Édition le Nouvel Attila. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Roman très atypique et très loin du monde si rapide de notre époque. Il s’ap­puie sur un autre roman, celui d’Ernest Péro­chon, « Nêne » qui a obtenu le prix Goncourt en 1920. (Je vous mets le lien si cet auteur est tombé pour vous comme pour moi dans les oubliettes.) Ce roman, que je n’ai pas lu, raconte la vie d’une servante à la campagne qui consacre sa vie à élever les enfants de son maître et qui oublie de vivre elle-même. Après la guerre 1418, les femmes qui viennent de vivre quatre ans en prenant toutes les respon­sa­bi­li­tés de la vie sociale ont du mal à rentrer dans les anciens sché­mas. Ernest Perochon est visi­ble­ment sensible au statut de ces femmes puisque c’est lui aussi qui a écrit « Les Gardiennes » dont a fait un film en 2017 avec Natha­lie Baye et Laura Smet. Et c’est bien là, au-delà de l’in­trigue, le thème prin­ci­pal du roman qui se situe après la guerre 1418 qui a tant marqué les hommes mais aussi les femmes. Ce roman permet de croi­ser des femmes au destin incroyable comme Made­leine Pelle­tier et Marie Curie dont l’in­ven­tion des ambu­lances avec radio ont permis d’énormes progrès pour soigner les soldats bles­sés à la guerre 1418.

Ce roman se divise en trois parties. nous sommes d’abord avec le pasteur du village qui tremble d’un amour coupable pour la belle Gabrielle . C’est la partie la plus longue et qui m’a le plus inté­rés­sée , ensuite vient le temps des Femmes et en parti­cu­lier celui de la sienne Blanche qui souffre de se sentir trop proche de Nêne l’hé­roïne du roman grâce auquel elle a appris à lire. Même leur fils Jaques ne réus­sira pas à l’ar­ra­cher à sa détresse. Enfin le temps du fils qui vivra lui aussi un grand amour .
Je ne peux pas en dire plus sans vous dévoi­ler la fin mais vous la devi­ne­rez dès la première partie Seule­ment, je sais main­te­nant que la majo­rité des blogueurs et des blogueuses ne commencent pas comme moi tous les romans par la fin. Le suspens ne joue pas un grand rôle dans cette histoire, mais en revanche la vie dans une petite ville dans l’entre deux guerres est bien racon­tée. J’ai beau­coup aimé l’ami­tié entre les deux hommes : le pasteur et le curé de ce village. Ils ont à eux deux créé, bien avant 1962 et le Concile œcumé­nique Vati­can II, la réunion des gens de bonne foi qu’ils soient protes­tants ou catho­liques. Un roman hors du temps et dans la lenteur de la vie de village mais aussi dans l’his­toire de femmes qui ne veulent plus être ni des suivantes, ni des servantes. Et cela est souli­gné par un style parti­cu­lier un rien vieillot qui convient bien à cette histoire. Je n’ai pas lu Ernest Péro­chon mais je me demande s’il n’écrit pas un peu comme cela. J’ai essayé d’en rendre compte dans les extraits choi­sis . Si je n’ai pas mis plus de coquillages, c’est que j’ai trouvé que les trois parties étaient de valeur inégale, et surtout ce qui est vrai­ment dommage l’in­té­rêt allait décrois­sant. La première partie est très belle et méri­tait (selon mon goût) cinq coquillages.

Citations

Le changement d’époque et le style imagé de l’auteure

Il s’ima­gi­nait avoir un œil ouvert sur le monde mais ce n’était pas le bon, le gauche. Son iris se concen­trait sur un ordre des choses tissé dans l’étoffe d’une nature qu’il croyait éter­nelle, or la fibre est friable et se délite lorsque sous l’ha­bit on se heurte au moine, ce vieux fossile entra­vant depuis la nuit des temps l’ho­ri­zon des femmes. Que certaines puissent être lasses de marcher à l’ombre, il n’y avait jamais songé. Que Gabrielle mérite la lumière, c’est une évidence. Adelphe s’en veut. Il s’en veut d’au­tant plus qu’il n’est pas frileux, plus main­te­nant qu’il a vécu la guerre, qu’il a vu l’homme dans le plus laid des bour­biers, déchi­queté, les boyaux a l’air, hurlant comme un goret, alors oui, que le monde bouge mais comme il faut cette fois.

Jolie phrase

Ainsi vont peut-être certains hommes de père en fils sans la clé des femmes, avec l’in­cer­ti­tude pour seule boussole.

Cette auteure aime les images

En réalité ce soir tout en lui est repu, l’heure est la douceur, il n’est pas d’hu­meur à égra­ti­gner quiconque et assure à sa gouver­nante que son pot-au-feu est un véri­table délice. Elle répond d’un borbo­rygme ponc­tué d’un sourire mesquin ; une écla­bous­sure qui le plonge instan­ta­né­ment dans un court-bouillon désenchanté.

Le pasteur et le curé

Le curé est une vieille connais­sance qu’il a un peu délaissé cette année . Pour­tant c’est un bon compa­gnon, toujours partant pour la moder­nité avec qui il a déjà partagé des bières et deux ou trous décon­ve­nues, des espoirs communs qui n’avaient pas trouvé preneur

Édition Jacque­line Cham­bon. Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Gilbert Cohen-Solal.

Un livre d’ap­pa­rence légère mais qui exhale aussi un parfum de tris­tesse : Arthur Mineur essaie de se remettre d’une rupture amou­reuse en faisant le tour des invi­ta­tions pour écri­vains à travers le monde. Nous suivons donc la tris­tesse d’un homme amou­reux améri­cain qui est souvent maladroit et fait de mauvais choix. Arthur Mineur se raconte lui-même de façon très drôle à l’image de son appren­tis­sage de la langue alle­mande et la joie d’être,enfin, dans un pays dont l’au­teur parle la langue – du moins le croit-il- ses propos se terminent ainsi :

