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J’ai beau­coup appré­cié « le cas Einstein » le précé­dent roman de cet auteur. J’ai reçu celui-ci en cadeau et je l’ai lu avec grand plai­sir. J’ai aimé sa construc­tion, la vie de Léna Kotev, serait incom­pré­hen­sible sans l’évo­ca­tion de tous les morts de méde­cins juifs qui peuplent son histoire. L’al­ter­nance des chapitres assez courts, permet de suppor­ter la lecture des violences anti­sé­mites. Le fait de retrou­ver Léna, dans sa vie de femme chef de service en cancé­ro­lo­gie dans un grand hôpi­tal pari­sien en 2015, me permet­tait de reprendre ma respi­ra­tion. Car du souffle, il en faut pour suppor­ter la descrip­tion des pogroms de Ludi­chev en 1904, puis la folie des Nazis à Berlin en 1934, puis a Nice en 1943, et enfin à Moscou en 1953, la folie anti­sé­mite des commu­nistes staliniens.

J’ai aimé égale­ment que le roman soit ellip­tique et fasse l’im­passe sur les détails des connexions de tous les person­nages. On a l’im­pres­sion de n’avoir que les temps forts de cette histoire dont on peut imagi­ner les passages non écrits. Quand on referme ce roman après la page 296, comme l’his­toire se déroule de 1904 à 2015, on a l’im­pres­sion d’avoir lu des milliers de pages.

Si j’ai mis ce livre dans une biblio­thèque, c’est que le père de Léna, Tobias, est un fou amou­reux des livres, qui ont une grande impor­tance tout le long du roman. Laurent Seksik, méde­cin, écri­vain et histo­rien, parle d’une façon très riche de l’être humain. Celui qui souffre dans son corps, comme celui qui souffre dans son âme. Ses person­nages traversent diffé­rentes périodes de l’his­toire, et on vit inten­sé­ment chaque moment car il a su rendre réels les événe­ments dont il parle. Les pogroms de Ludi­chev sont une pure horreur dont je n’avais pas vrai­ment pris conscience. La nuit de Cris­tal, la persé­cu­tion Nazie en France, le procès des méde­cins juifs sous Staline tout cela est plus présent dans la litté­ra­ture comme dans notre mémoire collec­tive. Mais on doit au talent de Laurent Seksik de savoir nous en parler avec un nouvel éclai­rage et sans aucune lour­deur. Chaque person­nage est habité par une foi indes­truc­tible d’abord dans la foi juive dans la vieille russie, puis dans le progrès scien­ti­fique à Berlin et enfin dans l’hu­ma­nité en 2015. C’est vrai­ment un roman superbe : quelle leçon de vie !

Citations

Réflexion du médecin le soir chez lui, jolie phrase

Son cerveau était un dispen­saire à l’heure où les douleurs languissent.

Description de la vérole

Pavel n’avait pas été alerté par la petite écor­chure sur le pénis que présen­tait son patient. Le chancre avait rapi­de­ment disparu, la mala­die s’était éclip­sée. La vérole était reve­nue de longs mois plus tard, sous d’autres masques, plaques rosées sur la peau, gorge enrouée puis, lente­ment, le mal avait ravagé chaque partie du corps, de la plante des pieds au cuir chevelu, jusqu’à pour­rir les chairs, briser les os, boucher les artères, broyer le visage, rendre taré, débile, estro­pié, tordu ; les tour­ments de la peste et du choléra réunis dans une lenteur program­mée. À la fin, le mal avait mordu le cœur, liqué­fié l’en­cé­phale. La mort seule mettrait un terme au supplice.

Condition juive du temps des pogroms, débats à l’infini sur la théologie

Dans le doute, chacun faisait à sa manière. Trois ou quatre heures ? Cette seule ques­tion résu­mait aux yeux de Pavel toute la condi­tion juive, une inter­ro­ga­tion perma­nente, un ques­tion­ne­ment de tous les instants, un inter­mi­nable, déri­soire et splen­dide voyage dans un infini et vain champ de réflexion.

La vérité est dans les romans

Moi, je me moque de la stricte vérité. Si je veux le vrai, je lis le jour­nal. Si je veux de l’in­tel­li­gence, je lis la philo­so­phie. Mais la vérité de l’homme – qui n’a rien à voir, j’en conviens, avec la vérité des faits- est dans l’émo­tion. Je la trouve dans les romans. 

La plainte d’un hypocondriaque

Tu ne prends pas ma souf­france au sérieux. Personne n’a jamais pris ma souf­france au sérieux de toute façon. C’est à déses­pé­rer de souffrir.

