Éditions Gallimard NRF, 498 pages, avril 2026.

Traduit de l’italien par Romane Lafore

Ce roman permet de prendre conscience des différentes facettes du fascisme italien. L’intrigue se situe dans la région du nord de l’Italie, à Castrocaro, non loin du village de naissance de Benito Mussolini. La famille sur laquelle se concentre l’écrivaine est d’une pauvreté extrême, les enfants ont faim et froid. Le rôle des hommes est primordial pour le bonheur (relatif) de la famille. En général, il boit et cogne sur sa femme et ses enfants sauf exception. Et pourtant, les femmes sont loin d’être soumises, elles crient et se lamentent si fort que tout le monde est au courant de leurs malheurs. La grand mère, Fafina, est une femme forte, infirmière elle connaît bien la noirceur de l’âme humaine. Elle élève des enfants « des bâtards » et les enfants de sa fille dont Redenta, qui ne parle pas. Il faut dire que sa mère, Adalgisa, avant sa naissance avait accouché de deux enfants morts- nés et d’une petite fille qui n’a vécu que quelques jours. Elle est allée voir une sorte de magicien qui lui a promis la naissance d’une enfant vivante mais porteuse de la guigne. Et de la guigne, elle en a eu puisque son père l’a mariée à une ordure de fasciste à l’œil de verre (d’où le titre) qui la martyrisera de façon absolument horrible. La seule personne qui aurait plu la sauver, c’est Bruno, celui qu’elle aime depuis l’enfance car il est un des bâtards élevé par sa grand-mère.
Les aspects les plus noirs des comportements humains sont décrits avec précision et rendent la lecture de ce roman pénible, le mélange du fascisme avec le machisme italien est une horreur en particulier pour les femmes.
J’ai toujours pensé que le fascisme n’était pas le nazisme, et c’est vrai, mais quand un régime donne les pleins pouvoirs à des salauds de la pire espèce, pour les victimes, fascisme ou nazisme, cela ne faisait pas une grande différence.

L’épisode la guerre en Éthiopie est une horreur absolue, il fait partie des moments où j’ai eu du mal à lire ce roman. Avancer au milieu des cadavres d’enfants, voir des gens brûler vifs, réduire en cendre des villages de gens sans défense, par des soldats italiens armés de mitraillettes, dont le père de Redenta, et son futur mari, voilà un exemple de ce que je veux dire par une lecture pénible.
L’écriture est rude, je pense que l’auteure a voulu s’exprimer comme les gens de la campagne. Ce n’est pas toujours facile à comprendre, et comme le plus souvent on voit la réalité à partir des yeux de Redenta, sa naïveté et en même temps son absence totale de dissimulation rendent les faits de torture auxquelles elle est soumise, presque « normaux » , sauf pour le lecteur !

Un roman important pour la prise de conscience des réalités du fascisme italien, mais un roman volontairement confus, sans doute parce qu’à l’époque il était difficile de comprendre tous les enjeux.

Extraits.

Début. (Et quel début !)

 C’était beaucoup mieux avant, quand je n’étais pas là et qu’il n’y avait aucun de mes frères et sœurs, ni les vivants, ni les morts. Qu’il n’y avait que ma mère, qui se retournait sur le matelas de sa canfouine et hurlait :  » Tuez-moi, bordel de Dieu », ce à quoi la Fafina répondait : « Ferme-la ou tu vas rameuter le diable », et comme ça pendant trois jours et tous nuits, jusqu’à ce que ma mère pousse un cri féroce et que sorte Goffredo, le premier de mes frères morts. Quand on le gifla pour le faire pleurer, il ne pleura pas, si bien que la Fafina secoua la tête et dit :  » Il faut croire que Jésus Christ avait besoin d’un angelot là-haut. »

La polio.

 » C‘est la polio »
 Grand-mère poussa un cri et se jeta par terre.
« Bonté divine, la polio »
– Courage, il le faut., les cas de polio sont nombreux, vous savez. »
 Le docteur savait bien soigner les malades, et quand il n’y avait plus rien à faire, Il savait tout aussi bien dire la vérité. Il le faisait dans le respect de la souffrance des gens qui était toujours la même, et pourtant toujours différente. Tantôt terreur, tantôt épuisement, tantôt chagrin., il vit que pour la Fafina, c’était de la nervosité. 

Les hallucinations.

 J’espérai que mes frères et ma sœur mort reviennent, mais ils devaient en avoir assez de me tenir compagnie. Je n’en avais parlé à personne, on m’aurait dit que la polio ne s’était pas contentée de me rendre infirme, mais qu’elle m’avait aussi rendue cinoque. 

Sagesse de la tenancière du bordel.

–  Mais vous ou plutôt « nous » : que pouvons-nous connaître des hommes qu’avons-nous en commun avec eux ? Si l’homme pouvait « ne pas faire », je n’aurais pas ce travail. 
– Si, il pouvait, il pouvait se retenir par respect pour moi.
Et vous, est-ce que vous parvenez à retenir, pardonnez mon audace, votre sang menstruel, c’est la nature humaine et elle nous commande. Elle a voulu ceci pour la femme et cela pour l’homme. Ce que nous rejetons par le sang, eux, le rejette par le sperme. Ils ne peuvent pas s’en dispenser. Celui qui n’est pas fait ainsi, soit il est malade, soit c’est un inverti.

La vraie misère.

 Ma mère en avait fini, avec les lupins, et tout le pécule de la famille se résumait aux deux sous par jour que mon père rapportait à la maison. Ma mère souffrait de la faim et de tous ses tracas et passait ses journées à se creuser la cervelle pour nous sortir de la misère. Parfois, elle se laissait envahir par la fureur et hurlait que j’étais sa ruine et que c’était moi qui avait fait mourir Clélia, parce que la guigne se refilait comme la peste ou la grippe espagnole. Je me disais qu’elle avait raison, et alors je pleurais et me morfondais à l’idée d’avoir tué une pauvre vieille innocente.

L’injustice.

 » C’est du chiqué elle n’a rien volé.
– Ah, bon ?
– J’ai caché les draps dans sa chambre parce que j’avais besoin de la renvoyer, je dois engager une fille du parti. »
Bruno en resta coi.
 » Donc tu as retiré à une malheureuse son travail et son honneur pour arranger tes affaires.
– C’est la vie, petit. Il faut que des brebis meurent pour que les siens aient du boulot.
– En effet tu n’es qu’un chien, Gualtiero, répondit Bruno et lui cracha au visage. Un chien et un poltron. »
(…)
 » Mais de quoi est-ce que tu t’es encore mêlé ? Occupe-toi de tes affaires ! »
 Il garda les oreilles baissées comme un âne sous la pluie.
 » Tu veux trop de chose en même temps, Bruno. Tu veux avoir un travail et tu veux être l’avocat des causes perdues. Mais on se salit les pieds à courir et chier en même temps.
– Je veux rien, noir, je veux juste la justice.

– Mais qui t’a mis cette idée dans la tête ? La justice, même le Seigneur, Il ne sait pas ce que c’est. S’Il le savait, tu penses qu’on vivrait dans un monde pareil ? »

Les fascistes italiens valaient bien les nazis allemands.

 » Il y a des enfants ici, viens me donner un coup de main », cria une voix derrière lui. Il se retourna : Vétro. Il tenait dans ses bras quatre petits nègres aussi chétifs que des chiots qui se débattaient et hurlaient. Il accourut. Les enfants étaient des brindilles pourtant Vetro les tenait dans ses bras sans réussir à les dompter.
 » C’est qui, ils viennent d’où ? »
 Vetro désigna du menton une cabane en flammes.
 » Ils se sont échappés par la fenêtre.
– Je m’en occupe. »
 Mon père leur donna un coup de coude à la base du nez, précis, rapide, et les petits se ramollirent comme des marionnettes. Un seul, le plus grand, qui devait avoir six ans, ne tomba pas dans les pommes et continua à se plaindre doucement, son nez pissant le sang.
 » Bien, acquiesça Vetro, comme ça. »
 Il jeta les quatre enfants dans le bûcher, l’un après l’autre., celui qui était encore éveillé agita ses jambes, tandis qu’il volait vers l’incendie, comme s’il courait dans les airs. 
« Allez, on continue par ici, du nerf »
 Ils répandirent du kérosène dans les cahutes et allumèrent le feu avec leur torche, en veillant bien à ce que personne n’arrive à s’échapper. Si un nègre trouvait une issue, il le rejetait à l’intérieur un coup de matraque. Il les brûlait vif, sans leur tirer dessus, histoire d’économiser les munitions .

 

 


Éditions Gallmeister, 347 pages, octobre 2017

Traduit de l’américain par François Happe.

J’ai rarement lu un roman aussi éprouvant. Un soldat qui a réchappé à la mort pendant la guerre civile américaine, celle que nous appelons, à tort sans doute, « sécession « , ne se remet pas des horreurs qu’il a vécues en particulier à la bataille de Wilderness. Tous ses amis y sont morts et lui n’a été sauvé que grâce à deux noirs esclaves en fuite. Il faudra tout le roman pour qu’Abel quitte peu à ses préjugés d’homme du sud, et finisse par comprendre que ni la couleur de peau, ni la race ne peuvent définir une personne. Le roman est construit sur deux temporalités, en 1864 pendant la guerre lors de la bataille de Wilderness, et en 1899 lorsqu’Abel part à la recherche de son chien et se réconcilie à la fin avec l’humanité.

Pour la bataille, durant laquelle 17 000 hommes du nord perdirent la vie et 10 000 du sud, on suit Abel et ses amis , c’est un carnage, et si cette bataille a été importante du point de vue tactique, à hauteur du soldat c’est une pure boucherie ; avec, en plus, la peur pour les noirs d’être du mauvais côté, car le racisme est à l’œuvre même dans les pires moments. Le couple qui va recueillir et sauver Abel, a été pour l’homme victime d’une castration car il avait osé regardé la maîtresse blanche dans les yeux, et pour la femme victime de coups dans le ventre, elle a perdu son bébé qui est mort né.

