Éditions Casterman, 196 pages, septembre 2025

Je lis peu de BD, mais j’ai vu celle-ci passer sur la blogosphère, un grand merci Gambadou. C’est un travail absolument superbe, en si peu de mots, l’artiste sait nous faire comprendre toute la souffrance des femmes iraniennes. J’aime ce genre de BD : quand les dessins sont au service de l’histoire, que le récit n’existerait pas avec la même force sans les images, et que celles-ci prennent tout leur poids par un texte sans un mot de trop.

C’est le cas ici, élevée par un père ordinairement tyrannique iranien, Mansoureh Kamari a eu peur toute sa vie, et essaie de se réapproprier son corps alors qu’elle vit en France. Elle cherche dans le dessin de son corps nu ce qui peut être la raison de la fureur des hommes dont la raison est dévorée par l’islam, elle cherche aussi à fuir ses traumatismes mais on sent que c’est encore tellement douloureux pour elle ! Je n’oublierai ni les pleurs de sa mère, ni tous les gestes qu’elle doit subir de la part des hommes qu’elle rencontre (par exemple, le professeur d’université qui joue avec son sexe devant elle alors qu’elle lui montre son travail !) . Lorsqu’une journaliste veut la filmer en train de dessiner, elle retrouve le sentiment de viol de son intimité et elle ne peut le supporter.

On peut offrir cette BD à toutes les jeunes filles qui se voilent en France.
C’est un livre très fort qui m’a beaucoup émue. Je vous ai photographié un passage particulièrement émouvant et ainsi vous verrez la qualité de ses dessins :

 


mais moi je rajoute des mots, vous avez bien lu ? les gardiens de la révolution violent les jeunes filles en prison condamnées à mort car si on les tue vierge elles vont au paradis, et on fait payer le prix de la balle à leurs parents ! ! !

Extrait :

Marcher dans la rue sans tchador.

J’ai 18 ans, je progresse dans l’avenue Vali ASR (…)

la plus longue avenue de Téhéran, qui va du Nord au Sud de la ville. Des maisons des riches du Nord aux cabanes des plus démunis du Sud. J’aime marcher seule dans cette rue et me perdre dans mes pensées.

Mais dans cette rue, la solitude est de courte durée pour une jeune fille.

Je suis déshabillée par les regards appuyés qui m’entourent et m’écœurent

Les bouches nauséabondes murmurent …

Elles s’approchent si près de moi …

Que je peux sentir la chaleur de leur souffle indécent ..

Sale pute ! Beau cul ! Salope ! J’ai envie de toi ! Ma bite dans ta bouche ! Suce là ! Petite chatte tu suces ! Tu vas me faire jouir !

Des paroles impures qui rongent mon âme et font perler la sueur froide sur mon front.

 

 


Éditions la brune au Rouergue, 183 pages, avril 2024

J’ai trouvé ce roman dans les rayons de ma médiathèque, et, oh surprise ! la bibliothécaire m’a dit l’avoir mis au club de lecture et qu’il n’avait pas reçu de coup de cœur, mes pauvres coquillages n’effaceront pas ce scandale. Il mérite un coup de cœur, autant pour la qualité d’écriture que par le sujet. Le seul reproche que je pourrais lui faire, vient de mon inculture, je n’ai pas lu Dante et je n’ai donc pas été sensible à la construction inspirée de la Divine comédie. Mais cela ne m’a pas empêchée de beaucoup apprécier cette lecture. Et de confirmer pour moi le talent de cette écrivaine que j’avais déjà ressenti à la lecture de « Ce qui se joue »

Vous souvenez vous de cette pure horreur décidée par Alexandre Loukachenko : en 2021 son régime décide de donner un visa à des milliers de personnes fuyant la Syrie, la Libye, l’Irak, l’Afghanistan arrivés en Biélorussie, l’armée a poussé ces pauvres gens vers la frontière polonaise où ils ont été refoulés sans ménagement. Derrière ces simples phrases, se cachent des souffrances humaines qui ont touché Caroline Hinault, elle sait nous faire partager ses émotions, et nous aide à ne pas oublier. Beaucoup de ses réfugiés ont été contraints de revenir vers leurs pays, d’autres ont essayé de traverser à tout prix cette frontière en passant par la forêt la plus inhospitalière qu’il soit : la forêt de Bialowieza. C’est la seule forêt primaire en Europe, et elle va devenir un personnage important de ce récit.

Trois femmes donc : Alma, qui avec son cousin est animée par une certitude : ne jamais retourner en Syrie depuis que sa sœur a été assassinée par un régime qui a aussi bombardé son immeuble. Elle ère avec son cousin, Bessem, dans une forêt qui ne la protège pas des hommes qui la renvoient en Biélorussie dès qu’elle réussit par miracle à passer les barbelés. Dans cette forêt habite aussi Nina, une jolie jeune femme polonaise, qui a cru un moment que son physique lui ouvrirait le métier de mannequin à Varsovie. Elle est mal dans sa peau, elle a un petit garçon avec Adam qui s’est séparé d’elle et de son insatisfaction perpétuelle. Elle habite chez ses parents au milieu de la forêt et proche de la frontière.

Enfin il y a Véra, une militante Biélorusse qui a le statut de réfugiée politique et qui vit dans la forêt pour essayer à travers une solitude volontaire de trouver la force d’écrire. Elle rencontre un militant écologiste, Sikorski, qui va l’aider à comprendre la forêt et lui ouvrir les yeux sur le drame des réfugiés qui sont condamnés à mourir de faim si personne ne les accueille . Je n’ose vous dire le prénom de Sikorski pour ne pas vous divulgâcher le roman.

Le dernier personnage c’est donc cette forêt traversée aujourd’hui par un mur pour empêcher l’immigration mais qui s’étend autant en Biélorussie qu’en Pologne. C’est un trésor pour tous ceux et celles qui s’intéressent à la richesse de la diversité de la faune et de la flore. La marche y est pénible puisqu’aucun chemin ne la traverse : aucun homme ne l’a façonnée c’est une force brutale, sauvage et cruelle pour les réfugiés et, est un trésor pour ceux qui protègent la nature et dans ce roman ce sont les mêmes qui aident le mieux qui le peuvent, les immigrés qui s’y sont perdus.

Un très beau roman et une très belle langue.

 

 

Extraits.

Début.

Almanach
Octobre
 L’espace est muré. Partout autour d’eux, des arbres tordus, démultipliés, plantés dans les gencives noires de l’humus. Bessem ne dit rien. Alma non plus. Ils sont à l’arrêt. Pétrifiés devant la gorgone végétale. Étouffés par la pelote de peur qui étire son lierre en eux. 
Alma fixe le barbelé de branches. Aspire le sang d’une coupure à la main.
Crache.
Des oiseaux croassent. Le vent leur souffle au visage, son haleine de compost. L’air est encore assombri, le ciel est mort depuis longtemps.

 

Le départ.

Leur passeport est en règle pour la Biélorussie. Leur nom est sur la liste des gens autorisés. « Ils sont autorisés ». Le vol est interminable. Des bus attendent à l’arrivée. « Ils sont attendus ». On les  dépose devant de grandes barres d’hôtels. Le ciel est gris, étranger. D’autres bus viennent le lendemain. Il y a des militaires. Il faut prendre toutes les affaires. D’abord passer au centre commercial, s’équiper pour le froid. Faire des achats. Bessem et Alma obéissent. Gourde. Chaussette. Manteau gris pour lui, doudoune rouge pour elle. Les bus repartent. Prennent de grands axes routiers. Puis de petites routes. C’est la campagne. L’inconnu. La forêt. 
Le bus s’arrête.
 Tout le monde descend.
Il y a des arbres.
Le vent froid.
La Pologne c’est tout droit. 
Les gens paniquent. Refusent. Des enfants pleurent.
Les militaires avancent.
La frontière, c’est tout droit en vous dit. 
Le flot humain se met en marche. Tout droit.
Et le silence se dresse.
Devant eux, un mur de barbelés.
 De l’autre côté : une frise d’hommes armés, plantés dans le sol à intervalles réguliers.
 Ce qui a suivi Alma ne veut même plus y penser. Bassement et elle comprennent qu’ils ne passeront pas la frontière. Pas par là. Ils observent longtemps les gens installés au pied des barbelés. Enfants, femmes, hommes, qui attendent le visage creusé d’une faille, qu’une décision qu’une parole quelque chose, d’humain vienne entailler le métal et dissiper la brume. Il fait froid. Il va bientôt faire nuit.
Rien ne vient.
 Alors comme d’autres, Bessem et Alma s’enfoncent dans la forêt, en quête d’un passage posible, possible. Et comme d’autres, ils se perdent.

Nina.

 De retour au village, elle avait pris ce travail au supermarché, « en attendant », travail qu’elle détestait d’autant plus qu’il l’obligeait à exhiber quotidiennement ses mains, la cause même de son déclassement. Elle avait retrouvé par défaut la bande de ceux qui étaient restés, dont Adam, l’un des plus beaux garçons du lycée. Bien dans ses bottes de jeunes scieur, reconnu pour la qualité de son travail, sa force physique, le visage ouvert et pétillant, de ceux qui avancent sans difficulté dans les broussailles de l’existence. Il la trouvait belle, il était solide. D’ici. Elle s’était laissée séduire, amoureuse de l’image qu’ils renvoyaient. 
Leur union avait vécu l’illusion du bonheur pendant quelques années avant de battre de l’aile, car Nina exprimait une insatisfaction permanente dont elle ne savait pas exactement isoler la source. Dans les moments de conflit, quand Adam finissait par exploser pour lui demander ce qui n’allait pas, ce qu’elle désirait vraiment, elle répondait piteuse, sincère : « je ne sais pas », pensant confusément qu’elle ratait sa vie comme on rate une marche, avec à peine le temps de se rendre compte que déjà tout un champ des possibles s’est dérobé sous les pieds.

