Éditions livre de poche, 517 pages (avec la post-face qui explique d’où vient ce roman), mai 2023.

Traduit de l’espagnol par Serge Mestre.

Je dois cette lecture à « Caudia-Lucia » et je l’en remercie. Mes coquillages disent beaucoup du plaisir que j’ai eu à lire ce roman. La guerre d’Espagne a fait partie de mes premières lectures qui m’ont marquées dans ma jeunesse. Hemingway et « Pour qui sonne le glas » Malraux et « L’Espoir », qui m’avaient donné une vision simple de l’engagement du bon côté de cette guerre. Et puis, il y a eu George Orwell qui définitivement m’a fait douter du rôle des communistes pendant cette guerre. Mais je n’avais jamais rien lu sur l’après guerre et la répression franquiste. Almueda Grandes va raconter trois ans de terreur : 1947, 1948, 1949 en Andalousie, et l’épilogue en 1960, le moins qu’on puisse dire c’est que son point de vue n’est pas simpliste.
Nino, un petit garçon de 9 ans, au début du roman, vit dans une maison-caserne où son père est garde civil. Ce qui correspond à gendarme ; avec tout ce que cela veut dire quand il s’agit de maintenir l’ordre dans une dictature.
Ce que j’avais mal imaginé, c’est que l’implantation des gens qui avaient voté pour le front populaire était massive dans les régions rurales pauvres, et si la victoire militaire a été incontestable, elle n’a pas pu changer les mentalités pour autant. Durant ces trois années, la guérilla dans les montagnes était encore très active soutenue par une population qui était horriblement choquée par les méthodes de répression de l’armée ou des gardes civiles.
L’auteur a choisi comme narrateur un petit garçon, Nino, qui devra sa prise de conscience à un homme qui vit seul dans la montagne, cet homme, Pepe el Portuges lui apprendra tout ce qui est important pour prendre ses propres décisions et ne jamais avoir de réaction trop manichéennes. Bref, à devenir quelqu’un de bien dans un pays fasciste, de bien et de vivant donc faire attention à ne pas se jeter dans des actions irréfléchies. C’est tellement facile de juger, surtout sur les apparences, alors que pour mener à bien une lutte, il faut parfois savoir se cacher sous de fausses identités.

Les dialogues entre le jeune Nino, et celui qui lui semble vieux, mais qui est juste un adulte, Pepe el Portuges, sont des moments forts de ce roman. La prise de conscience de ce qui se passe autour de Nino, sous-tend tout ce récit, la lectrice que je suis, a suivi avec un intérêt, toujours proche de la surprise, le dévoilement des différents acteurs de cette narration. Je sais que c’est une fiction, qui mêle personnages réels et créations romanesques, mais je pense que ce roman doit être très proche du vécu de la population espagnole de cette époque. Les moments de détente arrivent avec les relations amoureuses : les femmes espagnoles ont du tempérament !

Les femmes qui vivent dans la terreur que leur mari, fils ou frère soient assassinés d’une balle dans le dos par des gardes civiles ou de face par les militants communistes cachés dans la montagne, sont des personnages qu’on n’oublie pas : leurs pleurs ou leurs cris résonnent longtemps dans la mémoire du lecteur après avoir refermé ce roman.
Ma seule difficulté mais qui n’est pas un reproche est venu des noms espagnols : je devais tout le temps faire un effort pour savoir qui était qui, d’autant que pour se cacher les personnages ont plusieurs noms !

Je vous encourage à lire ce roman , je serai bien étonnée qu’il ne vous plaise pas.

Extraits.

Début.

(je ne compte plus les débuts météorologiques des romans, mais je trouve celui-ci réussi, non ?)
 Les gens prétendent qu’en Andalousie il fait toujours beau temps, mais dans mon village en hiver on mourrait de froid.
 Les gelées se présentaient traîtreusement, avant la neige. Lorsque les jours étaient encore longs, lorsque le soleil de midi chauffait toujours et que nous descendions les après-midi jouer à la rivière, l’air devenait soudain cinglant et plus limpide. Puis le vent se levait, un vent aussi cruel et délicat que s’il était fait de verre, un verre aérien et transparent qui descendait en sifflant de la montagne sans soulever la poussière des rues.

Souvenirs de la guerre civile.

 Rubio, malgré son nom qui signifie « blond » avait les cheveux bruns, une cascade de boucles sombres aussi brillante que des gorgées d’huile, lui arrivant à la taille. C’est certainement pour cette raison, ou parce que c’était encore une enfant, ou parce qu’à douze ans elle avait déjà de grands yeux, un long cou, un nez fin et des lèvres on ne peut plus pulpeuses, qu’on ne le lui avait pas tondu la tête à la fin de la guerre, en même temps qu’à sa mère, à ses sœurs aînées, à ses belles sœurs, à ses tantes et à ses cousines. La ferme où elle habitait alors s’appelait toujours la ferme des Rubio même si plus un homme n’y habitait. Ils étaient tous morts, et certains, disait-on c’était exilé en Amérique. Mais Filo, elle, était restée. Elle s’était promenée le lendemain dans le village, les cheveux pleins d’échelles à moitié tondue. C’était elle qui s’était mise dans cet état avec les ciseaux de la cuisine, pour que personne ne puisse douter de ses opinions, ou pour ne rien devoir à ces fasciste soudain transformés en coiffeurs. La seule chose qu’elle récolta fut de se retrouver assise sur une chaise, au centre de la place pour finir de se faire tondre tout à fait.

Les discussions chez son père, garde civil et sa mère au fort tempérament.

 » Encore un de vos exploits, lançait ma mère qui ne ratait jamais une occasion de rappeler cela ouvertement, allez mettre en prison une femme tout simplement parce qu’elle est fidèle !
– Elle n’est pas en prison pour cette raison, Mercedes, mais pour avoir fait de la propagande subversive.
– De la propagande subversive ? Dire que tu couches avec ton mari c’est faire de la propagande subversive ça ? Et le faire cocu, c’est quoi alors ? Collaborer avec Franco ? Eh bien, dis donc … tant de curés et tant de messes, pour en arriver là …
– Tais-toi, tu ne sais pas ce que tu dis.
– Eh bien, je ne me tairai pas. Je n’en ai pas envie, voilà ! La seule chose qu’a faite Rosa a été de dire qu’elle était enceinte de son mari, un point c’est tout. Et tu trouves que c’est une raison pour l’envoyer en prison, peut-être ? Être fidèle et aimer son mari, et coucher avec lui, c’est une raison pour se retrouver en prison, Antonino ? » Insistait ma mère. Et mon père n’osait pas lui répondre ce qui encourageait encore plus sa femme : » Et elle a très bien fait… d’abord de dire la vérité et ensuite parce que… ça… c’est sûr qu’on vous aurait entendu vous gausser et traiter Cencerro de cocu, alors que c’était même pas vrai… »

La répression franquiste.

 Ces derniers pouvaient raconter l’histoire à leur manière, et fêter l’anniversaire des années de paix qui avait lieu tous les mois d’avril, en évoquant les églises incendiées, les curés éventrés, les bonnes sœurs violées, la terreur des hordes marxistes qui avaient précipité leur intervention sacrée et salutaire. À Madrid, il y aurait toujours des gens pour croire que la guerre s’était terminée en 1939 mais dans mon village c’était différent. Dans mon village, les hommes s’enfuyaient dans la montagne pour sauver leur peau et les autorités poursuivaient les femmes qui tentaient de gagner leur vie en vendant des œufs, celles qui ramassaient du spart dans la forêt, qui le travaillaient et même celles qui vendaient des asperges sauvages le long des chemins. Car pour celles-ci tout était interdit, tout était illégal, tout devenait un délit et la survie de leurs enfants relevait du miracle. Voilà comment cela se passait dans mon village, où l’on pouvait se faire tirer dans le dos n’importe quand pour avoir donné à manger à son enfant, à son père, à son frère. C’était suffisant pour légaliser n’importe quelle mort, cela transformait n’importe qui en dangereux bandit, en féroce ennemi public même si celui-ci n’avait jamais eu le moindre fusil entre les mains. C’était la loi, et c’était une loi injuste, une odieuse loi, une loi atroce et barbare, mais c’était la seule et unique loi. Et les gardes civils ne craignaient pas de l’appliquer.

Ce que Jules Verne a apporté à Nino.

