnait que peu d’ex­pli­ca­tions mais elle me faisait goûter au plat à chaque étape de leur prépa­ra­tion. Peu à peu, mon palais a emma­ga­siné les consis­tances, les textures, les goûts.
La silhouette de ma grand-mère en train de s’af­fai­rer dans la cuisine m’ap­pa­rais­sait nimbée d’une lumière à la fois divine et sublime, il me suffi­sait de la contem­pler. Le simple fait de l’ai­der me donnait l’im­pres­sion de prendre part, moi aussi, à une tâche sacrée.

Sa mère et elle.

Entre ma mère et moi s’éle­vait une muraille faite de dix années accu­mu­lées, si haute que le sommet en restait invisible.

Avec ma mère, c’était toujours la guerre froide. J’étais capable d’amour pour presque tous les humains et les êtres vivants. Il n’y avait qu’une seule personne que je n’ar­ri­vais pas à aimer sincè­re­ment – ma mère. 
Mon anti­pa­thie pour elle était profonde et massive, presque autant que l’éner­gie qui me faisait aimer tout le reste. 
Voilà qui j’étais vrai­ment. L’être humain ne peux pas avoir le cœur pur en permanence.
Chacun recèle en lui une eau boueuse, plus ou moins trouble selon les cas.
Donc, pour main­te­nir propre cette eau fangeuse, j’avais décidé, dans la mesure du possible, de la lais­ser repo­ser paisiblement.
Ma mésen­tente avec ma mère était préci­sé­ment cette boue en moi, mais si je demeu­rais sereine, elle ne sali­rai pas tout mon cœur. Donc je donc, je faisais en sorte d’évi­ter ma mère le plus possible. En un sens, je m’ap­pli­quais à igno­rer sa présence. J’étais convain­cue que c’était là le seul moyen de garder le cœur pur.

La cuisine japonaise.

Le « kimpira » de péta­site du Japon aux prunes séchées, la bardane mijoté avec une bonne dose de vinaigre, le « bara­zu­shi » de riz vinai­gré aux petits légumes, le flan salé « chawan-mushi » au bouillon fondant et goûteux, le flan au lait aux blancs en neige, les gâteaux à la poudre de soja grillé cuit à la vapeur et bien d’autres recettes encore, héri­tées de ma grand-mère, étaient vivantes en moi.

Style de l’auteure un peu enfantin. Ou japonais ?

Le soleil s’en­fon­çant entre les immeubles de la ville avait aussi son charme, mais le coucher de soleil, ici, et c’était comme si la nature exhi­bait ses biceps. Devant une telle magesté les hommes devraient renon­cer à essayer de faire plier la nature selon leur bon vouloir. Le corps de mon insi­gni­fiante personne était prolongé par une ombre étirée comme un bâton.

La cuisine française .

On a souvent tendance à penser qu’il est impos­sible de cuisi­ner fran­çais sans pois­son ni viande, mais les légumes, s’ils ont une force intrin­sèque, peuvent jouer un rôle de premier plan dans un menu. Il y a un secret à cela.
Je me suis remé­moré mon appren­tis­sage dans un restau­rant fran­çais, déli­ca­tesse des saveurs et audace dans l’es­thé­tique, des prin­cipes que je me suis effor­cée de respec­ter en mettant la dernière main au plat. 
En entrée, salade de fraises. J’avais mis de la Roquette, du cres­son frais et des fraises à macé­rer dans une réduc­tion de vinaigre balsamique. 
Pour le premier plat prin­ci­pal, des carottes frites. Des carottes avec leur peau, simple­ment coupées en deux dans le sens de la longueur et roulées dans la chape­lure, frites à. À l’huile végé­tale. Servies avec une garni­ture de salade de légumes, on aurait dit, éton­nam­ment, de magni­fiques crevettes panées.
En deuxième plat prin­ci­pal, un steak de radis blanc. Du radis blanc, préa­la­ble­ment blan­chi et poêlée avec des shii­take semi-séchés. En assai­son­ne­ment, sel, sauce de soja et huile d’olive.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard. Édition Phébus , traduit de l’an­glais par Jean buhler

