Édition Gallimard NRF . Traduit de l’anglais par Marguerite Capelle

lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

J’ai parfois eu des réserves sur cet auteur mais ce livre est un des meilleurs romans que j’ai lu depuis longtemps.( trois coquillages pour expo 58 et quatre pour la pluie avant qu’elle ne tombe) J’ai parfois une pensée pour les traducteurs, ici pour la traductrice et je me suis dit quel plaisir elle a dû avoir à traduire un livre aussi intelligent, drôle parfois et si sensible. Et bravo pour le titre ! Il représente exactement ce que veut montrer Jonathan Coe : derrière ce nom Royaume-Uni se cache une désunion qui va aboutir au schisme du Brexit et la royauté est comme un vernis qu’on agite devant les yeux des « gogos » qui pleurent à l’unisson devant la mort de Diana en oubliant leurs divergences plus fondamentales.

Sous un sentiment national anglais unanime se cache donc des fissures importantes que l’auteur va, peu à peu, nous révéler à travers une famille dont nous allons connaître la vie de 1945 à aujourd’hui. C’est peu de dire que ce livre est une vision critique de l’Angleterre c’est le plus souvent une peinture au vitriol.
Le roman commence par un prologue en mars 2020, rappelons nous, c’est le début d’une épidémie qui va mettre l’Europe dans un état qu’elle n’avait jamais connu. Le confinement va s’installer et c’est d’ailleurs par les conséquences les plus tristes de ce confinement que se terminera le récit : la mort, seule isolée des siens, de Mary un personnage central du livre, la mère de trois fils adultes, et la grand-mère de cinq petits enfants, dont Suzan la contrebassiste avec qui nous étions dans le prologue.
Nous sommes à Birmingham, la ville où John Cadbury a créé une entreprise de chocolat célèbre en Angleterre et qui sera très importante dans le roman. En 1945 on célèbre la victoire sur le nazisme et si les Anglais peuvent être fiers de leur victoire, l’auteur souligne qu’ils sont plus nationalistes qu’anti nazi. Peu à peu les traits de caractère se dessinent. Mary très dynamique va épouser Geoffrey un homme qui restera toute sa vie enfermé dans ses certitudes et qui n’exprimera qu’une seule fois sa sensibilité et ce sera lors du décès de Lady Diana.

Le mélange entre la vie des différents membres de la famille et des évènements nationaux est une grande réussite. Le livre est divisé en sept chapitres qui sont autant de rendez-vous où le royaume donne l’impression d’être « uni » :

  • le prologue mars 2020
  • le jour de la victoire 8 mai 1945
  • finale de la coupe du monde Angleterre bat l’Allemagne 30 juillet 1966
  • l’investiture du prince de Galles 1 juillet 1969
  • le mariage de Charles avec Diana 29 juillet 1981
  • funérailles de Lady Diana 6 septembre 1997
  • 75° anniversaire de la Victoire 8 mai 2020

Pour nous retrouver dans la famille Lamb et Clark , l’auteur fournit au début du livre un arbre généalogique, j’ai souvent eu besoin de m’y référer. C’est peut être le léger reproche que je ferai à ce roman. brassant autant d’années et de personnages, on a parfois du mal à bien connaître chaque membre de la famille. Ils sont à l’image du pays plus divisés qu’il n’y parait et après le « brexit » certains ne se parleront plus.

Birmingham est donc la ville du chocolat à l’anglaise et malheureusement, la France et la Belgique ne veulent pas le laisser entrer en Europe car il n’utilise pas de beurre de cacao. Jonathan Coe se fait un malin plaisir de nous raconter en détail les discussions européennes et la mauvaise foi des Anglais, le côté sans fin de ces discussions (elles ont duré sept ans !) serait drôle si finalement elles n’étaient pas à pleurer. Le portrait de Boris Johnson comme journaliste à Bruxelles est criante de vérité et avoir élu cet individu à la tête du pays fait partie des failles de ce pays.

Ce roman est rempli d’informations et j’aimerais bien toutes les retenir : un vrai grand plaisir de lecture.

 

Citations

L’engagement dans la guerre 39/45.

Pour eux, c’était une simple histoire d’auto défense : les Allemands voulaient nous envahir, nous occuper, un peu qu’on allait les arrêter, merde. (désolé pour les gros mots. Remarque, eux ils auraient dit bien pire) . Eux contre nous, point barre, tu vois. Bon y a rien de mal à ça bien sûr. Ils se sont battus comme des héros sur ce principe on ne peut pas leur enlever ça. Mais ils voyaient ça simplement comme une guerre contre les Allemands : et pour être honnête si tu les poussaient à parler politique tu t’apercevais que certains avaient des opinions pas si éloignées que ça de celles des nazis. (…)

 C’est juste que je pense qu’il y a une certaine idée de la guerre les gens aiment bien cultiver. Comme quoi c’était une affaire politique. Comme quoi tout le monde était convaincu que le véritable ennemi c’était le fascisme. C’est une sorte de mythe. Un mythe que les gens de gauche sont de plus en plus prompt à embrasser. 

Snobisme.

Tu sais quoi, je crois qu’il trouve que ça fait trop populo. Le tennis, le golf, ça c’est pour les gens comme lui, pas le foot. Et il ne veut pas aller à Villa Park parce qu’il pense que le quartier est pourri et qu’il arrivera quelque chose à sa voiture si la gare là-bas. Il est terriblement snob, je crois qu’il tient ça de ses parents. 

Le nationalisme alimentaire.

