Édition Chris­tian Bour­geois traduit du croate par Chloé Billon

Roman très étrange où j’aurais bien mis cinq coquillages pour certains passages et deux dans d’autres. L’autrice se raconte elle même dans la première partie et la troi­sième. Dans la première partie elle raconte ses rapports très compli­qués avec sa mère. Et dans la troi­sième elle explique le mythe de baba-yaga qui doit éclai­rer tout ce roman. J’avoue que je n’ai pas été inté­res­sée par cette troi­sième partie, j’ai préféré la deuxième partie, celle où on voit trois femmes âgées venir dans le grand hôtel de Prague profi­ter des bien­faits d’une station thermale.
Le récit est très loufoque alors que la quatrième de couver­ture promet­tait « un roman érudit, hila­rant et plein d’autodérision » .

J’ai des réserves sur l’humour croate mais parfois oui, c’est assez drôle, en revanche je trouve que la descrip­tion de la vieillesse est sans pitié et je trouve même cela assez cruel. J’ai été plus inté­res­sée par ce que ressentent les intel­lec­tuels des « ex » pays commu­nistes. Ils ont été souvent des contes­ta­taires et le virage vers le capi­ta­lisme et la liberté les a rendus très amers. D’abord, plus personne ne s’intéresse à leur lutte, ils ont donc appris à se taire et en plus ils voient des médiocres réus­sir finan­ciè­re­ment alors qu’eux-mêmes ont beau­coup de mal à vivre avec leur retraite. L’auteure souffre de voir que le natio­na­lisme croate s’appuie sur des senti­ments xéno­phobes, les mêmes qui pendant la guerre ont permis l’extermination des juifs.

Tous ces moments sont vrai­ment très inté­res­sants : je ne savais pas qu’en Yougo­sla­vie il y avait eu aussi un goulag. Je n’avais jamais entendu parler de l’île-prison de Goli Otok, Pas plus que du camp de concen­tra­tion de Jace­no­vak créé par les croates en 1941 qui est consi­déré comme un des pires camps de concen­tra­tion. J’ignorais que les Croates d’aujourd’hui étaient aussi into­lé­rants vis à vis des autres natio­na­li­tés qui compo­saient leur pays sous le régime commu­niste. Mais pour vrai­ment aimer ce roman, il faut aussi accep­ter le côté fable du récit que l’écrivaine explique dans sa troi­sième partie. Baba-yaga serait donc le symbole de toutes femmes qui ont été niées au cours des siècles et Dubravca Ugrešic termine son livre par un hymne à la gloire de toutes les révoltes fémi­nines. Le récit prend parfois des allures d’épopée et est complè­te­ment fouilli : on s’y perd complè­te­ment, je pense que c’est voulu, mais c’était un peu trop fou pour moi.

Citations

Remarque à la première page qui m’a fait choisir ce roman à la médiathèque .

Il y en a aussi qui sont encore « en forme » en robe d’été décol­le­tée, une coquette bordure de plumes autour du col, en vieux manteau de four­rure d’as­tra­kan à moitié mangé aux mites, des coulées de maquillages sur le visage. (Qui , d’ailleurs, est capable de se maquiller conve­na­ble­ment avec des lunettes sur le nez ? !)

La pauvreté dans les ex pays communistes.

Sa retraite couvrait à peine les charges et la nour­ri­ture, et ses maigres écono­mies avaient disparu avec la banque de Ljubl­jana une quin­zaine d’an­nées aupa­ra­vant, quand le pays était tombé en morceaux et que tous s’étaient hâtés de se piller les uns les autres. Si elle avait voulu, elle aurait pu tirer de tout ça une amère satis­fac­tion : ses pertes, compa­rées à celles de beau­coup d’autres, étaient négli­geables, car elle n’avait tout simple­ment rien.

Le style particulier du récit sous forme de conte.

Voilà, c’est tout sur Mr Shake pour le moment. Quant à nous, nous pour­sui­vons notre route. Tandis que le cuisi­nier fait chauf­fer son chau­dron, l’his­toire a hâte d’ar­ri­ver à sa conclusion.

Comportement face à la vieillesse.

Alors que les hypo­crites d’au­jourd’­hui, qui se scan­da­lisent du carac­tère primi­tif des us et coutumes d’an­tan, terro­risent leurs vieux sans une once de remord. Ils ne sont capables ni de les tuer, ni de s’en occu­per, ni de leur construire des insti­tu­tions dignes de ce nom, ni de leur propo­ser un person­nel spécia­lisé conve­nable. Ils les laissent dans des mouroirs, dans des maisons de retraite où, s’ils ont des rela­tions, prolongent leur séjour dans les services de géria­trie, dans l’es­poir que les vieux casse­ront leur pipe avant qu’on ne remarque que leur hospi­ta­li­sa­tion était super­flue. Les Dalmate sont plus tendres avec leurs ânes qu’a­vec leurs vieux. Quand leurs ânes vieillissent, ils les emmènent en barque sur des îles inha­bi­tées, où ils laissent mourir.

L’espérance de vie.

Oui, l’homme avait conçu un terrible appé­tit pour la vie. Depuis qu’il était devenu certain qu’au­cune autre vie ne l’at­ten­dait dans les cieux, que les critères d’ob­ten­tion d’un visa pour l’en­fer ou le para­dis était pour le moins fluc­tuant, et que se réin­carné en sanglier ou en rat était pas préci­sé­ment le gros lot, l’homme avait décidé de rester là où il était autant que faire se peut, ou, autre­ment dit, de mâcher le chewing-gum de sa vie le plus long­temps possible, en s’amu­sant à faire des bulles au passage. À en croire les statis­tiques, la diffé­rence était vrai­ment impres­sion­nante au début du xxe siècle, la durée de vie moyenne tour­nait autour de quarante-cinq ans, à la moitié du siècle, elle avait grimpé à soixante-six ans, pour atteindre aujourd’­hui, au tout début du vingt-et-unième siècle, le chiffre hono­rable de soixante-seize ans, en cent ans seule­ment, les êtres humains avaient prolongé leur durée de vie de presque cinquante pour cent.

La Croatie pendant la guerre 3945

En avril 1941, la Croa­tie avait adopté une loi raciale, la dispo­si­tions légis­la­tive sur la protec­tion du sang aryen et de l’hon­neur du peuple croate.
Le port de l’étoile jaune était devenu obli­ga­toire et rapi­de­ment la persé­cu­tion des juifs avait commencé. Les parents et le jeune frère de Pupa avaient été dépor­tés dans le camp de Jase­no­vac, où ils avaient été assas­si­nés aux alen­tours de 1943. Pupa et Aron avaient pris le maquis avec les parti­sans fin octobre 1941, après que la syna­gogue de Zagreb avait été détruite avec la béné­dic­tion des nouvelles auto­ri­tés oustachies.

De l’humour (enfin !)

Le D. Topa­la­nek, en créant son nouveau soin relaxant, s’était souvenu de sa grand-mère, chez qui ils allaient déjeu­ner tous les dimanches. La grand-mère , de peur de manquer de temps, commen­çait à prépa­rer le déjeu­ner dès le matin, et quand la famille Topa­la­nek arri­vait, tout avait déjà refroidi sur la table. Chaque dimanche, sa grand-mère était dans tous ses états, et chaque dimanche, son père la consolait… 
« Allons, Agneza, calme-toi, tu sais bien toi-même qu’il n’y a rien de meilleur que les boulettes froides et… la bière chaude ! »

Édition Seuil . Traduit du finnois par Sébas­tien Cagnoli

A obtenu un coup de coeur au club de lecture de la média­thèque de Dinard

De la Finlande pendant la deuxième guerre mondiale , j’avais retenu peu de choses. Je savais que les Finlan­dais avaient repoussé les Russes en 1940 et que la fameuse « finlan­di­sa­tion » voulait dire qu’ils avaient cédé après la guerre une partie de leur terri­toire contre une paix avec les Sovié­tiques. Le roman de Petra Rautiai­nen nous plonge dans une autre réalité qui n’est pas sans rappe­ler « Purge » traduit aussi par Sébas­tien Cagnoli. entre les Nazis-racistes et les sovié­tiques-exter­mi­na­teurs qui choi­sir pour rester en vie ?

