Édition J’ai lu

Ce livre est la biogra­phie des deux grand-mères de l’au­teure qui sont toutes les deux nées en 1902 et meurent en 2001. Elles ont été amies toute leur vie depuis l’âge de six ans jusqu’à leur mort. elles ont réalisé leur vœu le plus cher : le fils de Martha épou­sera la fille de Mathilde et elles seront donc non seule­ment liées par des liens amicaux mais aussi familiaux.

Je sais, ce livre est écrit par une auteure fran­çaise mais le sujet concerne telle­ment les rapports de l’Al­le­magne et de la France que je le propose pour ce mois de novembre 2022 si vous l’acceptez.

Ce récit se passe en Alsace à Colmar (Kolmar) et quand on voit les dates on comprend tout de suite que nous allons connaître cette région sous la domi­na­tion alle­mande jusqu’en 1918 puis fran­çaise et de nouveau alle­mande en 1940 sous le joug nazi jusqu’en 1945.

Tout l’in­té­rêt de cette biogra­phie vient de l’ami­tié de ces deux femmes que beau­coup de choses opposent. Marthe est origi­naire d’une famille alsa­cienne clas­sique et pour Mathilde c’est plus compli­qué : son père Karl Georg Goerke est alle­mand et est venu s’ins­tal­ler en Alsace, son épouse est Belge leur première fille Mathilde est née en Allemagne.

Jusqu’en 1914, les deux petites filles gran­dissent dans des familles à qui tout réus­sit, elles cultivent une amitié sans faille, elles habitent dans le même immeuble et fréquentent les mêmes écoles. La guerre 1418 vient compli­quer les choses car les Alle­mands se méfient de l’ab­sence de patrio­tisme des Alsa­ciens. Nous suivrons la guerre de Joseph le futur mari de Mathilde, il est enrôlé dans l’ar­mée alle­mande et est envoyé d’abord loin du front de l’ouest, il n’a le droit à aucune permis­sion telle­ment les auto­ri­tés craignent les déser­tions des alsaciens.

Et puis arrive 1918 et le retour de l’ar­mée fran­çaise triom­phante et commence alors dans ce moment de liesse pour une grande partie de la popu­la­tion le drame qui marquera à tout jamais Mathilde. Son père souhaite deve­nir fran­çais et vit alors jusqu’en 1927 année où il le devien­dra, une période de peur : il craint à tout moment d’être chassé du pays qu’il s’est choisi . C’est la petite histoire mais cela a dû concer­ner un grand nombre d’al­sa­ciens d’ori­gine germa­nique. Du coup Mathilde aura tendance à s’in­ven­ter une famille extra­or­di­naire en maltrai­tant parfois la vérité histo­rique. La période nazie est une horreur pour toutes les deux Marthe est veuve d’un offi­cier fran­çais et Mathilde est mariée avec Joseph Klebaur fabri­quant de porce­laine. Elles seront sépa­rées pendant quatre longues années mais se retrou­ve­ront après la guerre.

La façon dont leur petite fille fouille à la fois leur passé et leur carac­tère est très inté­res­sant , avec comme toile de fond la grand histoire qui a tant boule­versé les vies des familles alsa­ciennes. On comprend peu à peu à quel point Mathilde a été désta­bi­li­sée par le fait qu’elle a dû cacher ses racines germa­niques et la peur que son père lui a trans­mis de pouvoir être expulsé. Marthe a un carac­tère plus heureux et c’est elle qui construit ce lien amical qui les soutien­dra toutes les deux malgré les périodes luna­tiques de Mathilde . Tous les person­nages qui gravitent autour d’elles sont aussi très inté­res­sants : la tante Alice confite en reli­gion et qui a peur de tout, le père de Matilde qui a trans­mis à sa fille la peur d’être expulsé, Geor­gette la soeur tant aimée de Mathilde insti­tu­trice dans un quar­tier popu­laire de Berlin qui pren­dra partie pour les spar­ta­kistes en 1920 et tant d’autres person­nages qui croisent leur vie. Une lecture que je vous recom­mande : cela fait du bien de retrou­ver la vie de gens ordi­naires traver­sant les tragé­dies de la grande histoire sans pour autant avoir connu une vie dramatique.

Citations

Le revers de la médaille de la victoire.

Mon arrière-grand-père alle­mand en veut aux alsa­ciens de ne pas recon­naître que la période du Reichs­land a été pour eux une grande phase d’ex­pan­sion écono­mique. Oubliées les lois sociales de Bismarck qui comptent parmi les plus progres­sistes d’Eu­rope. Le chan­ce­lier alle­mand a doté l’Al­sace du premiers système complet d’as­su­rances sociales obli­ga­toires. Oublié le grand degré d’au­to­no­mie octroyée à l’al­sace. En 1911 Alsace lorraine devient un vingt-sixième état confé­déré. L’Al­sace-Lorraine a sa Consti­tu­tion et son parle­ment comme les autres Länder du Reich. L’Al­sace a ses lois propres. Jamais plus elle ne sera aussi auto­nome. Oublié aussi le formi­dable essor urbain que connaissent les villes alsa­ciennes. Stras­bourg devient une véri­table capi­tale régio­nale. Henri Réling doit aux Alle­mands le quar­tier Saint-Joseph, la nouvelle gare, les cana­li­sa­tions toute neuves, l’eau potable, l’élec­tri­cité et ses deux belles maisons.

Lettre du grand père 19 août 1918.

Chère maman, un de mes amis lorrains vient de partir pour sa permis­sion. Et j’ai été pris soudain d’un tel cafard que j’ai besoin de bavar­der un peu avec toi à distance. Bien­tôt ce sera mon tour, peut-être déjà au début du mois de septembre. tous ceux qui m’écrivent me demandent quand je pars en permis­sion. Après toutes ces aven­tures en Russie et dans le nord de la France, comme je serais heureux de vous revoir, toi, ma chère mère, et vous, mes sœurs adorées ! Les jours de temps clair j’aper­çois les belles Vosges au loin. Et je pense avec nostal­gie à toi, ma chère petite mère. Vous allez trou­ver un peu ridi­cule qu’un jeune homme de vingt deux ans ans écrivent des choses aussi senti­men­tales. Mais quand on sait la vie que nous avons eue sur le champ de bataille, quand on sait les horreurs dont nous avons été témoins, il est facile de comprendre notre état d’es­prit. Prie pour que Dieu me protège, pour que nous puis­sions bien­tôt mener ensemble une vie heureuse.

