Édition Sona­tine. Traduit de l’an­glais par Julie Sibony 

Tout est faux dans cet excellent roman , même ma clas­si­fi­ca­tion. Non ce n’est pas tout à fait un roman poli­cier, non Saint-Louis dans le Haut Rhin n’est pas la ville de province sinistre que le person­nage Manfred Baumann se plaît à nous décrire, non, la préface que j’ai lue ‑sans rien trop la comprendre au début- ne dit pas la vérité sur l’au­teur sauf sans doute cette cita­tion de Georges Sime­non dont je n’ai pas eu le temps de véri­fier l’authenticité

tout est vrai sans que rien ne soit exact.

Je ne peux tout vous dire sur ce roman incroya­ble­ment bien ficelé sauf qu’on y boit beau­coup ‑et pas que de l’eau‑, qu’il décrit avec beau­coup de talent les ambiances des habi­tués dans les bars restau­rants de province et que vous connaî­trez petit à petit Manfred Baumann, cet homme torturé et enfermé dans des habi­tudes qui lui servent de règles de vie. Le coif­feur et d’autres habi­tués fréquentent régu­liè­re­ment le café restau­rant « La cloche » ici tout le monde connaît, Baumann comme direc­teur de l’agence bancaire sans rien savoir de lui.

Le poli­cier l’ins­pec­teur Gorski, a un point commun avec Manfred Bauman, mais comme ce point n’est dévoilé qu’à la fin, je ne peux pas vous en parler sans divul­gâ­cher l’in­trigue. Les deux person­nages n’ont rien de remar­quables sinon qu’ils sont tous les deux issus de cette petite ville et qu’ils ont peu d’illu­sion sur l’hu­ma­nité. Le poli­cier a plus de cartes dans sa manche et surtout une fille Clémence qui lui donne le sourire, pour sa femme, qui appar­tient au milieu chic de Saint-Louis c’est plus compli­qué et ce n’est pas certain que son mariage tienne très long­temps. Manfred, lui aussi, vient des quar­tiers chics mais il a été orphe­lin très jeune et a été élevé par un grand père qui ne l’ai­mait guère. Les femmes sont un gros problème pour lui, et il est heureux dans son café en « relu­quant » le décol­leté d’Adèle Bedeau, celle qui dispa­raît . Il s’en­fonce dans un mensonge qui fera de lui un coupable possible et les bonnes langues du café ne vont pas tarder à se délier. C’est un roman d’am­biance où chaque person­nage est décrit dans toute sa complexité, où la vie de cette petite ville nous devient fami­lière, mais dans ce qu’elle a de sombre et d’en­nuyeux, c’est sans doute ce qu’on peut repro­cher au roman, je suis certaine que l’on peut être joyeux et insou­ciant à Saint Louis dans le Haut Rhin. Pour conclure c’est un livre que je recom­mande chau­de­ment (malgré l’en­nui qu’a ressenti Gamba­dou) à tous les amateurs de romans poli­ciers, et à tous ceux qui n’ap­pré­cient pas ce genre ; je ne suis donc pas éton­née qu’il ait reçu un coup de cœur à notre club de lecture.

Citations

Propos masculin

Petit et Clou­tier, bien que tous deux mariés, parlaient rare­ment de leur épouse et, quand ils le faisaient, c’était toujours dans les mêmes termes péjo­ra­tif. Lemerre, lui, n’avait jamais pris femme. Il décla­rait à qui voulait l’en­tendre qu’il était « contre le fait d’avoir des animaux à la maison ».

Le décor

Bref, les gens de Saint-Louis sont exac­te­ment comme les gens d’ailleurs, que ce soit dans les petites villes tout aussi ternes ou nette­ment plus clinquantes.
Et comme les habi­tants de n’im­porte quel autre endroit, ceux de Saint-Louis ont une certaine fierté chau­vine de leur commune, tout en étant conscient de sa médio­crité. Certains rêvent d’éva­sion, où vivent avec le regret de n’être pas partis quand ils en avaient l’oc­ca­sion. Mais la majo­rité vaquent à leurs affaires sans prêter grande atten­tion à leur environnement.

le Policier

Ce qui l » inté­res­sait n’était pas tant dans le fait que quel­qu’un mente que la façon dont il le faisait . Souvent , les gens allu­maient une ciga­rette ou s’ab­sor­baient un peu brus­que­ment dans une acti­vité sans aucun rapport avec le sujet . Ils n’ar­ri­vaient plus à soute­nir son regard . Des femmes se tripo­taient les cheveux . Les hommes , leur barbe ou leur moustache .

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Un livre éton­nant qui commence une série que je ne connais­sais pas l « Égo-histoire », qui se défi­nit ainsi :

une forme d’ap­proche histo­rio­gra­phique et de courant d’écri­ture histo­rique à travers laquelle l’his­to­rien est censé analy­ser son propre parcours et ses méthodes de manière réflexive et distan­ciée. (Wiki­pé­dia) . 