Ici, se mêle deux moments assez proche 1944 et les camps de prison­niers tenus par les alle­mands et 1949 la quête d’une femme qui veut connaître le sort de son mari dont le dernier signe de vie se situe dans un de ces camps. Ce qui se passe en 1944 est décrit à travers un jour­nal tenu par un gardien finnois qui décrit au jour le jour le sort réservé aux pauvres hommes sous la coupe de sadiques nazis alle­mands. Le récit de la femme se heure à une omerta : personne ne veut se souve­nir de cette époque. Et cela pour une simple raison c’est qu’il n’y a pas de fron­tières entre les gentils et les méchants. Au delà du nazisme et des sovié­tiques il y a donc les Finnois qui ont lutté pour leur indé­pen­dance, mais ils ont été eux-mêmes gangré­nés par l’idéo­lo­gie raciale en vigueur et pour bâtir une Finlande de race pure il faut « contrô­ler » voire « suppri­mer ? » les Samis ceux que vous appe­liez peut-être comme moi les Lapons. (J’ai appris en lisant ce roman que lapon est un terme raciste qui veut dire « couvert de haillons »)

Alors, dans ces camps on fait des recherches sur la forme des crânes et on prend en photos tous les prison­niers et on l’en­voie dans un grand centre de recherche pour la race qui bien sûr sera supprimé après la guerre.
C’est cet aspect de la guerre qui rendra muets tous les témoins qui auraient pu expli­quer à Inkeri Lind­viste ce qui est arrivé à son mari Karloo.

L’at­mo­sphère est pesante, l’an­goisse de la mort toujours présente dans le jour­nal du gardien et cela ne rend pas la lecture facile. J’au­rais vrai­ment aimé avoir un petit résumé histo­rique pour m’y retrou­ver et un détail m’a beau­coup déplu le traduc­teur ne traduit pas les dialogues quand ils sont dit en Sami. Je n’ar­rive pas à comprendre l’uti­lité d’un tel procédé. Autant pour des Finnois cela peut leur montrer qu’ils ne comprennent pas une langue parlée par des popu­la­tions vivant dans le même pays qu’eux autant pour des fran­çais, ça n’a aucune utilité.

Les deux autres reproches que je fais à ce roman, c’est le côté très confus des diffé­rentes révé­la­tions et le peu de sympa­thie que l’on éprouve pour les person­nages. Mais c’est un roman qui permet de décou­vrir une époque très impor­tante pour la Finlande et rien que pour cela, je vous le conseille. Mais ayez à côté de vous Wiki­pé­dia pour vous éclai­rer sur ce moment si tragique de l’his­toire de l’humanité.

Citations

Dans des camps prisonniers en Finlande en 1944.

Lorsque le méde­cin est ici avec son assis­tante, les mesures sont de son ressort ; le reste du temps, elles nous incombent aussi. Je n’avais encore jamais fait ce travail, c’est répu­gnant. On a beau laver et asti­quer les prison­niers russes, leur odeur est épou­van­table. Nous mesu­rons la largeur de la tête et véri­fions l’état des organes géni­taux, en parti­cu­lier la présence du prépuce.

Un pays aux multiples ethnies appelées en 1944 des races inférieures.

Quel­qu’un m’a dit qu’elle est du fjord de Varan­ger, où de plus loin encore, vestige de temps recu­lés, appa­renté aux Aïnous et aux nègres du Congo. Un autre, en revanche, est convaincu qu’elle ne vient pas du fjord de Varan­ger : ce serait une Same d’Inary ou d’Uts­joki, ou bien une Skol­tec du pays de Petsamo, ou encore une Finnoise de la pénin­sule de Kola. Un troi­sième a déclaré que c’est une Kvène du Finn­mark. Ou peut-être un peu tout ça, une bâtarde. De race infé­rieure, en tout cas, m’a-t-on certi­fié. « Elle est prison­nière, alors ?« ai-je demandé mais personne n’est sûr de rien. De mémoire d’homme, elle a toujours été là.

Les rapports des allemands avec des femmes de races inférieures.

Pour les nazis, la trahi­son à la race, c’est encore plus grave que d’ap­par­te­nir à une race infé­rieure. Les nazis qui se sont accou­plés avec une dégé­né­rée, ils sont exécu­tés le dimanche matin sur le coup de six heures.

Enfin(page 171)une explication sur ce qu’est une boule de « komsio » car aucune note n’explique ce genre de mots.

Ensuite, elle a arra­ché la trachée et l’a mise à sécher pendant deux jours. Elles avait ramassé un bout d’os quelque part, je ne sais pas, s’il venait aussi du cygne. Sans doute. Peut-être. Le dernier soir, elle l’a glissé dans la trachée, puis elle a tordu le tout pour former une petite boule qui tinte lors­qu’on la secoue. 
C’est un jouet tradi­tion­nel same : une boule de « komsio » qui chasse les mauvais esprits. En géné­ral, on l’offre au nouveau-né. Selon la légende, un hochet fabri­qué à partir d’un os de cygne fait pous­ser les ailes aux pieds de l’en­fant. Ainsi, il pourra s’en­vo­ler en cas de danger.

Les recherches pour créer une race pure .

Juin 1944
On voit encore circu­ler des brochures sur l’avan­ce­ment des recherches en vue de la créa­tion d’une race aryenne parfaite. Ces écrits ont pour objec­tif de stimu­ler l’es­prit de groupe, tout parti­cu­liè­re­ment par les temps qui courent. Un exem­plaire à faire tour­ner passe de gardien à l’autre. Le docteur Mengele a réussi à produire un enfant aux iris parfai­te­ment bleus en lui injec­tant un produit chimique dans les yeux.
Il y a une dizaine de globe oculaire juifs qui traînent en ce moment même à l’ins­ti­tut Kaiser-Wilhem, dans des bocaux en verre, dans une petite vitrine blanche.

L’horreur des camps tenus par les nazis .

Le comman­dant lui avait ordonné, avec l’aide d’un collègues, de ligo­ter le prison­nier aux barbe­lés. Nu. Insectes, morve, mouches et mous­tiques n’avaient pas tardé à recou­vrir son corps. Olavi avec cru voir des mouches du renne, un para­sites qu’il n’au­rait pas cru suscep­tible de s’in­té­res­ser à l’hu­main. Les animaux dévo­raient des yeux, le sang coulait chaque fois que le prison­nier essayait zde les chas­ser, car au moindre mouve­ment les barbe­lés s’en­fon­çaient davan­tage dans sa chair. Les déte­nus et les gardiens, et même le comman­dant suprême, durent assis­ter à ce spec­tacle pendant un certain temps avant d’être auto­ri­sés à se retirer. 
Le type avait survécu jusqu’au lende­main. le matin on l’avait décro­ché. Il puait la merde et la pisse, les œufs pondus par les mous­tiques commen­çaient à éclore. Sa peau était couverte de bosses, de sang, rongée, sucée. Sa bouche ruis­se­lante d’un rouges brillant était le seul élément encore iden­ti­fiables sur son visage défi­guré. Il fut envoyé aux chan­tiers à pied, à vingt kilo­mètres de là. Il avait beau­coup de diffi­cul­tés à marcher et, avant d’avoir parcouru péni­ble­ment une ving­taine de mètres, il s’était affaissé défi­ni­ti­ve­ment. L’un des gardiens avait poussé le corps du bout de sa botte. Pas de mouve­ment. Il avait pris le pouls. Mort.

Édition Odile Jacob

Cet auteur fait partie des penseurs contem­po­rains que je peux lire jusqu’au bout. Ce n’est pas forcé­ment un gage de qualité pour sa pensée car je recon­nais humble­ment que j’ai beau­coup de mal à lire les auteurs abstraits. Autant, quand ils expliquent leur pensée orale­ment, je suis parfois passion­née, je me procure alors leur livre mais je constate souvent que j’ai beau­coup de mal à les lire. Pour Cyrul­nik ce n’est pas le cas, car il mêle toujours du narra­tif à l’abs­trac­tion et cela rend ses livres passion­nants pour moi.

Dans ce livre-ci, il essaie de cerner ce qui fait qu’un être humain garde son libre arbitre où bien se soumet au groupe et peut alors commettre le pire.

Bien sûr, il démarre par cette pure horreur : pour­quoi alors qu’il avait sept ans des alle­mands ont décidé de le tuer ? Et s’il a survécu, il lui faudra de nombreuses années pour oser dire devant l’opi­nion fran­çaise ce qui s’est effec­ti­ve­ment passé. Ensuite, il analyse sous plusieurs angles d’at­taque toutes les circons­tances qui ont permis à des hommes et des femmes de prendre des déci­sions qui iront dans le sens de la dignité humaine ou au contraire dans l’abjection.

