Édition Quai Voltaire , Traduit de l’anglais par Jean­nette Short-Payen

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Une petite plon­gée dans le monde abbayes du début du XVII° siècle, après la mort du roi Henry IV, dans un couvent de nonnes où l’ac­cu­sa­tion de sorcel­le­rie n’est jamais bien loin et permet tous les abus. C’est un récit assez compli­qué, une histoire de vengeance imagi­née par un cerveau supé­rieur et féroce, un certain Guy Le Merle qui a été humi­lié dans sa jeunesse par un évêque tout puis­sant. Pour mener à bien sa vengeance, il doit utili­ser les capa­ci­tés de celle qu’il appelle mon Ailée parce que (du temps où elle était saltim­banque) elle se prome­nait sur des fils tendus dans les airs. Celle-ci a trouvé refuge dans un couvent pour élever sa fille Fleur et pendant quatre ans, elles mène­ront toutes les deux une vie paisible sous l’au­to­rité d’une mère supé­rieure dont l’es­prit de charité faisait régner un certain bonheur dans cette abbaye de l’île de Noir­mou­tier, c’est amusant de voir une région que l’on connaît bien vivre sous la plume d’une auteure étran­gère et situer ces descrip­tions au XVII° siècle , le passage du « Goa » aura évidem­ment son impor­tance ! Il faut dire que l’au­teure à une mère fran­çaise elle a peut-être passé des vacances dans cette région.

Pour parve­nir à ses fins, Le Merle dissi­mulé sous les traits d’un prêtre va utili­ser une toute jeune nonne qu’il va mettre à la tête de cette abbaye, celle-ci voit le diable partout et les pauvres sœurs iront de châti­ment en châti­ment. Cette nonne est en réalité la soeur de l’évêque dont il veut se venger. Je m’ar­rête là pour ne pas trop en dire sur le suspens qui sous-tend ce récit. Tout le charme de ce roman vient de ce qu’on ne sait pas jusqu’à la dernière page si le person­nage du « Merle » est unique­ment cruel et s’il est capable d’amour pour son « Ailée ». J’ai trouvé cette histoire de vengeance bien compli­quée et si j’ai retenu ce roman c’est plutôt pour la descrip­tion de la vie des nonnes dans les abbayes, mais je reproche aussi à l’au­teure de voir tout cela avec des yeux de femmes du XXI° siècle pour qui faire la diffé­rence entre la foi et la crédu­lité est si facile à faire. C’est un roman histo­rique qui éclaire d’un œil sans complai­sance la reli­gion du XVII° siècle et la condi­tion des femmes dans les couvents, et rien que pour cela il peut vous plaire.

Citations

La fondation des abbayes.

Fondée il y a quelques deux cent ans par une commu­nauté de frères prêcheurs, l’ab­baye est très vieille. Elle a été payée grace à l’unique devise qui a court pour l’église : la crainte d’être damné. En ces temps d’in­dul­gence et de corrup­tion, une famille noble ne pouvaient assu­rer sa posi­tion dans le royaume qu’en atta­chant son nom à une abbaye.

Des propos qui sentent le XXI° siècle plus que le XVII° mais c’est très bien dit.

Je n’ai jamais cru en Dieu.En tout cas, pas à celui auquel nous avons l’ha­bi­tude de nous adres­ser, ce grands joueur d’échecs qui, de temps en temps, baisse le regard vers son échi­quier, déplace les pièces selon les règles connues de lui seul et daigne regar­der son adver­saire bien en face et avec le sourire du grand maître qui sait d’avance qu’il va gagner la partie. Il doit y avoir, me semble-t-il une horrible paille dans l’es­prit de ce créa­teur qui s’obs­tine à mettre ses créa­tures à l’épreuve jusqu’à ce qu’il les détruise, qui ne leur accorde un monde regor­geant de plai­sir que pour l’heure annon­cer que tout plai­sir est péché, qui se complaît à créer une huma­nité impar­faite mais s’at­tend à ce qu’elle aspire à l’in­fini perfec­tion ! Le Démon, au moins, joue franc-jeu, lui. Nous savons exac­te­ment ce qu’il veut de nous. Et pour­tant, lui-même, le Malin, le Génie du mal travaille secrè­te­ment pour l’Autre, le Tout Puis­sant. À tel maître, tel valet.

Toujours l’effet des connaissance d’aujourd’hui sur une description du passé .

Je leur ai recom­mandé d’évi­ter les jeûnes exces­sifs, de ne boire que l’eau du puits et de se laver au savon matin et soir. 
» À quoi cela pourra-t-il bien servir ? » a demandé soeur Thoma­sine en enten­dant ce conseil. 
Je lui ai expli­qué que parfois des ablu­tions régu­lières empê­chaient les mala­die de se propager. 
Elle a eu l’air un peu convain­cue de cela. « Je ne vois pas comment ! a‑t-elle dit. Pour éloi­gner le démon, ce n’est pas d’eau propre et de savon dont on a besoin, c’est de l’eau bénite ! »

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Édition Seuil . Traduit de l’an­glais par Karine Lalechère

Lu dans le cadre de Masse Critique

Voici une bonne pioche chez Babe­lio, sans être un total coup de coeur ce roman est très inté­res­sant et j’es­père vous donner envie de le lire. L’au­teure est britan­nique de parents chypriotes. Elle s’in­té­resse à deux scan­dales qui se passent à Chypre, l’un concerne le bracon­nage des petits oiseaux migra­teurs, l’autre beau­coup plus révol­tant concerne des employées de maison étran­gères qui sont exploi­tées par des agences plus où moins mafieuses. Ces femmes devront toute leur vie rembour­ser l’agence qui les a fait venir, elles espèrent s’en­ri­chir pour, le plus souvent, faire vivre leur famille alors que les seules personnes qui vont gagner beau­coup d’argent ce sont les proprié­taires des agences. Les Chypriotes qui les utilisent n’ima­ginent pas les diffi­cul­tés que traversent ces femmes. Pour la bonne société chypriotes ce sont des femmes inter­chan­geables qui leur rendent tous les services possibles sans pour autant cher­cher à les connaître.

Ce roman s’ap­puie sur un fait divers qui a secoué Chypre : des femmes employées ont bruta­le­ment disparu. La police ne cherche abso­lu­ment pas à savoir ce qui s’est passé, le hasard permet­tra de décou­vrir qu’il s’agit d’un crime odieux de femmes sans défense.

Le roman suit le destin d’une de ces femmes : Nisha , une jeune maman Skri Lanquaise, elle va aider Petra à élever Aliki l’en­fant qu’elle a eu alors que son mari est mort avant la nais­sance de ce bébé. Un jour Nisha dispa­raît le roman va racon­ter l’en­quête de Petra qui va ouvrir les yeux sur la vie de Nisha , elle a mauvaise conscience et se rend compte à quel point ces femmes sont malme­nées dans son pays. Elle découvre aussi que Nisha lui a caché son amour pour Yian­nis son jeune voisin, car elle avait peur d’être renvoyée si Petra avait connu cette rela­tion amou­reuse. Yian­nis est est un Chypriotes que la crise de 2008 a tota­le­ment ruiné et il doit sa survie au bracon­nage des oiseaux migra­teurs ce sont de tous petits oiseaux que les restau­ra­teurs s’ar­rachent. Il gagne beau­coup d’argent mais il sait aussi que s’il veut s’ar­rê­ter, il risque sa vie car au dessus de lui les comman­di­taires de cette pratique de bracon­nage, il y a des gens très puis­sants et qui sont prêts à tout pour cacher cette pratique mais aussi pour qu’elle continue.