Ce roman s’est retrouvé dans les propo­si­tions du club de lecture dans le thème : « écri­vains améri­cains ayant habité en France ». J’ai appris ainsi que Louis Brom­field a séjourné des dizaines d’an­nées en France puis, il est retourné dans son Ohio natal pour y fonder une ferme écolo­gique qui se visite toujours. Ce roman, je l’ai lu et relu dans ma jeunesse, j’ado­rais les passages où Mrs Parking­ton règle ses comptes avec les médiocres qui n’avaient pour eux que la richesse due à leur nais­sance. J’ai éprouvé un plai­sir très régres­sif à le lire de nouveau. L’in­trigue est bien menée : une riche héri­tière d’un mari peu scru­pu­leux qui a amassé une fortune consi­dé­rable voit s’ef­fon­drer un monde basé sur l’ap­par­te­nance à une classe sociale et qui se croit à l’abri des lois et du commun des mortels. Elle fera tout ce qu’elle peut pour sauver son arrière petite fille des retom­bées qui vont écla­bous­ser son père qui a épousé la petite fille de Susie Parking­ton. L’au­teur fait de constants retours en arrière qui nous permettent de revivre la vie de cette femme et expliquent pour­quoi leurs enfants et petits enfants ont tant de mal à se sentir bien dans leur peau. Trop beaux pour ses fils, pas assez belle pour sa fille, mais dans tous les cas beau­coup, beau­coup trop riches, ils n’au­ront pas su être heureux. En reli­sant ce roman, j’ai pensé qu’au­jourd’­hui les requins de la finance n’ont guère été punis pour leurs actions qui ont ruiné tant de gens dans le monde. Il y a bien des aspects de ce roman auxquels je suis moins sensibles aujourd’­hui et que je trouve même agaçants. La place de la femme, qui doit être belle, coura­geuse, soute­nant son mari en toute occa­sion, et en même temps heureuse, on est loin des combats fémi­nistes ! L’idée que l’hé­ré­dité explique les diffi­cul­tés des descen­dants : les « Blairs » étaient des origi­naux les enfants seront marqués un peu bizarres. En revanche, j’avais oublié à quel point ce roman était une critique du capi­ta­lisme améri­cain et soute­nait la poli­tique de Roose­velt, le roman raconte la fin d’un monde fondé sur un capi­ta­lisme préda­teur et l’ar­ri­vée d’un société plus humaine et plus honnête. L’au­teur critique beau­coup les Améri­cains qui croient que la nais­sance leur permettent d’ap­par­te­nir à un monde au-dessus des lois, ce que je trouve un peu étrange car pour moi l’image de l’Amé­ri­cain est plutôt repré­senté par le « self made man ». Et fina­le­ment, je l’avoue, avoir de nouveau éprouvé de la sympa­thie pour cette femme extra­or­di­naire même si je ne crois pas du tout que ce genre de person­na­lité avec toutes ces quali­tés puisse exister.

Plus qu’un juge­ment objec­tif sur ce roman, les cinq coquillages viennent illus­trer tous les bons souve­nirs que cette lecture m’a rappelés.

Citations

Sa jeunesse admirons au passage la nature féminine.…

Susie ne manquait jamais de voir le soleil se lever, car sa mère et elle étaient toujours debout avant l’aube afin de prépa­rer les provi­sions des hommes qui allaient travailler dans les mines. Il fallait embal­ler des sand­wichs et verser le café dans des bouteilles. Active et précise dans ses gestes, la mère de Susie était jolie, avec ses petits yeux bleus et ses joues à se joue à fossettes. C’était une de ces femmes qui ont besoin de travailler sans relâche, de par leur nature même. Elle n’au­rait pu se priver de four­nir de grand effort physique. Susie connais­sait aussi ce besoin dévo­rant d’ac­ti­vité, cette inquié­tude qui ne l’eût jamais laissé en repos si son éner­gie n’avait été heureu­se­ment tempé­rée par une forte propen­sion à la rêve­rie et à la contemplation.

