Éditions Le Dilet­tante . Couver­ture Camille Cazau­bon.
 

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

J’ai indi­qué le nom de la personne qui a imaginé cette couver­ture car elle m’a bien plu. Dans le grand rond, le titre je vais l’ex­pli­quer dans mon billet, mais dans tous les petits ronds d’autres chiffres et peut-être vous amuse­rez vous comme moi, et la biblio­thé­caire du club de Dinard à en trou­ver la signi­fi­ca­tion – pour 1515, ok nous sommes nombreux mais pour 8848 ?- . (Je me demande ce que Goran aurait pensé de cette couverture ?)

Mes coquillages parlent pour moi : ce roman a su me séduire et pour­tant j’ai quelques réserves. Je trouve que les person­nages manquent d’humanité , la compagne du « héros » montre l’éten­due de ses senti­ments, seule­ment au dernier chapitre.

Reve­nons à l’his­toire : Fran­çois est un haut cadre chez Google France, il gagne très bien sa vie, il est divorcé et père d’une adoles­cente peu sympa­thique, il va de conquête en conquête, bref tout va bien pour lui. Sauf que … il va avoir soixante ans et il est abso­lu­ment terri­fié par la vieillesse. Heureu­se­ment, il fait beau­coup plus jeune que son âge.

La fiction peut commen­cer, dans une société où on peut deman­der à chan­ger de nom, de sexe pour­quoi ne pas deman­der à chan­ger de date de nais­sance et se rajeu­nir de quelques années. Fran­çois fera calcu­ler son âge par un algo­rithme mis au point par une toute nouvelle société : « Human­prog » et décou­vrira que son âge biolo­gique est de trente neuf ans et quatre mois.- d’où le titre 39,4.

On le comprend bien ce roman est l’oc­ca­sion pour cet auteur dont j’ai très envie de lire le premier roman (Panne de secteur), de se moquer de la peur du vieillis­se­ment. Il le fait avec un don incroyable, celui de saisir tous les travers de notre société. Je pense que son poste d’ob­ser­va­tion de profes­seur et chef de clinique dans un grand hôpi­tal pari­sien lui donne accès aux gran­deurs et aux peti­tesses de l’âme humaine. La scène chez le chro­ni­queur Ruquier est telle­ment vraie, le pauvre philo­sophe qui veut simple­ment dire que fina­le­ment nous mour­rons tous et la façon dont une chro­ni­queuse le renvoie « à la niche » sans lui permettre de s’ex­pri­mer est d’une tris­tesse qui n’a d’égale que celle que nous éprou­vons parfois quand nous regar­dons les inter­ve­nants sur les plateaux de télé­vi­sion mettre en pièce un philo­sophe ou un scien­ti­fique qui ne parle pas le langage à la mode du petit monde parisien.

Le style de cet auteur est très parti­cu­lier, il avait, semble-t-il rebuté des lecteurs par un goût prononcé pour des mots rares de la langue fran­çaise, il le fait ici aussi mais ça ne gène pas la lecture. Je ne suis pas certaine que je me souvien­drai de

un quéru­lent processif 

Bien que l’au­teur en donne l’ex­pli­ca­tion dans la fin de sa phrase :

Fran­çois se trou­ver présenté comme un quéru­lent proces­sif, l’un de ces illu­mi­nés en proie à un délire de reven­di­ca­tion destiné à redres­ser un dommages fictif.

Ce n’est pas un roman que l’on lit faci­le­ment car souvent on doit rester concen­trer pour savou­rer ce qu’il va nous décrire et comme hélas ce qu’il nous raconte sont les côtés les plus super­fi­ciels et les plus tristes de notre société, le lecteur (en tout cas moi) est un peu sonné par sa lecture. On rejoint mon bémol du début, je suis certaine que même chez les bobos pari­siens il y a plus d’hu­ma­nité que ce qui est décrit par Philipe B Grim­bert. (à ne pas confondre avec un autre Philippe Grimbert !)

(PS : lors de notre réunion du club de lecture 7 avril, une lectrice a exprimé son dégoût de ce roman, car elle trou­vait le person­nage abso­lu­ment « machiste », ce qui est vrai, mais à aucun moment l’au­teur n’a de la sympa­thie pour son person­nage . Et pour moi j’y ai vu surtout une condam­na­tion du machisme de ces hommes qui ont tout réussi en même temps qu’ils gardent une appa­rence physique digne de la jeunesse. Et fina­le­ment la seule person­nage sympa­thique sera la femme qui clôt l’his­toire. Mais si vous lisez ce livre j’ai hâte de savoir comment vous inter­pré­tez les inten­tions de l’auteur )

Citations

Portrait de la chroniqueuse chez Ruquier.

Elle était à cet instant semblable à ces chiens de combat muscu­leux de petite taille qui paraissent trou­ver dans l’ob­tu­ra­tion déter­mi­née de leur mâchoire sur leur proie, le point d’équi­libre et de justi­fi­ca­tion de l’en­semble de leur person­na­lité. elle s’était saisie du vieux philo­sophe, lui agrip­pait un morceau de chair pendante avec une telle puis­sance qu’il parais­sait impro­bable, même en la soule­vant dans les airs, de lui faire lâcher prise.

Et fin de l’émission

François et Jehan rega­gnèrent les coulisses, lais­sant sur le plateau Jacques Hofstein et son regard aussi expres­sif qu’une feuille de papier jour­nal frois­sée. L’as­sis­tante leur assura qu’ils avaient été « top » avec une pointe d’au­di­mat enre­gis­trées pendant près d’une minute quarante. On enten­dit une voix loin­taine l’ani­ma­teur intro­duire les invi­tés suivant pour un débat consa­cré à « l’in­sé­mi­na­tion des vaches laitières et ses rela­tions avec notre culture du viol ».

Quel art de la formule.

À part quelques épidé­mies virales géron­to­phages on conti­nuait à s’en­li­ser dans la comp­ta­bi­lité maré­ca­geuse des régimes de retraites et les dernières réformes, illus­trées du slogan tout droit sorti du cerveau d’un énarque facé­tieux « travailler plus long­temps pour vieillir moins lente­ment » lais­sant craindre une nouvelle secousse tellurique. 

La description des urgences de Cochin sent le vécu.

Il s’était bête­ment tordu une cheville un dimanche matin en plein footing et, crai­gnant une entorse grave, s’était rendu aux urgences de l’hô­pi­tal Cochin. Arrivé vers 11heure , il avait quitté les lieux à 19 heures armé d’une ordon­nance pour du Doli­prane rédigé par un interne moldave qui l’avait examiné d’un air flapi. Bien avant cela, il avait patienté dans une salle d’at­tente surpeu­plée, à côté d’un vieillard couché sur un bran­card, qui répan­dait autour de lui une forte odeur d’urine ne semblant même plus incom­mo­der la femme usée qui lui tenait la main. Le sol était macu­lée de taches diverses et, tous les quarts d’heure, une voix de femme annon­çait en hurlant le nom de la personne invi­tée à s’ap­pro­cher de l’of­fice où trois infir­mières s’af­fai­raient. Tout autour se tenait une foule compo­site d’adultes seuls ou de familles. Un peu à l’écart s’ag­glu­ti­naient en grappes près d’une ving­taine d’hommes, de femmes et d’en­fants autour d’un homme d’une soixan­taine d’an­nées coiffé d’un feutre vert élimé. Le voisin de Fran­çois l’in­forma, avec le ton rési­gné d’un homme rompu à la fréquen­ta­tion des lieux, qu’il s’agis­sait du patriarche d’une famille de gitans donc les avatars cultu­rels l’in­ci­taient à ne jamais se dépla­cer à l’hô­pi­tal sans la tota­lité de son « cheptel ».

Quel regard acerbe ! Paris était envahi par les manifestants « gilets jaunes ».

Par le plus grand des hasards et pour le plus grand bonheur de Fran­çois, Jehan Lamarc et Tigrane Fanfard s’étaient vu empê­cher l’ac­cès au théâtre du Rond-Point pour l’un et à la fonda­tion de Louis Vuit­ton pour l’autre. C’est ainsi qu’un miracle se produi­sit. Unis par la frus­tra­tion domi­ni­cale, tels deux naufra­gés d’une croi­sière de luxe échoués sur une plage de Sicile parmi les clan­des­tins, la glace se brisa.

« Baiser » avec une grand mère.

Il venait de baiser avec une grand-mère. Une vision d’ef­froi le parcou­rut comme un fris­son. Celle du loup dans « le petit chape­ron rouge » après qu’il eut ingur­gité la mère-grand. Fran­çois avait toujours redouté que la vieille, ses os décal­ci­fiés est sa chair avariée, intoxique grave­ment l’ani­mal. Il se sentit fiévreux. Moins d’une minute plus tard il traver­sait au pas de course la cour de l’am­phi­théâtre, les lacets défaits, la chemise hors du panta­lon, la conscience souillée comme s’il venait de s’adon­ner à un acte de haute perver­sité, et sitôt rentré chez lui, se nettoya avec fréné­sie pour effa­cer les traces de cet acte odieux.

