Édition Noir sur Blanc . 

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Je ne connais­sais pas du tout cet auteur qui se plaît à creu­ser les rapports fami­liaux qui détruisent les person­na­li­tés (d’après ce que j’ai lu sur lui). Ce roman se situe au stade ultime de la destruc­tion, nous sommes avec un homme qui est interné, il parle à un psychiatre et à une infir­mière de ce qui l’a sans doute conduit dans cette chambre d’hôpital dont il n’a pas le droit de sortir. Le roman ne donne que les paroles de ce malade, à nous d’imaginer les ques­tions de son théra­peute qui impliquent ses réponses. On ne peut jamais savoir si ce qu’il dit est vrai, sans doute est-ce là le quoti­dien des soignants des hôpi­taux psychia­triques. A‑t-il été lui même un psycho­logue ? A‑t-il conseillé à des patients des passages à l’acte dévas­ta­teur ? A‑t-il écrit un livre qui révo­lu­tionne les théra­pie ? On sent que le psychiatre s’intéresse assez peu à ses théo­ries sur les soins mais l’amène souvent à parler de sa famille en parti­cu­lier de son frère disparu en mer.

La plon­gée dans le cerveau tortueux de Robert, le patient, et l’absence d’une parole ancrée dans la réalité ne m’ont pas beau­coup inté­res­sées. Et j’ai été très agacée par la quatrième de couver­ture qui dit ceci :

Un livre corro­sif, plus jamais d’actualité, sur la menace constante du popu­lisme, la tenta­tion et le danger d’une simpli­fi­ca­tion de la pensée.

Je ne sais pas si c’était dans les inten­tions de l’auteur, mais alors c’est vrai­ment raté. Bien sûr que l’on ne peut donner le moindre crédit à un théra­peute qui propo­se­rait de suppri­mer toute forme d’oppression psycho­lo­gique par le crime. Extra­po­ler vers la dénon­cia­tion du popu­lisme cela me semble un simple argu­ment pour vendre ce roman.

Pour moi l’intérêt de ce roman (auquel j’aurais mis 3 étoiles sans cette quatrième de couver­ture) , c’est de voir combien il est diffi­cile de se frayer un chemin vers la vérité quand on est face à une personne dont le cerveau est malade. Robert fuit la seule ques­tion à laquelle le psychiatre doit répondre – réponse qu’il doit peut-être donner à un juge- que s’est-il il passé sur le cata­ma­ran avec lequel lui et son frère Honoré, moni­teur de voile, sont partis en mer et que Robert a ramené en étant seul à son bord ? Honoré a‑t-il été victime d’une solu­tion théra­peu­tique radi­cale mise en œuvre par son frère ?
À travers les propos de Robert nous décou­vrons la façon dont les malades vivent l’internement, la cuisine, le compa­gnon de chambre, la volonté de sortir, mais surtout nous essayons comme le psychiatre de nous frayer un chemin vers la vérité qui est profon­dé­ment enfouie dans ce cerveau bien malade.

Citations

La nourriture de l’hôpital

Depuis que je fais moins d’exer­cice physique, mes fesses se ramol­lissent un peu chaque jour, j’au­rai bien­tôt du pudding à la place du derrière, comme celui qu’on nous sert presque quoti­dien­ne­ment dans cette affreuse cantine. Si vous pouviez user de votre entre­gent pour faire varier un peu les desserts, nous vous en saurions gré… Car entre le pudding, les entre­mets et les yaourts, nous allons tous finir par croire qu’il nous manque des dents, or ma denti­tion est parfaite.

Est-ce vrai ?

Il est rare que des gens beaux viennent consul­ter. Pour cause : il existe objec­ti­ve­ment aucune raison valable. La beauté est un véri­table aimant qui attire à la fois le désir, le respect, la fasci­na­tion, la richesse, la puis­sance, et si vous vous y prenez correc­te­ment. : la célébrité.

Édition Acte Sud. Traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes
Prix Femina 2021 pour les auteurs étrangers

C’est étrange comme le bonheur et le malheur se ressemblent, l’un comme l’autre néces­sitent qu’on oublie la réalité telle qu’elle est.

Ahmet Altan est sorti de prison, c’est sans aucun doute la nouvelle qui m’a fait le plus plai­sir en avril 2021. J’avais tant aimé « Je ne rever­rai plus le jour » que je suivais toutes les péri­pé­ties judi­ciaires de ce grand écri­vain. Comme je le disais dans le précé­dent billet quelques soient les humi­lia­tions que la prison turque lui a impo­sées, elle n’a jamais réussi à ôter en lui sa qualité d’écri­vain. J’at­ten­dais avec impa­tience de lire ce roman et j’ima­gine très bien comment passer autant de temps à creu­ser ses souve­nirs des deux femmes qu’il a aimées alors qu’il était jeune étudiant lui ont permis de survivre à son incarcération.

Madame Hayat est une femme plus âgée que lui et moins culti­vée que lui. Ces deux diffé­rences feront qu’il aura toujours un peu honte de cette rela­tion alors qu’elle lui apporte tant de choses entre autre une initia­tion à la sexua­lité riche et complète. Cet amour m’a fait penser à un roman qui m’avait beau­coup marquée « Éloge des femmes mûres » de Stephen Vizinc­zey. Fazil (le person­nage prin­ci­pal) entre­tient en même temps une rela­tion avec l’étu­diante Sila. Il est amou­reux de ces deux femmes, Sila et lui ont en commun d’avoir été des enfants de la classe favo­ri­sée d’un pays que l’au­teur se garde bien de nommer. Ils ont tous les deux été plon­gés dans la misère, Fazil parce que son père n’a pas su diver­si­fier ses cultures marai­chères et Sila parce que le régime a subi­te­ment confis­qué tous les biens du sien. Celui-ci restera même en prison quelques jours, le temps de signer une décla­ra­tion dans laquelle il s’en­ga­gera à ne pas faire de procès aux auto­ri­tés qui l’ont ruiné. Comme dans le roman de Stephen Vizinc­zey, la montée du senti­ment amou­reux est accom­pa­gnée par la réalité poli­tique de leur pays. Pour Fazil et ses amis il s’agit de la peur et parfois la panique face à l’in­to­lé­rance reli­gieuse et la répres­sion poli­cière qui s’abat sur tout ce qui est diffé­rent. Ce roman est aussi un hymne à la litté­ra­ture, monde dans lequel Fazil (et certai­ne­ment Ahmet Altan) se réfu­gie le trou­vant souvent plus réel que la vie qu’il doit mener. Deux profes­seurs de litté­ra­ture lui feront comprendre la force de l’en­ga­ge­ment litté­raire. Ces deux ensei­gnants connaî­tront à leur tour les horreurs de l’ar­res­ta­tion arbi­traire et la prison.

Si cette progres­sion de ce pays vers une répres­sion à la fois des mœurs et des posi­tions poli­tique est bien présente dans « Madame Hayat », ce n’est pas l’es­sen­tiel du roman. Ahmet Altan a voulu revivre ses premiers amours et son épanouis­se­ments sexuel, j’ima­gine assez faci­le­ment le plai­sir qu’il avait à se remé­mo­rer ce genre de scènes entre les quatre murs de sa prison à Istan­bul. Un très beau roman, tout en sensi­bi­lité et respect de la femme, celui d’un homme libre aujourd’­hui mais dont le talent a toujours dépassé les murs dans lesquels un régime répres­sif l’a enfermé pendant six longues années.