Portrait d’une femme d’une autre époque

Cette sœur crain­tive avait peur de tout : de l’orage, des voleurs, des dépenses inutiles, des courants d’air, des chiens, de l’im­prévu, de la vie toute entière. Elle avait toujours habité au rez-de-chaus­sée de l’im­meuble de l’ave­nue de la liberté dans l’ap­par­te­ment de ses parents. À leur mort, elle avait simple­ment quitté sa chambre de jeune fille au bout du couloir pour occu­per la chambre conju­gale, plus spacieuse, sur le devant.

Le bilinguisme.

Ma grand mère avait attri­bué à chacune de ses de langue une fonc­tion bien défi­nie. L’al­le­mand était la langue des émotions graves et des juge­ments défi­ni­tifs. Une langue morale et sombre char­gée de toutes les misères du monde. le fran­çais était la langue légère des petits senti­ments affec­tueux. Mathilde m’ap­pe­lait « Ma chérie » et jamais « Mein Schatz » ou « Mein kind » Jamais, avant mon arri­vée en Alle­magne, elle ne m’avait d’ailleurs adressé la parole en alle­mand. jamais elle ne m’avait aidé à faire mes devoirs. Jamais elle ne m’avait fait réci­ter les « Gedichte », les poèmes que nous appre­nions au lycée. Je n’ai compris que bien plus tard combien elle était heureuse de m’en­tendre parler allemand.


Édition Livre de poche. Traduit de l’al­le­mand par Anne Georges

Lors d’une discus­sion pendant les vacances de la tous­saint, mes petits enfants ont exprimé toute leur passion pour Harry Potter, ma soeur leur a demandé : – Connais­sez-vous « Émile et les détectives » ?

Toutes les deux, nous avons partagé, alors nos souve­nirs : ce roman avait enchanté notre enfance. Dans ce mois de « feuilles alle­mandes », ne manquait-il pas un livre jeunesse ? Celui-ci écrit en 1929 , victime de la censure nazie a, selon moi, toute sa place et je pense qu’il rappel­lera de bons souve­nirs à beau­coup d’entre vous. Je viens de le relire, je crois qu’il va plaire aussi à mes petits enfants. Je rappelle le sujet : Émile Tisch­bein âgé de dix ans, part seul à Berlin, en train, pour retrou­ver sa grand-mère et la famille de sa tante. Sa maman est veuve et travaille comme coif­feuse chez elle, elle gagne tout juste de quoi vivre avec son petit garçon. Émile est intel­li­gent et débrouillard son but prin­ci­pal est d’aider sa maman. Dans le train, il est victime d’un homme qui lui vole l’argent qui lui avait été confié pour sa grand-mère.
Arrivé à Berlin, Émile grâce à une bande d’en­fants aussi débrouillards que lui prend en chasse son voleur, ensemble ils arri­ve­ront à le faire arrêter.
Ce qui fait tout l’in­té­rêt du livre c’est le côté très vivant de la bande d’en­fants, les diffé­rentes person­na­li­tés des petits lascars sont très atta­chantes. L’écrivain a beau­coup d’humour et je suis certaine que les enfants d’aujourd’hui peuvent sourire et se retrou­ver dans les dialogues de ces enfants. C’était un très bon roman jeunesse qui a presque un siècle et je parie qu’il peut encore plaire aux enfants.

Et … incroyable, j’ai trouvé un point commun avec Harry Potter ! ! Dans le premier tome Harry, Ron et Hermione se couvrent de gloire grâce à leur courage dans des actions témé­raires et coura­geuses. Mais Dumble­dore féli­cite aussi le petit Neville Londu­bat qui est resté à son poste de veilleur toute la nuit. Dans « Émile et les détec­tive », le poli­cier féli­cite évidem­ment Émile et ses amis pour leur courage dans cette course hale­tante à travers Berlin pour attra­per le voleur, mais il souligne aussi le courage du petit Vendredi qui loin des actions d’éclat est resté à son poste devant son appa­reil de télé­phone et a permis le succès de l’opération en infor­mant en temps et en heure du mouve­ment des troupes. Le courage des petits est donc mis à l’honneur dans ces deux récits.

L’adulte que je suis aujourd’­hui a été éton­née par la descrip­tion réaliste des diffi­cul­tés sociales en Alle­magne en 1920 et l’ad­mi­ra­tion pour les réali­sa­tions tech­no­lo­giques des villes modernes. J’ai retrouvé intact mon souve­nir du rêve cauche­mar­desque qui boule­verse Émile dans le train : c’est vrai­ment bizarre de consta­ter que des livres d’en­fance peuvent rester graver dans les souve­nirs à tout jamais me semble-t-il.

Citations

Genre de phrases que l’on aime bien lire dans un livre jeunesse.

Admet­tons que la malchance reste toujours la malchance. mais quand on a des amis qui spon­ta­né­ment vous viennent en aide, disons que ça fait du bien au moral.

Humour.

– Vous jacas­sez pendant des heures sur des problèmes de nour­ri­ture, de télé­phone, de nuits passées hors de chez nous. Par contre, sur la manière d’at­tra­per le voleur, pas un mot. À vous écou­ter, on se croi­rait… on se croi­rait dans un conseil de prof ! 
Aucune injure plus forte ne lui était venue à l’esprit.

Ce billet à été écrit un an en avance ‑puisque j’ai lu ce livre fin novembre 2021- pour parti­ci­per au mois « les feuilles alle­mandes ». Walter Stucki était ambas­sa­deur de la Suisse à Vichy pendant la guerre, il a fréquenté et beau­coup appré­cié Pétain. En octobre 2021, des propos d’Éric Zemmour sur le régime de Vichy m’ont trou­blée et je n’étais visi­ble­ment pas la seule, puisque dans un podcast que j’écoute régu­liè­re­ment : « le Nouvel Esprit Public » un parti­ci­pant a conseillé ce livre de mémoire de l’am­bas­sa­deur Suisse pour mieux comprendre la période. Si Walter Stucki est bien de langue alle­mande nulle part, on ne peut lire que ses mémoires ont été traduites, on peut suppo­ser qu’il a lui même écrit ce livre dans les deux langues qu’il prati­quait couramment.

Contrai­re­ment à ce que j’avais espéré, ces mémoires ne permettent pas de mieux comprendre la person­na­lité de Pétain, elles n’ap­portent rien de nouveau pour quel­qu’un comme moi qui me suis toujours inté­res­sée à cette période. En revanche, je l’ai lu avec inté­rêt car cet ambas­sa­deur fait revivre cette période avec un regard exté­rieur, témoin actif de ce moment tout en n’étant pas un acteur de la poli­tique fran­çaise. Voici donc à l’œuvre la fameuse neutra­lité Suisse dont Walter Stucki est si fier.

