Éditions de l’olivier, 314 pages , janvier 2026
Traduit de l’anglais (Irlande) par Olivier Deparis.
C’est Cath.L qui m’a conduite vers ce roman, à mon tour de vous donner envie : ce roman est une superbe balade dans Londres et ces différents quartiers accompagnés par certains habitants. Ceux-ci ont des points communs : des liens familiaux ou amicaux , et ils sont dans cette tranche d’âge particulière : ils ne font plus partie de la jeunesse mais ne sont pas tous, loin s’en faut, insérés dans la vie active. Leurs parents sont présents aussi, ce qui permet de prendre conscience des différences entre aujourd’hui et les années 60.
On s’attache à tous les personnages, et il n’y a aucune caricature, personne n’est tout blanc ni tout noir , et il n’y a aucun happy end, la vie va continuer, Londres restera cette ville où tout est possible et le groupe sera différent plus heureux pour certains moins pour d’autres.
On est d’abord avec Ed, livreur à vélo dans Londres, il vient d’apprendre que Maggie sa compagne est enceinte. Ils décident de partir de Londres pour retrouver une vie moins cher et revenir dans leur ville natale, Basildon. Nous ferons connaissance de l’ami d’enfance de Maggie, Phil, homosexuel qui a beaucoup souffert au lycée, son frère Callum va se marier avec Holly. Leur mariage sera la scène finale du roman. La mère de Callum et Phil est d’origine irlandaise et est atteinte d’un cancer qui hélas annonce à la fois des soins douloureux et une fin de vie assez proche.
Entre cette promesse de naissance et le mariage de Callum, Maggie sera obligée de se poser de bonnes questions sur son couple avec Ed. Et Ed sera confronté à son passé, contrairement à Phil, il a voulu cacher son homosexualité et participera au harcèlement de Phil au lycée. Phil a subi un viol dans un square qui rendra son épanouissement sexuel extrêmement compliqué, mais il est depuis peu amoureux de Keith qui est engagé avec Louis. La vie sexuelle de tous les personnages est très importante dans ce roman et l’écrivaine l’évoque de façon très crue sans que cela soit choquant. J’ai plus de mal avec la consommation de drogue qui pour moi détruit tellement de vie à la fois à travers le trafic et la consommation.
Mais ce roman, c’est aussi plein de petites remarques sur la vie quotidienne des londoniens qui en font tout le charme.
J’ai oublié de dire que cela se passe pendant le mois de juillet 2019 particulièrement chaud. Et puis cet été là, une baleine se serait échouée dans la Tamise. Cet élément permet donner un aspect un peu irréaliste au roman. Ed qui avait consommé de la drogue croit voir une hallucination en voyant cette énorme baleine. Et à chaque fois qu’il sera question de la baleine on mesure à quel point cette ville et ses habitants vivent coupés da la nature. J’ai lu ce roman en regardant sur le net tous les quartiers dont parle l’auteure et cela a été pour moi comme une visite guidée de Londres.
Un roman que je n’oublierai pas et j’espère lire d’autres avis sur la blogosphère.
Extraits.
Début.
Une baleine se retrouve coincée dans la Tamise. Une baleine rare, une baleine de grande taille, un hyperoodon boréal pour être précis. Cinq mètres de long, douze tonnes de lard frémissant et d’os. Elle se débat, paniquée, son corps à moitié échoué près des chariots de supermarché et des seringues de Bermondsey Beach. Dès le vendredi, c’est une star. Sur twitter, on lui donne un nom. On incruste sa photo sur des images des « Simpson », du « Seigneur des anneaux », d' »Harry Potter » – au début, c’est même hilarant, Puis ça devient une mode agaçante quand les marques commencent à s’en emparer pour vendre leurs produits sur Instamgram. Tout à coup, il convient d’avoir un avis.
Ed, la paternité vu par Maggie.