Citations

La liberté et la littérature

Il me semblait que le vrai courage, ici, c’était d’oser criti­quer le livre de Flau­bert, tant le monde et les person­nage qu’il avait créés, leurs idées, leurs senti­ments, leur intui­tion, étaient pour moi un sujet d’éblouis­se­ment perma­nent indé­pas­sable au point que j’au­rais aimé vivre dans ce monde là dans un roman de Flau­bert. J’y étais comme chez moi. Mon grand rêve eût été de passer ma vie dans la litté­ra­ture, à en débattre, à l’en­sei­gner, au milieu d’autres passion­nés, ce dont je me rendais toujours un peu plus compte à la fin de chaque cours de madame Nermin. La litté­ra­ture était plus réelle et plus passion­nante que la vie. elle n’était pas plus sûre, sans doute même plus dange­reuses, et si certaines biogra­phies d’au­teurs m’avaient appris que l’écri­ture est une mala­die qui entame parfois sérieu­se­ment l’exis­tence, la litté­ra­ture conti­nuait de paraître plus honnête que celle-là.

L’amour et Proust

Je n’avais d’yeux que pour son corps volup­tueux, sa chair, ses plis, qui m’ap­pe­laient partout, au coin de ses yeux, à la pointe des lèvres, sur sa nuque, sous ses bras, sous ses seins. Elle avait certai­ne­ment perdu sa beauté de jeunesse, mais tous ces petits défauts de l’âge ne la rendaient que plus atti­rante. J’étais persuadé de la dési­rer telle qu’elle était, ni plus jeune ni plus belle. Je me souve­nais de la phrase de Proust : « Lais­sons les jolies femmes aux hommes sans imagination. »

Le plaisir

Avec elle je décou­vrais le suprême bonheur d’être un homme, un mâle, j’ap­pre­nais à nager dans le cratère d’un volcan qui embau­mait le lys. C’était un infini safari du plai­sir. Elle m’en­ve­lop­pait de sa chaleur et de sa volupté pour m’emporter au loin, vers des lieux incon­nus, chacun de ses gestes tendres était comme une révé­la­tion sensuelle. Elle m’en­sei­gnait que les voies du plai­sir sont innombrables.

Dieu

Ça fait long­temps que Dieu regrette sa créa­tion, il essaie d’ou­blier, je suis sûre qu’il a déjà arra­ché cette page de son cahier et l’a jetée à la poubelle.

La conversation après l’enterrement d’une petite fille

Pendant que nous atten­dions les bois­sons, je deman­dai à madame Hayat si elle croyait en dieu. Je l’avais vu prier tout à l’heure. 
- Parfois. Mais pas aujourd’­hui… Et puis, Dieu aussi a des absences. 
Les bois­sons arri­vèrent. Elle resta un moment le verre à la main, parlant comme pour elle-même :
- Est-ce qu’il laisse la boutique aux employés et s’en va faire un tour, je ne sais pas.

Édition Denoël. Lu dans le cadre du club de lecture média­thèque de Dinard 

Ce roman avait bien sa place dans le thème du mois de novembre du club de lecture : « les voisins » , mais c’est bien là son seul inté­rêt. Claire, le person­nage prin­ci­pal, est une jeune femme étrange, complè­te­ment névro­sée qui passe son temps à obser­ver ses voisins. Dans cet immeuble pari­sien, vivent des personnes dont elle imagine la vie à travers les bruits et quelques disputes. Elle est l’amie d’un Japo­nais avec qui elle partage le silence et le thé. Elle aime sa petite voisine Lucie qui n’est pas aimée par sa mère. Elle est correc­trice dans une petite maison d’édi­tion et fait parfois l’amour avec son ostéo­pathe. Est ce que j’ai tout dit ? non il y a pour pimen­ter le tout une histoire vague­ment poli­cière sans grand inté­rêt Le Japo­nais est pour­suivi par un nouveau voisin car il aurait par erreur assas­siné la femme de ce voisin. À aucun moment , je n’ai été prise par cette histoire, bien que parfois il y ait de bonnes obser­va­tions sur les compor­te­ments des uns et des autres. L’in­trigue, les person­nages, le style tout m’a semblé d’une plati­tude désolante.

C’est un premier roman, et je sais que depuis , depuis, Sophie Bassi­gnac a écrit des livres beau­coup plus inté­res­sants, j’avais beau­coup aimé sa descrip­tion du monde des marion­net­tistes « Le plus fou des deux ».

Citations

L’ami japonais

Claire tour­nait les pages de la revue, concen­trée. Ishida lui était recon­nais­sant d’ac­cep­ter enfin d’être là et de ne rien dire. Avait-elle compris que le silence était ce qu’il y avait de plus japo­nais entre eux ?

Le pouvoir des livres

Avec les livres, un jour vous êtes à Prague en 1912 avec de jeunes intel­lec­tuels juifs, et le lende­main à Tokyo en 1823 et vous devi­sez dans une maison de thé avec des geishas, à Paris en 1930 dans les beaux quar­tiers où à New York en milles 1896 dans la tête d’un jeunes rotu­rier ambi­tieux… Quel être humain pour­rait me propo­ser de tels voyages, quelle vie me permet­trait de faire autant de rencontres ?

Édition Le cherche Midi

Lu dans le cadre de Masse Critique Babelio

Ce livre raconte un enter­re­ment où rien ne se passe comme prévu et nous offre une gale­rie de person­nages atta­chants. Pour­tant, il s’agissait d’une céré­mo­nie qui aurait dû être très simple parce qu’elle se passe parmi des gens ordi­naires, ceux que l’on ne remarque pas : Serge, le défunt, conduc­teur de bus pour les rési­dents de l’EH­PAD, Arlette sa compagne, femme de ménage, son ami en fauteuil roulant, sa mère qui a enfin, à 84 ans, trouvé le bonheur avec une compagne et sa sœur qui au début du récit semble odieuse et unique­ment préoc­cu­pée par la réus­site finan­cière et qui est maman d’une ado Garance plus géné­reuse que ses parents.

Et puis il y a les deux assis­tants funé­raires dont la vie est assez compli­quée, l’un car il ne se remet pas d’une grave dépres­sion, l’autre car il attend déses­pé­ré­ment une réponse à un texto envoyé à une jeune actrice qui lui chavire le coeur.

Tout commence dans la tris­tesse sous la pluie avec à peine douze personnes dans l’église pour se termi­ner en apothéosé le lende­main avec une centaine de personne au cime­tière. C’est sans doute mes réserves sur ce roman, tout se termine telle­ment bien que je n’ai guère pu y croire. Je ne divul­gâche rien pour­tant j’en aurais bien envie .…

Citations

À quoi pense une mère d’ado pendant l’enterrement de son frère

Ses parents s’ap­prêtent à lui payer une école de dessin en plein cœur de Paris à neuf mille balles de frais de scola­rité mais c’est Arlette qui est « trop cool » avec son clafou­tis. fran­che­ment, y a des baffes qui se perdent.