Le tourisme écologique.

Bien que presque tout, jusqu’à l’eau, fût importé de Casa­blanca ou d’autres villes du Maroc par avion, héli­co­ptère et puis­sant 4×4, l’en­semble du village affi­chait son esprit « éco-friendly ». Cela se tradui­sait par une absence de papier hygié­nique et de télé­vi­sion, l’uti­li­sa­tion exclu­sive de serviettes recy­clables, une poli­tique zéro plas­tique et un club enfant écopé­da­go­gique même si, élément appré­ciable, il n’y avait aucun enfant en ce milieu.

La vieillesse et la dépendance.

En écou­tant les récits de certains de ses amis sur les fin de vie pathé­tiques de leurs propres parents, Fran­çois réali­sait la chance qu’il avait eue. Il avait échappé au dimanche en EHPAD, aux vacances boule­ver­sés par les aléas médi­caux, sans parler des consé­quences finan­cières, les sommes exor­bi­tantes avalées pour main­te­nir des vieillards graba­taires et énuré­tiques « dans le confort et la dignité », qui enta­maient parfois de façon dras­tique le montant des héri­tages futurs.

Le vieillissement.

Outre le fait que la majo­rité de ses fréquen­ta­tions, passé le demi-siècle, se trou­vaient enga­gées dans une rela­tion exclu­sive avec une hyper­tro­phie de la pros­tate, un carci­nome mammaire ou les prodromes d’une isché­mie coro­na­rienne, beau­coup exhi­bait un inté­rêt nauséa­bond, qui suin­tait comme un exsu­dat dans leurs conver­sa­tions quoti­diennes, pour la fréquence de leur colo­sco­pie, la gran­deur d’âme de leur urologue, ou le talent démiur­gique de leur nutritionniste.


Édition Zulma . Traduit de l’islandais par Éric Boury.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Appe­lés en 2013 à élire le plus beau mot de leur langue, les Islan­dais ont choisi un substan­tif de neuf lettres dési­gnant une profes­sion médi­cale : Ijósmóði­rin, sage femme. Dans son argu­men­taire, le jury souligne qu’il unit deux mots magni­fiques : móðir qui signi­fie mère et Ijós, lumière.

Ce roman m’a fait du bien dans des moments où le monde deve­nait fou . Partir dans les réflexions d’une sage-femme elle même petite fille et arrière petite fille de sage-femme et décou­vrir l’Is­lande ancienne et actuelle m’a permis d’ou­blier la guerre et toutes ses consé­quences. J’ai eu envie de noter beau­coup de phrases qui me plai­saient, ma préfé­rée est sans doute celle que pronon­çait sa grand-tante à chaque naissance

Bonjour petit être. Tu es le premier et le dernier toi en ce monde.

Le reste du livre est consti­tué par une recherche pour comprendre ce que la grand-tante a voulu léguer à sa petite nièce. Dans son appar­te­ment que l’hé­roïne devra réno­ver, elle trouve une corres­pon­dance avec une amie Galloise et surtout des textes qui pour­raient être publiés. Mais que voulait vrai­ment dire Frida ? Tout ce que l’on comprend c’est que sa recherche asso­ciait la nais­sance à la lumière. Ce n’est pas très facile de comprendre ce que sa tante voulait dire, d’ailleurs sa petite nièce renon­cera à vouloir le faire publier.
Les moments que nous passons dans l’Is­lande actuelle, nous vivons des accou­che­ments, une tempête d’hi­ver et une belle ballade vers les aurores boréales . Ce n’est sans doute pas un grand roman car il est trop décousu à l’image de la tenta­tive de sa grand-tante de comprendre l’humanité mais on y est bien, je l’ai lu avec grand plai­sir et j’es­père rete­nir ma phrase préférée.

Citations

Naissance

Le ther­mo­mètre sur le rebord exté­rieur de la fenêtre affiche moins quatre degrés et l’ani­mal le plus vulné­rable de la terre repose sur la balance, nu et démuni, il n’a ni plume ni four­rure pour se proté­ger, ni cara­pace, ni poils, rien qu’un fin duvet sur le sommet de la tête, un duvet que la clarté bleu du néon traverse. 
Il ouvre les yeux pour la première fois. 
Et voit la lumière. 
Il ignore qu’il vient de naître.
Je lui dis, bien­ve­nue, mon petit.
Je lui essuie la tête, je l’en­ve­loppe dans une serviette puis je le donne à son père qui porte un t‑shirt avec l’ins­crip­tion « le meilleur papa du monde ».
Boule­versé, l’homme pleure. c’est terminé. La mère épui­sée sanglote aussi.
Le père se penche avec son bébé dans les bras et l’al­longe prudem­ment sur le lit à côté de la femme. L’en­fant tourne la tête vers la mère, il la regarde, les yeux encore emplis de ténèbres venus des profon­deurs de la terre.
Il ne sait pas encore qu’elle est sa mère. 
Elle le regarde et lui caressé la joue d’un doigt. Il ouvre la bouche. Il ignore pour­quoi il est ici plutôt qu’ailleurs. 
- Il a du roux dans les cheveux comme maman, remarque la parturiente. 
C’est leur troi­sièmes fils. 
- Ils sont tous nés en décembre, commente le père. 
J’ac­cueille l’en­fant à sa nais­sance, je le soulève de terre et le présente au monde. je suis la mère de la lumière. de tous les mots de notre langue, je suis le plus beau- « Ljómo­dir » (mère de lumière)

Des phrases que j’aimerais retenir.

L’homme doit d’abord naître pour pouvoir mourir.
Il n’y a pas grand chose sous le Soleil 
qui puisse surprendre une femme ayant une si longue expé­rience du métier. 
Si ce n’est de l’être humain lui-même.
En réalité, l’ani­mal le plus précaire de la terre ne se remet jamais d’être né.

Présentation de ses parents (je me demande ce que sont des cercueils qui ne sont pas à usage unique ? ? ?.)

Nos parents diri­geaient et dirigent encore aujourd’­hui une modeste entre­prise de pompes funèbres avec mon beau-frère, le mari de ma sœur. Comme le dit ma mère, les affaires sont « floris­santes » puisque tout le monde doit mourir un jour. C’est mon grand-père pater­nel qui a fondé cette entre­prise, il fabri­quait lui-même les cercueils, solides et soignés, avec du bois de qualité. Mais c’est une épopée révo­lue, désor­mais les cercueils sont « à usage unique et impor­tés », comme le regrette mon père. C’est donc une longue tradi­tion fami­liale que de s’oc­cu­per de l’être humain aussi bien au tout début de sa vie que lors­qu’il arrive à sa desti­na­tion finale, ce que souligne très juste­ment ma mère.

Repas en famille.

Au dernier repas de familles, ma mère a passé toute la soirée à parler de la mort. Papa hochait régu­liè­re­ment la tête et mon beau-frère l’écou­tait avec atten­tion. Après, il est allé dans la cuisine pour remplir le lave-vais­selle et mes parents ont conti­nué à discu­ter du prix des cercueils, de leur qualité et des commandes en cours.

Les journées d’hiver en Islande.

Je tente de lui expli­quer que le jour se lève et prend fin très vite après, fina­le­ment j’ex­prime les choses d’une autre manière : le Soleil appa­raît à l’ho­ri­zon peu avant midi et dispa­rait vers trois heures. L’aube s’étire en longueur toute la mati­née et trois heures après la paru­tion de la lumière, l’air s’as­som­brit à nouveau et le soleil s’en­fonce dans la mer.

La philosophie de sa grand-tante sage femme comme elle.

Même si elle ne croyait pas en l’homme, ma grand-tante avait foi en l’en­fant. Ou disons plutôt : elle ne croyait en l’homme qu’en deçà de 50 cm. Cela corres­pond égale­ment aux récits de ses collègues de la mater­nité. selon elle, il y avait d’une part l’être humain et d’autre part, l’en­fant. tout ce qui était petit, et de préfé­rence plus petit que petit, vulné­rable et faible, susci­tait son inté­rêt et éveillait sa tendresse, que ce soit dans le monde des hommes, dans le règne animal ou végétal.

Point final.

Là où les manus­crits se contre­di­saient, c’est que même si ma grand-tante prévoyait la dispa­ri­tion de l’être humain, elle suppo­sait qu’il y aurait dans le monde du futur une place non seule­ment pour les animaux et les plantes, mais aussi pour les enfants. Et pas unique­ment eux puisque deux autres caté­go­ries y seraient égale­ment repré­sen­tées . D’une part les gens qui avaient conservé leur âme d’en­fant, « qui s’amu­saient à souf­fler sur les graines de pissen­lits et savaient s’éton­ner », et d’autre part – ce qui n’a rien de surpre­nant, a souli­gné ma sœur- les poètes.
Voici les listes des mots qui veulent dire brouillard et neige en islan­dais je les ai pris en photo car c’est trop compli­qué à écrire.