Le communisme

Cama­rade Kotev, n’at­tends rien non plus de notre huma­nité. La compas­sion est au pouvoir commu­niste ce que l’au­to­ri­ta­risme est à la démocratie.

Citation du journal L’humanité de 1953

Un groupe de méde­cins terro­ristes vient d’être décou­vert en Union sovié­tique : ils ont été démas­qués commis des agents des services de rensei­gne­ment améri­cains, certains d’entre eux avaient été recru­tés par l’in­ter­mé­diaire du Joint, orga­ni­sa­tion sioniste internationale.
Les méde­cins fran­çais estiment qu’un très grand service a été rendu à la causé de la paix par la mise hors d’état de nuire de ce groupe de criminels…

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Ces deux livres qui se suivent sur mon blog ont en commun plusieurs choses : Poutine veut revi­si­ter l’époque stali­nienne pour en reti­rer ce qui a été favo­rable à la Russie, Nico­las Werth accom­pli un remar­quable travail d’his­to­rien pour mettre en lumière les horreurs de cette époque et montrer comment et pour­quoi elles se sont produites. Poutine pense qu’il faut arrê­ter de penser au passé et oublier les crimes et les crimi­nels de l’his­toire de l’URSS, Nico­las Werth pense que la Russie irait mieux si elle se souve­nait de ce qui a eu réel­le­ment lieu durant l’ère soviétique.

J’ai essayé plusieurs fois de lire ce livre et plusieurs fois, j’ai renoncé, tant l’ef­froyable vérité qui s’im­po­sait à moi grâce au travail de Nico­las Werth me rendait litté­ra­le­ment malade. Mais après avoir lu l’es­sai de Michel Eltcha­ni­noff « Dans la tête de Poutine » , je voulais aller jusqu’au bout du récit de l’hor­reur. Poutine veut réha­bi­li­ter quelques aspects du Stali­nisme, décla­rant dans une formule célèbre « Celui qui ne regrette pas la destruc­tion de l’Union sovié­tique n’a pas de cœur. Et celui qui veut sa recons­truc­tion à l’iden­tique n’a pas de tête ». Il nous reste, donc, à lire le travail des histo­riens pour savoir ce qu’a été exac­te­ment cette période de l’his­toire de ce malheu­reux pays.

Nico­las Werth fait un travail très sérieux, il donne toutes ses sources et s’ap­puie unique­ment sur les docu­ments offi­ciels sovié­tiques . L’île de Nazino ou « l’île aux canni­bales » est un des rares événe­ments bien connus des auto­ri­tés de l’époque. (Mais ne repré­sente que 1 % des dispa­rus des colo­nies de peuple­ment) Une enquête a été dili­gen­tée sur cette effroyable dépor­ta­tion : en 1933, on a envoyé des milliers de dépor­tés dans une île entou­rée de maré­cages, ils étaient pour la plupart des cita­dins en tenu de ville et n’avaient aucun outil pour survivre dans un milieu hostiles. Les plus féroces d’entre eux ont tué les plus faibles pour les manger.

Cela n’est pas arrivé par hasard, Nico­las Werth démonte tous les rouages qui ont permis d’en arri­ver là. On aurait pu penser que l’échec des colo­nies de peuple­ment dont le point culmi­nant est Nazino, allait permettre une prise de conscience des diri­geants commu­nistes et effec­ti­ve­ment cela a servi de leçon mais pas dans le sens que des êtres humains auraient pu l’ima­gi­ner. 1933 n’est que le début de l’éli­mi­na­tion des « para­sites » qui ne comprennent pas les bien­faits de la grande cause prolé­ta­rienne. … et en 1937 commen­cera « la grande terreur », Staline aura bien retenu la leçon de Nazino, plus de colo­nies de peuple­ment , il a mis en place des exécu­tions très rapides après des juge­ments expé­di­tifs, Nico­las Werth avance un chiffre de 800 000 personnes fusillées et les autres finirent au goulag au travail forcé.

Si j’étais Russe je manque­rai certai­ne­ment de cœur MONSIEUR Poutine, mais je ne voudrais pas que l’on me force à regret­ter L’URSS.

Citations

La grande famine en Ukraine : Holodomor

L’horreur des chiffres

Depuis l’ins­tau­ra­tion des camps de travail et « des villages spéciaux » pour paysans dépor­tés, les prisons, dont la capa­cité maxi­male était de l’ordre de 180 000 places accueillaient en règle géné­rale les condam­nés à de courtes peines (infé­rieures à trois ans) et les indi­vi­dus arrê­tés en attente de juge­ment. A partir de l’été 1932, sous l’ef­fet des arres­ta­tions massives liées à la campagne de collecte, parti­cu­liè­re­ment tendue, le nombre des déte­nus incar­cé­rés en prison augmenta de manières expo­nen­tielle pour atteindre le chiffre énorme de 800 000 personnes au prin­temps 1933. 