Le regard d’un homme qui aime cette forêt.

 Ton guide pointe les feuilles à naître ou s’opère l’alchimie silencieuse la combinaison moléculaire qui leur permet de synthétiser à partir d’éléments extérieurs leurs propres constituants organiques.
 Près d’une souche renversée, il s’arrête, s’accroupit, absorbé par la contemplation d’énormes racines tendues vers le ciel. Sous vos pieds, se trouve un outre-monde nourricier, tout un peuple de décomposeurs qui mène son existence souterraine et se mêle à l’histoire humaine, guerres et révolutions, sans jamais cesser d’œuvrer à son destin végétal.

Véra.

 Ta routine forestière s’installe néanmoins. Le matin, après avoir mangé un peu, tu vas remplir deux bidons à la rivière en contrebas, parfois faire un peu de lessive. Kolia se marrerait de te voir frotter tes culottes à genoux sur une berge, toi qui as passé ta vie à courir en ville et en tribu pour enquêter sur la corruption politique, les scandales environnementaux et les réseaux mafieux.

 

Éditions la brune au Rouergue, 412 pages, août 2026.

 

« Qui craint de souffrir souffre déjà de ce qu’il craint » (Montaigne)

Sur ma photo deux livres qui m’ont fait du bien cet été, l’un fait 412 pages, l’autre 115, j’ai lu d’une traite le premier, le second beaucoup plus lentement. Tous les deux décrivent la force de la poésie : l’humain ne serait être entier sans la littérature et tout le monde peut se retrouver dans un texte poétique. Pour cette lecture d’Yvan sur Sin City, merci à lui. Mais je l’ai vu depuis chez Cath.L. Et chez Athalie.

Le roman de Caroline Hinault est drôle enlevé et fait un bien fou au moral. J’espère que les professeurs le liront car il décrit des aspects essentiels de leur métier : le plaisir d’enseigner et la joie de jouer avec la langue chez les professeurs de littérature.

Quand le récit commence, le corps enseignant est attaqué par un virus mystérieux « le fatum ». Cela se déroule toujours de la même façon, ils entendent de façon répétitive la marche funèbre de Chopin. Cela résonne dans leur tête de plus en plus fort et devient insupportable (au sens fort de ce mot), puis cela s’arrête et ils ne peuvent plus prononcer un mot sauf « Poï » . Face à cette catastrophe sanitaire, le gouvernement est impuissant et pour comprendre, on envoie un jeune attaché ministériel en Normandie, dans le lycée Blaise Cendrars, là où, le patient zéro a été pour le première fois atteint par le « fatum ». Il va suivre les cours de Madame Boukary, dans une seconde F. Le lycée est au milieu d’une cité où résident des gens pauvres et quelques pavillons dont presque tous les habitants fuient ce lycée jugé à problème par des gens très à l’aise financièrement.

Les moments de vie qui se passent dans la classe de Madame Boukary sont tous savoureux, et moi qui, aujourd’hui à Dinard ne connaît que des retraités « bien élevés », je me suis régalée du langage des jeunes et de leur à propos. Ce roman va à l’encontre de tout ce qu’on entend sur l’enseignement aujourd’hui : oui, les profs peuvent être heureux dans leurs classes, non, les adolescents ne sont pas que des abrutis , mais la façon de les intéresser a changé. Mais est-ce si différent des cours de ma génération ? j’ai eu des profs pour qui, ressortir le Lagarde et Michard permettait d’avoir de bonnes notes, et d’autres qui savaient nous faire entrer dans les textes  : tous les professeurs de français utilisaient les mêmes manuels mais le résultat en classe n’avait rien à voir. Madame Boukary met toute son énergie à ce que les jeunes lisent et entrent dans les textes pour se les approprier. Ses méthodes sont étonnantes et son énergie incroyable. Pendant ce temps là l’épidémie continue et Monsieur Reverdy continue ses observations. Il retrouve tous les Week End sa femme, parisienne pur jus qui travaille dans le luxe et un fossé commence à s’installer entre eux

Chaque chapitre commence par un petit texte pris dans la bagage culturel de Monia Boukary et nous sommes le plus souvent dans le lycée, dans la classe de seconde F ou dans la salle de prof. Jusqu’à la fin, l’auteur réussira à me faire rire, dans la dernière page on apprend que le fatum a évolué il s’attaque maintenant aux personnes les plus riches de la planète mais eux ce n’est pas la marche funèbre qu’ils entendent mais Cloclo dans « le lundi au soleil  » !

Je passe sous silence la partie à laquelle j’ai moins adhéré : le parti « Sens Unique » et la chaîne de télévision caricature de CNews . Cette charge manque trop de nuance. Je vous laisse découvrir aussi comment l’écrivaine se sort de son idée d’épidémie, bravo à son imagination !.

et je vous laisse avant de lire mes extraits avec Chopin .

 

 

Extraits .

Début.

1 (roman)
 « La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide.
Louis Aragon, « Aurélien
 La meuf est une tornade, on l’a prévenue. Il l’attend dans la salle des profs un gobelet fumant entre les doigts. Pour l’instant, personne à l’horizon. Le voyant de la machine à café clignote. Une muraille de casier lui fait face. Quinze septembre. 9 h 48. Le calme avant la tempête de 10 heures, (la récré est à 10h05 mais cette complexité a saisir le temps réel est si facilement escamotable par le langage que ce serait dommage de s’en priver.)

Jugement d’élèves sur un prof.

Il avait 54 ans, une petite bedaine et le service public chevillé au corps. Prof de math au lycée Aimé Césaire de l’académie de Normandie depuis vingt ans, Patrick Débord était globalement apprécié de ses élèves, ces derniers synthétisant ainsi le suc de son enseignement  : » En vrai , ça va, il explique bien et rend vite les copies. » Certains ajoutaient néanmoins que ses chemises, par contre, c’était pas possible. »

Ça fait tellement de bien de lire des romans qui font sourire, deux appartements différents.

 Il ouvre la fenêtre de la cuisine, qui donne sur le balcon, totalement beige la cuisine, « crème » plutôt (tropisme normand ?) : des placards crèmes, un plan de travail crème, une table, crème .
Il imagine Bérénice dans le appartement du 11e arrondissement ( 72 m² entièrement rénovés, parquet, moulures, canapé taupe « Cinna », meubles vintage. Cinquième étage sans ascenseur, mais proche du square de la Roquette. Gros potentiel. Possibilités de reconfigurer pour une chambre d’enfant, si jamais. Un prêt sur vingt ans, malgré les apports considérables. Le soulagement d’avoir enfin signé avait été presque aussi intense que de ne plus avoir à faire à l’agent immobilier, avec ses formules creuses et ses chaussures pointues.)

Un débat : solution au « fatum ».

 Il est certain qu’il va falloir accélérer la création de logiciels pédagogiques qui permettent de faire vraiment cours, poursuit Michel, imperturbable. Je pense qu’il faut être optimiste, ce n’est qu’une question de mois. Vous savez, ajoute l’éditorialiste avec un petit sourire provocant, peut-être qu’il y aura du bon à sortir de tout ça et qu’on se rendre à compte qu’on a tout simplement plus besoin de profs.

Propos de prof impliquée .

 Je ne plaisante pas, monsieur Reverdy, réaffirme-t-elle avec gravité, je les aime vraiment, je tiens à eux, ce qui leur arrive « m’affecte ». Même et peut-être, surtout les pires relous. J’ai une passion pour l’âge adolescent, c’est comme ça, ils sont insupportables et émouvants. Gauches et superbes. Et cette colère … Oui, il faut beaucoup aimer les élèves pour pasticher Duras, il faut beaucoup les aimer, pour faire ce métier.

Paris friqué opposé au lycée normand.

 Bérénice aussi est crevée, qui croûle sous le boulot, pire et meilleure période de l’année, les riches n’en finissent plus de claquer des fortunes pour sortir dans les rues, tirés en laisse par de rectangulaires sacs siglés. Elle aura sans doute une super prime, cela dit. Dans sa parfaite robe en tissu peau de pêche asymétrique, elle l’a supplié, il y aura des « peoples » Zoé me l’a dit un réalisateur, je crois, et un écrivain en vogue, je ne sais plus leur nom. Un écrivain. Bon. La phrase échangée l’autre jour au détour d’un couloir avec Boukary rejaillit ; ils parlaient de la hauteur à laquelle elle plaçait la littérature, « tout en haut, là », et puis elle avait lancé très sérieuse : ce qui ne me m’empêche pas d’avoir plus de considérations pour mon boulanger que pour beaucoup d’écrivains.

Portrait de Monia Boukary.

« Celle-là qui n’a trouvé que la littérature pour vivre »
 Celle qui ne s’insurge plus quand quelqu’un lui dit les phrases-puzzles anti-prof : alors encore en vacances/ bientôt les vacances,/c’est quand les vacances/ bah quand même les profs vous avez les vacances, parce que, dit-elle, c’est trop compliqué à expliquer ce sentiment de responsabilité, de tenir entre tes mains quelque chose d’essentiel et de tellement fragile, quelque chose qui vit, se tisse et s’élabore en permanence, ce grand défi humain, chaque jour recommencé d’entrer dans une salle pleine de jeunes êtres humains, bourrés de soif et de peur de grandir, de ne pas savoir comment faire avec ce corps ces idées, ce bordel que ça a l’air d’être un adulte, ce truc mystérieux, tellement jeunes qu’ils croient encore qu’il y a une initiation secrète, qu’un moment on se réveille, paf, « responsable » justement transformé, qu’on sait faire, les impôts, les gosses, les partis politiques, fixer une étagère, organiser les vacances, une machine de linge, vivre heureux, alors non, elle ne dit plus rien, que chacun se complaise dans sa bêtise si ça lui chante.