Et Ed ? Ed fera un excellent père. Il imite des personnages de dessins animés. Le bébé va adorer son Homer Simpson, et aussi sa façon de chantonner à la Frank Sinatra. Bien sûr, ado, il aura honte des chansons à la Sinatra -« t’es trop nul, papa »- mais Maggie répondra : « Ne sois pas si dur avec ton pauvre père, il se met en quatre pour toi », et ce sera vrai, car, oui, Ed se mettra en quatre, c’est déjà le cas, il se lève de bonne heure pour les anniversaires, et aussi le dimanche, parfois même le mardi pour lui préparer son petit déjeuner préféré. C’est ça, la vie qui t’attend, mon bébé. Un petit déjeuner spécial de ton papa, un mardi pourtant ordinaire, et quand tu auras passé l’adolescence, tu repenseras à ces chansons gênantes avec tendresse.
Description du travail de livreur à vélo à Londres.
Chaque jour, à vélo, il va de Haknay à Witechapel, de Witchapel à Canary Warf. Chaque jour, il brûle les feux rouges, roule sur les trottoirs, fonce devant les voitures pour livrer une commande à l’heure. Chaque jour, il frôle la mort ; chaque jour, on le traite de connard ; chaque jour, on veut se battre avec lui. Chaque jour, il pense au pognon, monstre nécessaire pour permettre l’existence de cet enfant et, chaque jour, il s’essouffle jusqu’à l’étouffement. Il sait que des coursiers se sont effondrés au boulot. Il sait que des clients ont enjambé leur corps agité de convulsions pour récupérer une commande sans appeler d’ambulance.
De la difficulté de ranger ses papiers administratifs.
Sur le banc de Greenwich, Maggie se dit qu’elle devrait rentrer retrouver Ed. Ils ont un déménagement à préparer, et c’est mal engagé. Elle a commencé la semaine dernière, pleine de bonnes intentions -elle a même conçu un « système ». Elle doit trier ses vieux papiers en quatre catégories -financière, professionnelle, administrative, sentimentale – et s’est acheté à cet effet des classeurs de couleur. Au début, ç’a bien marché, mais rapidement, le bien-fondé du système, s’est avéré discutable : tant de documents semblent appartenir à plusieurs catégories à la fois, ou à aucune d’entre elles, et tout est tellement lié que, sans s’en rendre compte, elle a vidé son armoire, ses placards et le gros sac IKEA bleu, qui était sous son lit, et tout ce qu’elle possède – relevés bancaires non ouverts, paquets à moitié vide de tabac desséché, bouts de papier sur lequel elle griffonné des notes illisibles – s’est retrouvé entassé sur le sol du séjour. Dix ans de merdes accumulées à mettre en carton, et pas plus tard qu’hier, elle a dû faire une pause pour regarder sur YouTube un tuto de dix minutes expliquant comment manger une orange en pleine conscience, recommandation de son médecin pour gérer l’angoisse et autre émotion désagréables.
L’art du portrait une Instagrameuse.
Holly, dans sa chambre, attend que Callum, lui réponde. Une scène familière. S’il fallait résumer sa vie en une seule image, ce serait celle-ci. Un téléphone dans une main, un gin à moitié bu dans l’autre, une clope à moitié fumée entre les doigts. Elle actualise sa page Instagram : une photo de la biologiste marine qui ressemble à la princesse Diana, suivi d’une d’une photo de la princesse Diana elle-même. Diana est morte quand Holly avait six ans. C’est la première fois qu’elle a eu conscience d’un évènement survenu dans le monde hors de chez elle et de l’école. Dans sa tête d’enfant, la mort de Diana et tous les autres faits d’actualité qui lui sont parvenus à cette époque ce sont mélangés. La princesse Diana et Mère Teresa ont semblé n’être qu’une seule et même personne, leur mort n’en faire qu’une, leur histoire se confonde avec la guerre du Kosovo, celle de l’Irlande du nord, l’ascension au pouvoir de Tony Blair et le départ de Geri des Spices Girls. Tout cela laissait entendre que la vie d’adulte était périlleuse et brutale, et qu’il fallait l’aborder avec beaucoup de prudence.