Abel avait trouvé une lettre sur le corps d’un soldat du nord qui parle d’un coin merveilleux dans l’Oregon, et cela l’a décidé à se réfugier en ermite sur la côte Nord-Ouest du pacifique. Il y a vécu une trentaine d’années. Quand commence le roman , il est vieux et malade et décide de revenir vers la forêt et les hommes avec son chien. Hélas ! pour lui deux hommes, un Indien et un blanc, qui ont à leur actif un nombre de viols et de meurtres conséquent, lui volent son chien et le laissent pour mort. Il est recueilli par un couple, une femme blanche mariée à un noir. Il repartira à la recherche de son chien, et la boucle se terminera quand il arrivera à sauver une petite fille chinoise qui était menacée de mort par l’Indien qui lui avait volé son chien.

Tout ce roman baigne dans des descriptions de la nature absolument grandiose mais tellement rude. On a froid au point que des yeux peuvent geler, on a faim, on est épuisé de fatigue, et par dessus tout ça, les hommes s’entretuent, soit à la guerre, soit parce que vous n’avez pas la bonne couleur de peau .

On comprend aussi pourquoi le mot guerre civile est plus approprié, car Abel est incapable de détester les soldats nordistes. C’était bien une guerre entre Américains, mais il mettra du temps à bien vouloir considérer que l’esclavage est une horreur.

J’ai dû aussi relire le prologue qui est en réalité un épilogue, car l’enfant qu’Abel a sauvé raconte sa vie en 1965, j’aurais trouvé plus judicieux d’en faire un épilogue.

Je n’ai pas fait de ce roman un coup de cœur car je l’ai trouvé trop éprouvant. La guerre aurait suffi, confronter son personnage à la noirceur de la pire racaille qui soit ont rendu ma lecture très difficile . Mais c’est un roman indispensable pour tous ceux qui s’intéressent à la guerre civile américaine. Et aux USA en général.

 

Extraits.

Début du prologue.

Se lever à nouveau
1965
 Elle se réveille avec un sentiment d’urgence qu’elle ne comprend pas tout de suite, abandonnant l’éclat éblouissant du rivage de son rêve pour la nuit aveugle de la journée qui commence..

Début du roman.

1
Faire revenir ces hommes.
1899
 À l’automne de cette année, un vieil homme partit à pied et s’enfonça plus profondément dans la forêt et plus haut dans les collines, qu’il ne l’avait fait depuis sa jeunesse, quand sa vie était encore teintée de rouge et remplie de violences. Il marcha plus longtemps et plus loin qu’il ne l’avait fait depuis l’époque où il était soldat, participant en campagne de l’armée de Virginie du nord, dans la grande guerre de la rébellion, quand le monde n’avait pas encore basculé et que son corps n’était pas encore brisé.

Traumatisme de guerre.

 Le vieil homme se mit à trembler, bien que le vent fût encore doux et la pluie encore tiède. Il ne pouvait pas s’empêcher de revoir, une fois de plus, les images de la guerre, d’entendre les bruits de la guerre, et de prendre conscience, une fois de plus, des cadeaux empoisonnés que fait la guerre et avec lesquels il est si difficile de vivre une fois qu’elle est finie. 

Le début de la bataille.

 Au bout du champ, des silhouettes sombres équipées pour la bataille s’avançaient en rang parfaitement rectilignes. Les soldats quittèrent l’obscurité du bois pour la clarté du champ, et la lumière qui se réfléchissait sur les canons des fusils et les baïonnettes, les éclaboussa de tous ses miroitements Abel se pencha pour cracher.
– Les voilà, dit David, doucement

La fin de la bataille.

 Regardez, vous ne pouvez pas vous en empêcher. Regardez, et vous verrez des hommes morts ou blessés, des hommes fracassés ou brûlés. Des hommes debout qui se battent, une sinistre détermination se lisant sur leur visage figé comme s’ils avaient découvert en eux, des choses avec lesquelles il sera difficile de vivre, plus tard, et des hommes effrayés à en perdre la raison, étendu face contre terre, pleurant dans l’herbe. Des soldats de l’Union qui battent en retraite dans le champ des hurlements, et des masses de soldats des deux camps, étendus, serrés les uns contre les autres dans le fossé humide, entre les lignes, se passant et se repassant des bouteilles. Des fanions, des étendards et des drapeaux déchirés par les balles faisant tous flotter fièrement leurs couleurs vives au milieu de la fumée et des flammes. Dans les bois de part et d’autre du champ, les drapeaux verts et jaunes des hôpitaux de campagne que le vent fait onduler surgissent ça et là, attirant les blessés vers eux, comme d’horribles fleurs héliotropes. Les chirurgiens sont au travail, les bras nus, Leurs poings blancs serrant fort les poignées de leur scies.

La condition d’esclave.

Dexter ferme les yeux, les ouvre à nouveau. Il ne s’appelle plus Dexter. Ils lui ont pris cette identité il y a six mois, quand ils l’ont mutilé, parce qu’il n’avait pas baissé les yeux assez vite au moment où la maîtresse était sortie dans la cour. Le maître avait été particulièrement inquiet, particulièrement attentif à la façon dont la guerre se déroulait et il avait fait emmener Dexter dans la grange. Ils l’avaient immobilisé. Le souvenir bref de la lame. Une courbe métal, argentée et cruelle comme un croissant de lune, vive et glacée contre ses cuisses, et puis la chaleur de son sang, qui se répand dessus..

 

 

 

 

 

Éditions Seuil cadre Noir, 331 pages, mars 2026

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

Parfois les silences, ça vaut tous les mots d’amour du monde.

 

Je n’étais du tout attirée par ce roman : je redoute toujours les romans qui ont pour origine les faits divers sordides. En 2023, on avait appris qu’un bébé avait été jeté dans un container à poubelle. Il avait été sauvé par les pompiers, la mère retrouvée et accusée d’infanticide.

À partir de ce fait Mathilde Beaussault écrit un roman qui raconte bien la descente aux enfers de cette jeune maman, Elle décrit aussi, un milieu familial détruit depuis trois générations. Elle raconte bien, et on suit son récit facilement et avec intérêt. Si j’ai une réserve, c’est sur l’accumulation des malheurs sur une seule famille. Disons qu’ils sont davantage représentatifs de ce qui ne va pas dans notre société plutôt que des personnages réels. Monroe, prénom choisi par une mère qui se rêve en Marilyne, vit avec sa mère et Sébastien son frère aîné. Ce frère est une petite frappe qui vit de drogue, d’alcool et de combats de chiens, il fait peur à tout le monde dans le quartier et terrorise même sa mère qui pourtant le préfère cent fois à Monroe. Anna la mère, a été élevée par une tante et en veut terriblement à sa propre mère, elle est serveuse dans un bar. Enfin, la grand mère ; Madeleine, ce personnage permettra à Monroe de se reconstruire. Mais avant cela il y a eu la mère de Madeleine, qui aidait les femmes à avorter et qui a été arrêtée sous les yeux se sa fille confiée alors, aux « bonnes » sœurs, et a beaucoup souffert dans un centre de rééducation. Elle a donc été incapable d’élever Anna avec l’amour dont elle aurait eu besoin. Elle vit de soins qu’elle donne aux gens du village, car elle a un don qu’elle transmettra à sa petite fille, mais est hélas poursuivi par la rancœur, d’un exploitant forestier, qui n’est autre que le fils du gendarme qui a arrêté sa mère.

Vous suivez ? oui, c’est un peu trop, et peu crédible mais c’est bien raconté.
Le roman est ponctué par les déclarations à la police qui cherche à comprendre qui a jeté le bébé à la poubelle. Et quand les moments de tension deviennent trop intenses, il y a le contre-point des aides-soignantes qui sont vraiment dôles. Et puis, il y a aussi les huit mois de douceurs, où Monroe a vécu avec sa grand-mère, retrouvant force et amour. J’oubliais Jacques un défenseur de la nature, qui s’oppose à l’exploitant forestier et qui aime bien Madeleine et sa petite fille et cherche à les aider.

La tension romanesque, vient du fait que Monroe est en danger après son accouchement et que si on ne la retrouve pas très vite, elle mourra.

Donc un fait divers horrible, raconté par une romancière qui veut montrer certains aspects très sombres de l’âme humaine. Le frère Sébastien est vraiment la pire des ordures et hélas, il est crédible.

Depuis j’ai lu le billet de « mot-à-mots » et cette phrase j’aurais pu, moi aussi, l’écrire : « Un roman que je n’ai pas pu lâcher » et voici un nouveau blog qui indique sur Luocine avoir aimé ce roman : « ma collection de livres »

Extraits .

Début.

 Quand Mireille dit « va jeter les ordures ». J’y vais. Sinon elle me corne dans les oreilles. J’entends haut mais je la vois gesticuler faire les cent pas comme si on lui avait noyé ces petits après avoir mis bas.
 Ce matin-là, les voisins du dessous mettent la musique à faire exploser un sonotone. À croire que la jeunesse est devenue sourde. Je coupe mon engin (être vieux a au moins un avantage) et je retourne à la lecture de la rubrique des morts dans mon « Ouest- France ». J’aime bien en faire le tour parce que je connais du monde par ici. Être au courant, c’est important même si on va plus aux enterrements. Mireille dit « on ira à l’église, quand ce sera notre tour ». Elle n’a pas tort.

Les habitudes de vieux.

Elle sait bien que c’est compliqué pour moi de faire des choix. Sur un parking, s’il reste une place, c’est bon, je gare l’auto. S’il en reste beaucoup, Mireille choisit sinon on tourne en rond et les badauds se disent, « voilà encore des vieux à qui on devrait retirer le permis ». Au restaurant, je prends comme Mireille. Ça l’énerve, mais on a les mêmes goûts. Depuis le temps, on a déteint en tout. Là sur l’autre. Je commande rien à Noël, prétextant que je préfère les surprises depuis que j’ai passé un mois d’insomnie pour savoir si je préférais des jumelles ou un rasoir électrique. J’ai fini avec une perceuse parce que Mireille voulait installer des rideaux à toutes les fenêtres, persuader qu’on nous observait de l’immeuble d’en face.