L’au­teur décrit la grande estime dont était entouré Pétain, autant par le person­nel qui était proche de lui que par une très grande partie de la popu­la­tion fran­çaise. Les images de foules l’ac­cla­mant sont dans toutes les mémoires. Mais ce que l’on sait moins, c’est combien cet homme a cru à toutes les turpi­tudes que les alle­mands lui ont fait avaler en les dissi­mu­lant plus ou moins sous des prétextes très gros­siers et sans doute plus faciles à dénon­cer aujourd’hui qu’à l’époque. Je n’avais jamais lu les deux lettres adres­sées à Pétain, l’une en 1941 l’autre en 1943 par Hitler et Ribben­trop, elles sont très inté­res­santes et permettent de mesu­rer l’as­ser­vis­se­ment de la France. La posi­tion des forces de l’oc­cu­pa­tion est très claire, c’est la France qui a déclaré la guerre, et qui doit suppor­ter le poids des vain­queurs. De plus si des excès sont commis par les troupes d’oc­cu­pa­tion, ils ne sont que les justes réponses aux atten­tats terro­ristes et ne sont qu’une réplique dece que les troupes fran­çaises ont fait subir aux alle­mands lorsque après la guerre 1418 celles-ci ont occupé la Rhénanie.

En 1944 , Pétain veut suivre sa posi­tion première « faire don de sa personne à la France » et ne veut donc pas fuir Vichy, les Alle­mands l’y contrain­dront. C’est là son unique résis­tance, racon­tée dans les mémoires de cet ambas­sa­deur. Person­nel­le­ment, je ne vois pas en quoi cela serait une preuve de gran­deur de Pétain.

Ce que l’on voit très bien dans cet ouvrage, c’est l’ab­sence totale de marge de manœuvre du chef de l’état fran­çais et si on est logique on ne comprend pas pour­quoi il n’a pas démis­sionné dès que les alle­mands ont occupé la zone « libre ». Il n’était pas grand chose avant cette occu­pa­tion, il n’est vrai­ment plus rien après. Stucki déteste Pierre Laval mais il a peu d’im­por­tance dans cet ouvrage car il est absent de Vichy dans les derniers moments de ce régime.

Stucki a joué un rôle actif dans ces derniers moments de guerre : il a tout fait pour éviter les règle­ments de comptes sanglants entre la résis­tance et les forces alle­mandes encore présentes et très bien armées. Ce n’est pas simple parce que du côté de la résis­tance il y a plusieurs factions les FFI rallié à De Gaulle et le FTP commu­nistes. Ces hommes de l’ombre ont beau­coup souf­fert et ont du mal à rester dignes dans la victoire. Du côté des alle­mands, les troupes peuvent être très proches de la gestapo et sont capables du pire . Tout le monde même à l’époque connaît le drame d’Ora­dour sur Glane. Il faut à tout prix éviter un autre village martyre. Il raconte comment, en tant que diplo­mate suisse, il discute avec les alle­mands aussi bien qu’a­vec des résis­tants et c’est très inté­res­sants. Pendant ce temps c’est la fuite éper­due du côté des anciens parti­sans de Pétain, les rallie­ments de dernière heure vers les FFI ne sont pas très glorieux. Stucki est très sévère pour la milice créée pour lutter contre la résis­tance et qui a utilisé les mêmes procé­dés de terreur que le parti Nazi en Alle­magne. Dans ce livre, on ne voit jamais Pétain désap­prou­ver la conduite de cette milice coupable de tant d’hor­reurs. Certes, c’est Pierre Laval imposé à Pétain par les alle­mands qui créé cette milice mais Pétain ne s’y oppose pas. Pendant ces soubre­sauts de l’his­toire Pétain veut toujours garder un semblant de léga­lité, c’est pitoyable.

Pour conclure sur le rôle de Pétain, ce livre ne permet pas de savoir si d’une façon ou d’une autre ce Maré­chal de France a atté­nué les méfaits de l’oc­cu­pa­tion alle­mande sur le sol fran­çais. Mais on voit que l’homme a gardé sa luci­dité jusqu’au bout et que ceux qui l’ont appro­ché étaient séduits par sa person­na­lité. Mais on n’apprend rien dans ce livre sur le rôle de Pétain et des juifs.

Ces mémoires confirment, grâce à un témoi­gnage direct, que les fins de régime sont peu glorieuses et que les guerres civiles engendrent des violences fondées sur la vengeance parti­cu­liè­re­ment atroces.

Citations

Portrait

La verdeur physique de cet homme presque nona­gé­naire était vrai­ment stupé­fiante. J’ai parti­cipé à des défi­lés et à des revues de toutes sortes qui nous fati­guaient, nous simples spec­ta­teurs, et qu’il suppor­tait, comme person­nage prin­ci­pal actif, sans signe appa­rent de lassi­tude. Intel­lec­tuel­le­ment aussi, il était la plupart du temps d’une luci­dité et d’une fraî­cheur éton­nante. Il pouvait être vrai­ment spiri­tuel, et même mordant. En géné­ral il était, dans son compor­te­ment, plein de dignité, d’une affa­bi­lité mesu­rée, très sédui­sant. Vers la fin du régime, c’est-à-dire en était 1944 ‑il avec 88 ans- il tombait souvent dans une profonde mélan­co­lie, même dans une certaine apathie, et ne s’en cachait pas lors­qu’il était en petit cercle. Son entou­rage le plus proche allait parfois jusqu’à lui éviter tout entre­tien. Par contre, il resta toujours exté­rieu­re­ment le vieillard robuste et digne .

Toute puissance de la Gestapo

Le géné­ral von Neubronn (géné­ral alle­mand du Haut Comman­de­ment Ouest) m’a affirmé plus d’une fois qu’il pouvait être arrêté à tout instant par n’im­porte quel sous-offi­cier de la Gestapo.

Le STO la milice et la résistance

Le « Gaulei­ter » Sauckel venait, on le sait, de récla­mer un million de travailleurs fran­çais pour l’Al­le­magne. Moins de dix mille partirent. Toute la jeunesse mascu­line, pour ainsi dire, échappa à cette main­mise, soit en entrant dans la milice créée par Darnand, soit en dispa­rais­sant pour rallier un des divers groupes de résis­tance. L’en­trée dans la milice était rendue très sédui­sante par des allo­ca­tions incroya­ble­ment élevées, un bon ravi­taille­ment et les pouvoirs consi­dé­rables dont jouis­saient ses membres. Seuls les plus mauvais éléments de la jeunesse fran­çaise succom­bèrent cepen­dant à la tenta­tion. Tous ceux qui gardaient encore un reste de patrio­tisme et conser­vaient leur foi dans l’ave­nir de la France préfé­raient à ces séduc­tions la vie du maquis, avec ses aven­tures, ses dangers et ses privations.