 En outre, les romans de Jules Verne me donnaient souvent le prétexte de poser des questions sur tout ce que j’ignorais, en histoire, en géographie, en physique, à propos des sextants, des ballons aérostatiques, des sous-marins, des routes maritimes, des exploits des découvreurs, des expériences dans les laboratoire, de tout ces savants fous et sages à la fois qui, après beaucoup d’erreurs, parvenaient au plus grande découverte de leur vie. Ainsi ces livres allaient me conduire vers d’autres livres, d’autres auteurs que j’allais découvrir avec la même avidité. 

Pour vous expliquer pourquoi je me suis un peu perdue dans les noms.

Lors des premières élections démocratique, José Moya Alguira , alias Pepe el Portugais, alias Francisco Rojas, alias Juan Sanchez, alias Miguel Monterro, alias Jorge Jorge Martinez, alias Camilo occupa la tête de liste que présenta le parti communiste espagnol dans la province de Jaén, où mon nom se trouvait en dernier.

 

 

 

Metin Arditi est un auteur que j’aime bien retrouver : en 2009 j’ai lu « Loin des bras, en 2012 « Prince Orchestre« , en 2017 « L’enfant qui mesurait le monde » , en 2022 « Tu seras mon père » et en 2024 « le bâtard de Nazareth » et voici « Le Turquetto ». J’ai parfois des réserves pour cet auteur, mais pour ce roman, je n’en ai aucune. J’ai été tellement prise par ce récit que j’ai vérifié que ce personnage était bien un personnage fictif et pas un personnage historique. Metin Arditi nous fait vivre à travers ce roman , la puissance de la création d’un artiste peintre et le foisonnement artistique à Venise au XVI siècle. Il part d’un tableau très célèbre du Titien : l’homme au gant pour construire son roman.

 

Il imagine que ce tableau si célèbre n’est pas l’œuvre du Titien mais d’un peintre totalement ignoré, un jeune juif qui a fui Constantinople à la mort de ses parents pour rejoindre Venise, où il se fait passer pour un chrétien d’Orient, malheureusement il sera découvert et tous ses admirables tableaux seront brûlés sauf un : l’homme au gant.

Ce récit est un prétexte pour que l’auteur nous montre les aspects les plus sombres des trois religions monothéistes : les juifs comme les musulmans , n’ont pas le droit de représenter les humains sans risquer leur vie car c’est pour ces religions une façon impardonnable d’offenser Dieu . La religion chrétienne serait donc plus ouverte, elle qui encourage les peintres à représenter la figure humaine dans les tableaux. Oui mais ! nous sommes à la renaissance et au début du schisme protestant et il ne fait pas bon de ne pas être exactement dans la ligne définie par les puissants de l’église. Et lorsque l’on découvrira que le Turquetto était en réalité juif une seule solution : la condamnation à mort et l’autodafé de son œuvre. Pour parfaire notre révolte à propos de la religion et de l’inquisition, on retrouve un peu l’esprit du « Bâtard de Jérusalem » : l’œuvre qui provoquera la chute du Turquetto, est la cène, peinture scandaleuse où il a représenté les personnages sous les traits de rabbin ou du moins habillé comme l’étaient les sages juifs de l’époque. Pour brouiller les cartes, il leur a donné les traits des plus célèbres peintres vénitiens, pour Juda, il a fait son autoportrait. Ce tableau, la bonne société vénitienne ne pourra pas le laisser passer sans réagir à un tel blasphème : représenter Jésus sous les traits d’un juif quelle horreur !

L’autre thème de ce roman , c’est la peinture. L’auteur sait nous plonger dans la création d’un tableau : depuis l’esquisse, puis le dessin, et enfin la peinture tout est remarquablement raconté et c’est vraiment ce qui fait un grand charme de ce roman.

Le troisième aspect, c’est la vie à Venise, avec les jeux de pouvoir et d’argent, tout cela sous la houlette de la religion catholique qui est si tolérante pour ceux qui peuvent lui laisser beaucoup d’argent, et si sévère pour les pauvres. Mais pour les juifs, riches ou pauvres leur sort est vraiment misérable que ce soit sous la domination chrétienne ou musulmane.

Si l’un de ces thèmes vous plaît , n’hésitez pas vous ne serez pas déçu, en plus le récit est très prenant.

Je sais que j’ai vu passer ans la blogosphère mais j’ai un peu oublié où , si vous me le signalez dans le commentaire je mettrai un lien vers votre blog. Athalie est la première à s’être manifestée et comme moi elle a beaucoup aimé ce roman. Kathel en deuxième position. Voici maintenant Sandrine, avec un billet fort élogieux.

Extraits.

Début.

‘ » Élie ! Ton père s’est arrêté !
 Cette manie qu’avait Ardinée de crier, alors qu’il était sous ses yeux !
 Il se tourna vers son père. Le front baigné de transpiration. Celui-ci pressait sur sa vessie et urinait en pleine rue, comme les portefaix et les mendiants … Depuis qu’ils avaient pris le chemin du Bazar, c’était la troisième fois.

Sort des juifs dans l’empire ottoman.

Sami ferma les yeux.
Endurer…Il ne connaissait que cela. Endurer la pauvreté, la maladie, la honte … Surtout la honte. Vendeurs d’esclaves… Un travail que les Turcs réservaient aux juifs, comme on jette les restes aux cochons… Et son fils qui le déshonorait aux yeux de tous.
Il soupira. Comment pouvait-il estimer un père à qui les gens s’adressait comme à un chien ?
Avec le temps, Sami avait fini par prendre l’habitude de baisser la tête avant même que ne vienne insulte. Son fils n’était pas mauvais. Il était lucide, voilà tout. Il voyait son père tel qu’il était. Un être servile qui vivait dans la saleté…Malade des urines. Malade de honte. Malade de tout.

Venise et Assise.

Gandolfi se tournait vers la gauche. Le doge trônait sur une estrade haute de trois marches. On aurait dit le pape à Saint-Pierre … Décidément, Venise se noyait dans le ridicule. Elle avait trop de tout. Trop d’or, trop de marbre, trop de soies, trop d’ambitions inassouvies. À Assise, les maisons étaient faites de bois ou de torchis. Mais les gens qui les habitaient étaient de vraies gens. Pas des courtisans cruels et vaniteux, dont le regard était sans cesse ailleurs par-dessus épaules de la personne qu’ils avaient en face, à la recherche de quelqu’un qui soit plus important… Plus valorisant … Plus honorant… Les Vénitiens avaient les yeux fuyants. À Assise, les gens sentaient la bête. Mais ils étaient présents. Ils regardaient dans les yeux 

 

 


Éditions Albin Michel, 186 pages, mars 2025.

 

Le temps vient à bout de toute chose , excepté l’enfance. 

Victoria Mas m’avait déçue avec « le Bal des folles », et pour des raisons différentes celui-ci n’est pas une lecture qui a soulevé mon enthousiasme. Sur le plan historique, c’est assez réussi : on apprend de façon détaillée ce qui fut le sort des enfants de Marie-Antoinette et Marie-Thérèse et Louis -Charles qui mourut faute de soin approprié dans la prison du Temple, le 10 juin 1705 à l’âge de 10 ans. Sa sœur survivra et partira en exil .

Pour donner vie à ces tragiques épisodes , Victoria Mas imagine un gardien révolutionnaire convaincu en 1794, gardien au Temple et qui aurait écrit des lettres pour raconter à sa tante ce qu’il s’est passé pour ces deux enfants. Et pour corsé un peu le roman, elle a créé une histoire d’amour entre ce gardien et la jeune captive. Sur le plan historique , mais Wikipédia vous en apprend autant, c’est la façon dont ont été gardé ces deux enfants est une pure horreur. Le sort du plus jeune s’apparente à la torture, il est dans une pièce sans éclairage survivant sur un grabat, la pièce jamais nettoyée rempli d’immondices ou vivent aussi rats et cafards. La mort de Robespierre, va soulager leur rétention, Louis XVII mourra avec un peu de confort, et Marie Thérèse aura une femme de chambre et vie plus agréable.

Ce que raconte bien ce roman, c’est le retournement de l’opinion publique, de symboles de la monarchie avec tous les privilèges et donc détesté et dont on souhaitait la mort sans vouloir la donner, Marie-Thérèse et Louis sont passés au rang de victime et la mort de l’enfant a poussé les autorités à prendre des mesures plus humaines. Peu à peu, les parisiens se sont entichés de « la princesse du temple » au point de guetter le moindre de ses sorties à partir d’un immeuble donnant en face de la prison du Temple .

Ce roman se lit facilement et rapidement et un petit coup de rafraichissement de mémoire sur les côtés peu glorieux de la révolution peut faire du bien. La mise en page fait que ce qui tiendrait en une petite centaine s’étale en 180 pages. Le style est fluide et le point de vue du gardien crédible.

