Édition NRF Gallimard

« les convic­tions sont des enne­mis de la vérité plus dange­reux que les mensonges. » Nietzsche 

Après les » Les Funam­bules« et « Ada » voici « Scher­bius (Et Moi) » dont Keisha a déjà parlé ainsi que Noukette et Dasola et sans doute bien d’autres car Antoine Bello a un large public. Je fais partie des lectrices qui adorent qu’on lui raconte des histoires. Antoine Bello ce n’est pas une histoire qu’il nous raconte mais dix, cent, mille… à travers un dialogue entre un psychiatre berné et séduit Maxime Le Verrier par un patient (ou son double ?) Alexandre Scher­bius . Comme souvent chez cet auteur c’est à la fois drôle et un peu inquié­tant. Cet escroc génial aux multiples person­na­li­tés est-il si loin de la réalité ? Il y a aussi chez Antoine Bello un fil conduc­teur, vous vous souve­nez dans Ada , il ciblait les nouvelles tech­no­lo­gies, l’intelligence arti­fi­cielle et l’en­ri­chis­se­ment sans lien avec la produc­tion des firmes de la Sili­con Valley. Ici, ce qui est ciblé, ce sont les diffé­rentes façon d’abor­der la mala­die mentale en parti­cu­lier par les psychiatres améri­cains qui semblent plus soucieux de leur succès person­nel que des soins appor­tés à leurs malades. Les succès en librai­rie se multi­plient et les séries télé­vi­sées aussi sur des révé­la­tions de mala­dies mentales dont le moins que l’on puisse dire est qu’il leur faudrait plus de discré­tion et de prudence de la part des soignants quant à leur réalité. Ainsi, Antoine Bello nous parle de Sybil ou de Billy Milli­gan, malades qui ont lancé « la mode » du trouble : « person­na­lité multiple » et qui sont à l’ori­gine de best-sellers incroyables, enri­chis­sant de façon astro­no­mique les écri­vains, psychiatres ou non, qui se sont empa­rés de leurs histoires. Il s’agit bien de cela ici, puisque Maxime Le Verrier devient riche et célèbre grâce à son livre sur Scher­bius atteint du syndrome de « person­na­lité multiple ». Puis les années passant, Maxime Le Verrier évolue dans sa connais­sance de ce symp­tôme pour peu à peu ne faire plus qu’un avec son patient. Au fil des pages Antoine Bello nous aura raconté des dizaines d’escroqueries, d’usur­pa­tion d’identités et pas une seconde on ne s’en­nuie. Le seul léger reproche que je fasse à cette lecture, c’est d’être un peu submer­gée par les réfé­rences aussi bien dans le noms des person­nages que pour les histoires elles-mêmes. Tous nos écri­vains sont convo­qués dans ce roman, on s’at­tend toujours à ce que la clé de l’his­toire que raconte Scher­bius soit donnée un peu plus tard. Cela empêche une certaine spon­ta­néité dans la lecture. Mais ne rete­nez pas cette critique si vous voulez être embar­qué dans une histoire qui comme les poupées russes en contient toujours une autre et toujours plus passion­nantes, si vous voulez sourire et quit­ter un peu le quoti­dien partez dans cette lecture, cela m’éton­ne­rait fort que vous la lâchiez en cours de route .

Citations

Discipline des moines (Sherbius a été moine pendant deux ans)

Il faut du courage pour quit­ter son lit au milieu de la nuit dans la froi­dure de l’hi­ver, prier une heure, se recou­cher et remettre ça avant le chant du coq. Il en faut bien davan­tage pour recom­men­cer le lende­main, et le jour d’après, en sachant que ce rythme date du VIe siècle et sera encore en vigueur long­temps après notre mort.

Services rendus à l’armée par un imposteur

Durant les six mois qui suivent, il va visi­ter les cent dix sept lycées de Lorraine, en peau­fi­nant constam­ment son modus operandi. Il programme ses passages du jour au lende­main pour limi­ter les risques, ne laisse ni carte ni numéro de télé­phone, entre­tient volon­tai­re­ment la confu­sion sur son titre, l’ins­ti­tu­tion dont il dépend où sa caserne de ratta­che­ment. Sûr de sa capa­cité de mobi­li­sa­tion, il demande une grande salle, si possible « un amphi­théâtre ». Les profes­seurs d’édu­ca­tion civique qui viennent parfois l’écou­ter le féli­cite chau­de­ment après ses pres­ta­tions. Bien qu’ayant conscience d’en­freindre la loi, il dit agir par patrio­tisme. « J’ai adressé à l’ar­mée fran­çaise assez de recrues pour consti­tuer un régi­ment. Quant à savoir si l’ar­mée s’est montrée à la hauteur de mes promesses, c’est une autre histoire. »