Remarque intéressante

Pour complé­ter le tableau qu’of­frait en cet été 1944 la France tortu­rée, il faut consta­ter que, même parmi les Alle­mands, il n’y avait aucune unité et qu’ils étaient divi­sés en une série de groupes diffé­rents. Des diri­geants fran­çais habiles auraient pu obte­nir et sauver bien des choses en jouant davan­tage de l’ar­mée contre la gestapo, des diplo­mates contre les SS, des hommes poli­tiques contre les hommes d’af­faires. Mais le tragique pour eux depuis 1940, c’est que, sans aucune compré­hen­sion psycho­lo­gique de la menta­lité alle­mande, ils croyaient devoir céder et ils n’ont jamais assez utilisé le seul, mais puis­sant atout dont ils dispo­saient :l’in­té­rêt consi­dé­rable qu’a­vait l’Al­le­magne au main­tien de la tran­quillité et de l’ordre en France.

Fin de règne et comportement des diplomates

Tous les autres se compor­tèrent avec « diplo­ma­tie » : celui qui, hier encore, était le premier person­nage du pays, ne pouvait plus aujourd’­hui, prison­nier aban­donné, leur être utile ; l’ex­pres­sion de senti­ments pure­ment humains ne pouvait leur valoir aucun avan­tage, mais risquait au contraire de leur susci­ter des diffi­cul­tés. Alors on était prudent et avisé !

Les horreurs des fins de guerre

Lorsque je visite ce « champ de bataille » avec l’an­cien comman­dant de la place de Vichy, le géné­ral B, nous décou­vrons un groupe de cadavres en uniforme alle­mand. Ce sont des roumains, qui ont combattu jusqu’ici dans les rangs alle­mands et qui, à la suite du revi­re­ment poli­tique de leur pays, ont été liqui­dés dans la nuit par leurs anciens cama­rades et aban­don­nés comme poids mort.

Quand on sent que le bon goût suisse est choqué

On pouvait voir les éléments les plus hété­ro­clites appar­te­nant à des orga­ni­sa­tions FFI et FTP dont la marque distinc­tive ne consis­tait parfois qu’en un bras­sard, et l’arme en un vieux fusil de chasse. On y trou­vait aussi des femmes armées et des Afri­cains de couleur. Quelques groupes d’hommes accom­pa­gnés de femmes rappe­lait presque exac­te­ment certaines images de la Terreur sous la révo­lu­tion française.

Lettre d’Hitler à Pétain en 1941

Nous avons nous-mêmes bien des points de compa­rai­son avec le compor­te­ment des auto­ri­tés fran­çaises au temps de l’oc­cu­pa­tion de la Rhéna­nie, alors qu’à coup de fouet on chas­sait des trot­toirs des citoyens alle­mands, non seule­ment des hommes, mais aussi des femmes et des enfants, alors que plus de 16000 femmes et jeunes filles alle­mandes en été violées, parfois même par des noirs, sans que les auto­ri­tés mili­taires fran­çaises eussent estimé qu’il valût la peine d’intervenir .

Édition Livre de Poche

Texte fran­çais de Bernard Lortholary

Lu dans le cadre du mois de litté­ra­ture allemande

C’est Patrice qui m’avait donné envie de lire ce texte sur le blog « et si on bouqui­nait un peu ». J’avais déjà dû le lire mais il y a long­temps et je suis contente de pouvoir le mettre sur Luocine, surtout ce mois de novembre qui est, grâce à Patrice et Eva, consa­cré à la litté­ra­ture allemande.

C’est une pièce de théâtre qui jouée par Ville­ret devait être très drôle à l’image de cet acteur qui nous fait rire et qui a en lui une part de tragique. Ce long mono­logue d’un musi­cien « fonc­tion­naire » de l’or­chestre de Berlin est aussi amusant que triste. Qui, en effet, fait atten­tion aux contre­bas­sistes, lors d’un concert ? Je pense que tous ceux qui ont vu le spec­tacle ou qui ont lu le livre regar­de­ront avec plus de compas­sion les pauvres contre­bas­sistes d’or­chestre et se souvien­dront qu’ils doivent s’en­traî­ner sur un instru­ment bien ingrat.
Le musi­cien règle ses comptes avec tout le monde de la musique, même Mozart reçoit son avalanche de critiques, il est d’ailleurs d’une mauvaise foi totale. On lui pardonne car fina­le­ment il est surtout très malheureux.

Malheu­reux, de devoir travailler comme un forçat alors que personne ne remarque la qualité de son jeu.

Malheu­reux, car la femme qu’il aime , une jeune soprane, ne lui a jamais accordé un regard.

Malheu­reux, car il ne gagne pas assez d’argent pour fréquen­ter des restau­rants de luxe où des musi­ciens plus fortu­nés que lui peuvent invi­ter cette jeune femme.

Malheu­reux enfin, parce qu’être titu­laire de l’or­chestre cela veut dire un salaire garan­tie à vie mais où est alors la créa­tion artis­tique à laquelle il est confronté à chaque fois qu’il joue.

Si j’ai une réserve pour ce texte, cela vient ma diffi­culté à lire le théâtre : je préfère le voir sur scène que le lire.

On rit, enfin on sourit, à cette lecture que j’ai­me­rais voir jouer car je trouve que le texte se prête à des inter­pré­ta­tions très variées.

Citations

Et vlan ! pour l’orgueil des chefs d’orchestre.

N’im­porte quel musi­cien vous le dira : un orchestre peut toujours se passer de son chef, mais jamais de la contre­basse. Pendant des siècles, les orchestres se sont fort bien passés de chefs. D’ailleurs quand on regarde l’évo­lu­tion de l’his­toire de la musique, le chef est une inven­tion tout à fait récentes. Dix-neuvième siècle. Et je peux vous dire que, même à l’Or­chestre Natio­nal, il nous arrive de plus d’une fois de jouer sans nous soucier du chef. Ou en passant complè­te­ment au dessus de sa tête sans qu’il s’en rende compte. On le laisse s’agi­ter autant qu’il veut, à son pupitre et nous, on va notre petite bonhomme de chemin. Pas quand c’est le titu­laire. Mais avec les chefs de passage, à tous les coups. C’est un de nos petits plai­sirs. Diffi­cile à vous faire comprendre… mais enfin c’est un détail.

Et vlan ! pour Wagner .

Six notes distinctes ! À cette vitesse invrai­sem­blable ! Parfai­te­ment injouable. Alors, on les bous­cule tant bien que mal. Est-ce que Wagner s’en rendait compte, on ne le sait pas. Vrai­sem­bla­ble­ment, non. De toutes façons, il s’en fichait. D’ailleurs il mépri­sait l’or­chestre en bloc. C’est bien pour­quoi, à Bayreuth, il le cachait, en prétex­tant des raisons d’acous­tique. En réalité, parce qu’il mépri­sait l’or­chestre. Et ce qui lui impor­tait avant tout, c’était le bruit la musique de théâtre préci­sé­ment vous comprenez ?