Un sujet très inté­res­sant mais j’ai un petit bémol pour le style que j’ai trouvé assez plat. Malgré cette dernière remarque je pense que ce livre trou­vera un public assez large.

Citations

Voici une bonne façon d’apprendre la table de 9.

Si tu me demandes combien font 7 fois 9, je sais que la réponse commence par 6. Et que le second chiffre, c’est toujours celui d’avant, moins 1. Par exemple, 8 fois 9 font 72, 7 et 2. 
(PS regar­dez bien la table de 9
1 fois 9 =9
2 fois 9 = 18
3 fois 9 = 27
4 fois 9 = 36
5 fois 9 = 45
6 fois 9 = 54
7 fois 9= 63
8 fois 9 = 72
9 fois 9 = 81
10 fois 9 = 90
certes quand on l’écrit ça marche mais pour dire spon­ta­né­ment « 7 fois 9 = 63 cela demande une gymnas­tique de la mémoire qui me semble compli­quée, moi quand j’étais enfant pour la table de 9 je me disais : 7 fois 9 = 70 – 7 = 63 .)

Le crack de 2008.

Avant la crise de 2008, la Laiki banque était en plein essor. elle s’ap­prê­tait à deve­nir le véhi­cule d’in­ves­tis­se­ment euro­péen pour le fonds d’état de Dubaï et elle a joué un rôle pivot dans l’in­dus­trie des services finan­ciers de Chypre. Elle accueillait à bras ouverts les nouveaux entre­pre­neurs russes qui arri­vaient avec des valises remplies de billets et créaient sur l’île des socié­tés admi­nis­trées par des avocats et des comp­tables locaux. Les trans­ferts d’argent entre la Russie et Chypre avaient atteint des montants astro­no­miques. La banque avait même géré les affaires de Slobo­dan Milo­se­vic. Dans les années 1990, son gouver­ne­ment avait trans­féré des milliards de dollars en espèces par notre inter­mé­diaire, en dépit des sanc­tions des Nations Unies.

Son expan­sion agres­sive en Grèce fut fatale à la Laiki. Le bilan était sous-capi­ta­li­sée au moment de la crise finan­cière mondiale et ce fut la dégrin­go­lade. La banque fut déman­te­lée. Je perdis mon emploi, mes écono­mies et ma femme ‑dans cet ordre.

Un policier caricatural ?

Je ne peux pas m’amu­ser à cher­cher ces étran­gères. J’ai du travail. Si elle ne revient pas, c’est sans doute qu’elle est passée au nord. C’est ce qu’elles font. Elles vont du côté turc dans l’es­poir de trou­ver un meilleur emploi. Ces femmes sont des animaux, elles obéissent à leur instinct. Ou à l’argent. Vous devriez rentrer chez vous et débar­ras­ser sa chambre. Si elle n’est pas de retour à la fin de la semaine, appe­lez l’agence pour deman­der qu’on vous envoie une autre bonne.

L’horreur de la guerre à Chypre.

Une seule fois, j’ai entendu mon père parler avec savoir d’avant ‑une voix sincère et bienveillante‑, et ce fut pour dire qu’il avait tué un ami au combat. Il ne nous avoua jamais son nom.
Ces années d’après guerre m’ont appris une leçon que je n’ai pas oubliée : on pouvait se refer­mer en soi-même, et, comme mon père, ne jamais retrou­ver la sortie.

Exemple de ce que vivent les femmes étrangères domestiques à Chypre.

Mutya Santos, une autre Philip­pine, venait de Manille. Elle s’en­ten­dait bien avec sa première employeuse et dînait avec elle chaque soir. À la mort de la vieille dame, on l’avait placée chez un homme qui essayait constam­ment de la tripo­ter, entrait dans la salle de bain quand elle était sous la douche et se glis­sait dans sa chambre pendant son sommeil. Elle s’était plainte à l’agence qui avait refusé d’in­ter­ve­nir. Lorsque son patron l’avez appris, il l’avait congé­diée. Elle aussi s’était retrou­vée sans rien, avec une énorme dette à rembourser. 

Édition Belfond Noir. Traduit de l’an­lais (royaume Uni) par Alexandre Prouvèze.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Lors­qu’un roman poli­cier est proposé au club de lecture, je sais qu’il a une dimen­sion autre que l’énigme. C’est le cas ici, la toile de fond de ce roman est l’en­lè­ve­ment d’en­fants abori­gènes de 1910 à 1975, pour les élever dans un milieu plus » favo­rable » à leur éduca­tion. C’est une horreur dont l’Aus­tra­lie a honte aujourd’­hui mais qui a boule­versé à jamais la vie des enfants qui en ont été victimes. L’au­teure britan­nique veut aussi en faire une charge contre le colo­nia­lisme anglais.

L’in­té­rêt du roman vient aussi de l’emprise de l’al­cool sur le prin­ci­pal suspect. C’est une origi­na­lité de ce roman, aucun person­nage n’est vrai­ment sympa­thiques. J’ex­plique rapi­de­ment l’in­trigue, le roman se situe sur deux époques en 1967 et en 1997. Ces deux époques voient deux drames se passer.

En 1967, on suit un poli­cier Steve qui est chargé d’en­le­ver les enfants abori­gènes pour les conduire dans un orphe­li­nat. Il est torturé par sa mauvaise conscience, et de plus son couple bat de l’aile. Son épouse Mandy ne veut pas d’en­fant et ne se sent plus amou­reuse de Steve. Ils ont comme voisin Joe Green, sa femme Louisa et leur fille Isla, Joe est alcoo­lique et sa femme enceinte ne le supporte plus et décide de repar­tir dans son pays d’ori­gine : l’Angleterre.

En 1997, Isla s’est instal­lée en Angle­terre mais elle revient en Austra­lie car son père est accusé du meurtre de Mandy qui a disparu depuis vingt ans.

Les deux histoires vont évoluer en paral­lèle car la clé de l’énigme poli­cière se passe en 1967. En atten­dant le roman se déroule avec des person­nages auxquels on ne peut pas s’at­ta­cher : Joe l’al­coo­lique qui bat sa femme Louisa, qui reste fina­le­ment avec lui sans que l’on comprenne pour­quoi, Mandy la voisine qui prend en cachette la pilule tout en ne le disant pas à Steve son mari qu’elle n’aime plus. Steve auteur des rapts d’en­fants et qui sera direc­te­ment respon­sable de la mort d’un bébé abori­gène sans qu’au­cune enquête ne soit dili­gen­tée. Et enfin Isla, alcoo­lique elle aussi, qui cher­chera à inno­cen­ter son père, contrai­re­ment à sa mère qui essaiera de faire incul­per son mari.