Le personnage négatif de l’ancien monde

Ned avait peu d’ex­pé­rience, mais il avait déjà rencon­tré assez d’in­di­vi­dus de la trempe d’Amaury pour pouvoir les juger au premier coup d’œil. Ces gens-là croyaient être proté­gés par des privi­lèges spéciaux du fait de leur nais­sance et échap­per ainsi aux lois qui régissent les actes de l’en­semble du peuple améri­cain. Ils étaient nés dans cette période où le senti­ment des valeurs avait été faussé, où l’on ne croyait qu’à la puis­sance de l’argent et où l’on négli­geait complè­te­ment les quali­tés du cœur et de l’esprit.

Une phrase que je dédie à ceux qui sont toujours en retard

Toujours ponc­tuel, le juge Everett arriva à onze heures trente. L’exac­ti­tude est le propre des gens qui travaillent beau­coup. Seuls les oisifs peuvent se permettre de gaspiller le peu de temps qui nous est accordé pour vivre.

Réflexions sur un type de personnalité que je trouve assez juste

La pauvre duchesse, avec son visage blême et ses yeux pitoyables de tris­tesse, semblait deman­der l’au­mône d’un peu de sympa­thie, mais dans l’ins­tant qu’on lui accor­dait, elle la refu­sait contre toute attente et se cachait derrière l’écran de sa dignité blessé. Elle était triste comme seuls peuvent l’être ceux qui sont parfai­te­ment égoïstes, ceux qui sont condam­nés à souf­frir toujours et partout, parce qu’ils ne veulent pas voir plus loin que les murs de la prison dans laquelle les tient enfer­més le souci de leurs propres peines.

C’est « la souris jaune » qui m’a donné envie de lire ce roman. Et aussi le fait que cet auteur ait reçu « le Goncourt des lycéens ». Depuis Farrago de Yan Appery , je fais toujours atten­tion à ce prix. Ce roman est composé de deux parties assez diffé­rents la première partie raconte l’amour déses­péré de Sacha Mali­noff pour la belle Cynthia la fille du Maître des Paons. Il en vien­dra à tenter de dispa­raître, puis il s’im­po­sera peu à peu dans la vie de la famille très origi­nale de Cynthia. Un peintre unique­ment occupé à peindre des paons et un frère très bizarre. En réalité, le person­nage prin­ci­pal de ce curieux récit est » le mas des paons » une demeure atti­rante remplie de mystère. J’ai beau­coup pensé au château de la fête du « Grand Meaulnes », à cause de l’at­ti­rance et du mystère qui entoure cette demeure et ces habi­tants. J’ai beau­coup aimé le style de cet auteur, une langue aussi précise que poétique. Mais je suis restée sur ma fin sur le plan de l’in­trigue, j’éprou­vais comme un léger ennuie pendant cette lecture ; je recon­nais que cela allait bien avec le sujet.

Citations

La mémoire

J’ai observé au cours des cinquante premières années de ma vie, une vie qui m’échappe de plus en plus, que chacun entre­tient avec sa mémoire une rela­tion person­nelle, unique, sauvage, inavouable assez souvent, comme avec son corps, sa langue, ses humeurs et l’en­semble de l’univers.

Le charme des timides

Mon truc, c’était de prendre les devants sans en avoir l’air. Je me moquais de moi avant qu’elle n’eût le temps de le faire. J’af­fec­tais une gauche­rie de conven­tion pour masquer la véri­table que je ne pouvais maîtri­ser. Aller vite en donnant l’im­pres­sion d’être trop lent, cacher la préci­sion sous l’embarras, c’est le procédé des vieux clowns. Ce fut le mien. Que n’au­rais-je fait pour que son regard triste et bleu s’ar­rê­tât longue­ment sur moi sans cher­cher plus loin son bonheur ?

Beauté du style

J’al­lais m’as­seoir, encore trem­blant, sur un billot aban­donné, quand me parvint du fond du bois, pour la première fois cette année-là, le cri le plus insai­sis­sable de la nature, la double note du coucou, triom­phante, moqueuse, délu­rée, qui soutient à la face de l’uni­vers la supré­ma­tie vaga­bonde des dieux furtifs.