Ce livre est très diffi­cile à résu­mer, mais ce que l’on peut dire c’est qu’en­suite on a vrai­ment envie de faire partie des adultes qui n’ac­cep­te­ront pas d’obéir aux dogmes ambiants sans exer­cer leur pensée critique. Je trouve très inté­res­sant qu’il se mette lui-même en cause en tant que méde­cin. Il était neuro psychiatre quand on faisait encore des lobo­to­mies et s’il n’en a pas fait lui-même il a vu très peu de méde­cins s’y oppo­ser. Comme nous venons de vivre une époque où la doxa médi­cale était très diffi­cile à mettre en cause, j’ai été très sensible à ce qu’il décrit. Il prend un moment un exemple que j’ai trouvé telle­ment parlant, quand il était jeune méde­cin on était persuadé qu’il ne fallait pas endor­mir loca­le­ment des plaies avant de les sutu­rer, car cela risquait de moins bien cica­tri­ser. Il a donc fait ainsi en faisant souf­frir des enfants, alors que fina­le­ment il n’y a aucune raison médi­cale de ne pas anes­thé­sier les plaies avant de les recoudre.

Comme vous le voyez ce que je retiens ce sont tous les exemples que cet auteur prend pour illus­trer ses propos. mais j’ai noté beau­coup de passages pour que vous puis­siez cerner sa pensée.

Je vous conseille vrai­ment la lecture de ce livre ou d’écou­ter ce penseur si humain que cela fait du bien de faire partie de la même huma­nité que lui.

Citations

Les enfants et les discours totalitaires.

Les enfants sont les cibles inévi­table de ces discours trop clairs parce qu’ils ont besoin de caté­go­ries binaires pour commen­cer à penser : tout ce qui n’est pas gentil est méchant, tout ce qui n’est pas grand est petit, tout ce qui n’est pas homme est femme. Grâce à cette clarté abusive ils acquièrent l’at­ta­che­ment sécu­ri­sant à maman et à papa à la reli­gion aux copains d’école et au clocher du village. Cette base de départ permet d’ac­qué­rir une première vision du monde, une claire certi­tude qui donne confiance en soi et aide à prendre place dans sa famille et sa culture.

Des idées simples et intéressantes.

Pour Darwin l’homme, mammi­fères proche du singe, peut s’ar­ra­cher à la condi­tion animale grâce a un cerveau qui lui donne accès au monde de l’ou­til et du verbe. Pour lui, les êtres vivants ne sont pas hiérar­chi­sés, ils s’adaptent plus ou moins bien aux varia­tions du milieu. C’est le plus apte à vivre et à se repro­duire dans ce milieu qui sera favo­risé par la sélec­tion natu­relle, ce n’est pas forcé­ment le plus fort. Une telle pensée écosys­té­mique ne pouvait pas satis­faire ceux qui aiment les rapports de domi­na­tion. Quand Freud perce­vait une diffé­rence entre deux mondes mentaux, il éprou­vait le bonheur des explo­ra­teurs ; Mengele au contraire y voyait la preuve d’une hiérar­chie natu­relle. Cette inter­pré­ta­tion du monde faisait naître en lui un plai­sir d’obéis­sance qui mène à la domination.

Des faits qui me révoltent.

Ernst Rüdin, psychiatre géné­ti­cien suisse, avait fait passer à la demande de Hitler la loi de la stéri­li­sa­tion contrainte (1934) afin d’éli­mi­ner les schi­zo­phrènes, les faibles d’es­prit, les aveugles, les sourds et les alcoo­liques. En 1939, il reçut la médaille Goethe pour son travail scien­ti­fique qui légi­ti­mait l’éli­mi­na­tion des enfants de mauvaise qualité (…)
En 1945, à la fin de la guerre, Ernst Rüdin affirma qu’il s’agis­sait d’un simple travail acadé­mique. Il fut puni d’une amende de 500 marks et après avoir été décoré deux fois par Hitler, il pour­sui­vit sa carrière aux États-Unis et rentra à Munich pour y mourir en 1952.

La banalité du mal.

Je vais vous surprendre, mais je pense que ces crimes sans émotion ni culpa­bi­lité ne sont pas rares et que beau­coup d’êtres humains en sont capables. Il ne s’agit pas d’an­hé­do­nie, engour­dis­se­ment de la capa­cité à éprou­ver du plai­sir. Adolf Eich­mann ressen­tait de grands bonheurs quand il envoyait à Ausch­witz des trains bour­rés de juifs. C’est le plai­sir qu’on éprouve à bien faire son travail, à tampon­ner, à clas­ser, à nettoyer la société de la souillure juive. Voilà, c’est simple, cette énor­mité est banal, c’est ainsi que je comprends « la bana­lité du mal » de Hannah Arendt.

Et pourtant c’est vrai.

Aucune décou­verte scien­ti­fique, aucune idée philo­so­phique ne peut naître en dehors de son contexte cultu­rel. Beau­coup de nazis, comme beau­coup de lobo­to­mi­seurs , n’avaient aucune conscience du crime qu’ils commet­taient. Ils habi­taient une repré­sen­ta­tion où ils puisaient leurs déci­sions poli­tiques ou théra­peu­tiques : donner mille ans de bonheur au peuple en extir­pant la souillure juive et soigner la folie en décou­pant le cerveau. Quand la violence est banale, la culture légi­time ce mode de régu­la­tion des rapports sociaux. Les méde­cins nazis étaient convain­cus qu’ils contri­buaient scien­ti­fi­que­ment à l’an­thro­po­lo­gie physique. C’est au nom de la morale qu’ils ont exter­miné 300 000 malades mentaux en Alle­magne, qu’ils ont réalisé de mortelles expé­ri­men­ta­tions médi­cales sur des enfants et ont assas­siné en rigo­lant 6 millions de juifs en Europe.

L’importance du malheur.

Si par malheur nous pouvions suppri­mer le malheur de la condi­tion humaine, nous ferme­rions les librai­ries et ruine­rions les théâtres. Est-ce ainsi que nous pour­rions expli­quer la puis­sance du confor­mité quand nous cher­chons à nous mettre en accord, en harmo­nie avec les incon­nus qui parti­cipent au groupe auquel on désire appartenir ?

Penser ne peut être que complexe.

La pensée facile, le Diable et le bon Dieu, le bien et le mal, ça ne marche pas. Chez le même homme, il y a des pulsions contraires : la rage de détruire et le courage de recons­truire. C’est par empa­thie que Himm­ler a commandé la construc­tion des chambres à gaz. Quand il a vu le malaise de ses soldats, blancs d’an­goisse et obli­gés de boire de l’al­cool pour se donner la force de mitrailler des femmes nues portant leur bébé dans les bras, il a compati avec eux et à propo­ser une tech­nique propre pour tuer ces gens sans trau­ma­ti­ser les soldats. Quand la lobo­to­mie a été inven­tée, les congrès ne parlaient que de tech­niques : faut-il faire un volet fron­tal, intro­duire une aiguille dans le creux sus-orbi­taire, injec­ter de l’al­cool, couper avec un scal­pel ? Le succès tech­nique arrê­tait l’empathie et empê­chait de voir que le prix humain était exor­bi­tant, que la « guéri­son » appor­tait plus de troubles que la maladie.

Édition Buchet-Chas­tel. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Un petit roman bien sympa­thique, sur un sujet qui m’in­té­resse : le créa­tion des « livres des heures » au 15° siècle.

Ces illus­tra­tions sont telle­ment riches et variées ! Je me souviens d’une expo­si­tion dans une biblio­thèque qui m’avait complè­te­ment séduite.

L’au­teure imagine un person­nage fémi­nin (En 2022 ce serait trop banal que ce soit un homme !) qui lutte pour pouvoir deve­nir, elle aussi, comme son grand-père, son père, une artiste en enlu­mi­nures. L’in­trigue est vrai­ment trop atten­due pour moi : sa mère ne veut que la marier et déteste qu’elle veuille deve­nir peintre mais grâce à son grand-père elle finira par s’im­po­ser. La belle Margue­rite va connaître un amour passion pour un « maure » qui passait par là et devra fina­le­ment se marier pour donner un père au bébé qu’elle attend.
L’in­té­rêt du roman réside dans la recons­ti­tu­tion d’une ville Paris qui se remet douce­ment de la guerre de cent ans, et la descrip­tion des tech­niques des colo­ristes qui nous ravissent encore aujourd’hui.