J’ai vrai­ment été gênée par le peu d’empathie avec laquelle l’au­teure a décrit ses person­nages, on a l’im­pres­sion d’un exer­cice litté­raire autour d’une histoire mais que les diffé­rents prota­go­nistes n’ont pas de chair. Et les grands absents ce sont les Abori­gènes, alors que c’est pour eux que cette écri­vaine a voulu écrire cette histoire. Bizarre !

Citations

Une image qui ne marche pas en français.

Isla constate en effet que la clôture autour de la véranda vient d’être peinte. La haie à l’avant de la maison a été taillée en pointe et des corbeilles, accro­chées de part et d’autre de la porte, débordent d’une forme rose et violette. Le bardage a l’air vétuste, à côté de la pein­ture fraîche et de ces suspen­sions ridi­cules . Du mouton servi comme de l’agneau.

Souvenir d’un homme qui boit trop.

Il y avait trop bu le vendredi précé­dent Louisa avait vu Mandy. Le lende­main, il avait retrouvé la bouteille de whisky vide, dans la poubelle, mais il ne se souve­nait pas de l’y avoir mise. Il s’était penché sur Louisa dans son lit puis ils s’étaient battus. Ça, oui il s’en souve­nait. La proxi­mité de son visage dans l’obs­cu­rité. Puis plus rien ensuite. Elle n’en avait pas parlé le lende­main. Il s’était réveillé sur le canapé ‑ce qui, en soi, n’avait rien d’ex­cep­tion­nel- en se deman­dant s’il avait rêvé. Mais un terrible senti­ment de culpa­bi­lité le rongeait, comme s’il avait disjoncté. En même temps. Les comas éthy­liques lui donnaient toujours l’im­pres­sion d’être un monstre.

En 1997.

La radio diffuse une inter­view d’un membre du gouver­ne­ment. C’est la même rengaine qui passe en boucle depuis son arri­vée : le Premier ministre John Howard, refuse de s’ex­cu­ser auprès des Abori­gènes pour les enlè­ve­ments de leurs enfants. À l’époque, les gens pensaient agir comme il le fallait, assure le ministre. C’étaient d’autres mœurs.

Une jeune femme alcoolique.

Elle n’avait pas bu devant lui, les premiers mois. elle comman­dait un jus d’orange au pub, après le travail, tout en remplis­sant son frigo de cannettes de bière blonde et forte. C’est devenu plus diffi­cile quand il a emmé­nagé chez elle. Il lui avait passé un savon, la fois où il l’avait surprise à boire de la vodka pure à la bouteille, alors qu’elle le croyait au lit. Elle avait mini­misé la portée de son geste, lui avais promis de chan­ger. Il l’avait crue. Il s’était mis à lui parler mariage, tandis qu’elle songeait à la bouteille qu’elle avait gardé plan­quée dans la sacoche de son vélo. Et puis plus tard, des années plus tard, il était devenu l’ad­ver­saire, celui dont elle se cachait, celui qui la forçait 0à se regar­der en face. Et sur lequel elle se défou­lait quand elle détes­tait ce qu’elle voyait.

Scène clé du roman le rapt d’enfant aborigène.

‑On va s’oc­cu­per du petit », dit-il. Ses propres mots lui donnaient la nausée. « Ça lui fera un bon. de départ dans la vie.
- Mensonge ! Elle pointa son index vers le visage de Steve. « Ma tante a été enle­vée quand elle était petite. Elle m’a racon­tée comment c’était. »
Les pleurs du bébé s’am­pli­fièrent tandis qu’il fermait la porte derrière lui. elle prit l’en­fant dans ses bras, le serra contre elle, sanglo­tant en silence, son visage appuyé contre celui du bébé.

Édition Galli­mard. Traduc­trice Fanchetta Gonzalles-Battles

Je lis très peu de romans poli­ciers , mais j’avais déjà noté le nom de cet auteur chez Keisha et j’ai vu dans ma média­thèque préfé­rée qu’il avait reçu un coup de cœur de « mon » cher club de lecture. Je me suis donc plon­gée avec grand inté­rêt dans ce récit qui se passe à Calcutta au Bengal dominé par l’or­gueilleuse puis­sance britan­nique. C’est le prin­ci­pal inté­rêt de ce roman, car la trame poli­cière est assez faible, selon moi, mais j’ac­cepte volon­tiers ne pas être un bon juge en la matière. La descrip­tion de la vie en Indes en 1919 est riche en consi­dé­ra­tions socio-poli­tiques. Le prin­cipe de base est : ce qui est bon pour les Anglais ne l’est pas pour les Indiens, en corol­laire toutes les façons de faire comprendre aux Benga­lis si peu déve­lop­pés que leur seul inté­rêt est d’ac­cep­ter la domi­na­tion des êtres supé­rieurs que sont les Anglais sont utili­sées, de l’hu­mi­lia­tion indi­vi­duelle à la répres­sion de mani­fes­tants paci­fiques. Et bien sûr toutes les richesses du pays sont entre bonnes mains c’est à dire des mains anglaises ou écos­saises. Tout cela, sous un climat très diffi­cile à suppor­ter qui ronge les esprits et les corps de ceux qui sont habi­tués à la saine fraî­cheur de Londres et de sa campagne envi­ron­nante. Comme dans tout polar, l’en­quête est menée par un couple de poli­ciers que l’on retrou­vera sans doute dans les autres romans de cet auteur (car il y en a d’autres) : le capi­taine Whynd­ham qui a laissé toutes ses illu­sions sur l’hu­ma­nité et sur la couronne britan­nique dans les champs de bataille de la guerre 1418 et le sergent Barne­jee un Indien partagé par son amour de l’ordre et son amour pour son peuple que l’ar­mée anglais ne pense qu’à mettre au pas. C’est un couple inté­res­sant et je pense que les prochaines enquêtes vont voir les failles de ces enquê­teurs créer de nouvelles tensions. Le roman est écrit par un auteur anglais, de parents indiens immi­grés en Écosse. Et cela fait tout l’in­té­rêt du livre car, héri­tier de deux cultures, Abir Mukher­jee est loin d’avoir une vue simpliste de ce qui s’est passé dans le pays dont ses parents sont originaires.

Un roman poli­cier comme je les aime, c’est à dire qui permet de comprendre une société avec un regard original.

Citations

Toujours cette façon de se débarrasser des enfants en Angleterre

Harde­ley n’était pas diffé­rent de la myriade d’autres établis­se­ments mineurs qui parsèment les comtés du centre du pays. Provin­cial par son empla­ce­ment et parois­sial par son compor­te­ment, il appor­tait une éduca­tion passable, un vernis de respec­ta­bi­lité et, plus impor­tant un lieu commode où parquer les enfants de la classe moyenne qu’il fallait caser dans un endroit discret pour une raison ou une autre .