Toujours est-il que Mineur arrive à Berlin et se rend en taxi jusqu’à son appar­te­ment provi­soire à Wilmer­dorf en se jurant de ne pas parler un seul mot d’an­glais durant son séjour. Bien sûr, le vrai défi est de parler un mot d’allemand.
Il s’amuse beau­coup et nous fait sourire à propos de toutes ses approxi­ma­tions dans la langue de Goethe, il n’hé­site jamais à souli­gner le ridi­cule dans lesquelles ses diffé­rentes maladresses le mettent souvent. Comme l’image de la couver­ture : sa carte magné­tique n’ou­vrant plus la porte de son appar­te­ment, il entre­prend de passer par le balcon ! Il scrute avec préci­sion la moindre de ses réac­tions en parti­cu­lier sur sa place en tant qu’é­cri­vain. Est-il un écri­vain impor­tant ? Il n’en est abso­lu­ment pas certain, d’au­tant qu’il a vécu pendant long­temps avec un génie de la poésie améri­caine et qu’il sait bien que lui n’est pas un génie. Et puis il y a cette barre des cinquante ans qu’il doit fran­chir pendant son périple, on voit alors le problème du vieillis­se­ment pour un homme dont la jeunesse a été le prin­ci­pal atout de séduc­tion. La lecture est rendue plus diffi­cile par le chan­ge­ment de narra­teur, sans préve­nir le lecteur on ne sait jamais si c’est Arthur d’au­jourd’­hui qui prend la parole ou Mineur l’écri­vain connu pour un premier roman et à qui a‑t-il donné la parole au dernier chapitre ? je ne peux vous le dire sans dévoi­ler la fin. Je ne suis pas enthou­siaste à propos de ce roman et contrai­re­ment aux lectrices du club, je n’au­rais certai­ne­ment pas mis de coup de cœur mais c’est un roman origi­nal très agréable à lire.

Citations

Humour

Mineur n’est pas vrai­ment connu en tant que profes­seur, de même que Melville ne l’était pas vrai­ment en tant qu’un inspec­teur des douanes. Et pour­tant, les deux hommes occupent respec­ti­ve­ment ces fonctions.

Un hommage à la traductrice

Mineur se met à imagi­ner (tandis que le maire marmonne toujours son discours en italien) qu’on a mal traduit, où – comment dire ?- qu’on a comme « super-traduit » son roman, confié à un poète de génie mécon­nue (elle s’ap­pelle Giul­liana Monti), qui a réussi à faire de son pauvres anglais un italien stupé­fiant. Son livre a été ignoré en Amérique, on en a à peine rendu compte, sans qu’un seul jour­na­liste ait demandé à l’in­ter­vie­wer (son atta­ché de presse lui a dit : « L’au­tomne est une mauvaise période »). Mais ici, en Italie, il se rend compte qu’on le prend au sérieux. Et en automne, de surcroît. Pas plus tard que ce matin, on lui a montré des articles de la « Répu­blica », du « Corriere della Serra », de jour­naux locaux et de revues catho­liques, avec des photos de lui dans son costume bleu, fixant l’ap­pa­reil du même regard bleu saphir, natu­rel et inquiet, qu’il avait lancé à Robert sur cette plage. Mais la photo devrait être celle de Giuliana Monti, c’est elle, en fait, qui a écrit ce livre .

L’humour et la sexualité

Mais leurs rapports sexuels n’était pas idéaux : Howard était trop direc­tif. » Pince-moi là ; oui c’est ça ! Main­te­nant, touche-moi là ; non, plus haut ; mais non, plus haut ! Non, plus haut, je te dis. » Mineur avait presque l’im­pres­sion de passer une audi­tion pour une comé­die musicale.

Je vois bien la scène

Pendant qu’il patiente, une jeune femme en robe de lainage marron polli­nise l’un après l’autre des groupes de touristes, avec les mouve­ments circu­laires d’une sorte d’oi­seau-mouche vêtu de tweed. Elle se penche sur un bouquet de chaises, pose une certaine ques­tion et, mécon­tente de la réponse, s’élance à tire-d’aile vers un autre groupe.

Édition NRF Gallimard

Je savais que je fini­rai pas tour­ner la fameuse page : celle où les terro­ristes rentrent dans la salle de « Char­lie-hebdo ». J’ai commencé de nombreuses fois ce livre, lu et relu cette insou­te­nable attente de l’horreur abso­lue. Celle où des hommes habillés de noir sont passés devant tous les amis de Philippe Lançon en criant « Allah Akbar » et en tirant à chaque fois une balle dans la tête d’hommes sans défense. Cabu, Charb, Honoré, Tignous, Wollinski, Elsa Cavat, Franck Brin­so­laro, Bernard Maris, Musta­pha Ourrad, Michel Renaud, Frédé­ric Bois­seau, seront assas­si­nés de cette façon. Ce livre repose main­te­nant dans ma biblio­thèque et à chaque fois que le regarde, je me souviens du pas à pas de la recons­truc­tion de Philippe Lançon qui est revenu parmi les vivants, avec l’horreur au fond de lui et la souf­france physique comme compagne. Il raconte le quoti­dien d’un rescapé et le combat de sa chirur­gienne pour qu’il puisse d’abord survivre, puis se nour­rir et fina­le­ment ne plus baver. Il le raconte avec une grande honnê­teté sans jamais être ennuyeux. C’est un livre qu’il faut lire pour ne jamais oublier et rester toujours « Char­lie », c’est à dire être vigi­lant face à la montée de l’islamisme. Car son combat raconte cela aussi, la lâcheté des intel­lec­tuels fran­çais face au terro­risme quand celui-ci n’est pas d’extrême-droite mais d’origine musulmane.

(Merci à la personne qui a mis un commen­taire sur Babé­lio, ce qui m’a permis de ne pas oublier Bernard Maris .)

PS Je n’ose pas mettre des coquillages à ce genre de livre car il se situe telle­ment au-delà de toute notation.

Citations

Une qualité rare et précieuse

Un détail qui me rend Nina admi­rable est qu’elle n’ar­rive nulle part les mains vides, et que ce qu’elle apporte corres­pond toujours aux attentes ou aux besoins de ceux qu’elle retrouve. En résumé elle fait atten­tion aux autres, tels qu’il sont et dans la situa­tion où ils sont. Ce n’est pas si fréquent.

C’est une raison pour moi d’aimer l’hôtel (que je préfère à l’hôpital !)

J’ai dormi seul à la maison, dans des draps qu’il était temps de chan­ger. Je suis obsédé par les draps frais, ils accom­pagnent mon sommeil et mon réveil, et l’une des choses qui me font regret­ter mes hôpi­taux, c’est qu’on les chan­geait tous les matins.