Édition Calmann Levy.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Déci­dem­ment cet auteur est attiré par la vieillesse car après » L’étoile et la vieille » voici « le vieux » !

Ce roman se divise en trois moments : la peur du Vieux de ce qu’il appelle « les bombes » c’est à dire tous ceux qui meurent autour de lui ou qui sont atteints de mala­die dégé­né­ra­tives. Il rencontre à un enter­re­ment d’une femme qu’il a aimée autre fois, la fille qu’il a élevée pendant quelques années, Camille qui est deve­nue actrice et metteur en scène. Il va croi­ser aussi Simon un jeune acteur très beau qui le ques­tionne sur le suicide assisté.
La deuxième partie tourne autour du suicide de Simon et de l’opéra que Camille et lui voulaient monter « La flûte enchanté ». Le vieux qui a monté plusieurs opéra a toujours souf­fert de n’avoir jamais réussi à monter cette œuvre de Mozart. Nous verrons comment l’équipe d’ac­teurs et de chan­teurs vont vivre ce deuil brutal et appa­raît un person­nage étrange une bretonne comme je n’en ai rencon­trée que dans des contes, qui fait des crêpes et qui racontent des légendes en parti­cu­lier autour de l’An­kou (la repré­sen­ta­tion de la mort en Bretagne), elle est la concierge du théâtre et jouera un rôle dans le suicide de Simon on décou­vrira un person­nage obsédé par la mort, très déséqui­li­bré et alcoolique.

Enfin la troi­sième partie, nous appre­nons le prénom du vieux : Jean-Michel qui vit avec une ancienne canta­trice, Mireille, et ensemble ils décident de mourir en utili­sant le suicide assisté , ensemble ils auront le COVID et ensemble, ils s’en sorti­ront et fina­le­ment ne se suici­de­ront pas.
Plusieurs thèmes se croisent dans ce roman, la repré­sen­ta­tion théâ­trale, la vieillesse et surtout la mort.

J’ai assez bien aimé la première partie, fran­che­ment détesté la deuxième avec cette bretonne sortie dont on ne sait quel imagi­naire et qui ne rend pas justice aux bretons que je connais et la troi­sième est quasi­ment insup­por­table, cette descrip­tion de ce couple qui veut mourir dans la dignité et qui, au dernier moment se raccroche à la vie m’a abso­lu­ment dégoutée .

Au moment où je rédige ce billet des bombes, des vraies celles-là, tombent sur Kiev et cela explique beau­coup mon dégoût de cette fasci­na­tion pour la mort de ceux qui ont tout pour vieillir tran­quille­ment. J’exa­gère peut-être mais c’était bien le thème de Michel Rostain, la mort et celle-ci frappe à notre porte de façon telle­ment plus terrible et l’on se rend compte que le plus souvent l’homme ne choi­sit plus rien .

Citations

La peur de l’Ehpad .

- Ce n’est pas l’état de Cathe­rine qui m’an­gois­sait, c’est l’Eh­pad : y aller me terro­ri­sait comme s’il s’agis­sait de mon prochain domicile !
« Lorsque j’ai enfin surmonté ma trouille, je suis arrivé là-bas un jour de chorale. Dans le grand salon de l’Eh­pad, une chef d’or­chestre tirait de toutes ses forces les voies épui­sés d’un demi-cercle de vieillards – vingt voix éraillées égre­nait comme elles pouvaient les sous-titres de la chan­son de Dalida qu’on leur proje­tait en mode karaoké :
» Je sais bien que tu l’adores, Bambino, Bambino
Et qu’elle a de jolis yeux, Bambino, bambino…
Mais tu es trop jeune encore, Bambino, Bambino,
Pour jouer les amoureux. »
» Cette chan­son qui clau­di­qué, lento, mollo, pas sano du tout, c’était à pleu­rer. Cathe­rine était la, hagarde au milieu de cette assem­blée de fauteuils roulants, et alors je me suis vu, je t’as­sure… vu à côté d’elle, en survêt lamen­table, édenté et gâteux. la vraie bombe, c’est celle-là, celle qui ne me tuera pas et me main­tien­dra en vie mais en ruine !
Coup de massue supplé­men­taire, un des choristes a fait rouler son fauteuil jusqu’à moi pour deman­der : « c’est vous le nouveau ? » Et j’ai soudain réalisé pour­quoi pas moi en effet ? après tout j’ai l’âge régle­men­taire pour dépo­ser un dossier d’ad­mis­sion dans un Ehpad. (Cathe­rine et moi, on est nés la même année !) 

J’ai souvent entendu cette remarque.

Même vides, les salles de théâtre ne sont jamais désertes. Les notes qu’on y a chan­tées, les pages qu’on y a dites, les âmes qui ont dansé sur la scène ont toutes laissé un bout d’elles-mêmes. Il suffit de fermer les yeux et d’écou­ter, les Théâtres palpitent tout le temps de milliers d’émotions

=

Édition Seuil . Traduit de l’an­glais par Karine Lalechère

Lu dans le cadre de Masse Critique

Voici une bonne pioche chez Babe­lio, sans être un total coup de coeur ce roman est très inté­res­sant et j’es­père vous donner envie de le lire. L’au­teure est britan­nique de parents chypriotes. Elle s’in­té­resse à deux scan­dales qui se passent à Chypre, l’un concerne le bracon­nage des petits oiseaux migra­teurs, l’autre beau­coup plus révol­tant concerne des employées de maison étran­gères qui sont exploi­tées par des agences plus où moins mafieuses. Ces femmes devront toute leur vie rembour­ser l’agence qui les a fait venir, elles espèrent s’en­ri­chir pour, le plus souvent, faire vivre leur famille alors que les seules personnes qui vont gagner beau­coup d’argent ce sont les proprié­taires des agences. Les Chypriotes qui les utilisent n’ima­ginent pas les diffi­cul­tés que traversent ces femmes. Pour la bonne société chypriotes ce sont des femmes inter­chan­geables qui leur rendent tous les services possibles sans pour autant cher­cher à les connaître.

Ce roman s’ap­puie sur un fait divers qui a secoué Chypre : des femmes employées ont bruta­le­ment disparu. La police ne cherche abso­lu­ment pas à savoir ce qui s’est passé, le hasard permet­tra de décou­vrir qu’il s’agit d’un crime odieux de femmes sans défense.

Le roman suit le destin d’une de ces femmes : Nisha , une jeune maman Skri Lanquaise, elle va aider Petra à élever Aliki l’en­fant qu’elle a eu alors que son mari est mort avant la nais­sance de ce bébé. Un jour Nisha dispa­raît le roman va racon­ter l’en­quête de Petra qui va ouvrir les yeux sur la vie de Nisha , elle a mauvaise conscience et se rend compte à quel point ces femmes sont malme­nées dans son pays. Elle découvre aussi que Nisha lui a caché son amour pour Yian­nis son jeune voisin, car elle avait peur d’être renvoyée si Petra avait connu cette rela­tion amou­reuse. Yian­nis est est un Chypriotes que la crise de 2008 a tota­le­ment ruiné et il doit sa survie au bracon­nage des oiseaux migra­teurs ce sont de tous petits oiseaux que les restau­ra­teurs s’ar­rachent. Il gagne beau­coup d’argent mais il sait aussi que s’il veut s’ar­rê­ter, il risque sa vie car au dessus de lui les comman­di­taires de cette pratique de bracon­nage, il y a des gens très puis­sants et qui sont prêts à tout pour cacher cette pratique mais aussi pour qu’elle continue.

Un sujet très inté­res­sant mais j’ai un petit bémol pour le style que j’ai trouvé assez plat. Malgré cette dernière remarque je pense que ce livre trou­vera un public assez large.

Citations

Voici une bonne façon d’apprendre la table de 9.

Si tu me demandes combien font 7 fois 9, je sais que la réponse commence par 6. Et que le second chiffre, c’est toujours celui d’avant, moins 1. Par exemple, 8 fois 9 font 72, 7 et 2. 
(PS regar­dez bien la table de 9
1 fois 9 =9
2 fois 9 = 18
3 fois 9 = 27
4 fois 9 = 36
5 fois 9 = 45
6 fois 9 = 54
7 fois 9= 63
8 fois 9 = 72
9 fois 9 = 81
10 fois 9 = 90
certes quand on l’écrit ça marche mais pour dire spon­ta­né­ment « 7 fois 9 = 63 cela demande une gymnas­tique de la mémoire qui me semble compli­quée, moi quand j’étais enfant pour la table de 9 je me disais : 7 fois 9 = 70 – 7 = 63 .)

Le crack de 2008.