Extraits

Préface

« Voici deux jours que la princesse s’en est allée du Temple … »
 C’est par ces mots que je découvris les lettres de mon père. Je crus d’abord que celles-ci m’avaient été destinées par erreur, qu’elles s’adressaient à une autre Marie Herbelin qui elle aussi, depuis peu, pleurait devant une pierre tombale au milieu d’un cimetière. L’enveloppe mentionnait pourtant mon adresse. L’écriture m’était inconnue, tout comme le prénom de celle qui me faisait parvenir ces écrits : une certaine Françoise, vivant en Provence bien au fait de mon existence, tandis que j’ignorais parfaitement la sienne.

Début du roman première lettre

Lettre du 21 décembre 1795
Ma chère tante,
 Voici deux jours que la princesse s’en est allée du Temple. D’après les rumeurs, le convoi n’a pas encore atteint la frontière. Tout Paris demeure dans l’attente de ses nouvelles. Une étrange amertume a succédé ici à la joie de sa libération. Sa présence dans cette forteresse nous était finalement devenue coutumière.

 


Édition Métailié, 187 pages, janvier 2023

Traduit de l’islandais par Éric Boury

 

Il est des livres qui se refusent à ma lecture, celui-ci je l’ai commencé au moins dix fois, et puis, des circonstances de salle d’attente m’ont permis de le finir. On suit pendant ce roman, à la fois, le destin d’une jeune Islandaise Sigurlina, fille du conservateur du musée des objets anciens , et d’une boucle précieuse. Ces deux fils se croisent, car la jeune Sigurlina, un soir de déception amoureuse et aussi, un peu lasse de servir de bonne à tout faire à son père et son frère, s’enfuit sur un bateau en partance pour l’Écosse. Elle subit un viol, et à sa grande surprise trouve la boucle ancienne dans les vêtements de son violeur.

L’honnêteté l’obligerait à revenir chez elle pour rendre cet objet, mais continuant son « coup de tête », elle part en Amérique. De multiples aventures l’attendent et l’objet aura la fâcheuse habitude de disparaître au mauvais moment.

L’intérêt de ce roman vient, sans doute, de l’évocation du passé de l’Islande, entre légendes et réalité, comme souvent quand on a peu de traces écrites de civilisations préhistoriques.

Je me suis perdue dans cette histoire rocambolesque, le style ne m’a pas aidée : les phrases trop courtes et hachées. Les personnages sont comme des idées donc, très peu incarnés, je n’ai ressenti aucune émotion et beaucoup de confusion. La confusion vient certainement de moi : au bout d’un moment, je me suis détachée de cette histoire, un peu comme la raconte cette écrivaine qui semble s’amuser à faire « comme si » elle écrivait un roman d’aventure mais n’y croit pas elle même.
Si quelqu’un d’entre vous l’a lu, j’aimerais bien qu’on m’explique le prologue : cette histoire de carte de Noël qui s’anime.

 

Extraits.

 

Début du prologue.

 Le bruit montait du salon. Des sonorités étranges un. Un instant, ne comprenant pas un mot des paroles échangées. je crus que je rêvais. Puis j’entendis les ronflements discrets de grand-mère à mon côté et je compris que j’étais éveillée.

Début du chapitre 1.

 Fin de la réception à Reykjavik mars 1897. 
– Quand à cette boucle de ceinture finement ornementée, elle a souhaité l’acquérir pour la somme de quinze mille dollars américains. Auprès de sa propriétaire une jeune islandaise dénommée Branson. Miss Selena Branson..

Travail d’une femme en Islande en 1890.

 Est-elle sûre de n’avoir rien oublié ? Vers midi, elle se tenait sur le seuil de la maison, prête à sortir. Elle hésitait. Elle avait fait les trois lits, balayé les chambres, reprisé une chaussette, préparé la pâte à pain, humecté le fromage en le malaxant pour éviter qu’il ne durcisse, lavé le linge qui était à tremper, l’avait essoré et mis à sécher au Soleil du matin avait trier le linge sale et l’avait mis à tremper – en séparant les sous-vêtements de son père-, elle avait mis à dessaler du poisson, mis à tremper des amandes, des pruneaux et des raisins secs, mis à tremper du chou, mis à tremper tout ce qu’on pouvait mettre à tremper dans cette petite maison, puis, pour finir elle avait plongé ses mains mouillées et ses doigts tout fripé dans l’eau chaude et savonneuse. Non elle n’avait rien oublié, pensa-t-elle en claquant la porte avant de se mettre en route d’un pas résolu.

L’industrie fin 19° aux USA.

 Les machines fonctionnaient ainsi dix heures par jour, six heures par semaine dans l’usine de sous-vêtements « Werner and Son » au quatrième étage d’un immeuble en brique de Woster Street en bas de Manhattan. L’entreprise fabriquait un millier de culottes par jour dans un air alourdi par les chutes et la poussière de tissu, dans le bruit assourdissant des machines, sous la présence insupportable du contremaître et des patrons. Des cris permanents et des réprimandes, chacun devant respecter la cadence. La pose de midi se déroulait dans le brouhaha des conversations. Autour d’elle, Sigurlina entendait une kyrielle de langues étrangères. Ses voisines de table étaient originaires d’Ukraine, et, lorsqu’elles se décidèrent enfin à lui adresser la parole dans leur anglais rudimentaire, elle comprit qu’elles n’étaient pas venues en Amérique pour y chercher l’aventure, le dépaysement ou la sophistication. Dina, Marina et Irina étaient arrivées avec leur mère et travaillaient pour gagner de l’argent qu’elles envoyaient dans leur village. Aux parents très âgés de leur maman. Elles lui parlèrent des émeutes, des famines 0et des calamités qui ravageaient leur terre d’origine , ce qui étonnait parfois l’islandaise car ces jeunes femmes s’exprimaient avec une franchise dénuée de misérabilisme. Certaines de leurs histoires étaient à peine croyables : un soir, il y avait bien longtemps une horde de paysans et de villageois s’étaient rués dans l’auberge de leurs parents et y avait tout saccagé en hurlant :  » À bas les Juifs  ! Ce sont eux qui ont assassiné notre tsar » . Puis ils avaient pris ce qui les intéressait, volant toutes les réserves de vodka. Le père des jeunes filles, propriétaire de l’auberge, avait perdu la vie dans la bataille sa hache à la main. 

 


Éditions Terre de Poche (dB), 457 pages, août 2024

 

Même si j’ai beaucoup lu sur ce sujet voici un fait que je ne connaissais absolument pas, et ma sœur qui a encore beaucoup plus lu que moi sur ce sujet ne le connaissait pas non plus . Et vous ?

(Et finalement j’ai attribué 4 coquillages grâce à vos commentaires.)

Savez-vous qu’en Corrèze, en 1933, dans un petit village qui s’appelle Nazareth (cela ne s’invente pas !) le banquier Robert de Rothschild et son ami conseiller d’état Jacques Helbronner décident de créer un kibboutz pour former à l’agriculture des jeunes Juifs en danger dans toute l’Europe afin qu’ils puissent partir en Palestine en ayant des rudiments en agriculture. La première partie du roman raconte la création du Kibboutz qui n’existera que deux ans, car un préfet complètement convaincu par l’idéologie Nazie , collabo avant l’heure, Albert Malaterre, réussira à le faire fermer.

L’idéal des jeunes qui vivent cette expérience d’une mise en commun de leurs revenus, et de leur force de travail pour faire vivre une exploitation agricole, est très intéressante. À partir de ce fait historique, l’auteur mélange de façon réussie, l’aspect historique et le romans. Il crée des personnages romanesques tout à fait crédibles, et, évidemment le parcours de ces jeunes juifs est prenant et tellement tragique. Leur difficulté pour se faire accepter par les villageois est bien décrite. Deux personnages historiques m’ont particulièrement intéressée : Le préfet Malaterre qui s’acharne à faire fermer ce « ramassis de juifs » en les accusant de terrorisme, en s’appuyant sur les villageois les plus arriérés, et Jacques Helbronner président du consistoire Juif, qui connaissait personnellement Pétain et qui jusqu’à son arrestation avec sa femme en 1943 restera fidèle à celui avec qui il avait combattu pendant la guerre 14/18. Le préfet utilise tous les arguments les plus tordus pour faire fermer ce centre : comme beaucoup de ces juifs sont allemands, il les accuse de vouloir espionner la France au service d’Hitler … comme cela ne marche pas, il cherche à repousser ceux qui ne viennent pas de pays qui n’ont pas encore pris des lois antijuives, par exemple les Polonais. Il réussira à faire fermer le centre en 1935, dans la postface Jean-luc Aubarbier dit qu’il s’est inspiré de Roger Dutruch préfet de Mende et Victor Denoix chef de la milice dont le fils Victor fut un grand résistant. Dans le roman Albert Malaterre a un fils Frédéric qui est gaulliste et résistant et amoureux d’une jeune juive du Kibboutz.