Éditions Folio histoire, 208 pages, juillet septembre 1940, juillet 2026

 

Les Allemands croyaient à l’action et à l’imprévu. Nous avions donné notre foi à l’immobilité et au déjà fait.

Notre commandement était un commandement de vieillards.

 

Ce texte a été écrit en 1940 et a été réédité de nombreuses fois. Cette édition est enrichie de différents écrits de Marc Bloch mais je ne vais, ici, parler que de « l’Étrange défaite ». Pour tous ceux et celles qui ont beaucoup lu sur cette époque, je le dis tout de suite ce texte est absolument indispensable.

Après avoir expliqué qui il était, dans un court chapitre qu’il intitule « Présentation du témoin », dans une première partie, qu’il nomme « la déposition d’un vaincu », il analyse les défaillances de l’état major qui ont conduit à la déroute française. Il a voulu écrire très rapidement ses souvenirs pour que son témoignage soit au plus près de ce qu’il a vécu. Dans la deuxième partie , « Examen de conscience d’un français », il élargit son point de vue pour trouver les responsabilités au delà de l’armée, dans la réalité française en particulier politique.

C’est donc un procès que l’on va lire dont il ne s’exonère absolument pas, pourtant, on sait que Marc Bloch a été un vaillant combattant de la guerre 14/18 et aurait pu ne pas faire celle de 39/45 puisqu’il était âgé et père de 5 enfants. Il s’est engagé car il voulait que la France gagne cette guerre. Il a compris tout de suite que l’armée de 1940 était incapable de battre l’armée allemande, les cadres voulaient absolument stabiliser le front alors que les Allemands étaient toujours en mouvement. C’est un peu comme si, de la guerre 14/18 l’état major français avaient conclu que pour gagner une guerre, il fallait construire des super tranchées imprenables, (d’où la ligne Maginot) et les Allemands au contraire qu’il ne fallait jamais rester en place. Ce qui est incroyable, c’est que la France a eu plusieurs mois pour se préparer, et a vu l’armée allemande en action en Pologne , mais rien n’y a fait, immobile on voulait être et les attendre de pied ferme, immobile, l’armée l’est restée jusqu’à la percée en Belgique.

Marc Bloch analyse aussi les rapports avec les Britanniques, qui n’ont guère eu confiance dans le commandement français. Lors du recul de l’armée, la volonté de créer un front était toujours retardée par des lenteurs dues à l’énorme appareil bureaucratique, rien ne pouvait être rapide, et tout était beaucoup trop lent. On sent que pour lui il aurait fallu faire un recul, significatif tout de suite et très loin pour pouvoir dans un deuxième temps repartir au combat. Mais pour cela il aurait fallu une énergie combattante qui n’existait pas vraiment surtout au niveau des états majors. Les différents portraits des officiers français sont parfois cruels mais hélas, je le crois aussi, authentiques. Les qualité qu’il faut à l’homme d’action, peuvent être duplicables pour d’autres responsables en dehors de l’armée. Cette partie est passionnante, je me suis demandé qui aura le courage de faire un film sur cette incroyable défaite qui ressemble plus à une débacle. Si quelqu’un en a, un jour, le courage, il pourrait s’inspirer de ce témoignage.

Dans la deuxième partie, il commence par dire que si l’armée en était là c’est qu’elle reflète l’était d’esprit du pays. Et il a des mots très durs sur le parlementarisme de la III° République, qui n’a pas su armer le France, qui est gangrénée par des idées pacifistes. Il conduit une analyse très intéressante du pacifisme, et du communisme, qui était en France contre la guerre car Staline avait signé un pacte avec Hitler. Cette partie est moins longue, j’y ai appris moins de choses.

Ensuite, mon édition propose différents écrits de Marc Bloch et un témoignage de George Altman qui rappelle son rôle dans la résistance, son arrestation, sa mort après avoir torturé, le 16 juin 1944 , on retrouvera son corps et celui de 27 résistants dans un fossé à Saint-Didier-Sur-Formans.

J’espère lire vos commentaires si vous l’avez déjà lu, sinon j’espère vous donner envie de le lire.

Extraits

Début

 Présentation du témoin.
 Ces pages seront-elles jamais publiées, je ne sais. Il est probable, en tout cas, que, de longtemps, elles ne pourront être connues, sinon sous le manteau, en dehors de mon entourage immédiat. Je me suis cependant décidé à les écrire, l’effort sera rude : combien il me semblerait plus commode de céder aux conseils de la fatigue et du découragement. Mais un témoignage ne vaut que fixé dans sa première fraîcheur, et je ne puis me persuader que celui-ci doit être tout à fait inutile. Un jour viendra tôt, ou tard, j’en ai la ferme espérance où la France verra de nouveau s’épanouir sur son vieux sol béni déjà de temps de moissons, la liberté de penser et de jugement.

Portraits d’officiers.

 Le capitaine B… du 3e bureau, levant haut vers le ciel sa tête vide, semblait offrir éternellement à la vénération des foules, comme un saint-sacrement, la science livresque, jadis reçu en dépôt au cours de tactique. Le capitaine X…- de chez nous celui-ci – fort en gueule , plutôt que grand dans l’action, avait réussi en quelques mois à s’attirer la haine de tout le personnel des secrétaires, qu’il se croyait par la grâce d’une vocation native au commandement, chargé de « mettre au pas » : quand il s’en allait coucher à la cave, quels ricanements derrière son dos.

L’homme d’action.

 Un des privilèges du véritable homme d’action est sans doute que dans l’action, ses travers s’effacent, tandis que les vertus, jusque-là en sommeil paraissent alors chez lui avec un éclat inattendu. Telle fut la métamorphose dont notre camarade donna un remarquable exemple, consciencieux et sincère, il l’avait toujours été ; il cessa de s’attacher aux petites choses et son goût de la contradiction disparut. Toujours prêt à donner un renseignement ou une directive, il fut le chef qui sait laisser aux exécutants la liberté nécessaire tout en prenant la responsabilité de tout. Il fut patient, calme aux pires heures, prodigue de sa propre fatigue autant que ménager celle des autres. Et si bon garçon avec cela ! J’avais fait la découverte d’un homme.

L’erreur principale.

 Beaucoup d’erreurs diverses, dont les effets s’accumulèrent, ont mené nos armées au désastre. Une grande carence, cependant, les domine toutes. Nos chefs ou ceux qui agissaient en leur nom n’ont pas su penser cette guerre. En d’autres termes, le triomphe des allemands fut essentiellement une une victoire intellectuelle. Et c’est peut-être là ce qu’il y a eu en lui de plus grave.

Une armée en déroute.

 Tout le long de la campagne, les allemands conservèrent la fâcheuse habitude d’apparaître là où ils n’auraient pas dû être. Ils ne jouaient pas le jeu. Nous avions entrepris, à Landrecies, vers les débuts du printemps, l’établissement d’un dépôt d’essence « semi-fixe » : grande pensée du CQG, conçue à l’échelle d’un type de guerre qui ne se réalisa jamais que sur le papier. Un beau jour du mois de mai, l’officier, qui avait la charge de l’installation, rencontra dans la rue un détachement de chars. Il les jugea d’une couleur singulière. Mais quoi ! connaissait-il tous les modèles en usage dans l’armée française ? Surtout, la colonne lui parut bizarrement engagée : elle filait vers Cambrai, alors que la direction du front était de toute évidence à l’opposé. Dans une petite ville, aux voies un peu tournantes n’arrive-t-il pas que les guides s’orientent de travers ? Notre homme s’apprêtait à courir après le chef du convoi pour le remettre dans le droit chemin quand un quidam, mieux avisé le héla  » Attention ! ce sont des Allemands ».

Alliance avec les Anglais lors de la percée allemande.

 Après que l’action commune projetée sur Arras, eut avorté, il semble que des deux parts, sous l’empire d’une sorte de désillusion mutuelle, les états-majors aient presque totalement renoncés à collaborer. Que de ponts, les britanniques n’ont-ils pas alors fait sauter pour couvrir leur retraite, sans se préoccuper de savoir s’ils ne coupaient pas la nôtre ! On les vit de même malgré les protestations de l’ingénieur, détruire prématurément le central téléphonique interurbain de Lille retirant ainsi à la 1re armée à peu près tous les moyens de transmission. Nous les jugeons sans gêne, et je crois bien, en effet que leur déception sans doute légitime, devant les insuffisances de notre commandement porta certains d’entre eux à oublier parfois les égards dus aux exécutants dans la bravoure n’était pas en cause.
(…)
 Les circonstances étaient plus que jamais défavorables à l’établissement d’une confiance qui eût pu résister aux évènements seulement si elle avait eu pour elle un long enracinement. Une alliance véritable est une création continue ; elle ne s’écrit pas sur le papier ; elle ne subsiste que par une multiplicité de petits rapports humains, dont le total fait un lien solide. Nous l’avions à la 1re armée, beaucoup trop oublié. Nous souffrîmes durement de notre négligence.

Son honnêteté intellectuelle.

