Édition livre de poche Folio

J’avais noté le nom de cette auteure à propos d’un autre livre « J’irai danser si je veux » chez Cuné d’abord, puis chez Aifelle. Voilà une tenta­tion que je ne regrette abso­lu­ment pas et je vais certai­ne­ment lire les autres romans de Marie-Renée Lavoie. J’ai commencé par son enfance, car ce livre est paru en poche et que les deux amies blogueuses en disaient du bien. Je vous le recom­mande sans aucune réserve. J’ai beau­coup ri et souvent retenu mes larmes. J’étais rare­ment à l’unis­son avec Joe-Hélène qui pleure comme une made­leine lorsque son héroïne Oscar du dessin animé qui va enchan­ter toute son enfance, mourra dans un dernier combat pendant la révo­lu­tion fran­çaise. Au contraire quand Joe-Hélène reste digne en nous racon­tant les souf­frances ordi­naires des habi­tants de son quar­tier, je me suis sentie très émue, les portraits de ces vieux sortis de l’asile qui ont tout perdu sont presque tragiques, même s’ils sont « ordi­naires » pour la petite fille qui a toujours vécu parmi eux. « Le vieux » Roger qui veille sur elle à sa façon lui sera d’un précieux secours lors d’une agres­sion où le courage et la beauté de l’en­fance ont failli se flétrir défi­ni­ti­ve­ment sur un trot­toir. La gale­rie de portraits des habi­tants du quar­tiers est inou­bliable, cela va de la famille des obèses, à ceux confits en reli­gion, et ce Roger (c’est lui « le vieux ») qui ne dévoi­lera jamais son secret à la petite fille pour qui il a tant de tendresse, et qui jure dès qu’il ouvre la bouche. J’ai encore oublié ce détail, la langue ! Le québé­cois a pour moi des charmes qui me forcent à sourire et les « Ostie » « Jéri­boire » « Face de Bine » « Calvaire » « Crisse »« En Maudit » chantent dans ma tête. J’ai toujours eu des coups de cœur pour les livres qui savent racon­ter l’en­fance. Ce n’est pas si facile : il faut, à la fois, retrou­ver la naïveté de cet âge-là et en même temps faire comprendre à l’adulte lecteur la réalité du monde dans lequel vivait cette enfant. Joe-Hélène est une petite fille d’un courage incroyable et si elle se trouve bien banale à côté de son modèle « Oscar » jeune fille dégui­sée en soldat pour servir Marie-Antoi­nette, elle va faire l’admiration de tous ceux qui, enfants, qui n’ont jamais eu à se lever deux heures avant tout le monde pour distri­buer des jour­naux, afin de gagner quelques sous pour aider la famille. Sa famille est tenue de main de maître par une mère courage. Tout aurait pu se passer à peu près norma­le­ment si son père, ensei­gnant, ne trou­vait pas dans l’al­cool et le tabac des compen­sa­tions natu­relles à un métier où il souffre de ne pas pouvoir impo­ser son auto­rité. D’ailleurs de l’au­to­rité, il n’en a pas, il est seule­ment gentil et profon­dé­ment humain. Sa femme heureu­se­ment tient la famille et grâce à elle cette bande de cinq petites va sans doute s’en sortir. Oui, ils n’ont n’a eu que des filles ! mais quand on voit le portrait des hommes dans ce roman , on se dit que c’est mieux d’être une fille, elles ont plus de courage et sont moins portées sur l’al­cool.

Citations

Portrait des voisins

L’énorme fille unique de nos voisins portait, à seize ans à peine, une petite centaine de kilos, une perma­nente bouclée serrée et une humeur adap­tée à sa condi­tion de victime injus­te­ment trai­tée par des légions de méde­cins incom­pé­tents qui osaient prétendre qu’elle était respon­sable, en grande partie, de son sort. Gargan­tua Simard, son père, cardiaque de profes­sion, toujours vêtu d’un maillot de corps jauni au travers duquel perçaient des mame­lons dont la texture et le mouve­ment imitaient la pâte à gâteau pas cuite, prome­nait sont impo­santes panse sur le balcon en maudis­sant à peu près tout. La pauvre mère, la sainte femme, faisait des ménages en plus d’as­su­mer à elle seule toutes les tâches de la maison. Comme elle se mouvait presque norma­le­ment, quand ses tâches le lui permet­taient, c’est sur elle qu’ils déver­saient leur fiel bien macéré. Plus on s’en prenait à elle, plus elle souriait. Elle opérait comme une photo­syn­thèse de l’hu­meur qui rendait l’at­mo­sphère à peu près respi­rable. Les deux ventrus – jambus, fessus, double­men­to­nus, têtus- avaient des visages de plâtre plan­tés sur décor de gargouilles obèses, et jamais l’idée de se rendre sympa­thique ne leur était passée par la tête.

Deux expériences à ne pas tenter

Je n’avais pas peur de ma mère, je savais seule­ment qu’il n’était pas possible de tailler, ne serait-ce qu’une toute petite brèche, dans son impre­nable person­nage. Pas la peine de se plaindre, de pleur­ni­cher, d’ar­gu­men­ter, de se monter un plai­doyer. Insis­ter ne pouvait que condam­ner à une abdi­ca­tion des plus humi­liantes. Je le savais pour m’être quel­que­fois frot­tée à son opiniâ­treté. Cher­cher à gagner sur cette femme rele­vait de la même témé­rim­bé­ci­lité que de se coller- avec la même inten­tion de voir ce que ça fait vrai­ment- la langue sur une rampe de fer forgé bien glacé. Mais bon, j’avais mis un certain temps à le comprendre. Dans les deux cas.

La mort et les jeunes

Je compre­nais ça parce que j’étais à l’âge où la mort n’avait encore aucune prise sur moi. Je n’al­lais jamais mourir , moi , je n’avais même pas dix ans . Et, à cet âge-là, on accepte d’emblée que les vieux doivent mourir, ça semble même dans l’ordre des choses. Après, le temps coule et ça se complique parce que ça se met à nous concer­ner. C’est là qu’on a besoin de concepts philo­so­phiques déran­geants, comme celui de l’ab­sur­dité, ou d’abs­trac­tions huma­noïdes récon­for­tantes, comme la plupart des Dieux.

L’adolescence

De toute façon, les crises d’ado­les­cence ne sont pas à la portée de tous : ça prend avec les parents qui ont de l’éner­gie pour tenter de discu­ter, s’éner­ver, crier et faire des scènes ou encore pour lire des bouquins de psycho­lo­gie de comp­toir et traî­ner les jeunes ingrats chez des spécia­listes. Aucun adoles­cent ne prend la peine de se farcir une crise sérieuse sans avoir la convic­tion de susci­ter la colère d’au moins un petit quel­qu’un en bout de ligne. Tous ces petits arro­gants en mal de vivre, qui se faisaient les dents sur le dos des profes­seurs un peu mou, comme mon père, avant de jouer leur grand « Fuck the world » à leurs parents pas payés cette fois pour les endu­rer, usaient mon père préma­tu­ré­ment.