Jacques Hebronner apparaît sous son véritable nom, il s’est cru à l’abri de tout car il connaissait personnellement Pétain et il a fait tout ce qu’il a pu pour protéger les juifs français acceptant de renvoyer en Allemagne à une mort certaine tous les juifs allemands, puis les juifs étrangers. Il accepte toutes les humiliations, on lui enlève son titre de Conseiller d’État, ses décorations ses moyens de vivre, mais l’auteur pense que ce n’est qu’à l’entrée de la chambre à gaz qu’il comprendra que son amitié avec Pétain ne lui aura servi à rien et qu’il comprendra le mot de Billy Wilder, lui qui a toujours cru dans les valeur de la République française !

Les Juifs pessimistes ont fini à Hollywood, et les optimistes à Auschwitz

La deuxième partie du roman, romance la résistance dans cette région en mélangeant encore une fois des personnages réels, comme Edmond Michelet et des personnages romancés, on retrouve tout ce qu’on connaît quand on a un peu lu sur cette période, en particulier les terribles représailles de l’armée allemandes, Oradour sur Glane par exemple mais aussi ce qu’il s’est passé le 9 juin 1944 : la deuxième division SS das Reich et le massacre de Tulle, en Corrèze, 99 hommes sont pendus aux balcons de la ville quand 149 autres sont déportés au camp de Dachau. Seuls 48 reviendront vivants. Je n’y ai pas appris pas appris grand chose mais c’est évidemment très intéressant avec plus loin les juifs du Kibboutz qui eux sont confrontés à l’hostilité des musulmans de Palestine. J’ai appris un détail de l’histoire Eichmann non seulement a rencontré Hadj Alin el Hussain, qui sera un allier d’Hitler au Moyen Orient mais aussi l’ayatollah Khomeiny … Mais il est vrai que j’ai beaucoup lu plus rapidement cette partie parce que, sans doute, je la connais trop bien.

Un bon roman, à lire pour tous ceux qui ne connaissent pas bien cette période, et puis se dire que c’est de là, qu’en partie, est né l’état d’Israël qui aujourd’hui conduit une guerre qui me bouleverse, qui tue tant d’enfants et affame une population entière.

 

Extraits

 

Début

 Les quatre garçons descendaient lentement le chemin en pente raide. Ils trébuchaient sur les cailloux et les chaussures de ville qu’ils avaient aux pieds n’arrangeaient pas les choses. Le soleil dardait ses derniers rayons avant la trêve hivernale, la sueur coulait sur le visage. Il va faire froid en Corrèze à cette saison leur avait-on dit. Le manteau qu’ils avaient posé sur leurs bras gauches les embarrassait inutilement et leur costume bien coupé se révélait inadapté pour ce genre d’exercice. Leur main droite tenait solidement la poignée d’une lourde valise. L’un d’eux s’était également encombré d’un sac à dos. En descendant du train à la gare de Noailles, ils avaient voulu couper à travers champs pour gagner du temps mais ils s’étaient perdus en route.

Idéal d’Israël (où en est on aujourd’hui ?).

 C’est un pays impitoyable, mais c’est le nôtre…
 Celui que nous allons bâtir, car s’il existe déjà dans nos cœurs il n’a pas de frontières. Nous aspirons à donner concrètement une terre aux Juifs apatrides, une terre qui se cultive, car ils en ont été privés par les lois iniques des pays qui les ont accueillis. Il ne s’agit pas d’y créer une caste de propriétaires, comme l’ont fait les premiers migrants en exploitant la main-d’œuvre locale, mais d’y ériger des coopératives qui vivront en autarcie et voteront leurs propres règles. Un kibboutz, c’est une utopie en marche, un champ d’expérience, un laboratoire idéologique et social, une révolution spirituelle sans massacres ni guillotine. Ceux qui ont une vision bucolique de la campagne seront vite déçus. Ici, on travaille la terre avec un acharnement. Nul salaire ne vous sera versé, car ici, tout est à tous. J’attends de vous l’obéissance la plus totale aux lois et règlements que, librement, nous nous sommes donnés et qui sont pour nous plus impérieux que la Bible. N’oubliez pas non plus que vous êtes en France, le pays qui nous a reçu le berceau de la laïcité inspire notre modèle en écartant le religieux du politique.

La haine des Juifs.

 En fait le judaïsme fait de l’humilité la première des vertus, et en tire la tolérance nécessaire. Je saurais réciter la Torah par cœur, mais je dois avouer que je ne sais rien. Une telle idée est insupportable pour tous ceux qui ne veulent croire qu’en une seule religion, une philosophie, une doctrine politique Nasis, communistes, fondamentalistes religieux, tous nous haïssent pour cela.
 – Mais pourquoi la haine ressurgit-elle aujourd’hui avec tant d’acuité ? insista Sarah
– C’est à cause de la science, ou plutôt du mauvais usage que l’on en fait. Le monde moderne, qui rejette les religions, coupables, il est vrai, de beaucoup de crimes lui demande de remplacer Dieu. Les gens veulent des certitudes, ce qui est incompatible avec la vérité. La rationalité a ses limites, elle ne peut couvrir tout le chant des possibles. D’où la foi nécessaire. M ais nous les juifs nous posons une multitude de questions et donnons bien peu de réponses.
–  » j’ai la réponse j’ai la réponse mais quelle est la question ? » disait le rabbin.
 La vieille blague lancée par Magda fit éclater de rire l’assistance et suffit à détendre l’atmosphère bien plombée par la gravité des propos

Propos prophétiques.

 Mais quand nous aurons retrouvé un pays, en Palestine, nous aurons nos lois, nos terres, quand nous serons majoritaires quelque part, quand nous serons devenus un peuple comme les autres, nous devrons nous souvenir de notre histoire, sinon nous risquerons de nous comporter comme nous persécuteurs.

Ça ressemble tellement à ce qui se passe aux USA aujourd’hui (et que nous promet le front national. )

 Une commission spéciale chargée de durcir les conditions d’accueil fut aussi constituée. Elle préconisa la réduction drastique du nombre d’étrangers employés en France, dans le commerce, l’industrie et l’agriculture. Quatre cents personnes en situation irrégulière furent arrêtées à Paris et immédiatement expulsées. On entreprit une chasse à l’homme sur tout le territoire. Dans le même temps, les permis de séjour délivrés à la main d’œuvre allogène ne furent plus renouvelés. On vit, gare de l’Est, de longs trains à destination de la Pologne, tous emplis d’hommes et de femmes qui avaient donné leur force à la France, laquelle n’en voulait plus. Entassé dans les wagons de troisième classe, ballotté entre enfants et maigres bagage, tout un peuple cabossé prenait le chemin du retour vers un pays qu’il ne connaissait plus. Les gares parisiennes ne désemplissaient pas de misérables en partance pour les quatre coins de l’Europe.

L’ami personnel de Pétain.

 Le 20 novembre 1943, il fut embarqué dans le convoi n° 62, avec Jeanne qui ne comprenait toujours pas ce qui lui arrivait. Après trois jours et trois nuits d’enfer dans un wagon fermé, avec à peine assez d’eau et de nourriture pour survivre, ils arrivèrent à Auschwitz. Le portail s’ornait de la formule  » ARBEIT MACHT FREI » . De quel ouvrage pouvait-on parler, pour des gens de leur âge ?
 À peine l’eurent-ils franchi ce 23 novembre que Jacques et Jeanne Helbronner furent conduits à la chambre à gaz. Le conseiller d’état comprit enfin qu’il valait mieux ne pas être l’ami juif du maréchal Pétain 

 

 

 