Être pompier.

Quand Félix, Romane et moi sommes appelés sur les lieux, ont termine une intervention juste à côté. Un mec bourré arrache toutes les jonquilles d’un rond-point et les jette sur les automobilistes. Ça paraît dingue ? Mais ça fait partie de notre quotidien. La veille, on emmenait une jeune femme se faire recoudre la mâchoire après que son mec l’a castagnée. La semaine dernière, on était appelé en renfort pour éteindre des incendies de véhicule. Il faut avoir la foi pour être pompier. On l’a ou on ne l’a pas.

L’enfant placée dans les années 40 ou 50.

 Quand les gendarmes ont emmené ma mère, le juge n’a rien demandé à personne et il m’a placée chez les bonnes sœurs. Maman est morte en prison. On l’a accusé du pire. Elle soulageait juste les malheurs des femmes. C’est tout. (…) 
Là-bas, la mère supérieure était une teigne. Elle disait des unes qu’elles étaient des putes, des autres, qu’elles étaient le diable. Un jour, j’ai refusé de dire assez fort la prière. Elle m’a attrapée par les cheveux et cognée contre le lavabo blanc. J’entends encore le bruit du choc. Mon crâne, contre le bord en émail. Elle a arrêté quand le sang ruisselait aussi fort qu’un robinet. Quand elle m’a lâchée, je suis tombée, les filles m’ont portée pour me mettre au lit. Après ça, je n’ai plus jamais baissé les yeux devant elle. Ça la rendait folle de rage, mais elle ne m’a jamais plus frappée aussi fort.

Un moment de sourire à la maternité.

 La chambre 102 est occupée par une prof qui croit avoir un bout de cerveau dans chaque nichon. Résultat des courses, elle intellectualise chaque tétée comme si elle avait pondu non pas un affamé de 3 kg, mais une thèse pour défier Freud. Monique passe son temps à lui mettre son petit vampire au sein en se coltinant des remarques. Hier, Kimberley est resté moins de cinq minutes dans la chambre 102 avant de gueuler qu’avec un biberon le petit braillerait moins. Monique essaie de récupérer l’affaire et ce n’est gagné.

J’aime bien les aides-soignantes de ce roman.

(À propos des la psy qu’elles n’aiment pas.. car snob et friquée).
– T’es psy, toi maintenant ? ( Kimberley avait l’énergie de ceux qui ne foutent rien toute la journée). La psy est peut-être conne , mais elle, elle lit dans le cerveau des gens.
– Elle lit mieux les étiquettes de fringue.


Édition Flammarion, 412 pages, février 2026

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

Voici donc le deuxième roman de Marie Vareille, après « la dernière allumette » voici un récit qui retrace la vie d’une famille de 1917 jusqu’à aujourd’hui.

Le récit est construit grâce à la confession de Célestine qui a 107 ans, elle sent qu’elle va mourir et veut se confier à sa petite fille Manon surnommée Biquette, tout de suite, elle l’annonce, elle a été meurtrière. Le récit de Célestine est coupé de lettres de Solange qui parle à Jeanne qu’elle aime de toutes ses forces et lui dit de se méfier de Célestine, qui sous son air de gentillesse est la pire de tous ceux et celles qui leur veulent du mal.

Le roman se construit peu à peu et ne révèle la vérité des différents personnages que peu à peu. Toute l’horreur de cette histoire, vient du personnage d’Alphonse. C’est le deuxième mari de Marguerite la mère de Célestine, son premier mari est mort à la guerre 14/18 . Elle est à la tête d’une petite ferme et accepte après la guerre de se remarier avec Alphonse qui possède la ferme à côté de la sienne. L’horreur d’être marié à un homme fainéant, alcoolique, et violent. Marguerite meurt en couche à la naissance d’une dernière petite fille, Solange. Avec Alphonse, elle a eu des jumeaux, et un petit garçon Lucien. Le drame de Célestine est alors total car Alphonse commence un nouveau récit : il a recueilli Marguerite et sa fille, qui lui doivent par leur leur travail le remboursement de ce qu’il a dépensé pour elles.

Je ne vais pas plus loin dans la narration du récit, car Marie Vareille distille peu à peu les différentes strates de cette histoire. Et je crains de gâcher votre plaisir de lecture.

Encore une fois, c’est un roman qui se lit très facilement et qui s’appuie sur des aspects réels de cette période de notre société : la dure réalité de la condition des femmes, enfants, elles peuvent être victimes d’un père qui décide de les placer pour « déviance » quand ce n’est pas placées à l’hôpital psychiatrique dès qu’elles se révoltent. Mariées leur mari a tout pouvoir sur elles et leurs enfants. Il décrit bien aussi, l’état des soins pour des maladies mentales.

Je ne suis pas aussi enthousiaste que les lectrices de Babelio, et pourtant j’ai lu très rapidement ce roman. Un peu comme quand je regarde des séries pour me changer les idées, (d’ailleurs ce roman ferait bien une série). À vous de juger, il est possible que je devienne trop difficile. Je trouve que si on tourne les pages facilement, on ne sent pas vraiment la réalité des personnages. Et je doute qu’en 1952 un grand père aurait pu empêcher une enfant d’aller à l’école. Il fallait un Alphonse totalement horrible donc l’auteur ne lui épargne aucun défaut.

Extraits.

Début.

Célestine.
 Je vais commencer, ma biquette, par te dire ceci : le jour de la mort de Solange, ce jour où je suis devenue une meurtrière, j’ai cessé d’aimer les mirabelles.

Un père violent, alcoolique et finalement pieux.

 Dans les années, qui ont suivi, la foi d’Alphonse s’est renforcée. Il prêchait désormais la vertu à tout bout de champ, commentait la longueur de mes robes et me laissait de moins en moins sortir. J’en venais à me dire que je le préférais quand il était alcoolique. Quand un garçon m’approchait, je me faisais glacial. La rumeur courait que je ne désirais pas me marier, car mon devoir était de tenir la ferme par reconnaissance envers saint-Alphonse qui m’avait recueillie. J’en ris aujourd’hui, ma Biquette, mais à l’époque je bouillais, même si comme beaucoup de femmes, j’avais la colère silencieuse. 

 

 

 


Éditions de l’olivier, 314 pages , janvier 2026

Traduit de l’anglais (Irlande) par Olivier Deparis.

 

C’est Cath.L qui m’a conduite vers ce roman, à mon tour de vous donner envie : ce roman est une superbe balade dans Londres et ces différents quartiers accompagnés par certains habitants. Ceux-ci ont des points communs : des liens familiaux ou amicaux , et ils sont dans cette tranche d’âge particulière : ils ne font plus partie de la jeunesse mais ne sont pas tous, loin s’en faut, insérés dans la vie active. Leurs parents sont présents aussi, ce qui permet de prendre conscience des différences entre aujourd’hui et les années 60.

On s’attache à tous les personnages, et il n’y a aucune caricature, personne n’est tout blanc ni tout noir , et il n’y a aucun happy end, la vie va continuer, Londres restera cette ville où tout est possible et le groupe sera différent plus heureux pour certains moins pour d’autres.

On est d’abord avec Ed, livreur à vélo dans Londres, il vient d’apprendre que Maggie sa compagne est enceinte. Ils décident de partir de Londres pour retrouver une vie moins cher et revenir dans leur ville natale, Basildon. Nous ferons connaissance de l’ami d’enfance de Maggie, Phil, homosexuel qui a beaucoup souffert au lycée, son frère Callum va se marier avec Holly. Leur mariage sera la scène finale du roman. La mère de Callum et Phil est d’origine irlandaise et est atteinte d’un cancer qui hélas annonce à la fois des soins douloureux et une fin de vie assez proche.

Entre cette promesse de naissance et le mariage de Callum, Maggie sera obligée de se poser de bonnes questions sur son couple avec Ed. Et Ed sera confronté à son passé, contrairement à Phil, il a voulu cacher son homosexualité et participera au harcèlement de Phil au lycée. Phil a subi un viol dans un square qui rendra son épanouissement sexuel extrêmement compliqué, mais il est depuis peu amoureux de Keith qui est engagé avec Louis. La vie sexuelle de tous les personnages est très importante dans ce roman et l’écrivaine l’évoque de façon très crue sans que cela soit choquant. J’ai plus de mal avec la consommation de drogue qui pour moi détruit tellement de vie à la fois à travers le trafic et la consommation.
Mais ce roman, c’est aussi plein de petites remarques sur la vie quotidienne des londoniens qui en font tout le charme.
J’ai oublié de dire que cela se passe pendant le mois de juillet 2019 particulièrement chaud. Et puis cet été là, une baleine se serait échouée dans la Tamise. Cet élément permet donner un aspect un peu irréaliste au roman. Ed qui avait consommé de la drogue croit voir une hallucination en voyant cette énorme baleine. Et à chaque fois qu’il sera question de la baleine on mesure à quel point cette ville et ses habitants vivent coupés da la nature. J’ai lu ce roman en regardant sur le net tous les quartiers dont parle l’auteure et cela a été pour moi comme une visite guidée de Londres.

Un roman que je n’oublierai pas et j’espère lire d’autres avis sur la blogosphère.

Extraits.

 

Début.

 Une baleine se retrouve coincée dans la Tamise. Une baleine rare, une baleine de grande taille, un hyperoodon boréal pour être précis. Cinq mètres de long, douze tonnes de lard frémissant et d’os. Elle se débat, paniquée, son corps à moitié échoué près des chariots de supermarché et des seringues de Bermondsey Beach. Dès le vendredi, c’est une star. Sur twitter, on lui donne un nom. On incruste sa photo sur des images des « Simpson », du « Seigneur des anneaux », d' »Harry Potter » – au début, c’est même hilarant, Puis ça devient une mode agaçante quand les marques commencent à s’en emparer pour vendre leurs produits sur Instamgram. Tout à coup, il convient d’avoir un avis.