Avant la crise de 2008, la Laiki banque était en plein essor. elle s’ap­prê­tait à deve­nir le véhi­cule d’in­ves­tis­se­ment euro­péen pour le fonds d’état de Dubaï et elle a joué un rôle pivot dans l’in­dus­trie des services finan­ciers de Chypre. Elle accueillait à bras ouverts les nouveaux entre­pre­neurs russes qui arri­vaient avec des valises remplies de billets et créaient sur l’île des socié­tés admi­nis­trées par des avocats et des comp­tables locaux. Les trans­ferts d’argent entre la Russie et Chypre avaient atteint des montants astro­no­miques. La banque avait même géré les affaires de Slobo­dan Milo­se­vic. Dans les années 1990, son gouver­ne­ment avait trans­féré des milliards de dollars en espèces par notre inter­mé­diaire, en dépit des sanc­tions des Nations Unies.

Son expan­sion agres­sive en Grèce fut fatale à la Laiki. Le bilan était sous-capi­ta­li­sée au moment de la crise finan­cière mondiale et ce fut la dégrin­go­lade. La banque fut déman­te­lée. Je perdis mon emploi, mes écono­mies et ma femme ‑dans cet ordre.

Un policier caricatural ?

Je ne peux pas m’amu­ser à cher­cher ces étran­gères. J’ai du travail. Si elle ne revient pas, c’est sans doute qu’elle est passée au nord. C’est ce qu’elles font. Elles vont du côté turc dans l’es­poir de trou­ver un meilleur emploi. Ces femmes sont des animaux, elles obéissent à leur instinct. Ou à l’argent. Vous devriez rentrer chez vous et débar­ras­ser sa chambre. Si elle n’est pas de retour à la fin de la semaine, appe­lez l’agence pour deman­der qu’on vous envoie une autre bonne.

L’horreur de la guerre à Chypre.

Une seule fois, j’ai entendu mon père parler avec savoir d’avant ‑une voix sincère et bienveillante‑, et ce fut pour dire qu’il avait tué un ami au combat. Il ne nous avoua jamais son nom.
Ces années d’après guerre m’ont appris une leçon que je n’ai pas oubliée : on pouvait se refer­mer en soi-même, et, comme mon père, ne jamais retrou­ver la sortie.

Exemple de ce que vivent les femmes étrangères domestiques à Chypre.

Mutya Santos, une autre Philip­pine, venait de Manille. Elle s’en­ten­dait bien avec sa première employeuse et dînait avec elle chaque soir. À la mort de la vieille dame, on l’avait placée chez un homme qui essayait constam­ment de la tripo­ter, entrait dans la salle de bain quand elle était sous la douche et se glis­sait dans sa chambre pendant son sommeil. Elle s’était plainte à l’agence qui avait refusé d’in­ter­ve­nir. Lorsque son patron l’avez appris, il l’avait congé­diée. Elle aussi s’était retrou­vée sans rien, avec une énorme dette à rembourser. 

(PS je suis déso­lée pour la qualité de mes photos, elles sont très bonnes sur mon télé­phone mais sont dégra­dées sur ma boite mail sans que je sache pourquoi.)

Édition Galli­mard . Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Pour le thème du mois de mars à mon club de lecture , « les écri­vains et leur père », ce livre était parfai­te­ment à sa place, en effet, Marc Dugain se penche sur le passé de son père, person­nage éton­nant de volonté (d’où le titre). En effet, alors qu’il est encore enfant, l’an­née où il devait quit­ter l’école primaire pour aller au lycée, en 1941, il a été atteint de la polio­myé­lite, il a eu la chance incroyable de pouvoir être soigné à Paris et de n’avoir qu’une jambe para­ly­sée. Toute sa vie il marchera sur une seule jambe et une canne sans jamais renon­cer à mener la vie aven­tu­reuse dont il rêvait. Ce roman, l’au­teur tient à cette appel­la­tion l’épi­graphe du roman, (Marc Dugain l’a écrite lui-même) dit ceci :

La plus belle des fictions est celle qu’on entre­tient sur ses proches dans des souve­nirs qui jalonnent une mémoire flot­tante. Ce n’est pas la biogra­phie d’in­con­nus, c’est un roman.

Ce roman nous vaut une belle balade dans le XX° siècle avec un regard très parti­cu­lier, celui d’un homme du XXI° siècle qui connaît la réponse à des ques­tions que l’on ne se posait pas à l’époque. Comme par exemple le problème des déchets nucléaires, apporté par l’in­dé­pen­dance éner­gé­tique voulue par de Gaulle.

L’his­toire de la famille de son père est marqué par l’al­coo­lisme des gens simples en Bretagne et aussi la volonté de ces mêmes gens de tout faire pour que leurs enfants réus­sissent leur études. Il réus­sira mais eux se senti­ront exclus de la famille bour­geoise que son fils va consti­tuer avec une femme pari­sienne qui va se battre pour exis­ter sur le plan profes­sion­nel alors que tout la pous­sait à deve­nir une bonne mère et une épouse tenant sa maison. Leurs deux fils auront du mal à se sentir aimés par des parents qui seront aussi pris par leurs destin, mais cela n’ap­pa­raît qu’é­pi­so­di­que­ment dans le récit.

La famille de sa mère est marquée par son père qui est une « gueule cassée » qui a inspiré Marc Dugain le roman qui l’a rendu célèbre : « la Chambre des Offi­ciers » que je n’ai pas encore lu contrai­re­ment à « l’in­som­nie des étoiles ». La présen­ta­tion de ce futur gendre qui a perdu une jambe sera diffi­cile à accep­ter pour sa future belle mère qui sait ce que cela veut dire de consa­crer sa vie à aider un handi­capé. Mais fina­le­ment la vie fami­liale se recons­truira grâce à l’éner­gie de cet homme que rien n’ar­rête et qui respec­tera la volonté de sa femme de s’im­po­ser dans le monde de l’in­dus­trie. Après quelques années en Nouvelle Calé­do­nie ils parti­ront en Afrique, puis revien­dront en France. Son père pren­dra des respon­sa­bi­li­tés impor­tantes dans l’éner­gie nucléaire et sera lié à un géné­ral respon­sable du contre espion­nage fran­çais. Cela permet à l’au­teur d’avoir un regard person­nel sur ce siècle un peu décalé par rapport à ce que l’on lit habituellement.

C’est une roman et l’his­toire d’une vie qui ne se lit pas toujours faci­le­ment car il y a beau­coup d’el­lipses et il faut faire des sauts dans le temps qui m’ont souvent dérou­tés . Les person­nages sont assez variés, j’ai un faible pour le cousin commu­niste qui joue à la bourse et roule en Mercé­dès. Je n’ai pas trop accro­ché à la person­na­lité de ses parents . On sent qu’il a voulu rendre un hommage à son père qui est resté debout malgré son handi­cap mais à part cela (et ce n’est pas rien) on ne sent pas la vie à travers ce qu’il nous dit de lui. Sa mère entiè­re­ment tour­née vers son ambi­tion fémi­niste de lutter pour être employée à son niveau d’étude est de la même façon un peu glacée dans ce combat. En revanche je trouve que ses quatre grand-parents sont plus riches même si du côté breton c’est une misère terrible. L’au­teur sait faire vivre sa grand-mère plus que son grand-père qui vit surtout à l’ex­té­rieur de la famille.

Un très bon livre, pour le regard sur ce siècle passé. J’y ai retrouvé des évène­ments que j’ai vécu moi ou ma famille, mais j’ai quelques réserves car je n’ai pas ressenti assez d’empathie avec ses parents ce qui était, je le pense, le but de l’au­teur . J’avais oublié que j’avais déjà chro­ni­qué l’in­som­nie des étoiles du même auteur en lui attri­buant encore une fois 3 coquillages. (Je suis sévère avec cet auteur car je trouve ses romans bien écrits, il ne soulève pas mon enthousiasme.)

Citations

Construction du couple de ses parents.

L’at­ti­tude de l’a mère l’a blessé, mais il comprend cette réti­cence : le retour de l’in­fir­mité pour­rait se voir comme une malé­dic­tion. Elle a ressenti une nouvelle fois à quel point l’amour de sa mère pouvait être pesant. Lui n’a pas l’in­ten­tion qu’elle inter­fère dans leur rela­tion, jamais et il le dit sans ambi­guïté, il n’a pas fait tous ses efforts pour perdre sa liberté retrou­vée sous la coupe d’une belle mère. Les choses seront limpides, d’un côté comme de l’autre, : si fortes que soient leur affec­tion pour leurs parents ils ne les lais­se­ront pas guider leurs pas. C’est là le fonde­ment de leur alliance, de l’égoïsme de leur couple qui va scel­ler leur compor­te­ment pour toujours.

Repas de famille.

Les anciens de 14 ont dégainé les liqueurs en fin de repas, dans la tradi­tion de ces déjeu­ners inter­mi­nables qui commencent par la dispute poli­tique pour finir dans la concorde des vapeurs d’alcool.

La nouvelle Calédonie .