L’obésité et la télécommande

L’emplacement qu’a­vait choisi mon père était le seul que la télé­com­mande occu­pe­rait jamais : sur le télé­vi­seur. Même si le raison­ne­ment qui justi­fiait cette règle rele­vait d’un syllo­gisme des plus falla­cieux ( Bada­boum utili­sait toujours à distance la télé­com­mande, or Bada­boum est obèse, donc les télé­com­mandes rendent obèse), le carac­tère impo­sant du contre-exemple qu’elle repré­sen­tait suffi­sait à nous convaincre de son bien-fondé. L’énor­mité de l’ar­gu­ment permet­tait à mon père de faire de petites entorses au sens commun.

Découvertes qui font grandir

Plus jeune, j’avais fait quelques décou­vertes qui m’avaient arra­ché un bout de naïveté, mais jamais rien d’aussi grave. Durant l’an­née de mes six ans, par exemple, j’avais dans la même semaine décou­vert tous les cadeaux du Père Noël entas­sés au fond du congé­la­teur désaf­fecté et le petit Jésus, pas encore né, dans la boîte à fusibles placée dans l’ar­moire au-dessus du sèche-linge. Ça faisait tout un tas de croyances qui tombaient d’un coup. Mais la peine alors ressen­tie avait rapi­de­ment laissé place au bonheur de parta­ger tous ces secrets avec mes parents qui tenaient à ce qu’on soit complices pour que mes petite sœur béné­fi­cient du droit sacré de croire à n’im­porte quoi. Ce n’était au fond qu’une autre forme du même jeu. Seule l’image de mes parents, que je suspec­te­rai désor­mais de tout, c’était trou­ver alté­rée par ce mensonge pieux

Le feuilleton télévisé qui a rythmé sa vie d’enfant

Et puis, je suis morte dans l’épi­sode suivant celui de la mort d’An­dré. Un vendredi soir, à 16h17, sur Canal Famille. Les morts télé­vi­suels sont toujours précis, comme les nais­sances de la réalité. Ça m’a semblé tout natu­rel, même si j’avais secrè­te­ment souhaité quelques grandes scènes encore pour pouvoir engran­ger dans ma mémoire des hauts faits d’armes de dernière minute. Pour ma posté­rité. Mais voilà, comme tous les destins étaient liés, Oscar ne devait pas survivre long­temps à la mort d’An­dré, de son beau cheval blanc et de la vieille France. L’ef­fet domino.

Les toilettes uniques dans une famille nombreuse

Je me suis réfu­giée dans la salle de bain, le seul endroit où il était possible d’échap­per aux pour­suites de la bien­veillance fami­liale. Assis sur le carre­lage gelé,me suis pleuré pendant des heures.
Et comme il n’y avait toujours qu’un seul WC dans l’ap­par­te­ment, il s’est passé peu de temps avant qu’on ne se mette à piéti­ner devant la porte. Les plus grands drames de l’his­toire n’ont jamais eu d’emprise sur les plus petits besoins de l’homme. Ça contre­car­rait un peu mes plans, je voulais mourir là, par terre, misé­rable, seul, au moins jusqu’au dîner.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard. 

Depuis « Touriste » décou­vert grâce à la blogo­sphère, je me laisse faci­le­ment tenté par cet auteur. En plus il était au programme de notre club de lecture … On retrouve bien l’hu­mour et le sens de l’ob­ser­va­tion un peu décalé de l’au­teur qui aime autant regar­der une feuille qui plane jusqu’à son trot­toir du quar­tier de Belle­ville, que les réac­tions des Pari­siens après les atten­tats du 13 novembre 2015.

Julien Blanc-Gras est « PAPA » et nous décrit avec humour les premières années de la vie de son enfant, avec en toile de fond, la quaran­taine pour lui, la montée de l’in­to­lé­rance isla­miste, les atten­tats, toutes ces violences le poussent à savoir ce que ses propres grands parents ont vécu à savoir : la guerre 3945. Mélan­geant les époques et les réac­tions des Pari­siens d’aujourd’hui, il veut se forger une conduite person­nelle face aux événe­ments qui ensan­glantent la capi­tale. Mais pas plus qu’il ne trouve les réac­tions adéquates pour éduquer son fils avec les valeurs qui sont les siennes, il ne trou­vera pas non plus des lignes de conduite dans les réac­tions de ses aïeux : s’il y a une morale ou un ensei­gne­ment à ce livre c’est qu’en matière d’édu­ca­tion, comme en matière de conduite en matière de guerre, chacun fait ce qu’il peut et ne se trou­vera jamais à la hauteur de la situa­tion.
Cela nous vaut un livre agréable souvent drôle et parfois profond. Un livre de Julien Blanc-Gras en somme.

Citations

Si vrai .…

Amina faisait preuve d’un profes­sion­na­lisme sans faille. J’ai slalomé entre des bébés prénom­més Made­leine, Gaspard Marianne, salué des assis­tantes mater­nelles prénom­mées Fatou, Yuma et Chipo, et j’ai descendu l’es­ca­lier en tenant mon fils contre moi un peu plus fort que d’ha­bi­tude …

Le père parle à son fils d’un an après le massacre de Charlie hebdo

Je m’ima­gi­nais en train de lui expo­ser la situa­tion. « Des abru­tis ont massa­cré des gens parce qu’ils qu’ils faisaient des dessin. »

Tout compte fait, ce n’est pas facile à comprendre pour un adulte non plus.

Autre époque

Ça veut dire quoi, proté­ger ? J’étais porteur d’une inquié­tude néces­saire que je voulais main­te­nir dans des propor­tions raison­nables, suffi­santes pour conser­ver une vigi­lance sans toute­fois diffu­ser une angoisse contre-produc­tive. Où se trouve l’équi­libre entre sécu­rité et confiance ? Le péri­mètre de liberté laissé aux enfants c’était affreu­se­ment réduit en une géné­ra­tion. Mes parents me lais­saient rentrer de l’école tout seul à six ans. Impen­sable de nos jours. Le monde n’est pas devenu plus dange­reux, notre conscience du danger s’est accrue. On ne lâche plus ses gamins des yeux. Réduc­tion de l’au­to­no­mie géogra­phique. Les blou­sons munis de balise GPS existent déjà et il n’est pas insensé d’ima­gi­ner une géolo­ca­li­sa­tion géné­ra­li­sée des enfants dans un futur proche. On ne lâche plus nos gamins des yeux et ils collent le leurs aux écrans, espace de liberté affran­chi de la surveillance des adultes.

Autre horreur !

Un fait divers récent avait retenu mon atten­tion, deux employés d’une crèche du New Jersey avait eu l’idée d’or­ga­ni­ser des combats de bébé. Une sorte de Fight Club pour les tout-petits, qu’elles invi­taient à se mettre des mandales pour les filmer et les poster sur snap­chat. Il faut recon­naître que cela aurait pu faire un bon programme de télé réalité. Il faut aussi recon­naître que cela ne renforce pas notre foi en l’être humain.