Éditions seuil, 363 pages, janvier 2013

J’avais choisi ce roman car j’étais dans ma veine « roman historique » et qu’après la plongée dans la Chine du 7°siècle je voulais en savoir plus sur la Russie du XVIII °. Je ne savais pas grand chose sur la tzarine Catherine II, donc c’était une bonne raison de lire un roman de Makine qui est un auteur dont je lis toujours les romans avec plaisir. Depuis « Le testament français », j’ai mis sur Luocine : « la vie d’un homme inconnu« , « le livre des brèves amours éternelles » , « L’archipel d’une autre vie » , « La femme qui attendait« .
J’aurais dû me douter qu’avec un tel auteur ce ne serait pas un roman historique classique et j’ai vraiment préféré ce style là au précédent . Cet écrivain porte en lui toute sa Russie natale et souffre de toutes les vicissitudes que ce pays génèrent pour ses habitants et hélas avec Poutine de nouveau pour les pays voisins.
 Pour nous faire connaître, à la fois la « grande Catherine » et la Russie d’hier et d’aujourd’hui, nous allons suivre la création d’un film sur la Tzarine par Oleg Erdman, un cinéaste qui a commencé son film sous le régime soviétique. Il a alors souffert de la censure et n’est jamais certain que son film arrivera à sortir. Puis, il crée une série télévisée sous l’incroyable période Eltsine avec un nouveau riche qui se croit le roi du monde avant de connaître la disgrâce et la ruine. Finalement il s’exilera repart en Allemagne pays d’où est originaire sa famille comme la Tzarine.
À travers ces difficultés et la description de l’enfer qui, comme celui de Dante , encercle de plus en plus le cinéaste, la vie de Catherine apparaît.
Suivant les époques il faut faire ressortir certains aspects du personnage plutôt que d’autres.
Sous les communistes, il ne fallait pas mettre en avant ses idées novatrices mais la présenter comme une tortionnaire du peuple, sous les oligarques il faut faire de l’argent avec la série et quoi de plus croustillant que tous ses amants que Catherine a consommé en grand nombre ?
Seul un historien non compromis, donc très pauvre, semble être intéressé par la vraie histoire de cette femme : elle n’a jamais été aimée sauf une fois, mais son amant est mort trop tôt, sa conduite sexuelle s’expliquerait sans doute par cet amour qui n’a pas pu s’épanouir.
Les violences de l’époque ne sont pas si différentes de celles que la Russie a connu du temps où elle s’appelait URSS, et le sort des opposante sous Poutine ressemble fort à ceux qui s’opposait à la Tzarine.
C’est un roman qui encore une fois me rend triste pour ce pays, la Russie a un plaisir à l’horreur peu commun et il sait aujourd’hui encore nous en faire la preuve. J’en ai aimé la construction et aussi la réflexion sur le pouvoir et l’amour : peut-on croire au sentiment amoureux quand on est au au sommet de la puissance ?
Mais la tristesse l’a emportée sur l’intérêt du roman .

Extraits

Début.

 Ce grand miroir s’abaisse, telle une fenêtre à guillotine. La femme qui vient d’actionner le levier sourit : chaque fois, un petit frisson. Et si le cadre heurtait le parquet et que le verre éclatait ? Mais le contact est feutré- le monde est coupé en deux. De ce côté-ci , un salon blanc et or . De l’autre, dissimulés par le miroir, une alcôve, une bougie, un homme nu qui halète.

Portrait de Pierre III.

  » Un crétin que Catherine épouse faute de mieux et dont elle se débarrasse à la première occasion. D’accord, il adorait ses petits soldats, mettaient ses chiens dans le lit conjugal, se soulait avec ses valets à qui il apprenait à marteler le pas à la prussienne. Quoi encore ? Ah oui ! Il ne pouvait pas copuler à cause de son prépuce ! Tu vas à nous pondre maintenant un traité de circoncision, c’est ça ? « 
 Oleg se souvient d’avoir tenté une justification inutile : Pierre III n’était pas du tout l’idiot dont parle les historiens. Plutôt un inadapté un faible un songe-creux et tout le monde punit toujours la faiblesse des rêveurs.

Résumé du règne de Catherine.

 Le favoritisme comme institution, le sexe comme forme de gouvernement, l’orgasme comme facteur de vie politique. Oui, cette alcôve qui permet à Catherine de conduire la marche de l’état sans interrompre ses ébats amoureux. 
Un raccourci rapide, mais historiquement vrai.

J’aime bien ce passage.

 Nous sommes bien plus ramifiés que ce petit moi auquel nous nous agrippons. Le moi des comédiens moins adhésif, a la capacité de migrer d’un personnage à l’autre. C’est pour cela que les artistes sont si égocentriques. Ils doutent de leur propre identité.

Les nouveaux riches époque Eltsine. Cela rappelle les hôtels de quelqu’un, non ?

Oleg découvre que la nouvelle fortune de son ami est fondée sur nombre d’activités très diverses, allant de la vente de l’acier cémenté jusqu’à la pèche des anguilles dans les marais salants de la Caspienne. L’une des entreprises de Jourbine produit des sèche-cheveux, une autre des réfrigérateurs, une autre encore des meubles et de la literie. La dispersion n’est qu’apparente car les anguilles sont livrées au restaurant de Jourbine, et sèche-cheveux vrombissent dans les chambres de ses hôtels tout comme les frigidaires. Bref les Chinois qui viennent acheter son acier dorment dans ses lits, mangent ses anguilles dans ses restaurants, sortent des canettes de bière de ses frigos.

Reprise du pouvoir par les vrais oligarques proches du Kremlin.

 En fait c’est encore plus bête. Les cons de mon espèce ont mordu à l’hameçon. Allez, futurs capitalistes, sortez vos économies, investissez, vendez, revendez, travailler jour et nuit, enrichissez-vous et avec le pognon gagné, bâtissez vos holdings, d’anguilles salées, de palaces étoilés t d’alcool trafiqué. Des crétins comme moi y ont cru. On a bossé pire que les bagnards ! Demande moi de me rappeler une seule journée où j’aurais eu une heure à moi – zéro  ! Si je me rappelle les jours où je recevais des des oursons éventrés. C’est tout … On a amassé des fortunes, on se prenait pour des chasseurs de milliards ! Sauf que nous n’étions pas des chasseurs, nous étions des chiens qui traquaient la bête. Les chasseurs viennent maintenant, nous arrachent la proie et nous foutent dehors d’un coup de pied au cul. Car ils ont le pouvoir ! Ils sont au Kremlin, au Parlement, dans les ministères. Nous avons fait le sale boulot, eux ils boufferont la bête. Et si je commence à protester, une équipe de contrôleur vient, armée comme un commando d’assaut… Dans les ordinateurs qu’ils ont emporté le procureur trouvera de quoi m’offrir un long séjour derrière le cercle polaire … Lui aussi fait partie des chasseurs et la bête abattue c’est tout le pays !

Éditions Robert Laffont/ Versilio, 463 pages, janvier 2025.

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Si vous voulez un roman historique bien dépaysant ce roman est pour vous. Il vous plongera dans l’antiquité chinoise du VII ° siècle après JC. Pour rappel, en France nous sommes à l’époque des rois dits « fainéants » car ils n’arrivaient pas à régner assez longtemps pour imposer leur volonté. En Chine, c’est aussi une période troublée qui se terminera par la prise de pouvoir de l’empereur Li Shiming , il va fonder avec son père la dynastie des Tang qui règnera sur la Chine pendant trois siècles, c’est une période d’une certaine prospérité pour cet empire.

Le roman est un un classique du genre « Roman Historique », l’auteur prévient dans une longue préface qu’il respecte les faits historiques , mais qu’il se permet des libertés pour rendre son récit plus vivant. Il a cherché à doter ses personnages de traits de caractère vraisemblables mais dont il ne sait rien. À la fin du livre, il précise les faits historiques et ce que l’on doit à son imaginaire, je trouve ce procédé intéressant et rajoute du poids à son roman.

Nous suivons trois personnages qui ont tous existé : Shiming un jeune homme, presque un enfant au début du roman qui a un courage fou et qui est prêt à tout pour montrer sa bravoure, il tuera ses deux frères pour devenir l’héritier de son père et remplacer l’ancienne dynastie au service de laquelle pourtant sa famille était liée. Mais l’empereur part dans une guerre perdue d’avance, les morts se comptent par milliers et les déserteurs pillent les campagnes.

La deuxième personnage c’est une femme, une princesse qui a été donnée comme épouse à un vieux chef nomade : la princesse Yicheng. Les nomades sont maintenus difficilement en dehors du royaume et vivent bien loin du confort et du raffinement de la civilisation chinoise.

Enfin un paysan Dou Jiande qui deviendra grâce aux hasards de la guerre un bandit respecté une sorte de « robin des bois » au service des plus pauvres.

Même si ce roman est long il est très facile à lire, on suit très bien les trois destinées qui se croisent sans que le lecteur se perde. La rencontre avec Shiming et Jiande se fait une jour de grande festivité : l’empereur vient inaugurer un grand canal et en même temps annoncer son désir de conquérir une région qui correspond à la Coré actuelle, une bousculade a lieu causée par Jiande . Shiming tue grâce à talent d’archer un nombre important de garde pour sauver la vie d’un enfant nomade qui devait être rendu à sa tribut .