Le copain du défunt

Je falsi­fiais . Des fiches de paie, des diplômes, des reçus. C’est mon côté artiste. j’avais fait les beaux-arts à bordeaux. Sauf qu’au lieu de copier Vélas­quez ou Rembrandt, je faisais des faux bulle­tins de salaire. Des bouteilles de vin, aussi. J’en ai fait un paquet. Des fausses étiquettes de grands crus, des faux cachets de cire. Les types mettaient de la piquette dedans, personne faisait la diffé­rence, les caisses partaient à des prix que vous n’ima­gi­nez pas.

L’humour et une chanson triste

« La tendresse » est proba­ble­ment la chan­son la plus triste du réper­toire fran­çais. L’écou­ter dans un corbillard garé devant un cime­tière, un lundi après-midi, sous un ciel mena­çant, relève de l’ex­ploit. Ça pour­rait faire l’ob­jet d’une épreuve olympique.

Édition Sabine.Wespieser. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Un livre choc, qui se lit très faci­le­ment et qui oblige à se poser des ques­tions : comment aurions nous réagi à une telle annonce ?

Thierry et Élisa­beth habitent une maison isolée tout près d’une belle et grande forêt. En face de chez eux un couple, Guy et Chan­tal, est venu habi­ter une maison en ruine qu’ils ont reta­pée. Depuis quatre ans des liens très forts se sont tissés entre eux. Coup de tonnerre : Guy est arrêté pour les viols et les meurtre de six jeunes filles. L’écri­vaine va suivre le travail que doit faire Thierry pour échap­per à l’emprise mentale de celui qu’il consi­dé­rait comme étant son seul ami. Et peu à peu se dessine le portrait d’un homme taiseux qui ne sait pas tisser des liens avec les autres et cela dès son enfance. Pour une fois, il faisait confiance et était bien avec un homme, ils buvaient parfois des bières ensemble, ils s’ai­daient pour des petits brico­lages, ils étaient tout simple­ment amis. Et voilà qu’il doit revivre tous les instants qu’ils ont parta­gés en se rendant compte à quel meurtre corres­pon­dait tel ou tel service rendu. L’hor­reur le rend fou de douleur. Son boulot le lâche et sa femme s’écarte de lui car elle veut abso­lu­ment démé­na­ger de cette maison qu’elle n’a jamais aimé (trop isolée). Lui s’obs­tine à vouloir rester là où il a fait son trou dans cette maison où il se sentait protégé.

La fin est très belle aussi, il trou­vera à qui deman­der pardon pour son enfance brisée, et le fait qu’il ne sache jamais dire son amour aux gens qui comptent tant pour lui : sa femme et son fils. Le livre se termine par l’es­poir qu’il saura peut-être mieux s’ou­vrir aux autres en tout cas, il a enfin compris sa femme qui exige de démé­na­ger de cet endroit de malheur.

Je trouve que le style très rapide va bien avec ce récit qui ferait un très bon film. J’ai appré­cié aussi que Tiffany Taver­nier ne cherche pas à comprendre l’assassin comme tant de jour­na­listes s’y essayent lors des terribles révé­la­tions de meurtres en série, mais se penche sur la person­na­lité de celui qui était son ami et qui n’a rien vu. Cela nous inter­roge sur ce que nous savons de gens que nous croyons connaître.

Citations

Leur vie avec le tueur

Reine et Virgi­nie, c’était avant leur arri­vée, mais toutes les autres, à commen­cer par Zoé ? À cette époque, Marc était déjà parti étudier à Grenoble et Guy venait d’ac­qué­rir la maison. Sans doute n’avions-nous pas encore fait connais­sance. La petite Marga­rira, en revanche, c’était l’an­née des vingt ans de Marc. Pour fêter « ça » et nous conso­ler de l’ab­sence du « petit », Guy et Chan­tal s’étaient poin­tés avec un somp­tueux pauillac. Un an après, au moment de la dispa­ri­tion de Selima, Marc venait de nous parler de son désir de vivre au Viet­nam. À la maison, nous étions comme deux chiots aban­don­nés et Guy et Chan­tal, nous invi­taient souvent pour nous chan­ger les idées.…

Le début d’une très belle scène finale

Tout ce malheur sur son visage. Marcher vers elle. Fran­chir le mur qui me sépare de son sourire. Traver­ser la forêt. Écar­ter les épines, les ronces. Ramas­ser les bruyères. Marcher encore. Atteindre cette larme qui coule le long de ses joues. Cette larme que j’es­suie le plus déli­ca­te­ment possible et que j’embrasse avec douceur. Tout ce mal qu’on lui a infligé, nous tous, les hommes, les filles aussi, qui détour­naient la tête à son passage.

Édition Livre de poche. Traduit de l’an­glais (Irlande) par Sophie Aslanides

Une bonne idée piochée dans ce roman

Peut-être serait-ce une bonne idée que tout le monde cesse d’écrire pendant deux ou trois ans pour lais­ser les lecteurs rattra­per leur retard

Je dois cette lecture à Atha­lie et après avoir relu son billet, je comprends pour­quoi je suis tombée dans le piège de ce roman. Atha­lie a complè­te­ment raison, l’ego des écri­vains qui les mène à courir les plateaux télé et à faire les beaux pour rece­voir des prix litté­raires est très bien raconté dans ce roman. Mais c’est d’une tris­tesse ! et cela me donne envie de vomir. Or, une de mes grandes joies, je la dois aux livres écrits par ces êtres si impar­faits. Je crois que je n’ai pas envie d’ap­prendre qu’ils peuvent être de si petits hommes. Depuis « Bel Ami » ou Rasti­gnac je sais bien que celui qui au départ n’a pas grand chose doit avoir les dents bien longues et très peu de scru­pules pour arri­ver au sommet. Maurice Swift n’a pour lui que d’avoir 20 ans et être un très beau garçon qui plaît aux hommes aussi bien qu’aux femmes. Il va faire un coup de maître en prenant le cœur et l’âme d’un vieil écri­vain homo d’ori­gine alle­mande et qui a commis une vilé­nie lors­qu’il était jeune homme à Berlin.

Le talent de Maurice, car il en a un, c’est de voler les histoires des autres, avec ce roman il a dévoilé au monde que ce grand écri­vain admiré par tous a envoyé à la mort une famille juive, parce qu’il éprou­vait une passion amou­reuse pour son ami. Passion qui n’était pas parta­gée puisque ce jeune ami était amou­reux de la jeune fille juive qu’il essayait de sauver. Ce roman lance Maurice dans la vie litté­raire mais il n’a plus aucune inspi­ra­tion puisque plus personne ne lui raconte d’his­toires. Il se mariera et volera le manus­crit de sa femme, dont il provo­quera la mort ainsi que celle de son fils. Ensuite, direc­teur d’une revue, il volera des idées aux talents incon­nus qui lui envoient des nouvelles.

Atha­lie a aimé la fin lors­qu’en­fin le destin va se retour­ner contre lui, et que ses impos­tures seront dévoi­lées. Moi j’étais, déjà, complè­te­ment écœuré par le person­nage. Je pense que j’au­rais voulu que le roman s’ar­rête à la première histoire, les deux meurtres sont de trop. Le seul moment que j’ai aimé après le premier roman, c’est lors­qu’un grand écri­vain Gore, ne cède pas à son charme et lui fait comprendre qu’il n’est abso­lu­ment pas dupe du personnage.