Toujours l’horreur

En trois ans, le chep­tel sibé­rien fondit, selon les données offi­cielles, des deux tiers, tandis que les rende­ments céréa­liers bais­saient des 45 .Les plans de collecte, quant à eux, augmen­tèrent durant ces années de plus de 30 % . Dès le prin­temps 1931, les rapports secrets de l’OGPU envoyés à la Direc­tion régio­nale du Parti recon­nais­saient l’exis­tence de « foyers isolés de diffi­cul­tés alimen­taires » . Le plan de collecte de 1931, très élevé- plus de 1400 000tonnes de céréales et 450 000 tonnes de viande- , fut réalisé avec plusieurs mois de retard et au prix d’un abat­tage massif du chep­tel et d’une confis­ca­tion d’une partie des semences pour la récolte de l’an­née suivante. Dans une quaran­taine de districts agri­coles du sud de la Sibé­rie occi­den­tale, les disettes de 1931 evoluerent loca­le­ment vers de véri­table famines durant le prin­temps 1932

L’île aux cannibales

A Nazino, à la suite d’un fais­ceau de circons­tances aggra­vantes – un groupe d’in­di­vi­dus excep­tion­nel­le­ment dému­nis et inadap­tés, expé­diés sans la moindre inten­dance et débar­qués dans des lieux parti­cu­liè­re­ment inhos­pi­ta­liers -, ce sont les deux tiers des dépor­tés qui dispa­raissent en quelques semaines. Exemple extrême, cas limite, cet épisode meur­trier s’ins­crit non seule­ment dans la mise en œuvre d’une utopie , dans le fonc­tion­ne­ment d’un système bureau­cra­tique et répres­sif-celui des Peuple­ments spéciaux- mais aussi dans un espace saturé de violence.
Les gardes et les comman­dants n’avaient – dans les premiers jours du moins- guère réagi ni décidé de mesure d’iso­le­ment vis- à‑vis des indi­vi­dus inter­pel­lés en posses­sion de chair humaine ou pris sur le fait d’en consom­mer. La plupart d’entre eux furent relâ­chés, au motif qu » »il n’avait pas été établi qu’ils avaient tué la personne dont ils avaient consommé certaines parties du corps » (.…) et que « le code pénal sovié­tique ne prévoyait pas de peine pour les cas de nécrophagie ».

Conclusion

La famine de 1933 , dans les » peuple­ments spéciaux » et l » »affaire de Nazino » contri­buèrent, de façon déci­sive, à dépla­cer le centre de gravité du système du Goulag des villages spéciaux vers les camps de travail.

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Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

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Encore un roman construit avec de multiples retour en arrière, avec de multiples inter­pel­la­tions directes au lecteur qui ont le don de m’aga­cer prodi­gieu­se­ment . J’ai détesté ce roman, j’ai eu l’im­pres­sion d’ou­vrir les poubelles de l’his­toire. Ce mélange de la vérité avec la fiction à propos du commu­nisme des années 50 m’a tota­le­ment écœu­rée. Je comprends la démarche de Gérard Guégan, il était commu­niste à cette époque et il connaît donc bien les arcanes du grand Parti des travailleurs, l’ex­clu­sion de Marty et de Tillon en 1952, il en connaît tout le dérou­le­ment. Il se sent porteur de cette histoire et veut la transmettre.

Mais voilà comme l’au­teur le dit lui-même, le parti commu­niste n’in­té­resse plus personne et pour les jeunes, « il fait figure d’inof­fen­sive amicale », alors en y mêlant la vie amou­reuse d’Ara­gon avec un émis­saire du Komin­tern, Mahé, il espère inté­res­ser un plus large public : on parle moins en effet, de la rigueur morale et rétro­grade des commu­nistes mais elle était très forte et sans pitié là où les commu­nistes avaient le pouvoir. Mahé et Aragon ont quelques jours pour s’ai­mer, pendant que le congrès du parti fait subir des outrages dégra­dants à deux hommes entiè­re­ment dévoués à la Cause.