Avant !

Le 7 janvier 2015 vers 10h30, il n’y avait pas grand monde en France pour être « Char­lie ». L’époque avait changé et nous n’y pouvions rien. Le jour­nal n’avait plus d’im­por­tance que pour quelques fidèles, pour les isla­mistes et pour toutes sortes d’en­ne­mis plus ou moins civi­li­sés, allant des gamins de banlieue qui ne le lisaient pas aux amis perpé­tuels des damnés de la terre, qui le quali­fiaient volon­tiers de raciste.

Ses parents

Ils avaient quatre-vingt-un ans et ils allaient béné­fi­cier pendant quelques mois de cet extra­va­gant privi­lège, rede­ve­nir indis­pen­sables à la vie de leur vieux fils comme s’il venait de naître.

La Suède

À cette époque, en partie du fait de Borg, le tennis­man qui domi­nait le circuit à peu près autant que l’Eve­rest, les Suédois avaient la côte dans mon imagi­naire. C’étaient des gens grands, blonds, et discrets, et, s’ils gagnaient à la fin comme les Alle­mands, ils n’étaient pas aussi désa­gréables qu’eux. Ils ne nous avaient pas occu­pés. Ils n’avaient pas exter­miné les Juifs. Ils n’avaient pas les arbitres dans leurs mains. Ils ne répan­daient pas leurs ventres et leurs cris sur les plages espa­gnoles. Leur langue était aussi peu compré­hen­sible, mais personne n’était obligé de l’ap­prendre à l’école. Les Suédois étaient mes bons alle­mands, les grands blonds qui me complexaient sans être antipathiques.

Mon époque aussi .

J’ap­par­te­nais à cette époque récente, préten­du­ment bénie, où la plupart des méde­cins n’ex­pli­quaient rien à leurs patients et ou une quan­tité non négli­geable de profes­seurs prenaient pour des imbé­ciles les élèves qui subis­saient leur manque de péda­go­gie, de sympa­thie et de patience.

Les souffrances .

Bien­tôt, la première nausée est venue. Je me suis concen­tré sur le mal de cuisse pour la chas­ser, puis, une fois sa mission accom­plie, le mal de cuisse a été chassé par mon pied à vif et anky­losé, jusqu’au moment où la mâchoire élec­tro­cu­tée a bondi en dedans et effacé le pied. La mâchoire croyait régner quand une pelote d’ai­guille posée dans la trachée lui est passée devant, se repo­sant sur ses lauriers de douleur jusqu’au moment où une vieille escarre à l’orée des fesses, datant d’avant l’opé­ra­tion et qui telle la tortue atten­dait son heure, a fanchi en tête la ligne d’arrivée.

Les présentateurs télé.

Le présen­ta­teur Patrick Cohen, qui a trop d’au­di­teurs pour ne pas confondre son rôle, son person­nage et sa fonc­tion, semble surpris, presque indi­gné par l’huile que l’écri­vain jette sur le feu. Il lui dit. « Vous essen­tia­li­sez les musul­mans ». « Qu’est-ce que vous appe­lez « essen­tia­li­ser » ? » Dis l’écri­vain, qui repère toujours impla­ca­ble­ment ce que Gérard Genette appelle le « média­lecte », tous ces grands mots que ma profes­sion va répé­tant sans réflé­chir et qui ne sont que les signes d’une morale auto­ma­tique. Cohen patauge un peu et, comme il aime avoir le dernier mot, attaque. « Au fond, ce que vous racon­tez, ce que vous imagi­nez dans ce roman, c’est la mort de la Répu­blique. Est-ce que c’est ce que vous souhai­tez Michel Houellebecq ? »

Depuis « Bluff » je savais que je lirai d’autres livres de cet auteur. Celui-ci est comme une ébauche de « Bluff ». Nous sommes en Austra­lie. Le person­nage commence par faire de la pêche, cette fois sur un bateau digne des plus horribles cauche­mars. Tout y est affreux, la façon de pêcher, le non respect des espèces proté­gées et surtout les rapports d’une violence extrême entre les pêcheurs. Puis, on part dans le nord de cet énorme conti­nent, vers Nullar­bor. La route qui traverse cet endroit est écrite dans les guides comme étant une des plus impres­sion­nantes du monde.

Mais cette photo ne dit rien des routes secon­daires qui mènent à la côte. Cela devient alors un vrai parcours du combat­tant. Notre person­nage, dont on ne sait rien, est visi­ble­ment à la recherche de sensa­tions fortes. Il va en avoir en suivant des Abori­gènes qui lui font décou­vrir le plai­sir de la chasse et de la pêche. Peu de person­nages sympa­thiques : ils semblent tous vivre des subven­tions de l’état. Ils attendent le chèque du gouver­ne­ment pour se saou­ler à mort. Mais … Il y a une rencontre : Augus­tus qui est un person­nage comme on en rêve et qui pren­dra sous sa coupe le narra­teur qu’il surnomme « Napo­léon ». Grâce à ce vieux sage de la tribu des Bardi, on a un aperçu de ce qu’au­rait pu être la civi­li­sa­tion des abori­gènes si les « Blancs » ne les avaient pas massa­crés, ou s’ils n’avaient pas complè­te­ment nié leur culture. Mais on sent bien que c’est trop tard et que les « Blancs » ont gagné. Aujourd’hui, l’Australie brûle, les Abori­gènes ne sont plus là pour expli­quer comment vivre dans un pays qui peut être si hostile à la présence humaine.

Si vous avez envie de visi­ter ce pays, je vous conseille forte­ment de lire ce livre, et, ne pas craindre les requins, les croco­diles, les serpents, les arai­gnées … et les alcoo­liques bien entraî­nés à la bagarre.

Citations

La tempête

Ma couchette gisait sous la proue, au plus fort du tangage. Chaque impact me soule­vait à un mètre de mon mate­las. Je me suis hissé dans la cabine en me cram­pon­nant aux barreaux. Atta­blés en silence, les autres atten­daient que ça passe. En mer quand les condi­tions deviennent à ce point mauvaises, pas un ne la ramène. Le capi­taine moins que les autres. L’hu­mi­lité du marin face aux éléments, si l’on veut. Plus certai­ne­ment, la trouille.