Paroles de petit garçon deux ans et demi

- Non Made­leine, toi tu peux pas dessi­ner un avion parce que tu es une fille. Tant pis pour toi. 
J’étais atterré comment était-il possible qu’il soit déjà aussi phal­lo­crate ? Quand il me deman­dait comment volaient les avions, je prenais pour­tant bien soin de lui expli­quer que c’était des messieurs ou des dames qui pilo­taient.

Début de scène très drôle à la poste

Je suis allé cher­cher un colis à la poste. J’ad­mets que cette phrase est sans doute la plus ennuyeuse de l’his­toire de la litté­ra­ture mais je ne pouvais pas y couper pour racon­ter l’épi­sode qui suit. À ma grande surprise, j’avais déve­loppé une sorte de plai­sir pervers à me rendre à la poste. Le service public offrait des inter­stices où l’on pouvait établir une rela­tion verbale avec des gens vieux, gros ou moche, salu­taire injec­tion de chair réel dans nos quoti­dien s’ef­frite en dans la déma­té­ria­li­sa­tion marchande.

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Lu dans le cadre du Club de Lecture de la média­thèque de Dinard

Un livre éton­nant loin de beau­coup d’idées précon­çues auxquelles on pour­rait faci­le­ment penser, puisque cette écri­vaine a choisi de mettre le drame dont elle a été victime au cœur du récit et pour­tant il n’y a ni voyeu­risme ni détails sensa­tion­nels donc raco­leurs dans ce roman. D’abord, c’est très bien écrit, j’ai lu le souffle court ce récit ou deux êtres vont finir par se rencon­trer, l’une est écri­vaine, l’autre est l’as­sas­sin de sa mère. Elle se sert de tout son talent pour fouiller la conscience de cet homme, elle le suppose après ses années de prison devenu jardi­nier à Nogent Rotrou. C’est le person­nage prin­ci­pal du roman, que pense-t-il aujourd’­hui de l’hor­reur de son geste ? Est-ce que sa conscience le tour­mente ? Ou arrive-t-il à oublier complè­te­ment en vivant le quoti­dien le plus inten­sé­ment possible ? Cela nous vaut de très beaux passages sur le travail des jardi­niers d’une petite ville et une approche réaliste de la vie en province. Et puis il y a la deuxième voix, celle de l’écri­vaine qui explique au lecteur qu’elle se donne le droit d’in­ven­ter une conscience et une person­na­lité à celui qui vit quelque part sur terre avec le souve­nir de ce qu’il a fait. Il n’y a pas de rancœurs dans ce roman, sauf une et elle est forte, il existe un repor­tage qui avait été fait à l’époque sur l’as­sas­sin de sa mère. Et les jour­na­listes avaient construit une théo­rie sur l’ho­mo­sexua­lité de l’as­sas­sin et en avait fait une sorte de victime de la misère sexuelle. Cela, elle le trouve très injuste et décrit très bien la façon dont les jour­na­liste de télé­vi­sion font accou­cher les gens de propos auxquels ils n’avaient même pas penser. La force du roman, c’est la montée dans l’in­ten­sité de la rencontre de ces deux êtres, on est vrai­ment saisi par ce roman. Je pense que l’écri­ture aura permis à cette auteure de regar­der en face tout ce qui était enfoui au plus profond d’elle même. Quand on sait que cette femme a, aussi, dû vivre la mort tragique de sa fille, le lecteur espère très fort que l’écri­ture permet de survivre aux plus terribles des souf­frances quand on a ce talent : celui d’être écri­vaine et à mon goût une excel­lente écri­vaine.

Citations

La façon d’interroger dans les médias

Ce qu’ils voulaient entendre, ils te l’ar­ra­chaient de la bouche. Ils avaient une façon de t’in­ter­ro­ger, de te poser les ques­tions en suggé­rant les réponses, d’orien­ter l’en­tre­tien, de mani­pu­ler ton discours, de t’ame­ner là où t’avais pas prévu, avec des « Vous voulez donc dire que, » et des « On pour­rait donc en conclure que … » Et toi, t’es comme un con, tu sens que c’est pas exac­te­ment comme ça que tu penses, mais comme il faut pas lais­ser de blancs trop longs, à cause du ronron de la caméra qui tourne, tu dis » Oui oui, c’est ça » sans trop réflé­chir, et ton destin est changé. 

Portraits de deux paumés style SDF

Gilbert et moi restions collés l’un à l’autre comme un naufragé à son rondin, tous les deux étran­ge­ment oppres­sés, comme si le déla­bre­ment de nos vies se lisait sur nos visages, comme si l’odeur de défaite qui émanait de nos parkas défraî­chis dres­sait un cordon sani­taire autour de nous.

La culture en prison

Les seules fois de ma vie où j’ai vu des spec­tacles, c’était en taule. Les premières années c’était vrai­ment une fête, un truc raris­sime. On était tous volon­taires pour aména­ger le réfec­toire, pous­ser les tables et les chaises, accro­cher aux fenêtres de vieilles couver­tures pour faire un semblant d’obs­cu­rité. Et puis au milieu des années 90 c’est devenu monnaie courante, un truc banal. Toutes les semaines un nouveau pack cultu­rel bien démago, session de rap, de slam ; impromp­tus théâ­traux, sur le racisme, les ravages de la drogue, l’in­jus­tice sociale et autres cala­mi­tés du monde moderne. Plus personne y allait, blasés on était… À la fin, c’était presque les concert de musique clas­sique qui finis­saient par avoir plus de succès. Moi, en bon fayot, j’ai assisté à tout, ça faisait des points, je me faisais bien voir, je multi­pliais les distinc­tions sur mon costume de bagnard. Conver­ties en année de remise de peine, ça faisait un beau pactole.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard. 

C’est un livre étrange construit autour de courts chapitres ayant pour thème les rela­tions entre deux frères. J‑B est le frère cadet de J‑F Ponta­lis, jeunes l’aîné avait tout pour lui mais n’a pas fait grand chose de ses talents, son jeune frère s’est mieux débrouillé que lui, il devien­dra célèbre et sera fina­le­ment détesté par son aîné. Les diffé­rents portraits de fratries aimantes ou haineuses m’ont amusée le temps de la lecture, mais je sais que j’ou­blie­rai assez vite ce livre. J’ai été très contente de voir une réfé­rence à un roman que j’ai adoré « Le pouvoir du Chien » et qui, il est vrai, décrit très bien les rela­tions entre deux frères unis par la haine et le mépris. J’ai aimé aussi le portrait de Modiano, et il faut souli­gner que cet auteur écrit très bien. Un livre facile et agréable à lire, mais aussi, hélas, à oublier !

Citations

Difficultés de porter un nom célèbre

Pour autant, pas ques­tion de le renier, ce pesant patro­nyme. C’eût été renier mon père dont le nom, lui, ne figure dans aucun diction­naire, seule­ment, à jamais, dans ma mémoire. J’ai eu, tout au long de mon adoles­cence, à résoudre cette contra­dic­tion : être, j’y tenais par-dessus tout, le fils de mon père et n’être à aucun prix le descen­dant de sa famille. Sans doute pour garder toujours vivante en moi, et à moi seul, l’image – non, pas l’image : la présence, de ce père aimé-aimant, mort très jeune, me fallait-il fuir tous les membres d’une famille qui avait commis la faute impar­don­nable de n’être pas lui.