Les timides

J’étais d’une timi­dité de lynx, animal que sa vue a rendu célèbre, mais qui craint à bon droit les hommes et qui les évite. Certes, comme tous ceux qui souffrent du même mal, et qui sont légion, j’usais de remèdes déses­pé­rés pour combattre la mala­die, alcools d’hi­ver, recherche vesti­men­taire, lunettes noires, et un lot presque inépui­sable de plai­san­te­ries à lancer en cas de détresse.

Les rencontres avec Cynthia et le mas des paons

À l’oc­ca­sion de cette visite de jours, je déchif­frai dans le regard mélan­co­lique de Cynthia une demande à laquelle je me soumis immé­dia­te­ment et qui consti­tue la clause tacite (et unique) de notre pacte. Je ne devais jamais poser de ques­tions concer­nant la propriété et ses habi­tants. Ne pas cher­cher à visi­ter les parties des bâti­ments qu’on ne m’avait pas encore montrées. Me garder de toute indis­cré­tion. N’être surpris de rien. À ces condi­tions seule­ment, je ne serais pas un intrus, et tout me serait révélé peu à peu, à son heure, sans brusquerie.
Ce pacte resta en vigueur aussi long­temps que je fréquen­tai le domaine et je crois qu’il avait du bon puisque il m’est impos­sible aujourd’­hui de repen­ser à ma décou­verte lente des lieux sans retrou­ver les batte­ments de cœur qui l’ac­com­pa­gnèrent toujours.

Amour désespéré

Il y a des jours où je fus à deux doigts d’avouer à Cynthia que je l’ai­mais, mais ne le savait-elle pas et n’avait-elle pas répondu à mon silence par le sien, qui disait tout autre chose ? Je suis tenté de croire aujourd’­hui, sans en être certain, que je me gardais de tout aveu pour ne pas dissi­per une ambi­guïté où logeait encore de l’espérance.
Après le premier baiser qui n’était que de circons­tances et n’en­ga­geait rien, la main gauche du séduc­teur, sa bonne main qui maniait avec une égale élégance le stylo à plume et la canne, cette main sinistre, je ne crains pas de le dire, habi­tuée aux fouilles baby­lo­nienne, dégrafa sans attendre une permis­sion et les trois boutons du chemi­sier ‑un trio qui m’avait souvent intri­gué- et elle fit jaillir les seins de leurs bonnets, afin que la pleu­reuse comprît par cet atten­tat amou­reux que le grand homme ne la conso­lait pas par pitié, dans un esprit de sacri­fice cheva­le­resque, mais qu’il agis­sait pour le compte d’une puis­sance supé­rieure à la compas­sion, sous l’empire du désir fou.

Édition Zoé . Traduit de l’an­glais par Chris­tine Raguet

Et pour une fois le nom de la traduc­trice est sur la couver­ture, bravo aux éditions Zoé.
Il y avait pour ce livre tant de tenta­trices ‚que je savais que je le lirai, heureu­se­ment que je n’avais pas dit quand ! Aifelle en novembre 2019, Atha­lie en octobre 2019, et Kathel en juin 2020. À chaque fois, je me disais que ce roman était pour moi, je confirme tota­le­ment cette impres­sion. Merci à vous de m’avoir guidée vers ce roman.

Dans un quar­tier chic du Cap, deux femmes vieillissent, rien ne les unit, si ce n’est une haine farouche. Toutes les deux deviennent veuves au début du roman. Marion, la femme blanche archi­tecte était mariée à un certain Marc, elle découvre que celui-ci ne lui a laissé que des dettes . La vente d’un tableau acquis il y a bien long­temps pour­rait la tirer d’af­faire, il s’agit d’un tableau de Pier­neef peintre qui a une belle côte aujourd’­hui en Afrique du Sud :