Et vlan ! pour la contrebasse.

Quel instru­ment hideux ! Je vous en prie, regar­dez-la ! Non, mais regar­dez-la ! Elle a l’air d’une grosse bonne femme, et vieille. Les hanches beau­coup trop basses, la taille complè­te­ment ratée, beau­coup trop marquée vers le haut, et pas assez fine ; et puis ce torse étri­qué, rachi­tique… à vous rendre fou. C’est parce que, d’un point de histo­rique, la contre­basse est le résul­tat d’un métis­sage. Elle a le bas d’un gros violon et le haut d’une grande viole de gambe. La contre­basse est l’ins­tru­ment le plus affreux, le plus pataud, le plus inélé­gant qui ait jamais été inventé. Le Quasi­modo de l’orchestre.

Et son idéal féminin.

En tant que bassiste, il me faut une femme qui repré­sente tout l’op­posé de moi : la légè­reté, la musi­ca­lité, la beauté, la chance, la gloire, et il faut qu’elle ait de la poitrine …

Édition Robert Laffont Pavillons Poche . Traduit de l’al­le­mand par Bernard Kreiss

parti­ci­pa­tions au mois « les feuilles allemandes »

« Si on bouqui­nait un peu »

« Ingann­mic »

Surtout ne pas se fier à la quatrième de couver­ture qui raconte vrai­ment n’im­porte quoi :

En 1943 son père , offi­cier de police , est contraint de faire appli­quer la loi du Reich et ses mesures anti­sé­mites à l’en­contre de l’un de ses amis d’en­fance, le peintre Max Nansen.

Il y a deux choses de vraies dans cette phrase, le père du narra­teur est bien chef de la police local, et nous sommes en 1943 . Deux choses fausses, le père poli­cier n’ap­plique pas des mesures anti­sé­mites à Max Nansen qui d’ailleurs n’est pas juif , mais il applique des mesures qui combattent l’art dégé­néré . Il n’est pas « contraint » de le faire, et ce mot trahit complè­te­ment le sens du roman, le chef de la police de Rugbüll éprouve une joie profonde à appli­quer toutes les mesures qui relève de son « DEVOIR » . (J’attribue à cette quatrième de couver­ture la palme de l’absurdité du genre)

le roman se passe en deux endroits diffé­rents, le jeune Siggi Jepsen est interné dans une maison pour délin­quants sur une île et doit s’ac­quit­ter d’une puni­tion car il a rendu copie blanche à son devoir d’al­le­mand sur le « sens du devoir ». Il explique que ce n’est pas parce qu’il n’a rien à dire mais, au contraire, parce qu’il a trop de choses à dire. Commence alors, la rédac­tion de ses cahiers qui nous ramènent en 1943 à Rugbüll un petit village rural du nord de l’Al­le­magne dans la province du Schles­wig-Holstein. Une région de tour­bières et de marais. Le père de Jens, le poli­cier local est très fier de ses fonc­tions. Le devoir, c’est ce qui le fait tenir droit dans ses bottes comme tous les alle­mands de l’époque. Le deuxième person­nage du récit c’est un peintre Max Ludwig Nansen dont les tableaux ne plaisent pas au régime en place. Tout ce qui est dit sur ce peintre nous ramène à Nolde qui effec­ti­ve­ment a peint cette région et a été inter­dit de peindre en 1943, car sa pein­ture a été quali­fiée d’art dégé­néré, alors que lui même avait adhéré au partit Nazi et était très profon­dé­ment anti­sé­mite, (Angela Merkel a fait enle­ver ses tableaux de la chan­cel­le­rie à Berlin, pour cette raison) . Rien de tout cela dans le roman, mais une évoca­tion saisis­sante de la pein­ture de Nolde qui a compris mieux que quiconque, sans doute, la beauté des paysages de cette région.

Le roman voit donc s’op­po­ser le père du narra­teur un homme obtus et qui n’a qu’une raison de vivre : appli­quer les ordres et ce peintre qui ne vit que pour la pein­ture, tout cela dans une nature austère et au climat rude. Sur la couver­ture du livre je vois cette cita­tion de Lionel Duroy :

J’au­rais rêvé être un person­nage de Lenz, habi­ter son livre.

Cette phrase m’a lais­sée songeuse, car j’ai détesté tant de person­nages de ce roman. Je pense que Lionel Duroy n’au­rait pas aimé être le père de Jens qui est capable de dénon­cer aux auto­ri­tés son propre fils Klaas qui s’est tiré une balle dans la main pour fuir l’ar­mée. La mère qui dit tout comme son mari et qui explique à son fils de ne pas s’ap­pro­cher des enfants handi­ca­pés car ils sont porteur de tous les vices et les malheurs du monde. Tous les person­nages se débattent dans un pays si plat que rien ne peut y être caché et se meuvent dans une lenteur proche du cauche­mar. Le peintre a une force person­nelle qui rompt avec cet acadé­misme bien pensant sans pour autant remettre à sa place le poli­cier même après la guerre sans que l’on comprenne pourquoi.

Il y a une forme d’ex­ploit un peu étrange dans ce roman, le mot Nazi n’y appa­rait jamais pas plus que la moindre allu­sion au sort des juifs, pas plus que le nom d’Hit­ler. Ce n’est sûre­ment pas un hasard mais je ne peux qu’é­mettre des hypo­thèses. Je pense que le but de Sieg­fried Lenz est de montrer qu’une certaine menta­lité alle­mande est porteuse en elle-même de tous les excès du nazisme. Cette menta­lité puise ses racines dans une nature où le regard se perd dans des infi­nis plats et gris auquel seul le regard d’un artiste peut donner du sens . Je vous conseille de regar­der sur Arte un repor­tage sur Nolde, vous enten­drez que ce roman de Sieg­fried Lens a contri­bué à effa­cer le passé anti­sé­mite du peintre et son enga­ge­ment au côté du régime Nazi. Je comprends mieux les curieux silences de l’auteur qui m’avaient tant étonnée.

Tout cela donne un roman de 600 pages au rythme si lent que j’ai failli plusieurs fois fermer ce livre en me disant ça va comme ça ! Assez de nature grise mouillée sans aucun relief ! Assez de ces person­nages qui restent face à face sans se parler ! Assez des bateaux sur l’Elbe qui n’avancent pas !

Mais, je me suis souve­nue du mois des feuilles alle­mandes chez Patrice et Eva alors j’ai tout lu pour vous dire que vous pouvez lais­ser ce roman dans les rayons de votre biblio­thèque d’où on ne doit pas le sortir très souvent. Et si vous voulez comprendre cette région regar­dez les tableaux de Nolde (malgré son passé nazi et son anti­sé­mi­tisme) vous aurez plus de plai­sir et vous aurez le meilleur de cette région.