Ed, la paternité vu par Maggie.

 Et Ed ? Ed fera un excellent père. Il imite des personnages de dessins animés. Le bébé va adorer son Homer Simpson, et aussi sa façon de chantonner à la Frank Sinatra. Bien sûr, ado, il aura honte des chansons à la Sinatra -« t’es trop nul, papa »- mais Maggie répondra : « Ne sois pas si dur avec ton pauvre père, il se met en quatre pour toi », et ce sera vrai, car, oui, Ed se mettra en quatre, c’est déjà le cas, il se lève de bonne heure pour les anniversaires, et aussi le dimanche, parfois même le mardi pour lui préparer son petit déjeuner préféré. C’est ça, la vie qui t’attend, mon bébé. Un petit déjeuner spécial de ton papa, un mardi pourtant ordinaire, et quand tu auras passé l’adolescence, tu repenseras à ces chansons gênantes avec tendresse.

Description du travail de livreur à vélo à Londres.

 Chaque jour, à vélo, il va de Haknay à Witechapel, de Witchapel à Canary Warf. Chaque jour, il brûle les feux rouges, roule sur les trottoirs, fonce devant les voitures pour livrer une commande à l’heure. Chaque jour, il frôle la mort ; chaque jour, on le traite de connard ; chaque jour, on veut se battre avec lui. Chaque jour, il pense au pognon, monstre nécessaire pour permettre l’existence de cet enfant et, chaque jour, il s’essouffle jusqu’à l’étouffement. Il sait que des coursiers se sont effondrés au boulot. Il sait que des clients ont enjambé leur corps agité de convulsions pour récupérer une commande sans appeler d’ambulance.

De la difficulté de ranger ses papiers administratifs.

 Sur le banc de Greenwich, Maggie se dit qu’elle devrait rentrer retrouver Ed. Ils ont un déménagement à préparer, et c’est mal engagé. Elle a commencé la semaine dernière, pleine de bonnes intentions -elle a même conçu un « système ». Elle doit trier ses vieux papiers en quatre catégories -financière, professionnelle, administrative, sentimentale – et s’est acheté à cet effet des classeurs de couleur. Au début, ç’a bien marché, mais rapidement, le bien-fondé du système, s’est avéré discutable : tant de documents semblent appartenir à plusieurs catégories à la fois, ou à aucune d’entre elles, et tout est tellement lié que, sans s’en rendre compte, elle a vidé son armoire, ses placards et le gros sac IKEA bleu, qui était sous son lit, et tout ce qu’elle possède – relevés bancaires non ouverts, paquets à moitié vide de tabac desséché, bouts de papier sur lequel elle griffonné des notes illisibles – s’est retrouvé entassé sur le sol du séjour. Dix ans de merdes accumulées à mettre en carton, et pas plus tard qu’hier, elle a dû faire une pause pour regarder sur YouTube un tuto de dix minutes expliquant comment manger une orange en pleine conscience, recommandation de son médecin pour gérer l’angoisse et autre émotion désagréables.

L’art du portrait une Instagrameuse.

 Holly, dans sa chambre, attend que Callum, lui réponde. Une scène familière. S’il fallait résumer sa vie en une seule image, ce serait celle-ci. Un téléphone dans une main, un gin à moitié bu dans l’autre, une clope à moitié fumée entre les doigts. Elle actualise sa page Instagram : une photo de la biologiste marine qui ressemble à la princesse Diana, suivi d’une d’une photo de la princesse Diana elle-même. Diana est morte quand Holly avait six ans. C’est la première fois qu’elle a eu conscience d’un évènement survenu dans le monde hors de chez elle et de l’école. Dans sa tête d’enfant, la mort de Diana et tous les autres faits d’actualité qui lui sont parvenus à cette époque ce sont mélangés. La princesse Diana et Mère Teresa ont semblé n’être qu’une seule et même personne, leur mort n’en faire qu’une, leur histoire se confonde avec la guerre du Kosovo, celle de l’Irlande du nord, l’ascension au pouvoir de Tony Blair et le départ de Geri des Spices Girls. Tout cela laissait entendre que la vie d’adulte était périlleuse et brutale, et qu’il fallait l’aborder avec beaucoup de prudence.

La jeunesse de Londres.

– J’ai juste l’impression d’être toujours en train d’attendre qu’il se passe quelque chose, qu’une de ces huit millions de vies va percuter la mienne et me faire dévier de ma trajectoire. Mais ça n’arrive jamais. Il ne se passe jamais rien. Chacun regarde ses pompes, s’occupe de ses oignons. Les gens à Londres sont trop fatigués pour se télescoper.
– On est tous trop occupés à trouver de quoi payer le loyer.
– Oui, voilà, exactement. On est tous trop occupés à essayer de survivre. J’ai l’impression qu’habiter à londrès, c’est comme être sans arrêt au bord de l’orgasme sans jamais pouvoir jouir. Tu vois ce que je veux dire ? C’est pas que tu ne sois pas excitée. C’est pas que tu ne t’éclates pas. Mais quelque chose au fond de ton corps t’empêche de jouir malgré tous tes efforts.

Le mauvais fond catholique irlandais.

 Rosaleen avait mauvais fond. C’est le terme qu’elle employait à six ans, comme si c’était une maladie diagnosticable, le cancer ou la tuberculose. Mais il n’existait pas de remède contre le mauvais fonds. On devait s’en accommoder., on ne pouvait pas le déposer quelque part et dire : « Je t’ai assez vu, il faut que je vive ma vie maintenant ». Parfois, elle essayait de rassembler assez de courage pour se confesser au prêtre. Elle répétait son discours -« Jai mauvais fond »-, mais elle n’y parvenait jamais, autre preuve, selon elle qu’elle était une mauvaise fille. 
 Cela dit, à cette époque, presque toute l’Irlande pensait avoir mauvais fonds. Chacun se baladait dans un état de qui vive émotionnel permanent, en s’efforçant de cacher son mauvais fond aux autres. On se méfiait de tout le monde, des fois que le mauvais fond du voisin soit pire encore que le nôtre et nous contamine.

Une rue de Londres .

Pendant ce temps, à Londres, Ed et Callum avancent vers le nord dans Kigsland High Street, grouillante d’activités, un podium d’activités, un podium de défilé  : des queers branchés passent fièrement devant la station de métro, habillés comme des popstars du début des années 2000 et des personnages de « Matrix » . À l’angle de Ridley Road, de vieux communistes distribuent des tracts et réprimandent la classe ouvrière de Hackney pour ne pas s’être emparée de son potentiel révolutionnaire. Des femmes au visage doux chantent des cantiques et donnent des foyers. Elles veulent nous expliquer que Jésus nous aime, même nous. Devant le Curve Garden, les patriarches s’installent sur les bancs et disent ce qu’ils répètent depuis sept ans, à savoir que depuis les Jeux olympiques ce quartier va à vau-l’eau. Une drag-queen fatiguée fume une cigarette en vitesse. Elle anime son deuxième brunch du week-end sur cinq au Superstore et rêve d’un emploi normal….

Le logement social.

 Ils ont repeint les murs tachés, ont acheté des cadres pour leurs affiches et planté des clous dans les murs afin d’éviter les traces de gomme adhésive sur leur nouvelle peinture. La moississure était supportable tant qu’il ne la sentait pas. Il suffisait de la cacher avec des meubles ou des tentures, d’ouvrir les fenêtres et d’allumer les bougies. Ces appartements n’étaient nettoyables que dans une certaine mesure : ils avaient trop longtemps manqué d’amour et de soins. Des générations de locataires, les voyant négligés, les négligeaient à leur tour. Ils réchauffaient des haricots blancs à la sauce tomate et en répandaient sur le sol. Les haricots restaient là, durcissaient, cessaient d’être des haricots pour s’intégrer aux lino.

 

 

 


Éditions Phébus, 314 pages, octobre 2025

Traduit de l’anglais(Corée du Sud) par Lou Gonse

 

Quelle plongée dans un pays que l’on connaît si mal ! (et pour cause, il est tellement refermé sur lui-même) : la Corée du Nord. Même si une partie du roman se passe en Corée du Sud, l’essentiel du roman se passe sous la dictature communiste.

Le roman commence de nos jours, dans une maison de retraite en Corée du Sud, une jeune femme récemment divorcée, y travaille et elle décide d’écrire des biographies des résidents très âgés. Pour cela, elle demande aux gens de se définir avec trois adjectifs, une femme très âgée presque centenaire, lui dit qu’il lui faut au moins huit mots : « esclave, reine de l’évasion, meurtrière, espionne, amante et mère ». Et finalement, elle lui confiera sept cahiers dans lesquels elle lui raconte sa vie. L’auteure dit qu’elle s’est inspirée de la vie de sa grand-tante qui a fui la Corée du Nord. Le récit ne suit pas la chronologie, mais c’est très facile de s’y retrouver car chaque chapitre donne la date des cahiers de Mook Miran, la résidente de la maison de retraite. Sa vie commence par son enfance dans les années 1930, sa mère est une femme extraordinaire mais hélas son père est frustre et hyper violent, elle comprend qu’elle doit sauver sa vie et celle de sa mère en empoisonnant son père. (meurtrière) Ce moment de sa vie décrit la Corée avant l’occupation japonaise, avec quelques membres d’une église américaine où elle apprend l’anglais et certaines valeurs. Tout le drame de son enfance vient de la frustration de son père qui sent que sa femme est beaucoup plus raffinée que lui et il lui en veut au point de la battre et de lui faire perdre un œil. Ensuite lors de l’occupation japonaise, elle sera effectivement une esclave sexuelle dans une des nombreuse maisons créées par l’armée japonaise pour satisfaire les besoins sexuels de ses soldats, elle se lie d’amitié avec une autre esclave qui lui fera du bien en racontant sa vie d’avant où elle avait été mariée avec un homme qu’elle n’aimait pas mais qui était très doux. Les parents coréens avaient si peur que les jeunes filles soient enlevées par les soldats japonais qu’ils cherchaient à les marier le plus site possible. Cette jeune esclave meurt de tuberculose et Mook Miran réussi à s’enfuir, elle repart en Corée du Nord et prend l’identité de cette jeune femme, c’est le seul moment de vrai bonheur pour elle, mais très vite la Corée du Nord se referme sur elle et va exiger d’elle qu’elle devienne espionne. C’est elle aussi qui va former sa fille adoptive et qui deviendra aussi une espionne, elle ne peut pas avoir d’enfant puisque les japonais lui ont enlevé l’utérus quand elle a eu une enfant au bordel .