Le style colonial

C’est une carac­té­ris­tique de Calcutta. Tout ce que nous avons construit ici est dans le style clas­sique. et tout est plus grand qu’il n’est néces­saire. Nos bureaux, nos rési­dences et nos monu­ments crient tous :« Regar­dez notre œuvre ! nous sommes vrai­ment les héri­tiers de Rome. »
C’est l’ar­chi­tec­ture de la domi­na­tion et tout cela paraît un tanti­net absurde. Les bâti­ments palla­diens avec leurs colonnes et leurs fron­tons, les statues, vêtues de toges, d’An­glais depuis long­temps décé­dés et les inscrip­tions latines partout des palais aux toilettes publiques. En regar­dant tout cela, un étran­ger serait en droit de penser que Calcutta a plutôt été colo­ni­sée par les italiens.

Et c’est hélas vrai !

L’opium n’est vrai­ment illé­gal que pour les travailleurs birmans. même les Indiens peuvent s’en procu­rer. Quant aux Chinois, eh bien nous pour­rions diffi­ci­le­ment le leur inter­dire, attendu que nous avons mené deux guerres contre leurs empe­reurs pour avoir le droit de répandre ce maudit truc dans leur pays. et nous l’avons bel et bien fait. Au point que nous avons réussi à faire des drogués d’un quarts de la popu­la­tion mâle. Si on réflé­chit, cela fait proba­ble­ment de la reine Victo­ria le plus grand trafi­quant de drogue de l’histoire.

Ambiance du matin

Mieux vaut parfois ne pas se réveiller. 
Mais à Call­cutta c’est impos­sible. Le soleil se lève à cinq heures en déclen­chant une caco­pho­nie de chiens, de corbeaux et de coqs, et au moment où les animaux se fatiguent, les muez­zins démarrent de chaque mina­ret de la ville. Avec tout ce bruit, les seuls Euro­péens à ne pas être déjà réveillés sont ce qu’ils sont ense­ve­lis cime­tière de Park Street.

Le passage que j’avais noté chez Keisha et qui m’a fait retenir le nom de cet auteur de ce roman policier

Sur une plaque de cuivre vissée sur une des colonnes on peut lire « Bengal club, fondé en 1827 ». À côté d’elle un panneau de bois annonce en lettres blanches :
ENTRÉE INTERDITE AUX CHIENS ET AUX INDIENS
Barner­jee remarque ma désapprobation.
« Ne vous inquié­tez pas, monsieur, dit il. Nous savons où est notre place. En outres, les Britan­niques ont réalisé en un siècle et demi des choses que notre civi­li­sa­tion n’a pas atteinte en plus de quatre mille ans.
- Abso­lu­ment, » renché­rit Didby.
Je demande des exemples.
Baner­jee a un mince sourire. « Eh bien, nous n’avons jamais réussi à apprendre à lire aux chiens. »

Les oiseaux

Je suis réveillé par ce que l’on appelle par euphé­misme le chant des oiseaux. En réalité c’est plutôt un affreux raffut, neuf dixième de cris stri­dents pour un dixième de chant. En Angle­terre le chœur de l’aube est aimable et mélo­dieux et ils rend les poètes lyriques pour parler des moineaux et des alouettes qui montent dans le ciel. Il est aussi divi­ne­ment court. Les pauvres créa­tures, démo­ra­li­sées par l’hu­mi­dité et le froid, chantent quelques mesures pour prou­ver qu’elles sont encore vivantes puis elles plient boutique et vaquent à leurs occu­pa­tions. À Calcutta c’est diffé­rents. Il n’y a pas d’alouette ici, rien que de gros corbeau grais­seux qui commencent à brailler aux premières lueurs de l’aube et conti­nuent pendant des heures sans une pause. Personne n’écrira jamais de poème sur eux.

Édition Plon Feux Croi­sés . Traduit de l’an­glais­par Anouk Neuhoff avec la colla­bo­ra­tion de Suzy Borello

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Voici ma première lecture dans le cadre du club de lecture qui a donc repris du service pour ma plus grande joie.

Le thème du mois était : « Les voisins » , ce roman de John Lanches­ter paru en France en 2013 , raconte la vie des habi­tants de Pepys Road. Cette rue bordée de maisons parti­cu­lières a connu le sort de beau­coup de quar­tiers de Londres, d’abord construites pour la classe moyenne, les maisons sont peu à peu rache­tées par de très riches londo­niens qui passent leur temps à faire des trans­for­ma­tions plus couteuses les unes que les autres, il leur faut être à la pointe de la mode et montrer que rien n’est assez beau pour eux. Nous sommes en 2007 et la City fait couler l’argent à flots conti­nus. Ce roman tout en se foca­li­sant sur un quar­tier de Londres donne une photo assez précise de l’ensemble de la ville. Plus que les gens qui seront les acteurs de ce roman, c’est la main­mise de la puis­sance finan­cière qui est analy­sée aussi bien du côté des vain­queurs que des exclus.

Du côté des vain­queurs (en tout cas au début) on trouve Roger et Arabella Yount , leur seule moti­va­tion c’est l’argent, en gagner beau­coup et le dépen­ser au plus vite . Le roman s’ouvre sur l’in­quié­tude de Roger aura-t-il droit à sa prime d’un million de livres dont il aurait cruel­le­ment besoin pour éclu­ser toutes ses sorties d’argent ? Nous suivrons pendant un an cette famille et leurs deux garçons qui auront, eux, bien besoin de baby-sitter pour qu’un adulte s’oc­cupe enfin un peu d’eux. Je dois avouer que c’est un aspect qui me surprend beau­coup dans la litté­ra­ture anglaise (je ne sais pas si c’est en partie réel) mais les enfants ont toujours l’air d’épui­ser leurs parents qui n’at­tendent qu’une chose les mettre au plus vite en pension.

Du côté de ceux qui doivent travailler dur pour profi­ter un peu de cet argent, un ouvrier polo­nais et nous décou­vri­rons grâce à lui le monde des travailleurs pour qui l’argent ne coule pas à flots. Il aura des amours compli­qués et devra résoudre un problème de conscience à propos, encore une fois, de l’argent : il trouve dans la maison qu’il rénove une valise remplie de billets, que va-t-il en faire ?

Pétu­nia Howe est la personne la plus touchante de ce récit , elle est âgée et a vécu une grande partie de sa vie avec son mari Albert qui était un horrible radin grin­cheux. Surtout ne croyez pas la quatrième de couver­ture, elle n’est pas obli­gée de vendre sa maison pour se soigner. Elle est est atteinte d’une tumeur au cerveau, sa fille Mary vien­dra l’accompagner pendant sa fin de vie et nous permet­tra de connaître son fils Smitty qui est un perfor­meur en art contem­po­rain. Cette famille se situe dans la classe moyenne et elle est plus sympa­thique. Le fils permet quelques passages assez clas­siques sur l’absurdité des prix en art mais il reste un homme capable de senti­ment pour sa famille, Ce roman donne une assez bonne vision de la société britan­nique avec ceux qui ne peuvent pas y péné­trer comme Quen­tina qui a fui le Zimbabwe et qui n’a aucun papier. Elle arrive à travailler sous une fausse iden­tité et est employée par la société de surveillance du station­ne­ment à Londres. Étant donné la compli­ca­tion des règles de station­ne­ment, il semble parti­cu­liè­re­ment diffi­cile de ne pas avoir de contravention.