Citations

Un passage pour donner une idée du style et du rythme très lent du roman

Toujours plus haut, plus vite, plus abrupt. Toujours plus vigou­reuse les impul­sions. Toujours plus près de la cime large et défri­sée du vieux pommier planté par Frede­rik­sen du temps de sa jeunesse. La balan­çoire émer­geait avec un siffle­ment de l’ombre verdoyante, glis­sait dans un grin­ce­ment d’an­neaux le long des cordes tendues et vibrantes et engen­draient au passage un fort appel d’air ; et, sur le corps arqué et tendu de Jutra passait les ombres effran­gées des bran­chages. Elle grim­pait vers le sommet, restait un instant suspendu dans l’air, retom­bait ; j’in­ter­ve­nais dans cette chute en pous­sant rapi­de­ment au passage la planche de la balan­çoire ou les hanches de Jutta ou son petit derrière ; je la pous­sais en avant, en haut, vers le sommet du pommier, elle grim­pait là-haut comme proje­tée par une cata­pulte, la robe flot­tante, les jambes écar­tées, et le courant d’air sifflant lui mode­lait sans cesse une nouvelle appa­rence, tirait ses cheveux vers l’ar­rière ou donnait plus d’acuité encore à son visage osseux et moqueur. Elle avait décidé à faire un tour complet avec la balan­çoire et moi, j’étais décidé à lui four­nir l’im­pul­sion néces­saire, mais pas moyen d’y arri­ver, même quand elle se mit debout, jambes écar­tées sur la planche, pas moyen d’y arri­ver, la branche était trop tordu ou l’im­pul­sion insuf­fi­sante : ce jour-là, dans le jardin du peintre, pour le soixan­tième anni­ver­saire du docteur Busbeck. Et quand Jutta comprit que je n’y arri­ve­rai pas, elle se rassit sur la planche. Elle se laissa balan­cer en souriant sans l’ombre d’une décep­tion et se mit à me regar­der d’une façon bizarre. Et soudain elle m’en­serra et me retint dans la pince de ses jambes maigres et brunes, je n’avais plus guère notion d’autre chose que de sa proxi­mité. En tout cas je compris cette proxi­mité, et j’ose l’af­fir­mer, elle comprit que j’avais compris ; je déci­dai de rester abso­lu­ment immo­bile et d’at­tendre la suite mais il n’y eut pas de suite : Jutta me donna un baiser bref et négligent, desserra ses jambes, se laissa glis­ser à terre et courut vers la maison.

Le sens du devoir du père policier et le peintre

Peut-être te renverra t‑on les tableaux un jour, Max. Peut-être que la Chambre veut-elle seule­ment les exami­ner et te les renverra-t-on après.
Et dans la bouche de mon père une telle affir­ma­tion, une telle hypo­thèse prenait un air de vrai­sem­blance tel qui ne serait venu à l’idée de personnes de mettre en doute sa bonne foi. Le peintre en resta inter­lo­qué et sa réponse mit du temps à venir. Jens, dit-il enfin avec une indul­gence un peu amère , mon Dieu, Jens, quand compren­dras-tu qu’ils ont peur et que c’est la peur qui leur inspire cette déci­sion, inter­dire aux gens d’exer­cer leur profes­sion, confis­quer des tableaux. On me les renverra ? Dans une urne peut-être, oui. Les allu­mettes sont entrés au service de la critique d’art, Jens, de la contem­pla­tion artis­tique comme ils disent. Mon père faisait face au peintre ; il ne montrait plus le moindre embar­ras et son atti­tude expri­mait même une impa­tience arro­gante. Je ne fus donc pas surpris de l’en­tendre dire : Berlin en a décidé ainsi et cela suffit. Tu as lu la lettre de tes propres yeux, Max. Je dois te deman­der d’as­sis­ter à la sélec­tion des tableaux. Est-ce que tu vas mettre les tableaux en état d’ar­res­ta­tion ? demanda le peintre et mon père, d’un ton cassant, nous verrons quels tableaux doivent être réqui­si­tion­nés. Je vais noter tout ça et on vien­dra les cher­cher demain.

Heureusement que l’écrivain narrateur prévient de la lenteur…

Mais il faut main­te­nant que je décrive le matin, même si chaque souve­nir appelle des signi­fi­ca­tions nouvelles : il faut que je mette en scène une lente éclo­sion du jour au cours de laquelle un jaune irré­sis­tible l’emporte peu à peu sur le gris et le brun ; il faut que j’in­tro­duise l’été, un hori­zon sans bornes, des canaux, un vol de vanneaux, il faut que je déroule dans le ciel des nappes de brume, et que je fasse réson­ner de l’autre côté de la digue le bour­don­ne­ment vibrant d’un cotre ; et pour complé­ter le tableau, il faut que je quadrille le paysage d’arbres et de haies, de fermes basses d’où ne se lève aucune fumée ; il faut aussi que, d’une main négli­gente, je parsème les prai­ries de bétail taché de blanc et de brun.

Toujours cette lenteur qui convient aux gens du Nord de l’Allemagne

Je dois patien­ter si je veux tracer de lui un portrait ressem­blant ; je dois évoquer les entrée en matière des deux hommes, leur extra­or­di­naire propen­sion à larder la table de la cuisine de silences exagé­ré­ment longs ‑ils parle il parlèrent d’avion volant en rase-mottes et de chambres à air- je dois suppor­ter une fois encore le soin minu­tieux qu’ils mirent à s’in­for­mer de la santé de leurs proches et je dois aussi songer à leurs gestes lents mais calculés.

Le devoir dialogue avec le facteur

Il y en a qui se font du souci, dit-il, il y a des gens qui se font du souci pour toi parce qu’ils pensent que les choses peuvent chan­ger un beau jour : tu sais qu’il a beau­coup d’amis. J’en sais encore plus, dit mon père, je sais qu’on l’es­time aussi à l’étran­ger, qu’on l’ad­mire même, je sais que chez nous égale­ment, il y en a qui sont fiers de lui, fiers, parce qu’il a inventé ou créé ou fait connaître le paysage de chez nous. J’ai même appris que dans l’Ouest et dans le Sud c’est à lui qu’on pense d’abord quand on pense à notre région. Je sais pas mal de choses crois-moi. Mais pour ce qui est du souci ? Celui qui fait son devoir n’a pas de souci à se faire ‑même si les choses devaient chan­ger un jour.

Son père, est ce de l’humour ?

Il avait la réflexion beso­gneuse, la compré­hen­sion lente, une chance car cela lui permet­tait de suppor­ter pas mal de choses et surtout de se suppor­ter lui-même.