Le mal de mer

Grelot­tant, nauséeux, j’étais terro­risé. Le mal de mer , le vrai, vous fait envi­sa­ger la mort comme une déli­vrance. Moi, je n avais pas envie de crever, mais je me sentais trop épui­sée pour croire en ma survie.

Histoires de chasse en Australie

J’con­nais des tas d’his­toires comme ça. Trois types partent à la chasse après la ferme­ture du pub. À l’af­fût dans un arbre, ils poireautent des heures et des heures. Au petit matin, il fait froid, l’un des trois en a marre, descend de sa branche. Les autres lui crient de reve­nir, il leur faut un cochon. Mais leur pote ne veut rien entendre. Alors ils se bagarrent, le coup part. Là, ils l’en­terrent au pied de l’arbre, ni vu ni connu. Bien sûr, on retrouve le corps. En géné­ral, l’au­top­sie montre qu’il s’est débattu dans son trou, car il n’était pas vrai­ment mort.

Plaisirs de la nature australienne

Comme je sautillais, maladroit, pour soula­ger la plante de mes pieds, Augus­tus s’est campé devant moi : « Napo­léon, regarde où tu marches ». Un minus­cule serpent gris, strié de noir, se tortillait, nerveux, au bout de sa gaffe. » Serpent cinq minutes ». Il a lancé le reptile dans les profon­deurs de la mangrove, sans épilo­guer sur l’étymologie.

Toujours les joies australiennes

« Alors faut pas se prome­ner là tout seul ? J’ai demandé.
- Ah non, Napo­léon. À moins d’mar­cher en haut des des des dunes. Parce qu’il galope, les croc », même sur le sable. Ou bien t’amènes un chien… Le croco­dile raffole des clebs. Frian­dises ! Il entend aboyer, on l’tient plus, il est comme fou… Crois-moi, Napo­léon, s’il a le choix, un croc ira toujours après le chien.
- Mais dans l’af­faire, tu perds ton chien !
- Hé, Napo­léon qui t’a dit de prendre le tien ? Celui du voisin, il te faut… Une pierre, deux coups, le croc te bouf­fera et le clebs d’à côté, celui qui aboie tout le temps, t’en es débarrassé. »

Comme quoi, l’alcool ce n’est pas bon pour la santé

Un type, il avait bu… Eh, Yagoo, pas qu’un peu. Ils l’ont ramené de Broome … Lui, il a coupé par les buis­sons, pour rentrer plus vite… Les buis­sons, en pleine nuit ! Le serpent tigre, six morsures, qu’il lui a données.
- Il est mort ?
- Ben non. Pas croyable, hein ? Mais on lui a coupé la jambe… Et le serpent, Yagoo, crevé. On l’a trouvé près du type, le matin… Tué par l’al­cool, à c’qui paraît, telle­ment le type en avait plein l’sang. Eh ! Yahoo. C’est pas bon, hein l’alcool…

Une façon de priver les Aborigènes de leurs terres

Les blancs, ils ont fait déga­ger tout le monde… Ils voulaient plus les voir sur l’île. Un bel endroit comme ça, tu parles, ils l’ont gardé pour eux tout seul. Toujours la même histoire, hein, Napo­léon. Un jour, ils ont rassem­blé tout le monde. Ils ont dit qu’il fallait partir. Un cyclone va venir, qu’ils ont fait. L’île dispa­raî­tra sous la mer. Ils les ont mis dans des bateaux, à part les vieux, pas moyen de faire partir. Tout ça, Napo­léon c’était que des bobards… Les miens ont atterri à Lomba­dina, il y avait des abori­gènes de toute la région… Ils ont pris les enfants, les ont placés dans leur pension. Pour les éduquer, il disait. Les parents, c’était trop de tris­tesse, personne a eu le cœur de retour­ner sur l’île…

Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Carla Lavaste. Édition Pocket

Roman reçu en cadeau, et que j’ai lu d’une traite car l’his­toire est saisis­sante et bien racon­tée. J’aime bien décou­vrir à travers un roman un fait histo­rique dont je n’avais jamais entendu parler. Aux USA « Terre d’ac­cueil et de liberté » pour des popu­la­tions euro­péennes chas­sées par la misère de leur pays, une pratique peu relui­sante a vu le jour entre les deux guerres. Une oeuvre chré­tienne char­geait à New-York un train avec des orphe­lins pour leur éviter l’or­phe­li­nat. Il arri­vaient dans le Midwest et dans les gares les atten­daient des couples en mal d’en­fants. Une affiche avec cette annonce était collée sur les murs

On recherche
FAMILLES D’ACCUEIL POUR ORPHELINS
Une société de Bien­fai­sance de la côte Est
Pour enfants sans foyer
Arri­vera à la gare de Milwau­kee Riad.
Le vendredi 18 octobre
LA DISTRIBUTION AURA LIEU À 10H
ces enfants de tous âges et des deux sexes
sont seuls au monde

Les familles d’ac­cueil faisaient leur choix et signaient une conven­tion : ils devaient les nour­rir et les loger contre de menus services et les envoyer à l’école. Les bébés étaient le plus souvent adop­tés et les plus grands, surtout les garçons étaient choi­sis par des fermiers pour l’ap­point qu’ils pouvaient appor­ter au travail de la ferme. Aucun contrôle n’était exercé et donc l’école était une option au bon vouloir des gens qui accueillaient ces enfants.
Le roman a choisi pour racon­ter cette histoire une petite fille irlan­daise qui chan­gera plusieurs fois de prénom, Niamh son prénom irlan­dais, Doro­thy dans l’hor­rible première famille et Viviane chez les gens qui l’ont aimée et qui ont voulu lui donner le prénom de leur fille morte de la diph­té­rie . Le seul objet qui la relie à son origine est un médaillon en étain avec le symbole irlan­dais de l’amour ; » le cladagh »

Il lui avait été offert par une grand-mère dont elle se souvient avec tendresse. Mais quand elle sera orphe­line personne ne cher­chera à la récu­pé­rer ni sa famille irlan­dais avec qui elle n’a plus aucun contact ni sa famille(éloignée) améri­caine qui devait sans doute se battre avec sa propre misère. Elle partira donc dans un de ces trains et connaî­tra deux horribles familles avant de rencon­trer ceux qui devien­dront ses parents adop­tifs . Cette histoire nous est racon­tée au gré des range­ments dans un grenier par une autre enfant placée en famille d’ac­cueil, Molly qui a écopé de cinquante heures de travaux d’in­té­rêt géné­ral. Ces deux femmes l’une dans l’an­née de ses 18 ans l’autre dans ses 93 ans fini­ront par s’en­tendre. Elles ont en commun de savoir ce que c’est que de vivre dans une famille d’accueil.