 On rapporte que l’équipe portugaise, qui séjourne à Wilmslow, a apporté six cent bouteilles de vin et plusieurs tonneaux d’huile d’olive vierge, ayant supposé (à juste titre) qu’il leur serait impossible de se procurer des substituts convenables pour ces denrées en Angleterre.
 Leur équipe médicale a interdit aux Espagnols de boire l’eau du robinet anglaise affirmant qu’ils tomberaient sûrement malade sinon. 
Entre temps on a demandé au joueur vétéran Ron Flowers de lister les avantages dont jouissent les Anglais en jouant à domicile, et il répond sans aucune hésitation que le principal c’est de « pouvoir manger correctement ».

L’expression des sentiments chez un Anglais.

 Il est assis devant sa télé portative, plié en deux, des mains sur les yeux. À l’écran s’affiche des images des funérailles de la princesse Diana. Les épaules de Geoffrey se soulèvent, et il est secoué de longs sanglots convulsifs. Quand Mary lui attrape les mains et les écarte doucement de son visage, elle voit qu’il a les yeux rouges et gonflés, les joues luisantes de pleurs, la bouche tordue en un rictus de chagrin obscène. Geoffrey pleure comme un bébé. Les larmes jaillissent de son corps : des larmes qu’il n’a jamais versées pour son père, ni pour sa mère ; des larmes que rien d’autre, rien de tout ce qui a pu leur arriver, à lui, à Mary, ou à ses enfants n’ont jamais réussi à lui tirer en soixante-dix ans.

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Édition Liana Levi.

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard 

 

Mon club de lecture me conduit parfois vers des livres dont je n’avais pas entendu parler. Le thème du mois de février était l’Iran ? j’y ai découvert Négar Djavadi.
Du début jusqu’à (la presque) fin, j’ai suivi avec passion le récit tortueux et pourtant implacable de la vie de la famille Sadr, de grands notables iraniens. La narratrice Kimia Sadr, est dans la salle d’attente de l’hôpital Cochin, nous comprenons peu à peu le sens de sa démarche. Elle est dans le service de la fécondation assistée, elle est seule alors que tous les autres patients sont venus en couple. Elle s’adresse souvent à son lecteur et pour nous faire comprendre pourquoi elle est là, elle sent qu’elle doit dérouler toute l’histoire de sa famille. Nous passons de la famille d’un très riche propriétaire terrien dont le père est à la tête d’un harem, aux soubresauts de l’après guerre. Les intellectuels exilés iraniens sont, pour la plupart d’entre eux, les défenseurs de Mossammad Mossadegh qui a eu le courage de nationaliser le pétrole au dépend de l’Angleterre, le Shah, soutenu par les anglais et les américains l’a exilé sans l’emprisonner, et cela a été fini de la démocratie en Iran. Une répression de plus en plus sanglante, va s’abattre sur ce pays jusqu’à la révolution qui, hélas pour eux, sera captée par les religieux. On voit aujourd’hui que cette autre chape de plomb a bien du mal à se fissurer.
Sara et Darius, les parents de la narratrice sont engagés dans un combat très inégal qui les conduiront à un exil en France. Comment peut on construire une vie à travers tant de violence, Kimia aura d’autant plus de mal qu’elle ne se sent pas être féminine comme le sont ses deux soeurs.
Le mélange des deux temporalités , l’histoire de l’Iran et ce temps d’attente dans la salle de l’hôpital Cochin s’entrelacent et rajoutent à la tension du récit. Kimia, dit être née plusieurs fois, tout ce qui concerne la construction de son identité s’est passée dans la violence et on espère très fort pour elle que cet d’enfant à venir sera enfin une période pleinement heureuse.

Ce roman permet de mieux comprendre ce pays, du point de vue des classes favorisées et éduquées. On sent une coupure très grande entre eux et le peuple qui sans doute s’est plus reconnu dans les mollahs que dans ces intellectuels laïcs, descendants des seigneurs propriétaires de domaines grands comme des provinces. Je me suis laissée « désorienter » dans ce livre au titre tellment bien choisi, il dit si bien ce que la narratrice a dû vivre pour être enfin elle-même ;

 

Citations

Son père Darius et son grand père .

 Darius, je pense détestait son père pour lui même. Parce qu’il incarnait l’aveuglement et la crainte, et la ruine de ce bien précieux qu’est la pensée. Il le haïssait tous autant qu’il haïssait la religion dont Mirza-Ali était le premier des représentants. Toute sa vie, d’abord par ses lectures, puis par son engagement politique et son réveil révolutionnaire, il combattit des êtres comme lui, des figures autoritaires/conservatrices dont l’action principale consiste à protéger leur pouvoir en maintenant les peuples dans une hiérarchie sociale sclérosée et l’ignorance absolue dans un autre monde possible. À plusieurs reprises, je l’ai entendu dire que la religion, comme la tyrannie asséchait la capacité d’analyse dans le but d’imposer un unique sentiment : la peur. « La peur est leur seule arme et la révolution consiste à la retourner contre eux » insistait-il avec conviction.

Statut de la femme (pas sûre que ce soit seulement la femme iranienne).

 Je songe à une réflexion de Sarah au sujet de couple de voisins, les Hayavi, mariés de longue date, mais sans enfant. « Bien sûr que c’est lui qui est stérile. Si c’était elle, il aurait divorcé depuis longtemps. » Voilà toute la condition de la femme iranienne esquissée en deux phrases.

J’ai ri.

-Ton oncle lui a acheté un billet d’avion et ouste partie à l’autre du monde …
– Quel bout du monde ?
– Celui qu’on dit qui s’appelle « Amirika » !
– Il est parti en Amérique ? !
– C’est ce que je viens de dire.
– Et il fait quoi là-bas ?
– Qu’est-ce que tu veux qu’il fasse, c’est un Sadr… Il secoue son petit tuyau et fabrique des enfants.