 Je crains un peu en avoir toute ma pensée de verser dans le péché de la calomnie. Je me suis cependant plus d’une fois demandé qu’elle était dans cette incohérence la part de la maladresse et celle de l’astuce ? Tout chef de 2e bureau vit dans la terreur qu’au jour du « coup dur », les faits viennent démentir les prétendues certitudes dont il a armé le commandement. Offrir à celui-ci un grand choix d’indications contradictoires, n’est-ce pas se réserver le moyen de dire triomphalement, quoi qu’il arrive :  » Si vous m’aviez cru. ? »

Un passage si révélateur.

 Vint pour nous commander, un général animé certainement des meilleures intentions, parfaitement sincères dans sa foi militaire, dur à lui-même comme aux autres, mais chez qui, le sens psychologique ne s’élevait pas à la hauteur des autres qualités. Il jugea que l’ambiance n’était pas tout à fait celle d’une caserne bien tenue et voulut y remédier. Les rondes d’officiers se multiplièrent et les observations sur les vareuses incorrectes plurent de toutes parts. Échappés, a ce que les journaux appelaient déjà, pompeusement, mais non sans quelque justesse, l’enfer des Flandres, beaucoup d’entre nous avaient cru pouvoir faire venir leur femme, dans les villages où nous logions : les simples soldats au moins aussi souvent que les officiers, de sorte que l’égalité n’était nullement blessée. Le général, sévit. Un guerrier peut, s’il lui plaît, aller au bordel ; les embrassements conjugaux, par contre, sont pour lui pêché d’amollissement. Comme notre nouveau chef était à sa façon, un juste, il commença d’ailleurs par infliger quinze jours d’arrêts de rigueur au vieux général du cadre de réserve qui nous avait gouverné avant lui ; ne l’avait-il pas rencontré, un soir bras dessus, bras dessous avec sa vénérable épouse ? On rit. L’homme durant n’en fut point consolé. En quelques jours la température morale avait changé. Symptôme significatif : le salut aux officiers jusque-là offert avec un cordial empressement, ne le fut plus que d’une main parcimonieuse et, visiblement par contrainte. Un pseudo dressage avait ruiné avec une merveilleuse promptitude, la bonne et saine humeur d’une troupe venue du feu et destinée, croyait-on, à y retourner.

Quel aveu !

 Je me rendis compte, mieux qu’auparavant, qu’il n’y avait pas, au vrai, une Armée française, mais, dans l’armée plusieurs chasses gardées.

Quel humour !

 Quand les Allemands eurent refusé de jouer leur jeu, selon les règles de l’École de Guerre, on se trouva aussi désemparé que le mauvais orateur devant l’interpellation à laquelle son rôle ne lui fournit pas de réplique. On crut tout perdu et, par suite, on laissa tout perdre, parce que pour guider l’action, trop tenue en lisière jusque-là par le dogme ou le verbe, il n’eût plus été de ressources que dans un esprit de réalisme, de décision et d’improvisations auquel un enseignement trop formaliste n’avait pas dressé les cerveaux..

Le pacifisme en 1939.

Comme la parole qu’il prêchait était un évangile d’apparente commodité, leur sermon trouvait un facile écho dans les instincts paresseusement égoïstes qui, à côté de virtualités plus nobles, dorment au fond de tout cœur humain. Ces enthousiastes dont beaucoup n’étaient pas personnellement sans courage, travaillaient inconsciemment à faire des lâches.
(…)
 Ainsi, bien que les besoins généraux de la défense nationale se confondissent plus que jamais avec les intérêts propres des salariés, ces exigences les plus évidentes trouvèrent, devant elles, une opinion ouvrière tristement incertaine de sa voix. À ce désarroi, les invraisemblables contradictions du communisme français ajoutèrent encore un nouveau ferment de trouble.

Passage intéressant .

 Les hommes d’extrême-gauche, comme contre les états-majors – car il arrive que dans une nation, les pires adversaires respirent sans s’en douter la même atmosphère mentale – c’était il faut l’avouer, Hitler qui avait raison. Non pas le Hitler des grandes harangues aux foules. Celui des confidences, qui disait un jour à Rauschning, à propos, précisément, du marxisme : « Nous savons nous, qu’il n’y a pas d’état définitif qu’il y a une évolution perpétuelle. L’avenir est le fleuve inépuisable des possibilités infinies d’une création toujours nouvelle. »

Ne pas succomber à la tentation de comparer les époques mais …

Jugement très sévère.

 Le parlementarisme ait trop souvent favorisé l’intrigue au dépend de l’intelligence ou du dévouement. Il me suffit, pour en être persuadé, de regarder autour de moi. Les hommes qui nous gouvernent aujourd’hui sont pour la plupart, issus de ces marécages. S’ils renient maintenant les mœurs qui les ont faits ce qu’ils sont, ce n’est que ruse de vieux renard. L’infidèle employé, qui s’est ouvert un coffre-fort, ne laisse pas traîner ses fausses clés : il aurait bien trop peur qu’un plus malin que lui ne les ramasser, pour le dépouiller, à son tour, du butin.

Une république de vieux.

 Les révolutions nous paraissent tantôt souhaitables, tantôt odieuses, selon que leurs principes sont ou non les nôtres. Elles ont cependant toute une vertu, inhérente à leur élan : elles poussent en avant les vrais jeunes. J’abhorre le nazisme. Mais comme la révolution française, à laquelle on rougit de la comparer, la révolution nazie a mis aux commandes, que ce soit à la tête des troupes ou à la tête de l’État des hommes qui, parce qu’ils avaient un cerveau frais et n’avaient pas été formés aux routines scolaires, étaient capables de comprendre le surprenant et le nouveau. Nous ne leur opposions guère que des monsieurs chenus ou de jeunes vieillards.

 

 

 


Édition La Peuplade, 423 pages, juin 2026

Traduit du suédois par Catherine Renaud

Quelle importance si je pue quand il n’y a personne pour sentir l’odeur ?

 

J’ai repéré ce roman sur la blogosphère Sin-city et son billet m’avait donné envie de l’offrir à ma sœur, elle a beaucoup aimé et me l’a prêté. À mon tour, j’ai lu avec beaucoup d’attention la fin de vie de Bo, et sa difficulté à se faire entendre car il perd peu à peu la force et les codes pour se faire comprendre. Le roman se déroule sur quelques mois, mais parfois Bo part dans les souvenirs de sa vie nous permettant de découvrir la vie en Suède pour des gens simples. Le récit est entrecoupé par les petites notes des différentes aides à domicile et de son fils Hans.

Bo est très attaché à son chien Sixten, il craint (à juste titre) que son fils décide de le faire adopter par une autre famille car c’est un chien qui a besoin de courir et il est incapable physiquement d’accompagner l’animal dans de grandes promenades. Mais Bo n’est heureux que lorsqu’il sent Sixten à ses cotés et qu’il peut passer sa main sur sa tête. De toutes ses maigres forces, il essaie de faire comprendre à Hans qu’il refuse qu’on le sépare de son animal.

L’écrivaine a vraiment un grand talent pour raconter ce quotidien de cet homme qui sent la vie s’échapper. Son enfance a été gâchée par un père d’autant plus violent qu’il buvait beaucoup. Comme souvent lorsqu’on vieillit c’est l’enfance qui occupe la plus grande place dans les souvenirs. Il décrit la tristesse de la relation avec son père qui est incapable de lui manifester la moindre affection et sa mère femme soumise simplement malheureuse de ne pouvoir faire le bonheur de son fils. Bo travaillera toute sa vie dans une menuiserie, comme son père, la relation entre les hommes était sans paroles inutiles et aucune manifestation sentimentale, la Suède du monde rural c’est un pays de taiseux et de gens qui veulent surtout ne jamais se faire remarquer. Tout le monde semble accepter d’être à sa place et le seul personnage qui semble plus fantaisiste, son ami Ture, voyagera et racontera à Bo des contrées différentes,

Bo sera heureux dans son mariage, il essaiera de ne pas reproduire avec Hans de ce qu’il a vécu avec son propre père qu’il appelle tout le temps « le vieux », il a aussi une petite fille qu’il aime beaucoup. Mais toute sa vie il luttera contre une colère qu’il sent monter en lui et la peur de ressembler à son père.

On comprend très bien que, si son fils est maladroit, il l’est parce qu’il s’inquiète beaucoup pour son père. Sa femme a complètement perdu la tête, et la visite de Bo et de Hans à son hôpital est vraiment très triste.

L’auteure, se plaçant du point de vue de Bo, on voit que toutes ses actions ont une logique, mais le résultat a vraiment de quoi inquiéter son entourage : on le retrouve en pleine nuit près d’une boite aux lettres car il décide d’envoyer une lettre à sa femme, on le retrouve allongé par terre complètement gelé car il a voulu faire jouer Sixten dans une prée.

Quand on vieillit, un des grands malheurs c’est de voir tous ses amis mourir, ainsi Ture son ami de toujours mourra avant lui, et lors de son enterrement Bo découvrira le secret de la vie de son ami, dont il ne lui avait jamais parlé. L’absence de communication entre les hommes est la caractéristique de tout ce récit, et c’est aussi le grand talent de l’autrice de nous intéresser à la vie d’un homme en apparence si vide d’émotion. Tout est intériorisé, Bo ne sait pas mettre des mots sur ce qu’il a vécu, mais il est plein de souvenirs qui évoquent les senteurs de la nature, les fleurs, le bonheur de la pêche, et l’intensité des moments où il a été pleinement heureux en famille . Tout cela a disparu , mais il aime quand ses souvenirs reviennent à lui et ne sont pas bousculés par un quotidien fait de soins et de contrariétés.

C’est un très beau roman, une plongée triste dans le vieillissement et son cortèges de désagréments, mais qui en même temps donne toute sa dignité à un être humain en fin de vie.