La famille pakis­ta­naise est riche en person­na­li­tés diverses , l’in­té­grisme musul­man frappe à leur porte , en travaillant comme des fous ils arrivent à un niveau de vie correct.
Il reste un pan de la société : les joueurs de foot grâce à Freddy Kamo nous décou­vrons que là aussi l’argent peut ruis­se­ler mais il est quand même soumis à la santé physique du jeune joueur, une mauvaise frac­ture et voilà le rêve qui s’écroule.

Le lien entre tous ces person­nages, c’est qu’ils sont tous voisins ou travaillent pour des gens de Pepys Road.

Chaque person­nage repré­sente un proto­type de Londo­niens et l’au­teur décrit ainsi une ville qui va mal car elle est trop centrée sur l’argent et la consom­ma­tion. Il arrive à tenir l’in­té­rêt du lecteur car les trajec­toires des person­nages font craindre une chute ce qui arri­vera pour certains d’entre eux. Et puis, il y a ces cartes que tous les habi­tants de la rue reçoivent avec cette inscrip­tion « Nous voulons ce que vous avez ». Qui se cache derrière ces messages anonymes ? Nous avons donc droit à une enquête poli­cière et à un inspec­teur très britan­nique sorti des écoles qui font de lui un homme un peu trop chic pour sa fonction.

J’ai aimé cette lecture car elle donne une bonne idée de ce qui va mal dans la société britan­nique, même si les person­nages sont parfois cari­ca­tu­raux et les situa­tions un peu conve­nues, il faut aussi dire que ce livre a vingt ans et que beau­coup de ce qu’il dénonce nous semble des lieux communs aujourd’hui.

Citations

Construction de la rue

La rue en ques­tion s’ap­pe­lait Pepys Road. Elle n’avait rien d’ex­tra­or­di­naire pour une rue de ce quar­tier. La plupart de ses maisons dataient de la même époque. Elles avaient été construites par un entre­pre­neur à la fin du XIXe siècle, pendant le boom immo­bi­lier consé­cu­tif à l’abo­li­tion de l’im­pôt sur les briques.

La famille pakistanaise

Soit Usman traver­sait bel et bien une phase reli­gieuse, soit ‑de l’avis d’Ah­med- il jouait la comé­die. Dans un cas comme dans l’autre, il faisait tout un foin de sa répu­gnance à vendre de l’al­cool et des maga­zines avec des femmes nues en couver­ture. Les musul­mans ne devaient pas…, et patati, et patata. Comme si l’en­semble de la famille n’avait pas conscience de cela… Mais la famille avait égale­ment conscience des impé­ra­tifs écono­miques en jeu.

Madame Kamal mère

Elle engueu­le­rait telle­ment Usman qu’il y avait de fortes chances qu’il n’en sorte pas vivant. Le monde se rendrait compte que le Pakis­tan n’avait pas réel­le­ment besoin de la force nucléaire puisque le pays dispo­sait déjà de Madame Kamal mère.

L’ouvrier polonais

La pose des étagères était assu­rée par son Polo­nais. Bogdan le maçon qu’elle avait tout d’abord employé sur la recom­man­da­tion d’une amie, et avait désor­mais adopté. Il travaillait deux fois plus dur qu’un ouvrier anglais, était deux fois plus fiable et coûtait deux fois moins cher.

Se loger à Londres

Zbigniev, Piotr et quatre amis habi­taient un trois pièces à Croy­don. Ils le sous-louaient à un Italien, qui lui-même le sous-louait à un Anglais qui le louait à la ville, et le loyer était de 200 livres par semaine. Ils devaient faire atten­tion pour le bruit, car si les autres rési­dents les dénon­çaient ils seraient flan­qués dehors. En réalité ces jeunes gaillards bien élevés étaient des loca­taires appré­ciés dans l’im­meuble, dont les autres occu­pants étaient âgés et blancs. Comme l’un d’eux l’avait un jour glissé à Znigniev dans le hall, ils s’es­ti­maient heureux. : « Au moins vous n’êtes pas des Pakis ».

Manie de riches

Roger avait une manie donc il voulait se débar­ras­ser mais qu’il avait bien conscience de ne pas avoir encore corri­gée : il avait tendance à ache­ter plein de maté­riel hors de prix dès qu’il envi­sa­geait de se mettre à un hobby. C’est ce qui s’était passé avec la photo­gra­phie, quand il avait acheté un appa­reil immen­sé­ment sophis­ti­qué et inuti­li­sable, assorti d’une batte­rie complète d’ob­jec­tif, puis pris une dizaine de photos avant de se lasser de sa complexité. Il s’était mis à la gym et avais acheté un vélo, un tapis de jogging et une machine multi­fonc­tions, puis une carte pour un « coun­try club » londo­nien donc il ne se servait quasi­ment jamais temps il était labo­rieux d’y aller. Il s’était mis à l’oe­no­lo­gie, il y avait installé un un frigo-cave à vin dans le sous-sol réamé­nagé qu’il avait rempli de bouteilles coûteuses ache­tées sur recom­man­da­tion, mais l’en­nui c’était qu’on était pas censé boire ces fichues bouteilles avant des années. Il avait acheté en multi­pro­priété un bateau à Cowes, donc ils s’étaient servis une fois.…

Les riches à Dubaï

Ils devaient descendre dans des hôtels hors de prix pour faire ce que faisaient les gens dans ces cas-là et dans ces endroits-là : lézar­der au bord de la piscine en siro­tant des bois­sons hors de prix, manger de la nour­ri­ture hors de prix, discu­ter des futurs vacances hors de prix qu’ils pouvaient prendre et du délice que c’était d’avoir autant d’argent .

L’argent à Londres

À Londres l’argent était partout, dans les voitures, les vête­ments, les boutiques, les conver­sa­tions, jusque dans l’air lui-même. Les gens en avaient, le dépen­saient, y pensaient et en parlaient en perma­nence. Tout cet argent avait un côté inso­lent, épou­van­table, vulgaire, mais égale­ment exci­tant, stimu­lant, inso­lent, nouveau, bref, diffé­rent de Kecs­ke­mét en Hongrie, qui lui avait semblé, comme toujours les lieux où on gran­dit, intem­po­rel et immuable. Pour­tant, ces torrents d’argent qui inon­daient Londres, elle n’en profi­tait pas. Des choses arri­vaient, mais pas à elle. La ville était une immense vitrine de maga­sin, et elle était dehors sur le trot­toir à admi­rer l’intérieur.

Édition folio. Traduit de l’an­glais par Suzanne V. Mayoux

Roman sous-tendu par une intrigue bien menée (déci­dem­ment les anglais sont bons dans le genre) . Nous suivons le destin de Clive un compo­si­teur de Musique de renom et de Vernon un rédac­teur en chef d’un grand jour­nal londo­nien. Puisque l’au­teur est Ian McEwan , on peut se douter que leur descente aux enfers est inéluc­table. Je me souviens de « Solaire » et du person­nage scien­ti­fique parti­cu­liè­re­ment odieux. Ici encore, les person­nages sont peu sympa­thiques et comme dans « Solaire » il m’a manqué dans ce roman quelques valeurs humaines auxquelles me raccrocher.