La paternité.

 Si je devais utiliser une comparaison pour tenter de définir le rapport de Darius avec la paternité, je dirais qu’elle se révéla comme une de ces attractions qui excite la foule à la Foire du trône (Luna Park pour les Iraniens), mais qui d’emblée ne vous tente pas. Pourtant on vous y traîne de force et vous cédez. Vous en descendez plutôt enthousiaste, admettant que vous vous étiez trompé, cela valait vraiment le coup mais de là à y retournez… D’autant que si vous êtes Darius Sadr, des attractions autrement plus stimulantes vous interpellent de toute part. La guerre du Viêt Nam et l’intensification des bombardements sur le Nord, la réélection de Nasser et la chasse aux frères musulmans ; et en Iran rien de moi que l’assassinat du premier ministre Hassan Ali Mansour devant le Parlement et l’accession au pouvoir de « l’homme à la pipe » Amir Abbas Hoveyda. 

D’habitude je n’aime pas ce genre de clin d’œil au lecteur mais j’ai bien aimé ce bavardage avec cette auteure .

 Le tabou était telle que, même en son absence personne n’osait en parler (vous remarquerez que tous les tabous famille bisous avait un lien avec onze numéro 2). Pourtant patiente encore un peu cher lecteur, et je te révèlerai ce qu’aucun des Sadr n’a jamais su. Pour l’instant, il y a un bébé et sa mère a sauver.

Les filles iraniennes.

 Les filles étaient élevés pour être le ciment de la famille, la colle qui maintient ensemble des générations, les maisons et les traditions. Elles étaient façonnées pour rester auprès des parents vieillissants et s’accommoder de la vie comme d’un pont à traverser. La preuve en est que, cet été là, aucun des cousins adolescents n’étaient présents. Ils avaient tous été envoyés en « Amerika », loin des manifestations et des arrestations, poursuivent leurs études et se tailler un destin. L’un après l’autre, ils avaient laissé leurs sœurs derrière eux et avaient disparu de nos vies pour ne plus jamais réapparaître. Eux non plus n’ont pas eu le choix, mais au moins ils ont pu avoir des aventures et épouser qui ils voulaient.

Explication du titre.

 Tandis que tout en bas à l’orient rétrécit, devient anecdotique, puis disparaît, assise près du hublot Kimiâ Sadr, telle que vous l’avez connue, subit le même sort. Bientôt, je vais naître pour la seconde fois. Habituée à venir au monde dans le sang et la confusion, à réveiller la Mort et la convoquer à la fête, cette renaissance de la traversée du territoire indompté et violent du Kurdistan à la chambre d’hôtel de Karakoy – est indéniablement digne de la première. Bientôt, mon prénom ne sera plus prononcée de la même manière le « â » final de viendra « a » dans les bouches occidentales, se fermant pour toujours. Bientôt je serai une « désorientale ».

 

 

 


Édition Mercure de France bibliothèque étrangère. Traduit du norvégien par Jean -Baptiste Coursaud

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard 

Un conte si triste et, si bien raconté. Une petite Ronya de 10 ans et sa grande sœur Mélissa de 16 ans, sont élevées par un père alcoolique, qui aiment ses filles mais qui est dominé par l’alcool jusqu’à la perte du contrôle de sa vie. Dans cette tourmente, Mélissa est obligée de remplacer son père à la vente de sapin devant une station d’essence. Ronya ne veut pas rester seule, elle rejoint sa sœur et vend, elle aussi, des décorations de Noël. Les deux enfants sont prises dans une galère sordide, mais la petite Ronya trouve des gens qui vont lui tendre la main. Le concierge de l’école qui repassera son costume pour la fête de Sainte Lucie et d’autres qui lui enfoncent la tête sous l’eau . Comme le grossiste de la vente des sapins qui n’a jamais la moindre compassion pour cette famille. Au contraire, il cherche à faire le maximum de profits car il sent bien que les deux filles ne pourront pas aller se plaindre. Le charme du conte, vient des pensées et du regard de la petite Ronya, qui vit dans la hantise d’être séparée de son père par les services sociaux, pourtant, le temps du conte, son père n’est vraiment pas intéressant, mais elle lui doit ses plus beaux souvenirs qui l’aide à supporter le présent. J’ai relu deux fois la fin et j’ai eu l’impression que les deux fillettes partaient vers un pays où elles ont été heureuses, est-ce une évocation du paradis , comme dans le conte de « la petite marchande d’allumettes » ? (l’auteure en parle dans cette histoire) Si vous avez une interprétation mois tragique de la fin, dites le moi, car j’aimerais que ce conte se termine mieux que « la petite fille aux allumettes » .

 

Citations

Un papa poète.

 J’aimais bien aussi quand papa travaillait à la supérette. Tout comme c’était pas mal quand il nettoyait les tramways. Les autres me disaient : « Comme ton père il bosse au supermarché, il pourra p’têt avoir du candi’Up en réducs ? » Ou alors ils me disaient : « Comme ton père il nettoie les tram, il pourrait pas enlever ce que mon frangin a tagué ? » Mais j’aimais nettement moins bien quand il était poète, qu’il avait écrit que » la pensée est une anguille prise dans une nasse » et qu’il vendait ses poèmes devant le kiosque à journaux. Ça, j’adorais moyen.

Le spectacle de Noël : son père n’est pas là.