Extraits.

Début.

JE RÊVE DE LE DÉSHÉRITÉ, de faire en sorte qu’il ne reçoive pas un centime.
 Il prétend que s’il veut m’enlever Sixten, c’est autant pour mon bien que pour le sien. Que les personnes âgées comme moi ne devraient pas se promener dans la forêt et que les chiens, comme Sixten ont besoin de balades plus longues qu’un simple aller-retour jusqu’à la route. 
Je regarde Sicten, allongé à côté de moi sur la banquette de la cuisine. Il ouvre sa gueule dans un grand bâillement, puis pose sa tête sur mon ventre. Je plonge mes doigts gonflés dans son pelage avant de secouer la tête agacé. Qu’est-ce qu’il en sait d’ailleurs cet idiot ? Il n’aura pas ce qu’il veut, c’est hors de question.

Les aides à domicile.

 Malin est son Ingrid. On a à peu près le même niveau de service de la part de nos aides à domicile. Ils nous lavent, nous nourrissent et font le ménage de nos maisons. On se dit souvent pour plaisanter que la seule chose que nous avons besoin de faire c’est d’ouvrir grand la bouche et de les suivre à la salle de bain quand ils nous le demandent.

 À part Malin, on est d’accord qu’Ingrid et les autres qui me rendent visite sont meilleurs que les aides de Ture. Au début, on les chronométrait et même si on était censés avoir des douches de la même durée, et le même accompagnement pour aller aux toilettes, il restait, généralement plus longtemps chez moi que chez lui. Chez moi, ils restaient même plus longtemps que leur temps de travail ne leur permet. À l’exception des remplaçants, comme la harpie.

La vieillesse .

 Bien qu’on ne se soit pas vu depuis longtemps, je m’imagine facilement ses mouvements pour prendre sa collation. Sa façon de soulever d’une main tremblante, sa tasse de café fleurie, pas plus grande qu’une demi-balle de tennis, jusqu’à sa bouche. Il ne remplit jamais sa tasse, plus qu’à moitié pour ne pas en renverser et se brûler.

Jeune homme, il veut fuir la violence de son père.

 Des logements pour les travailleurs sont mis à disposition, était-il écrit dans l’annonce. Un lit, une chambre, mon propre logement. J’ai des fourmillements dans tous les corps, j’ai envie de rentrer immédiatement pour faire mes bagages. Je me demande s’il y a un bus direct pour Hissmofors ou si faut passer par Krokom.
 Un son de trompette interrompt mes pensées et deux oiseaux majestueux volent juste au-dessus de moi. Les premières grues de l’année je m’arrête et je les suis du regard. J’observe leurs ailes puissantes qui battent régulièrement et prolpulsent les grands oiseaux vers l’avant. Je me promets qu’avant qu’elles ne repartent vers le sud, j’aurai quitté cet endroit.

La propreté.

Je trouve que c’est une horreur de prendre tant de douches. Je ne me suis jamais autant douché de ma vie que ces dernières années, et encore, je refuse parfois. Quelle importance si je pue quand il n’y a personne pour sentir l’odeur ?

La perte d’autonomie.

Pour qui il se prend ? Venir ici et me dire ce que je dois faire de tes affaires. Qu’est-ce que ça peut faire si ta veste est toujours accrochée dans l’entrée ?

 J’ai envie de me lever de taper du poing sur la table et de dire que je fais ce que je veux, bon sang. Que je suis le capitaine de mon propre navire. 
Mais je ne le fais pas. Parce que je ne suis pas le capitaine je ne suis qu’un baluchon attaché un bateau en pleine tempête.

 

 


Éditions Acte Sud, 131, pages, Novembre 2004

Traduit du russe par Joëlle Dublanchet

 

La vodka c’est comme la crasse on en trouve partout.

Toujours dans la série des livres qui ne sortent jamais des rayonnages de ma médiathèque, voici une véritable pépite. D’abord ce roman est original aussi bien pour le sujet, que pour l’écriture, que pour la construction du récit et dépasse tout ce que j’ai lu sur le retour des soldats blessés en Russie. Mais il est aussi profondément humain, et il m’a beaucoup émue. Constantin, Kostia, est revenu de l’horrible guerre de Tchétchénie, avec le visage complètement brûlé, il est si défiguré qu’il fait peur aux gens. Sa voisine Olga, l’utilise pour faire peur à son petit garçon pour que celui-ci accepte de se coucher , sinon Kostia le menace de l’emmener chez lui. Cela fait trois ans qu’il est revenu de la guerre , et il n’en peut plus il décide de boire de la vodka jusqu’à tomber dans le coma. Deux de ses camarades qui étaient avec lui dans le véhicule où ils ont tous failli mourir, arrivent à temps, et ensemble ils partent à la recherche du quatrième, Sérioja, qui a disparu. C’est lors de ce voyage que Kostia va retrouver l’envie de dessiner puis finalement de vivre. Il retrouve son père, et les fragments de sa vie.

J’ai un peu mis à plat ce récit mais ce qui fait sa force, c’est le mélange des temporalités, on passe de son enfance avec un père qui a fui ses responsabilités pour vivre avec une femme plus jeune que sa mère abandonnant son fils, à sa formation scolaire, où il rencontre un personnage incroyable, le directeur, Alexandre Stépanovitch, un homme obèse dont le seul effort consiste à tendre le bras pour attraper son verre de Vodka, à la guerre en Tchétchénie et toutes les horreurs qui vont avec, au voyage pour retrouver leur ami. On passe de l’une à l’autre de ses temporalités en éprouvant des sentiments très différents, la jalousie, la compassion, la haine , l’indifférence. Et le lien de tous ces éclats de vie : LA VODKA , mais aussi la force d’expression du dessin, c’est par lui que Kostia va arriver à communiquer avec les autres. La vodka coule à flots dans ce récit, il n’y a aucun jugement de valeur ni positif ni négatif : est-ce comme ça que les hommes vivent en Russie ? La fin m’a arraché un sourire plein de tendresse .

J’ai vraiment dévoré ce très court texte d’une traite et je l’ai relu plus lentement, je ne peux le comparer à aucun roman car il n’a pas son équivalent, sur Luocine en tout cas J’espère vous avoir donné envie de le lire et j’ai hâte de retrouver vos avis sur la blogosphère.

Extraits.

Début

 Je n’avais pas réussi à caser toute la vodka dans le frigo. J’avais d’abord essayé de poser les bouteilles debout, puis je les avais couchées les unes sur les autres. Elle ressemblait comme ça à des poissons transparents. Tapis et silencieux. Mais je n’avais plus de place pour les dix dernières.

Description de son père par son beau père.

 Il entrait dans ma chambre s’asseyait et parlait. Il n’arrêtait pas de me dire que mon père était un vrai con, à l’époque où tous les deux étaient élèves officiers dans le même régiment. Et que ma mère avait fait une connerie en l’épousant. Il la laissait sans arrêt, et alors même qu’elle était enceinte, il ne se privait pas de bécoter les filles juste sous la fenêtre. Et quand je suis né, il disparaissait tout le temps Dieu sait où. Un jour, elle était venue à la caserne, et avait dit qu’elle n’avait pas de quoi me nourrir. J’avais deux ans, et on ne savait pas où était mon père, ils avaient tous fait une sorte de collecte pour donner à manger au pauvre gamin affamé. Par la suite, on avait voulu jouer un sale tour à mon père. On en était resté à vrai dire au stade de l’intention parce que mon père à cette époque était déjà commandant de la compagnie, et il leur avait dit :  » Eh bien, allez-y ». Ça les avait arrêtés. Bref, c’était vraiment un sale type.

Portrait du directeur du lycée.

 Le directeur ne buvait jamais sa vodka dans les petits verres habituels. Il se la versait dans un bon gros verre et l’avalait comme si c’était effectivement de l’eau. Comme s’il avait soif tout simplement.
 En homme qui avait la gorge sèche,.
Il buvait un verre après l’autre, sans même reprendre son souffle, il regardait mes dessins n’était jamais ivre. Il était tranquillement assis dans son fauteuil en face de moi et il me disait qu’il ne fallait pas que je me monte la tête.

Les brûlures de guerre.

 Kostia ! Kostia ! crie-t-il tu es vivant ? Tu m’entends ?
J’ouvre la bouche. Sur le visage de Pacha une expression d’horreur. Il éteint le feu sur moi, à mains n’est. Je veux fermer les yeux, mais je n’ai plus de paupières, elles ont brûlé..

Le regard des autres sur un défiguré .

 Nous avons sillonné Moscou et d’autres villes pendant près de deux semaine. En quinze jours, j’ai vu dans la jeep de Guéna tout ce que je n’avais pas vu pendant trois bonnes années. J’avais l’impression que le monde était devenu complètement différent, et c’est avec intérêt que je le regardais par la vitre. D’autant plus que le verre en était teinté. Si on m’avait proposé avant de voyager en voiture, je n’aurais pas décliné l’offre pour ne pas risquer d’effrayer les passants avec ma tête. Seulement voilà, personne ne me l’avait proposé. Jusqu’à ce que les médecins m’enlèvent mes pansements, ça n’avait rien d’anormal de marcher dans les rues. Mais après ça n’a plus été pareil. Surtout quand je rencontrais des gens que je connaissais. Je ne sais qui était le plus mal à l’aise, eux ou moi. C’est qu’il fallait faire des efforts et faire comme si on ne remarquait rien. C’est pourquoi le plus souvent je restais chez moi et dans les appartements où je faisais des travaux . C’est par téléphone que je communiquais avec les propriétaires et quand ils venaient ce n’est pas moi qui les intéressais. Ils ne jouaient presque pas la comédie.