Seule­ment voilà , Horten­sia a entre­pris des travaux et une grue s’est abat­tue sur sa maison et le tableau a disparu. Ne croyez surtout pas que cette anec­dote soit très impor­tante. En fait ce qui est impor­tant c’est pour­quoi ces deux femmes sont arri­vées à se haïr avec une telle force : Horten­sia, sait mieux que quiconque déce­ler le racisme ordi­naire qui dicte la conduite de Marion. Celle-ci a déjà perdu le contact avec ses enfants à cause de ses compor­te­ments humi­liants pour leur employée Agnes. Horten­sia n’a plus d’illu­sion sur l’hu­ma­nité, et elle sait très bien débus­quer toutes les peti­tesses de chacun même si elle est souvent méchante, elle est aussi très drôle et j’ai beau­coup appré­ciée quand elle bous­cule le côté dame patron­nesse de Marion. C’est une femme qui a très bien réussi dans le design et qui au contraire de Marion , n’a aucun soucis d’argent. Son mari Peter meurt et laisse une clause très étrange dans son testa­ment. Il demande à Horten­sia de prendre contact avec Emée une jeune femme de 40 ans qui est sa fille légi­time. Il manque un élément pour que le décor soit planté. La maison dans laquelle habite Horten­sia a été conçue par Marion et celle-ci aurait voulu l’ha­bi­ter. Les deux femmes vont être amenées à devoir se suppor­ter. Il n’y aura pas de renver­se­ment de situa­tion mais une sorte de paix des braves ! Au fil de l’his­toire on en apprend beau­coup sur le racisme ordi­naire en Grande-Bretagne, et les horreurs de l’Afrique du Sud . La façon dont l’au­teure nous présente les deux person­na­li­tés est passion­nante. Tout en se doutant de la suite, on laisse l’au­teur nous emme­ner sur les chemins de deux femmes qui n’au­raient jamais dû se rencon­trer. Il n’y a pas de « gentilles » mais des femmes qui ont connu une vie origi­nale, la dureté d’Hor­ten­sia cache une grande intel­li­gence et une sensi­bi­lité qui n’a jamais pu s’épa­nouir complè­te­ment . Marion est plus prévi­sible mais on la sent prête à aban­don­ner quelques une de ces certi­tudes. Enfin !

Bref, je joins ma voix à celles qui ont avant moi décou­vert ce roman, c’est un roman qui m’a laissé une très forte impres­sion et dont j’ai savouré toutes les pages.

Citations

Le ton est donné

La riva­lité était assez tris­te­ment célèbre pour que les autres repré­sen­tantes du comité se tiennent en retrait afin d’as­sis­ter au spec­tacle. Il était de noto­riété publique que les deux femmes parta­geaient une haine et une haie, qu’elles élaguaient l’une comme l’autre avec une ardeur qui démen­tait leur âge.

Marion et Hortensia

-Je suis convaincu que si on les contrai­gnait, ces gens auraient du mal à justi­fier leur droit. Des gens à l’af­fût d’argent facile, si vous voulez mon avis. 
- Quand vous dites ces gens, ce que vous voulez dire en fait, c’est « des Noirs », si j’ai bien compris ? 
- Abso­lu­ment pas et je voudrais..
- . Marion, je ne suis pas d’hu­meur aujourd’­hui à suppor­ter votre secta­risme. J’ai le souve­nir précis de vous avoir demandé de garder vos conver­sa­tions racistes pour votre propre salle à manger.

Le mari d’Hortensia

Peter n’avait jamais été croyant, mais il avait affecté des postures de croyant qu’Hor­ten­sia n’avait jamais été capable de déchif­frer parfai­te­ment. Il sifflo­tait « Morning has broken », puis l’en­ton­nait, mais il s’embrouillait dans les paroles, le cantique dispa­rais­sant dans sa gorge. Il jouait au golf le dimanche, mais à Noël il voulait des chants de Noël. Et main­te­nant, il meurt et voilà qu’il veut une église.

Les sentiments d’Hortensia

Horten­sia en vint à comprendre la qualité de sa vie aurait gran­de­ment gagné à connaître plus de colère et moins de ressen­ti­ment. Le ressen­ti­ment est diffé­rent de la colère. La colère est un dragon brûlant tout le reste. Le ressen­ti­ment dévore vos entrailles, perfore votre estomac.