Avec Jiande on voit la difficulté du monde paysan, à la merci du climat qui peut détruire leurs récoltes et des soldats déserteurs qui leur prennent tous leurs bien et leur vie en plus . Cela poussera Jiande à devenir hors la loi .

Avec la princesse chez les nomades, on découvre peu à peu une civilisation si éloignée de la sienne et se rend compte qu’on peut être heureux sans les raffinements des palais, des soieries, et de la nourriture sophistiquée.

Avec Shiming , on découvre les intrigues de cour , lui deviendra un homme de pouvoir grâce à ses talents de stratège et son goût pour la guerre.

L’auteur leur donne une vie amoureuse qui pimente le récit, il n’insiste pas trop sur les différentes tortures qui étaient, pourtant, monnaie courante à l’époque ;

Comme je le disais au début un roman historique classique qui permet d’en savoir plus sur une époque peu connue (en tout cas de moi) , j’ai quelques réserves sans que je sache bien expliquer pourquoi. Je pense que je lirai plus volontiers un essai historique sur cette période qu’un roman .

 

Extraits

Début.

 Les empreintes avaient beau, à chaque rafale, s’effacer un peu plus sous la neige, on discernait encore les contours de cinq coussinets, tout en rondeur, très différents des doigts et effilés des loups. Et puis la bête semblait avoir attaqué seule, pas en meute. Quand Shimin le fit remarquer, son père le rabroua :  » Et tu déduis tout ça en un instant, alors qu’on vient à peine d’arriver et qu’on y voit plus rien ? » Il essuyait avec une exaspération croissante son visage où s’accrochait les flocons tombant du ciel sombre. Ses lèvres blanches craquelées tremblaient sous sa moustache couverte de givre, sans qu’on sache si c’était les faits des bourrasques glaciales ou de la rage.

Un paysan enrichi.

Dou Jiande avait grandi au milieu des calculs de son père, de son obsession des petits profits qui, cumulés, en formaient de gros. Il lui semblait que ce père n’avait jamais rien fait qui n’ait été intéressé. S’il rendait une visite à un voisin, c’était pour en tirer les informations utiles. S’il donnait une vieille bêche à une pauvre veuve qui venait de casser la dernière qu’elle avait, c’était en espérant s’en faire une obligée et lui demander un jour quelques services, de l’espionnage par exemple, afin d’apprendre discrètement la situation de telle ou telle famille. S’il laissait son verra saillir la truie d’un autre villageois, il exigeait la moitié des porcelets. Même quand son propre père mourut, il s’arrangea pour des motifs fallacieux pour faire contribuer l’ensemble du village au frais des funérailles. Il aurait eu des moyens de prendre une ou plusieurs concubines. Il ne le fit jamais non par une affection démesurée pour la mère de Jiande, et parce que cela aurait impliqué des dépenses qui lui auraient semblé insupportables. L’hiver, comme beaucoup des villageoises tissaient jusque tard dans la soirée, il envoyait sa femme chez des voisines afin d’économiser l’huile des lampes.

Les nomades et la princesse chinoise.

Le campement des nomades changeait, lui, sans cesse d’emplacement, il occupait une étendue herbeuse après l’autre, déménageant à chaque saison, partant s’installer l’hiver sur des pâturages plus abrités, en bordure de lacs dont l’eau ne gelait pas, gagnant des contrées plus fraîches l’été. Et néanmoins il était toujours identique. Les mêmes tentes, les mêmes chariots, disposés selon le même ordre et toujours entourés, où qu’ils fussent, du même horizon de colline basse. Immuable dans le mouvement. (…)
 Puis Tardu lui avait demandé de devenir sa femme et plus que sa femme sa Kkatun. À partir de là, sa vision sombre et désespérée de la steppe s’était modifiée. Rien n’avait changé, ni les déménagements perpétuels, les paysages lassante, la puanteur, les plaisanteries vulgaires, ni la nourriture insipide ou écœurante, ni l’absence de raffinement. Et cependant tout était métamorphosé. Le fromage grossier était devenu revigorant, la langue rauque des nomades, puissante, leur goût des exercices violents, un signe de vitalité, l’absence de ville un saint refus de l’inessentiel. Yicheng avait honte, à certains moments d’avoir ainsi révisé un si grand nombre de ses perceptions, de ne plus souffrir autant que les premières années, de réussir à s’accommoder de ce qu’elle avait jadis jugé insupportable.
Elle n’avait pas regagné les palais et des jardins de son enfance, elle ne le retrouverait jamais. Mais on pouvait vivre, on pouvait même être heureux sans palais et sans jardins. Elle aimait cet homme, qui se tenait auprès d’elle et venait de l’étreindre 

La haine moteur de la guerre.

 Tulan ne possédait ni la force, ni la détermination de son père. Il lui manquait la haine pour cela, la haine sans laquelle Yicheng en avait désormais une conscience aiguë, rien de grand ou presque n’était possible en ce monde. Or le jeune homme avait appris à aimer ceux chez qui il avait été otage. Parfois il venait la voir elle, sa belle-mère, uniquement pour évoquer les merveilles de raffinement des trois capitales. Ces visite irritaient Yicheng. Tulan lui rappelait tout ce qu’elle voulait oublier et détruire.

 

Éditions Stock Flamarion, 359 pages, Janvier 2025

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

Un roman historique qui se situe au 14° siècle dans un couvent anglais. Une jeune femme, au cractère naturellement frondeur, s’ y trouve enfermée malgré elle. L’auteur décrit bien à quel point être dans un couvent aux règles strictes sans être consentante est une pure horreur. Il se trouve que le fait est réel , Joan a existé et elle s’est enfuie. Je pense que tout le reste vient de l’imagination de l’écrivain, il imagine qu’elle se fait passer pour morte. Car c’était bien la seule façon de sortir d’un couvent. Tout le talent de cet écrivain est donc , de nous faire vivre au rythme des règles monacales, qui écrasent toute volonté de formation intellectuelle : obéissance , comme première règle, soumission comme première vertu, tout cela à la sauce de l’ignorance et de la prière.

Ensuite quand Joan de Leeds découvre le monde et ses plaisirs on croit un peu moins au personnage qui découvre la sexualité, mais cela reste plaisant à lire et la peinture de Londres à l’époque ne manque pas d’intérêt.

Et bien sûr, il y a le suspens de la traque, là, l’écrivain s’est fait plaisir en inventant des personnages hauts en couleur : une espèce de sorcière qui connaît les plantes et un homme désabusé qui traque Joan, qui ressemble aux policiers fatigués des romans actuels .

Un roman qui plaira à tous les amateurs du genre et tous ceux et celles qui veulent en savoir plus sur les couvent de cette époque. Le blog de « je lis je blogue  » a très bien décrit ce roman qu’elle a aimé elle aussi.

Extraits

Début.

 L’ange me regarde.
 Quel que soit l’endroit où je me trouve, il me suit des yeux. C’est un bel ange, je le reconnais ; gracieux, si calme. On dirait qu’il dort les yeux ouverts. Je devrais me sentir flattée d’être ainsi observée, mais j’aimerais parfois qu’il m’oublie. Après tout j’ai choisi la solitude, nous sommes des dizaines ici à l’avoir choisie, et nous l’avons fait pour échapper aux regards. Quelque chose d’autre me gêne. Il lui manque une oreille depuis qu’un morceau du plafond, abîmé par l’humidité, est tombé en emportant un peu de son visage.

La hiérarchie dans les couvents.

 Comme je m’appelle Helisende de Wigmore et que je m’accroche à l’une des branches les moins pauvres de la famille de Wigmore, j’ai été reçue à bras ouverts. Il doit être dit quelque part, dans l’immense livre de Dieu, que mon appartenance à la petite aristocratie du Herefordshire me donne le droit de consacrer ma vie à la lecture des Évangiles. D’autres filles de mon âge, moins bien nées, se retrouvent ici, dans l’abbaye. Elles ne portent pas la robe des moniales, elles portent le tablier des domestiques.

Mysticisme.

 À cause d’un serpent, l’homme et la femme ont connu la chute, ils ont été marqués par la faute et nous l’ont transmise. Est-ce que cela signifie que l’Irlande sans serpent est un pays vierge de tout péché ? C’est une question que pourrait nous poser Joan. Mais à cette question, l’abbesse apporterait une réponse immédiate  : la volonté de Dieu s’applique à l’univers entier.
Elle nous dirait aussi : le serpent est un symbole. Mais un symbole de quoi  ? J’ai parfois du mal à comprendre. Quand une chose devient un symbole, j’ai l’impression qu’elle se dilue dans l’air. Sa consistance est introuvable.