La jeunesse de Londres.
– J’ai juste l’impression d’être toujours en train d’attendre qu’il se passe quelque chose, qu’une de ces huit millions de vies va percuter la mienne et me faire dévier de ma trajectoire. Mais ça n’arrive jamais. Il ne se passe jamais rien. Chacun regarde ses pompes, s’occupe de ses oignons. Les gens à Londres sont trop fatigués pour se télescoper.– On est tous trop occupés à trouver de quoi payer le loyer.– Oui, voilà, exactement. On est tous trop occupés à essayer de survivre. J’ai l’impression qu’habiter à londrès, c’est comme être sans arrêt au bord de l’orgasme sans jamais pouvoir jouir. Tu vois ce que je veux dire ? C’est pas que tu ne sois pas excitée. C’est pas que tu ne t’éclates pas. Mais quelque chose au fond de ton corps t’empêche de jouir malgré tous tes efforts.
Le mauvais fond catholique irlandais.
Rosaleen avait mauvais fond. C’est le terme qu’elle employait à six ans, comme si c’était une maladie diagnosticable, le cancer ou la tuberculose. Mais il n’existait pas de remède contre le mauvais fonds. On devait s’en accommoder., on ne pouvait pas le déposer quelque part et dire : « Je t’ai assez vu, il faut que je vive ma vie maintenant ». Parfois, elle essayait de rassembler assez de courage pour se confesser au prêtre. Elle répétait son discours -« Jai mauvais fond »-, mais elle n’y parvenait jamais, autre preuve, selon elle qu’elle était une mauvaise fille.Cela dit, à cette époque, presque toute l’Irlande pensait avoir mauvais fonds. Chacun se baladait dans un état de qui vive émotionnel permanent, en s’efforçant de cacher son mauvais fond aux autres. On se méfiait de tout le monde, des fois que le mauvais fond du voisin soit pire encore que le nôtre et nous contamine.
Une rue de Londres .
Pendant ce temps, à Londres, Ed et Callum avancent vers le nord dans Kigsland High Street, grouillante d’activités, un podium d’activités, un podium de défilé : des queers branchés passent fièrement devant la station de métro, habillés comme des popstars du début des années 2000 et des personnages de « Matrix » . À l’angle de Ridley Road, de vieux communistes distribuent des tracts et réprimandent la classe ouvrière de Hackney pour ne pas s’être emparée de son potentiel révolutionnaire. Des femmes au visage doux chantent des cantiques et donnent des foyers. Elles veulent nous expliquer que Jésus nous aime, même nous. Devant le Curve Garden, les patriarches s’installent sur les bancs et disent ce qu’ils répètent depuis sept ans, à savoir que depuis les Jeux olympiques ce quartier va à vau-l’eau. Une drag-queen fatiguée fume une cigarette en vitesse. Elle anime son deuxième brunch du week-end sur cinq au Superstore et rêve d’un emploi normal….
Le logement social.
Ils ont repeint les murs tachés, ont acheté des cadres pour leurs affiches et planté des clous dans les murs afin d’éviter les traces de gomme adhésive sur leur nouvelle peinture. La moississure était supportable tant qu’il ne la sentait pas. Il suffisait de la cacher avec des meubles ou des tentures, d’ouvrir les fenêtres et d’allumer les bougies. Ces appartements n’étaient nettoyables que dans une certaine mesure : ils avaient trop longtemps manqué d’amour et de soins. Des générations de locataires, les voyant négligés, les négligeaient à leur tour. Ils réchauffaient des haricots blancs à la sauce tomate et en répandaient sur le sol. Les haricots restaient là, durcissaient, cessaient d’être des haricots pour s’intégrer aux lino.