Les horreurs de la guerre.

 Une femme russe à Groznyï. D’une cinquantaine d’années. Elle s’est mise à pleurer quand on s’est approchés et qu’on a sauté du blindé. Mais peut-être qu’elle pleurait avant qu’on arrive. Son mari était tchétchène. Ils avaient fait leurs études ensemble à l’institut de pédagogie. On l’avait torturé à mort dans la prison de Tchernozovo. Ce sont les nôtres qui avaient fait ça. Avant la guerre, il enseignait la biologie. Cette femme, s’était cachée avec ses enfants dans une cave, avec d’autres femmes russes. Jusqu’à ce que les Tchétchènes y balancent des grenades. Une, puis deux, puis trois, semble-t-il. Elle ne se rappelait pas bien, elle savait seulement qu’elle n’avait plus personne. Elle se souvenait des explosions et aussi de l’expression des enfants. « Celui qui est en prison pour un certain nombre d’années sait pourquoi il attend. Mais mon malheur à moi n’aura jamais de fin. » 

 


Éditions acte Sud, 149 pages, mars 2026.

C’est le Bouquineur qui a su me faire partager son plaisir. Jérôme Ferrari est pour moi, un grand auteur, depuis « le serment de la chute de Rome » puis « Nord sentinelle, je le retrouve avec plaisir même si ses thèmes sont douloureux, son écriture est toujours parfaite.

Dans ce roman, Jérôme Ferrari, cerne deux douleurs, celle d’un expatrié dans un lycée français à Abu Dhabi, marié à une jeune femme algérienne et père d’une petite fille, pour les aider, ils vont employer une femme sri-lankaise qui permet à l’auteur de cerner une autre douleur celle de l’exil.

Le professeur français d’origine corse, lassé du tourisme dans son île, est parti enseigner au lycée français d’Alger, là, il découvre la mesquinerie des comportements des Français qui vivent en Algérie tout en méprisant les Arabes. Lui, est amoureux de Narjess, et pour se marier, il adoptera sans aucune conviction la religion musulmane. La peur des attentats les conduiront à Abu Dhabi, et là, l’enfer va se refermer sur lui, car le luxe est une bien piètre compensation face à l’ennuie total de sa vie.

Pour Kaveesha, la femme du Sri Lanka, Abu Dhabi est une horreur absolue, elle a dû laisser son fils pour subvenir au besoin de sa famille, elle réussira à construire une maison dans son village mais elle sera spoliée de son bien par sa propre famille, elle est donc condamnée à vivre en enfer jusqu’à la fin de sa vie.

La réflexion sur les absurdités de notre monde, il le décrit comme des cercles de l’enfer toujours plus durs à vivre. Mais dès le début, il dénonce ce qui est pour lui le pire des comportements : il dénonce tous ceux qui ne veulent pas voir comment leur bonheur est factice et qui ferment les yeux sur les horreurs de notre monde, construit sur l’exploitation d’une population que l’on ne voit plus. Evidemment c’est à Abu Dhabi que cette pure horreur est palpable, toutes les tours qui envahissent les paysages sont construits pas des ouvriers qui n’ont que le droit de se taire et de travailler au péril de leur vie, un peu plus protégés, les employés de maison, mais dont le sort ne dépend que des qualités personnelles des employeurs. Nous verrons Kaveesha exploitée sans aucune protection par un couple immonde d’Egyptiens, elle sera sauvée par un couple d’Emir, puis verra un couple de médecins français l’entraîner dans une spirale très dangereuse pour enfin servir le couple de notre enseignant exilé.

J’espère que mes extraits vous donneront envie de partir vers l’enfer, grâce à l’écriture de cet auteur, de façon paradoxale, vous en ressortirez plus vivants !

Extraits.

Début.

 Sache, ô Roi du Temps, Roi très aimé, que dans les vastes étendues de l’enfer, où souffle un vent de Pestilence et d’Effroi, se trouve, bien au-delà de la septième porte, une demeure souterraine dont Satan lui-même, dit-on, ne peut se rappeler l’emplacement. Les damnés qui doivent y subir leur éternelle punition ne sont pas des assassins ; ils n’ont jamais levé la main sur leurs parents ni convoité la chair de leur chair ; ils ne sont ni des voleurs, ni des apostats, ni des blasphémateurs : mais la vacuité de leur âme et la sécheresse de leur cœur ont épuisé l’infini miséricorde plus sûrement que ne l’aurait fait l’abjection du crime.

J’ai adoré ce passage.

 À ses yeux, toutes les innovations techniques qui pouvaient rendre cette vie moins atrocement difficile – et qu’il retrouvait lui-même quand il rejoignait son triste quotidien britannique – représentaient une abomination. Les bédouins eux-mêmes, comme il le découvrit, horrifié, à son retour dans la péninsule Arabique, ne partageaient pas ses vues. Avec cette inélégance si caractéristique des pauvres, ils n’étaient nullement opposés à profiter de ce qui pouvait simplifier leur existence, et s’ils avaient supporté leur misère passée avec cet admirable stoïcisme, si utile pour affronter la nécessité, ils ne la considéraient pas comme une condition qu’il aurait fallu volontairement prolongé par goût de l’authenticité ou simple grandeur d’âme.

Abu Dhabi

 Combien de mondes se côtoient-ils dans ce pays, qui ne se rencontrent presque jamais ?
 Tout en haut, inaccessible dans sa splendeur, se trouve celui des émirs et des princesses ; tout en bas, dans les tréfonds d’un enfer invisible, inaccessible lui aussi – mais dans son abjection – celui des ouvriers du bâtiment dont la sueur et le sang sont comme l’engrais nourricier où la ville insatiable puisse l’énergie nécessaire à sa croissance frénétique.

Départ du Sri-Lanka.

 Elle avait dix-sept ans quand elle poussa la porte d’une agence qui proposait du travail à l’étranger. Une femme a l’enthousiasme communicatif la reçut derrière son bureau et lui décrivit avec un merveilleux luxe de détails à quoi pouvait ressembler son avenir, si elle avait le courage de partir.
 Car il existait, à quelques heures d’avion, des pays où régnait une abondance inimaginable, où tout était neuf et propre, et où le travail ne manquait pas.
 Et c’était la vérité.
 L’agence se proposait de lui trouver, en échange d’une somme à prélever sur ses salaires à venir, un emploi, qui serait assuré avant même qu’elle prenne l’avion, et lui obtenir un visa en toute l’égalité.
Et c’était la vérité.
 Quand elle aurait réglé les sommes dues à l’agence, elle pourrait économiser, envoyer envoyer l’argent nécessaire à l’éducation de son fils, qu’elle ne pouvait évidemment emmener, et mettre de côté de quoi se faire construire une maison où elle pourrait vivre à son retour.
Et, cela aussi, c’était la vérité.
 Mais tout ce que ce discours laissait entrevoir de bonheur à venir, de sacrifices temporaires auxquels une vie de douceur insouciante finirait un jour par apporter une justification si éclatante qu’elle effacerait les larmes de la séparation et de l’exil, et jusqu’au souvenir des durs heures de labeur, toutes ces promesses non formulées et pourtant solennelles où les rêves et l’espoir puisaient leur substance enivrante, la perspective insensée de jour meilleure, tout cela n’était que mensonge – un mensonge d’autant plus irrésistible et pernicieux qu’en émanait la douce lumière de la vérité.

L’employée de maison, Kaveesha, après avoir été dépouillée de sa maison par son fils.

 Et elle se rend à son travail, comme elle devra le faire tous les jours, pour retrouver d’autres enfants qu’elle ne verra pas grandir, d’autres jeunes femmes tristes, qu’elle ne saura pas consoler, jusqu’à ce qu’elle n’en ait plus la force. Assise dans le bus, elle regarde défiler les immeubles de verre et d’acier éblouissant, elle voit la mer d’émeraude pâle s’étendre, inerte et brûlante, sous les rayons du soleil de la grande ville qu’elle ne quittera jamais pour rentrer chez elle, dans un foyer chimérique qu’elle a perdu il y a bien longtemps. Et elle ne croit plus à la promesse fallacieuse et cruelle que lui fit jadis une ombre errant dans la nuit d’un rêve, au pied d’un bouddha de pierre, car elle sait désormais que, pour celui qui prend les chemins de l’exil ou des enfers, il n’est pas de retour possible.

 

 


Éditions Acte sud, Babel, 267 pages, juin 2025

Traduit de l’anglais (Inde) par Myriam Bellehigue

Si tous les hommes arrivaient au monde en pleurant, disait cette chanson, peu d’entre eux le quittaient en souriant.

Un roman extraordinaire, qui m’a fait partir en Inde, dans le sud, dans un village fictif de Kummarapet. Nous sommes à la fois avec Sara, jeune indienne qui bénéficie d’une bourse pour étudier en Angleterre, et avec sa famille dans ce petit village rural. L’histoire est centrée sur Elango, qui apprendra à l’enfant l’art de la poterie, et Zorah la femme dont il est éperdument amoureux. Oui, mais … lui est hindou, elle musulmane. Et rien n’aurait dû exister entre eux. Le village va déchainer sa violence contre eux, attisée par un homme qui voit là un bon moyen d’expulser des pauvres qui habitent dans des masures qu’il convoite pour construire de beaux immeubles rentables. Le récit commence en douceur, avec les souvenirs de l’enfance de Sara de sa sœur Tia, sa mère journaliste, et de son père qui est un grand spécialiste de la formation de la terre. sa famille est aimante et athée, ce qui leur donne à tous une ouverture d’esprit bien loin du fanatisme ambiant. La mère journaliste écrit la rubrique du courrier des lecteurs et elle lit les faits divers si souvent horribles. Un couple s’est fait agresser par une bande de voyous assassins, la femme a été violée mais le mari et la femme sont vivants alors qu’ils avaient été laissés pour mort sur la route.. En revanche ils ont perdu leur petit chien. Ce fait divers est important car le récit fait une grande place à ce chien : Chinna qu’Elango a adopté puis au moment de sa fuite laissé à la famille de Sara. Elango a une sorte d’hallucination et se voit construire « un cheval en feu » comme le faisaient ses ancêtres. Il décide d’unir dans cette œuvre monumentale les Hindous et les Musulmans, en laissant un vieux scribe, grand père de Zorah, écrire un poème en tamoul.