Si vous voulez perdre toutes vos illu­sions sur les écri­vains, et que vous êtes en bonne forme morale, lisez ce livre. Si vous avez envie de croire que les écri­vains ne sont pas pires que les autres humains et que parfois vous vous sentez triste de l’état du monde, passez votre chemin : ce livre ne vous aidera pas à vivre

Citations

Un moment assez amusant

Cepen­dant, je me souviens qu’il me féli­cita pour mon dernier succès et ajouta que, bien qu’il n’eût pas lu mon roman parce qu’il ne lisait aucun auteur non-améri­cain, il avait reçu l’as­su­rance de notre éditeur commun qu’il s’agis­sait d’un texte d’une certaine valeur.
« Je vous en prie, n’en prenez pas offense », me dit-il avec son accent traî­nant, enfon­çant ses doigts boudi­nés dans sa bouche pour reti­rer un morceau de petit four logé entre ses dents avant de l’exa­mi­ner avec l » inten­sité d’un analyste médico-légal, puis de s’en débar­ras­ser en l’en­voyant d’une piche­nette sur la moquette. « Je ne lis pas non plus les femmes et je m’ar­range pour le faire savoir dans toutes les inter­views parce que cette décla­ra­tion m’as­sure inévi­ta­ble­ment un maxi­mum de publi­cité. La brigade du poli­ti­que­ment correct monte immé­dia­te­ment sur ses grands chevaux et en un temps record, je me retrouve en vedette de toutes les pages littéraires. »

Humour

Ces livres étaient effi­caces mais si doulou­reu­se­ment banals que même le président Regaen en avait emporté un en vacances en Cali­for­nie vers la fin de son décon­cer­tant règne et déclaré qu’il s’agis­sait d’un portrait magis­tral des ouvriers des acié­ries améri­caines, sans se rendre compte que les ouvriers en ques­tion forni­quaient à qui mieux mieux entre les lignes.

La méchanceté

Ma propre mère, Nina, a commencé comme actrice, vous savez. Elle a ensuite renoncé à cette profes­sion pour deve­nir une alcoo­lique, une traî­née et une alié­née. Je ne sais pas pour­quoi elle n’au­rait pas pu faire tout ensemble. Histo­ri­que­ment, les deux carrières ne se sont jamais avérées incompatibles.

L’indignation littéraire

Et tout ce que je peux en dire, c’est que la moitié des roman­ciers du monde entier ont mis leur grain de sel, ce qui a fourni à chacun d’entre eux les quelques minutes de publi­cité qu’ils recher­chaient. Comme la concur­rence est féroce quand il s’agit d’ex­pri­mer son indignation !

Édition Gallaade . Traduit de l’an­glais (Améri­cain) par Anne Damour (j’adore ce nom !)

J’ai déjà un certain nombre de livres de cet auteur sur mon blog. J’avais été un peu déçue par sa biogra­phie, mon préféré reste « Et Nietzsche a pleuré » suivi de près par « le problème Spinoza » et « Mensonge sur le divan » celui-ci ressemble beau­coup à « Créa­ture d’un jour ». Comme pour ce dernier livre Irving Yalom part à la recherche des valeurs qui ont soutenu son travail théra­peu­tique et ces valeurs se retrouvent davan­tage chez les philo­sophes que chez les psycha­na­lystes en parti­cu­lier chez Épicure. Comme souvent, il commence son livre par une ciation il s’agit ici d’une maxime de Fran­çois de La Rochefoucauld :

« Le soleil ni la mort ne peuvent se regar­der en face »

Tout son essai ne ne se prononce pas sur le soleil mais nous dit que pour la mort c’est quand même beau­coup mieux de savoir qu’elle fait partie de notre vie !

Il explique et nous raconte – ce qui rend, comme toujours, chez Irving Yalom ses récits si faciles à comprendre – combien la peur de la mort donne des conduites qui font terri­ble­ment souf­frir ses patients. Mais au-delà des cas cliniques qu’il décrit avec une compas­sion qui me touche beau­coup, nous compre­nons telle­ment mieux nos propres conduites ou celles de nos proches. C’est un livre qui aide à vivre alors que le thème central analyse les conduites pour oublier ou complè­te­ment effa­cer le fait que notre vie aura une fin. Ce n’est pas un livre triste, pour­tant, Irving Yalom a été spécia­liste des groupes de cancé­reux en phase termi­nale, chez eux aussi il a trouvé des leçons de vie. Je recom­mande cette lecture, elle tombait parti­cu­liè­re­ment bien pour moi qui pour la première fois de ma vie devait affron­ter un réel problème de santé. Comme j’au­rais aimé rencon­tré un Irving Yalom sur mon chemin !

Citations

J’aurais pu prononce cette phrase aux enterrement de gens que j’ai tant aimés.

Deux mois plus tard lorsque sa mère mourut et qu’elle prononça une courte allo­cu­tion au cours des funé­railles. Une des phrases favo­rites de sa mère lui revint à l’es­prit : » Cher­chez-la parmi ses amis ».
Ces mots avaient un pouvoir évoca­teur : Barbara savait que la bien­veillance de sa mère, sa tendresse, son amour de la vie vivrait en elle, sa fille unique. Tandis qu’elle pronon­çait son discours et parcou­rait l’as­sem­blée du regard, elle ressen­tait physi­que­ment les quali­tés de sa mère qui avaient irra­dié vers ses amis, qui à leur tour les trans­met­traient à leurs enfants et aux enfants de leurs enfants.

L’empathie

L’empathie est l’ou­til le plus puis­sant dont nous dispo­sions pour entrer en rela­tion avec autrui. C’est le ciment des rela­tions humaines, qui nous permet de sentir profon­dé­ment en nous ce qu’un autre éprouve.

Nulle part la soli­tude devant la mort et le besoin d’une rela­tion ne sont décrits avec plus de force et de réalisme que dans le chef-d’œuvre d’Ing­mar Berman « Cris et chuchotements. »

La transmission

Avec l’âge, j’at­tache de plus en plus d’im­por­tance à la trans­mis­sion. En tant que pater fami­lias, je m’empare de l’ad­di­tion lorsque nous dînons au restau­rant en famille. Mes quatre enfants me remer­cient toujours aima­ble­ment (après avoir offert une faible résis­tance), et je ne manque jamais de leur dire :« Remer­ciez votre grand-père Ben Yalom. Je ne suis qu’un récep­tacle qui trans­met sa géné­ro­sité. Il s’emparait à chaque fois de l’ad­di­tion à ma place ». (Et, soit dit en passant, je n’of­frais qu’une faible résistance.)

Le besoin de personnalité supérieure

Je crois que notre besoin de guide expé­ri­menté est révé­la­teur de notre vulné­ra­bi­lité et de notre recherche d’un être suprême ou supé­rieur. Nombreux sont ceux, moi y compris, qui non seule­ment révèrent leur mentor mais leur attri­buent plus qu’ils ne méritent. Il y a deux ans, à un service à la mémoire d’un profes­seur de psychia­trie, j’écou­tais l’éloge funèbre prononcé par un de mes anciens étudiants, que j’ap­pel­le­rai James, aujourd’­hui direc­teur réputé de la chaire de psychia­trie dans une univer­sité de la côte Est. Je connais­sais bien les deux hommes, je fus frappé de voir que dans son discours, James attri­buait beau­coup de ses propres idées origi­nales à son ancien professeur.