Un roman dont je vais très vite oublier l’in­trigue mais qui m’a fait passer un bon moment dans les ateliers pari­siens d’enluminures.

Citations

La couleur et le Moyen Âge

Les maisons des petites gens sont couleur de bois, de pierre, de boue, de chaume, leur mobi­liers de terre cuite, d’étain, leurs habits d’étoffe non teinte ou si peu. Le Moyen Âge est friand de couleurs vives autant que d’épices. La couleur est l’apa­nage de la nature, de nature divine, des Hommes qui en ont extrait les secrets et de ceux qui peuvent se les payer. Plus elle est vive, satu­rée, plus elle est enviable, enviée. Elle est la marque du puis­sant, de la cathé­drale, du jour de fête et de proces­sion avec ses éten­dards. L’ab­sence de couleur est signe de pauvreté, d’in­si­gni­fiance, d’inexis­tence, de mort.

Le sujet du roman.

Si, comme il se doit, Margue­rite équi­pera son livre d’heures de calen­drier litur­gique, d’ex­traits d’évan­giles, d’un petit office de la Vierge orga­nisé selon les heures cano­niales, elle pren­dra quelques liber­tés. d’autres avant elle en ont prit. Il est commun que le proprié­taire de livres d’heures cherche à renta­bi­li­ser sa mise, car le coût en est très élevé. On y inscrira toutes sortes de choses, des recettes locales de tisanes, d’onguent, en passant par les dates des nais­sances et des morts des membres de la famille. Alors pour­quoi pas des pensées, des échap­pées intime ? Voilà pour le fond . 
Et sur la forme ?
D’aus­tères au XII° siècle, les livres d’heures vont prendre vie, couleurs au fil du temps. Des prières, comme d’une terre, vont en pous­ser s’en­guir­lan­der de branches, de feuilles, de forêts entières.

Édition Le Dilettante

Après « 39,4 » je savais que je lirai ce roman qui de plus se concentre sur un problème qui me touche car une de mes filles est profes­seure en collège à Paris : la volonté des parents de contour­ner à tout prix les règles d’af­fec­ta­tion scolaire pour mettre leur enfant dans un bon collège. À Paris, plus qu’en province, le succès des établis­se­ments privés est consi­dé­rable, mais si on habite à côté d’Henry IV ou Louis Le Grand c’est une grande chance pour ces parents trop concen­trés sur la réus­site scolaire des enfants. Ils peuvent lais­ser leur chère progé­ni­ture dans le public et béné­fi­cier d’un envi­ron­ne­ment élitiste.

Paul, le père de Béré­nice est un de ces pères là et si Sylvie son épouse est plus atten­tive au bonheur de leur enfant, c’est quand même elle qui deman­dera à leur ancienne femme de ménage, une mère céli­ba­taire d’ori­gine afri­caine main­te­nant concierge à côté du collège tant convoité ‑Henry IV, de domi­ci­lier sa famille chez elle ! L’éclat de rire de cette femme qui rend volon­tiers ce service contre rému­né­ra­tion, m’a fait du bien.

Ensuite le roman enchaîne les manœuvres pour main­te­nir Béré­nice au top de l’élite intel­lec­tuelle pari­sienne, il s’agit de donner à la jeune tous les cours parti­cu­liers qui lui permettent de rentrer au lycée Henry IV puis en classe prépa. Et là soudain catas­trophe Béré­nice tombe amou­reuse du seul garçon bour­sier de la prépa.
Je ne peux vous en dire plus sans divul­gâ­cher, l’ima­gi­na­tion de Paul pour obte­nir que sa si précieuse fille fran­chisse les derniers obstacles de la classe prépa.

C’est donc la deuxième fois que je lis un roman de cet auteur, je suis frap­pée par l’acuité de son regard sur une société qu’il connaît bien, mais comme pour « 39,4 », j’ai trouvé que ce regard perti­nent manquait de chaleur humaine et que son humour est parfois trop grin­çant. On ne retrouve un peu de compas­sion que dans le dernier chapitre. Je vous conseille cette lecture si vous avez envie d’en savoir un peu plus sur le petit monde des gens qui veulent à tout prix la réus­site scolaire de leurs enfants à Paris. Je sais, c’est un centre d’in­té­rêt limité mais n’ou­bliez pas qu’en­suite ces braves gens gouvernent la France avec un regard quelque peu mépri­sant pour le commun des mortels.

Citations

Cet humour grinçant qui parfois peut déranger .

Paul redouta le déve­lop­pe­ment d’un trouble dyspha­sique sévère. Alerté par une fréquen­ta­tion compul­sive des sites spécia­li­sés sur le net, il fit parta­ger à Sylvie le spectre des consé­quences à anti­ci­per : isole­ment, syndrome autis­tique, arrié­ra­tion, et décès précoce dans une insti­tu­tion privée située à plus de cent cinquante kilo­mètres de Paris où ils se seraient aupa­ra­vant rendus une fois par semaine, le samedi après-midi, afin de passer quelques heures en compa­gnie de leur fille dans un atelier arti­sa­nal de créa­tion de lampes en sel coloré.

Les enfants à haut potentiel .

Son retard initial dans l’ac­qui­si­tion du langage de même que ces mani­fes­ta­tions d’an­xiété s’in­té­grant d’ailleurs dans la descrip­tion propo­sée par le psycho­logue Jean-Charles Terras­sier, du phéno­mène quali­fié de « dyssyn­chro­nie » pour carac­té­ri­ser un certain nombre d’en­fants dits « précoces », dont la matu­rité affec­tive n’était pas en adéqua­tion avec le niveau des connais­sances accu­mu­lées, expli­quant nombre de compor­te­ments puérils et néga­tifs suscep­tibles de retar­der certaines acqui­si­tions. Ainsi naquit ces acquis dans l’es­prit de son père l’hy­po­thèse selon laquelle Béré­nice était une enfant à « haut poten­tiel » au poten­tiel carac­té­ris­tique plus grati­fiante que les anno­ta­tions qui ponc­tuent ses bulle­tins scolaires de CM2 et lui assi­gnant un rang médian tout en louant des effort quali­fiés de « méritoires »

L’élitisme scolaire.

Béré­nice fit donc solen­nel­le­ment son entrée au collège Henri-IV sous le regard trans­fi­guré de son père qui condui­sit en personne sa fille vers le sanc­tuaire où elle allait désor­mais, à l’ins­tar d’une chré­tienne béati­fiée, rece­voir les sacre­ments d’une péda­go­gie aris­to­cra­tique. La jeune fille ne protesta pas, heureuse de l’ef­fet que provo­quait sa muta­tion scolaire sur l’hu­meur quoti­dienne de Paul, à défaut de prendre plei­ne­ment la mesure de la chance qu’il lui était offerte de s’ex­traire du trou­peau vagis­sant des futurs exal­tée du vivre ensemble. Elle avait en effet, depuis quelques années, pris conscience de la puis­sance que produi­sait ses résul­tats scolaires sur l’hu­meur de son père et entre­voit les quelques stations de métro supplé­men­taires qui accom­pa­gne­raient ces trajets quoti­diens comme un maigre tribu à l’équi­libre familial.

Se construire soi même une mauvaise foi.

À la manière d’un rongeur amphi­bien, il prit la réso­lu­tion, afin de se prému­nir de ses assauts para­doxaux, d’éta­blir une sorte de digue interne, consti­tuée de petits bouts d’ar­gu­ments qu’il assem­blait les uns sur les autres dans la plus grande anar­chie pour s’as­su­rer une protec­tion étanche contre les efflux critiques qui l’as­saillaient pério­di­que­ment. Il lui fallut pour cela mobi­li­ser toute la rigueur de sa forma­tion scien­ti­fique et, ainsi que s’or­ga­nisent natu­rel­le­ment certaines voies de commu­ni­ca­tion au sein d’un épithé­lium, défi­nir un cadre formel, agen­cer selon des règles systé­ma­tiques les voies de signa­li­sa­tion et de régu­la­tion à l’in­té­rieur desquelles lui, Béré­nice, Ayme­ric, Henri IV, l’Édu­ca­tion natio­nale et ses rami­fi­ca­tions s’in­té­graient et se dépla­çaient sans jamais en ques­tion­ner la finalité.