Les deux person­nages se sont aimés passion­né­ment, en se cachant comme Aragon a dû le faire tant qu’il était au Parti, car l’ho­mo­sexua­lité était une tare punie d’une mort honteuse en URSS et d’exclusion du Parti en France ! Ils sont tous plus ou moins abjects ces person­nages qui auraient pu prendre le pouvoir chez nous. Marty dit « le boucher d’Al­ba­cete », qui a réprimé dans le sang les anar­chistes espa­gnols, Duclos qui ne pense qu’à bien manger, Jean­nette Vermeersch, qui ne pense qu’à sa vengeance person­nelle et dont les posi­tions sur la contra­cep­tion sont au moins aussi réac­tion­naires que celles de l’église catho­lique. Tous, ils sont petits et lâches et sans doute le plus lâche de tous c’est Aragon, même si le roman­cier en a fait un person­nage lucide.

Comme le dit l’au­teur en intro­duc­tion ce roman est : « l’his­toire d’un temps et d’un parti, où le renie­ment de soi était souvent le prix à payer pour échap­per à l’ex­clu­sion ». Tout ce que je peux dire c’est que ça ne sent pas bon le reniement…

Citation

L’importance du Parti en 1952

Le Parti n’est pas qu’un idéal, pas qu’une vérité immuable, pas que l’ex­pres­sion de la trans­cen­dance histo­rique, le Parti est aussi une famille où la critique du père, qu’il s’ap­pelle Staline ou Thorez, est assi­milé à une trahi­son méri­tant l’ex­clu­sion, le bannis­se­ment, ou la balle dans la nuque si l’on a la malchance de vivre de l’autre côté du Rideau de fer.

Les différentes épurations

Autant dire que les héros véné­rés ne seront bien­tôt plus que des traîtres, la présomp­tion d’in­no­cence n’ayant jamais existé au sein d’un parti dans lequel celui qui tient les rênes du pouvoir doit tuer tous les Brutus s’il veut conti­nuer de régner sans partage.

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Un ami m’a confié son livre paru en 2013, avec ces mots : « Je voudrais que la lecture de ce témoi­gnage dure le temps d’une consul­ta­tion ». Que se cache-t-il derrière ce désir de briè­veté ? Une grande modes­tie, et, un para­doxe pour ce méde­cin qui avoue lui-même s’être mortel­le­ment ennuyé au lycée pendant les cours de fran­çais. Ni Flau­bert , ni Balzac, n’ont su séduire ce futur amateur des sciences médi­cales. Alors pour­quoi commettre un livre ? Sans doute un trop plein de souf­france humaine qu’il a voulu nous faire parta­ger. Lui qui soigne les corps en prenant grand soin de soula­ger chacune des souf­frances, comment ne pas être révolté par les socié­tés humaines qui les massacrent à plai­sir ? Deux patients roumains sont venus un soir lui confier leur parcours pour arri­ver jusqu’en France et vivre une vie « normale ». Nous voici, donc, plon­gés sous le régime de Ceaușescu , triste dicta­teur commu­niste, que nous avons peut être oublié mais qui a ravagé son pays et torturé de mille et une façon ses habitants.

Les deux patients sont origi­naires des Carpates de « Poiana » petite ville à côté de Brasov, régions qui semblent aujourd’­hui entiè­re­ment tour­nées vers le tourisme. A l’époque , un des chan­tier fou du Condu­ca­tor voulait faire de ce lieu un endroit réservé à un membre de sa famille, on a donc expulsé tous les paysans de cet endroit (beau­coup trop beau pour eux !). La famille paysanne roumaine est arri­vée, comme tant d’autres, dans la sinistre banlieue de Buca­rest et a été livrée au bon vouloir d’une milice si folle et si impré­vi­sible que les parents ont compris que leur vie était mena­cée ; cette menace est deve­nue plus précise le jour où le chef de la milice les a fait recomp­ter le nombre de poires sur leur arbre en leur prou­vant qu’ils se trom­paient, et que donc, ils voulaient dissi­mu­ler leur produc­tion pour faire des profits . Ces pauvres paysans ont donc décidé d’or­ga­ni­ser l’exil de leur fils avec son épouse enceinte. Ils étaient, à l’époque, persua­dés ne jamais les revoir. Ce témoi­gnage nous replonge dans l’hor­reur commu­niste, avec des gens ordi­naires, qui voulaient simple­ment vivre puis fina­le­ment, survivre.

Chaque époque invente son lot de souf­frances, comme toujours face à ce témoi­gnage on se demande : pour­quoi ? L’idéo­lo­gie ? la soif de pouvoir ? la folie d’un homme ? Peu importe les réponses, Xavier Guézén­nec a voulu donner la parole à ces deux anciens paysans, ces gens qu’on entend si rare­ment et qui laissent si peu de traces dans l’His­toire. La sensi­bi­lité avec laquelle il a su rendre compte de leur récit, montre bien que si la litté­ra­ture était éloi­gnée de lui quand il avait seize ans, c’est, sans doute, plus la respon­sa­bi­lité de l’enseignement que celle des grands auteurs.