Je partage cette conviction

J’ai la convic­tion que la vie (y compris la vie humaine) est appa­rue à la suite d’évé­ne­ments aléa­toires ; que nous sommes des êtres finis ; et que, envers et contre tout espoir, nous ne pouvons comp­ter que sur nous-mêmes pour nous proté­ger, évaluer notre compor­te­ment, donner à notre vie un cadre qui ait du sens. Nous n’avons pas de destin tracé d’avance, et chacun de nous doit déci­der comment vivre une vie aussi remplie, heureuse et signi­fiante que possible.

Encore une fois, je me sens proche de lui

Si deux de mes règles fonda­men­tales en tant que théra­peute sont la tolé­rance et une totale accep­ta­tion, j’ai pour­tant mes propres préju­gés. Ma bête noire concerne tout ce qui relève de la croyance dans le bizarre : la théra­pie de l’aura ; les gourous ; les guéris­seurs ; les prophètes ; les préten­dues guéri­sons de divers nutri­tion­niste : l’aro­ma­thé­ra­pie, l’ho­méo­pa­thie ; et les idées farfe­lues sur des choses telles que le voyage astral, le pouvoir guéris­seur des cris­taux, les miracles reli­gieux, les anges, le gens shui ; le spiri­tisme (télé­pa­thie), la voyance, la lévi­ta­tion, la psycho­ki­nése, les esprits frap­peurs, la théra­pie des vies passées, sans citer les ovnis et les extra­ter­restres qui ont inspiré les anciennes civi­li­sa­tions, laissé des empreintes dans des champs de blé, et construit des pyra­mides égyptiennes.

Édition Plon Feux Croi­sés . Traduit de l’an­glais­par Anouk Neuhoff avec la colla­bo­ra­tion de Suzy Borello

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Voici ma première lecture dans le cadre du club de lecture qui a donc repris du service pour ma plus grande joie.

Le thème du mois était : « Les voisins » , ce roman de John Lanches­ter paru en France en 2013 , raconte la vie des habi­tants de Pepys Road. Cette rue bordée de maisons parti­cu­lières a connu le sort de beau­coup de quar­tiers de Londres, d’abord construites pour la classe moyenne, les maisons sont peu à peu rache­tées par de très riches londo­niens qui passent leur temps à faire des trans­for­ma­tions plus couteuses les unes que les autres, il leur faut être à la pointe de la mode et montrer que rien n’est assez beau pour eux. Nous sommes en 2007 et la City fait couler l’argent à flots conti­nus. Ce roman tout en se foca­li­sant sur un quar­tier de Londres donne une photo assez précise de l’ensemble de la ville. Plus que les gens qui seront les acteurs de ce roman, c’est la main­mise de la puis­sance finan­cière qui est analy­sée aussi bien du côté des vain­queurs que des exclus.

Du côté des vain­queurs (en tout cas au début) on trouve Roger et Arabella Yount , leur seule moti­va­tion c’est l’argent, en gagner beau­coup et le dépen­ser au plus vite . Le roman s’ouvre sur l’in­quié­tude de Roger aura-t-il droit à sa prime d’un million de livres dont il aurait cruel­le­ment besoin pour éclu­ser toutes ses sorties d’argent ? Nous suivrons pendant un an cette famille et leurs deux garçons qui auront, eux, bien besoin de baby-sitter pour qu’un adulte s’oc­cupe enfin un peu d’eux. Je dois avouer que c’est un aspect qui me surprend beau­coup dans la litté­ra­ture anglaise (je ne sais pas si c’est en partie réel) mais les enfants ont toujours l’air d’épui­ser leurs parents qui n’at­tendent qu’une chose les mettre au plus vite en pension.

Du côté de ceux qui doivent travailler dur pour profi­ter un peu de cet argent, un ouvrier polo­nais et nous décou­vri­rons grâce à lui le monde des travailleurs pour qui l’argent ne coule pas à flots. Il aura des amours compli­qués et devra résoudre un problème de conscience à propos, encore une fois, de l’argent : il trouve dans la maison qu’il rénove une valise remplie de billets, que va-t-il en faire ?

Pétu­nia Howe est la personne la plus touchante de ce récit , elle est âgée et a vécu une grande partie de sa vie avec son mari Albert qui était un horrible radin grin­cheux. Surtout ne croyez pas la quatrième de couver­ture, elle n’est pas obli­gée de vendre sa maison pour se soigner. Elle est est atteinte d’une tumeur au cerveau, sa fille Mary vien­dra l’accompagner pendant sa fin de vie et nous permet­tra de connaître son fils Smitty qui est un perfor­meur en art contem­po­rain. Cette famille se situe dans la classe moyenne et elle est plus sympa­thique. Le fils permet quelques passages assez clas­siques sur l’absurdité des prix en art mais il reste un homme capable de senti­ment pour sa famille, Ce roman donne une assez bonne vision de la société britan­nique avec ceux qui ne peuvent pas y péné­trer comme Quen­tina qui a fui le Zimbabwe et qui n’a aucun papier. Elle arrive à travailler sous une fausse iden­tité et est employée par la société de surveillance du station­ne­ment à Londres. Étant donné la compli­ca­tion des règles de station­ne­ment, il semble parti­cu­liè­re­ment diffi­cile de ne pas avoir de contravention.

La famille pakis­ta­naise est riche en person­na­li­tés diverses , l’in­té­grisme musul­man frappe à leur porte , en travaillant comme des fous ils arrivent à un niveau de vie correct.
Il reste un pan de la société : les joueurs de foot grâce à Freddy Kamo nous décou­vrons que là aussi l’argent peut ruis­se­ler mais il est quand même soumis à la santé physique du jeune joueur, une mauvaise frac­ture et voilà le rêve qui s’écroule.

Le lien entre tous ces person­nages, c’est qu’ils sont tous voisins ou travaillent pour des gens de Pepys Road.

Chaque person­nage repré­sente un proto­type de Londo­niens et l’au­teur décrit ainsi une ville qui va mal car elle est trop centrée sur l’argent et la consom­ma­tion. Il arrive à tenir l’in­té­rêt du lecteur car les trajec­toires des person­nages font craindre une chute ce qui arri­vera pour certains d’entre eux. Et puis, il y a ces cartes que tous les habi­tants de la rue reçoivent avec cette inscrip­tion « Nous voulons ce que vous avez ». Qui se cache derrière ces messages anonymes ? Nous avons donc droit à une enquête poli­cière et à un inspec­teur très britan­nique sorti des écoles qui font de lui un homme un peu trop chic pour sa fonction.

J’ai aimé cette lecture car elle donne une bonne idée de ce qui va mal dans la société britan­nique, même si les person­nages sont parfois cari­ca­tu­raux et les situa­tions un peu conve­nues, il faut aussi dire que ce livre a vingt ans et que beau­coup de ce qu’il dénonce nous semble des lieux communs aujourd’hui.

Citations

Construction de la rue

La rue en ques­tion s’ap­pe­lait Pepys Road. Elle n’avait rien d’ex­tra­or­di­naire pour une rue de ce quar­tier. La plupart de ses maisons dataient de la même époque. Elles avaient été construites par un entre­pre­neur à la fin du XIXe siècle, pendant le boom immo­bi­lier consé­cu­tif à l’abo­li­tion de l’im­pôt sur les briques.

