Éditions Gallmeister, 347 pages, octobre 2017

Traduit de l’américain par François Happe.

J’ai rarement lu un roman aussi éprouvant. Un soldat qui a réchappé à la mort pendant la guerre civile américaine, celle que nous appelons, à tort sans doute, « sécession « , ne se remet pas des horreurs qu’il a vécues en particulier à la bataille de Wilderness. Tous ses amis y sont morts et lui n’a été sauvé que grâce à deux noirs esclaves en fuite. Il faudra tout le roman pour qu’Abel quitte peu à ses préjugés d’homme du sud, et finisse par comprendre que ni la couleur de peau, ni la race ne peuvent définir une personne. Le roman est construit sur deux temporalités, en 1864 pendant la guerre lors de la bataille de Wilderness, et en 1899 lorsqu’Abel part à la recherche de son chien et se réconcilie à la fin avec l’humanité.

Pour la bataille, durant laquelle 17 000 hommes du nord perdirent la vie et 10 000 du sud, on suit Abel et ses amis , c’est un carnage, et si cette bataille a été importante du point de vue tactique, à hauteur du soldat c’est une pure boucherie ; avec en plus la peur pour les noirs d’être du mauvais côté, car le racisme est à l’œuvre même dans les pires moments. Le couple qui va recueillir et sauver Abel, a été pour l’homme victime d’une castration car il avait osé regardé la maîtresse blanche dans les yeux, et pour la femme victime de coups dans le ventre, elle a perdu son bébé qui est mort né.

Abel avait trouvé une lettre sur le corps d’un soldat du nord qui parle d’un coin merveilleux dans l’Oregon, et cela l’ a décidé à se réfugier en ermite sur la côte Nord-Ouest du pacifique. Il y a vécu une trentaine d’années, quand commence le roman , il est vieux et malade et décide de revenir vers la forêt et les hommes avec son chien. Hélas ! pour lui deux hommes, un indien et un blanc, qui ont à leur actif un nombre de viols et de meurtres conséquent, lui volent son chien et le laissent pour mort. Il est recueilli par un couple, une femme blanche mariée à un noir. Il repartira à la recherche de son chien, et la boucle se terminera quand il arrivera à sauver une petite fille chinoise qui était menacée de mort par l’Indien qui lui avait volé son chien.

Tout ce roman baigne dans des descriptions de la nature absolument grandiose mais tellement rude. On a froid au point que des yeux peuvent geler, on a faim, on est épuisé de fatigue, et par dessus tout ça les hommes s’entretuent soit à la guerre, soit parce que vous n’avez pas la bonne couleur de peau .

On comprend aussi pourquoi le mot guerre civile est plus approprié, car Abel est incapable de détester les soldats nordistes. C’était bien une guerre entre Américains, mais il mettra du temps à bien vouloir considérer que l’esclavage est une horreur.

J’ai dû aussi relire le prologue qui est en réalité un épilogue, car l’enfant qu’Abel a sauvé raconte sa vie en 1965, j’aurais trouvé plus judicieux d’en faire un épilogue.

Je n’ai pas fait de ce roman un coup de cœur car je l’ai trouvé trop éprouvant. La guerre aurait suffi, confronter son personnage à la noirceur de la pire racaille qui soit ont rendu ma lecture très difficile . Mais c’est un roman indispensable pour tous ceux qui s’intéressent à ls guerre civile américaine. Et aux USA en général.

 

Extraits.

Début du prologue.

Se lever à nouveau
1965
 Elle se réveille avec un sentiment d’urgence qu’elle ne comprend pas tout de suite, abandonnant l’éclat éblouissant du rivage de son rêve pour la nuit aveugle de la journée qui commence..

Début du roman.

1
Faire revenir ces hommes.
1899
 À l’automne de cette année, un vieil homme partit à pied et s’enfonça plus profondément dans la forêt et plus haut dans les collines, qu’il ne l’avait fait depuis sa jeunesse, quand sa vie était encore teintée de rouge et remplie de violences. Il marcha plus longtemps et plus loin qu’il ne l’avait fait depuis l’époque où il était soldat, participant en campagne de l’armée de Virginie du nord, dans la grande guerre de la rébellion, quand le monde n’avait pas encore basculé et que son corps n’était pas encore brisé.

Traumatisme de guerre.

 Le vieil homme se mit à trembler, bien que le vent fût encore doux et la pluie encore tiède. Il ne pouvait pas s’empêcher de revoir, une fois de plus, les images de la guerre, d’entendre les bruits de la guerre, et de prendre conscience, une fois de plus, des cadeaux empoisonnés que fait la guerre et avec lesquels il est si difficile de vivre une fois qu’elle est finie. 

Le début de la bataille.

 Au bout du champ, des silhouettes sombres équipées pour la bataille s’avançaient en rang parfaitement rectilignes. Les soldats quittèrent l’obscurité du bois pour la clarté du champ, et la lumière qui se réfléchissait sur les canons des fusils et les baïonnettes, les éclaboussa de tous ses miroitements Abel se pencha pour cracher.
– Les voilà, dit David, doucement

La fin de la bataille.

 Regardez, vous ne pouvez pas vous en empêcher. Regardez, et vous verrez des hommes morts ou blessés, des hommes fracassés ou brûlés. Des hommes debout qui se battent, une sinistre détermination se lisant sur leur visage figé comme s’ils avaient découvert en eux, des choses avec lesquelles il sera difficile de vivre, plus tard, et des hommes effrayés à en perdre la raison, étendu face contre terre, pleurant dans l’herbe. Des soldats de l’Union qui battent en retraite dans le champ des hurlements, et des masses de soldats des deux camps, étendus, serrés les uns contre les autres dans le fossé humide, entre les lignes, se passant et se repassant des bouteilles. Des fanions, des étendards et des drapeaux déchirés par les balles faisant tous flotter fièrement leurs couleurs vives au milieu de la fumée et des flammes. Dans les bois de part et d’autre du champ, les drapeaux verts et jaunes des hôpitaux de campagne que le vent fait onduler surgissent ça et là, attirant les blessés vers eux, comme d’horribles fleurs héliotropes. Les chirurgiens sont au travail, les bras nus, Leurs poings blancs serrant fort les poignées de leur scies.

La condition d’esclave.

Dexter ferme les yeux, les ouvre à nouveau. Il ne s’appelle plus Dexter. Ils lui ont pris cette identité il y a six mois, quand ils l’ont mutilé, parce qu’il n’avait pas baissé les yeux assez vite au moment où la maîtresse était sortie dans la cour. Le maître avait été particulièrement inquiet, particulièrement attentif à la façon dont la guerre se déroulait et il avait fait emmener Dexter dans la grange. Ils l’avaient immobilisée. Le souvenir bref de la lame. Une courbe métal, argentée et cruelle comme un croissant de lune, vive et glacée contre ses cuisses, et puis la chaleur de son sang, qui se répand dessus..

 

 

 

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