Citations

Lettre que les parents doivent lire à l’usine après le départ de leurs enfants en espérant, ainsi, ne pas être inquiétés par la milice

« Cama­rades,

Nous sommes les cama­rades X, et nous avons le devoir de vous annon­cer la honte qui frappe notre famille. Notre fils et sa femme ont renié leur patrie et leur famille en fuyant à l’étran­ger. Ces traîtres sont une infa­mie pour notre grande Répu­blique Socia­liste de Rouma­nie. C’est un crime que de succom­ber aux sirènes des exploi­teurs capi­ta­listes pour des travailleurs de la classe ouvrière et prolé­ta­rienne. Ils ont trahi et renié la classe ouvrière et prolé­ta­rienne. Nous avons guidé ces enfants sur les pas de notre illustre Condu­ca­tor, le Génie des Carpates, le Danube de la Pensée, le guide sublime que le monde nous envie ; à notre tour nous les renions et nous les chas­sons de notre mémoire. Cama­rades ouvriers, nous vous souhai­tons de ne jamais connaitre la même infa­mie ! Nous sommes coupables de ne pas avoir su ensei­gner la Vérité Socia­liste et nous ne sommes plus dignes d’être appe­lés cama­rades. avec votre aide nous essaie­rons de nous corri­ger et d’ef­fa­cer la honte qui nous frappe. »

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Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

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Je l’avais repéré en novembre chez Domi­nique. Je m’étais bien promis de le lire, et je suis ravie de ma lecture. Il a eu un coup de cœur au club de lecture, malgré les réti­cences de certaines lectrices qui m’ont éton­née. J’ai cru comprendre que le person­nage du météo­ro­logue Alexexeï Féodos­sié­vitch Vangen­heim ne les a pas inté­res­sées. « Ce n’est pas un héros » « Il n’a rien fait d’ex­tra­or­di­naire » … Mais ce sont exac­te­ment les raisons pour lesquelles j’ai aimé le travail d’Oli­vier Rollin. Il a choisi ce person­nage parmi les millions de victimes du commu­nisme. Je pense qu’il a été ému par les dessins que ce savant a envoyés à sa petite fille qui avait quatre ans quand il l’a vue pour la dernière fois. Ces dessins sont parve­nus jusqu’à lui grâce au livre que sa fille lui a consacré .

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Ensuite, il a lu ses lettres , et toutes témoignent de sa foi en Staline, et dans le commu­nisme. Il voulait qu’on lui redonne son honneur, comme tant d’autres, jusqu’au bout il s’est estimé victime d’une erreur et que si les « bons et loyaux commu­nistes » pouvaient lire ses lettres, il serait immé­dia­te­ment réha­bi­lité. Ses lettres m’ont fait penser à celles que Drey­fus écri­vait de l’île du Diable, lui aussi ne voulait qu’une chose : qu’on lui rende son honneur, lui aussi adres­sait ses suppliques à l’état major de l’ar­mée qui avait ourdi le complot contre lui. Le météo­ro­logue, n’a donc pas vu ou pas voulu voir les excès du stali­nisme, il n’a rien d’un héros. C’est un homme brillant, un véri­table savant doué pour les arts, la musique, pein­ture, la sculp­ture.… Mais voilà , le commu­nisme russe a inventé un système de terreur bien parti­cu­lier, que l’on soit pour son régime ou contre lui, cela n’a vrai­ment aucune espèce d’im­por­tance, il faut remplir les quotas de prison­niers et de morts.

Heureu­se­ment, grâce à l’éner­gie des descen­dants, on a fini par retrou­ver les fosses communes et les circons­tances de sa mort sont aujourd’­hui complè­te­ment éluci­dées. Il ne s’agis­sait pas vrai­ment d’une appen­di­cite comme on l’avait d’abord annoncé à son épouse. Olivier Rollin décrit sa mise à mort avec tous les détails qu’il a pu rassem­bler, se deman­dant à chaque fois à quel moment le météo­ro­logue a ouvert les yeux sur le système qui le broyait ainsi, pour fina­le­ment l’as­sas­si­ner et jeter son corps dans une fosse cachée au cœur d’une forêt. Comme l’au­teur, je me console en pensant que la plupart des comman­di­taires de ces meurtres abomi­nable seront eux mêmes et fusillés, car lorsque la terreur s’emballe elle a beau­coup de mal à s’ar­rê­ter. A la fin de ce livre Olivier Rollin, remer­cie Nico­las Werth dont je veux lire depuis long­temps les livres, il a réussi à retrou­ver dans les archives russes ce qu’a repré­senté l’ordre opéra­tion­nel n° 04447 du NKVD qui a fait « dispa­raître » Alexexeï Féodos­sié­vitch Vangen­heim ainsi que 1111 personnes fusillées à Medvejégorsk.