 Sauf que personne ne s’arrête de boire après avoir vu un bout de papier sur un frigo, et il ne faut pas si longtemps que ça pour lasser une chaussure. Donc, personnes n’a chuchoté Ronya, personne n’a chuchoté Fille de brigand, personne n’a chuchoté du tout, personne n’a crié mon prénom non plus, les flashs n’ont pas flashé, le projecteur m’a aveuglée, des millénaires se sont écoulés, je ne suis pas arrivée à m’arrêter de penser, de repenser au sourire qu’il m’adressait sous l’eau cet été là, au dessin qu’il faisait dans mon dos avec un brin d’herbe alors que j’étais étendue sur un rocher, au chalet dans la forêt et à la porte qu’il refermait à l’aide d’un crochet tout en disant que personne ressortirait le soir, et, enfin enfin la lumière a quitté ma trombine.

 

 

 

 

 

Édition Hauteville. Traduit de l’anglais États-Unis) par Florence Moreau

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

Je ne veux pas être trop sévère avec ce roman, car ce n’est pas si souvent qu’un pur roman d’amour, nous est proposé au club de lecture. Mais voilà je n’ai pas réussi à m’intéresser à la passion de Roya qui tombe éperdument amoureuse de Bahman, en entendant celui-ci prononcer son prénom.

Une passion sous fond des évènements de 1953 en Iran qui voient la mise à l’écart de Mohammad Mossadegh, premier ministre démocrate au profit du Shah soutenu par les Anglais et les Américains.

Les deux amoureux s’étaient donné rendez-vous dans un parc mais Bahman ne viendra pas. Il faut attendre la fin de vie de Bahman pour comprendre l’incroyable complot ourdi par sa mère avec la complicité du libraire de Téhéran.
J’espère ne pas trop vous en dire. Si vous aimez la romance tragique plongez vous dans cette histoire qui a deux temporalités : 2013 avec Roya qui a refait sa vie avec un américain Walter, ils sont tous les deux médecins. Elle retrouve par un hasard romanesque son premier amour dans une maison de retraite assez proche de chez elle. En 1953 , en Iran son grand amour pour Bahman se heurte à l’hostilité de la mère de celui-ci qui trouve Roya trop ordinaire pour son fils. C’est intéressant de voir le poids des femmes dans ce pays qui semblent si misogyne. Ce roman permet de revivre cette période très compliquée que beaucoup d’Iraniens considèrent comme la seule parenthèse démocratique dans leur pays , Mohammad Mossadegh, qui sera chassé par un coup d’état orchestré par l’Angleterre et les Etats-Unis qui voulaient mettre la main sur le pétrole iranien.

Un roman à l’image des poèmes persans qui sont parait-il de sublimes poèmes d’amour qui n’a pas su me séduire. Il faut dire qu’une grande partie de l’intérêt du livre est dévoilé dans une lettre posthume à la fin du récit : une incroyable manigance pleine de perfides, pour pouvoir accepter ce genre de récit il aurait fallu que le reste du récit soit à la hauteur de ce suspens, ce qui n’est vraiment pas le cas.

Je vous laisse avec Rumi le poète que lisent tous les jeunes Iraniens en mal d’amour :

Écoute du jasmin l’austère et dolent thrène*,
De la séparation il relate les peines :
Depuis que de mon plant on déroba ma veine,
Je tire les sanglots et des rois et des reines !

(Thrène : mélopée, est une lamentation funèbre chantée lors de funérailles)

Citation

Dialogue qui m’a fait sourire.

 – J’adorerais que mes filles deviennent les prochaines Marie Curie de ce monde, déclara Baba au petit déjeuner, alors que la famille savourait des « naans » fraîchement préparés, accompagnés de fromage frais et de confiture aux griottes. Ah oui, j’adorerais ! Ou même de célèbres auteurs. ( Il adressa un sourire à Roya) Comme cette Américaine – Helen comment, déjà ? Keller ?
– Sauf que je ne suis pas sourde, Baba, fit observer Roya.
– Ni aveugle, renchérit Zari.
– Je ne vois pas le rapport, intervint Maman, avant de demander à ses filles de manger plus vite.
– Il faut être sourde et aveugle pour avoir une chance de devenir Helen Keller, déclara Zary fière de sa connaissance des grandes figures américaines. 
– Muette. N’oublie pas muette, marmonna Roya.


Édition l’avant scène théâtre 

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

Il faut vraiment un club de lecture pour que je lise du théâtres,(ou l’aide scolaire que j’apporte à mes petits enfants quand ils me le demandent). Cette pièce est facile à lire et à comprendre, il s’agit d’un réquisitoire contre la famille bourgeoise. Depuis le « famille je vous hais » de Gide on sait que la famille peut être le lieu de tant de violence. Récemment j’ai revu le film « Festen » et là le cri de souffrance du fils qui a été violé par son père a tout son sens ; oui c’est de la haine qu’il a pu éprouver surtout face au silence de toute sa famille parfaitement au courant des conduites du père. « Famille je vous hais » peut être aussi le cri d’un Hervé Bazin élevé par une mère qui le détestait, tous les enfants malheureux, violentés abusés peuvent lancé ce cri. Mais de quoi souffre donc Mathieu, le personnage principal de la pièce fils de Laurence et Jean-Marc ? D’avoir raté sa vie, d’être marié avec une femme trop grosse, et de travailler à la SNCF.

Ses ignobles parents lui ont fait donner des leçons particulières pour qu’il réussisse à décrocher son bac. Ses tortionnaires de parents l’ont envoyé faire un IUT à Grenoble, Grenoble vous vous rendez compte ? Alors qu’ils auraient dû deviner qu’il voulait aller en Bretagne faire de la voile.