La famille pakistanaise

Soit Usman traver­sait bel et bien une phase reli­gieuse, soit ‑de l’avis d’Ah­med- il jouait la comé­die. Dans un cas comme dans l’autre, il faisait tout un foin de sa répu­gnance à vendre de l’al­cool et des maga­zines avec des femmes nues en couver­ture. Les musul­mans ne devaient pas…, et patati, et patata. Comme si l’en­semble de la famille n’avait pas conscience de cela… Mais la famille avait égale­ment conscience des impé­ra­tifs écono­miques en jeu.

Madame Kamal mère

Elle engueu­le­rait telle­ment Usman qu’il y avait de fortes chances qu’il n’en sorte pas vivant. Le monde se rendrait compte que le Pakis­tan n’avait pas réel­le­ment besoin de la force nucléaire puisque le pays dispo­sait déjà de Madame Kamal mère.

L’ouvrier polonais

La pose des étagères était assu­rée par son Polo­nais. Bogdan le maçon qu’elle avait tout d’abord employé sur la recom­man­da­tion d’une amie, et avait désor­mais adopté. Il travaillait deux fois plus dur qu’un ouvrier anglais, était deux fois plus fiable et coûtait deux fois moins cher.

Se loger à Londres

Zbigniev, Piotr et quatre amis habi­taient un trois pièces à Croy­don. Ils le sous-louaient à un Italien, qui lui-même le sous-louait à un Anglais qui le louait à la ville, et le loyer était de 200 livres par semaine. Ils devaient faire atten­tion pour le bruit, car si les autres rési­dents les dénon­çaient ils seraient flan­qués dehors. En réalité ces jeunes gaillards bien élevés étaient des loca­taires appré­ciés dans l’im­meuble, dont les autres occu­pants étaient âgés et blancs. Comme l’un d’eux l’avait un jour glissé à Znigniev dans le hall, ils s’es­ti­maient heureux. : « Au moins vous n’êtes pas des Pakis ».

Manie de riches

Roger avait une manie donc il voulait se débar­ras­ser mais qu’il avait bien conscience de ne pas avoir encore corri­gée : il avait tendance à ache­ter plein de maté­riel hors de prix dès qu’il envi­sa­geait de se mettre à un hobby. C’est ce qui s’était passé avec la photo­gra­phie, quand il avait acheté un appa­reil immen­sé­ment sophis­ti­qué et inuti­li­sable, assorti d’une batte­rie complète d’ob­jec­tif, puis pris une dizaine de photos avant de se lasser de sa complexité. Il s’était mis à la gym et avais acheté un vélo, un tapis de jogging et une machine multi­fonc­tions, puis une carte pour un « coun­try club » londo­nien donc il ne se servait quasi­ment jamais temps il était labo­rieux d’y aller. Il s’était mis à l’oe­no­lo­gie, il y avait installé un un frigo-cave à vin dans le sous-sol réamé­nagé qu’il avait rempli de bouteilles coûteuses ache­tées sur recom­man­da­tion, mais l’en­nui c’était qu’on était pas censé boire ces fichues bouteilles avant des années. Il avait acheté en multi­pro­priété un bateau à Cowes, donc ils s’étaient servis une fois.…

Les riches à Dubaï

Ils devaient descendre dans des hôtels hors de prix pour faire ce que faisaient les gens dans ces cas-là et dans ces endroits-là : lézar­der au bord de la piscine en siro­tant des bois­sons hors de prix, manger de la nour­ri­ture hors de prix, discu­ter des futurs vacances hors de prix qu’ils pouvaient prendre et du délice que c’était d’avoir autant d’argent .

L’argent à Londres

À Londres l’argent était partout, dans les voitures, les vête­ments, les boutiques, les conver­sa­tions, jusque dans l’air lui-même. Les gens en avaient, le dépen­saient, y pensaient et en parlaient en perma­nence. Tout cet argent avait un côté inso­lent, épou­van­table, vulgaire, mais égale­ment exci­tant, stimu­lant, inso­lent, nouveau, bref, diffé­rent de Kecs­ke­mét en Hongrie, qui lui avait semblé, comme toujours les lieux où on gran­dit, intem­po­rel et immuable. Pour­tant, ces torrents d’argent qui inon­daient Londres, elle n’en profi­tait pas. Des choses arri­vaient, mais pas à elle. La ville était une immense vitrine de maga­sin, et elle était dehors sur le trot­toir à admi­rer l’intérieur.

Édition Char­les­ton. Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Laura Bourgeois

Encore un livre sur mon Kindle qui a bien rempli sa fonc­tion de me faire oublier tous ces fils multi­co­lores auxquels j’ai été reliée une petite semaine l’été dernier. Je ne peux que vous recom­man­der cette lecture, cette auteure vous permet­tra de revivre le martyre du peuple coréen colo­nisé par le Japon.
Le roman commence en Corée dans une famille qui héberge et nour­rit des pêcheurs. Ce n’est pas la richesse mais grâce au travail haras­sant du couple, ils y arrivent. Plusieurs malheurs vont s’abattre sur cette famille, d’abord la mort du mari puis la gros­sesse non dési­rée de leur fille unique qui s’est laissé abuser par un riche Coréen habi­tant au Japon. Heureu­se­ment elle trou­vera un homme qui veut bien l’épouser et toute la famille partira vivre au Japon qui est alors la puis­sance colo­niale domi­nant la Corée.
La deuxième partie du roman raconte le sort des Coréens au Japon. Pendant la guerre, ils sont consi­dé­rés comme des « sous-hommes » et après, ils sont l’objet de toutes les discri­mi­na­tions habi­tuelles dans un pays qui est en proie au racisme et au mépris pour tout ce qui n’est pas japo­nais. La famille va s’en sortir grâce au travail incroyable des femmes et on l’apprendra plus tard grâce aussi, à la protec­tion du riche Coréen qui est le père biolo­gique du premier enfant du person­nage prin­ci­pal. C’est aussi un mafieux très puis­sant qui lui ne craint pas d’affronter les Japonais.
Le roman est passion­nant. Suivre le destin de cette famille est un voyage qui m’a tenue en haleine jusqu’au bout. J’ai beau­coup aimé me plon­ger ainsi dans la culture coréenne en parti­cu­lier la cuisine qui semble déli­cieuse. L’image du Japon ne sort pas grandi, pendant et avant la deuxième guerre mondiale c’était une puis­sance colo­niale barbare pour les popu­la­tions sous son joug et ensuite ce pays est apparu comme victime de la bombe atomique et n’a pas fait le même travail de mémoire que l’Allemagne. Et donc, a gardé des aspects contes­tables de sa civi­li­sa­tion, en parti­cu­lier le mépris voire le racisme envers les Coréens.

Citations

Le destin de femmes

Évidem­ment ! Sunja-ya, le destin d’une femme est de travailler et de souf­frir. Souf­frir, et souf­frir encore. Mieux vaut t’y attendre dès main­te­nant, tu sais. Tu gran­dis, alors il faut bien te préve­nir. Ta vie va dépendre de l’homme que tu vas épou­ser. Avec un bon mari, tu auras une vie correcte, mais avec un homme mauvais, c’est la malé­dic­tion assu­rée. Dans tous les cas, il y aura de la douleur. Prépare-toi à souf­frir et conti­nue de travailler dur. Personne ne pren­dra soin d’une pauvre femme : on ne peut comp­ter que sur soi-même.