Les indignations de la jeunesse favorisée .

Pernille était une jeune fille à la conscience « éveillée » et parti­cu­liè­re­ment encline à l’in­di­gna­tion. La situa­tion des réfu­giés syriens, l’ab­sence de menu bio au réfec­toire d’Henri-IV, le nombre de places d’ac­cueil pour les SDF par grand froid, la taille des jupes de sa mère où la fonte du perma­frost, tout l’indignait.

Et oui ce genre de spectacle existe (comme ça ou presque).

Sylvie et Paul s’était laissé surprendre par une invi­ta­tion l’été dernier afin d’as­sis­ter à une « mise en espace » consa­crée à la poésie médié­vale dont la prin­ci­pale origi­na­lité tenait au fait que les vers se trou­vaient décla­més par des comé­diens perchés au sommet des arbres. Églan­tine Campion expli­qua à ses invi­tés, et plus tard à l’en­semble des spec­ta­teurs, qu’elle tenait par cette scéno­gra­phie à renfor­cer la nature gravi­ta­tion­nelle du proces­sus poli­tique en en inver­sant la trajec­toire, pour mieux signi­fier que si les vers élevaient l’âme de ses audi­teurs, ils avaient l’hu­mi­lité, en quelque sorte, de descendre jusqu’à eux et de ne point les exclure de leur dimen­sions parfois ésoté­rique. Les repré­sen­ta­tions furent néan­moins inter­rom­pues avant leur terme et par la chute malen­con­treuse d’un comé­diens qui se frac­tura pour l’oc­ca­sion deux vertèbres, susci­tant, en guise de conclu­sion anti­ci­pée, une réflexion de l’or­ga­ni­sa­trice sur la radi­ca­lité de l’acte poétique, son éter­nel poten­tia­li­tés à trans­for­mer, frag­men­ter même, chacune de nos confor­tables « zone de réalité ».


Édition les presses de la cité

Traduit de l’an­glais (Irlande) par Valé­rie Bourgeois

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Seriez-vous prêtes à partir trois jours dans une mater­nité à Dublin en 1918, avec la sage-femme Julia Power qui fait office de cheffe de service pour les futures mères atteintes de la terrible grippe qui, comme vous le savez sans doute, a fait plus de morts que la deuxième guerre mondiale.

Je vous préviens ce ne sera pas un séjour de tout repos, chaque (long) chapitre porte le nom d’une couleur : les couleurs qui suivent l’inexo­rable avan­cée d’une mala­die que l’on ne savait pas soigner.
Rouge : comme les prémices de la grippe qui donne effec­ti­ve­ment cette couleur aux joues .
Marron : lorsque la malade a encore une infime chance de s’en sortir.
Bleu : comme la couleur des ongles quand hélas la fin s’annonce.

Noir : quand la mort est définitive.

Et entre ces moments , vous compren­drez combien la guerre 1418 a brisé des vies dont celle du frère de Julia qui est revenu telle­ment trau­ma­tisé qu’il est tota­le­ment mutique. De plus en Irlande, le patrio­tisme est mis à mal par les indé­pen­dan­tistes qui trouvent que cette guerre sert plus les inté­rêts des Anglais que ceux des Irlan­dais. Le person­nage du docteur Lynn qui est histo­rique permet­tra à Julia Power d’ou­vrir les yeux sur le rôle des Anglais dans son pays. Cette femme de bonne famille protes­tante s’est enga­gée dans les rangs du « Sinn Fein » tant elle était révol­tée par la misère dans laquelle on main­te­nait des popu­la­tions pauvres catho­liques irlandaises.
Vous décou­vri­rez aussi le triste sort des enfants nés hors mariage ou des orphe­lins remis aux insti­tu­tions catholiques.

Le roman est soutenu par des senti­ments d’ami­tié (et même plus ) qui se tissent entre une jeune béné­vole , Bridie Swee­ney et Julia. C’est grâce à cette fille de 19 ans que nous décou­vrons toute l’hor­reur des condi­tions des enfants livrés aux bonnes sœurs . Vous vivrez aussi une épidé­mie qui par certains aspects rappellent celle que nous connais­sons : les mêmes rumeurs, les mêmes conduites irra­tion­nelles. Et les limites de la science. Et surtout vous vivrez la souf­france des accou­che­ments des femmes quand si peu d’aides pouvaient leur être apporté.

C’est un roman qui se lit faci­le­ment même si on est parfois rempli d’ef­froi face ce que nous décou­vrons sur ce pays ces horribles tradi­tions catho­liques et la misère des condi­tions des femmes qui à 25 ans pouvait avoir huit enfants mais plus une seule dent et un corps si affai­bli que la grippe n’est qu’une petite secousse qui les préci­pite dans la tombe. Je vous ai prévenu vous passe­rez trois jours dans le sang, les odeurs de pisse, la peur de la mort qui rôde et qui ne fait aucun cadeau, mais je pense que vous admi­re­rez le courage de ces femmes. Oui, il s’agit bien de combat­tantes même si le titre origi­nal était plus poétique : « the pull of the stars » et est plus proche d’un beau moment du récit celui ou Janet et Bridie passe une nuit sur le toit de l’hô­pi­tal à regar­der les étoiles. Et plus proche aussi du mot « fluenza » dont je ne connais­sais pas la signi­fi­ca­tion avant ce roman.

Je ne me suis adres­sée qu’aux femmes dans ce billet mais je suis certaine que les hommes pour­raient aussi aimer ce roman pour peu qu’ils acceptent d’en­tendre parler de ce qui le dégoûtent parfois dans la mater­nité. et l’ac­cou­che­ment, en tout cas, je l’espère.

Citations

Portrait physique d’une femme pauvre irlandaise.

J’au­rais été tentée d’ins­crire « Usée jusqu’à l’os ». Mère de cinq enfants à 24 ans, descen­dante sous-alimen­tée de géné­ra­tions d’Ir­lan­dais sous-alimen­tés, le teint livide, les yeux rouges, la poitrine presque inexis­tante, les pieds plats et les membres maigre­lets, avec des veines semblables à un entre­lacs de ficelle bleue, Eileen Devine a marché toute sa vie d’adulte au bord d’un gouffre. Au fond, cette grippe l’a juste fait bascu­ler dans le vide.

Le saviez-vous ?

- Bien sûr, on peut toujours accu­ser les étoiles, commente-t-elle.
- Pardon ? 
- C’est le sens du mot « influenza », l’autre nom de la grippe. » Influenza delle stelle » : l’in­fluence des étoiles. Pour les italien du Moyen-âge, cette mala­die prou­vait que le ciel gouver­nait leur exis­tence et que certaines personnes avaient litté­ra­le­ment une mauvaise étoile.

Rumeurs en cas de pandémie.

- J’ai fait si atten­tion, made­moi­selle. Je me suis même garga­ri­sée avec du vinaigre de cidre et je suis allée jusqu’à le boire.
J’ac­quiesce en gardant pour moi mon opinion. certains se reposent sur la mélasse pour échap­per à la pandé­mie, d’autre sur la rhubarbe. comme s’il y avait forcé­ment un remède maison capable de nous sauver tous. J’ai même rencon­tré des imbé­ciles persua­dés de ne rien avoir à craindre parce qu’ils portaient du rouge. 

Le retour des soldats dans le contexte irlandais.

Drôle d’époque pour les vété­rans inva­lides de Dublin. Dans la même jour­née, Tim peut serrer la main d’un vieillard qui le remer­ciera de s’être engagé, puis se faire trai­ter de tire au flanc par une veuve au motif qu’il est rentré sain et sauf de la guerre, ou entendre un passant lui crier que ce sont des vermines de soldats qui ont rapporté la grippe chez nous. Mais quelque chose me dit qu’un prétendu rebelles natio­na­listes lui a repro­ché d’être un pion à la solde de l’empire et lui a jeté des ordures à la figure.

Une femme médecin qui a défendu l’indépendance irlandaises .