L’allure de son père

On n’en­ten­dait pas encore leurs pas traî­nants dans le couloir que déjà le poli­cier de Rugbüll s’ap­prê­tait à les rece­voir et adop­tait un main­tien que nous quali­fie­rons de martial. Dressé de tout son haut , des jambes légè­re­ment écar­tées , soli­de­ment ancré au plan­cher, l’air décon­tracté mais néan­moins en éveil, il resta planté au centre de la cuisine, reven­di­quant osten­si­ble­ment l’obéis­sance dont on lui était rede­vable en tant qu’ins­truc­teur et actuel chef de notre milice populaire.

L’après nazisme

On se dit qu’ils vont rester terrés un bon moment, faire les morts, se tenir cois, en tête à tête avec leur honte, dans l’obs­cu­rité, mais à peine a‑t-on eu le temps de respi­rer Que déjà ils sont de retour. Je savais bien qu’ils revien­draient, mais pas si vite, Teo, jamais je ne l’au­rais cru. Quand on voit cela, on ne peut que se deman­der ce qui leur fait le plus défaut : la mémoire ou les scrupules.

La présence des tableaux

Peut-être cela commença-t-il ainsi : je remar­quai que j’étais observé et non seule­ment observé mais reconnu. Les slovènes étaient assis autour de leur table ronde, la mine béate, l » œil vitreux, plein de schnaps. Les marchands avaient d’in­té­rêt que pour une vieille femme qui passait sans faire atten­tion à eux et les paysans cour­bés par le vent avaient fort à faire avant l’orage immi­nent. Les acro­bates ? Les prophètes ? Ceux-là ne faisaient que soliloquer.
Ce devaient être les deux banquiers avec leurs mains vertes légè­re­ment dorées et leur visage semblable à des masques, ils me regar­daient. Ils avaient cessé de se mettre d’ac­cord du coin de l » œil sur l’homme pros­tré en face d’eux sur sa chaise. Son déses­poir ne les inté­res­sait plus, ils l’aban­don­naient à sa douleur. Il me sembla qu’ils avaient levé le regard, toute trace de supé­rio­rité avait disparu de leurs yeux gris et froid. Je ne pouvais pas me l’ex­pli­quer, je ne cher­chais pas non plus à me l’ex­pli­quer : la pein­ture se rétré­cit , j’ai ressenti une douleur précise, comme un étau contre les tempes, quelque chose de clair se dépla­çait vers la pein­ture germait très loin à l’ar­rière-plan et se rappro­chait en vacillant.

Évocation de la nature qui peut faire penser aux tableaux de Nodle

Nous atten­dîmes jusqu’au crépus­cule et il ne se passait toujours rien. Le soleil se couchait derrière la digue, exac­te­ment comme le peintre lui avait appris à le faire sur papier fort, non perméable : il sombrait, il s’égout­tait pour ainsi dire dans la mer du Nord, en fila­ments de lumière rouges, jaunes, sulfu­reux ; de sombres lueurs fleu­ris­saient des crêtes des vagues. Le ciel s’al­lu­mait de tons ocres et vermillons aux contours flous, aux formes impré­cises, presque gauche ; mais le peintre lui-même le voulait ainsi : l’ha­bi­leté, avait t‑il décla­rer un jour, ce n’est pas mon affaire. Donc, un long coucher de soleil, gauche d’al­lure, avec quelque chose d’hé­roïque malgré tout, plus ou moins bien, cerné au début comme noyé à la fin.

Édition Rivages Étran­gers. Traduit de l’an­glais par Elisa­beth Gilles

Lu dans le cadre du chal­lenge lancé par Aifelle : le mois Alli­son Lurie

On remar­quera qu’en 1990 on ne disait pas « traduit de l’amé­ri­cain ou de l’an­glais USA) mais de l’an­glais serait-ce que l’amé­ri­cain et l’an­glais sont deve­nues aujourd’­hui deux langues différentes ?
Ce livre qui, comme vous pouvez le remar­quer a vécu, est chez moi depuis aout 1990, il m’en avait couté 49 Francs. Autre époque. Je crois que j’ai à peu près tout lu Alison Lurie et beau­coup aimé. Je n’avais pas trop envie de relire ses romans, je crai­gnais de me confron­ter à mes souve­nirs. Je le dis tout de suite, j’ai moins aimé qu’à l’époque, pour une raison simple, j’ai beau­coup lu de romans améri­cains et donc Alison Lurie a perdu un de ses attraits me faire décou­vrir les USA. Je n’ai quand même pas résisté à l’ap­pel d’Aifelle et j’ai donc relu celui-ci. Je ne regrette pas mon choix, j’y ai bien retrouvé tout ce que j’ai­mais chez cette auteure. La ville de nulle part, c’est Los Angeles, à travers les yeux de Kathe­rine Cattle­man, pure produit de la région de Boston et qui déteste : le soleil, l’ab­sence d’hi­ver, aller sur la plage, les tenues vulgaires. Que fait-elle dans cette ville ? Elle a suivi son mari Paul qui tout en aimant sa femme la trompe avec des jeunes créa­tures cali­for­nienne, lui, à Los Angeles, trouve tout ce qu’il aime dans la vie : l’argent et les filles qui font l’amour sans l’en­chai­ner (croit-il !) dans des rela­tions compli­quées. Nous avons donc ici, une analyse du couple à la « Alli­son Lurie », c’est à dire qu’au-delà des appa­rences et des clichés, l’au­teure s’in­té­resse à chacun de ses person­nages. Et elle va les faire évoluer devant nos yeux. Kathe­rine la jeune femme coin­cée dans ses prin­cipes et dans les valeurs données par son éduca­tion est en réalité malheu­reuse dans son couple sans oser se l’avouer. Elle va finir par lâcher prise et peu à peu, ses terribles crises de sinu­site vont l’aban­don­ner et fina­le­ment c’est elle qui s’adap­tera à Los Angeles alors que son mari parfai­te­ment adapté au monde « baba-cool » des surfeurs et autres acti­vi­tés plus ou moins licites repar­tira vers le monde plus clas­sique des univer­si­tés de l’est du pays. Dans ce chassé croisé des couples compli­qués nous suivons aussi celui du psycha­na­lyste le Dr Eins­man et de la star­lette Glory. (On peut penser au couple si éton­nant de Mary­lin Monroe et Arthur Miller). Tous les person­nages ont plus de profon­deur que leur appa­rence sociale. La lente ouver­ture au plai­sir sexuel de Kathe­rine la chan­gera défi­ni­ti­ve­ment et lui prou­vera qu’elle n’est sans doute pas faite pour vivre avec Paul. Un roman bien construit où l’on retrouve bien le talent d’Ali­son Lurie d’al­ler au delà des clichés et des appa­rences. Mais je le redis la relec­ture m’a montré que cette roman­cière a perdu de son charme à mes yeux, top clas­sique sans doute. en tout cas certai­ne­ment un peu « datée ».