J’ai vraiment été passionnée par le récit de leur formation d’espionne et la vie en Corée du Nord. La façon dont dans ce pays, dès le plus jeune âge, on forme les esprits à l’autosurveillance et à se méfier de tout ce qu’on peut dire, permet de comprendre comment on supprime toutes velléités de divergences avec la doctrine officielle. L’horreur de ce régime est total, et la famine des années 90 est absolument terrible. La mère et la fille finiront par sortir des griffes de ce régime à travers un lot de souffrances incroyables. J’ai beaucoup aimé le personnage du mari de Mook qui a très vite su que ce n’était pas sa femme qui lui était revenue mais qui a décidé de l’aimer quand même avec une telle patience et tendresse que cela réconcilie avec l’humanité.

Si la Corée vous intéresse ce livre est pour vous, c’est en plus un livre qui plusieurs fois explique que savoir raconter des histoires permet la survie à ceux qui les écoutent même s’ils vivent dans les pires conditions d’horreur, on peut aussi s’évader par l’imaginaire. J’ai pensé, alors, au livre de Joseph Czapski : Proust contre la déchéance  : on peut donc sortir de l’horreur par la littérature, dans ce roman c’était plutôt par le fait de savoir raconter la vie heureuse et insouciante d’avant.

Je ne connaissais pas cette déviance : la géophagie (manger de la terre) mais cela m’a permis de mettre sur ma photo un tas de terre fabriquée par madame Taupe, c’est bien la première fois que je lui trouve un intérêt ! (je n’ai pas pour autant goûté la terre)

Lire l’avis du blog « mot à mot » Alex.

Extraits.

 

Début du prologue.

 L’idée me vint pendant mon divorce.
 J’avais quarante sept ans et des kilos en trop. Je n’avais pas d’enfants pour combler ma solitude, mes jours silencieux. Je n’étais pas l’une de ces femmes modernes, indépendantes qui décident tôt de ne pas avoir d’enfants. J’avais voulu en avoir un, mais mon mari ne pouvait pas m’en donner -son oligospermie m’avait-il dit. J’aurais aimé tenter une FIV, mais il avait refusé jugeant le processus trop humiliant. J’étais furieuse lorsque j’appris qu’il s’était inscrit dans une célèbre clinique de fertilité à Gangnam avec cette autre fille de douze ans sa cadette, un mois avant que notre divorce soit prononcé.

Début du roman : la cinquième vie.

 Ce n’était pas un vrai fantôme bien sûr, nous n’étions pas certains qu’elle fût vierge non plus. Nous l’appelions ainsi à cause de ces vêtements un « hanbok » taupe clair taillé dans sa chanvre épais, une robe que seules les pleureuses portent ou les vierges fantômes des contes, des beautés envoûtante mortes trop tôt, tourmentées de rage à l’idée de n’avoir jamais eu d’époux.

Manger de la terre.

 J’attendais toujours de trouver la terre parfaite. Sa viscosité devait être celle d’un riz au jasmin cuit à la vapeur, suffisamment pâteuse pour former une cuillerée, mais assez friable pour être remportée par un souffle. Trop d’humidité gâche le plaisir, transforme la terre en gadoue que la bouche associe aussitôt à des excréments. Au premier coup d’œil, la teinte devait être chocolat au lait. En l’observant de plus près pourtant, on découvre de minuscules particules de diverses couleurs. La plupart sont d’un beau noisette, donnant à la perle de terre son goût distinctif de noix. Celles couleur de suie réveillent la langue avec leur amertume de café noir. Les granulés blancs, brillants, comme des gemmes mais durs comme du silex, sont les plus rares : ils donnent une touche métallique raffinée, comme du sang sur les lèvres. La bonne combinaison pourrait transformer une pincée de terre en une pincée de paradis. J’adorais la façon dont elle glissait, crépitait sous mon palais, telle la caresse du chat. Même si je savais que cela érodait mes dents, je ne parvenais pas à arrêter.

Le soupçon .

 Le silence n’aida pas mais rétrospectivement rien n’aurait pu aider. Cela est dû au caractère particulier du soupçon. Il ne s’agit jamais réellement d’un soupçon. C’est une conviction masquée. Donnez lui un peu de temps et il finira par se muer en certitude.

Début de la guerre de Corée.

 Au début, la guerre n’était qu’un désagrément. Lorsque je retournais dans mon village après des années d’absence, les camarades aux brassard rouges s’étaient infiltrées dans le quotidien des villageois, les harcelant à coups de rassemblement obligatoires et de meetings hebdomadaires, appelant même les femmes mariées à se former pour devenir sentinelles. Les villageois se mirent alors à disparaître. Des rumeurs à propos de la chaleur du sud, libre d’obligations partisanes, attirèrent certains rêveurs du nord comme ma mère et ma sœur qui, selon les voisins étaient partis il y a bien longtemps.

L’horreur du régime coréen du Nord.

Cheol était un « kotchebi », l’un des trop nombreux orphelins engendré par la période de famine de masse et de crise économique survenue dans les années 1990, qui avait décimée un quart de la population nord-coréenne. Il n’avait aucun souvenir de sa mère, qui l’avait abandonné quand il avait trois ans, et son père ouvrier au « songbun » bas les avait confiés, son frère aîné et lui à un orphelinat. Son frère y était mort de la fièvre typhoïde, et Cheol s’était enfui peu après. Il n’avait jamais revu son père. 
(PS le songbun c’est le degré de confiance par rapport à la doctrine communiste)

Espions.

 Contrairement à ce que l’on croit souvent, l’espionnage n’est pas très éloigné des mondanités. La plupart des informations échangées ne sont pas le résultat d’actions coupe-gorge, mais de conversations prosaïques dans les cafés ou des restaurants. Les renseignements sont rarement obtenus par des James Bond à temps plein, bien plutôt par des anonymes las, infidèles et bedonnants assis dans de petits bureaux. L’information en elle-même n’est pas toujours de nature confidentielle : il s’agit d’un mélange de ouï-dire d’articles de journaux et de magazines. Le travail d’un agent se résume parfois à trier et mettre en forme ces morceaux publics de puzzle, à lire les connexions sous-jacentes soigneusement dissimulées..

 


Éditions Flammarion, 478 pages, avril 2026

J’avais déjà lu un roman policier de Ian Manook Yeruldegger et j’ai donc voulu savoir si cet auteur saurait m’intéresser en racontant les scandales qui ont secoué la Corée à propos des adoptions d’enfants comme le dit la quatrième de couverture : Cent quarante mille enfants coréens vendus dans le cadre d’un trafic humain géré et financé par l’état. Des dizaines de milliers de « minjungs » traités en parias par le dictature et raflées pour présenter au monde une Corée étincelante des J.O de Séoul en 1988.

C’est sur ce point une réussite, les scandales dont il est question dans ce deuxième tome consacré à la Corée m’a permis de me rendre compte de la réalité de ce qu’il s’est passé dans ce pays qui me semblait tellement plus sympathique que son voisin immédiat la Corée du Nord. Dans la premier tome le personnage principal est celui que l’on retrouve ici , Gangnam, est un ancien enfant enlevé et réduit en esclavage par des institutions qui étaient liées à la fois au pouvoir et au clan mafieux. C’est un ancien policier, et il va reprendre du service car son douloureux passé l’empêche de rester passif quand il s’agit de révéler les anciens scandales et la façon dont ceux qui ont permis les enlèvements d’enfants et qui ont réduit des sans abris en esclaves, n’ont jamais été vraiment punis et recommencent à revenir aux manettes du gouvernement coréen.

Sur le plan policier, je ne suis pas vraiment apte à en juger, et j’ai du mal avec toute la violence qui se dégagent des histoires de mafias soutenues par un gouvernement coréen. De façon un peu rapide, et peut-être injuste, je trouve que le personnage principal Gangnam, se sort de situations incroyablement dangereuses alors que les méchants meurent facilement. C’est toute la difficulté de construire un roman policier avec un personnage positif qui doit risquer sa vie sans cesse mais qui doit quand même aller jusqu’au bout du roman. Et peut être, jusqu’au bout de la série car je me demande si tout n’est pas en place pour un troisième tome.

Je comprends quand même très bien pourquoi cet auteur connaît un réel succès car comment alerter l’opinion publique bien tranquille dans un monde confortable face à de tels scandales, nous sommes concernés, car la France a accueilli 11 000 enfants coréens : est ce que les organismes qui ont aidé à ces adoptions ont été complices de crimes de trafics humains ?

Donc si vous aimez les romans policiers, si vous voulez en savoir plus sur les scandales qui ont secoué la Corée, lisez ce roman, il est réussi mais commencez par le premier tome de la série « Gangnam ». Et merci à Babelio et aux éditions Flammarion de m’avoir envoyé ce roman.

 

Extraits

Début.