L’his­toire tourne autour d’une femme Molly qui a eu trois amants : un ministre qui a tout du poli­ti­card libi­di­neux, un compo­si­teur de musique qui se pense génial mais qui a du mal à retrou­ver l’ins­pi­ra­tion de sa jeunesse, un jour­na­liste qui veut faire monter les ventes de son jour­nal. Ils sont tous les trois mani­pu­lés par Georges le mari de Molly qui, pour se venger, les détruira tous les trois.

Cela nous vaut de bons passages sur le monde de la presse, sur l’égoïsme du créa­teur que ce soit en musique ou en litté­ra­ture, sur les côtés sordides des hommes de pouvoir et tout cela avec un humour grin­çant qui est la marque de fabrique de cet auteur. La séance dans le commis­sa­riat est un bon exemple de ce que Ian McEwan sait faire de mieux. Il raconte la recon­nais­sance par Clive d’un homme soup­çonné d’un viol que celui-ci a laissé se commettre pour ne pas perdre son inspi­ra­tion musi­cale. Premier passage, Clive sûr de lui, désigne l’homme qui portait la casquette qu’il a lui-même décrite à la police. Deuxième passage, aucun homme ne porte de casquette mais Clive, toujours aussi sûr de lui, désigne celui qui pour lui est le même homme. Les poli­ciers semblent ne pas porter la même impor­tance à cette deuxième recon­nais­sance faciale et voici la fin du chapitre :

On le déposa juste devant les portes de l’aé­ro­gare. Tandis qu’il s’ex­tir­pait de la banquette arrière et faisait ses adieux, il s’aper­çut que le poli­cier au volant n’était autre que le type qu’il avait dési­gné lors de la seconde séance d’iden­ti­fi­ca­tion. Mais ni lui ni Clive n’éprou­vèrent le besoin de commen­ter cette méprise au moment où ils se serrèrent la main.

Tout le style de Ian McEwan est dans ce passage : il traque mieux que quiconque les petites adap­ta­tions de notre conscience avec des faits qui peuvent avoir des consé­quences très graves. Comme la condam­na­tion pour viol et meurtre d’un homme que l’on est pas sûr de recon­naître. Mais son pessi­misme sur la nature humaine est assez triste, trop sans doute pour moi.

Citations

La génération 68

Quelle éner­gie, quelle veine ! Nour­ris dans la situa­tion d’après-guerre du lait et du jus vita­miné de l’État, puis soute­nus par la pros­pé­rité timide, inno­cente de leurs parents, pour atteindre l’âge adulte en une période de plein-emploi, d’uni­ver­sité nouvelles, de bons livres de poche, sous le règne néoclas­sique du rock n » roll et des idéaux qu’on pouvait se permettre. Lorsque les barreaux de l’échelle s’étaient rompus derrière eux, lorsque l’État était passé de la Provi­dence à la mise au pas, ils se trou­vaient déjà en sûreté, ils avaient conso­lidé et entre­pris d’éta­blir telle ou telle éléments de leur exis­tence – goût, opinion, fortune.

Vanité tout n’est que Vanité

Des tableaux impres­sion­nistes anglais et danois étaient accro­chés à proxi­mité d’af­fiches fanées des premiers triomphe de Clive ou de concerts de rock mémo­rables ‑les Beatles au City Stadium, Bob Dylan à l’île de Wight, les Rolling Stones à Alta­mont. Certains de ces poster valaient plus cher que les tableaux.

Les caprices d’écrivains

Ces gens-là – les roman­ciers étaient de loin les pires – parve­naient à convaincre leur entou­rage que non seule­ment leur temps de travail, mais la moindre de leur sieste et de leur prome­nade, leur accès de mutisme, d’abat­te­ment ou d’ivro­gne­rie étaient couverts par l’im­mu­nité des grands dessins. Un masque pour la médio­crité, esti­mait Clive. Il ne mettait pas en doute la noblesse de la voca­tion, mais se conduire mal n’en faisait pas partie. Peut-être pouvait-on admettre pour chaque siècle une ou deux excep­tions, Beetho­ven, d’ac­cord ; Dylan Thomas, en aucun cas.

L’homme fatigué

Il se coucha sur le côté et se demanda s’il était d’at­taque pour se bran­ler, s’il n’au­rait pas inté­rêt à s’éclair­cir les idées, vu la jour­née qui l’at­ten­dait. Sa main opéra quelques attou­che­ments distraits puis il renonça. Ces temps-ci, il manquait appa­rem­ment la convic­tion et la tran­quillité ou le vide mental, et l’acte en soi semblait bizar­re­ment démodé et impro­bable, comme d’al­lu­mer un feu en frot­tant deux bouts de bois.

Édition Folio . Traduit de l’an­glais par Anouk Neuhoff

C’est la dernière fois que je lis cette auteure . Cette lecture a été un véri­table pensum, comme souvent dans ces cas là, j’ai parcouru les pages quand je m’en­nuyais trop avec Clare qui cherche à rencon­trer l’homme de sa vie. Elle fait une pause dans son couple avec Jona­than qui a le défaut d’être trop préve­nant, et va à la rencontre de Joshua . Tout cela sous le regard d’une vieille femme très origi­nale qui est le seul person­nage qui parfois m’a sortie de mon ennuie. C’est peut-être une mauvais pioche mais déjà je n’avais pas été conquise par « Les Filles de Hallows Farm », mais au moins je pouvais m’in­té­res­ser au récit de la guerre et là ? Des consi­dé­ra­tions sur les diffi­cul­tés de trou­ver l’homme idéal, comme si cela exis­tait, je vais me dépê­cher d’ou­blier ce titre et cette auteure.

Citations

Le début humour si british

Mon premier mari, Richard Storm, fut enterré par une torride jour­née d’août dans les faubourgs de Londres. Après les obsèques, une douzaine d’entre nous, rela­tion et amis, repar­tir dans un cortège de grosses voitures noires dont les sièges avez été conçus pour obli­ger les passa­gers à se tenir droit en gage de respect. Le trajet se déroula dans cette posi­tion incon­for­table, personne ne souf­flant mot.

La fin d’un amour

Mais au début il était gentil et pas trop exigeant. Je crois vrai­ment que je l’ai­mais quand je l’ai épousé. Mais ce que je ne comprends pas, c’est comment, un jour, on peut aimer quel­qu’un en toute quié­tude, et puis, le lende­main, comment des détails qui ne vous déran­geaient pas du tout jusque-là vous rendent carré­ment dingue. Je me suis mise à détes­ter des choses auxquelles il ne pouvait rien. La forme de sa nuque, sa respi­ra­tion sifflante le matin à cause de son asthme. Quand j’ai fini par décla­rer qu’il fallait qu’un de nous deux s’en aille, il a aban­donné la partie sans se battre une seule seconde. J’au­rais pu le tuer tant il était raisonnable.