J’ai quelques réserves sur la fin trop en happy-end à mon goût , en parti­cu­lier pour la jeune Molly mais cela n’en­lève rien à l’in­té­rêt du roman.

Citations

Une jeune placée en famille d’accueil

S’il y a bien une chose qu’elle déteste à propos des familles d’ac­cueil, c’est d’être à la merci de gens qu’elle connaît à peine et de dépendre de leur moindre lubie. Ne rien attendre de qui que ce soit, voilà ce qu’elle a appris. Ses anni­ver­saire sont souvent oubliés et c’est tout juste si elle est invi­tée à parti­ci­per aux diffé­rentes fêtes qui jalonnent l’an­née. Elle doit se conten­ter de ce qu’elle reçoit, et c’est rare­ment ce qu’elle a demandé.

Le train d orphelins

« Les enfants, vous voici à bord de ce que l’on appelle un train d’or­phe­lins et vous avez la chance d’en faire partie. Vous lais­sez derrière vous un lieu diabo­lique où règne l’igno­rance, la pauvreté et le vice. À la place, vous allez décou­vrir la noblesse de la vie à la campagne. »

Édition Payot et Rivages . Traduit de l’an­glais par Gene­viève Doze

Comme la Souris Jaune , je ne sais plus qui a glissé ce roman d’Eli­za­beth Taylor dans ma biblio­thèque, ni quelle impul­sion j’ai suivie pour l’ache­ter , ni même si je l’ai vrai­ment acheté. Mais ce roman était là, et, j’ai pris bien du plai­sir à le lire. Ce n’est pas une lecture très facile, on se perd beau­coup parmi des person­nages et j’ai dû me faire une fiche pour m’y retrou­ver. Le roman se situe en 1947 dans un petit port du sud de l’An­gle­terre. Le tourisme n’a pas encore repris et la station autre­fois animée l’été a bien du mal à retrou­ver ses touristes. Nous suivons les déam­bu­la­tions d’un sous-offi­cier de marine à la retraite, Bertram, qui veut se mettre à la pein­ture sans en avoir les capa­ci­tés. En revanche, il a la capa­cité de rentrer en rela­tion avec les habi­tants de la petite ville et avec lui, nous faisons la connais­sance de Beth, l’écri­vaine que l’au­teure comprend certai­ne­ment mieux que quiconque. Un peu absor­bée par l’écri­ture de ses romans, voit-elle que sa meilleure amie Tory divor­cée et mère d’un petit Edward qui est pension­naire, a une rela­tion amou­reuse avec son mari Robert, méde­cin du village. Leur fille Prudence le sait et en est malheu­reuse, ainsi que Madame Bracey la commère qui tient une fripe­rie avec ses deux filles qu’elle tyran­nise. Mais plus que ces intrigues, c’est l’en­semble des petites histoires, la gale­rie des person­nages dont aucun n’est cari­ca­tu­ral et les réflexions sur la vie qui rendent ce livre très riche. Ce n’est pas une lecture passion­nante, mais on se dit souvent « c’est si vrai ! ». Une fois que l’on a une carto­gra­phie précise des lieux : le phare, le pub, la fripe­rie, la maison de Tory et la maison du Docteur, que l’on sait quel person­nage nous parle, alors on est très bien dans ce roman. Le diffi­culté vient du style : c’est un livre avec beau­coup de dialogues et on passe d’un person­nage à un autre sans savoir très bien pour­quoi. À la fin, Beth mettra un point final à son roman, et Bertram aura fini sa toile qui est loin d’être un chef d’oeuvre. Gageons que le roman d’Eli­za­beth Taylor aura une meilleure posté­rité que la tableau de Bertram. La dernière phrase de « Vue sur Port » me semble une petite vengeance de l’écri­vaine, mais à vous de me dire si vous l’avez comprise comme moi !

Citations

Erreur à propos de la vieillesse

La vie est la plus forte, songea-t-il. Elle est source de souf­france tout au long de l’exis­tence, et main­te­nant, le grand âge venant – dans son esprit, il allait toujours venir, jamais l’at­teindre – on s’at­tend à trou­ver la paix, à ce que la curio­sité une fois écar­tée, sa place soit prise par la contem­pla­tion, les abstrac­tion facile, le travail. Coupé de tout ce qui m’était fami­lier, dans un endroit inconnu, je pensais pouvoir réali­ser tout ce dont j’avais rêvé et que j’avais voulu faire depuis ma jeunesse, lorsque j’étais aux prises à chaque instant avec l’amour, la haine, le monde, perpé­tuel­le­ment impli­qué, engagé, enserré répare la vie. Alors je serai libéré, pensai-je. Mais à cet instant même, tandis que je suis ici depuis deux jours, voilà que la marée monte sour­noi­se­ment, commence à me rejoindre, et je prends obscu­ré­ment conscience que la vie ne connaît pas la paix, pas tant qu’elle n’en n’aura pas fini avec moi.

Un bibliothécaire haut en couleurs

Derrière le comp­toir de la biblio­thèque se trou­vait un vieil homme, muni d’un tampon encreur et d’un grand timbre ovale, au moyen desquels il menait une campagne passion­née et bizarre contre la dégra­da­tion des mœurs. La censure qu’il prati­quait était toute person­nelle.(…) Le biblio­thé­caire qui rendait des services ines­ti­mable au lecteur avait en tête certains critères bien établis tandis qu’ins­tallé là il parcou­rait les pages, tripo­tant le timbre d’une main. Il admet­tait l’as­sas­si­nat, mais pas la forni­ca­tion. L’ac­cou­che­ment (surtout si l’in­té­res­sée en mourait), mais pas la gros­sesse. L’on était auto­risé à suppo­ser qu’un amour était consommé pourvu que personne n’y prenne plai­sir. Certains mots à eux seuls susci­taient immé­dia­te­ment le recours au timbre. Les person­nages était auto­risé à crier « Ô Seigneur » à la dernière extré­mité, mais pas « Oh, bon Dieu ! » « Sein ».ne devait pas être au pluriel. « Viol » plon­geait le timbre en convul­sions dans l’encre violette.