1986 
…qu’il emprisonne sur le champ.
 Les feuilles mortes mordorent le sous-bois, au pied du panache d’airain des ginkos, percés des torches écarlates des érables, dans le parfum sucré des arbres à caramel aux frondaisons bigarade. Par endroits, des chênes cuivrées disputent au safran des séquoias les reflets obliques du soleil d’automne.

Genre de propos typiques des polars.

« Je sais que si je ne rembourse pas les dix mille dollar que je dois au bookmaker du clan des Quatre lanternes avant Noël, leur dragon va m’offrir une chirurgie des deux genoux à vif à la perceuse-visseuse de chantier et toute la rééducation au baston qui va avec. »

Petit déjeuner coréen.

 Pour Gangnam, un petit déjeuner, c’est soupe de pousse de soja ou de raviolis, riz blanc, chou fermenté épicé, légumes sautés à l’huile de sésame, œuf à la vapeur et poire nashi s’il y en a.

Comment on perd la foi.

 Je me suis défroqué moi même il y a bien longtemps, quand les bouddhistes ont massacré des chrétiens au Sri Lanka ou des musulmans en Birmanie, quand des temples entiers ont été testés positifs à la méthamphétamine en Thaïlande ou que des moines ont été dénoncés pour pédophilie, et quand j’ai réalisé que bien des temples en Corée avaient fait de leurs moines des marchands de lampions, d4ex-voto, de tuiles superstitieuses et autres puits pour exaucer des vœux qui n’ont jamais dépendu de Bouddha, contre espèces sonnantes et trébuchantes.

Les rapports sociaux en Corée à travers la langue.

 Qui ne serait pas stressé au quotidien, dans un pays où il existe trois formes de tutoiements et trois formes de vouvoiement en fonction du niveau de politesse, de l’ancienneté de la connaissance, du sexe, de l’âge, de la hiérarchie sociale ou familiale, ou de la manière dont on s’est connus ?

Pour lutter contre le gueule de bois.

L’idée d’une bonne soupe traditionnelle contre la gueule de bois, à base de bouillon d’os, de bœuf de vingt quatre heures, enrichie de sang coagulé et d’épine dorsale de porc, d’os de vaches, de choux et d’autres légumes, n’est pas pour déplaire à Gangnam..

Le tourisme en Corée .

C’est le temple, préféré des touristes, accroché à une falaise déchiquetée. C’est le plus mercantile aussi. Tout ce qui y est beau est marchandé. Les petits papillons de papier gribouillés de souhaits à exaucer des tonnelles en ex-voto, les plafonds de lampions colorés avec les demandes qui pendouillent, les tuiles offrandes avec leur exigence à Bouddha : « Donnez-moi une belle femme », « Faites-moi gagner à la loterie », le jeu sur le petit pont du haut duquel il faut jeter des pièces dans trou rochers creusés pour que Bouddha vous accorde la chance que vous méritez. Le pèlerin interlope paie pour verser une louche d’eau sur la tête d’un petit bouddha boudeur, pour obtenir d’un distributeur à tirette des dictons de sagesse et des conseils de vie. Les moines savent y faire.

La cuite.

 Les Coréens, hommes ou femmes, ont une telle culture de la cuite et de la gueule de bois que la honte ne fait pas vraiment partie des conséquences de leurs beuveries. Ils en rient et ils oublient. Gabrielle, avait même avancé cette théorie selon laquelle le « haejangguk » n’était en rien un remède contre le mal, mais plutôt un rituel social codifié pour sortir sans humiliation de cette situation délicate.

 

 


Éditions Seuil, 361 pages, avril 2026

 

Livre lu et critiqué dans le cadre du programme Masse Critique de Babelio

 

Un premier roman qui permet à l’auteure de suivre le destin de huit femmes. La première Catherine est née en 1614, pour arriver jusqu’à Gisèle née en 1943, il faudra onze générations. Toutes ces femmes sont liées par le soin qu’elles apportent aux femmes et à tous ceux qui souffrent. La première, Catherine, connaît les herbes et soulage le mieux qu’elle peut les villageois de Saint Nicolas de Véroce, en Haute Savoie. C’est une époque où les épidémies laissent peu de place à la guérison. Catherine sera brûlée comme sorcière sous les yeux de sa petite fille, Jeanne. Voilà le thème des braises qui va hanter toutes les femmes de sa descendance. Jeanne fera sa vie à Marseille, une vie misérable mais plus heureuse grâce à son mari un pêcheur Joseph, sa fille sera une empoisonneuse, et tout cela marquera l’esprit de Margot qui deviendra Ambre sous la houlette de son mari qui la montre en spectacle, car en état d’hypnose elle peut faire parler des morts. Elle finira dans l’asile psychiatrique de la salpêtrière. Dans le monde contemporain, Madeline sera la première femme médecin, Rose sera une artiste peintre, Marthe une résistante et Gisèle ? Elle se cherche et trouvera grâce à un chaman en Amérique du Sud toutes les violences qui ont traversé sa lignée féminine.

L’auteure nous raconte beaucoup de moments difficiles pour les femmes. Les sorcières brûlées , la misère et les avortements clandestins, la commune de Paris, la première femme qui réussit à faire ouvrir les portes de la faculté de médecine, une femme peintre, (inspirée par Rosa Bonheur), la maladie mentale pour une femme écrasée par son mari. Elle décrit bien la misère quand une femme doit faire face seule à la charge d’une famille. Il y a quelques figures masculines positives, mais la plupart du temps, ils sont violeurs, tellement violents et ne veulent surtout pas concéder la moindre parcelle de leur pouvoir. Le meurtre de la femme sorcière, brûlée vive, marquent par le feu et les braises (d’où le titre) toutes ces femmes qui ont des dons de guérison, par exemple, elles savent toutes guérir les brûlures par l’imposition des mains où ont des liens avec l’au delà.

Ce roman se lit très facilement, l’écriture est très simple, sans effet, et pour une fois, il n’y a pas de retour en arrière, le livre suit la chronologie, le lecteur a l’impression de lire huit nouvelles différentes, le lien entre ces femmes n’apporte pas grand chose. Je l’ai lu rapidement et j’ai eu cette impression assez curieuse de connaître déjà ces récits car cela manque d’originalité. De cette sorcière qui connaît les plantes, à la résistante qui aide des juifs à fuir, et qui fait des avortement clandestins, tous ces récits, je les ai déjà lus et cela m’a donné l’impression d’une succession d’articles de Wikipédia que l’auteur aurait juste remanié pour leur donner une unité : des femmes qui ont le pouvoir de soigner avec des plantes et celui de soulager des brûlés, mais aussi des hommes violents alcooliques et violeurs. Mais en disant cela, je ne rends pas justice au fait que je n’ai jamais décroché du roman que j’ai lu jusqu’à la dernière page, alors merci à Babelio et aux éditions du Seuil de me l’avoir envoyé

Extraits.

Début.

 Il est des cris capables de ricocher, de siècles en siècle, de village en village. Mais quand Catherine entra dans la ferme des Gex ce soir-là, elle n’aurait pu penser que bientôt elle serait à l’origine d’un de ses échos terribles qui traversent le temps et les montagnes.
 Le crépuscule finissait tout juste de rosir les neiges éternelles des sommets de Miage et la nuit s’annonçait fraîche malgré l’arrivée de l’été. Les vachers avaient reconduit leurs bêtes à l’étable, les bergers s’accordaient un peu de repos après avoir veillé sur leur troupeau toute la journée dans les alpages. Partout dans les hameaux, des feux terminaient de crépiter dans les cheminées, sous les marmites suspendues qui contenaient encore les restes de potages lestés de pain dur.

La peinture.

 Pour affiner les détails et sublimer les nuances, Rose ajoutait souvent quelques gouttes d’huile de lin au mélange que lui avait préparé son marchand de couleurs. Elle aimait aussi se servir du vernis pour accentuer les jeux de lumière à l’aide d’un pinceau fin, repassant sur chaque goutte d’eau éclaboussant les enfants, ainsi que sur les épis de roseau, les plus exposés aux rayons du soleil. Quant au saule qui bordait la scène, elle s’était évertuée à dessiner une à une ses longues feuilles qui tombaient en cascade. Elle avait toujours adoré travailler les plantes et les fleurs jusque dans leur moindre détail et dans chacun de ses tableaux la nature était au centre de l’histoire.

J’ai déjà lu cela mais c’est important de le relire. En 1869 :

 La santé des femmes et des enfants avaient été si négligées qu’à Paris les femmes avaient dix neuf fois plus de risque de mourir en accouchant à l’hôpital, entourées de médecins, qu’à domicile. Dans le grand amphithéâtre, Madeline ouvrit grand les oreilles quand le docteur Léon Le Fort, leur parla de cette fièvre puerpérale qui décimait les jeunes mères. Le professeur soutenait les théories hygiéniques de l’autrichien Semmelweis, qui affirmait que cette infection était due aux mauvaises habitudes des médecins, lesquels enchaînaient les autopsies et les accouchements sans prendre la peine de se laver les mains. 
– Cette hypothèse a longtemps été raillée mais les bonnes idées finissent toujours par faire leur chemin. Alors, lavez-vous bien les mains avec une solution d’hypoclorite de calcium après chaque dissection et avant chaque opération.

 


Éditions Flammarion, 497 pages, Aout 2025.

Traduit de l’anglais par Dominique Goy-Blanquet

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

Un roman historique comme je les aime, qui emporte le lecteur dans un lointain passé, et qui le ramène à la force du courant qui traverse l’Histoire jusqu’à aujourd’hui. Nous suivons, comme l’indique l’image de la couverture, l’histoire d’une goute d’eau : celle qui aurait annoncée le déluge, en tombant sur la tête du roi sanguinaire et érudit, Assurbanipal et qui a détruit la civilisation des Assyriens, goutte d’eau qui se retrouve dans la Tamise qui sert d’égout à ciel ouvert au XIX siècle aux Londoniens, puis dans le Tibre au XX° siècle dont la Turquie veut détourner l’eau à son profit, et enfin aujourd’hui dans une Tamise à peu près propre et qui devenue un lieu d’un habitat luxueux pour la nouvelle bourgeoisie londonienne.