Le deuil

Shin adressa un sourire faible au jeune pasteur. Cinq ans plus tôt, le choléra avait emporté quatre de ses enfants ainsi que sa femme et, depuis, il avait compris qu’il ne pouvait plus parler du deuil – tout ce qu’une personne pouvait lui dire à ce sujet lui semblait désor­mais ridi­cu­le­ment senti­men­tal et insensé. Avant de les perdre, il
n’avait jamais fait l’expérience de la douleur de cette manière, pas vrai­ment. Ce qu’il avait appris de Dieu et de la théo­lo­gie lui avait paru plus concret après sa tragé­die person­nelle. Sa foi n’en avait pas été ébran­lée, mais son tempé­ra­ment avait changé pour toujours. Comme si une pièce chauf­fée s’était refroi­die d’un coup.

La vertu de la femme

Pour autant, nous devons préser­ver ta vertu – elle est plus précieuse que ton argent. Ton corps est un temple sacré où repose le Saint-Esprit. Les inquié­tudes de ton frère sont légi­times. La foi mise de côté, et pour parler avec prag­ma­tisme : si tu devais te marier, ta pureté et ta répu­ta­tion seraient essen­tielles. Le monde juge sévè­re­ment une fille pour son incon­ve­nance – même lorsqu’il s’agit d’un acci­dent. C’est terrible, mais c’est ainsi

L’après guerre au Japon

Tous ces gens – les Japo­nais et les Coréens – sont dans la merde parce qu’ils pensent en termes de groupe. Mais je vais te dire la vérité : un leader bien­veillant, ça n’existe pas. Je te protège parce que tu travailles pour moi. 
Quant à tous ces partis de Coréens, il faut que tu te souviennes qu’au bout du compte, les diri­geants ne sont que des hommes, ce qui ne les rend pas plus intel­li­gents que des porcs. Et les porcs, on les bouffe. Tu as vécu dans une ferme qui vendait des patates douces à des prix indé­cents aux Japo­nais affa­més par la guerre. Tama­gu­shi a violé les régu­la­tions gouver­ne­men­tales, et je l’ai aidé, parce qu’il voulait faire de l’argent, et moi aussi. Il se voit proba­ble­ment comme un Japo­nais respec­table, hono­rable même, plein d’une fierté natio­na­liste – comme tous, pas vrai ? La vérité, c’est qu’il fait un très mauvais Japo­nais, mais un homme d’affaires avisé. Je ne suis pas un bon Coréen, et je ne suis pas japonais.

Le patriotisme

Le patrio­tisme n’est qu’un prin­cipe, comme le capi­ta­lisme, ou le commu­nisme. Mais les prin­cipes font oublier aux hommes leurs propres inté­rêts. Et les types au pouvoir exploi­te­ront toujours les hommes qui croient trop en leurs prin­cipes. Tu ne peux pas répa­rer la Corée. Des centaines d’hommes comme toi et des centaines d’hommes
comme moi ne suffi­raient pas à la remettre sur pied. Les Japs sont partis, et main­te­nant la Russie, la Chine et les États-Unis se disputent notre petit pays de merde. Tu crois que tu peux riva­li­ser avec eux ? Oublie la Corée.
Concentre-toi sur ce que tu peux avoir. Tu veux l’épouse ? Parfait. Tu n’as qu’à te débar­ras­ser du mari, ou attendre qu’il crève. Ça, c’est quelque chose que tu peux maîtriser.

Le savoir

Absorbe tout le savoir que tu pour­ras. Remplis ton cerveau de connais­sances – c’est la seule forme de pouvoir que personne ne pourra jamais te reprendre. 

Ce livre atten­dait une occa­sion pour être « re » lu car j’avais déjà lu et commenté « L’af­faire » le 19 juin 2015 !. Un problème de santé m’a obli­gée à ralen­tir mes acti­vi­tés et quel plai­sir alors d’avoir une liseuse sur laquelle je mets des livres qui n’at­tendent que mon bon plai­sir. J’ai adoré cette lecture et cela m’a fait oublier tous mes tracas. Quand je rédige cet article, j’ap­prends la mort de Jean-Denis Bredin triste coïn­ci­dence !

Ce livre décrit avec minu­tie toute l’af­faire Drey­fus et cette incroyable injus­tice que cet homme a subi. On n’au­rait bien du mal à comprendre le pour­quoi de « l’Af­faire » si on ne connaît pas le contexte. Et c’est tout le talent de ce grand histo­rien, avocat et écri­vain : Jean-Denis Bredin, de nous permettre de comprendre l’état de la société fran­çaise dans lequel s’est dérou­lée l’af­faire Dreyfus.

Il y a d’abord l’armée fran­çaise vain­cue à Sedan en 1871 qui vit très mal cette défaite et qui, plutôt que de se remettre en cause préfère l’ex­pli­quer par la trahi­son. On cherche, et on trouve des espions partout. Avoir un juif à l’état major des armées voilà bien un coupable facile à accu­ser, parce qu’il est vrai que des docu­ments sont arri­vés à l’am­bas­sade d’Al­le­magne. En parti­cu­lier le fameux borde­reau dont l’écri­ture ressemble à celle de Drey­fus. C’est une preuve bien mince surtout quand on ne cherche pas d’autres écri­tures qui pour­raient ressem­bler à celle-ci. En parti­cu­lier l’écri­ture d’Es­te­rhazy qui est un person­nage très louche et toujours à court d’argent. Peu importe, fin 1894, Drey­fus est condamné , dégradé en public et envoyé au bagne pour sept ans.

Commence alors une campagne, très discrète au départ, et qui prend peu à peu de l’am­pleur pour sa réha­bi­li­ta­tion. L’af­faire commence vrai­ment, la passion anti­sé­mite soute­nue par une église catho­lique abso­lu­ment fana­ti­sée accom­pagne chaque révé­la­tion de ce qui pour­rait inno­cen­ter Drey­fus. C’est abso­lu­ment incroyable de relire la presse catho­lique de l’époque, et peu à peu s’im­pose ce para­doxe incroyable : il y a bien un traitre, plutôt que de trou­ver qui était ce traitre c’est beau­coup mieux d’ac­cu­ser un juif que de salir l’hon­neur de l’ar­mée française.

Et pendant que les passions se déchaînent, Alfred Drey­fus est le seul à croire vrai­ment à l’hon­neur de l’ar­mée, il ne veut pas lutter contre l’an­ti­sé­mi­tisme, il n’est pas du tout le porte parole d’une cause, il veut laver son honneur et que les siens soient de nouveau fiers de lui. Il déce­vra ses parti­sans quand il accep­tera la grâce prési­den­tielle, après le procès de Rennes en 1899. Il faudra attendre 1906 pour qu’en­fin son honneur lui soit complè­te­ment rendu, et 1995 pour que l’ar­mée recon­naisse son rôle dans la condam­na­tion d’un inno­cent. Il doit beau­coup à un autre acteur de cette affaire : le colo­nel Picquart, qui, bien que n’ap­pré­ciant pas Drey­fus, veut que la vérité soit établie. Il ira en prison pour cela, mais quand les deux seront réha­bi­li­tés ses années de déten­tion lui seront comp­tées pour son ancien­neté contrai­re­ment à Drey­fus : une dernière injus­tice. En 2015, j’avais dévoré le livre de Robert Harris « D » qui fait sans doute un trop beau rôle au colo­nel Picquart

Il ne faut pas oublier (le moment le plus célèbre de cette affaire) Émile Zola et son célèbre « J’ac­cuse » publié dans l’Au­rore, le 13 janvier 1998. Mais c’est aussi ce qui cache une partie de la vérité, comme on le sait grâce, entre autre, au travail de Jean-Denis Bredin, Drey­fus ne voulait pas être un mili­tant de la cause juive, il était et est resté un offi­cier de l’ar­mée fran­çaise en qui il croyait plus que tout. Les valeurs de la France n’au­ront pas fini de trahir cette famille puisque sa petite fille, Made­leine Levy résis­tante, mourra à Ausch­witz en janvier 1944.