Une remarque étonnante au cours d’une conversation

- C’était notre maison de vacances.
-Mon mari aimait faire de la voile. Il avait tendance à être riche.
- Est-ce que cela conti­nue, où est-ce terminé en ce qui vous concerne ?
-Il me donne de l’argent, comme il le devrait et le doit. On ne peut pas permettre à un homme de garder la beauté d’une femme pour lui jusqu’à ce qu’elle soit fanée et remettre ensuite sa compagne sur le marché sans qu’elle ait rien à vendre.

Réflexions d’écrivain

Je ne suis pas un grand écri­vain, ce que je fais à toujours été fait aupa­ra­vant, et mieux, songea-t-elle tris­te­ment. D’ici dix ans, personne ne se souvien­dra de ce livre, les biblio­thèques auront vendu d’oc­ca­sion tous leurs exem­plaires cras­seux et les autres seront dislo­qué, tombés en pous­sière. Et puis, en admet­tant que je fasse partie des grands, qui attache de l’im­por­tance à la longue ? Quelle diffé­rence cela ferait t‑il aux gens qui déam­bulent dans les rues, si les romans de Henry James n’avaient jamais été écrits ? Ce serait le cadet de leurs soucis. Personne ne nous demande d’écrire : si nous arrê­tons, qui nous implora de conti­nuer ? Le seul bien­fait qui en sortira, c’est assu­ré­ment l’ins­tant présent ou je me demande si « vague » vaut mieux que « faible » ou « faible » que « vague », et ce qui doit suivre, en alignant un mot après l’autre comme on assor­tit des soies de couleur, un genre de jeu.

But du mariage

Je suis arrivé à la conclu­sion que le vrai but du mariage, c’est la conver­sa­tion. C’est ce qui le distingue des autres formes de rela­tions entre rela­tions entre hommes et femmes, ce qui vous manque le plus, bizar­re­ment, à la longue : le déver­se­ment de petits riens jour après jour. Je pense que c’est le besoin foncier de l’hu­ma­nité, beau­coup plus impor­tant que…la passion violente, par exemple.

Je suis d’accord

- Oh, bali­vernes. C’est une commère foui­neuse avec une langue très médisante.
- Aucun être humain n’est jamais aussi simple que ça. Il y a toujours autre chose en plus… sa curio­sité a été bridée par les circons­tances et s’est orien­tée dans des voies indignes…

Édition Inculte

Il y a un an Keisha m’avait tentée avec ce titre que j’avais déjà remar­qué chez « Lire au lit » . Le point de départ de ce roman est un fait exact qui m’a donné très envie de lire ce livre : savez-vous ce qu’est un « Copy­right Trap » ? Person­nel­le­ment, je n’en savais rien. Dans les années 19201930 au moment où l’uti­li­sa­tion de l’au­to­mo­bile explose et donc, la consom­ma­tion d’es­sence, les grandes compa­gnies offraient à leurs clients fidèles des cartes routières. Fabri­quer une carte demande un savoir faire et du person­nel compé­tent donc, beau­coup d’argent, alors pour être certain de n’être pas copié, on deman­dait aux gens qui créaient ces cartes de mettre un détail faux comme une ville qui n’existe pas. Ainsi, si une autre compa­gnie copiait votre travail, on pouvait le voir grâce à ce détail. Ces villes fantômes ou villes de papier a inspiré Olivier Hoda­sava : démê­ler le vrai du faux dans ce roman devient un exer­cice très diffi­cile car il mélange bien les sources et aussi son imagi­naire. C’est ce qui a beau­coup plu à la blogueuse de « Lire au lit » . Inutile de cher­cher l’his­toire de Rosa­mond sur Wiki­pé­dia , en revanche l’his­toire de la ville d’Agloe lui ressemble beau­coup. Cette ville a fini par exis­ter, mais je ne peux pas vous dire si une élec­tion de Miss a été pertur­bée par la foudre, si Walt Disney avait décidé d’en faire une ville modèle, si une enquête permet­trait de retrou­ver des descen­dants de celui qui avait créé cette ville fantôme ? J’ai aimé le passage où Walt Disney imagine une ville idéale, je dois dire que les villes utopiques m’in­té­ressent beau­coup. Je vous conseille d’al­ler visi­ter le fami­lis­tère de Godin à Guise, Riche­lieu aussi construit pour être ville idéale au 17° siècle . J’aime ces utopies de bonheur même si ça ne marche pas toujours très bien.

Voici la cour inté­rieure du fami­lis­tère de Guise :

Mais reve­nons au roman, je l’ai trouvé moins enthou­sias­mant que les deux blogs que j’ai cités, car j’ai trouvé que le fiction­nel se mélan­geait assez mal avec le réel et que les person­nages n’avaient pas assez de profon­deur. En dehors du premier chapitre qui décrit ce qu’est un « Copy­right Trap » la ville fantôme perd beau­coup de son inté­rêt et est remplacé par la créa­tion du roman car il y a bien là un travail de l’ima­gi­naire par l’écri­ture et savoir démê­ler ce qui vient du cerveau talen­tueux de l’écri­vain ou de faits pris dans la réalité est parfois impos­sible. « Une ville de papier » est bon roman sans être, pour moi, un coup de coeur.

Citations

Préjugé

Ce qui donne sens à sa vie, mise à part l’amour qu’elle éprouve pour Desmond Crother , c’est le violon. Ele le pratique deux heures par jour au moins. Depuis qu’elle a 8 ans. Elle est douée. Au point que ses profes­seurs estiment qu’une carrière profes­sion­nelle puisse être envi­sa­geable et ce bien qu’elle soit une femme, qui plus est d’ori­gine mexi­caine. Ses parents ne voient pas forcé­ment d’un bon œil ses rêves de percer dans la musique mais son exal­ta­tion est telle qu’ils n’osent pas la contra­rié. Secrè­te­ment, il espère que le mariage qui s’an­nonce chan­gera sa façon de voir, sûr qu’elle rentrera dans les rangs quand il s’agira de s’oc­cu­per d’un foyer et plus encore d’éle­ver des enfants.

La réalité :

- Et alors ? Elle est réelle ?