Mais le thème c’est aussi la légende de Gilgamesh, dont un jeune londonien Artur, originaire des bas-fonds de la ville a réussi à lire le récit sur des tablettes venant de Mésopotamie. Arthur (roi des égouts et des taudis) sera un des personnages de ce récit, jeune enfant très intelligent, il a le malheur de naître dans la misère la plus totale. L’auteure décrit avec un grand talent le Londres de cette époque et l’accident le plus improbable que représente le destin d’Arthur qui pourtant s’inspire d’un personnage réel, sortir de la misère à cette époque était plus que hautement improbable.

Enfin le destin des Yézidis est raconté d’abord en 1850 lorsqu’ils sont chassés de leur terre natale par un massacre organisé par des fanatiques, quelques survivants se retrouvent en Turquie, et puis comme on le sait en 2014 Daesh les poursuit sans pitié et leur sort n’est qu’une succession de crime de masse, de viols, de femmes réduites en esclavage .

Toutes ces destinées se retrouvent dans l’Angleterre aujourd’hui à travers une famille très riche, dont le père collectionne les antiquités, et dont la nièce est une ingénieure spécialiste de l’eau. L’auteure sème dans son roman des indices qui traversent les époques ; les tablettes de la bibliothèque d’Assurbanipal, permettent au jeune Arthur de découvrir la légende de Gilgamesh, elles sont de nouveau vendues par Daesh qui a pillé les musées en Irak. Le père d’Arthur qui est un alcoolique violent était aussi un menuisier de talent et la commode qu’il a construite pour un bourgeois du XIX ° siècle et qui ne lui a jamais été payée est maintenant une des plus belles pièces de la collection du riche Londonien. Et si, en fouillant la Tamise devenue propre, on trouve des ossement de tortue c’est parce que la reine Victoria a lancé la mode du consommé de tortue pour les riches nobles et riches anglais.

Un bon roman historique avec une fin qui est troublante mais vous en jugerez par vous même. J’ai une petite réserve, je pense que ce roman aurait gagné à être plus rapide, c’est un peu lent et trop touffu, l’auteure a sans doute trop voulu tout dire et tout nous expliquer.

 

 

 

 

Extraits.

Début.

 Chant du Tigre, dans l’ancien temps.
 Longtemps après, quand l’orage aura passé, chacun parlera des ravages qu’il a laissés derrière lui, alors que personne, pas même le roi, ne se souviendra que tout cela a commencé par une seule goutte de pluie.

Cruauté des puissants.

Mais Assurbanipal ne tuera pas son vieux maître. Il n’a jamais eu le goût de mener la charge sur un champ de bataille, préférant commander les massacres, démolitions, pillages et viols, assis en sécurité sur son trône -ou comme souvent, dans la quiétude de sa bibliothèque. Il a maintes fois supervisé le sac d’une cité et condamné sa population entière à la famine, ne leur laissant d’autre choix que de dévorer les cadavres de leurs proches ; écrasé les villes, réduit les temples en poussière, répandue du sel sur les champs fraîchement labourés ; écorché les chefs rebelles et pendu leurs partisans à des pays poteaux, nourri de leur chair, les oiseaux du ciel, les poissons des eaux profondes ; ensanglanté à coups de chaîne les mâchoires de ses rivaux qu’il a enfermés dans des chenils ; profané les tombes des ancêtres de ses ennemis si sauvagement que même leurs fantômes ne pouvaient reposer en paix -tous ces actes et bien d’autres, il les a dirigés depuis sa salle de lecture. Il ne va pas se salir les mains. C’est un roi érudit, un intellectuel qui a étudié les présages célestes et terrestres.

La Tamise en 1840.

 Tout l’indésirable, on le jette dans le fleuve. Orge usée des brasseries, pulpe des moulins à papier, viscères des abattoirs, rognures des tanneries, effluent des distilleries, chutes des teintureries, vidange des puisards et décharge des chasse d’eau (les inventions nouvelles dont jouissent les riches et les privilégiés) se diverse dans la Tamise, tuent les poissons, tuent les plantes aquatiques, tuent l’eau.

Les Yezidis.

– La haine est un poison versé dans trois coupes. La première, c’est quand les gens méprisent ceux qu’ils envient -parce qu’ils veulent les avoir en leur possession. Tout cela, c’est de l’orgueil démesuré ! La deuxième, c’est quand ils haïssent ceux qu’ils ne comprennent pas. C’est de la peur. ! Et puis il y a la troisième, espèce.-quand les gens haïssent ceux qu’ils ont fait souffrir ?
 -Mais pourquoi ?
 – Parce que le tronc se souvient de ce que la hache oublie
 – Qu’est-ce que ça veut dire
 – Que ce n est pas le malfaisant qui porte les cicatrices, mais celui qu’il a blessé. Pour nous autres, la mémoire c’est tout ce que nous possédons. Si tu veux savoir qui tu es, tu dois apprendre les histoires de tes ancêtres. Depuis des temps immémoriaux, les Yézidis ont été incompris, diffamés, maltraités. Notre histoire n’est que souffrance et persécution. À soixante douze reprises, on nous a massacrés. Le Tigre a pris la teinte rouge de notre sang, le sol s’est desséché de notre chagrin -e t ils n’ont toujours pas fini de nous haïr..

Cette écrivaine sait décrire des ambiances.

 

Londres est drapée ce matin dans un suaire de brouillard. Il règne dans ses rues et ses parcs une quiétude insolite, un silence pesant qui se referme sur lui-même, comme une bourse fermée par des cordons bien serrés. Même si les cloches de l’église voisine viennent de sonner dix heures, on croirait plutôt que le crépuscule est déjà là. Ni gris ni blanc, l’air est d’un ocre sirupeux qui verdit par endroits. Des particules de suie et de cendre voltigent, tandis que les poêles domestiques au charbon et les cheminée d’usine vomissent des panaches de fumées chargées de soufre, encrassant les poumons des Londoniens à chaque inspiration.

Humiliation du père.

 Arthur sent que son père peut faire toute la lèche possible à ces deux messieurs si élégamment vêtus, en gilet brodé et cravate de soie, il n’a aucune chance. Ils l’observent avec un dédain manifeste, leurs yeux n’expriment que du mépris. D’en être témoin attriste le garçon. Personne n’aime voir ses parents dévoiler leurs faiblesses à d’autres. Leurs échecs, c’est notre affaire privée, un secret qu’on préférerait garder pour soi : quand ils s’affichent en public, livrés en pâture à tous, nous ne sommes plus les enfants que nous étions naguère.

La pauvreté.

 Si la pauvreté était un lieu, un paysage hostile dans lequel on tomberait accidentellement ou par une poussée délibérée, ce serait une forêt maudite – un bois sauvage, humide et lugubre suspendu dans le temps. Les branches vous happent, les troncs vous bloquent le passage, les ronces s’agrippent à vous, résolues à vous empêcher de partir. Même si vous parvenez à surmonter un obstacle, il est aussitôt remplacé par un autre. Vous vous arrachez la peau des mains en vous efforçant de dégager un chemin alternatif, mais dès que vous tournez le dos aux arbres, ils resserrent les rangs derrière vous. La pauvreté mine, votre volonté, peu à peu.

Les villes et les rivières.

 New york, Vienne São Paulo, Sydney, Pékin, Moscou. Toronto… Il existe des fleuves perdus presque partout sur la planète. Peu d’étrangers savent que Tokyo était autrefois une ville lacustre. Ça reste un endroit incroyable, bien sûr, mais ils ont comblé une centaine de cours d’eau et de canaux pour construire des routes ou simplement les dissimuler sous la chaussée. Ou bien prenez Athènes. Vous y étiez tous les deux cet été. Et bien cette ville aujourd’hui, malgré toute sa splendeur, n’a pas le moindre cours d’eau. Mais en fait, historiquement Athènes pouvaient se vanter d’avoir non pas un, ni deux, mais trois fleuves.

Les cultes et traditions yézidies

 Grandma dit qu’une vieille femme yézidie, une voisine qui lui est chère a émigré avec ses enfants en Allemagne où la famille s’est établie dans les années 1990. La femme a été troublée et attristée d’apprendre que les gens là-bas remplissaient une baignoire d’eau et s’essayaient dedans pour se savonner. Elle ne pouvait pas croire qu’il y ait des gens assez insensés pour plonger dans de l’eau propre sans être lavés auparavant.
 Grandma dit qu’on devrait aussi rendre hommage au soleil et à la kune qui sont des frères célestes. Chaque matin à l’aube, elles monte sur le toit pour saluer la première lueur, et quand elle prie elle se met fasse au soleil. Quand vient le soir, elle s’adresse une pierre à l’orbe de la nuit. On doit toujours marcher sur la terre avec émerveillement, car elle est pleine de miracles qui n’ont pas encore eu de témoins. Quant aux arbres, il ne faut pas penser seulement à ce qu’ils sont au-dessus de sol, mais aussi à ce qui reste invisible dessous. Oiseaux, rochers, touffes d’herbe, bouquets d’ajoncs, et même les plus minuscules insectes doivent être chéris.

Archéologie.

Travailler à une fouille archéologique incite à la modestie. Vous trimez dans la chaleur et la poussière armé d’une brosse et d’une truelle au fond d’un trou, avançant par millimètres à travers des dépôts millénaires. La frontière séparant l’instant présent du passé lointain se dissout et voilà que vous basculez dans un monde enfui qui bizarrement, bien que mort et enterré, revient à la vie. Vos perceptions changent : elles vous font comprendre la vulnérabilité de tout ce qui semble robuste et majestueux- palais, aqueduc, temple-, mais aussi la résilience de tout ce qui parait petit et insignifiant -un anneau, une pièce en bronze, un bréchet…Rien n’est dérisoire pour un archéologue. Même la découverte la plus banale est extraordinaire.