Je suis ravie d’avoir lu cette pièce car je sais ainsi que je n’irai certainement pas voir tant les personnages m’ont énervée. La mère qui n’a jamais rien fait de sa vie que de tenir une galerie d’art qu’elle ouvre quand elle a du temps mais qui était une riche héritière. Tout le long de la pièce elle veut être celle qui comprend son fils et dénigre son mari. Mathieu j’ai déjà tout dit pour rendre encore plus antipathique le personnage je rappelle qu’il appelle sa femme « la baleine, », sympa non ? Le père a plus de consistance et, comme il est tout le temps sur le gril on a envie de le défendre. Et tout ça pour finir par ces mots

 

Tu sais la famille, c’est toujours comme ça … Ça tire un peu dans tous les sens, on se file des coups, c’est brutal, et dans le fond on s’adore. Hein, mon chéri ? Dans le fond on s’adore.

 

Édition Liana Lévi Traduit du russe (Ukraine par Paul Lequesne)

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

Kourkov devient un habitué de Luocine, il faut dire que l’Ukraine occupe beaucoup nos esprits en ce moment. Après le Pingouin et Les abeilles grises, voici donc ce roman dont l’auteur nous annonce qu’il aura une suite.

Je ne sais pas si le point de départ est véridique, mais c’est possible, Kourkov aurait eu entre les mains les archives de la Tcheka durant la période de la guerre civile en 1919. Et il dit lui-même qu’il devient un spécialiste de cette époque. À partir des documents de la police politique de l’époque, il va créer un roman dont le personnage principal sera un jeune lycéen qui a vu son père tuer d’un coup de sabre de cosaque. Lui-même aura l’oreille tranchée. En 1919 à Kiev dans un quartier que nous arpentons dans tous les sens, la population est soumise à des forces armées violentes et très hostiles. L’armée rouge, par deux fois a été repoussée d’Ukraine mais elle est en train de s’imposer. Il y a aussi l’armée resté fidèle à l’ancien régime et qui voudrait chasser les bolchéviques. Et comme souvent, quand il n’y a plus d’état pour protéger les populations, des forces venant d’un peu partout essaie de prendre part au conflit. Et au milieu de tout cela, la population qui voudrait tout simplement survivre. Le roman suit le jeune Samson qui va être enrôlé dans la milice. Il va se charger de découvrir les responsables des vols en particulier de l’argenterie et cela mettra sa vie en danger. Finalement, il réussit à comprendre les raisons de ce trafic. C’est assez bizarre de voir ce jeune homme à l’oreille coupée, dans un pays où tout le monde se tire dessus sans raison, vouloir absolument découvrir les dessous d’un trafic et mener une enquête policière assez classique. J’ai oublié un détail : l’oreille ! Il met son oreille coupée dans une boîte et celle-ci continue à entendre ce qui se passe autour d’elle : un peu de fantaisie macabre à la façon de Kourkov, comme dans « Le pingouin ». Et puis, c’est bien connu, dans les pays où la police politique est toute puissante «  les murs ont des oreilles » ! ! Ce roman nous permet de comprendre à quel point l’Ukraine en 1919 était dans un état de chaos incroyable et à quelle point la violence était de mise dans tous les camps.

La situation était très confuse et cela rend le roman difficile à lire et moins humoristique que « le pingouin ». L’auteur annonce une suite je ne suis pas certaine de m’y confronter.

 

Citations

Le poids d’une arme .

De retour au commissariat Samson et Kholodny se virent remettre à chacun un Nagant, avec sangle et étui en bois, une dizaine de cartouches ainsi qu’une autorisation écrite de porter l’arme.

 Samson ajusta l’étui à sa taille et sentit peser à droite, à sa ceinture un poids réconfortant. Désormais sa vie allait forcément changer. Elle change toujours quand on reçoit une arme.

Difficulté de s’y retrouver .

– Un défroqué ? Dit Tofim Sigismundovitch.
– Oui, il dit avoir abjuré Dieu et vouloir combattre pour l’ordre. 
– Vous devriez vous méfier de lui, intervint la mère de Nadejda, la mine soucieuse. Quand un homme devient son propre contraire, il risque de se perdre entre le bien et le mal.
– Tout le monde peut s’y perdre répondit son mari nous vivons à une époque où il est parfois impossible de comprendre où se trouve l’un et l’autre. Tiens, par exemple je sais déjà que les petliouristes sont un mal, mais concernant le hetman, je serai incapable de le dire. Et les denikinistes ? S’ils arrivent à Kiev, sera-ce un bien ou un mal ?

La présence de la mort.

 Sur quoi il entra dans le commissariat de pas résolu. Un moment plus tard deux coups de feu éclataient à l’intérieur.
Samson courut dans le bâtiment. Passetchny remonta déjà de la salle de détention, Mauser toujours au poing. Derrière lui, un bourdonnement de voix et des gémissements.
 » Comme ça, ils se tiendront tranquilles, dit-il en se dirigeant vers la porte d’entrée restée grande ouverte. Comme ça, ils auront un cadavre sous les yeux pour leur rappeler que chez nous la mort est bon marché, bien meilleur marché que la vie. »

La guerre civile.

 Le détenu abattu par le milicien était toujours étendu au milieu de la chaussée devant le commissariat. Et personne n’avait l’intention ni d’aller le ramasser, ni de le pousser au bord de la voie. Parce que les cadavres devaient être enlevés par le pouvoir. Or cette nuit-là le pouvoir se battait pour sa survie. Il était occupé à semer les cadavres, non à les récolter. La moitié des mort appartenaient au pouvoir, la moitié du pouvoir gisait mort.

 

 


Édition Grasset

lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

Quand demain reviendra la lumière….