- Vous savez, tout dépend de la défi­ni­tion que vous donnez du réel. Si être réel c’est exis­ter dans l’es­prit des gens alors oui, pour moi, elle est bien réelle. » Il s’empressa de noter cette dernière remarque dans son carnet. Il tenait là ‑il en était certain- une élégante chute pour son papier.

La ville rêvée de Walt Disney

Faire naître Rosa­monde, vraiment.
Construire une ville idéale au fur et à mesure. Louer ou vendre les bâti­ments une fois ceux-ci construits mais toujours garder un œil sur la vision d’ensemble. … 
Deux ques­tions fonda­men­tales, se posent à lui et l’ob­sèdent. Régu­liè­re­ment, il s’en confie à sa femme. La première pour­rait se résu­mer ainsi : à partir du moment où la ville va exis­ter, à quel point risque-t-elle de lui échap­per ? Si des auto­ri­tés, offi­ciel­le­ment, se mettent à la gouver­ner, pourra-t-il seule­ment encore nommer ou chan­ger les choses à son gré ? L’autre ques­tion, peut-être plus fonda­men­tale encore, concerne les habi­tants poten­tiels de la ville. Comment choi­sit-on les gens que l’on voudrait voir habi­ter une ville idéale ? Faut-il qui faut-il que soient mis en place des quotas ? Et si oui, sur quelle base ? Par classe d’âge ? Par type de métier ? Par niveau de richesse ? Par origine ethnique ?… Walt Disney ne veut pas faire de sa Rosa­mon l’équi­valent de l’un de ses parcs à thème. Il veut juste une cité aux propor­tions parfaites. Il voudrait qu’y naisse une société qui ensuite puisse pros­pé­rer « natu­rel­le­ment ». Mais alors, comment choi­sir, ou juste­ment ne pas choi­sir, ceux qui habi­te­ront un tel endroit ? La problé­ma­tique est verti­gi­neuse. Au point qu’il lui arrive même parfois de douter que son projet puisse être viable.

Édition JCLat­tès . Traduit de l’an­glais par Johan Frede­rik Guedj.

J’ai reçu en cadeau cet essai de Tara Westo­ver et je l’ai lu avec beau­coup d’émo­tion et d’in­té­rêt. Cette jeune femme diplô­mée de l’université de Cambridge et de Harvard a commencé sa vie dans des condi­tions très parti­cu­lières. Venant d’un milieu mormon, elle a grandi dans l’Idaho près du mont Buck’s Peak.

Cette montagne aura une grande impor­tance dans la construc­tion de sa person­na­lité, son père lui a raconté toutes les légendes qui peuplent ces lieux et elle repré­sen­tera tout son univers pendant seize ans de sa vie. L’en­fance qu’elle raconte dans ce livre est terrible car non seule­ment les mormons ont tendance à vivre entre eux en respec­tant des règles strictes mais en plus son père était « le plus mormon des mormons » et surtout c’est un malade mental qui est la proie de crises para­noïaques. Il faudra à Tara, seize longues années pour se défaire des liens qui l’at­ta­chaient à cette famille morti­fère. Son frère aîné est d’une violence et d’une perver­sité incon­trô­lable, elle sera battue, humi­liée et en grand danger de mort sans que ses parents n’in­ter­viennent. Il faudra une dernière crise de ce frère pour qu’en­fin elle aban­donne ses réac­tions de petite dernière de la fratrie des Westo­ver pour aller vers des études qui lui permet­tront de trou­ver la femme remar­quable qu’elle est vraiment.

Sa descrip­tion de son enfance est émou­vante, si elle n’est pas allée à l’école, elle a croisé des adultes qui savaient lui dire que ce n’était pas normal et cela a dû avoir une certaine impor­tance dans la rupture avec ses parents qu’elle devra assu­mer. Elle tient beau­coup à ce titre « Éduca­tion » , car oui elle a été éduquée et en parti­cu­lier à trou­ver des forces en elle-même, savoir admi­rer la beauté de la nature mais à part cela c’est vrai­ment diffi­cile de voir les valeurs que son père lui a données. On sent très bien que la reli­gion n’est qu’un prétexte pour ce père afin de soumettre toute sa famille à des lois et des règles très dures. Les seuls qui se sont sortis de cette domi­na­tion sont ceux qui n’ont pas accepté de faire partie du clan et qui tous grâce aux études ont pu assu­mer leur vie. Les autres vivent encore sous cette domi­na­tion et le succès du livre de Tara n’a pas dû arran­ger la para­noïa de son père. Elle est défi­ni­ti­ve­ment passée du côté du gouver­ne­ment, celui qui impose le lavage de cerveau par l’école, qui ruine la santé par les vaccins et les soins à l’hô­pi­tal, qui ne croit pas à la fin du monde et donc n’en­cou­rage pas les construc­tions de souter­rains pour survivre : bref, le monde de terreur dominé par le patriarche et assiégé par les forces du mal dont sa fille fait main­te­nant partie.

Le soucis de vérité de Tara Westo­ver et son honnê­teté sont très émou­vants elle cherche à éviter la culpa­bi­lité que sa mère sa sœur et ses frères veulent lui incul­quer. On sent tout le travail théra­peu­tique qu’elle a dû faire pour oser écrire ses souve­nirs sans bles­ser personne et pouvoir retrou­ver sa famille sur des valeurs d’amour qui ne soient pas fondées sur la mani­pu­la­tion des uns par les autres.

Citations

Le début

Je n’ai que sept ans, mais je comprends que c’est surtout ça qui rend ma famille diffé­rentes : nous n’al­lons pas à l’école.
Papa redoute que le gouver­ne­ment ne nous force à y aller, et cela est impos­sible, parce que les auto­ri­tés ignorent que nous exis­tons. Quatre des sept enfants de mes parents n’ont pas d’acte de nais­sance. Nous n’avons pas de dossiers médi­caux, parce que nous sommes nés à la maison et n’avons jamais vu un méde­cin ou une infir­mière. Nous n’avons pas de dossier scolaire parce que nous n’avons jamais mis les pieds dans une salle de classe.