 

Éditions Bayard, 290 pages, avril 2025

 

Je mets cet essai dans le mois des feuilles allemandes alors qu’il est écrit par une française, mais c’est un sujet qui concerne au premier chef l’Allemagne. Comme moi peut-être, le mot « sudètes » était englobé dans cette phrase :  » Annexion des Sudètes par l’Allemagne nazie dirigée par Hitler en 1938″.

Un tel livre ne pouvait que plaire à Patrice. Je suis moins enthousiaste que lui car cette l’enquête de cette auteure est laborieuse ce qui ne l’empêche pas d’être très intéressante. Pour bien comprendre la façon dont Alexandra Saemmer essaie de retrouver tous les membres de sa famille et leur mode de pensée pendant l’annexion en 1938 puis leur expulsion en 1945 de Tchécoslovaquie, il faut comprendre la notion de ‘boîte miroir », notion qu’elle utilise souvent et que j’ai eu du mal à cerner. Si j’ai bien compris, il s’agit de comprendre une situation et des personnages à l’aulne de son vécu personnel et de ses connaissances sans pour autant être certain que ce soit la vérité.

Elle sait et peut vérifier un certain nombre de choses sur sa famille, ses grands parents vivaient dans une région à majorité Sudète dans une petite ville rurale Auspitz qui est rayée de la carte aujourd’hui, parce que tous les Sudètes ont été en 1945, expulsés vers l’Allemagne.( Les chiffres officiels disent que sur 3,2 millions d’Allemands des Sudètes plus de 3 millions ont été déportés.)

Comme dans toutes les familles qui ont connu de tels bouleversements beaucoup de zones d’ombres hantent la mémoire des survivant, mais ces zones deviennent grises quand il s’agit de rechercher des ancêtres qui ont été des Nazis convaincus et actifs, ou passifs et malgré eux. L’écrivaine est très honnête dans sa démarche et voit bien que son grand-père disparu sur le front de l’est portait la médaille nazie au revers de son veston. Mais évidemment, plus personne après guerre n’est capable de lui expliquer ce qu’il ressentait vraiment. Sa mère se souvient d’un homme très doux et comme tous les Allemandes, déclare ne rien savoir de ce qui est arrivé aux juifs, ce qui est certain c’est qu’il n’est pas revenu du front de l’Est et que l’on n’a retrouvé aucune trace de lui. Sa grand mère a donc été expulsée en Bavière où elle n’a pas été bien accueillie, les Bavoirois supportaient mal ces réfugiés qui leur semblaient plus slaves qu’Allemands (les théorie racistes avaient laissé des traces solides dans les mentalités allemandes) . Le malheur de cette famille de trois enfants est aggravé par la mort en couche de la grand mère de l’auteur, les trois enfants sont séparés et le pauvre petit garçon Hermann se retrouvera dans une ferme comme petit valet et se perd dans les méandres de l’histoire de jeunes délinquants de l’après guerre. Les deux sœurs seront élevées dans deux familles différentes et aimantes et resteront en contact. La recherche de l’auteur lui permettra de se rendre compte que sa mère n’est pas née d’un viol par un soldat Russe car sa mère était enceinte au départ de son père pour le front de l’Est. Les scènes de viols ont été nombreuses dans les régions des Sudètes comme dans toutes les régions libérées par l’armée russe.

La dernière partie de la recherche de l’auteure est consacrée à ses contacts avec différents réseaux de parole des Sudètes, et l’on voit que certains n’hésitent pas à parler de Génocide pour leur expulsion et à prétendre que leur sort a été pire que celui des Juifs. Ce n’est absolument pas ce que pense l’auteure qui explique sans cesse que la déportation des Sudètes n’a jamais voulu dire « extermination » : ils avaient choisi l’Allemagne Nazie en 1938 , les Tchèques ont été très contents, en 1945, de les renvoyer vers leur patrie de « cœur » et de langue si ce n’est d’origine . En effet la présence d’Allemands dans ces régions est attestée depuis le Moyen-Age.

Tous les malheurs des Sudètes viennent du traité de Saint Germain, qui acte la fin de l’empire Austro-Hongrois et qui trace des frontières à travers des régions qui avaient l’habitude de se sentir l’autorité d’un lointain empire sans se poser la question de la nationalité. Les peuples étaient définis plus par leur langue que par leur nationalité, les Sudètes se sont retrouvés en Tchécoslovaquie sans pour autant perdre leur langue. Et la catastrophe du Nazisme les a précipités dans les bras d’Hitler : là ils ont vraiment tout perdu et n’ont trouvé aucun soutien dans la conscience internationale après la guerre 39/45.

Je trouve que cette auteure sait très bien nous l’expliquer à travers sa famille, et si ce sujet vous intéresse, à votre tour de découvrir un peuple bien malmené par l’Histoire.

 

 

Extraits.

Début.

 Décembre 2023, ma mère m’a tendu une pochette et elle m’a dit : « Voilà ton héritage. Prends en soin. » À l’intérieur il y avait parmi d’autres documents, le titre de propriété d’une ferme à Auspitz : une maison en brique de 135 mètres carrés comportant trois chambres, une cuisine, une buanderie, une grange et une étable de 80 mètres mètre carrés abritant 25 cochons, 20 oies, ; un hectare de terrain destiné à la culture de la pomme de terre, du maïs et du fenouil ; un jardinet ; des arbres fruitiers, un étang.
 La liste des biens était précise.
 Or, la ville d’Auspitz ne figure plus sur aucune carte.
 Je suis une descente du peuple des Sudètes : une minorité germanophone installée dans les régions frontalières de la Tchécoslovaquie depuis le Moyen Âge, qui a été expulsée à la fin de la Seconde Guerre mondiale pour avoir voté, quelques années plus tôt en faveur de son intégration dans l’Allemagne nazie.

La boîte-miroir.

 Pour saisir ce qui obstinément m’échappait, j’ai actionné la boîte-miroir : je me suis appuyée sur l’histoire de Wegscheid, village frontalier entre l’Allemagne, l’Autriche et la République Tchèque, où ma mère a été déplacée après les l’expulsion et où j’ai moi-même grandi. Reculé et également « sans histoire » si l’on en croit les chroniques officielles, Wegscheid a en vérité joué un rôle stratégique à la fin de la Seconde Guerre mondiale  : l’une des dernières batailles s’y est déroulée, et la population, malgré la défaite de la Wehrmacht sur tous les fronts, à « résisté » de façon absurde, criminelle.

Difficultés de la recherche sur les opinions de sa propre famille.

 Je veux croire que mon grand-père a rejoint le parti national-socialiste pour garder son poste de facteur. Sa carte de membre vierge de toute mention, montre qu’il n’a pas été un membre assidu. Et puis, en 1938, peut-être était-il encore possible, au moment de l’annexion de passer à côté de certains signes on fermant les yeux avec obstination.
 Je dois néanmoins résister à la tentation de laver ma famille sudète de toute responsabilité. En enquêtant dans les archives en ligne, j’apprends qu’une fois les territoires sudètes annexés, la résistance de la population tchèque contre cette annexion a été réprimée sans merci. Certains opposants politiques ont été acheminés à Dresde. 850 ont été guillotinés publiquement sur le Münchner Platz.

Tous les réfugiés se ressemblent.

(Point de vue de Josef, un paysan tchèque dont le frère a été fusillé par les nazis sudètes.)
 En regardant passer la foule ocre et grise, Josef constate à quel point tous les pauvres se ressemblent. Les femmes pleurent quémandent un bout de pain. Un vieux gémit. Une petite blonde boîte. Ils l’ont bien cherché.
(…)
 Hier, ces gens applaudissaient Heydrich, le vice gouverneur du Reich en Bohême-Moravie. Aujourd’hui, ils implorent la grâce du simple paysan qu’il est. Ils n’ont aucune fierté. Ils ressemblent aux ballots qu’ils traînent. Certains les préfèrent même à la vie : ils les défendent coûte que coûte, quitte à se faire fusiller pour une paire de bottes et des bijoux en toc. Josef boit une gorgée de slivovitz dans la gourde de Václav. Ces gens ont mérité ce qui leur arrive

La langue comme marqueur d’exil.

 L’un des stigmates qui les désignait immédiatement comme impurs était leur langue, gangrenée par le tchèque comme malgré eux. Ma mère m’a souvent raconté les moqueries qu’elle subissait, tout juste arriver en Bavière, de la part des villageois qui faisaient semblant de ne pas comprendre ce qu’elle disait.
 Que j’ai moi-même fui un malaise dans la langue en quittant l’Allemagne il, y a bientôt 30 ans est un fait même si je suis partie à l’époque sans trop y réfléchir.
 En France, je serais jusqu’à la fin de ma vie considérée comme une étrangère à cause de mon accent. J’ai beau avoir publié beaucoup, en français et faire cours à l’université dans cette langue, rien n’y fera. Rien ne fera disparaître la lueur d’impatience dans le regard de l’autre dès que j’ouvre la bouche. Même si elle s’accompagne souvent de compliments sur ma « belle maîtrise » du français, elle me fait comprendre que celle-ci restera marquée d’étrangeté.

Propos de militants Sudètes.

 Aucun accord international valable ne donnerait un fondement juridique à l' »annexion » des territoires sud-par la Tchécoslovaquie après la guerre. L’Histoire était donc à refaire, selon Hildebrandt – le « peuple sudète » n’était coupable de rien.
 À l’instar d’association militante identitaire comme le Witikobund, Hildebrand œuvrait pour la vengeance. Une reconnaissance de l’expulsion comme injustice ne lui suffisait pas : pour Hildebrand, il s’agissait d’un « génocide » dont l’atrocité dépassait celui des Juifs, et demandait réparation.

L’histoire : un éternel recommencement.

Bien de fois ai-je entendu lors de mon enfance en Basse-Bavière : « Un nouveau petit Hitler ne serait pas si mal. »