Les Kanaks vouent leur circu­la­tion restreinte, doivent se soumettre à une auto­ri­sa­tion afin de quit­ter leur arron­dis­se­ment et, pour couron­ner le tout, ils doivent effec­tuer plusieurs jours de travaux forcés par an, au profit des colons ou de l’ad­mi­nis­tra­tion. Le code de l’in­di­gé­nat, code du déshon­neur qui orga­nise la priva­tion de droits, enferme ce peuple réputé pour son génie agri­cole et son culte de la terre sur la portion congrue de terri­toires livré à une popu­la­tion de repris de justice et de paysans faillis. Les prison­niers poli­tiques, retournent systé­ma­ti­que­ment en métro­pole. Entre la révolte de 1878 qui tue près de trois mille Kanaks et le reste, tout le reste, y compris les mala­dies impor­tées, la popu­la­tion indi­gène chute de 90 % après l’ar­ri­vée l’ar­ri­vée de la civi­li­sa­tion sur sa terre. C’est ce qu’on pour­rait appe­ler une colo­ni­sa­tion réussie.

Remarque intéressante .

Ce soir là, aidé par le vin de qualité, il se laisse aller à de sombre prévi­sions au sujet de la poli­tique colo­niale de la France. Il prédit qu’au tour­nant de la décen­nie l’in­dé­pen­dance sera la règle et la colo­nie l’ex­cep­tion. Son direc­teur hausse les sour­cils en adres­sant au gouver­neur un sourire apai­sant, mais à la surprise géné­rale le gouver­neur avoue qu’il craint qu’il n’ait raison. Il aura d’autres occa­sions dans sa vie de consta­ter que les hauts respon­sables ont souvent conscience indi­vi­duel­le­ment des désastres auxquels conduit leur action, mais qu’ils sont submer­gés par la force du système et liés par leurs inté­rêts de carrière.

Je trouve ça très vrai.

De tous les moteurs de l’exis­tence sociale, la revanche, parce qu’elle possède un carbu­rant inépui­sable, est le plus performant.

L’Afrique et de Gaulle.

Ils ne savent rien de la future forma­tion d’une cellule spéciale de la prési­dence de la répu­blique, instau­rée par de Gaulle, dont l’ob­jec­tif sera de reprendre le contrôle de ce qui a été aban­donné, pour éviter à ces nouvelles nations de sombrer dans la spolia­tion améri­caine où le collec­ti­visme sovié­tique qui rêve de proli­fé­rer dans la chaleur afri­caine. On met en place des diri­geants fantoches qui recy­cle­ront l’argent détourné dans leurs pays avec notre appui, en remer­cie­ment de leur fidé­lité à la France, pour l’in­ves­tir dans les beaux quar­tiers de Paris et dans nos banques. C’est ce qu’on appelle en langage poli­tique fleuri « créer de la stabilité ». 

L’alcoolisme de ses grand-parents bretons.

Elle boit du vin, du vin de table qu’elle cache parmi les produits de vais­selle. Son alcoo­lisme de pauvres la rava­gera de l’in­té­rieur au cours des dix années qui lui restent à vivre. Le bosco boit, lui aussi, mais pas comme elle. Il petit-déjeune au calva, arrose l’en-cas de dix heures, puis s’ac­corde une pause à midi avant de reprendre, l’après-midi, la tour­née des fermes des cousins pour enfin s’ac­cor­der un dernier verre au bar du village avant de dîner, à l’eau, pour rincer tout ça. Il lui reste trente ans à vivre à ce rythme.

Est-ce vrai ?

Il faut préci­ser que la CIA, crai­gnant que les hippies ne ruinent la jeunesse améri­caine par son paci­fisme conta­gieux en pleine guerre du Viêt­nam, a déli­bé­ré­ment inondé de LSD une géné­ra­tion qui espé­rait atteindre u. monde rendu inac­ces­sible par la dérai­son ordi­naire. Ceux qui ne meurent pas à la guerre meurent d’over­dose, la boucle est une nouvelle fois bouclée.

Édition Autre­ment.  Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

C’est un premier roman d’Alain Mascaro qui semble lui avoir été inspiré par un grand voyage qu’il a entre­pris en déci­dant de quit­ter son emploi de profes­seur de lettres. Le titre en dit beau­coup sur le sujet du roman : le peu de liberté qui est laissé aux popu­la­tions de nomades qui décident de ne respec­ter aucune fron­tière et de vivre de spec­tacles qu’ils donnent de ville en ville. Le coeur même du roman raconte l’ex­ter­mi­na­tion du peuple tzigane par les nazis. Cela on le sait bien sûr, mais on lit beau­coup moins souvent les récits de la « Pora­j­mos » que ceux sur la Shoa. Le seul survi­vant d’un petit clan (kumpa­nia) des Thor­vath , Anton le dres­seur de chevaux, va devoir sa survie dans le ghetto de Łódź en se faisant passer pour un juif.(Ils ne doivent pas être nombreux à avoir fait cela !)

Le livre est rempli de toute la poésie des êtres libres qui aimaient sentir le vent de la steppe dans leurs cheveux quand ils chevauchent des montures aussi libres qu’eux. Le début commence avant la montée du Nazisme et la petite troupe vit au rythme des spec­tacles et des contes racon­tés par le violo­niste Jag que nous retrou­ve­rons à la fin du roman. Malheu­reu­se­ment la petite troupe est en Europe et sera entiè­re­ment massa­crée par les nazis. Je ne le savais pas mais à Łódź à coté du célèbre ghetto tenu par des juifs et qui ont été les derniers à être dépor­tés, il y a eu un camp de concen­tra­tion pour les Tziganes, il n’y a eu aucun survi­vants. J’avais lu le récit de ce ghetto parti­cu­lier « Un monstre et le chaos ». Nous rencon­trons là le portrait d’un méde­cin juif qui va enri­chir la person­na­lité d’An­ton, très vite, face au géno­cide sa famille le charge de survivre pour hono­rer la mémoire des morts. Dans le dernier camp, Anton rencon­trera un juif grec qui enri­chira ses connais­sances philo­so­phiques. Cet être solaire ne pourra pas survivre aux tortures des camps : que d’êtres d’ex­cep­tion dont l’hu­ma­nité aurait eu tant besoin et qui ont disparu à jamais dans les fosses communes des camps de concen­tra­tion. Anton va survivre mais sera brisé par ces drames atroces, il retient tous les noms de ces dispa­rus qui lui appar­tiennent et qu’il ne veut pas oublier. Que de tristesse !

Après la guerre, il sera sauvé par l’amé­ri­cain qui sera le premier à ouvrir le camp de Mauthau­sen, son passage aux USA lui permet­tra de retrou­ver la santé mais pas son âme. Il recons­ti­tuera une « kumpa­nia » avec des person­na­li­tés au passé marqué par la guerre et donnera des spec­tacles où les chevaux auront une place parti­cu­lière. Anton retrou­vera Jag qui vit en Indes. Là aussi la guerre entre les Hindous et les Musul­mans fera douter Anton de l’hu­ma­nité. La fin du roman se passe là où tout a commencé dans les plaines de Mongolie.

Tout ce roman est un hymne à la liberté qui s’est hélas, fracas­sée sur le nazisme ou le commu­nisme et aujourd’­hui sur les fron­tières qui se ferment et la béto­ni­sa­tion de la nature.

Citations

Joli conte tzigane.

« Papu Jag, deman­dait par exemple Nanosh, y a‑t-il des hommes sur la Lune ?
- Il n’y en a plus qu’un seul, hélas, répon­dait Jag. Mais autre­fois, il y en avait beau­coup ! Ils menaient une vie facile, leur seul travail était d’en­tre­te­nir le feu pour que la Lune brille. À cette époque-là, elle était toujours pleine. Mais un mauvais homme, un « gadjo« qui n’ai­mait pas ses semblables les bannit de la lune. Depuis, le mauvais homme doit entre­te­nir le feu tout seul, et il n’y parvient pas, c’est pour­quoi la lune s’éteint régu­liè­re­ment. Quand elle commence à se rallu­mer, c’est que le « gadjo » est en train de souf­fler sur les cendres. Quant aux hommes qu’il a chas­sés, ils se sont disper­sés très loin dans le ciel et le « Devel » leur a donné la mission d’al­lu­mer chaque jour les étoiles. Si vous regar­dez bien, vous les verrez qui portent des fagots… »

Jolie fable.

« Dis-moi, mon garçon, deman­dait Jag qui aimait les fables, qu’est-ce qui est mieux pour un mouton, le berger ou le loup ? 
- Le berger. 
– Et qui tond le mouton ?
– Le berger. 
- Et qui le tue pour le manger ? 
- Le loup !
- Non, Anton. c’est encore le berger. Il est bien rare qu’un loup parvienne à tuer un mouton, parce que le berger veille et il a de gros chiens. Mais qui donc protège le mouton quand le berger vient l’immoler ? 
- Personne. 
- Et pour­tant de qui a peur le mouton : du berger ou du loup ? 
- du loup ! 
- Oui mon garçon, voilà bien tu le drame des hommes : ils sont exac­te­ment comme les moutons. On leur fait croire à l’exis­tence de loups et ceux qui sont censés les proté­ger sont en fait ce qui les tondent et les tuent.