Il y a cinq ans encore, je portais à peu près le même regard que vous sur la ques­tion natio­nale, made­moi­selle Power, dit-elle d’un ton très cour­tois qui me décon­certe. J’ai d’abord défendu la cause des femmes, puis le mouve­ment des travailleurs. J’es­pé­rais une tran­si­tion paci­fique vers une Irlande auto­nome qui trai­te­rait avec davan­tage de bien­veillance les ouvriers, les mères et les enfants. Mais au bout du compte, j’ai compris que même s’ils faisaient semblant depuis quarante ans de s’in­té­res­ser aux prin­cipes du « Home Rule », les Britan­niques enten­daient bien conti­nuer à nous envoyer prome­ner. Ce n’est qu’à ce moment la, après m’être beau­coup inter­ro­gée, je vous assure, que je suis deve­nue ce que vous appe­lez une terroriste.

Les « bonnes » sœurs et les filles mères.

Pour avoir commis le crime de tomber enceinte, Honor White loge dans une insti­tu­tion cari­ta­tive qui la punit en exigeant qu’elle prenne soin de son bébé et de celui d’autres femmes. Elle doit aux bonnes sœurs une année entière de sa vie afin de rembour­ser ce qu’elle dépense pour l’emprisonner durant tout ce temps. C’est là une logique bizarre et fallacieuse. 
-Et au bout d’un an .… est-ce que les mères peuvent repar­tir avec leur enfant ? 
Sœur Luc ouvre de grands yeux.
- L’emmener ? pour en faire quoi ? la plupart de ces filles ne veulent sûre­ment rien tant que d’être débar­ras­sées de ce fardeau et de la honte qui l’accompagne.

Édition Albin Michel

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Est-ce qu’un éclat de rire vaut cinq coquillages, j’ai décidé que oui car fran­che­ment quand j’écris cet article il n’y a pas grand chose qui me porte à rire.
Alors surtout que tous ceux et toutes celles qui ne veulent lire que des œuvres qui passe­ront à la posté­rité, évitent cette lecture. Les autres cher­che­ront dans leur biblio­thèque préfé­rée s’il ne trouve pas ce roman de Marion Michau. Elle y conte la vie de Pilar Mouclade, oui c’est vrai son prénom aurait été plus facile à porter avec un nom de famille espa­gnol et puis Mouclade ce n’est pas terrible non plus. Tout va bien dans sa vie : son mari, ses enfants, son métier.
Elle sait nous racon­ter le métier d’agent immo­bi­lier et nous le rendre très sympa­thique. Je me souviens à quel point une femmes m’avait aidée à ache­ter ma maison à Dinard, je la retrouve dans le portrait de Pilar, donc je peux en témoi­gner il existe des agents immo­bi­liers (déso­lée je ne connais pas le fémi­nin du nom « agent ») agréables et qui vous aident vrai­ment à choi­sir un bien où vous pour­rez vivre confortablement.

Pilar est origi­naire de Limoge, ville souvent choi­sie pour décrire l’en­nuie de la vie en province, cela vient de loin puisque le mot limo­geage vient de l’en­voie, dans cette ville, des hauts gradés mili­taires dont on voulait se débar­ras­ser en les faisant « mourir » d’en­nuie à Limoges. Elle est élevée par une mère compli­quée qui change d’amants et de boulots très souvent, elle est aussi l’amie de Stella un fille dont la beauté éblouit les garçons et attire les filles. Pilar va avoir quarante ans et son anni­ver­saire la perturbe beau­coup, elle veut retrou­ver Stella avec qui elle s’est fâchée à l’ado­les­cence. Cette quête vers son passé va permettre aux lecteurs de comprendre qui est Pilar : une femme formi­dable que l’on a très envie de connaître pour parta­ger un moment de sa vie.
Rien que pour ça j’irai bien dans son agence immo­bi­lière : mais oui, je le sais, ce n’est qu’un roman, plus exac­te­ment un éclat de rire et cela je le garde en moi, en pensant à Pilar Mouclade.

Citations

Le choix du prénom Pilar.

Dans toutes les familles norma­le­ment consti­tuées, le père aurait mis son veto (pour­quoi pas Dolores tant qu’on y est ? ?), mais mon père n’a pas eu son mot à dire puis­qu’il se résume à « un homme qui dansait très bien » au Calypso Club de Limoges en juillet 1979.

Le portrait de sa mère .

Je vivais dans le désordre de ma mère. On passait de studio en appar­te­ment et d’ap­par­te­ment en chambre de bonne au gré de ses licen­cie­ments ou de ses ruptures amou­reuses (les deux affaires étaient souvent liées). J’ai eu un nombre parfai­te­ment trau­ma­ti­sant de beau-père. aujourd’­hui, je les confonds tous. Il faut dire que ma mère s’est long­temps spécia­li­sée dans le tocard à moustache. 
- Qu’est-ce que tu veux, Pilar, je ne supporte pas d’être seule. 
J’ai mis des années à comprendre cette phrase. elle n’était pas seule, puisque j’étais là…
Toute mon enfance je l’ai entendu parler de valises et d’al­ler simple pour le bout du monde.
-Qu’est-ce qui nous retient ? 
J’ai grandi avec cette idée dans un coin de ma tête, et un grand sac en toile rose et bleu dans un coin de ma chambre. Les années ont passé, et on ne s’est jamais éloi­gné a plus de vingt kilo­mètres de Limoges, ou elle vit encore. Ma mère m’a toujours fait penser à une mouche contre une vitre : elle dépense une éner­gie folle à se cogner.

Les rapports avec sa mère .

Ma mère m’ap­pelle alors que je remonte en voiture la rue Sadi-Carnot. En voyant son nom s’af­fi­cher, je me gare sur une livrai­son. Quelques secondes, j’es­père qu’elle appelle pour s’ex­cu­ser d’avoir oublié mon anni­ver­saire… Déci­dé­ment, rien ne me sert de leçon.
- Pilar ! Ah quand même ! Tu aurais pu m’ap­pe­ler ! Tu as bien vu que j’étais en train d’ou­blier ton anni­ver­saire ! T’au­rais pu me passer un petit coup de fil au lieu de prendre un malin plai­sir à me mettre le nez dans le caca ! 
- Bonjour, maman. 
- Je vais même te dire vu ce que j’ai souf­fert le jour de ta nais­sance, c’est toi qui devrais m’ap­pe­ler chaque année ! 
Parfois je me demande pour­quoi je descends rare­ment la voir, et parfois je ne me le demande plus du tout. 
-De toutes façon, je ne sais pas pour­quoi je m’étonne encore ! Tu n’ap­pelles jamais, tu ne descends jamais !
Bah non , maman, parce que chaque fois que je viens, dans les deux minutes qui suivent mon arri­vée, j’ap­prends que j’ai grossi et qu’on ne va pas passer la soirée ensemble parce qu’un « ami » t’a invi­tée à dîner et tu n’as pas osé dire non. C’est drôle comme avec moi tu oses.


Édition Zulma collec­tion poche

Traduit de l’an­glais (Royaume-Uni) par Renaud Morin

Ce n’est pas un roman qui se lit faci­le­ment, mais je n’ai pas eu envie de le lâcher avant la fin. Comme souvent dans ce genre de roman, le suspens prend trop de place surtout quand l’au­teur annonce une catas­trophe qui finit toujours par arri­ver évidemment !

Ce qui m’a atti­rée vers ce roman, c’est la diffé­rence sociale en Grande Bretagne, entre des jeunes dont les parents ont telle­ment d’argent que le dépen­ser est leur seule préoc­cu­pa­tion en termi­nant leurs études à Oxford , (parce qu’il faut bien s’oc­cu­per à quelque chose), et un jeune homme aide soignant dans une maison de retraite qui a fui son milieu social trop étriqué.

Mais ce n’est pas le sujet du roman et on ne comprend pas très bien pour­quoi Oscar est admis sans problème dans la richis­sime famille Bell­we­ther et ce qu’il reproche exac­te­ment à ses parents.

En revanche, l’as­pect psycho­lo­gique des person­nages est détaillé avec moult détails, tout tourne autour de la person­na­lité d’Eden le frère d’Iris l’amante d’Os­car. Celui-ci croit qu’il a un pouvoir de guéri­son grâce à la musique. Eden est musi­cien de talent et il utilise ses compé­tences pour domi­ner les autres, Oscar le naïf mais surtout Iris sa sœur qu’il se plaît à utili­ser comme cobaye. Il déteste qu’I­ris puisse échap­per à son pouvoir et il fera tout ce qu’il peut pour sépa­rer le couple .
Un élément en dehors des jeunes riches vient de la maison de retraite où travaille Oscar. Il s’en­tend bien avec un très vieux profes­seur qui va peu à peu initier Oscar à la culture litté­raire et philo­so­phique grâce à sa biblio­thèque bien four­nie. Ce profes­seur a été l’ami et sans doute l’amant d’un psycho­logue réputé qui travaille sur la mani­pu­la­tion mentale et les faux guérisseurs.