Bonne remarque

Je ressem­blais à ces touristes qui vont de site en site, d’un portail d’église à un château-fort sans quit­ter de leurs yeux leur guide bleu ou vert, cher­chant à véri­fier si ce qui est devant eux corres­pond bien à ce qui est inscrit dans le guide. Ils ne voient rien. Ils refusent de se lais­ser absor­ber, ne fût-ce que quelques instants, par ce qui est là, à portée de leur regard, offert. Ils font plus confiance au guide qu’à eux-mêmes, ils ne savent pas perce­voir.

Quand J‑B Pontalis parle d’un de mes roman préféré

L’in­ten­sité tragique de ce roman défi tout résumé. Son titre : » pouvoir du chien ». Son auteur, améri­cain, se nomme Thomas Savage. C’est un des romans les plus fort que j’ai lu.

Portrait de Modiano

Il ne peut être que notre ami, qu’un frère très proche, ce grand garçon inquiet, inca­pable de finir une phrase, mécon­tent si, croyant lui venir en aide,on tente de la finir à sa place.

Si bien raconté !(cela se passe en 1942)

Quand je sortais du lycée Henri IV, j’étais parta­gée entre deux senti­ments, plai­sir d’échap­per à l’en­nui savam­ment distil­lée par la plupart de nos profes­seurs, parti­cu­liè­re­ment celui dont les « fiches » qu’il tenait serrées dans sa main pote­lée comme un prêtre son bréviaire avait de quoi vous dégoû­ter à jamais de la litté­ra­ture ; vague tris­tesse de me sépa­rer de mes cama­rades qui s’empressaient de rentrer chez eux, à l’ex­cep­tion des internes dont les blouses grises me parais­saient avoir déteint sur toute leurs personne. Comme tout alors était gris, à commen­cer par le ciel, comme l’ave­nir était obscur .

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard. 

Un livre qui m’a davan­tage éton­née que plu. Il y a deux livres en un, d’abord le récit de forma­tion de Pol Pot du temps où il s’ap­pe­lait Saloth Sâr . C’est dans toutes les faiblesses de cet enfant, puis du jeune homme que Nancy Hous­ton traque tout ce qui a pu faire de cet homme qui a tant raté, ses études, ses amours, un tyran parmi les plus sangui­naires. Il ne réus­sit pas à obte­nir ses diplômes, il fera tuer tous les intel­lec­tuels. Il puisera dans les discours révo­lu­tion­naires fran­çais, de 1789 à 1968, le goût des têtes qui doivent tomber ! Les chiffres parlent d’eux mêmes, Pol Pot est respon­sable de 1,7 million de morts, soit plus de 20 % de la popu­la­tion de l’époque. L’ar­ticle de Wiki­pé­dia, en apprend presque autant que ce livre, mais l’émo­tion de l’écri­vaine rend plus palpable l’hor­reur de ce moment de l’his­toire du Cambodge.

Et puis nous voyons la très jeune narra­trice, qui doit avoir plus d’un point commun avec l’au­teure, passer une enfance et adoles­cence très marquée par le mouve­ment hippie pendant son enfance et mai 68 à Paris pendant sa jeunesse. Le but de ces deux histoires, est de montrer les points communs entre cet horrible Pol Pot et la narra­trice. Je pense qu’il n’y a qu’elle qui voit les ressem­blances. En revanche, le passage par Paris et la descrip­tion des intel­lec­tuels , Jean-Paul Sartre en tête qui soutiennent les Khmers Rouges est terrible pour l’intelligentsia fran­çaise. La seule excuse à cet aveu­gle­ment volon­taire, c’est de ne pas vouloir prendre partie pour les améri­cains qui ont envoyé sur le Cambodge plus de bombes que pendant la deuxième guerre mondiale sur toute l’Eu­rope. Et voilà toujours le même dilemme : comment dénon­cer les bombar­de­ments améri­cains sans soute­nir le commu­niste sangui­naire, Pol Pot.

Citations

l’écriture

De toute façon, elle a appris depuis l’en­fance à neutra­li­ser par l’écri­ture tout ce qui la blesse. Les mots réparent tout, cachent tout, tissent un habit à l’évé­ne­ment cru et nu . Dorit ne vit pas les choses en direct mais en différé : d’abord en réflé­chis­sant à la manière dont elle pourra les écrire, ensuite en les écri­vant. Proté­gée quelle est par la maille des mots, une vraie armure, les agres­sions ne l’at­teignent pas vrai­ment.

Mai 68

Un jour Gérard vient l’écou­ter jouer du piano dans l’ap­par­te­ment de la rue L’ho­mond. Au bout d’une sonate et demie de Scar­latti, il pousse un soupir d’en­nui : » C’est bien joli, tout ça dit-il, mais je n’y entends pas la lutte des classes. »

Les Khmers rouges

Le 9 janvier 1979, les troupes nord-viet­na­mienne se déploient à Phnom Penh, révé­lant au monde la réalité du Kampu­chéa démo­cra­tique, la capi­tale déser­tée, dévas­tée… Les champs stériles… Les monceaux de sque­lettes et de crânes… De façon directe ou indi­recte, au cours de ces quarante cinq mois au pouvoir, le régime de Pol Pot aura entraîné la mort de plus d’un million de personnes, soit envi­ron un cinquième de la popu­la­tion du pays. Le Cambodge gît inerte, tel un corps vidé de tout son sang .

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Voici mon deuxième auteur de ma famille affec­tive. C’est encore d’un deuil dont il s’agit, celui de son frère. Ils sont quatre garçons, dans la famille, Daniel a partagé pendant onze ans sa chambre avec son frère de quatre ans son aîné. C’était le préféré de la famille, et comme il le lui avouera plus tard ce n’est pas toujours facile de porter ce titre sur ses épaules. Lui, Daniel, c’est celui qui rate l’école dans une famille ou être reçu à une grande école , si possible poly­tech­nique était la règle, ce n’était pas facile non plus. Mais Daniel avait Bernard qui d’une simple phrase savait le rassu­rer. Quand l’en­fant rentre très triste avec de très mauvaises notes, et qu’il hurle de colère le plus fort qu’il le peut : « je suis con, je suis con » d’une voix douce son frère lui répond

- Mais non, si tu étais con, je le saurais !

Citations

Manger ou dîner ?

L’heure tour­nant, je me lavais :
- Bon, ce n’est pas tout ça mais il faut qu’on y aille, on va manger chez les R.
Ma tante me regarda comme si elle avait avalé son diction­naire. 
-Mais non, voyons, vous allez « dîner », chez les R.
Mon frère tempera douce­ment. 
-Oui, et tu connais Daniel, il en profi­tera certai­ne­ment pour manger quelque chose. Toute notre vie je me suis alimenté à son humour.

Vocation ?