Rencontre avec les nazis.

Ils semblaient si certains de leur force et de leur bon droit qu’il aurait été vain de protes­ter, même lorsque l’un d’entre-eux avait pissé sur le marche­pied d’une roulotte. Étrange comme la certi­tude hautaine de leur propre huma­nité peut amener certains hommes à se conduire comme des bêtes.

Le ghetto de Łódź.

Chaim Rumkowski n « est qu’un pantin qui se prend pour un ventri­loque ! Il croit que nous sommes ses marion­nettes. Il se joue de nous. Nous sommes ses choses. Mais qu’est-il lui-même ? Ne voit-il pas les fils qui partent de ses membres ? Ne sait-il pas qu’il est un jouet entre les mains des bour­reaux ? Il est aveu­glé par le pouvoir, ivre parce que les marks qui circulent au ghetto sont signés de son nom. Monnaie de singe en vérité ! Ce n’est qu’un tragique simu­lacre, un théâtre sordide et ridi­cule ! Un jour, tout ça s’ef­fon­drera, alors peut-être se verra-t-il tel qu’il est ! Le roi est toujours nu, mon garçon, toujours, ne l’ou­blie jamais !

Les survivants.

Ci et là encore, il avait croisé quelques survi­vants, de Łódź ou de « Lager », la plupart marqués dans leur âme et leur chair, tour­men­tés par le simple fait d’avoir survécu là où tant d’autres étaient morts. Il les recon­nais­sait presque du premier coup d’œil. Il lui arri­vait de se retrou­ver en présence d’un parfait inconnu et de se dire que si l’autre rele­vait la manche de sa chemise, de son bleu de travail, de son costume, on verrait appa­raître un numéro de matri­cule tatoué comme celui que lui-même avait sur le bras droit. 
Seuls les bour­reaux dormaient du sommeil du juste, c’était une constante, les victimes, elles conti­nuaient à souf­frir leur vie durant, jamais leur plaies ne cica­tri­saient entièrement.

Éditions Seuil

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Un livre de 85 pages qui se lit comme un grand article de maga­zine sur la mort du père d’Édouard Louis que j’avais connu grâce à « En finir avec Eddy Belle­gueule » . On retrouve dans ce roman la descrip­tion sans conces­sion de la misère qui a vaincu son père. J’aime beau­coup l’écri­ture de cet écri­vain et il permet de cerner de près le pour­quoi de la déchéance physique de cet homme dont il a eu tant peur avant de penser qu’il l’a sans doute aimé. Son fils remonte dans le temps et essaie de retrou­ver celui dont le prin­ci­pal crédo était de ne pas être une femme­lette et le pire de l’in­jure était d’être un pédé. Tout le long de ce petit texte Édouard Louis se souvient d’un spec­tacle qu’il avait monté avec ses cousins où lui même jouait le rôle de la chan­teuse. De façon obsti­née, il cherche à savoir pour­quoi son père n’a pas été fier de lui : est ce parce qu’il était déguisé en fille ? Sans doute, mais son père ne lui a rien dit. Cet auteur se souvient aussi du jour ou un de ses frères a essayé de tuer ce père, tout cela parce que lui a dénoncé le fait que sa mère donnait de l’argent à un délin­quant qui ne cherche qu’à boire et à se droguer. L’auto-analyse de la mauvaise conscience est bien à l’image de ce que j’ai déjà lu de cet auteur. Dans sa recherche de la cause de la mort de son père les 10 dernières pages (sur 85, je le rappelle !) sont consa­crées à tous les respon­sables poli­tiques qui ont pris des déci­sions qui ont appau­vri son père donc qui lui a rendu la vie plus diffi­cile. J’avoue que ce ne sont pas mes passages préfé­rés. Je trouve que dénon­cer des hommes poli­tiques en distri­buant les mauvais points comme un maître d’école à l’an­cienne, sans dénon­cer Ricard, alors que son père est capable d’en boire une bouteille entière certains soirs, ce n’est pas très juste dans la distri­bu­tion de ceux qui ont tué son père.

Citations

Noël .

Toute la famille est autour de la table. Je mange beau­coup trop, tu as acheté trop de nour­ri­ture pour le réveillon. Tu avais toujours cette peur d’être diffé­rent des autres à cause du manque d’argent, tu le répé­tais, Je ne vois pas pour­quoi on serait diffé­rent des autres à cause du manque d’argent, et pour cette raison, pour ça tu voulais avoir sur la table tout ce que tu imagi­nais que les autres avaient et mangeaient pour Noël, du foie gras, des huîtres, des bûches, ce qui fait que para­doxa­le­ment plus nous étions pauvres elt plus on dépen­sait d’argent à Noël, par angoisse de ne pas être comme les autres.

École et masculinité .

Pour toi, construire un corps mascu­lin, cela voulait dire résis­ter au système scolaire, ne pas te soumettre aux ordres, à l’Ordre, et même affron­ter l’école et l’au­to­rité qu’elle incar­nait. Au collège, un de mes cousins avait giflé un profes­seur devant toute sa classe. On parlait toujours de lui comme d’un héros. La mascu­li­nité, -« ne pas se compor­ter comme une fille, ne pas être un pédé »-, ce que ça voulait dire, c’était sortir de l’école le plus vite possible pour prou­ver sa force aux autres, le plus tôt possible pour montrer son insou­mis­sion, et donc, c’est ce que j’en déduis, construire sa mascu­li­nité, c’est se priver d’une autre vie, dans un autre futur, dans un autre destin social que les études auraient pu permettre. La mascu­li­nité t’a condamné à la pauvreté, à l’ab­sence d’argent. 


Édition l’aube, traduit du norvé­gien par Domi­nique Kristensen

J’avais été très atti­rée par ce que m’avait annoncé Babe­lio : une plon­gée dans une famille norvé­gienne. L’an­nonce est tenue et je croyais alors retrou­ver les mêmes sensa­tions d’exo­tisme que dans les séries qui viennent des pays du nord, que ce soit « Rita » qui m’a fait décou­vrir l’en­sei­gne­ment au Dane­mark ou « notre grande famille » qui décrit les familles recom­po­sées en Suède.

Quelle décep­tion, certes nous sommes bien chez les Norvé­giens et regar­dez bien la photo de la couver­ture du livre, le contenu est aussi vivant que la photo !

D’abord ne vous atten­dez pas à une seule note d’hu­mour, il y en a aucune. Ne croyez pas non plus que l’on vous épar­gnera la moindre évolu­tion dans la psycho­lo­gie des trois person­nages prin­ci­paux, vous boirez le calice jusqu’à la lie.
Je raconte rapi­de­ment le début – enfin le début si on veut car cela n’est dit qu’à la page 100- le père et la mère de trois enfants adultes vont divor­cer. Bizar­re­ment, ils l’an­noncent à l’an­ni­ver­saire des 70 ans du père alors que celui ci a invité tout le monde en Italie. Les trois enfants sont complè­te­ment pertur­bés et nous voilà partis sur 300 autres pages à parta­ger les diffi­culté de Liv la fille ainée, d’El­len la cadette et de Hakon le plus jeune. Rien ne vous sera épar­gné , ni les jalou­sies de l’en­fance, ni les diffi­cul­tés de couples des uns et des autres, ni la diffi­culté de faire l’amour quand cette fonc­tion ne sert qu’à avoir un enfant qui ne vient pas.

À aucun moment un des trois enfants ne cherchent à comprendre les parents, ils sont surtout extrê­me­ment en colère, furieux que leur modèle paren­tal s’écroule. Ah oui, j’ou­bliais de vous le dire, en plus d’être terri­ble­ment ennuyeux, ils sont tota­le­ment inin­té­res­sants. J’avais envie de mettre des claques à tout ce petit monde qui vit sans soucis d’argent ni de travail, ils occupent visi­ble­ment des postes très inté­res­sants et quand ils en en ont assez du climat et des autres Norvé­giens qui sont peut être tous à leur image, ils vont passer une petite semaine à Rome !

Bref un livre terri­ble­ment ennuyeux et j’es­père que la Norvège vaut mieux que ça

Je n’ai noté qu’un passage (c’est toujours mauvais signe)

Citation

l’écologie en Norvège.

Mon faible enga­ge­ment pour l’en­vi­ron­ne­ment est déso­lant, je trie mes déchets par devoir, mais je ne crois abso­lu­ment pas que le fait qu’une mino­rité de ménages norvé­giens de la classe moyenne trie conscien­cieu­se­ment la nour­ri­ture et le plas­tique dans les sacs verts et bleus ‑ou l’in­verse- soit d’une utilité quel­conque surtout depuis mon voyage en Asie pour un repor­tage au cours duquel j’ai parcouru les rues de Katman­dou ou de New Delhi en patau­geant dans les ordures. Je ne le dis jamais ouver­te­ment, et je parti­cipe bien sûr au tri sélec­tif ‑c’est acquis une fois pour toutes, les petits ruis­seaux font les grandes rivières.