La rencontre entre ce psycho­logue réputé et Eden Bell­we­ther est très impor­tante car ce vieil homme est atteint d’un cancer du cerveau qui ne se soigne pas . Eden pourra-t-il comme il le prétend le guérir ? Ce profes­seur septique se lais­sera t‑il convaincre parce qu’il a peur de mourir ?

C’est vrai­ment là le cœur du roman. Existe-t-il des gens avec des pouvoirs supé­rieurs ? Sont-ils des malades mentaux ? Sont- ils dangereux ?

Le roman décor­tique avec minu­tie toutes ses ques­tions, les réponses je ne peux pas les donner sans dévoi­ler le suspens du récit.

Je ne suis pas très enthou­siaste pour ce roman, car pour moi il manque de profon­deur dans l’ana­lyse de la réalité sociale. Je n’ar­rive toujours pas à comprendre pour­quoi ces gosses de riches acceptent Oscar avec un engoue­ment éton­nant pour sa condi­tion d’aide soignant dans cette maison de retraite. Le senti­ment amou­reux d’Os­car pour Iris est étrange ou alors trop anglais pour moi : quand elle est là c’est bien, quand elle n’est plus là, il fait avec, sans cher­cher à s’accrocher.

Bref la partie réus­sie et pour cela, je vous conseille de lire ce livre, c’est tout ce qui relève de la mani­pu­la­tion mentale, ce n’est pas agréable de lire cela mais c’est très intéressant.

Citations

Différences sociales .

À vrai dire, il n’était pas sûr du tout d’ap­pré­cier ses parents. Ils avaient cette insup­por­table assu­rance que confère la fortune, l’auto satis­fac­tion que donne la piété. Combien de fois avait-il adressé la parole à Ruth Bell­we­ther, et combien de fois l’avait-elle consi­déré en clignant des yeux, sans lui répondre, ne l’ayant mani­fes­te­ment pas non plus écouté ?

Les raisons de quitter l’école .

Il dirait au vieil homme que quit­ter l’école n’avait pas été un choix mais une néces­sité, l’oc­ca­sion d’échap­per à l’en­vi­ron­ne­ment de ses parents et de se trou­ver un chez soi à l’autre bout de la ville ; une simple chambre meublée au dessus d’un book­ma­ker, rien de bien luxueux, mais là au moins, il était libre de voir le genre de personnes qu’il voulait, de s’abon­ner à un jour­nal sérieux s’il en avait envie, de passer ses week-ends à Londres ou de déam­bu­ler dans Cassiory park en nour­ris­sant les canards avec son propre pain rassis. Il dirait au vieil homme qu’à dix-sept ans, l’in­dé­pen­dance était sa prio­rité, et qu’il l’avait acquise en renon­çant au luxe de faire des études ; mais qu’il pour­rait toujours les reprendre quand il serait plus âgé.

La richesse.

Iris donnait parfois l’im­pres­sion d’avoir traversé l’exis­tence en état d’ape­san­teur sans conce­voir le genre de diffi­cul­tés auxquelles ses semblables étaient confron­tés. Non pas qu’elle soit inca­pable de recon­naître la misère la plus noire – les ventres disten­dus des familles du Leso­tho frap­pées par la famine, les orphe­lins roumains entas­sés à onze dans un lit- , quand ces sujets passaient aux infor­ma­tions, elle était profon­dé­ment émue et prête à réagir. Néan­moins, elle semblait avoir aucune conscience des soucis d’argent récur­rents des gens normaux, ce stress perma­nent pour trou­ver de quoi répa­rer une chau­dières en panne, ache­ter un nouveau pull-over pour l’école, payer les frais d’or­tho­don­tiste. S’il lui avait demandé quel était le prix de l’es­sence, elle ne l’au­rait proba­ble­ment pas su, mais elle était capable de disser­ter sur le raffi­nage du pétrole et l’im­por­tance des éner­gies renou­ve­lables. Il y avait des moments où il ne pouvait s’empêcher de lui en vouloir, pour ce qu’elle possé­dait les dix neuf années passées dans les meilleures écoles, les vacances au ski, les bons restau­rants, parce qu’on lui disait tous les jours qu’elle pouvait avoir tout ce qui lui faisait plai­sir. Mais il avait fini par comprendre à quel point il avaient tort de lui en vouloir. Car c’était ce qu’il convoi­tait pour lui même, et ce qu’il aime­rait offrir un jour à ses propres enfants. repro­cher à Iris sa vie idéale n’était rien d’autre que de la jalou­sie le genre d’amer­tume qui avait détruit son père.


Édition 1018 traduit de l’an­glais (Irlande) par Marie-Claude Peugeot

Dans les commen­taires de « Route One » Domi­nique disait que ce roman lui rappe­lait « Les saisons de la nuit ». Je pensais trou­ver un billet sur son blog mais rien . Peu importe, j’ai lu avec grand inté­rêt ce roman (grâce à elle) qui, en partie, raconte la construc­tion du métro de New York en 1916. Mais c’est aussi un roman qui raconte la vie des exclus aujourd’­hui qui trouvent dans le métro le moyen de survivre. Un person­nage en parti­cu­lier qui est un véri­table acro­bate et qui a trouvé un lieu inac­ces­sible au commun des mortels car il faut esca­la­der des poutres au dessus des voies ferrés
Bien sûr ces deux histoires vont se rejoindre, car cet homme, Tree­frog, complè­te­ment détruit et qui s’au­to­mu­tile sans cesse , s’ap­pelle en vérité Clarence-Nathan Walter et est le petit fils d’un des construc­teurs du métro. Cela on le sait petit à petit, mais ne vous inquié­tez pas , je ne divul­gâche pas la fin qui est étonnante.

la base du roman se fonde sur un acci­dent (réel ?) quatre hommes creu­saient sous la rivière de l’Hud­son quand tout à coup trois d’entre eux ont été aspi­rés par l’eau et sont sortis au dessus d’un geyser dans la rivière de l’Hud­son. Hélas, le quatrième est mort ense­veli dans la boue de la rivière. Walter un travailleur noir va régu­liè­re­ment voir la veuve de cet ouvrier et il élève sa fille. Quelques années plus tard, les deux person­nages vont s’ai­mer et se marier. Cela nous vaut des passages boule­ver­sant sur le racisme au États-Unis et la diffi­culté de vivre un couple mixte et encore, à New York, ils ne sont « que » victime du racisme dans le Sud ils auraient été tués. Comme le sera son fils Clarence qui a eu le malheur de vouloir décou­vrir la région natale de son père.

Son petit fils ne connaît pas le vertige donc il travaillera à la construc­tion des buil­dings, on retrouve « Ciel d’Acier » de Michel Moutot mais ce n’est qu’une petite partie du roman , la partie la plus heureuse car le petit fils est amou­reux de sa femme très agréable et a une petite fille qu’il adore, ensemble ils font au vieux Walter une fin de vie souriante malgré les souf­frances que celui-ci éprouvent à cause des travaux trop durs qu’il a effec­tués dans sa jeunesse. Hélas, un drame dont je ne dirai rien, va boule­ver­ser ce fragile moment de bonheur. On retrouve le person­nage dans la lutte pour la vie dans ce qui est certai­ne­ment le pire endroit sur terre pour survivre : les tunnels du métro de New York avec sa faune d’al­coo­liques drogués hyper violente.

C’est un roman très riche, centré sur le métro : sa construc­tion et la popu­la­tion qui aujourd’­hui y trouve refuge. Les person­nages sont atta­chants même lors­qu’ils sont complè­te­ment détruits par le malheur et ce qui va avec : l’al­cool, la drogue, la soli­tude. Merci à Domi­nique pour cette tenta­tion de lecture qui complète très bien les deux romans de Michel Moutot.

Citations

La démocratie dans le travail.