Il était ingé­nieur en aéro­nau­tique, spécia­liste des vibra­tions. Il aurait préféré les eaux et forêts, les arbres, les animaux. Il aurait fait un bon étho­logue. Des concours d’en­trée en déci­dèrent autre­ment. Ainsi va la vie dans certaines familles qui ont accès aux grandes écoles, recalé à ce concours ci, reçu à celui-là, tu aurais aimé t’oc­cu­per d’oi­seau, tu t’oc­cupes d’avion. La préfé­rence ? Qu’est-ce que ce caprice, au regard du rang à tenir ?

Humour

La proba­bi­lité jouait un grand rôle dans sa vie, le pire étant sûr ‑ques­tion de probabilités‑, il n’y avait aucune raison de drama­ti­ser. Nous échan­gions beau­coup de blagues autour de la proba­bi­lité. La veille de mon permis de conduire il me conseilla de convaincre l’ins­pec­teur qu’il valait beau­coup mieux traver­ser les carre­four à cent quatre-vingt à l’heure qu’à vingt
– Neuf fois moins de chances de percu­ter un autre véhi­cule, Monsieur l’Ins­pec­teur.

Le couple

C’est donc l’his­toire d’un couple, me disais-je, où le mari ne m’aura jamais dit de mal de sa femme qui ne m’en n’aura jamais dit du bien.

Ce jour je vais publier deux romans de deux auteurs pour lesquels j’éprouve de l’af­fec­tion. Cela ne se dit pas, sauf sur un blog. Tous les deux font partie de ma famille de lectures, et tous les deux racontent le deuil.

Je lis tous les livres de cet auteur qui me tombent sous la main, celui-là c’est la souris jaune qui me l’a conseillé, qu’elle en soit remer­ciée. C’est un très beau livre, qui explique bien des failles et des diffi­cul­tés d’être à fond dans la vie qui sont évoquées dans tous les livres de Jean-Philippe Blon­del. Lors­qu’il avait 18 ans un acci­dent de voiture a tué sa mère et son frère, c’est son père qui condui­sait et celui-ci meurt quatre ans plus tard. Plombé par ces deux tragé­dies, le narra­teur très proche de l’au­teur, sans aucun doute, a bien du mal à trou­ver l’en­vie de « rester vivant » . Avec beau­coup d’hu­mour et en restant très pudique, il arrive à nous faire comprendre et parta­ger sa souf­france. Ce que j’ap­pré­cie chez lui, c’est que jamais il ne s’apitoie sur lui, jamais il ne fait pleu­rer sur son sort. Sa vision de l’Amé­rique est origi­nal et tout en suivant une chan­son de Lloyd Cole Rich qui l’amè­nera à Morro Bay. 

Mais aussi à Las Vegas où il a bien failli se perdre lui et et aussi Laura et Samuel. Ce sont ses amis et leur trio est compli­qué, Laura c’st son ex qui est main­te­nant la petite amie de Samuel qui est son ami pour toujours. Ce road movie lui permet de faire des rencontres inté­res­santes et même la loueuse de voiture qui semble d’un banal achevé se révé­lera plus riche qu’il ne s’y atten­dait. Bien curieuse famille où lui était l’en­fant raté à côté du frère parfait qu’il enten­dait pour­tant pleu­rer très souvent la nuit dans son lit.

la chan­son qu’ils ont chanté pendant leur voyage à propos de laquelle il dit

Je devrais écrire un mail à Lloyd Cole.

Je commen­ce­rai par « Tu vois, Lloyd, un jour, j’y suis allé, à Morro Bay ».

Un jour, j’en suis revenu aussi. Et après, la vie a repris ses droits.

Citations

Style

Nous restons un moment comme ça, inutiles, sur le trot­toir. Il n’y a presque personne dans les rues de la ville. On est un vendredi 2 mai. Le nuage de Tcher­no­byl s’est arrêté au fron­tière fran­çaise. Il fait bon. Je sens des pico­te­ments dans mes mains et dans mes pieds. Je remarque une tache de pein­ture rouge sur le mur d’en face. Samuel se dandine d’une jambe sur l’autre. Il demande ce qu’on fait main­te­nant. Je veux voir du monde. Sentir la sueur et l’al­cool. Nous optons pour le seul café qui reste ouvert jusqu’à trois heures du matin. En marchant, j’ou­blie que je sors de l’hô­pi­tal, j’ou­blie que je devais me faire opérer le lende­main, j’ou­blie que mon père est mort sur une route de campagne. La seule chose dont je me souviens, c’est que j’ai vingt deux ans ans.

Le deuil

Nous avons pris la voiture tous les quatre, au grand dam de mon oncle – qui ne voyait pas ce que Samuel avait à voir avec tout ça. Laure, encore, à la limite. Mais Samuel, non. J’ai simple­ment dit : » Il vient aussi. » Et tout le monde a obéi. Être le roi du malheur, ça a quand même des avan­tages. Les sujets se plient de mauvaise grâce à vos désirs, mais ils n’ont pas assez de cran pour vous contre­dire.

Une vision originale de Las Vegas

Je me sens instinc­ti­ve­ment bien à Las Vegas.

C’est le centre du monde de l’ou­bli.

traduit de l’amé­ri­cain par Fran­çoise Adel­stain

Lu dans le cadre de :

La photo dit bien combien j’aime lire les romans d’Irvin Yalom et encore je n’ai pas retrouvé « Et Nietzsche a pleuré » qui est sans doute mon préféré. Je l’ai sans doute prêté à quel­qu’un qui l’aime tant qu’il a oublié de me le rendre (ce n’est très grave mes livres sont de grands voya­geurs). Alors, quand Babe­lio a proposé la lecture de l’au­to­bio­gra­phie de cet auteur, je n’ai pas hésité. Et ? Je suis déçue ! l’au­teur est beau­coup plus inté­res­sant dans ses romans que lors­qu’il se raconte. Ce n’est pas si éton­nant quand on y réflé­chit bien : Irvin Yalom est non seule­ment un bon écri­vain mais aussi un grand spécia­liste de l’âme humaine et un psycho­thé­ra­peute encore en exer­cice (à 85 ans !). Alors l’âme humaine, il connaît bien et la sienne en parti­cu­lier, donc aucune surprise ni de grandes émotions dans cette auto­bio­gra­phie, il maîtrise très (trop !) bien son sujet. On a l’im­pres­sion qu’il dresse entre lui et son lecteur une vitre derrière laquelle il se protège. Un peu comme ses étudiants qui regar­daient ses séances de psycho­thé­ra­pie derrière une glace sans tain. On voit tout, mais on apprend du meneur du groupe que ce qu’il veut bien montrer de lui. Oui, il se raconte dans ce livre et pour­tant on a l’im­pres­sion de ne pas le connaître mieux qu’à travers ses romans. Le dernier chapitre est, peut être plus émou­vant celui qu’il a nommé « l’ap­prenti vieillard » . Je dois dire que je me suis aussi ennuyée ferme en lisant toutes les diffé­rentes approches de la psycho­lo­gie clinique. Cela plaira sans doute aux prati­ciens tout ce rappel histo­rique des diffé­rents tendances des théra­pies de groupes. Une dernière critique : cet auteur qui se complaît à racon­ter ses succès litté­raires c’est vrai­ment étrange et assez enfan­tin. En résumé, j’ai envie de donner ce curieux conseil : » Si vous aimez cet auteur ne lisez pas sa biogra­phie, vous serez déçu par l’homme qui se cache derrière les romans que vous avez appré­ciés ».

