Édition Le Dilettante

Après « 39,4 » je savais que je lirai ce roman qui de plus se concentre sur un problème qui me touche car une de mes filles est profes­seure en collège à Paris : la volonté des parents de contour­ner à tout prix les règles d’af­fec­ta­tion scolaire pour mettre leur enfant dans un bon collège. À Paris, plus qu’en province, le succès des établis­se­ments privés est consi­dé­rable, mais si on habite à côté d’Henry IV ou Louis Le Grand c’est une grande chance pour ces parents trop concen­trés sur la réus­site scolaire des enfants. Ils peuvent lais­ser leur chère progé­ni­ture dans le public et béné­fi­cier d’un envi­ron­ne­ment élitiste.

Paul, le père de Béré­nice est un de ces pères là et si Sylvie son épouse est plus atten­tive au bonheur de leur enfant, c’est quand même elle qui deman­dera à leur ancienne femme de ménage, une mère céli­ba­taire d’ori­gine afri­caine main­te­nant concierge à côté du collège tant convoité ‑Henry IV, de domi­ci­lier sa famille chez elle ! L’éclat de rire de cette femme qui rend volon­tiers ce service contre rému­né­ra­tion, m’a fait du bien.

Ensuite le roman enchaîne les manœuvres pour main­te­nir Béré­nice au top de l’élite intel­lec­tuelle pari­sienne, il s’agit de donner à la jeune tous les cours parti­cu­liers qui lui permettent de rentrer au lycée Henry IV puis en classe prépa. Et là soudain catas­trophe Béré­nice tombe amou­reuse du seul garçon bour­sier de la prépa.
Je ne peux vous en dire plus sans divul­gâ­cher, l’ima­gi­na­tion de Paul pour obte­nir que sa si précieuse fille fran­chisse les derniers obstacles de la classe prépa.

C’est donc la deuxième fois que je lis un roman de cet auteur, je suis frap­pée par l’acuité de son regard sur une société qu’il connaît bien, mais comme pour « 39,4 », j’ai trouvé que ce regard perti­nent manquait de chaleur humaine et que son humour est parfois trop grin­çant. On ne retrouve un peu de compas­sion que dans le dernier chapitre. Je vous conseille cette lecture si vous avez envie d’en savoir un peu plus sur le petit monde des gens qui veulent à tout prix la réus­site scolaire de leurs enfants à Paris. Je sais, c’est un centre d’in­té­rêt limité mais n’ou­bliez pas qu’en­suite ces braves gens gouvernent la France avec un regard quelque peu mépri­sant pour le commun des mortels.

Citations

Cet humour grinçant qui parfois peut déranger .

Paul redouta le déve­lop­pe­ment d’un trouble dyspha­sique sévère. Alerté par une fréquen­ta­tion compul­sive des sites spécia­li­sés sur le net, il fit parta­ger à Sylvie le spectre des consé­quences à anti­ci­per : isole­ment, syndrome autis­tique, arrié­ra­tion, et décès précoce dans une insti­tu­tion privée située à plus de cent cinquante kilo­mètres de Paris où ils se seraient aupa­ra­vant rendus une fois par semaine, le samedi après-midi, afin de passer quelques heures en compa­gnie de leur fille dans un atelier arti­sa­nal de créa­tion de lampes en sel coloré.

Les enfants à haut potentiel .

Son retard initial dans l’ac­qui­si­tion du langage de même que ces mani­fes­ta­tions d’an­xiété s’in­té­grant d’ailleurs dans la descrip­tion propo­sée par le psycho­logue Jean-Charles Terras­sier, du phéno­mène quali­fié de « dyssyn­chro­nie » pour carac­té­ri­ser un certain nombre d’en­fants dits « précoces », dont la matu­rité affec­tive n’était pas en adéqua­tion avec le niveau des connais­sances accu­mu­lées, expli­quant nombre de compor­te­ments puérils et néga­tifs suscep­tibles de retar­der certaines acqui­si­tions. Ainsi naquit ces acquis dans l’es­prit de son père l’hy­po­thèse selon laquelle Béré­nice était une enfant à « haut poten­tiel » au poten­tiel carac­té­ris­tique plus grati­fiante que les anno­ta­tions qui ponc­tuent ses bulle­tins scolaires de CM2 et lui assi­gnant un rang médian tout en louant des effort quali­fiés de « méritoires »

L’élitisme scolaire.