Citations

Les saboteurs

Il y avait encore, à ma droite, du côté des sabo­teurs, le cama­rade (pour combien de temps ? ) Rous­sa­nov, direc­teur du chemin de fer Moscou-Bielo­morsk (qu’emprunterait bien­tôt dans un wagon à bestiaux, Alexei Feodos­sie­vitch), qui se plai­gnait de ne pas avoir assez de maté­riel roulant alors qu’il en avait bien suffi­sam­ment, seule­ment il lais­sait pros­pé­rer les tire-au- flanc de telle façon que les trains n’étaient jamais prêts au départ. Et le cama­rade ou bien­tôt l’ex-cama­rade Joukov était dans le même cas. Et celui du chemin de fer du Sud, qui retar­dait le char­ge­ment du char­bon du Donbass​.Et les vauriens de la centrale élec­trique de Perm, alors, qui depuis le début de l’hi­ver désor­ga­ni­saient la produc­tion par des coupures de courant intempestives.

Un Cadeau venant du Goulag

Aujourd’­hui, jour de ton anni­ver­saire, écrit-il le dix-sept décembre, j’ai pensé à t’en­voyer un portrait du cama­rade Staline et une tête de cheval en éclat de pierre. Drôle de cadeau d’anniversaire.

La disparition de 1100 êtres humains

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Traduit du chinois par Fran­çois Sastourné. 

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.
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Un grand talent d’écri­vain ce Mo Yan, d’ailleurs consa­cré par le prix Nobel de litté­ra­ture en 2012, il arrive à nous faire revivre le monde rural chinois en racon­tant, de façon simple et appa­rem­ment naïve, la vie d’un village. Mo Yan part d’un acte fréquent à la campagne : la castra­tion d’un petit veau, mais hélas celui-ci se passe mal, pour nous montrer toutes les forces qui sont en jeu dans le village où la survie alimen­taire est à peine assu­rée. Lorsque la faim tenaille les gens, un plat de « couilles de veau » sautées à la cibou­lette devient un plat de roi, pour lequel bien des passions vont se déchaî­ner. C’est drôle et tragique à la fois.

La deuxième nouvelle : le coureur de fond a ma préfé­rence, le village appa­raît dans toute sa variété. Comme le village est un lieu de réédu­ca­tion des « droi­tiers » cela permet aux paysans d’être confron­tés et parfois d’uti­li­ser des compé­tences dont ils n’avaient aucune idée. C’est un monde absurde, où personne n’est à l’abri de l’ar­bi­traire, un monde violent où la force physique a souvent le dernier mot. Souvent seule­ment, car au-dessus de tous les liens bons ou mauvais que les habi­tants peuvent tisser entre eux et parfois avec les « droi­tiers », il y a la police qui peut enfer­mer qui bon lui semble sur une simple dénon­cia­tion. Quel pays ! et en même temps quelle éner­gie pour vivre quand même de toutes les façons possibles. Ces récits m’ont fait penser aux images naïves dont la révo­lu­tion cultu­relle relayée par les amitiés franco-chinoises ont inondé la France à une certaine époque.

Citations

la fin de la nouvelle « Le veau », c’est à prendre au deuxième degré

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Traduit du finnois par Sébas­tien CAGNOLI.

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Livre terrible et éprou­vant, mais livre à lire certai­ne­ment. On comprend pour­quoi des jeunes filles de l’est se font prendre aux pièges terribles de la pros­ti­tu­tion. Le destin de la vieille Aliide et de la jeune Sara se réunissent dans l’horreur, jusqu’au bout on se demande si celle qui a connu les purges stali­niennes (mais qui a colla­boré) va aider celle qui est tombée dans les griffes d’un soute­neur. Sara ne sait pas comment expli­quer sa situa­tion à la vieille femme et elle a telle­ment peur que les mafieux tortion­naires la retrouvent. Sara comprend l’Es­to­nien mais le parle mal ce qui rajoute à son angoisse : la vieille femme va-t-elle la comprendre ?