 


Éditions la tribu, 459 pages, janvier 2025

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

J’ai lu chez « je lis je blogue » un billet à propos de ce roman et il se trouve qu’il était au programme du club dans le thème » roman historique ».

Je rappelle brièvement le fait central : rue Transnonain, au 12 exactement, la nuit du 14 avril 1834, les troupes commandées de loin par un certain Bugeaud obéissant à Adolphe Thiers, entrent dans cet immeuble et tuent tout le monde : hommes, vieillards femmes et enfants. C’est un crime d’état et qui a d’abord choqué l’opinion publique et puis qui a été bien oublié. Il préfigure ce que sera la répression de la Commune toujours menée par Adolphe Thiers, ce boucher qui a encore tant de rues et de places à son nom dans les villes françaises.

Ce qui a sans doute rendu célèbre ce crime d’état c’est le dessin de Daumier plus que le texte de Ledru-Rollin qui, déjà, dénonçait ce crime sans raison de 12 parisiens.

Description de cette image, également commentée ci-après

À partir de ce crime horrible, l’auteur crée une fiction historique, très intéressante qui permet de se plonger dans le Paris de la misère sous Louis Philippe. Les deux personnages principaux, la prostituée, Annette Vacher, et l’ancien policier Joseph Lutz ne sont pas des personnages de pure fiction mais très librement interprétés par l’auteur. La trame principale de ce récit est de démonter la propagande officielle de l’époque qui consistait à faire porter le chapeau de cette tuerie aux habitants de cet immeuble qui auraient caché un homme qui a tué un officier de la garde. En réalité, le règne de Louis Philippe est secoué par de multiples révoltes dont celle des canuts à Lyon, et le pouvoir, avec le tristement célèbre Thiers à sa tête, veut remettre de l’ordre . Pour cela, il faut museler la presse et mettre en prison tous les gens qui appartiennent à des mouvements progressistes. Bugeaud pense qu’il faut faire peur aux bourgeois, rien de telle qu’une tuerie bien organisée.

Le monde de la misère est parfaitement décrit en particulier celui de la prostitution. L’auteur fait revivre deux femmes remarquables de l’époque : Suzanne Voilquin et Claire Démar qui ont lutté toute leur vie pour la cause des femmes, trop tôt, sans être le moindre du monde entendues à leur époque.

J’ai une réserve sur ce roman trop foisonnant. L’auteur a voulu tout dire de l’époque . Le fil narratif est, de façon permanente, fait d’aller et retour sans que cela se justifie. Pour moi, la chronologie aide à la compréhension et le contraire m’a lassée. Et puis le romanesque emporte l’auteur dans des invraisemblances qui n’apportent pas grand chose et surtout le personnage de la prostituée amoureuse d’un jeune ouvrier occupe une très grande partie du roman sans pour autant être très incarnée : c’est une très belle coquille vide . Bref, quelques longueurs dans un roman qui vaut vraiment le peine d’être lu pour découvrir la misère du tout début de l’industrialisation de la France.

 

Extraits

Début.

« … on ne tue pas le monde comme ça. « 
 Au numéro 12 de la rue Transnonain, à l’emplacement de l’actuel 62, rue Beaubourg à Paris, deux amants sont allongés dans un lit. L’un dort l’autre veille. La jeune femme s’appelle Annette Vacher. Elle doit avoir dépassé la vingtaine. Personne ne peut donner son âge exact, mais tous se souviennent de ses yeux verts légèrement bridés, de son épaisse chevelure d’un rouge rabattu et de ses tâches de rousseur. Quelque chose d’excessif dans la féminité, de débordant. Madame Pajot, la concierge de l’immeuble, est plus directe pour elle, « c’est une fille ».

Citations de la presse d’opposition .

 La caricature, 17 avril 1834
 Pendant toute la journée, on voyait à chaque instant sortir des cercueils des maisons démantelées de la rue Transnonain ; on avait oublié d’écrire dessus : laisser passer l’ordre public. 
(plus loin)
 L’administration des pompes funèbres a placé, dit-on, au-dessus de son établissement l’écriteau suivant : Au Pouvoir, les pompes funèbres reconnaissantes. 

Portrait d’Adolphe Thiers.

 Au moment des Trois Glorieuses, ils parie sur Louis Philippe. Dans les colonne du « National », il le pousse sur le trône. Élu député, il s’arrange pour envoyer le mari de sa maîtresse en poste dans le Nord et, ne pouvant mettre la main sur la mère, épouse la fille de seize ans. Le voilà riche, le voilà électeur, le voilà éligible. Grâce à la fortune du beau-père, il s’installe place Saint-Georges, dans un hôtel particulier en style néogothique, qui symbolisera aux yeux des Parisiens, ce que peuvent faire la ruse et le pouvoir réunis en un seul personnage.

Le carnaval et les excès .

 Son nom est Milord l’Arsouille. Le fils bâtard d’un riche Anglais qui vient d’hériter de cent mille livres sterling. Elles lui brûlent les mains. Et pas que les siennes. Son jeu préféré consiste à plonger une poignée de pièces d’or dans l’huile de la friture et, muni d’un mouchoir, de les lancer sur la foule. Il faut les voir s’arracher la peau en paiement de leur lucre. Quand il a bien ri, il se bat. Peu importe la raison. Avec les bourgeois. les fiers-à-bras. Comme s’ils voulaient se punir d’avoir eu tant de chance.

Genre de scènes trop fréquentes à mon goût.

 Dans son dos les chaufourniers retroussent sa robe. La poussière lui entre dans les narines, les oreilles, les yeux. Par tous les orifices du corps. Il doit y en avoir sur le sexe en érection parce que ça la brûle de l’intérieur. Dans la cour les femmes parlent de plus en plus fort. Les enfants jappent comme des petits chiens. Les chaufourniers avaient et toussent, leur souffle si court qu’Annette croit plusieurs fois qu’ils vont mourir en elle.

6 ans d’une vie.

 Elles arrivent ainsi de devant la barrière d’Italie. Celle par laquelle six années plus tôt, Annette entrait dans Paris. Six ans c’est peu … à moins qu’on n’ait été obligé de coucher avec des centaines d’hommes, qu’on n’ait éborgné une femme, passé un an en prison, connu plusieurs révolutions, échappé à un massacre, dormi sur des grabats, éprouve la faim, le froid rencontré l’amour et tenu dans ses mains son crâne ouvert.

La peur et l’action .

 Dimanche après-midi quelques heures avant l’assaut. La rue Beaubourg est remplie à la gueule. Des familles entières qui musardent depuis la tour Saint-Jacques jusque dans le Marais. Ça chante, ça prend du bon temps. C’est pas comme ça qu’on va faire la révolution. Retiens bien mon avis, Lutz : la peur c’est le seul combustible valable. Sans elle, autant rester chez soi.


Édition Denoël, 373 Pages, octobre 2022

Un roman historique et … d’amour, nous fait revivre l’Espagne de 1925 à 1939. Il est raconté par un vieil homme qui vit à Paris, en 2000 .

C’est un roman très touffu car il couvre une très longue période avec beaucoup de personnages.

En 1925, Juan Ortega est un jeune gitan qui, fils et neveu de toréador, a une autre passion : la cuisine. Dans la première partie, il vit chez son oncle Ignacio et sa famille, mais Ignacio est amoureux d’une danseuse de Flamenco : Encarnacion . Cette première partie permet d’évoquer le talent des toréadors et des dangers de la corrida.

Ignacio emmène le très jeune Juan avec lui à Madrid car il décide de quitter sa femme qu’il n’aime plus. Et là, c’est l’énorme choc pour Juan, il tombe immédiatement amoureux d’Encarnacion la maîtresse de son oncle . Alors va commencer pour lui ce rôle qu’il jouera toute sa vie : le petit gitan très fier mais toujours en arrière plan et qui doit protéger l’amour d’ Ignacio et de la danseuse de flamenco.

C’est la partie la plus longue et la plus riche du roman. Car à Madrid l’auteure décrit bien la rencontre avec tous les intellectuels madrilènes en particulier un certain Federico Garcia Lorca ,ce poète qui transforme tout ce qu’il vit en une langue magnifique. Ignacio a arrêté la tauromachie pour s’essayer à l’écriture et se donner tout entier à son amour. Mais dans un retour désespéré pour braver la mort dans une dernière corrida, et avant d’avouer à Encarnacion qu’il veut refaire sa vie avec une nouvelle conquête, il y trouvera la mort.