Béré­nice fit donc solen­nel­le­ment son entrée au collège Henri-IV sous le regard trans­fi­guré de son père qui condui­sit en personne sa fille vers le sanc­tuaire où elle allait désor­mais, à l’ins­tar d’une chré­tienne béati­fiée, rece­voir les sacre­ments d’une péda­go­gie aris­to­cra­tique. La jeune fille ne protesta pas, heureuse de l’ef­fet que provo­quait sa muta­tion scolaire sur l’hu­meur quoti­dienne de Paul, à défaut de prendre plei­ne­ment la mesure de la chance qu’il lui était offerte de s’ex­traire du trou­peau vagis­sant des futurs exal­tée du vivre ensemble. Elle avait en effet, depuis quelques années, pris conscience de la puis­sance que produi­sait ses résul­tats scolaires sur l’hu­meur de son père et entre­voit les quelques stations de métro supplé­men­taires qui accom­pa­gne­raient ces trajets quoti­diens comme un maigre tribu à l’équi­libre familial.

Se construire soi même une mauvaise foi.

À la manière d’un rongeur amphi­bien, il prit la réso­lu­tion, afin de se prému­nir de ses assauts para­doxaux, d’éta­blir une sorte de digue interne, consti­tuée de petits bouts d’ar­gu­ments qu’il assem­blait les uns sur les autres dans la plus grande anar­chie pour s’as­su­rer une protec­tion étanche contre les efflux critiques qui l’as­saillaient pério­di­que­ment. Il lui fallut pour cela mobi­li­ser toute la rigueur de sa forma­tion scien­ti­fique et, ainsi que s’or­ga­nisent natu­rel­le­ment certaines voies de commu­ni­ca­tion au sein d’un épithé­lium, défi­nir un cadre formel, agen­cer selon des règles systé­ma­tiques les voies de signa­li­sa­tion et de régu­la­tion à l’in­té­rieur desquelles lui, Béré­nice, Ayme­ric, Henri IV, l’Édu­ca­tion natio­nale et ses rami­fi­ca­tions s’in­té­graient et se dépla­çaient sans jamais en ques­tion­ner la finalité.

Les indignations de la jeunesse favorisée .

Pernille était une jeune fille à la conscience « éveillée » et parti­cu­liè­re­ment encline à l’in­di­gna­tion. La situa­tion des réfu­giés syriens, l’ab­sence de menu bio au réfec­toire d’Henri-IV, le nombre de places d’ac­cueil pour les SDF par grand froid, la taille des jupes de sa mère où la fonte du perma­frost, tout l’indignait.

Et oui ce genre de spectacle existe (comme ça ou presque).

Sylvie et Paul s’était laissé surprendre par une invi­ta­tion l’été dernier afin d’as­sis­ter à une « mise en espace » consa­crée à la poésie médié­vale dont la prin­ci­pale origi­na­lité tenait au fait que les vers se trou­vaient décla­més par des comé­diens perchés au sommet des arbres. Églan­tine Campion expli­qua à ses invi­tés, et plus tard à l’en­semble des spec­ta­teurs, qu’elle tenait par cette scéno­gra­phie à renfor­cer la nature gravi­ta­tion­nelle du proces­sus poli­tique en en inver­sant la trajec­toire, pour mieux signi­fier que si les vers élevaient l’âme de ses audi­teurs, ils avaient l’hu­mi­lité, en quelque sorte, de descendre jusqu’à eux et de ne point les exclure de leur dimen­sions parfois ésoté­rique. Les repré­sen­ta­tions furent néan­moins inter­rom­pues avant leur terme et par la chute malen­con­treuse d’un comé­diens qui se frac­tura pour l’oc­ca­sion deux vertèbres, susci­tant, en guise de conclu­sion anti­ci­pée, une réflexion de l’or­ga­ni­sa­trice sur la radi­ca­lité de l’acte poétique, son éter­nel poten­tia­li­tés à trans­for­mer, frag­men­ter même, chacune de nos confor­tables « zone de réalité ».

10 Thoughts on “Panne de Secteur – Philippe B. Grimbert

  1. keisha on 18 juillet 2022 at 11:44 said:

    Oui, ça m’a l’air caustique.

  2. Je sens déjà que je pour­rais m’en­nuyer dans ce genre de roman. Pas très envie de me frot­ter à ce monde-là.

  3. keisha on 18 juillet 2022 at 16:06 said:

    Tiens, je vois que c’est chez Le dilet­tante, m’étonne pas, ils ont souvent ce genre de livres.

  4. C’est un thème que je trouve inté­res­sant, et comme tu le dis si bien à la fin de ton billet, ce sont les gens qui ensuite sont au commande de notre pays. Les occa­sions pour bras­ser la diver­sité sont petit à petit dimi­nuées, ce qui n’est pas une bonne chose.
    Merci égale­ment pour les extraits qui donnent vrai­ment (en tout cas à moi :-)) envie de décou­vrir ce livre

  5. L’hu­mour grin­çant c’est un peu la marque de fabrique de cet éditeur (avec les couver­tures toujours très « parti­cu­lières »), ça ne m’étonne que ce titre soit publié par le Dilettante.

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