Voici la parti­ci­pa­tion d’Aifelle, de Dasola de Katel de Hélène de Sandrion,de Sybilline 

Citations

Le mauvais goût architectural à Los Angeles

Puis il regarda les maisons. Une douzaine de styles archi­tec­tu­raux étaient repré­sen­tés en stuc peint : il y avait deux petites hacien­das espa­gnoles au toit de tuiles rouges ; des cottage anglais, poutres appa­rentes et fenêtres à petit carreaux ; un chalet suisse peint en rose ; et même un minus­cule château fran­çais dont les tours poin­tues semblaient faites de glace à la pistache. 
Cette richesse d’in­ven­tion l’amu­sait et l’en­chan­tait à la fois par l’éner­gie qu’elle exprimé. Dans l’Est, seuls les gens très riches osaient construire avec une telle variété, des Palais sur l’Hud­son, des temples grecs dans le Sud. Les autres devaient vivre dans des aligne­ments de boîtes presque iden­tiques, en brique ou en bois, comme autant de caisses à savon ou à sardines. Pour­quoi n’au­raient-ils pas le droit de bâtir leur maison, leur épice­rie, leur restau­rant en forme de pagode, de bain turc, de bateau ou de chapeau s’ils en avaient envie ? Libre à eux de construire, de démo­lir et de recons­truire, livres a eu d’expérimenter. (…)
Paul trou­vait même du charme au milk-bar proche de l’aé­ro­port inter­na­tio­nal, devant lequel ils étaient passés dans l’après-midi, avec une vache de plâtre haute de trois mètres pais­sant sur le toit au milieu de margue­rites en plastique.

Le couple qui va mal

Elle ment. Tu verras. Je suppose qu’elle l’a toujours su, mais elle ne nous l’a pas dit parce qu’elle voulait que nous lui louions sa maison. Je parie que personne d’autre ne l’au­rait prise. Je parie que tout le monde le savait, qu’on allait construire une auto­route, ici, au beau milieu du quar­tier, tout le monde sauf nous. Tu aurais dû deman­der à quel­qu’un avant de signer l’en­ga­ge­ment de location. »
Et depuis cette date, pensa Paul, Kathe­rine regar­dait chaque jour dans la boîte aux lettres comme si elle dési­rait y trou­ver un avis d’ex­pul­sion, en dépit de tous les ennuis auxquels cet événe­ment l’ex­po­se­rait ; ce serait une preuve que la proprié­taire était une menteuse et son mari est un imbé­cile. Elle n’en n’avait plus parlé mais il la connais­sait bien. Trop bien : c’était peut-être ça l’ennui.

Ne pas vouloir s’adapter à Los Angeles

Midi, le 1er janvier. Kathe­rine s’ap­prê­tait à partir pour la plage avec Paul. Elle n’en avait pas telle­ment envie, et même pas envie du tout. D’abord, on était en plein milieu de l’hi­ver dans l’Est, les gens enfi­laient leurs bottes et pelle­taient la neige, mais une vague de chaleur s’était abat­tue sur Los Angeles. Bien qu’il fît très chaud dehors et que le soleil brillât, l’eau serait sûre­ment glacée. Paul passait son temps à lui repro­cher de ne pas aller voir par elle-même. Il avait eu l’air très surpris de l’en­tendre dire qu’elle l’ac­com­pa­gne­rait aujourd’­hui, autant se débar­ras­ser de la corvée. Quand elle serait allé à la plage, Paul cesse­rai de lui en parler. Et ce type désa­gréable pour qui elle travaillait à l’U.C.L.A cesse­rait de la taqui­ner et de la persé­cu­ter sous prétexte qu’il était invrai­sem­blable d’être à Los Angeles depuis trois mois et de ne pas avoir encore plongé le bout de l’or­teil dans l’océan Pacifique.

Ne pas aimer le beau temps permanent

- Vous n’ai­mez pas Los Angeles n’est-ce pas ? Dit le Dr Einsam. 
- Non, avoua- t‑elle, prise au piège.
‑Vrai­ment ? Et pour­quoi ? demanda le Dr Araki. Kathe­rine le regarda sur la défen­sive – elle détes­tait être le point de mire d’un groupe de gens. Mais il lui sourit avec un inté­rêt si poli, si amical, si peu semblable au forma­lisme du Dr Smith ou à l’ex­cès de fami­lia­rité ironique du Dr Einsam qu’elle essaya de répondre. 
« Je crois que c’est juste­ment à cause de ça. Parce qu’il n’y a pas de saison. Parce que tout est mélangé, on ne sait jamais où on en est quand il n’y a pas d’hi­ver, pas de mauvais temps.
- La plupart des gens consi­dé­re­raient cela comme un avan­tage » dit le Dr Smith.
- Eh bien, moi pas, répli­qua Kathe­rine. Ici, les moi non plus aucune signi­fi­ca­tion. » Elle s’adressa spécia­le­ment Dr Smith, il venait du Middle West et devait pouvoir la comprendre. « Les jours de la semaine non plus ne signi­fie nt rien : les boutiques restent ouvertes le dimanche et les gens d’ici viennent travailler. Je sais bien que c’est surtout à cause des expé­riences sur les rats et les autres animaux, mais quand même. Tout ça prête à confu­sion. Il n’y a même plus de distinc­tion entre le jour et la nuit. On va dîner au restau­rant et on voit à la table à côté des gens en train de prendre le petit-déjeu­ner. Tout est mélangé, et rien n’est à sa place. »

Excuses de l’homme marié à sa maîtresse

« Ce qui existe entre Kathe­rine et moi n’a rien à voir avec nous. C’est quelque chose de tout à fait diffé­rent : ce n’est pas vrai­ment physique. D’abord, nous ne faisons pas l’amour très souvent. Et puis, cet aspect là n’a pas une grande impor­tance. Enfin, je veux dire, que je n’y prends pas telle­ment de plai­sir, physiquement. 
S’il était possible d’en­ve­ni­mer encore la situa­tion, il y avait réussi. 
« Doux Jésus ! » hurla Cécile en essuyant ses larmes d’un geste violent et en repous­sant les mèches qui lui tombaient sur la figure. Elle serrait ses petits poings : Paul cru qu’elle allait encore le frap­per et fit un pas en arrière mais elle se contenta de le fusiller du regard en aspi­rant l’air avec bruit comme un chat qui siffle de colère. « Tu trouves que c’est une excuse, le fait que tu n’aies pas de plai­sir à coucher avec elle ? Seigneur, quel con, quel hypo­crite tu peux être, en réalité ! »