Citations

Quand Irving Yalom s’auto-analyse

Avant ma rébel­lion de la bar-mits­vah, j’avais commencé à trou­ver ridi­cule les lois qui pres­crivent de manger ceci ou cela. C’est une plai­san­te­rie, et surtout elles m’empêchent d’être améri­cains. Quand j’as­siste à un match de base-ball avec mes copains, je n’peux pas manger un hot-dog. Même des sand­wichs salades ou au fromage grillé, j’y ai pas droit, parce que mon père explique que le couteau qui sert à les décou­per a peut-être servi à couper un sand­wich au jambon. Je proteste :« Je deman­de­rai qu’on n’les coupe pas ! »  » Non, pense à l’as­siette, dans laquelle il y a peut-être eu du jambon, répondent mon père ou ma mère. C’est pas « traif » pas « kasher ». Vous imagi­nez, entendre ça, docteur Yalom, quand on a treize ans ? C’est dingue ! Il y a tout l’uni­vers, des milliards d’étoiles qui meurent et qui naissent, des catas­trophes natu­relles chaque minute sur terre, et mes parents qui clament que Dieu n’a rien de mieux à faire que de véri­fier qu’il n’y a pas une molé­cule de jambon sur un couteau de snack ?

Un récit qui manque d’empathie

Nous avions trouvé une maison en plein centre d’Ox­ford, mais peu avant notre arri­vée, un avion de ligne britan­nique s’est écrasé, tuant tous les passa­gers, y compris le père de la famille qui nous louait la maison. À la dernière minute, il nous a donc fallu remuer ciel et terre pour dégo­ter un autre logis. Faute de succès dans Oxford même, nous avons loué un char­mant vieux cottage au toit de chaume à une tren­taine de minutes de là, dans le petit village de Black Burton, avec un seul et unique pub !

Raconter ses succès c’est impudique et inintéressant

Le lende­main, j’ai eu une autre séance de signa­ture dans une librai­rie du centre d’Athènes, Hestia Books. De toutes les séances de ce genre auxquelles j’ai parti­cipé dans ma carrière, celle-ci fut la crème de la crème. La queue devant le maga­sin s’al­lon­geait sur huit cent mètres, pertur­bant consi­dé­ra­ble­ment la circu­la­tion. Les gens venaient ache­ter un nouveau livre et appor­taient les anciens afin de les faire dédi­ca­cer, ce qui consti­tuait une épreuve, car je ne savais pas comment écrire ces prénoms incon­nus, Docia, Icanthe, Nereida, Tatiana… On demanda alors aux ache­teurs d’écrire leur nom en capi­tal sur des petits bouts de papier jaune qu’ils me tendaient avec le livre. Nombreux étaient ceux qui prenaient des photos, ralen­tis­sant ainsi la progres­sion de la queue, on dû les prier de ne plus en prendre. Au bout d’une heure, on leur dit que je ne pour­rai signer, outre celui qu’il ache­tait, un maxi­mum de quatre titres par personne, puis on descen­dit à trois, à deux pour finir a un. Même ainsi la séance a duré quatre heures , j’ai signé plus de huit cents livres neufs et d’in­nom­brables anciens.

Je retrouve le thérapeute que j’apprécie

Ce livre, je l’ai conçu comme une oppo­si­tion à la pratique cogni­tivo-compor­te­men­tale, rapide, obéis­sant à des proto­coles, obéis­sant à des pres­sions d’ordre écono­mique, et un moyen de combattre la confiance exces­sive des psychiatres en l’ef­fi­ca­cité des médi­ca­ments. Ce combat se pour­suit encore main­te­nant, malgré les preuves indé­niables four­nies par la recherche de la réus­site d’une psycho­thé­ra­pie repose sur la qualité de la rela­tion entre le patient et son théra­peute, son inten­sité, sa chaleur, sa sincé­rité. J’es­père aider à la préser­va­tion d’une concep­tion humaine et plein d’hu­ma­nité des souf­frances psycho­lo­giques.

La vieillesse

Enfant, j’ai toujours été le plus jeune – de ma classe, de l’équipe de Base­ball, de l’équipe de tennis, de ma cham­brée en camp de vacances. Aujourd’­hui, où que j’aille, je suis le plus vieux, – à une confé­rence, au restau­rant, à une lecture de livre, au cinéma, un match de Base­ball. Récem­ment, j’ai pris la parole à un congrès de deux jours sur la forma­tion médi­cale conti­nue des psychiatres, patronné par le Dépar­te­ment de psychia­trie de Stan­ford. En regar­dant l’au­di­toire de collègues venus de tout le pays, je n’ai vu que quelques types à cheveux gris, aucun à cheveux blancs. Je n’étais pas seule­ment le plus âgé, j’étais de loin le plus vieux.

Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Sylvie Schnei­ter. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Un roman qui est construit comme une suite de frag­ments de vie, autour des souve­nirs de Jacque­line Wood­son, écri­vaine spécia­liste de litté­ra­ture pour la jeunesse. Dans ce livre, c’est sa propre jeunesse qui l’oc­cupe et elle se souvient, d’abord de la mort de sa mère qu’elle a essayé de toutes ses forces d’ou­blier. C’était avant Brook­lyn, quand la famille vivait dans une ferme du Tennesse :« Sweet­Grove ». Moments de bonheurs boule­ver­sés par la mort. Celle de Clyde le frère de sa mère mort au combat au Viet­nam. Puis celle de sa mère qui ne surmon­tera jamais ce deuil, alors le père entraîne ses deux enfants à Brook­lin, « où est maman ? » demande le petit frère d’Au­gust (prénom fémi­nin, celui de la narra­trice), « elle vient demain ou après demain ou encore après » répond inlas­sa­ble­ment August qui est surtout atti­rée par les trois filles qui semblent possé­der les clés pour vivre heureuse à Brook­lin.

L’au­teure sait si bien nous les décrire ces quatre filles qui parcourent les rues de la grande ville en se tenant par les épaules et en se défen­dant quand elles le peuvent de tout le mal que peuvent faire les habi­tants d’un quar­tier voué à la misère que nous la voyons cette bande : Sylvia Angela Gigi et August, on entend leurs rires et leurs peurs. Leurs vies peuvent deve­nir très vite tragiques et la réus­site ne tient qu’à leur courage et à leur déter­mi­na­tion. Le père est un person­nage atta­chant, qui se soucie de l’édu­ca­tion, on peut imagi­ner son bonheur d’avoir réussi à élever ses deux enfants dans un quar­tier où les dangers les guet­taient à tous les coins de rue. Malgré tous les événe­ments qui forment comme le décor de la vie de cette petite fille : les émeutes qui font fuir les rares blancs de son quar­tier, les pillages des quar­tiers chics et la drogue déjà bien implan­tée à Brook­lyn, ce n’est pas, fina­le­ment, le tragique qui l’emporte mais l’optimisme et la fraî­cheur de l’en­fance qui arrive à deve­nir adulte sans trop se perdre.