 

Ce roman raconte une journée très particulière dans la vie du narrateur : il est seul chez lui car il doit aller chercher sa femme et son fils nouveau né à la maternité. Il va devenir père et il se sent complètement bouleversé par ce changement de statut. Saura-t-il transmettre à cet enfant le lourd passé de sa famille à jamais marqué par la Shoa ? Se mêlent alors pour lui son enfance et ses jeux qui tournaient souvent autour de cette tante mythique Rosa, rescapée d’Auschwitz , la dernière encore en vie, qui a fui l’Europe pour monter un cabaret en plein désert. Cette femme a décidé de raconter dans un spectacle incroyable ses souvenirs et terminer par une litanie de noms de toutes les femmes qui sont mortes devant ses yeux.

Samuel son petit neveu a été élevé dans une famille qui ne pouvait pas parler car ils étaient trop malheureux, il dit dans son récit que ces silences l’ont névrosé. Il décrit cette journée où il va accueillir, dans sa maison, son bébé et sa femme, avec une délicatesse qui m’a émue et pourtant, ce qu’il raconte est parfois insoutenable, et il dit avec ses mots et ses difficultés de vivre combien la Shoah a marqué les générations suivantes, victimes ou pas, les survivants traînent en eux une culpabilité qu’ils ont transmise à leurs enfants et petits-enfants.

Un très beau texte, très émouvant.

 

Citations

Des souvenirs douloureux.

 Derrière la porte rouge qui s’ouvre sur son sanctuaire, parmi les statuettes, les habits en lambeaux et les pierres couleur brique, se trouvent deux gamelles de métal. La sienne, qui lui a permis de s’accrocher au jour, marquée d’une infinie culpabilité. D’avoir volé, de n’avoir pas partagé, d’avoir piétiné des corps pour survivre.

Promesse à son bébé .

 Quand demain reviendra la lumière, que nous entrerons dans l’appartement pour la première fois tous les trois, je lui raconterais. Il y aura les berceuses, les histoires récitées d’une voix grave, et puis la Shoah. Il faudra que je trouve les mots qu’on ne m’a pas dits, car c’est le silence qui a semé en moi toutes ses névroses -pas les atrocités de l’histoire.

L’indicible .

 Rosa était frigorifiée mais elle sentait qu’il n’avait pas le droit de trembler, son corps devait cacher ses faiblesses. Seule de sa main gauche avait du mal à résister, elle cherchait l’appui d’une paume maternelle. Son index avait commencé à bouger, d’abord lentement puis, comme pris de palpitations, il s’était mis à taper contre le pouce sans parvenir à s’arrêter, cet index gauche qui menaçait la dénoncer. Alors Jania avait saisi sa main -une femme sans âge, sans cheveux à qui ont aurait donné cinquante alors qu’elle n ‘en avait pas plus de trente. Rosa ne connaissait pas son prénom, elle ne savait rien d’elle mais toute les deux ressentiraient bientôt les douleurs insondables. Elles respireraient côte-à-côte l’odeur du génocide et scelleraient leur mémoire dans une gamelle.

Le passé.

 Qui sommes-nous quand les aînés ne sont plus là pour désigner le passé ? L’angoisse grandit à mesure que les jours passent, le décomptes des derniers rescapés comme au moment de l’appel matinal, dans les camps. J’entends les prénoms, les noms, les numéros. Des aboiements d’un autre temps qui se mêlent aux souvenirs et à l’angoisse. Au moment où la dernière voix s’éteindra, nous serons livrés aux obscurité.

 

 

 


Édition le tripode

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

J’ai commencé ce roman en étant attirée par le lyrisme de la langue puis je l’ai lu en diagonale car je ne supportais plus l’accumulation des horreurs qui y est décrite.

Le style de cet écrivain est très particulier, j’ai lu sur plusieurs blogs que certains le considèrent comme un très grand de la littérature contemporaine. Il se lit facilement et sa langue très lyrique nous emporte. Malgré l’absence de point et de majuscule – je me demande quelle est l’utilité de ces procédés !- chaque paragraphe est une unité de sens et on comprend très bien les propos de l’auteur.
Il s’agit de la colonisation française au XIX° siècle, les deux voix de l’horreur sont celles de colons incapables de s’adapter aux conditions de vie en Algérie et qui mourront tous du choléra sauf une femme, la deuxième est celle de soldats qui, violent et assassinent femmes et enfants dans des bains de sang tous plus horribles les uns que les autres.
C’est sans aucune nuances, c’est juste insupportable, mais c’est sans doute ce que mérite la colonisation. Je préfère (et de loin) lire des livres d’historiens qu’un long texte lyrique dont la force vient de l’accumulation des crimes, des viols, des morts du choléra et surtout du racisme le plus primaire ….

 

Citations

 

Angoisse des arrivants

 mais je savais bien qu’Henry ne dormait pas, j’imaginais qu’il avait comme moi les yeux grands ouverts et qu’il commençait à se poser les questions que j’avais posées tant de fois avant de partir, des questions qu’il n’écoutait pas à l’époque, des questions qu’il balayait d’un revers de main parce que c’était pour lui des questions de bonne femme, et que ce n’était pas avec des questions de bonne femme qu’on allait de l’avant, mille dieux non ! s’exclamait-il en lissant sa moustaches qu’il avait drue et pas toujours aimable

La justice.

et en moi même je me disais que la justice était un mot inventé par les riches pour calmer la colère des pauvres, mais que tout bien réfléchi ça n’existait pas la justice, qu’il fallait apprendre à vivre sans elle et accepter le sort que Dieu réserve à tout être humain qui pose le pied sur la terre 