Éditions Fleuve

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Lors de la réunion du club de lecture du mois de février, une seule lectrice avait lu ce roman. Elle l’avait adoré et aurait aimé lui mettre un grand coup de cœur. Notre biblio­thé­caire a donc décidé que nous devions être plusieurs à donner notre avis car nos coups de cœur doivent être le reflet d’au moins quatre personnes. Je peux comprendre l’en­thou­siasme de la lectrice que je ne partage pas. Le secret pour tomber sous le charme de ce roman c’est d’en aimer le style. Cette écri­vaine écrit dans une langue poétique qui ne m’a pas touchée, et toute l’his­toire se passe dans une atmo­sphère de mystère qui va peu à peu s’éclai­rer, si, comme moi, vous êtes ration­nelle et n’acceptez pas les coïn­ci­dences qui tombent trop bien vous reste­rez en dehors de cette histoire qui peut alors sembler à la limite du ridi­cule. Pour les diffé­rents person­nages c’est aussi quitte ou double où vous vous y atta­che­rez ou vous n’y croi­rez pas : Anto­nin, le mari parfait qui pendant vingt ans reste pétri d’amour pour cette femme murée dans son silence. L’ enfant de 5 ans, Solen qui croi­sant une femme qu’il n’a jamais vu dans un square crée immé­dia­te­ment avec elle un lien. Cet enfant s’avèrera son petit fils…

L’histoire commence ainsi : une très belle jeune femme est sauvée de la noyade par un homme sur la plage de Saint Enogat, c’est à dire chez moi ! Incroyable !

En effet tout démarre à Dinard et se conti­nue à Luchon. Car l’homme emmè­nera la jeune femme dans son chalet des Pyré­nées, celle-ci est deve­nue mutique, son mari Anto­nin l’aime très fort et la protège. Vingt ans plus tard , elle retrou­vera sa voix grâce à une amie et surtout grâce à la correc­tion d’une thèse sur la néga­tion de gros­sesse, et elle retrou­vera aussi sa fille et son petit fils ! Sa fille retrouve le père de son fils … La jeune femme qui a perdu ses jambes dans un acci­dent de montagne , les retrouve .…Mais non là j’exa­gère elle marchera grâce à des prothèses.

Quand je résume l’in­trigue je ne rends abso­lu­ment pas justice au roman car rien n’est plau­sible seul le style sauve cette histoire :encore faut-il y être sensible !

Je ne vote­rai donc pas pour coup coeur mais je vais vite remettre ce livre en circu­la­tion pour que d’autres lectrices puissent donner leur avis .

Citations

Ma plage dans un roman trop poétique pour moi.

Comme sur un coup de tête, ils avaient décidé de retour­ner à Luchon par la route litto­rale, à son rythme, au gré de ses envies, et c’est à Dinard, sur la plage de Saint-Énogat, qu’il avait remar­qué une femme de dos, vêtu d’une longue chemise blanche qui se lais­sait aller tout habillée dans l’océan. La nuit était claire. Une nuit de juin où la lune explose de lumière ronde et pleine telle une partu­riente. En regar­dant la silhouette s’avan­cer dans l’eau, il s’était sentie comblé par cette balade nocturne le long de la mer qui, à cette lati­tude, se confon­dait avec l’océan.

Le cœur du roman.

On appelle « noyade blanche » ce qui aurait pu lui coûter la vie si Anto­nin n’avais pas nagé jusqu’à elle. Son corp s’était brus­que­ment refroidi et elle avait perdu connais­sance, comme si la mort avait voulu l’ap­pro­cher sans qu’elle s’en rende compte. Elle ne s’était pas débat­tue, avait pas impulsé le mouve­ment du bouchon qui crie à l’aide. Elle s’était lais­sée aller. Ses artères avait dû se rétrac­ter et elle avait dérivé dans l’in­cons­cience tran­quille de l’es­prit en sommeil. Anto­nin avait lutté contre la mariée pour la rame­ner sur la plage. Elle serait partie vite, très vite s’il avait attendu, il le savait. De l’eau était sortie de sa bouche, il avait fait ce qu’il fallait. Du nez aussi. Grande douleur à cet endroit là. Elle avait toussé, s’était étran­glée, son corps s’était recro­que­villé, animé par un réflexe sans doute. Elle avait toussé encore à s’en arra­cher les côtes et les poumons, puis elle avait ouvert les yeux.
Qu’a­vait-elle à fuir en plein cœur de la nuit pour avoir cher­cher la mort dans l’océan ?

Édition Belfond. Traduit de l’al­le­mand par Rose Labourie.

J’avais choisi ce gros roman dans ma média­thèque préfé­rée en pensant au mois « les feuilles alle­mandes » de Patrice et Eva. Mais le choc incroyable que m’a procuré ce livre, est tel que je veux parta­ger avec vous au plus vite cette lecture. Saurais-je rendre toutes la variété des émotions par lesquelles je suis passée en lisant ce roman ?
Cette auteure est d’ori­gine géor­gienne et est, d’après la quatrième de couver­ture, déjà très connue en Alle­magne. Le roman commence par l’évo­ca­tion de la vie dans une région monta­gneuse en Tchét­ché­nie, avant les deux guerres qui ont détruit à jamais cette région qui n’a pas pu deve­nir un pays indé­pen­dant. En 1999 une jeune fille Nura, cherche à s’ex­traire de tradi­tions qui l’étouffent, elle décide de fuir son pays et pour cela doit réunir de l’argent. Les pages du prologue qui lui sont consa­crées nous permettent de connaître un peu mieux cette superbe région monta­gneuse et isolée aux mœurs assez rudes très influen­cées par la reli­gion musul­mane et les lois claniques de l’hon­neur. Nous allons repar­tir en 1995 avec un jeune Russe qui est élevé par une femme veuve de guerre. Son père offi­cier de l’ar­mée sovié­tique a été tué en Afgha­nis­tan, son fils est élevé dans le souve­nir de la gloire du grand héros. Il ne se sent nulle­ment l’âme d’un soldat malgré la volonté de sa mère, lui, il aime la litté­ra­ture et les doux baisers de Sonia. Ce person­nage nous permet de décou­vrir la vie d’un jeune sous l’ère Brej­nev et entre autre, la divi­sion très forte entre les classes sociales qui se dissi­mule sous une égalité de façade. Sa mère et lui appar­tiennent à la classe des diri­geants commu­nistes avec tous les privi­lèges qui vont avec dont un niveau cultu­rel très élevé. Sonia est une enfant qui gran­dit dans l’immeuble d’en face, immeuble occupé par des gens pauvres qui se débrouillent pour survivre, et qui sont violents et le plus souvent délinquants.

Ensuite nous serons en 2016 avec des person­nages qui vont se croi­ser à Berlin, Le Chat est le surnom d’une jeune actrice d’ori­gine géor­gienne (comme l’au­teure), grâce à elle nous décou­vri­rons la vie des exilés venant des anciennes répu­bliques sovié­tiques et vivant à Berlin. C’est passion­nant, j’ai rare­ment lu des pages qui racontent aussi bien la nostal­gie du pays que les exilés ont dû fuir. Puis nous décou­vri­rons la Corneille qui est un ancien jour­na­liste alle­mand et qui semble fuir un passé très lourd. Enfin le person­nage appelé le Géné­ral, celui qui tire les ficelles de toute cette histoire .

Nous retour­ne­rons en Tcht­ché­nie car c’est bien là que l’in­trigue de cet incroyable roman se noue. L’au­teure décrit la conduite de l’ar­mée sovié­tique, certaines scènes sont abso­lu­ment insou­te­nables, en parti­cu­lier celle qui sera le coeur du roman et amènera le drama­tique dénouement.
Je ne veux pas vous en dire plus car cette écri­vaine de très grand talent sait mêler les diffé­rents fils de l’in­trigue et la décou­verte peu à peu des diffé­rents périodes de la décom­po­si­tion de l’an­cien régime sovié­tique et ce qui s’est passé dans les anciennes répu­bliques. Depuis ma lecture de Svet­lana Alexie­vitch je sais que l’armée sovié­tique est une horreur pas seule­ment pour ses enne­mis mais aussi par sa façon de trai­ter ses propres soldats. La destruc­tion des familles en parti­cu­lier des pères à cause de ce qu’ils ont vécu pendant la guerre est un des fils conduc­teur de ce roman.

La misère du peuple russe et l’en­ri­chis­se­ment d’une petite poignée d’hommes qui ont su mettre la main basse sur les oripeaux du régime sovié­tique est très bien raconté, ainsi que celle de la montée en puis­sance de truands capables de toutes les atro­ci­tés que l’on peut imagi­ner et même pire !