Citations

Être noire : discours d’une mère à sa fille

Sa mère lui dit qu’elle avait les yeux de son arrière-grand-mère. « Elle est venue au monde en Caro­line du Sud, par un papa chinois et une maman mulâtre. » Gigi regarde à ses yeux, légè­re­ment bridés, marron foncé. « Les cheveux aussi, enchaîna sa mère, soule­vant les tresses de Gigi. Lourds et épais comme les siens. »
» Ta seule malé­dic­tion, c’est ta peau sombre. Je te l’ai trans­mise, conclut sa mère. Tu dois inven­ter un moyen de dépas­ser ta couleur. Inven­ter ta voie pour y échap­per. Reste à l’ombre. Ne la laisse pas deve­nir plus foncée. Ne bois pas de café. »

Mot d’enfant

Une fois, j’étais petite, ma mère m’avait demandé ce que je voulais être quand je serai grande. « Une adulte » avais-je rétor­qué. Mon père et elle avaient éclaté de rire.

La vraie misère

Un homme qui avait grandi dans notre quar­tier marchait dans les rues en uniforme de l’ar­mée. Manchot. Il avait appris à tenir une seringue entre ses dents et à s’in­jec­ter avec sa langue, de la cam dans les veines au niveau de l’ais­selle.

Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Clotilde Meyer et Isabelle D. Taudière.

Lais­sez moi vous dire une chose. On est jamais trop vieux pour apprendre.


Après Domi­nique, Kathel, Keisha et tant d’autres, je viens vous recom­man­der la lecture de cette épopée. Voici le sujet, tel que le raconte la quatrième de couver­ture :

« lorsque Jay Mendel­sohn, âgé de quatre-vingt-et-un ans, décide de suivre le sémi­naire que son fils Daniel consacre à l’Odyssée d’ Homère, père et fils commencent un périple de grande ampleur. Ils s’affrontent dans la salle de classe, puis se découvrent pendant les dix jours d’une croi­sière théma­tique sur les traces d’Ulysse. »

Daniel Mendel­sohn a écrit un roman concer­nant la famille de sa mère assas­si­née lors des massacres de la Shoah : « Les Dispa­rus » ‑récom­pensé par le prix Médi­cis en 2007‑, livre qui m’avait beau­coup marquée . (C’était avant Luocine, et je me promets de le relire). Il consacre donc ce temps roma­nesque et son talent d’écrivain à la quête de la person­na­lité de son père. Il le fait à travers l’analyse minu­tieuse de l’Odyssée, ce si diffi­cile retour d’Ulysse vers son royaume d’Ithaque, son épouse Péné­lope et son fils Télé­maque. On y retrouve tous les récits qui ont construit une partie de notre imagi­naire. Ulysse et ses ruses, Péné­lope et sa fidé­lité à toute épreuve, Télé­maque, ce fils qui recherche son père, mais aussi le Cyclope, Circé, Calypso, les enfers… tous ces récits, grâce au talent du profes­seur Daniel Mendel­sohn, nous permettent de réflé­chir à la condi­tion humaine. On aurait, je pense, tous aimé parti­ci­per à ce sémi­naire au cours duquel ce grand spécia­liste de la litté­ra­ture grecque et latine, n’assène pas son savoir mais construit une réflexion commune aux parti­ci­pants et au profes­seur grâce aux inter­ven­tions perti­nentes de ses étudiants. Je n’ai pas très bien compris si tous connaissent le grec ancien ou si (comme cela me semble plus probable) seul le profes­seur peut se réfé­rer au texte origi­nel. L’épopée prend vie et se mêle à la quête de l’auteur. Qui se cache derrière ce père taiseux, inca­pable de montrer ses senti­ments à ses enfants ou à son épouse ? Certai­ne­ment plus que la person­na­lité d’un père ingé­nieur devant lequel son fils trem­blait avant de lui avouer qu’il ne compre­nait rien aux mathé­ma­tiques. Au détour d’une réac­tion d’étu­diant, d’une phrase analy­sée diffé­rem­ment, nous compre­nons de mieux en mieux ces deux fortes person­na­li­tés si diffé­rentes. On se prend à rêver que tous les pères et tous les fils sachent un jour entre­prendre ce voyage vers une réelle connais­sance de l’autre. Daniel est écri­vain et profes­seur, le chapitre inti­tulé « Anagno­ri­sis », où il s’agit bien de « recon­nais­sance » se termine ainsi :
Quand vous ensei­gnez, vous ne savez jamais quelles surprises vous attendent : qui vous écou­tera ni même, dans certains cas, qui déli­vrera l’en­sei­gne­ment.
Et il avait commencé 60 pages aupa­ra­vant de cette façon :
Une chose étrange, quand vous ensei­gnez, c’est que vous ne savez jamais l’ef­fet que vous produi­sez sur autrui ; vous ne savez jamais, pour telle ou telle matière, qui se révé­le­ront être vos vrais étudiants, ceux qui pren­dront ce que vous avez à donner et se l’ap­pro­prie­ront ‑sachant que « ce que vous avez appris d’un autre profes­seur, une personne qui s’était déjà demandé si vous assi­mi­le­riez ce qu’elle avait à donner.…
Quel effet de boucle admi­rable et toujours recom­men­cée, oui nous ne sommes au mieux que des trans­met­teurs d’une sagesse qui a été si bien racon­tée et mise en scène par Homère. J’ai beau­coup de plai­sirs à racon­ter les exploits d’Ulysse à mes petits enfants qui s’émer­veillent à chaque fois du génie du rusé roi d’Ithaque, j’ai retrouvé le livre dans lequel enfant j’avais été passion­née par ces récits. Et je crois que comme le père et le fils Mendel­sohn, j’ai­me­rais faire cette croi­sière pour confron­ter mes souve­nirs de récits à ces merveilleux paysage de la Grèce.
Peut-être que comme Jay, je trou­ve­rai que l’ima­gi­naire est telle­ment plus riche que la réalité, et puis hélas je n’ai plus de parents à retrou­ver car il s’agis­sant bien de ça lors de cette croi­sière « sur les pas d’Ulysse » permettre à Daniel de retrou­ver la facette qu’il ne connais­sait pas de son père, celui qui sait s’amu­ser et se détendre et faire sourire légè­re­ment la compa­gnie d’un bateau de croi­sière. Bien loin de l’aus­tère ingé­nieur féru de formules de physique devant lequel trem­blait son plus jeune fils.

Citations

Relations d’un fils avec un père qui n’aime pas qu’on fasse des petites manières ou des histoires.