Édition La table ronde . Traduit de l’An­glais par Chris­tiane Arman­det et Anne Bruneau

C’est sans doute pendant le mois anglais que j’ai vu le nom de cette auteure, je sais que Keisha et Katel l’ap­pré­cient. Si vous ne connais­sez pas ce roman, je vous remets le sujet en tête : trois femmes britan­niques très diffé­rentes sont volon­taires pendant la deuxième guerre mondiale pour travailler dans une ferme. En effet, la mobi­li­sa­tion de jeunes hommes anglais privent l’agri­cul­ture de bras précieux. Elles sont très diffé­rentes et pour­tant toutes les trois auront une aven­ture sexuelle avec le fils du fermier : Joe, réformé pour asthme. Prue, la jeune coif­feuse se lance immé­dia­te­ment dans la séduc­tion de Joe pour­tant fiancé offi­ciel­le­ment à Janet qui travaille dans une ville éloi­gnée . Ag ne va utili­ser les services de Joe que pour se débar­ras­ser de sa virgi­nité qui l’en­combre, avant de pouvoir se lancer dans l’aven­ture amou­reuse avec son collègue profes­seur à Cambridge Eliel. Stella est passion­né­ment amou­reuse d’un bel offi­cier de la marine britan­nique Philip qu’elle n’a rencon­tré que trois fois. Lorsque son rêve rencon­trera la réalité elle sera déçue et vers qui ses regards se tour­ne­ront ? et oui Joe, et ils fini­ront par s’aimer.

J’avoue ne pas avoir été enthou­siaste par ce roman qui se centre trop les amours des uns et des autres, mais il est sauvé par la toile de fond : la guerre 3945 sur le sol anglais.

Citations

Genre de remarques qui me fait aimer les romans anglais

Des années aupa­ra­vant, sans s’ex­traire de sa somno­lence, elle lui aurait récla­mer un baiser. Il se serait exécuté et en aurait été remer­cié d’un sourire en sommeiller. À propre­ment parler, et tu dis tu n’avais pas souri depuis des années. Pas de bonheur. La seule chose qui faisait briller ses yeux, c’était le triomphe. Triom­pher de ses voisins, ses clients. Triom­pher de n’im­porte qui, et de Ratty lui-même. Il se deman­dait ce qui avait si vite trans­for­mer une jeune fille insou­ciante en une vieille femme revêche. Rien que Ratty pût clai­re­ment iden­ti­fié, il faisait ce qu’il pouvait pour la satis­faire. Mais il avait appris que le mariage était une drôle d’af­faire. À l’époque ‑jeune homme tout fou- il ne savait pas dans quoi il se lancer. Et il n’avait jamais envi­sagé d’aban­don­ner sa stérile embar­ca­tion. Il avait fait des promesses au Seigneur et il ne Les romprait pas.

Deux conceptions de l’amour

Je suis si déses­pé­ré­ment roman­tique que la seule idée de l’amour me suffit presque, bien que je sache, au fond de mon cœur, que l’es­sen­tiel n’est que chimère et que je serai déçue. Je le suis presque toujours. Et cette fois avec Philippe, je crois que c’est différent. 
-Je croi­se­rai les doigts, dit Prue. Moi je ne marche pas dans tout ces romans fleur bleue. Surtout pas quand il y a une guerre, pas de temps à perdre,. Se désha­biller aussi vite que possible, voilà ma devise, avant que ces pauvres diables ne soient tués. Un peu de plai­sir rapide, puis au suivant. À la fin de la guerre, quand nous serons tous un peu plus vieux et plus sage, il sera temps de cher­cher un mari. C’est là qu’un million­naire sans méfiance sera le bien­venu. En atten­dant, je prends mon plai­sir là où je le trouve.

Édition NRF Galli­mard. Traduit de l’an­glais par Élodie Leplat

J’avais lu des réserves sur ce roman, réserves que je partage, pour­tant son premier roman : » Le Chagrin des Vivants » m’avait beau­coup plu, j’étais moins enthou­siaste pour « La salle de Bal » et encore moins pour celui-ci. On suit le destin de trois amies : Hannah qui cherche à avoir un bébé à tout prix, Clare qui se remet diffi­ci­le­ment de la nais­sance de son fils et Mélissa (Lissa) qui veut réus­sir sa vie d’ac­trice. Ces trois femmes sont les filles de la géné­ra­tion qui pense avoir libéré la femme des carcans qui avaient telle­ment pesé sur elles. Libé­rées ? je ne sais pas si elles le sont mais en tout cas heureuses elles ne le sont pas telle­ment. Lissa, malgré un succès dans une pièce de Tche­khov, finira par renon­cer à sa carrière . Hannah détruira son couple à force de FIV et de trai­te­ment hormo­naux, et Clare ne sais plus si elle est homo­sexuelle ou amou­reuse encore d’un mari qui fait tout pour l’ai­der à élever leur fils. L’au­teure promène son lecto­rat dans l’en­fance et la jeunesse de ces trois femmes et je lui recon­nais un soucis d’honnête très poussé au détri­ment des effets roma­nesques trop faciles. Je pense qu’elle cerne bien les person­na­li­tés des jeunes femmes à l’heure actuelle , mais c’est loin d’être passion­nant. Tout tourne autour de la trans­mis­sion mère/​fille et du désir d’en­fant. ( je me suis demandé si l’au­teure n’étais pas confron­tée à un bébé un peu fati­gant quand elle a écrit ce roman). Les diffi­cul­tés de notre société, et la vie des couples d’au­jourd’­hui sont très bien rendues, et beau­coup d’entre nous recon­naî­trons leur mère, leur fille, leurs amies. Il n’empêche que cette lecture m’a quelque peu ennuyée et je sais que j’ou­blie­rai assez vite ces person­na­li­tés sans grand inté­rêt. Je crois que c’est parti­cu­liè­re­ment compli­qué de rendre compte de la vie « ordi­naire » ! ( pas si ordi­naire que cela puisque deux d’entre elles sont diplô­mées d’Oxford !)

Citations

L’université

C’est là, d’après Lissa, l’en­sei­gne­ment prin­ci­pal de l’Uni­ver­sité, comment racon­ter des conne­ries avec convic­tion. Plus la fac est répu­tée, meilleures sont les conneries.

Droite et gauche en Grande Bretagne

Compa­rés à ses propres parents, la mère et le père de Cate paraissent jeunes. 
Chez Cate on vote à gauche. Chez Hannah on vote à droite.
Chez Cate il y a Zola et Updike. Chez Hannah il y a les Reader Digest et l’En­cy­clo­pae­dia Britannica. 
Le père de Cate fait un métier en rapport avec l’in­gé­nie­rie. Le père d’Han­nah est gardien à l’hô­pi­tal Christie.
Chez Cate il y a de l’huile d’olive. Chez Hannah il y a de la vinai­grette toute prête.