Enfin ce livre nous pose le problème de notre bonne conscience, c’est si facile lorsque nous n’avons pas eu à nous confron­ter à une guerre civile, à la faim, à la peur. Le confort d’une vie sans soucis peut nous rendre si faci­le­ment intran­si­geants et si sûrs de nos prin­cipes moraux.

Le souffle qui parcourt tout ce roman nous entraine sans nous lais­ser une minute de répit, Nino Hara­ti­sch­wili donne à tous ses person­nages une profon­deur et une complexité qui corres­pond aux lieux dans lesquels ils évoluent, pour une fois je comprends et j’accepte que cela ne puisse s’exprimer que dans un pavé de six cent pages que j’ai avalé d’une traite. Le long déses­poir dans lequel elle nous fait entrer nous oblige à nous souve­nir de l’indifférence avec laquelle nous avons entendu parler de guerres qui se dérou­laient dans des pays que nous imagi­nions si loin de nous. Les chars de Poutine ont de nouveau envahi un pays de l’ex-union sovié­tique, j’imagine que tous les exilés qui ont connu les méfaits de cette armée doivent suivre avec rage et fata­lisme le renou­veau de la fierté du grand frère russe.

Je trouve que ce roman (bien qu’é­crit par une auteure alle­mande) a sa place dans « le mois de l ‘ Europe de l’Est » initié par Patrice Eva et Goran

Citations

Je préfère que l’on traduise les mots étranger !

Ils étaient consi­dé­rés comme trop tendre et trop effé­miné pour les montagnes, un genre de dommage colla­té­ral pour le « taip », inéluc­table et à l’uti­lité mini­male, il n’y avait pas long de guer­riers en lui, il était donc pas à un véri­table « nochtso ».

Passage intéressant .

Liouba vient de fêter ses vingt ans, elle est née à Oufa en 1942, autant dire sur une autre planète, en pleine misère des arrière où s’en­tassent les évacués, à mille cinq cents bornes de Moscou. Là-bas, sa maman a servi de traduc­trice d’ap­point à un éminent fran­çais, qu’elle devait surveiller par la même occa­sion ‑Monsieur Maurice, on l’ap­pe­lait. Maurice Thorez. Déser­teur de l’ar­mée fran­çaise, déchu de sa natio­na­lité, le diri­geant du PCF n’en restait pas moins homme. Dans ce trou à rat qu’é­tait Oufa, où l’on mangeait des corneilles et sucer les racines, il béné­fi­cia de rations augmen­tées réser­vées à l’élite du NKVD, ce qui le rendait encore plus charmant.

Dans les montagnes du Caucase.

Les villa­geois causaient, mais personne ne s’en était mêlé, ce n’était pas une « nocht­scho, » c’était une étran­gère, une socia­liste athée venue du nord, ‑comment aurait-elle su ce qu’é­tait un vrai deuil, la manière dont il conve­nait de pleu­rer un homme ? Oui, oui, les gens de la ville étaient dépra­vés, ils étaient sortis du droit chemin, les commu­nistes les avaient corrom­pus, mais il y avait de l’es­poir ‑c’était ce que chucho­taient les anciens‑, depuis peu, il était de retour, cet espoir lanci­nant, depuis que le géant était tombé comme un éléphant malade, depuis que le parti démo­cra­tique vaïnakh avait été fondé, depuis que la dépen­dance avait été procla­mée ! Il y avait de l’es­poir qu’Al­lah accorde à nouveau sa béné­dic­tion au pays !

Une mère soviétique

Sa mère affi­chait toujours la même expres­sion pour racon­ter ses faits d’armes, chose qu’elle avait faite inlas­sa­ble­ment tout au long de l’en­fance de Malich, comme si elle avait prêté serment et s’était enga­gée, après la mort de son mari, à ne vivre plus que pour racon­ter aux survi­vants et surtout à leur fils unique le titan que son mari avait été, venu au monde au moins pour sauver l’hu­ma­nité ‑sauf qu’en Afgha­nis­tan, cette dernière n’avait aucune envie d’être sauvée.
Parfois, il se deman­dait si Chouïev n’avait pas connu son père et si sa mère ne se cachait pas derrière tout ça. Ce qui aurait signi­fié que c’était à elle qu’il devait d’avoir été envoyé au combat dès sa première mission, sachant qu’il était l’un des moins expé­ri­men­tés et des moins chevron­nés. Ou peut-être l’avait-on embar­qué à Grosny pour faire office de chair à canon ? Quoi qu’il fasse, il y reste­rait de toute façon, permet­tant ainsi à sa mère, selon la logique guer­rière, d’ob­te­nir enfin le statut tant convoité de double veuve de guerre.

L’effondrement de l’URSS.

Le pays se morce­lait de plus en plus, il régnait partout une odeur de fruits pour­ris et de papier anti-mites. Optant pour une théra­pie par élec­tro­choc, le premier président élu par le peuple de l’his­toire russe décida qu’en l’es­pace d’une année, le capi­tal public devait être priva­tisé et les prix (à l’ex­cep­tion de l’éner­gie, du lait et de la vodka) libé­ra­li­sés. D’après un rapport du quoti­dien Izves­tia, l’in­fla­tion était supé­rieure à deux cent pour cent. L’offre des grands maga­sins et des « gastro­nom », qui n’était pas spécia­le­ment fourni aupa­ra­vant se trouve en un rien de temps réduite à la portion congrue, et quand les rayon­nages se remplis­saient enfin, ils se vidaient aussi­tôt, car les citoyens, pani­qués, faisaient des réserve. Le prix du pain fut multi­plié par six.

La force des mafieux russes.

Un an plutôt, j’étais pour­tant ferme­ment convaincu que je ne me retrou­ve­rai plus jamais, au grand jamais, dans les griffes d’Or­lov, qu’au cours de ma vie, j’évi­te­rai désor­mais tout ce qui risquait de me rappe­ler son nom. Mais peut-être, au fond de moi, avais-je toujours su qu’il était impos­sible de lui échap­per : il se prenait pour Dieu depuis telle­ment long­temps qu’à force, les autres lui vouaient un culte, le suivaient aveu­glé­ment, accep­taient sa colère comme un juste châti­ment. Peut-être n’étais-je malgré tout rien d’autre que l’un de ses disciples ? Peut-être savais-je déjà, au moment où je m’étais aven­turé dans sa vie, que mon histoire de pouvait être racon­tée que dans ces condi­tions ‑ses condi­tions à lui ?

La Géorgie.

Nodar était parti, et la liberté était arri­vée ‑liberté sanglante, à l’odeur de rouille, dont les gens ne savaient que faire. Car ils l’avaient payer le prix fort : elle leur avait coûté tout ce qu’il possé­dait, jusqu’à la vie pour un certain nombre d’entre eux.
Les chars russes sillon­naient la capi­tale et, la nuit, des chiens errants affa­més aboyaient parce que des balles fusaient à chaque coin de rue. Tout s’ef­fon­drait comme un château de sable emporté par une vague inat­ten­due, et les struc­tures en vigueur jusque là était rempla­cées par l’anar­chie et la confu­sion, par les ténèbres et un froid qui n’en finis­sait pas .

Un superbe passage.

Puis­qu’il leur était possible de faire ce qu’ils avaient fait, puis­qu’il lui était possible de faire ce qu’il avait fait sans que personne ne l’en empêche, sans que personne ne le retienne, puis­qu’il était possible qu’A­loi­cha appuie simple­ment sur la détente et que la gorge de Nura soit serrée jusqu’à ce que son dernier souffle s’en échappe, puis­qu’il a été possible à tous de tran­cher entre la vie et la mort sans devoir en payer le prix, puis­qu’il était possible de se défaire de son huma­nité d’une seconde à l’autre, comme d’un vieux manteau alors l’hu­ma­nité ne valait rien. Un homme qui cher­chait la vérité se faisait abattre de trois balles sur un parking de la plus indigne des manières ‑toute tenta­tive de morale ou d’ac­tion morale étaient déri­soires. Chaque chose qu’il avait faite dans sa vie jusque-là en esti­mant que c’était le bon choix n’avait été que perte de temps. dans un monde où on se retrou­vait forcée de choi­sir entre deve­nir un meur­trier et se tirer une balle dans la tête, dans un monde où l’on violait parce que l’oc­ca­sion se présen­tait, il n’y avait plus de bonne option. Il ne restait qu’une seule aspi­ra­tion, l’as­pi­ra­tion au pouvoir. Un pouvoir qui ne connais­sait ni compas­sion ni misé­ri­corde et était sa propre fin. 
À comp­ter de main­te­nant, il n’y avait plus qu’une voie, une voie qui allant tout droit dans une direc­tion, est cette direc­tion était la mauvaise, mais dans ce monde, elle semblait bien être la seule possible