Aliide la peur ça la connaît, cela fait plus de 60 ans qu’elle vit avec : est-il possible qu’un membre de sa famille qu’elle a contri­bué à envoyer en Sibé­rie vienne lui deman­der des comptes… c’est si loin tout ça ! Sara et Aliide sont liées par l’an­goisse et la peur qui rôde à la porte même de la maison : rien dans ce livre n’est léger ! La construc­tion du roman est éton­nante, comme des cercles qui se resserrent, comme un serpent qui entoure sa proie en l’étouffant peu à peu, la vérité se fera jour. Sara pourra-t-elle revivre et éloi­gner d’elle l’horreur. À lire donc (si on est en forme et si on a le moral !)

Citations

Pour le studio de tatouage, Pacha se faisait la main sur des filles hors d’usage. Comme avec Katia… Il avait piqué sur les seins de Katia : une femme à forte poitrine qui taillait une pipe à un diable… il avait orné le bras de Katia d’une deuxième image du diable. Ce dernier avait une grosse bite velue.
« Aussi grosse que la mienne ! » avait rigolé Pacha.

Après cela, Katia disparu.

Zara ouvrit un flacon de poppers et reni­fla. Quand Pacha la pren­drait pour se faire la main, elle saurait que son heure était venue.

Mais la terreur de la fille était telle­ment vive qu’Aliide la ressen­tit soudain en elle-même…Mais main­te­nant qu’il y avait dans sa cuisine une fille qui dégou­li­nait de peur par tous les pores sur sa toile cirée … . La peur s’installait là, en faisant comme chez soi. Comme si elle ne s’était jamais absen­tée. Comme si elle était juste allée se prome­ner quelque part et que, le soir venu, elle rentrait à la maison.

Alors que cette fille, avec sa jeune crasse, était ancrée dans le présent, ses phrases rigides sortaient d’un monde de papiers jaunis et d’albums mités remplis de photos.

On en parle

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Traduit de l’anglais (États-Unis)par FRance Camus Pichon

3
J’avais été telle­ment surprise par Enfant 44 que lorsque j’ai vu Kolyma sur le rayon nouveau­tés de ma biblio­thèque préfé­rée, je n’ai pas pu m’empêcher, je l’ai pris et aussi­tôt lu. Je pense que, main­te­nant, l’auteur tient son héros pour plusieurs romans. Pour appré­cier complè­te­ment ce genre de livres, il faut aimer les séries. Autant à la télé­vi­sion, je trouve ça sympa (je connais tout sur le docteur House…) autant en livres je n’accroche pas. Léo est pour­tant un person­nage complexe et atta­chant, ancien du KGB il vit dans le remord perma­nent de ses crimes. Si tous ceux qu’il a tués veulent se venger on est vrai­ment qu’au début d’une longue, très longue série.Les ressorts du thril­ler-poli­cier sont comme souvent dans ce genre de litté­ra­ture haute­ment impro­bables : Léo échappe aux gangs de Moscou, au KGB, à une tempête en mer sur un bateau qui le condui­sait à la Kolyma , à une révolte du goulag et pour finir en beauté à l’insurrection de Buda­pest ; tout cela avec des genoux cassés et pour sauver sa fille adop­tive qui le déteste car il a tué son père… Résumé ainsi cela ne donne peut-être pas envie de lire Kolyma, pour­tant, je suis certaine que les amateurs du genre vont appré­cier, et peu à peu deve­nir des aficio­na­dos de Léo et Raïssa.La Russie post­sta­li­nienne se prête bien à l’horreur et si Léo est encore vivant pendant la guerre de Tchét­ché­nie cela promet quelques belles pages d’horreur.

Citations

Je n’ai pas eu le choix.
Des milliers d’innocents étaient morts à cause de cette phrase, pas sous les balles, mais au nom d’une logique perverse et de savant calculs.

On en parle

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http://www.atoutlivre.com/newsletter/090925/enfantsdestaline.jpg

Traduit de l’an­glais par Karine Reignier.

3
Owen Matthews, jour­na­liste corres­pon­dant de guerre part à la recherche du passé de ses parents. Sa mère, fille de digni­taire sovié­tique exécuté lors des purges de 1937 a été élevée en orphe­li­nat. Son père épris de culture Russe, tombera amou­reux de sa mère en 1963, lors d’un séjour dans un pays qui le fascine. Ils se marie­ront fina­le­ment en 1969 après un combat qu’ils ont cru l’un et l’autre souvent perdu tant les obstacles étaient impor­tants. Plusieurs récits se mêlent donc :

  • celui du fils, narra­teur, qui vit dans la Russie contem­po­raine, il connaî­tra l’horreur de la guerre en Tchét­ché­nie et tous les excès de ce pays aujourd’hui
  • Celui de sa mère qui a connu les tragé­dies de la guerre , les orphe­li­nats russes, la famine…
  • Celle de son père, cet intel­lec­tuel typi­que­ment britan­nique qui a dû lutter contre le KGB pour épou­ser celle qu’il aimait au péril de sa carrière universitaire.