 

 

 

Édition belfond. Traduit de l’anglais (Royaune-Uni) par Diane Meur

lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

 La honte, ce n’est pas comme la culpabilité ; elle n’admet pas de réparation. Les juifs dont je parle sont morts. Ceux qui avaient mon âge à l’époque n’auront jamais donné le jour à des enfants, à des petits enfants. La honte ne s’expie pas ; elle est une dette impossible à s’acquitter

 

Ce roman, que j’ai lu avec un grand intérêt, se présente comme une longue lettre d’un grand-père allemand à son petit fils écossais. Le grand père était soldat de la Wehrmacht et a fait toute sa guerre sur le front de l’Est. Il raconte surtout la débâcle allemande de 1944 avec son lot d’horreurs insoutenables. Ce long récit est interrompu par les souvenirs du petit fils de ce grand-père qu’il a tant aimé.

Le grand-père a besoin de dire tout de suite qu’il n’a rien vu de la Shoa et explique très peu son adhésion au nazisme qui semble anecdotique par rapport à son engagement dans l’armée. Le nazisme est représenté par un des membres du petit commando dont nous allons suivre la progression à travers les plaines de l’Ukraine et de la Pologne, et c’est le personnage le plus odieux.
Ce roman, car c’est un roman, même si l’auteur a lui-même une ascendance allemande, on ne peut pas savoir s’il s’agit vraiment de son propre grand-père. En revanche tout ce qu’il décrit, comme horreurs du comportement de l’armée sur le front de l’est est véridique. Le grand père pense qu’à l’Est tout était permis et que rien n’était là pour arrêter la barbarie de l’armée. Il décrit aussi comment jusqu’au dernier moment la police militaire allemande tuait les déserteurs, aujourd’hui où cette région est de nouveau la proie de la guerre il y a des points communs si tristes, cela m’a fait penser au sort des déserteurs Russes de la divisions Wagner.

Un livre qui permet de comprendre la barbarie de l’armée mais pas l’adhésion au Nazisme, on pense quand même que ce bon soldat s’il avait dû assassiner des Juifs, il l’aurait fait par obéissance. D’ailleurs il décrit un épisode dans un café de Varsovie où il a eu une attitude peu glorieuse. Pour mieux comprendre l’engagement de toute une population dans le nazisme, je recommande deux livres qui m’ont bien aidé à ouvrir les yeux  : « un bon allemand » de Horst Krüger, et surtout « l’histoire d’un Allemand » de Sebastian Haffner.

 

Citations

Son grand père .

 Je n’ai pas été un nazi. Aucun tribunal, même omniscient, ne me jugerait coupable de quoi que ce soit. Ce que je peux te raconter ne concerne ni des atrocités, ni un génocide. Je n’ai pas vu les camps de la mort et je ne suis pas qualifié pour en dire un seul mot. J’ai lu le livre de Primo Levi sur ce sujet, une comme tout le monde. Sauf qu’en le lisant, nous les Allemands, nous sommes obligés de penser : Nous avons commis cela.

La boue, en Ukraine.

 Plus ils avançaient sur la pente, plus le camion s’embourbait dans la glaise mouillée, de sorte que les perches n’étaient plus qu’à la hauteur de leurs genoux. Les roues ont fini par se bloquer. Alors le lourd engin a commencé de glisser à reculons vers la file de véhicules massés derrière lui.
 Un cadavre était resté pris dans la glaise au bas de la pente, un des nôtres, un Allemand. Personne n’avait le temps ni le loisir de le retirer et chaque fois que le camion dans son va et vient passait sur ses jambes en partie enfouies, le torse raide se relevait au dessus du sol. Le camion allait, venait. Et à chaque passage, le visage gris à la peau fendue et le torse meurtri émergeait de la boue. Je me souviens d’avoir pensé : Nous sommes en enfer. C’est l’enfer ici, et nous sommes des damnés.

La responsabilité des Allemands.

 Il est difficile de séparer les circonstances et l’homme. Mais dire que j’ai été à la merci des circonstances serait trop simple. L’époque à laquelle je vivais m’a conduit dans ces potagers, la faim au ventre, une barre à mine dans la main, mais ce n’est pas pour autant que je n’ai pas agi ou que je n’ai pas mangé.
Quand je me pose la question de savoir si nous étions tous immoraux, ou si nos actes répréhensibles faisaient de nous des êtres mauvais, je me dis que nous avons été flétris par les conséquences de décisions prises par d’autres (…)
Et moi à titre personnel ? Telle est la question à laquelle je m’efforce ici de répondre.

Guerre à l’est .

Même aux moments dont je te parle, à l’automne 1944, quand le vent avait déjà tourné et que les Allemands en France fuyaient sous les bombardements américains comme des poux sous la flamme d’un briquet, il valait sans doute mieux se trouver à l’Ouest. Les lois de la guerre, ce paradoxe raffiné, y avaient encore cours. Des atrocités étaient commises aussi, mais c’était une violation des règles et non leur pure et simple abolition 
(…)
 Mais nous les Allemands nous savons dans notre chair -et les Polonais, les Ukrainiens, les Juifs et les Russes- le savent aussi que la guerre à l’Est était la seule vraie : nue, impitoyable, affranchie de toute loi, exempte de toute compassion, une pure affaire de haine et d’annihilation. Sur huit soldats allemands tués, sept l’ont été à l’est et à l’échelle des pertes russes on peut à peine dire que les puissances occidentales ont fait la guerre.
 Pendant de première année à l’Est, nous les Allemands, avons sciemment laissé mourir de faim un demi-million de prisonniers russes. Il m’est arrivé d’observer un homme dépérir ainsi, d’avoir été moi-même affamé, et cet état n’est pas indolore. Cela ne vous met pas dans un état de léthargie hébété. Cela vous rend fou. Cela seul, parmi tous les actes que nous avons commis était déjà un crime qui exigerait des monuments, des discours et des journées commémoratives, mais, parce qu’il a été perpétré à l’Est on s’en souvient à peine.