On entend souvent parler des fureurs des foules indiennes, c’est un moment très fort du roman. Le village va se déchaîner contre le couple, et saccagera son œuvre. Elando et Zorah ne devront leur survie qu’aux parents de Sara et à son ami, Sudhakar.
La vie de la jeune Sara en Angleterre est moins passionnante, mais plus sûre.Dans ce pays de grisaille, elle connaît la sécurité mais comme tous les exilés, les couleurs et les saveurs lui manquent. Elle sera victime d’un geste raciste, violent certes, mais sans aucune comparaison avec les violences de son pays.

Mon ami qui m’a offert ce livre, l’avait acheté en pensant que c’était l’auteure de « Le Dieu des petits Riens », livre que j’ai beaucoup aimé aussi, ces deux femmes partagent le même nom de famille : Roy mais leurs prénoms sont différents : Arhundati pour l’une et Anuradah pour celle-ci.

J’espère vous avoir convaincu de mettre ce roman à votre programme. J’ai passé en le lisant des moments de dépaysements incroyables et j’en retire une impression de profonde humanité même si ces valeurs ne sont pas toujours gagnantes surtout face à une foule déchaînée.

Extraits.

Début.

Jeudi 11 octobre
 C’est l’automne et je suis étudiante dans un université anglaise. Je n’ai jamais connu d’automne. Là où j’ai grandi, la baisse des températures qui suivaient la mousson, annonçait un hiver doux pour lequel les feuilles ne prenaient pas la peine de changer de couleur. Puis, en quelques jours, c’était de nouveau la fournaise infernale de l’été. Ici la lumière est verte et dorée et, dans le rectangle d’arbres que découpe ma fenêtre, des feuilles orangées et rougeoyantes tombent du ciel en virevoltant, vivante dans un souffle d’air.

Le courrier des lecteurs .

Le rédacteur en chef l’a convoquée. « Les histoires d’amour ça marche mieux, lui a t-il expliqué. L’amour c’est l’espoir et le plaisir. La mort c’est chiant. Ça arrive à tout le monde, alors que l’amour est réservé à quelques privilégiés. Tu n’es pas d’accord ? Douze lignes de moins pour les troubles cardiaques, douze lignes de plus pour les peines de cœur, et dans douze mois, on fait le point sur les ventes. »

 L’occident, l’Inde.

Un gros four à gaz installé dans une pièce attenante, tel un autel qu’il nous est interdit d’approcher. Des seaux d’émaux, de minerais et d’oxydes dans lesquels on peut puiser si on veut fabriquer nos propres émaux. C’est l’Occident. Un atelier dans une prestigieuse université occidentale, où tout est gratuit où presque où tout est à notre disposition.
Hier , un agent de police m’a souri.
– Belle matinée, n’est ce pas.
Il n’avait pas l’air de vouloir me matraquer pour passer le temps. J’étais encore sur mes gardes. Comme Elango, je ne peux baisser la garde. Là d’où je viens, on sait depuis longtemps qu’une existence ordinaire peut exploser sans crier gare et vous laissez brisé, contraint de rassembler les morceaux épars sans savoir très bien par où commencer.

Amours interdits.

. Tout ce qui les séparait lui interdisait de parler de Zohra à qui que ce soit, hormis à Sudhakar. Certains soirs, il se récitait à lui-même, les mots qu’il choisirait pour annoncer la nouvelle à Vasu :  » Il y a une fille qui me plaît, elle est.. » Mais le désespoir dévorait la fin de sa phrase. Il lui était impossible de dire à voix haute ce qu’elle était. Musulmane. L’espace qui les divisait était un charnier empli de chair humaine calcinée et ensanglantée, une immense crevasse dans la terre, une gueule ouverte prête à l’engloutir.
 Il lui était impossible d’imaginer une vie sans Zorah. C’était insupportable. Mais il n’osait pas non plus imaginer une vie avec elle. C’était inconcevable. Il s’était confié à Sudhakar.
 -Laisse tomber, lui avait dit son ami. Dans ce pays il n’y a que les vedettes de cinéma où les joueurs de cricket qui peuvent épouser qui ils veulent.
 – Espèces de salaud ! Moi qui pensais que tu étais un ami …
 – Mais je suis ton ami. C’est pour ça que je te dis, laisse tomber.

Les folies religieuses.

 J’ai fini par comprendre qu’il essayait de m’expliquer ce qui était arrivé à Elango et à son cheval. C’était lié à la religion, a-t-il poursuivi,. Qui pouvait mener les gens à une forme de folie. Les fanatiques n’avaient besoin d’aucune provocation, et Akka auraient tôt ou tard découvert ce que Elingo fabriquait au bord de l’étang, même sans les informations que je lui avait données. Si ça n’avait pas été le cheval, elle aurait trouvé une autre manière de les détruire. Si elle n’avait pas déclaré la guerre à Elango et à Zohra, quelqu’un d’autre l’aurait fait à sa place. Musulman et Hindous – ce n’est pas tant une histoire de religion qu’un conflit de sang, comme dans « Roméo et Juliette ».

 


Éditions Gallmeister, 321 pages, janvier 2023

Traduit de l’anglais (Canada) par Juliane Nivelt.

Il est plus dur de perdre ceux qui ne vous ont jamais donné assez que ceux qui vous ont tout offert.

 

Merci Cathy de m’avoir prêté ce roman, j’ai tout simplement adoré. Ce roman va peu à peu dévoiler la vie et la personnalité d’Astra, une enfant qui est née dans une communauté écologique : la ferme Célestial. Son père, Raymond, n’a jamais voulu avoir d’enfant, Gloria, sa mère meurt en couche. Raymond va laisser grandir Astra au milieu de la communauté en peine nature. Pauvre petite gamine, sauvageonne qui a failli mourir dans la gueule d’un puma. Raymond avait conçu cette ferme utopique avec Doris, qui lui demande plusieurs fois de lui confier Astra afin de lui donner une éducation à peu près normale à Vancouver. De personnage en personnage qui ont côtoyé Astra, on la voit grandir, se tromper dans ses amours, ses amitiés, et puis un jour elle a un bébé et elle devient mère à l’opposé de l’abandon qu’elle a connu.

Un objet va la suivre tout au long de sa vie : un dé métallique décaédrique qu’elle utilise souvent pour prendre une décision. Le roman est séparé en chapitres, suivant les personnages, son père Raymond qui ne veut pas de ce bébé , Kimmy,la fille de la voisine qui a une vie tellement normale (Astra est alors enfant et essaie de kidnapper la petite sœur de Kimmy), Clodagh qui habitait dans la ferme et a deux enfants, elle connaît des galères sans fin, mais ce sent concernée par Astra et lui apportera un peu de stabilité pendant son adolescence, Brendon une des erreurs d’Astra lorsqu’elle travaille dans un centre commercial, Sativa la fille de Clodagh qui est jalouse d’Astra et lui vole son fameux dé, Doris la planche de salut d’Astra qui les hébergera elle et son fils Hugo, Lauren qui va essayer d’aider Astra et son fils mais deviendra visite jalouse d’elle et la chassera, Nick le mari d’Astra qui veut la sauver de son enfance et qui l’amènera à consulter une psychologue, Dom (enfin Freedom) le fils de Clodagh et le père de Hugo, enfin Hugo puis Astra qui est revenu dans la ferme et s’occupe de son père.

J’ai noté tout cela me souvenir moi-même des différentes facettes qui éclairent la personnalité d’Astra. Ce que je trouve incroyable, c’est la fin : Astra revient vers son père et l’accompagne dans sa fin de vie. Pour moi, ce Raymond est une véritable ordure, il ne voulait pas d’enfant et cela je peux le comprendre, mais sa femme meurt en couche, et pour moi il aurait dû alors trouver une solution pour que cette petite fille soit aimée, et il avait des solutions, Doris le lui propose plusieurs fois. Ses théories fumeuses comme quoi la nature peut subvenir à tout, et qu’il a réussi à rendre Astra libre de toute attache, tout cela c’est de la foutaise ! enfin pour moi. Ensuite, toutes les rencontres d’Astra la blesseront plus souvent qu’elles ne la construiront. Elle a été une mère abusive qui ne pouvait pas laisser son fils la moindre liberté , mais cela vaut mieux que d’être abandonné. En tout cas, son fils construit une famille aimante et Astra a la joie d’avoir une petite fille.

Le roman se termine, on dirait qu’à la troisième génération les blessures de l’enfance peuvent guérir, mais que de souffrances ! L’auteure ne juge jamais, elle s’efface devant les différents protagonistes qui ont détruit ou construit Astra. Une construction très intéressante qui permet de comprendre au mieux une personnalité.

Lorsque j’ai lu la dernière ligne de ce roman, je me suis surprise à penser : bonne chance Astra, que ton fils et ta petite fille connaissent tout ton courage pour survivre finalement et donne leur le goût de la vie et de la tolérance.