Sans être passion­née par ce livre, je l’ai trouvé inté­res­sant et sûre­ment proche des person­nages réels, parfois les situa­tions sont telle­ment incroyables que j’aurais aimé un souffle plus roma­nesque. Je trouve que Makine, et bien sûr, Solje­nit­syne savent mieux racon­ter la Russie sovié­tique. Au milieu des horreurs que les enfants ont connues, j’ai bien aimé que sa mère lui dise « Il faudra que tu parles des gens bien » comme ce direc­teur d’orphelinat qui a accepté qu’on ne sépare pas les deux sœurs. Et j’ai alors pensé au livre de Makine : La vie d’un homme inconnu.

Citations

La sentence a été exécu­tée dès le lende­main, soit le 14 octobre 1937. Le bour­reau y a apposé un vague gribouillis. Les bureau­crates méti­cu­leux qui se sont char­gés de l’instruction ayant négligé d’indiquer l’endroit où Boris Bibi­kov fut enterré, ce tas de papier lui tient lieu de sépulture.

Pour­tant, lorsqu’ils se sont enfin retrou­vés, mes parents ont constaté que leur amour s’était presque tari. Mué en encre, il s’était figé sur les milliers de feuilles qui s’empilent main­te­nant au fond d’une malle, dans le grenier d’un petit pavillon londonien.

Ma mère a passé une grande partie de sa vie à attendre des jours meilleurs. Ses parents ont été arrê­tés lorsqu’elle avait trois ans. Dès cet instant, le régime sovié­tique s’est chargé de son éduca­tion, mode­lant ses pensées, sinon son âme. L’avenir radieux était à portée de main, expli­quait-on à sa géné­ra­tion, mais, tel un dieu aztèque, il ne saurait être atteint sans sacri­fices : il faudrait faire couler le sang et subor­don­ner la volonté de chacun au bien de tous.

http://media.paperblog.fr/i/223/2231738/enfant-44-tom-rob-smith-selection-prix-litter-L-2.jpeg

Traduit de l’an­glais par France Camus-Pichon

4
Voici mon premier thril­ler, je n’ai réussi à le finir que, parce que j’ai lu le dernier chapitre avant la fin : le suspens étant presqu’intolérable pour moi.

L’idée du roman­cier est géniale : imagi­ner un « Sérial killer » commet­tant ses crimes en Russie sovié­tique en 1953. La date est impor­tante, pour ce roman là aussi, la mort du « petit père des peuples », permet une fin plus heureuse que celle à laquelle le person­nage prin­ci­pal s’attendait. Par un curieux hasard, j’avais lu très peu de temps aupa­ra­vant, un livre témoi­gnage : les enfants de Staline se passant à la même période, j’ai eu une impres­sion étrange : comme si j’avais gardé en mémoire le cadre, l’arrière plan dans lequel l’imaginaire morbide de celui-ci pouvait se déployer.

Si ce roman reste une pure fiction, il n’empêche que la pein­ture de l’Union Sovié­tique sous Staline, de la famine en Ukraine en 1933, des méthodes de la police secrète, des inter­ro­ga­toires des suspects si vite coupables, des orphe­li­nats… en fait tout l’intérêt. L’enquête elle-même est passion­nante, la réalité du pays y est inti­me­ment liée. Comme dans toute enquête, le héros devra lutter contre tout le monde ou presque pour que la vérité appa­raisse dans un pays où le meurtre n’existe plus, contrai­re­ment aux pays capitalistes.

On ne peut pas conseiller Enfant 44 aux âmes sensibles car le meur­trier y est parti­cu­liè­re­ment abomi­nable, mais tous les amateurs de thril­ler doivent (vont) adorer. Si ce livre n’est pas dans mes Préfé­rence, c’est unique­ment à cause de la violence des crimes. J’ai mis quelques temps à m’en remettre !

Citations

Ces rumeurs de meurtre proli­fè­re­raient comme du chien­dent au sein de la commu­nauté désta­bi­li­se­raient ses membres, les inci­te­raient à douter d’un des prin­cipes fonda­men­taux sur lesquels repo­sait leur nouvelle société : La délin­quance n’existe plus.

On en parle

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