Un livre passion­nant qui éclaire cette époque d’un regard nouveau : la violence de l’an­ti­sé­mi­tisme catho­lique explique sans doute la violence faite aux juifs par le nazisme et la passi­vité des réac­tions de l’église. Il n’y a eu à ma connais­sance que l’évêque de Toulouse, Jules Saliège à avoir inter­rogé offi­ciel­le­ment la conscience de ses fidèles en impo­sant dans tous ses diocèses la lecture de cette lettre dont voici un passage :

Les Juifs sont des hommes, les Juives sont des femmes. Les étran­gers sont des hommes, les étran­gères sont des femmes. Tout n’est pas permis contre eux, contre ces hommes, contre ces femmes, contre ces pères et mères de famille. Ils font partie du genre humain. Ils sont nos frères comme tant d’autres. Un chré­tien ne peut l’oublier..

C’est une autre époque, mais que, le défer­le­ment de la haine anti­sé­mite lors de l’af­faire Drey­fus, avait bien préparé.

Citations

Les forces antidreyfusardes

À l’inverse, les anti­drey­fu­sards se sont eux aussi regrou­pés. L’armée anti­drey­fu­sarde compte les monar­chistes, les anti­sé­mites, la grande majo­rité des mili­taires, la plupart des prêtres, la quasi-tota­lité des congré­ga­tions, la masse des catho­liques prati­quants, et de manière géné­rale tous ceux qui veulent défendre la France tradi­tion­nelle, sa morale, ses vertus, ses insti­tu­tions, son écono­mie même, contre le pour­ris­se­ment de la Répu­blique, de la laïcité, du capi­ta­lisme, tout ce que les Juifs leur semblent appor­ter avec eux. Le natio­na­lisme et l’antisémitisme sont le fonds commun du bloc anti­drey­fu­sard. Et il n’est pas contes­table que l’Église en est la force principale. 

Juif donc coupable

Drey­fus est deux fois coupable, parce qu’il est juif, et parce que l’honneur de l’Armée le veut. Le débat sur l’innocence de Drey­fus est fina­le­ment secon­daire. « Son pire crime, dira Barrès, expri­mant la conviction
anti­drey­fu­sarde, est d’avoir servi pendant cinq ans à ébran­ler l’Armée et la Nation .

Toujours l’antisémitisme

Mais beau­coup ont sans doute sous­crit anony­me­ment. Un prêtre infirme qui envoie huit centimes voudrait manier l’épée aussi bien que le goupillon. Un autre prie « pour avoir une descente de lit en peaux de youpin » afin de la piéti­ner matin et soir. Un troi­sième signe : « Un prêtre pauvre écœuré qu’aucun évêque de France n’apporte sa sous­crip­tion ». Un petit curé poite­vin, qui envoie 1 franc, chan­te­rait avec plai­sir le requiem du dernier des youpins.

Le rôle de la presse

Sans L’Aurore et Zola, Drey­fus serait peut-être resté au bagne. Mais, sans Drumont et La Libre Parole, y serait- il allé ? La presse nais­sante révèle déjà qu’elle est, qu’elle sera, dans l’histoire de la démo­cra­tie, le meilleur et le pire : rempart contre l’arbitraire, arme de la Vérité, mais aussi véhi­cule de la calom­nie, péda­go­gie de l’abêtissement, école du fana­tisme, en bref, instru­ment docile à ceux qui la font et à ceux qui la reçoivent.

L’importance de la trahison

Et l’opinion géné­rale est que la France a perdu la guerre non parce qu’elle a été la victime d’un rapport de forces, mais parce qu’elle a été trahie. Partout les patriotes suspectent des espions. Répu­bli­cains et monarchistes
riva­lisent dans leur zèle à traquer les traîtres. La trahi­son est bien le crime total, que nul n’excuse, que rien n’expie. Quand Drey­fus est condamné, Jaurès s’indigne à la tribune de l’Assemblée qu’il ne soit pas fusillé. Clemen­ceau déplore le sort trop doux que la faiblesse du pouvoir lui réserve. Drey­fus, qui parti­cipe à la foi commune, ne cessera d’écrire, de l’île du Diable, que son trai­te­ment serait bien trop clément s’il était un traître. En cette année 1894 l’espion est bien la bête à abattre.

Culpabilité de Dreyfus

Je suis convaincu de l’innocence de Drey­fus, dit un offi­cier fran­çais à Émile Duclaux, mais si on me le donne à juger, je le condam­ne­rai de nouveau pour l’honneur de l’Armée. » Pour l’honneur de l’Armée. Parce que la Patrie l’exige. Parce que ceux qui sont grou­pés aux côtés de Drey­fus sont les enne­mis de l’Armée, qu’ils affai­blissent la France. Drey­fus fut succes­si­ve­ment coupable de trois manières. Il fut d’abord coupable parce que dési­gné pour cet emploi. Coupable, il le fut ensuite parce qu’il l’avait été. L’intérêt de la France, l’honneur de l’Armée comman­daient qu’il restât condamné. Puis il fut coupable d’« avoir servi pendant cinq ans à ébranler
l’Armée et la Nation totale[1802] », d’avoir été le symbole et l’instrument des forces du mal.

Le dreyfusisme

Mais la ligne qui sépare le drey­fu­sard de l’antidreyfusard passe le plus souvent en chacun. La part qui sacri­fie l’innocence au préjugé, qui condamne sans preuve, qui hait la diffé­rence, qui fabrique l’accusation, qui habille l’intérêt person­nel d’intérêts supé­rieurs, qui n’aime de la liberté que la sienne, elle est en chacun de nous ou presque. Il y avait de l’antidreyfusard chez Picquart, mais sa vertu était plus forte que ses préjugés.

La grandeur de Dreyfus

Nulle haine, nul signe de la moindre amer­tume chez Alfred Drey­fus. Il semble n’en vouloir à quiconque. Son martyre fut encore pour lui l’expression tragique d’un devoir. Les épreuves physiques et morales qu’il a endu­rées, l’humiliation de la parade, les cris de haine, les crachats, les années de bagne, la double palis­sade, les fers aux pieds, son destin détruit, sa santé ruinée, tout cela il le voit comme « une étape gran­diose vers une ère de progrès ». Il ne met pas en doute que la liberté univer­selle soit au bout du chemin. Simple­ment ce Fran­çais, qui a tant souf­fert de la France, regarde main­te­nant au-delà des fron­tières. Il voudrait que son « Affaire » ait servi l’humanité.