 

Extraits.

Début.

Raymond Brine ne veut pas penser au bébé à venir. Il ne veut pas y penser, ni à Gloria, ni à son rôle dans tout cela. Il ne veut pas penser à une créature si faible et geignarde. Ni à son cordon ombilical, ni à son premier cri ni à sa peau délicate de nouveau-né. Il ne veut pas penser au lien du sang, ni à la filiation, ni à la tendance irrépressible de l’humanité à surpeupler cette planète exsangue. Raymond veut travailler.

La mère de Kimmy.

Comme si Kimmy risquait d’oublier, ses sept frères et sœurs mort-nés. Des pleurs de sa mère, chaque fois qu’elle en perdait un. La manière qu’elle avait de rester dans la pénombre. Le tremblement de ses mains. Les heures qu’elle passait sur le canapé tandis que la vaisselle s’empilait dans l’évier, sa manière d’expliquer, les yeux humides, qu’elle était « juste un peu triste », alors qu’à l’évidence, elle était beaucoup plus que « juste un peu triste ».
 Après la naissance de Kimmy, sept années se sont écoulées avant l’arrivée de la petite Stacy, en bonne santé et parfaitement formé. C’est à cette époque que les règles se sont multipliées, sanglant Kimmy comme une ceinture trop serrée. . Désormais au lieu d’être heureuse, sa mère a peur de tout. Elle a peur que Stacy se casse un os, face une crise d’urticaire, ou s’étouffe pendant son sommeil. Si elle n’est pas occupée à réduire en purée les petits pois ou les abricots dans la cuisine, elle frotte toutes les surfaces de la maison avec du détergent et refuse de sortir au cas où un inconnu, bourré de microbes, essaierait de toucher les joues de Stacy avec ses mains crasseuse Elle semblait croire que son unique mission consiste à maintenir Stacy en vie, quitte à en oublier le reste. Quitte à en oublier Kimmy.

Triste bilan.

 Astra avait vingt cinq ans, et sa situation ne valait pas mieux que celle de sa mère si celle-ci avait survécu. Tout comme Gloria, Astra n’était pas prête à devenir mère. Tout comme Gloria, Astra était loin de sa famille et ne bénéficiait d’aucun vrai soutien. Auquel cas, n’avaient-ils pas échoué ? Célestial ? Le féminisme. ? C’était presque la fin du siècle, pourtant les femmes continuaient de souffrir, à la merci des hommes.

Des enfants sacrifiés.

 Là-bas, Freefom évoqua les coups de sang de Dale, les innombrables déménagements, les lieux atroces ou sa mère et lui avaient vécu. Il raconta qu’un de ses premiers souvenirs figurait Clodagh en train de sangler les meubles sur le toit du van. Ce qui le surprenait plus encore que sa capacité à se confier à elle, c’était le fait qu’Astra le comprenne.
– On est pareils parce qu’on vient du même endroit.
– Quel endroit ?
– Il n’est pas réel, c’est juste une idée. Un pays peuplé de rêveurs irresponsables et d’orphelins comme nous.


Édition Gallimard, 263 pages, octobre 2021

 

La vie est un tribunal permanent. 

Ce livre dans les rayons de ma médiathèque préférée avait un cœur , il a donc été à notre club, mais je ne l’avais pas lu. Mes cinq coquillages disent à leur manière que je lui aurais, moi aussi, attribué ce cœur.

Le récit est très bien construit : le narrateur se souvient quinze ans après d’un fait divers atroce qui a bouleversé le village dont il est originaire et dans lequel il vivait. Une jeune fille de 15 ans a disparu et a été retrouvée assassinée. Les médias s’emparent de ce fait divers et de façon obscène traquent les réactions de tous les protagonistes. En particulier des parents complètement effondrés. Mais pour nous faire comprendre ce drame, l’auteur raconte sa vie dans ce petit village. Il a connu le malheur de perdre ses parents dans un accident de voiture, et le grand ami de son père, le vieux Pasquale Serrai, l’a pris en charge. Sandro va donc partager la vie de sa cousine Lucia et de la femme de Serrai, Bianca. la personnalité de Serrai est très belle et aussi équivoque car il semble se complaire dans le statut de dominé. C’est un taiseux qui aime la nature et sa ferme, à force de travail il en a fait un endroit où on vit bien, mieux en tout cas qu’en Belgique où il n’a pas voulu rester. Sa femme Bianca, est énergique et dominatrice, elle a connu l’extrême pauvreté quand elle était enfant, et son père a fait adopter sa cadette, Assunta, par une famille qui n’avait pas d’enfant et qui était assez riche. Bianca toute sa vie nourrira une jalousie envers sa cadette que rien ne peut calmer. Celle-ci a une fille, Chiara qui se plait mieux chez Bianca que chez elle. C’est elle qui sera assassinée.
Mais la vie de Sandro avait basculé quelques temps avant parce qu’il avait rencontré l’amour auprès d’un homme : le jeune médecin du village. Les habitants le rejetteront, l’humilieront, le frapperont. Au moment du drame, il vit donc seul dans la propriété de ses parents isolé de tous car la famille de Serrai lui a aussi fermé la porte.
L’enquête commence avec un procureur humain et très intelligent, les médias se complaisent de la souffrance et se font l’écho de toutes les plus viles rumeurs (et dieu sait que, dans un petit village , les rumeurs ça ne manquent pas !) . Le contre point de la vigilance du procureur et de tous ces soi disant journalistes qui soulèvent des pistes et sont si prêts de donner des solutions ajoute beaucoup d’intérêt à ce roman. Il est rare qu’un procureur ait un rôle positif et cela m’a plu que ce soit le cas ici.

Un excellent roman qui fait tellement bien revivre tous les emballements médiatiques qui occupent la scène le temps de l’émotion puis s’arrêtent laissant les gens dans leur douleur, très seuls après avoir été trop, et si mal, entourés.

Extraits.

Début.

 Les années se sont écoulées, désormais, pareilles à une seule et longue journée, et je ne sais plus trop par quel bout prendre toute cette histoire. Longtemps, je me suis mesuré à mes remords, cherchant à les exiler aux confins de ma mémoire sans y parvenir. Toujours, ils remontent à la surface. Avivent les plaies.

Un beau portrait.

 C’était un personnage étrange, rustre, ombrageux, avec des yeux plissés comme les fentes d’une tirelire et une oreille capricieuse, la droite, qu’il tenait toujours inclinée sur le côté, au plus près des mots qu’elle peinait à recueillir. Quand je repense à lui, je revois son visage fatigué, violenté par le soleil, son allure craintive, comme s’il était la proie permanent de petites flammes qui le consumaient de l’intérieur.

Arrivée du jeune médecin.

 Le jeune homme regarda autour de lui, saisit sa valise et nous rejoignit en prenant garde de contourner l’emplacement du chien. « Enchanté, annonça-t-il, je suis Aurélio Marrara, le nouveau médecin. Le chauffeur de l’autobus m’a indiqué le chemin de votre propriété. J’ai vu le portail ouvert et je me suis permis d’entrer. »
 Pour une oreille de chez nous, rompu au son rêche de nos paysans, ces mots paraissaient un rien glissants, presque savonneux, traînant un peu trop sur les voyelles. Pour éviter de le salir, Serrai lui tendit le poignet en prenant appui de l’autre main sur sa hanche la plus basse, pendant que Bianca, de son côté, se fendait d’une génuflexion un peu ridicule, à la manière d’une communiante.

Paroles du procureur.

 « Vous savez, reprit-il, les vrais tribunaux ne siègent pas dans les palais de justice. Ils sont à l’extérieur, dans nos rues, sur les places de nos villes et de nos villages. »
Il alluma sa pipe.
 » La vie est un tribunal permanent. Et le plus rude des procureurs, c’est notre imagination, notre capacité à affabuler, à procéder par raccourci, par supputation. Dieu merci, l’imagination n’est pas toujours secondée par l’intelligence, sinon le malheur des hommes serait encore plus grand. »

Les médias.

 Comment ce type pouvait-il creuser le pathos à ce point, avec autant d’acharnement, jusqu’à l’obscénité ? Du haut de quelle moralité ? Six jours, seulement que Chiara avait disparu, nul n’était à même de la déclarer morte ou vivante. Et voilà, qu’Assunta et Ninetto, hébété par la souffrance, ravagés par l’absence inexpliquée de leur enfant, devaient se défendre face à des millions de téléspectateurs de l’accusation à peine voilée d’être de mauvais parents ; le tout sur base d’une dissertation scolaire de quelques lignes, peut-être rédigée au lendemain d’une engueulade, portant sur une futilité. Quinze ans ont passé depuis lors et je ne sais toujours pas de quelle manière décrire le silence qui suivit. Par quel mot fixer un tel vertige. Le visage baigné de larmes, d’Assunta semblait à l’agonie

La sagesse d’une vieille femme.

«  Tu ne dois pas leur en vouloir, reprit-elle. Quand on sait les prendre, nos gens à nous, ce ne sont pas de mauvais bougres. Leur problème, c’est les œillères. À cause d’elles, ils ont l’impression que la vie se résume aux quelques mètres qu’ils ont devant leur nez, sans rien ni à gauche ni à droite ; les obstacles pour les éviter, ils pensent qu’on ne peut rien faire d’autre que leur flanquer un bon coup de pied ; alors que ces œillères, s’ils prenaient la peine de les enlever, ils verraient qu’il y a la place pour tout le monde. Mais si tu te mets en tête de leur faire croire que les choses sont différentes de comme ils les voient, alors c’est comme pour les chevaux, tu ne peux jamais prévoir comment ils vont réagir.