Professeur de Philo

À un jeune trop sûr de son fait, il rappelle l’apho­risme de Nietzsche » « les convic­tions sont des enne­mis de la vérité plus dange­reux que les mensonges. »

Règlement de compte

Après avoir long­temps vanté les mérites de l’hyp­nose, Freud s’en détourna en 1895 au motif qu’en ne confron­tant pas le patient à ses blocages, elle ne « lui impose qu’un effort insi­gni­fiant ». Recon­nais­sons à M. Freud une certaine cohé­rence puisque les grands prêtes de la reli­gion qu’il fonda réus­sissent simul­ta­né­ment à marty­ri­ser et appau­vrir leurs fidèles, sans jamais les soula­ger de leurs maux. Janet trom­pait peut-être ses patients, Freud, lui, se trom­pait tout court.

Clin d’œil au lecteur

Que Sher­bius présente plusieurs symp­tômes décrits ci-dessus n’aura pas échappé à mes lecteurs avertis

(note bas de page :

En existe-t-il une autre sorte ?)

La maladie mentale

Hacking avance une autre expli­ca­tion, qui ne surpren­dra pas mes lecteurs. Comme je le disais dès 1983, nommer une mala­die est la plus sûre façon de la faire appa­raître. Autour de 1975, dans l’hé­mi­sphère occi­den­tal, il est devenu possible ‑au sens de tolé­rer, accep­table – d’abri­ter des person­na­li­tés multiples, c’était un nouveau trouble mental, aussi respec­table que l’au­tisme ou l’ago­ra­pho­bie. Psychiatres et patients l’ont progres­si­ve­ment inté­gré dans le spectre des diag­nos­tics. À l’heure où l’ano­rexie commen­çait à montrer des signes d’es­souf­fle­ment, mes confrères Améri­cains ont calculé, avec leur oppor­tu­nisme coutu­mier, qu’une cure d’uni­fi­ca­tion de person­na­lité bien menée (c’est-à-dire pas trop vite) pouvait rappor­ter des milliers de dollars. Le TPM est devenu le produit de l’an­née, puis de la décennie.
Cela tendrait à prou­ver que, si certaines mala­dies se trans­mettre par le sang ou la salive, d’autres se propagent par la parole.

15 Thoughts on “Scherbius (Et Moi) – Antoine BELLO

  1. Je suis aussi fan que toi de cet auteur, un conteur d’his­toires extra­or­di­naires, quelque soit le sujet qu’il choi­sit en fil conduc­teur. Ce titre a l’air d’être aussi passion­nant qu’Ada. Je le lirai forcément !

  2. keisha on 28 décembre 2020 at 10:15 said:

    Oui, on aime qu’on nous raconte des histoires ! Avec Bello, il y a de quoi faire.

  3. Tu me rappelles que j’ai noté ce titre à sa sortie lorsque tout le monde en parlait. Vive­ment la retraite afin de pouvoir enfin lire à satiété !

  4. Je n’ai lu qu’Ada (qui m’a embal­lée) de cet auteur, et Les falsi­fi­ca­teurs sont sur mes étagères. J’avais aussi noté ce titre suite à l’avis d’Atha­lie, je crois. Bref, je suis encore novice en ce qui concerne Bello, mais je compte bien me soigner !!

  5. Je n’ai toujours pas abordé Bello, j’hé­site un peu, je ne suis pas sûre d’adhé­rer à ses histoires.

  6. Bonsoir Luocine , j’ai énor­mé­ment aimé ce roman très bien construit. C’est un écri­vain brillant qui sait se renou­ve­ler et qui ne m’a pas encore déçue, à part Les produc­teurs. http://​dasola​.canal​blog​.com/​a​r​c​h​i​v​e​s​/​2​0​1​8​/​0​6​/​2​0​/​3​6​4​9​6​3​8​2​.​h​tml J’es­père que Bello va faire paraître un nouveau roman car sauf erreur de ma part, c’est le dernier paru et il date déjà de 2018. Bonne soirée et bonne fête de fin d’année.

  7. Je n’ai lu que Ada, pas mal, mais un peu oublié déjà… (il faut dire que je n’avais pas rédigé d’avis), et pas accro­ché du tout aux Falsi­fi­ca­teurs. Je me demande si cet auteur est pour moi…

    • J’ai beau­coup aimé Ada. Tu fais une remarque avec laquelle je suis entiè­re­ment d’accord : les livres que l’on ne chro­nique pas on les oublie plus faci­le­ment. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai créé Luocine.

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