Juan peut-il enfin aimer Encarnacion ? Non, car celle-ci ne semble pas l’aimer et lui préfère son beau poète qui pourtant lui n’aime que les hommes. Pour corser les relations amoureuses, il y a la petite sœur Carmen qui est follement amoureuse de Juan mais celui-ci ne la voit que comme une petite fille et de toute façon n’a d’yeux que pour sa sœur.

Dans cette partie, on voit la montée des dangers pour la toute jeune république espagnole avec le moment le plus terrible l’assassina de Federico Garcia Lorca, victime de sa liberté de paroles et de mœurs, d’après cet auteur il aurait été victime d’une vengeance d’une haine entre familles de Grenade, certains se seraient reconnus dans des pièces de théâtre où il s’est moqué de l’étroitesse d’esprit de certaine familles voisines de la sienne.

Juan se réfugie à Paris et devient cuisinier dans le restaurant « le catalan », ce moment de sa vie est presque heureux et permet d’évoquer la période du front populaire et le soutient aux républicains espagnols .
Il retrouvera Encarnacion le temps de l’aider à franchir la frontière en 1939. Mais ils seront séparés , il faut attendre l’année 2000 et son retour à Madrid pour que le roman d’amour trouve sa fin, dont je ne vous dirai rien.

J’ai des réserves sur ce roman, dont j’ai beaucoup aimé l’arrière plan historique mais dont les différentes histoires d’amour ne m’ont pas convaincue et m’ont empêchée d’adhérer aux personnages. J’ai souvent trouvé que les intrigues amoureuses encombraient le récit, je retiendrai, pourtant, l’effervescence prérévolutionnaire en Espagne et la perte des illusions quand la jeune République Espagnole ne sait, ni se défendre contre ceux qui veulent la détruire de l’extérieur, ni de ses ennemis intérieurs : les divisions et les illusions idéologiques des républicains.

 

Extraits

Début du prologue 6 février 1939

7 heures du matin col de Lli
 Avant de reprendre le chemin de la montagne, le petit groupe se tourna une dernière fois vers la silhouette du ma de Can Barrière, qui s’effaçait sous la pluie glacée. Ils savaient que cette bâtisse leur survivrait et que les larmes qu’ils avaient versées entre ses murs épais murs de pierre rejoindraient et celles d’autres tragédies oubliées elle aussi.

Début.

– Tu te tiens bien droit et tu dis rien sauf si on te pose une question . T’as bien compris Juan ?
Ils avaient quitté la route principale et s’étaient engagés sur un chemin cahoteux qui traversait les champs déjà grillés par le soleil andalou. Les roues de la carriole grinçaient à chaque pas du robuste bidet qui la tirait, langue pendante vers une hacienda nichée sur une colline de Pino Montano couverte de vignes et d’oliviers. Dans les champs les affaneurs, ces gagne deniers venus de Galice ou de la plaine, levaient tête au passage de l’attelage. De leurs yeux plissés sous les rayons d’un soleil bas se happaient la fatigue et l’envie.

Le goût de la mort .

 Quelques jours après l’enterrement à Séville de son célèbre cousin, et alors que tous le pays et le « mundillo » fermé de la tauromachie étaient encore sous le choc, en habit de deuil mais le regard sec, Maria Ortega avait pris Juan par les épaules
– Mon fils, lui avait-elle dit d’une voix tremblante de fierté, ne montre jamais que tu as peur. Être un Ortega c’est porter dans son sang le courage et la mort.

J’ai beaucoup de mal à croire au coup de foudre.

Sa première rencontre avec Encarnación eut un caractère d’étrangeté absolue. Il n’avait jamais vu tant d’amour ni une femme si émue. Pourtant, malgré toute l’affection qu’il portait à Igncio, il fut envahi par la plus insolite et la plus contradictoire des émotions : une forme de honte mais aussi la certitude qu’il n’était coupable de rien. En un regard, il tomba amoureux d’Encarnación

Vision de New York 1930.

 Il vit défiler dans un chaos organisé et puant des façades hétéroclites mêlant styles gothique et barres de fer assemblées par de gros boulons. Les rues étaient encombrées de calèches, d’omnibus, d’automobiles au moteur pétaradant est de files de piétons pressés. Juan eut le sentiment effrayant que cette turbine urbaine aurait pu avaler une marée humaine dans l’indifférence la plus totale. Une ville brutale, moderne, enfumée et gigantesque, une fourmilière dont la nature était exclue, une métropole tentaculaire à l’activité incessante : voilà quelles furent ses premières impressions. 

Le « duende ».

 le « duende », « ce pouvoir mystérieux que tout le monde ressent et qu’aucun philosophe n’explique » pour reprendre les mots de Goethe sur Paganini Le « duende » unit sur le fil l’extase de la beauté et la possibilité de la mort.

Éducation d’un gitan espagnol.

– Mon fils, lui avait-elle dit d’une vœux tremblante de fierté, ne montre jamais que tu as peur. Être un Ortega, c’est porter dans son sang le courage et la mort.

Le toréador et la corrida.

Le public accourait à chacune de ses corridas pour le voir combattre les bêtes, tant avec la hantise qu’avec le désir secret de voir les cornes déchirer ses chemises et son sang couler sur le sable, se mêlant à celui du taureau. 

Paroles de Federico Garcia Lorca :

– Dans mon recueil « Impressions et paysages », je dis que la poésie existe en toute chose. Dans le laid, dans le beau, dans le dégoûtant ; le plus difficile est de savoir la révéler, réveiller les lacs profonds de l’âme. Ce qu’il y a d’admirable chez un esprit, c’est sa capacité à recevoir une émotion, à l’interpréter de bien des manières, toutes contraires les unes aux autres.

Les gitans et les artistes militants.

Juan, seul représentant de la misère andalouse était tétanisé par leur prise de parole. Les gitans qui vivaient en marge de la société espagnole ne s’étaient jamais impliqués dans les conflits idéologiques de leur pays. Ils formaient un refuge collectif intérieur, clos et régis par les seules lois et traditions ancestrales. Pourtant le jeune homme n’avait jamais accepté que la noblesse d’un gitan puisse consister également à subir les injustices de la vie avec humilité. Il connaissait le quotidien des pauvres gens, celui des journaliers qui vendaient leur sueur et leur corps pour quelques pièces. Celui des mères démunies face à leurs enfants affamés. Il aurait voulu hurler la douleur du peuple et faire comprendre à ces jeunes excités à quel point ils étaient privilégiés. Leur démontrer que le seul fait d’avoir la liberté de penser était un luxe. À plusieurs reprises, il eut le courage d’intervenir dans les discussions, mais ses paroles furent vite balayées par la verve de ces artistes qui, sans jamais avoir connu le spasme d’un ventre vide, se targuaient de savoir qu’éduquer le peuple était plus essentiel que de le nourrir.

Amoureux au premier regard et certitudes des danseuses de flamenco.

– Allons, tu e trop jeune pour souffrir comme ça à ton âge, il est inconvenant de t’effondrer parce qu’un garçon t’ignore. Tu verras. Plus tard, quand tu danseras en public, il y aura tant de grands hommes à tes pieds que tu en oublieras Juan, puisqu’il est assez sot pour ne pas te voir aujourd’hui. 
Pourtant, Carmen sentait bien qu’il n’y aurait jamais personne d’autre ; elle restait convaincue que Juan était l’homme de sa vie et qu’il lui ouvrirait un jour son cœur et ses bras

Prémices de la guerre d’Espagne.

Depuis quelques mois, la déception grandissait en Espagne, et les républicains semblaient complètement dépassés par l’instabilité du régime parlementaire, la grève générale et les conflits incessants au sein de leur parti. S’ils s’étaient assuré le soutien du peuple, qui les avait portés à la tête du pays en 1931, plus personne désormais ne contrôlait cette force qu’ils avaient mise en branle et qui se divisait en groupuscules disparates. Dans les municipalités socialistes, la « guardia civil » , le corps de police traditionnel qui, depuis 1932, devait collaborer avec la « guardia de asalto » , la garde d’assaut mise en place par le gouvernement de gauche, avait décidé de ne plus intervenir pour maintenir l’ordre face à l’escalade de la violence.

Douleur et amour .

L’amour est une projection vers l’autre. Il dure tant qu’on n’est pas déçu, et tant qu’on ne s’ennuie pas. Et puis il disparaît beaucoup plus lentement qu’il n’est apparu. La défaite de l’amour, on ne l’accepte pas. On se bat, on se raccroche à ce qui nous a fait aimer . Voilà pourquoi l’amour fait mal : parce qu’on s’est trompé. En fait, aimer c’est peut-être avant tout s’aimer soi-même.