Walker gagne la première partie, et Power donne au jeune noir une tape sur l’épaule.
- « Dis-donc, noiraud, tu t’es vu ? le roi de pique ! » mais Walker ne le prends pas mal. Il sait qu’ici sous le fleuve, on est en démo­cra­tie. Dans l’obs­cu­rité, tout le monde a le sang de la même couleur ‑ritals, nègres, polaks où rouquins irlan­dais c’est du pareil au même- alors il se contente de rire virgule empoche ce qu’il vient de gagner, et fait une deuxième donne.

Mariage mixte en 1930 à New York.

Une série de briques leur arrive par la fenêtre de la chambre, lais­sant des éclats de verre sur le plan­cher et ils n’ont plus qu’à coller une feuille de plas­tique qui claque au vent. Une de ces briques est enve­lop­pée dans un papier qui dit : INTERDIT AUX PINGOUISNS . Sur un autre, on peut lire : ARLEQUINS DEHORS. sur une troi­sième simple­ment : NON
William paie les dégâts et loue un autre loge­ment, ou dessus hors de portée des pierres et des cailloux lancés de la rue. Il sait qu’ailleurs, ce serait bien pire, dans d’autres parties de la ville, ils seraient déjà morts. Il a l’im­pres­sion de s’être exilé dans les airs, mais cet exil est une sécu­rité pour Eleanore. 

Toujours le racisme.

Deux soirs par mois, la diseuse de bonne aven­ture garde les petits, et Elea­nore va rejoindre Walker au Loews sur la Septieme avenue, un cinéma pour gens de couleur. Il arrive en avance ‑après avoir pointé à la sortie de son travail- , et Elea­nore descend discrè­te­ment le retrou­ver dans la salle. Quand elle arrive au bon grand, elle pose le doigt sur les lèvres d’un vieux Noir, qui la regarde passer devant lui avec éton­ne­ment. Il lui touche la main en souriant : « Allez‑y m’dame. »
Elle lui rend son sourire et se fraie un chemin jusqu’à son époux. 
L’obs­cu­rité et les dérobe aux regards bien que mariés, ils vivent une histoire d’amour illicite.

Le désespoir d’un père dont des policiers ont tué le fils.

Par un jour de semaine blafard, il enterre Clarence, aux côtés d’Ela­nore, dans un cime­tière du Bronx. 
Ses filles et Louisa sont derrière lui. Il s’age­nouille devant la tombe, mais ne dit aucune prière. À présent, les prières, ne sont plus pour lui que paroles atones – suppli­ca­tions inutiles qui, à peine pronon­cées et sorties de la gorge, retombent dans l’es­to­mac. De la régur­gi­ta­tion spiri­tuelle. Il ne veut pas voir les fossoyeur qui sont là, gras et satis­faits, au dessus du trou qu’ils viennent de creu­ser. Il saisit une pelle, jette une première motte de terre sur le cercueil de son fils. Il fait un pas en arrière, prend ses filles dans ses bras, ils rejoignent ensemble la voiture qui les attend.

Édition J’ai lu

Est-ce que je peux vrai­ment remer­cier Krol de m’avoir conseillé ce roman ? j’en ressors telle­ment pessi­miste sur la nature humaine et si effrayée par les conduites des hommes pendant la guerre que celle qui frappe à notre porte me fait encore plus peur ! À mon tour, je vais vous dire qu’il faut lire ce roman même si comme moi vous serez horri­fié par ce que vous allez décou­vrir sur cette guerre au Cambodge qui semble si loin­taine dans le temps.

Sara­vouth est un jeune Cambod­gien élevé par un père intègre fonc­tion­naire de l’état cambod­gien et d’une mère dont le père était fran­çais, il a une petite soeur, Dara. Sa vie est harmo­nieuse, c’est un enfant à l’ima­gi­na­tion débor­dante nour­rie de la lecture de « Peter Pan » et « L’Odys­sée ». Il se construit un monde inté­rieur imagi­naire qui le protège de toutes les horreurs du monde de l’extérieur.

Hélas ! la guerre commence et la corrup­tion du régime de Lon Nol sera bien inca­pable d’ar­rê­ter les Khmers Rouges qui gagnent du terrain par des méthodes d’une barba­rie incroyables. Je ne résiste pas à citer le jour­nal du « Monde » la veille de la prise de la capi­tale par les Khmers rouges. (Je cite l’au­teur, je ne peux en véri­fier la vérité de chaque mot, mais en revanche je peux témoi­gner de l’am­biance géné­rale de la gauche bien-pensante française)

Les jour­naux anglais sont formels : le Cambodge n’en a plus pour long­temps. Phon Penh va tomber. Le peuple sera libéré écrit Philippe Saintes dans les pages du « Monde ».

« Libé­ra­tion » qui a couté deux millions de morts

La famille de Sara­vouth n’est pas victime des Khmers mais de la lutte du clan Lon Nol contre les habi­tants qui étaient suspec­tés d’être d’ori­gine Viet­na­mienne ou comme son père d’être incor­rup­tible. Ils sont emme­nés en forêt et là commence la deuxième partie de la vie de Sara­vouth. Il est recueilli par une vieille femme qui le soigne grâce à des plantes, il est persuadé que ses parents et que sa soeur sont vivants et il veut abso­lu­ment les retrou­ver. Dès qu’il le peut il repart à Phnom Penh pour retrou­ver sa famille. Mais ce parcours à travers le Cambodge dévasté, c’est une horreur abso­lue, il arri­vera quand même dans la ville où évidem­ment il ne retrou­vera pas ses parents.

Un jour l’hor­reur enva­hira complè­te­ment son monde inté­rieur et il perdra toute son inno­cence. Une dernière partie très courte c’est la vie de Sara­vouth aux USA, on peut le voir sur un très court repor­tage que l’au­teur nous conseille de regar­der. Sa tragé­die et ses multiples bles­sures l’empêcheront de vivre norma­le­ment mais la prédic­tion de la la première femme qui lui a sauvé la vie dans la forêt cambod­gienne, les gens auraient toujours envie de l’ai­der. D’ailleurs pour faire connaître son histoire Guillaume Sire dit qu’il l’a rencon­tré pendant trois ans et qu’il béné­fi­ciait de l’aide de nombreuses autres personnes.

Citations

La tragédie.

Sara­vouth se souvient clai­re­ment de tout ce qui s’est passé jusqu’au moment où son père s’est mis à courir. Après, il a vu les palmiers devant lui s’ef­fon­drer. Il n’a pas senti la balle lui percu­ter la tête, mais une pres­sion sur ses poumons, depuis l’in­té­rieur, la langue de Shiva. La dernière chose dont il se souvient c’est d’avoir lâché la main de Dara.

La fuite dans les marais.

Ils ont de la vase jusqu’au genou. Les mous­tiques se posent sur leurs fronts, près des paupières enflées, sous leur menton. Rida et Thol respirent par la bouche, fort, sûre­ment à cause du palu­disme qui le jour est contrô­lable mais la nuit grattent par l’in­té­rieur des nerfs. Après une heure de marche, éclai­rés à la seule lumière d’un crois­sant de lune visqueux, ils sentent enfin la présence de l’eau. Derrière une ligne d’arbres abon­dants, les maré­cages débouchent sur une éten­due de clarté.

Saravouth cherche ses parents.

Quand il a l’idée de l’en­voyer chez ce libraire fran­çais que Phusati aime tant, et qui est pour elle une espèce de confi­dent, il reprend espoir, parce que c’est logique, depuis le début ses parents étaient cachés dans une librai­rie, à l’abri sous les ficelles des mots. Où est ce que sa mère aurait pu se cacher sinon chez Monsieur Antoine, le libraire avec son sourire gêné et ses lunettes au bout du nez ? Mais non, ils n’y sont pas. Vanak apprend à Sara­vouth que la librai­rie est fermée depuis un an. Monsieur Antoine a laissé un mot « Fermé à de la folie des hommes, les livres sont en vacances ».

Philosophie de Vanak.

- Tu es orphe­lin main­te­nant, dit Vanak en choi­sis­sant le cirage et la graisse de phoque.
-Qu’est-ce que tu racontes ? 
-Les adultes, quand ils volent, c’est parce que ce sont des voleurs. Les enfants, c’est parce que ce sont des orphelins.

Fin du livre.

Sara­vouth a survécu à la guerre, mais rien en lui de ce qui était davan­tage que lui-même n’a survécu, sinon dix-neuf éclats d’obus. 
« Je ne suis pas mort, m’a-t-il dit un soir, mais la mort grâce à moi est vivante ».
Le cheval est entré à l’in­té­rieur de Troie.