La propreté

« N’ap­prends-tu pas à tes enfants à se laver les mains après être allés aux toilettes ? »
Papa a pas mis le moteur en route. Le pick-up avan­çait lente­ment, il a fait un signe de la main. 
« Je leur apprends à ne pas se pisser sur les mains. »

La religion de ses parents

J’avais toujours su que mon père croyait en un Dieu diffé­rent. Enfant, j’avais conscience que si ma famille fréquen­tait la même église que tout le monde dans notre ville, notre reli­gion n’était pas pareil. Les autres croyaient en la décence ; nous, nous la prati­quions . Ils croyaient au pouvoir de guéri­son de Dieu ; nous remet­tions nos bles­sures entre Ses mains. Ils croyaient en la prépa­ra­tion de la Résur­rec­tion, nous nous y prépa­rions véri­ta­ble­ment. Aussi loin que je me souvienne, j’étais convaincu que les membres de ma famille étaient les seuls vrais mormons que j’ai jamais connus.

Le final

Main­te­nant que j’y pensais, je me rendais compte que tous mes frères et soeurs excep­tés Richard et Tyler, étaient écono­mi­que­ment dépen­dants de mes parents. Ma famille se scin­dait en deux ‑les trois qui avaient quitté la montagne, et les quatre qui étaient restés. Les trois titu­laires de docto­rat, et les quatre sans diplômes. Un fossé était apparu, et se creusait.

Édition Feux croi­sés Plon . Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Karine Lalechère

Un roman peu banal sur un sujet qui démarre pour­tant de façon si clas­sique dans la litté­ra­ture et hélas dans les faits divers améri­cains : Un jeune homme, Roy, marié depuis peu à la belle Celes­tial est accusé d’avoir violé une jeune femme blanche dans le motel où il passait la nuit . Sa femme a eu beau dire qu’il était auprès d’elle cela n’a pas empê­cher un jury de le décla­rer coupable et de lui infli­ger douze ans de prison. Il n’a rien fait mais il est noir et c’est donc suffi­sant. Cela pour­rait être le sujet du roman mais pas vrai­ment. Les trai­te­ments qu’il a dû subir en prison et sa lutte pour prou­ver son inno­cence ne sont évoqués qu’à travers les cour­riers que s’échangent Roy et Céles­tial. Cour­rier qui est plus allu­sif sur ces sujets car tous les deux parlent surtout de leurs liens amou­reux . Roy et Celes­tial se sont aimés mais leur couple ne résis­tera pas à la prison , les parents de Roy se sont aimés toute leur vie . C’est un bel exemple de couple améri­cain uni pour la réus­site de leur fils, enfin le fils de sa mère car son père, Big Roy, l’a adopté quand il a épousé Olive . Le père biolo­gique jouera pour­tant un rôle dans l’his­toire de Roy. Les parents de Celes­tial parents fortu­nés feront tout ce qu’ils peuvent pour aider Roy à sortir de prison. Il est effec­ti­ve­ment acquitté au bout de cinq ans mais sa femme l’a quitté pour son ami d’en­fance André. Un roman passion­nant car complè­te­ment en dehors des évidences sur la condi­tion des noirs aux États-Unis, tout en nuances mais qui par la même m’a beau­coup touchée.

Citations

L’amour

Mais en te perdant j’ai appris une chose au sujet de l’amour. Notre maison n’est pas simple­ment vide. Elle a été vidée. L’amour se crée une place dans ta vie, il se crée une place dans ton lit. À ton insu, il se crée une place dans ton corps, détourne tes vais­seaux sanguins, bat juste à côté de ton cœur. Et quand il part, il laisse un trou.
Avant de te rencon­trer je ne me sentais pas seule. À présent je me sens si seule que je parle aux murs et chante pour le plafond.

Être noir aux USA face à la justice

Ce calvaire n’aurait alors été qu’une histoire que nous lui aurions racon­tée plus tard, pour qu’il comprenne qu’il fallait être prudent quand on était un homme noir aux États-Unis. Lorsque nous avons décidé qu’il valait mieux avor­ter, d’une certaine manière, nous nous sommes rési­gnés. Nous avons cessé de croire que je serais acquitté.

Humour de prison

C’est le destin de l’homme noir. Porté par six ou jugé par douze. 

Les femmes

L’immense géné­ro­sité des femmes est un tunnel mysté­rieux et nul ne sait où il mène. Partout, il y a des indices qui sont autant de pièges et, quand on est un homme, il faut être conscient que la logique ne nous conduira pas néces­sai­re­ment à la sortie.

Édition les allu­sifs . Traduit du polo­nais par l’au­teure relu par Martin Gipet

Je dois cette lecture à Aifelle et je suis ravie d’avoir décou­vert cette auteure. On a tiré une pièce de théâtre de ce petit livre et je pense que la pièce devait être plus passion­nante que le livre. J’ai trouvé le texte trop court et il manque de la profon­deur à chacun des person­nages c’est plutôt un synop­sis qu’un roman ou qu’une nouvelle. Voici donc le sujet : une femme, enfant cachée de la guerre découvre que la meilleure amie de sa mère morte à Birke­nau lui a volé son manus­crit . Elle est deve­nue riche et célèbre. L’en­fant de la femme juive, ne veut qu’une chose se venger et elle est complè­te­ment habi­tée par cette vengeance. En moins de 60 pages, l’au­teure donne une idée des prota­go­nistes de ce drame qui s’avance inexo­ra­ble­ment vers une fin tragique , sauf que … la fin en forme d’épi­logue et de carte postal enlève (maladroi­te­ment selon moi !) le tragique de l’histoire.

Citation

Épeler son nom

Voulez-vous savoir comment je m’ap­pelle ? Voilà une ques­tion préli­mi­naire qui m’hor­ri­pile ! J’ai­me­rais vous répondre Marie Smith ou Stanis­lawa Gorka ou Rachel Néguev. En faisant un effort, je vous dirai mon vrai nom, Irena Gole­biowska. Si vous n’êtes pas slave, et cepen­dant honnête et bien inten­tionné, vous allez aussi­tôt me deman­der d’épe­ler ce nom barbare. Et cela va m’ir­ri­ter. On ne me deman­dait jamais cela en Pologne. C’est à des détails comme celui-ci qu’on s’aper­çoit qu’on est en exil. Après toutes ces années, de telles requêtes provoquent toujours chez moi une réac­tion presque paranoïaque.
(PS : pour habi­ter la France je sais qu’il n’y a pas besoin d’être étran­ger pour épeler son nom les Lozac’h bretons en savent quelque chose)