Lorsque mon père racon­tait cette histoire, il passait rapi­de­ment sur ce qui, à moi, me semblait être la partie la plus inté­res­sante – la crise cardiaque, sa préci­pi­ta­tion, à mon sens, poignante à rejoindre mon grand-père, l’ac­tion, en un mot – et s’éten­dait sur ce qui avait été pour moi, à l’époque, le moment le plus ennuyeux : les rota­tions de l’avion. Il aimait racon­ter cette histoire, car pour lui, elle montrait que j’avais très bien su me tenir : j’avais supporté sans me plaindre l’as­som­mante mono­to­nie de tous ces ronds dans l’air, de tout cette distance parcou­rue sans avan­cer. « Il n’a pas fait la moindre histoire », disait mon père, qui avait horreur que l’on fasse des histoires, et même à cette époque, malgré mon jeune âge, je compre­nais vague­ment qu’en donnant une légère inflexion caus­tique au mot « histoires », c’était en quelque sorte ma mère et sa famille qu’il visait. « Il n’a pas fait la moindre histoire », disait papa d’un hoche­ment de tête appro­ba­teur. « Il est resté sage­ment assis, à lire, sans un mot ».
De longs voyages, sans faire d’his­toires. Des années ont passé depuis ce long périple de retour, et depuis, j’ai moi-même eu à voya­ger en avion avec des enfants en bas âge, et c’est pour­quoi, lorsque je repense à l’his­toire de mon père, deux choses me frappent. La première, c’est que cette histoire dit surtout à quel point « lui » s’était bien tenu. Elle témoigne de la façon exem­plaire dont il a géré tout cela, me dis-je main­te­nant : en mini­mi­sant la situa­tion , en faisant comme s’il ne se passait rien d’anor­mal, en donnant l’exemple et restant lui-même tran­quille­ment assis, et en résis­tant ‑contrai­re­ment à ce que j’au­rais fait car, à bien des égards, je suis davan­tage le fils de ma mère et le petit-fils de Grandpa – à la tenta­tion d’en rajou­ter dans le sensa­tion­nel ou de se plaindre.
La seconde chose qui me frappe quand je repense aujourd­hui à cette histoire, c’est que pendant tout le temps que nous avons passé ensemble dans l’avion , l’idée de nous parler ne nous a pas effleu­rés un instant.
Nous avions nos livres et cela nous suffi­sait.

Les questions que posent les récits grecs et qui nous concernent toujours.

Nous savons bien sûr que « l’homme » n’est autre Ulysse. Pour­quoi Homère ne le dit-il pas d’emblée ? Peut-être parce que, en jouant dès l’abord de cette tension entre ce qu’il choi­sit de dire (l’homme) et ce qu’il sait que nous savons (Ulysse), le poète intro­duit un thème majeur, qui ne cessera de s’intensifier tout au long de son poème, à savoir : quelle est la diffé­rence entre ce que nous sommes et ce que les autres savent de nous ? Cette tension entre anony­mat et iden­tité sera un élément clé de l’intrigue de l’odyssée. Car la vie de son héros dépen­dra de sa capa­cité de cacher son iden­tité à ses enne­mis, et de la révé­ler, le moment venu, à ses amis, à ceux dont il veut se faire recon­naître : d’abord son fils, puis sa femme, et enfin son père.

Message d Homère

L’Odys­sée démontre la vérité de l’un des vers les plus célèbres et les plus trou­blants, que le poète met dans la bouche d’Athena à la fin de la scène de l’as­sem­blée :« Peu de fils sont l’égal de leur père ; la plupart en sont indignes, et trop rares ceux qui le surpassent. »

Le plaisir des mots venant du grec

Les récits de Nestor sont des exemples de ce que l’on appelle les récits du « nostos ». En grec, « nostos » signi­fie « le retour ». La forme pluriel du mot, « nostoi », était en fait le titre d’une épopée perdue consa­crée au retour des rois et chefs de guerre grecs qui combat­tirent à Troie. L’Odys­sée est-elle même un récit du « nostos », qui s’écarte souvent du voyage tortueux d’Ulysse à Ithaque pour rappe­ler, sous forme conden­sée, Les « nostoi » d’autres person­nages, comme le fait ici Nestor ‑presque comme s’il crai­gnait que ces autres histoires de « nostoi » ne survivent pas à la posté­rité. Peu à peu, le mot « nostoi », teinté de mélan­co­lie et si profon­dé­ment ancrée dans les thèmes de l’Odys­sée, a fini par se combi­ner à un autre mot du vaste voca­bu­laire grec de la souf­france, « algos », pour nous offrir un moyen d’ex­pri­mer avec une élégante simpli­cité le senti­ment doux-amère que nous éprou­vons parfois pour une forme parti­cu­lière et trou­blante de vague à l’âme. Litté­ra­le­ment, le mot signi­fie « la douleur qui naît du désir de retrou­ver son foyer », mais comme nous le savons, ce foyer, surtout lors­qu’on vieillit, peut aussi bien se situer dans le temps que dans l’es­pace, être un moment autant qu’un lieu. Ce mot est « nostal­gie ».

L’implication de l’écrivain dans le récit de l’odyssée

J’avais hâte d’abor­der l’épi­sode de la cica­trice d’Ulysse, où se trouve mêlé dans deux thèmes essen­tiels de l’Odys­sée : la dissi­mu­la­tion et la recon­nais­sance, l’iden­tité et la souf­france, la narra­tion et le passage du temps. Mais une fois de plus, j’ai dû me rendre à l’évi­dence, les étudiants ne s’in­té­res­saient pas du tout au même chose que moi. Seul Damien, le jeune Belge, avait parlé de la cica­trice d’Ulysse sur notre forum. Sans doute, me dis-je, est-ce parce que je suis écri­vain que cette scène me fascine plus qu’eux : car tout l’in­té­rêt de la compo­si­tion circu­laire est de four­nir une solu­tion élégante au défi tech­nique qui se présente à quiconque veut entre­la­cer le passé loin­tain à la trame d’un récit au présent en gommant les sutures.

Pour comprendre ce passage, il faut savoir que l’auteur est homosexuel. Cela avait été difficile pour lui de le dire à ses parents. Mais son père ne l’avait pas jugé à l’époque. Il est en train de faire une croisière sur « les pas d’Ulysse ». Il est adulte et son père est très vieux. Dialogue père fils

Papa, attends, insis­tai-je. Donc, si je comprends bien, il y a eu un garçon gay amou­reux de toi dans le Bronx, c’est de lui que te vient ton surnom de « Loopy », et tu n’as jamais songé à m’en parler ?
Mon père baissa les yeux. C’est simple­ment, Dan, que… Je ne savais pas trop comment t’en parler.
Que répondre à cela ? Alors j’ai fait comme mon père : j’ai été sympa avec lui.
C’est bon, dis-je. Au moins, main­te­nant, c’est fait. Bon Dieu, papa…
Il appuya sur un bouton de son iPad et l » Iliade émit une lumière bleu­tée dans la pénombre. Ouais, on dirait… Puis il leva les yeux et dit : c’est une croi­sière sur l’Odys­sée, n’ou­blie pas. Chacun a une histoire à racon­ter. Et chacun a… son talon d’Achille.
Oui, sans doute.