Essayer de comprendre.

Mais qu’est-ce qui au départ nous a fait commettre ce que nous avons commis, voilà ce qu’ils n’expliquent pas. Car enfin, le communisme s’est développée partout en Europe ; le nazisme, lui, ne s’est vraiment développé que chez nous.

 Je pense qu’il s’agissait en partie d’obéissance, que nous avons consentie pour nous laisser mener à l’abîme. Et je pense aussi qu’il y avait à l’œuvre une violence, quelque chose de dément. Une aspiration de puristes à la « tabla rasa ». Une fêlure dans notre psyché nationale sur laquelle nous avons réglé nos actes avec calme et méthode, je dirais même avec humanité. Je suis sûr que les Feldgendarmen se trouvaient très humains de pendre nos soldats plutôt que de les crucifier eux aussi.


Éditions de l’Observatoire 

lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

Un des avantages du club de lecture de Dinard (et ce n’est le seul) c’est de chercher des titres dans les romans français, enfin surtout pour les nouveautés et cela me change un peu des auteurs étrangers.
Ce livre est un petit bijou tout en délicatesse et pourtant … Pourtant il traite d’un des sujets qui me révolte le plus, et je ne dois pas être la seule ! Les souffrances infligées aux enfants dans des institutions censées les protéger. Dans le genre le Canada doit être en première ligne avec le sort réservé aux enfants indiens arrachés à leurs familles pour les ré »éduquer » dans dans des maisons qui ont été pour nombre d’entre eux l’antichambre du cimetière. L’Irlande n’est pas mal non plus et voilà que nous sommes dans un endroit que j’adore : Jersey et les îles anglo-normandes. D’ailleurs on y parle de Serk et des Écrehous qui sont parmi les plus jolies îles que j’ai vues. Mais loin de ce tourisme ou de l’évasion fiscal, Jersey a eu son orphelinat à la tête duquel un directeur pervers à régner. Le malheur pour ces enfants c’est que l’île est loin de tout et qu’il a fallu bien du temps pour que les langues se délient. D’ailleurs les habitants de l’île ne veulent toujours pas parler de cette affaire bien réelle hélas ! La romancière a imaginé des personnages qui semblent tellement vrais, si eux n’ont pas existé leurs sosies ont bien souffert de tous les maux qu’elle nous décrit. Lily est une petite fille de 8 ans, et elle arrive à survivre dans cet enfer car elle aime les oiseaux et la nature mais le petit qu’elle protège (je peux dire sans divulgâcher que c’est son petit frère) lui n’a que quatre ans et ne peut pas se protéger. La fin est tragique, je vous laisse deviner. La narratrice du roman est une femme de 60 ans qui veut faire toute la lumière sur ce qui s’est passé car cela la concerne de près. Il y a aussi un personnage qui lui a existé : il vivait un peu en marge de la société et a été accusé de crimes à connotation sexuelle, il était innocent et on découvrira plus tard que le vrai coupable était employé à l’orphelinat c’est lui en particulier qui faisait le père Noël … Cet homme dégouté par ses concitoyens se réfugiera au Écrehous et se déclarera roi de ces îles. Vous pourrez vous renseigner sur lui dans cet article ce fait divers n’est vraiment pas à la gloire des habitants de l’île, c’est le moins qu’on puisse dire ! !
La si belle île de Jersey s’est refermée sur son silence et la narratrice n’apprendra pas grand chose d’autre que ce que l’enquête officielle n’avait découvert.
Comme je le disais au début un livre d’une délicatesse étonnante pour un sujet sordide . Bravo Maud Simonnot !

 

Citations

Les iliens.

 Les mimosas étaient en fleur et leur jaune d’or apportait une couleur de plus à une incroyable palette des végétaux qui se détachaient sur le bleu céruléen de l’eau. En temps normal j’aurais été séduite par la beauté de ce spectacle marin, mais depuis quelques jours je percevais la mer différemment : c’est elle qui avait permis à ces gens de vivre en paix avec leurs secrets et qui leur conférait cette arrogance. Coupés du reste du monde par l’immensité d’eau ils étaient entre eux.

La beauté mais aussi la prison .

 Après avoir longé le Trou du Diable, je m’approchais des bruyères bordant la falaise pour contempler la silhouette de la petite ils de Serk, aux contours indigo rendu flou par la brume comme ceux d’un royaumes disparu. J’avais toujours vu dans les îles de merveilleuses terres de liberté, pour Lily ça avait signifié l’inverse : il était doublement impossible de s’échapper de l’orphelinat puis de Jersey. Son purgatoire était une île dans l’île, une prison dans la prison…

C’est très triste.

 L’environnement qui avait permis autant de crimes, cette culture locale du silence, était presque aussi terrible que les personnes mêmes qui les avaient perpétrés. Parce que ces enfants étaient orphelins, pauvres, inoffensifs, il avait été facile de détourner le regard. Et même si, après une très longue procédure, la commission d’enquête avait fini par conclure en 2017 que « sans l’ombre d’un doute un nombre important d’enfants pris en charge par les autorités de l’île avait été victimes de violences physiques et sexuelles et de négligence émotionnelle ». Pour ces enfants il n’y aurait jamais ni justice ni consolation.