Édition Payot et Rivages . Traduit de l’an­glais par Gene­viève Doze

Comme la Souris Jaune , je ne sais plus qui a glissé ce roman d’Eli­za­beth Taylor dans ma biblio­thèque, ni quelle impul­sion j’ai suivie pour l’ache­ter , ni même si je l’ai vrai­ment acheté. Mais ce roman était là, et, j’ai pris bien du plai­sir à le lire. Ce n’est pas une lecture très facile, on se perd beau­coup parmi des person­nages et j’ai dû me faire une fiche pour m’y retrou­ver. Le roman se situe en 1947 dans un petit port du sud de l’An­gle­terre. Le tourisme n’a pas encore repris et la station autre­fois animée l’été a bien du mal à retrou­ver ses touristes. Nous suivons les déam­bu­la­tions d’un sous-offi­cier de marine à la retraite, Bertram, qui veut se mettre à la pein­ture sans en avoir les capa­ci­tés. En revanche, il a la capa­cité de rentrer en rela­tion avec les habi­tants de la petite ville et avec lui, nous faisons la connais­sance de Beth, l’écri­vaine que l’au­teure comprend certai­ne­ment mieux que quiconque. Un peu absor­bée par l’écri­ture de ses romans, voit-elle que sa meilleure amie Tory divor­cée et mère d’un petit Edward qui est pension­naire, a une rela­tion amou­reuse avec son mari Robert, méde­cin du village. Leur fille Prudence le sait et en est malheu­reuse, ainsi que Madame Bracey la commère qui tient une fripe­rie avec ses deux filles qu’elle tyran­nise. Mais plus que ces intrigues, c’est l’en­semble des petites histoires, la gale­rie des person­nages dont aucun n’est cari­ca­tu­ral et les réflexions sur la vie qui rendent ce livre très riche. Ce n’est pas une lecture passion­nante, mais on se dit souvent « c’est si vrai ! ». Une fois que l’on a une carto­gra­phie précise des lieux : le phare, le pub, la fripe­rie, la maison de Tory et la maison du Docteur, que l’on sait quel person­nage nous parle, alors on est très bien dans ce roman. Le diffi­culté vient du style : c’est un livre avec beau­coup de dialogues et on passe d’un person­nage à un autre sans savoir très bien pour­quoi. À la fin, Beth mettra un point final à son roman, et Bertram aura fini sa toile qui est loin d’être un chef d’oeuvre. Gageons que le roman d’Eli­za­beth Taylor aura une meilleure posté­rité que la tableau de Bertram. La dernière phrase de « Vue sur Port » me semble une petite vengeance de l’écri­vaine, mais à vous de me dire si vous l’avez comprise comme moi !

Citations

Erreur à propos de la vieillesse

La vie est la plus forte, songea-t-il. Elle est source de souf­france tout au long de l’exis­tence, et main­te­nant, le grand âge venant – dans son esprit, il allait toujours venir, jamais l’at­teindre – on s’at­tend à trou­ver la paix, à ce que la curio­sité une fois écar­tée, sa place soit prise par la contem­pla­tion, les abstrac­tion facile, le travail. Coupé de tout ce qui m’était fami­lier, dans un endroit inconnu, je pensais pouvoir réali­ser tout ce dont j’avais rêvé et que j’avais voulu faire depuis ma jeunesse, lorsque j’étais aux prises à chaque instant avec l’amour, la haine, le monde, perpé­tuel­le­ment impli­qué, engagé, enserré répare la vie. Alors je serai libéré, pensai-je. Mais à cet instant même, tandis que je suis ici depuis deux jours, voilà que la marée monte sour­noi­se­ment, commence à me rejoindre, et je prends obscu­ré­ment conscience que la vie ne connaît pas la paix, pas tant qu’elle n’en n’aura pas fini avec moi.

Un bibliothécaire haut en couleurs

Derrière le comp­toir de la biblio­thèque se trou­vait un vieil homme, muni d’un tampon encreur et d’un grand timbre ovale, au moyen desquels il menait une campagne passion­née et bizarre contre la dégra­da­tion des mœurs. La censure qu’il prati­quait était toute person­nelle.(…) Le biblio­thé­caire qui rendait des services ines­ti­mable au lecteur avait en tête certains critères bien établis tandis qu’ins­tallé là il parcou­rait les pages, tripo­tant le timbre d’une main. Il admet­tait l’as­sas­si­nat, mais pas la forni­ca­tion. L’ac­cou­che­ment (surtout si l’in­té­res­sée en mourait), mais pas la gros­sesse. L’on était auto­risé à suppo­ser qu’un amour était consommé pourvu que personne n’y prenne plai­sir. Certains mots à eux seuls susci­taient immé­dia­te­ment le recours au timbre. Les person­nages était auto­risé à crier « Ô Seigneur » à la dernière extré­mité, mais pas « Oh, bon Dieu ! » « Sein ».ne devait pas être au pluriel. « Viol » plon­geait le timbre en convul­sions dans l’encre violette.

Une remarque étonnante au cours d’une conversation

- C’était notre maison de vacances.
-Mon mari aimait faire de la voile. Il avait tendance à être riche.
- Est-ce que cela conti­nue, où est-ce terminé en ce qui vous concerne ?
-Il me donne de l’argent, comme il le devrait et le doit. On ne peut pas permettre à un homme de garder la beauté d’une femme pour lui jusqu’à ce qu’elle soit fanée et remettre ensuite sa compagne sur le marché sans qu’elle ait rien à vendre.

Réflexions d’écrivain

Je ne suis pas un grand écri­vain, ce que je fais à toujours été fait aupa­ra­vant, et mieux, songea-t-elle tris­te­ment. D’ici dix ans, personne ne se souvien­dra de ce livre, les biblio­thèques auront vendu d’oc­ca­sion tous leurs exem­plaires cras­seux et les autres seront dislo­qué, tombés en pous­sière. Et puis, en admet­tant que je fasse partie des grands, qui attache de l’im­por­tance à la longue ? Quelle diffé­rence cela ferait t‑il aux gens qui déam­bulent dans les rues, si les romans de Henry James n’avaient jamais été écrits ? Ce serait le cadet de leurs soucis. Personne ne nous demande d’écrire : si nous arrê­tons, qui nous implora de conti­nuer ? Le seul bien­fait qui en sortira, c’est assu­ré­ment l’ins­tant présent ou je me demande si « vague » vaut mieux que « faible » ou « faible » que « vague », et ce qui doit suivre, en alignant un mot après l’autre comme on assor­tit des soies de couleur, un genre de jeu.

But du mariage

Je suis arrivé à la conclu­sion que le vrai but du mariage, c’est la conver­sa­tion. C’est ce qui le distingue des autres formes de rela­tions entre rela­tions entre hommes et femmes, ce qui vous manque le plus, bizar­re­ment, à la longue : le déver­se­ment de petits riens jour après jour. Je pense que c’est le besoin foncier de l’hu­ma­nité, beau­coup plus impor­tant que…la passion violente, par exemple.

Je suis d’accord

- Oh, bali­vernes. C’est une commère foui­neuse avec une langue très médisante.
- Aucun être humain n’est jamais aussi simple que ça. Il y a toujours autre chose en plus… sa curio­sité a été bridée par les circons­tances et s’est orien­tée dans des voies indignes…