L’intelligence et la jeunesse

Horten­sia était en désac­cord avec l’opi­nion répan­due qui veut que les jeunes aient l’es­prit vif et de la jugeote. Au contraire, sur ses vieux jours, elle avait décou­vert que les jeunes (d’une manière géné­rale) se proté­geaient sous une sorte de douillet cocon d’idées arrê­tées, qui les mettaient à l’abri du monde et que l’on pouvait aisé­ment prendre pour de l’in­tel­li­gence, à la condi­tion que vous, l’ob­ser­va­teur, manquiez un peu de vigi­lance dans vos appréciations.

L » histoire du papier toilette(qui permet de comprendre la photo d’Athalie)

Lara avait couru à l’of­fice pour aller cher­cher un rouleau de papier toilette et elle était reve­nue avec le papier simple épaisseur.
« Celui-là est pour Agnes, avait hurlé sa grand-mère, avant de marmon­ner » pour­quoi est-ce qu’elle va mettre ses affaires dans mon office ? »
La fillette eut l’air trou­blée. Pour­quoi sa grand-mère ache­tait-elle deux quali­tés de papier toilette ? « Parce que » avait dit Marion.
Parce que le double épais­seur est plus cher et que, compte tenu de sa condi­tion, il parais­sait parfai­te­ment raison­nable de penser qu’Agnes se conten­te­rait du simple épais­seur. La fillette posait des ques­tions sur les choses auxquelles Marion n’avait jamais eu de raison de réflé­chir, mais c’était ainsi ‑la voilà la raison. Mais les dégâts avaient déjà été faits. Lara était contra­rié, Mare­lena était contra­riée. Elle consola sa fille et fit une moue répro­ba­trice à sa mère. « Je croyais qu’a­près tout ce temps tu en aurais fini avec ces choses-là. » Marion était jugée. Amère à l’idée d’être mal comprise, elle souleva l’af­faire avec Agnès.
« Pour­quoi mets-tu tes rouleaux de papier toilette dans mon office Agnes ? Quand les courses arrivent, quand tu vides les sacs, prends ce qui te revient et mets-le dans ton studio.
-Non, patronne.
-Quoi ?
Agnès avait rare­ment l’oc­ca­sion d’uti­li­ser le mot « non » quand elle parlait avec Marion. En fait, Marion ne pouvait se rappe­ler qu’une seule fois elle l’avait entendu l’employer.
-Celui-ci n’est pas mon papier papier toilette, patronne. Le mien, je l’achète moi-même. – Pour­quoi achètes- tu ton propre papier ? avait demandé Marion. Quel chan­ge­ment avait bien pu se produire ? Elle travaillait ici depuis des dizaines d’an­nées et connais­sait les règles. Agnès, qui était en train d’es­sayer les petites taches sur le marbre du plan de travail de la cuisine, haussa les épaules.
- J’avais besoin de quelque chose de meilleure qualité, patronne.
Un jour, peu après cette conver­sa­tion, alors qu’Agnes était occu­pée avec le linge sale, Marion se glissa dans le studio pour en inspec­ter la salle de bain. Là se trou­vait le papier toilette en cause. Triple épais­seur. Elle rougit et, pour ne jamais être en reste, lors de son dépla­ce­ment suivant chez Wool­worths Marion choi­sit une grande quan­tité de rouleaux de papier toilette triple épais­seur pour elle-même.

Vieillir

- De toute façon, je suis trop vieille. Je ne peux pas avoir un copain. J’ai toutes sortes de douleurs. Trop.
-C’est ainsi, et oui.
-Quoi ?
-Ça. Vieillir. Avoir de plus en plus de douleurs.
Marion fit une grimace.
-Et essayer de tout réparer.
- Et ça marche ?
-Quoi ?
-D’es­sayer de tout réparer ?
- Pas vrai­ment. J’ai quatre enfants, Horten­sia. Trois à qui je n’ai pas parlé depuis presque un an. Je ne les vois jamais. Mare­lena, mon aînée , elle appelle, mais j’ai toujours l’im­pres­sion, quand on parle, qu’elle me braque un revol­ver sur la tempe. Et que j’en braque un sur la sienne.