Il peut très bien se glis­ser dans une de vos valise pour accom­pa­gner vos vacances. Même si il n’est pas qu’un livre léger et plai­sant de souve­nirs d’une famille intel­lec­tuelle pari­sienne, ceci n’est, en effet, qu’un tout petit aspect de ce livre, qui cherche à atteindre des buts beau­coup plus larges, plus « scien­ti­fiques » trou­ver en quoi les vacances orga­ni­sées par ses parents s’ins­crivent dans une conduite socio­lo­gique ne corres­pon­dant pas exac­te­ment à l’ori­gi­na­lité à laquelle elle semblait à l’époque répondre. C’est certai­ne­ment l’aspect qui lui a enlevé un ou deux coquillages sur Luocine, car j’ai trouvé ces expli­ca­tion très répé­ti­tives, on comprend assez vite mais l’au­teur a besoin d’y reve­nir plusieurs fois sans rien ajou­ter au propos. Le second aspect m’a beau­coup touchée : que se cache-t-il derrière cette injonc­tion pater­nelle « Soyez heureux ! » ? Toutes les diffi­cul­tés des resca­pés de la Shoah sont dans ces deux mots et la façon dont son père a rendu ses enfants « heureux » est extra­or­di­naire à la fois de simpli­cité mais aussi de courage . Enfin le dernier aspect, ce sont les souve­nirs de cet enfant qui a comme tous les enfants préfèrent jouer avec ses amis plutôt qu’é­cou­ter les expli­ca­tions savantes à propos des ruines grecques et romaines.

Un livre que j’ai beau­coup aimé malgré les bémols que j’ai évoqués.

Citations

Ambiance familiale marquée par la Shoah

Dans ma famille, le bonheur repré­sen­tait un tel enjeu qu’il en deve­nait non seule­ment inac­ces­sible, mais vicié, légè­re­ment putré­fié, pas si dési­rable que cela. C’est une perver­sion dont je ne me suis jamais tout à fait remis. Le seul remède à cette mala­die de l’âme consis­tait à rompre le soup­çon et a décidé immé­dia­te­ment, toutes affaires cessantes, que je pouvais être heureux, pour aucune autre raison que j’en avais le droit. 

Le camping ‑car

Si les moque­rie de mes cama­rades me mettaient mal à l’aise , c’est parce que je sentais qu’elles visaient bien plus que des vacances : notre iden­tité fami­liale , notre mode de vie , notre « style » , la person­na­lité de mes parents , donc l’édu­ca­tion que je rece­vais d’eux. Partir en camping-car révé­lait un certain niveau de revenu, mais aussi l’ab­sence de tradi­tions fami­liales et de racine ; un certain capi­tal cultu­rel, et aussi un manque de savoir-vivre ; une incli­na­tion au ridi­cule, mais aussi une liberté d’es­prit, une capa­cité de déta­che­ment, par fierté ou indif­fé­rence au qu’en-dira-t-on.

Liberté

j’étais libre parce qu’il n’y avait pas de cein­ture à l’ar­rière et que nous nous dépla­cions dans l’ha­bi­tacle pendant les trajets
parce que je pouvais flâner dans les musées sans les visiter
parce que je pouvais rester des heures à jouer dans les vagues
j’étais libre parce qu’on campait n’im­porte où, sur les plages, les débar­ca­dère, les parkings, au bout des jetées , dans les clairières
parce que mon sac de couchage était un vais­seau spatial, avec des manettes et des cadrans intégrés
j’étais libre parce que aucun cahier de vacances ne venait prolon­ger le travail scolaire de l’année
parce qu’une pres­sion se relâchait
l’ur­gence était suspendue
parce qu’on chan­geait de desti­na­tion tous les ans
parce que nos spots ne figu­raient sur aucun guide de voyage
et que cela ne coûtait rien de se perdre, l’éga­re­ment n’étant qu’un autre chemin
j’étais libre de m’éprou­ver Juif errant, tout en étant protégé par un État 

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Je n’ai pas trop accro­ché à ce roman qui possède pour­tant des quali­tés certaines. Un homme, devenu SDF par manque d’amour et de réus­site passe son temps sur la fron­tière Franco-Italienne dans les Alpes. Il y croise un autre « chemi­neau » qui a été moine char­treux autre­fois et à eux deux, ils repré­sentent ceux que notre société ne peut pas accep­ter : des itiné­rants qui n’at­tendent plus rien de la société des hommes. Couble­vie, notre SDF, s’ar­rête parfois dans le Café du Nord, lieu de réunion d’une bande de paumés alcoo­li­sés. Mais dans ce café vit aussi Camille, la fille du bistro­tier, qui éveille des convoi­tises mascu­lines, car elle est jeune et si belle. Et puis c’est le drame, un des habi­tués est retrouvé assassiné.
Je ne vous en dis pas plus car je divul­gâ­che­rai ce roman. La force de son propos tient dans le fait que nous sommes dans la tête de Robert Couble­vie qui est loin d’avoir les idées claires. Ce roman m’a fait un peu penser à Farrago, qui est un de mes romans préfé­rés. On suit ici aussi une errance de quel­qu’un qui a si peu de chance de s’en sortir mais qui connaît très bien la nature où il trouve refuge. Ici, c’est la montagne et cela nous vaut de très belles descrip­tions. D’où viennent donc, mes réserves ? Certai­ne­ment de l’as­pect répé­ti­tif des situa­tions et des descrip­tions. Le cerveau embrumé de Robert a peu à peu endormi mon inté­rêt. Mais je suis sûre que ce roman peut trou­ver son public et j’y ai trouvé de très belles pages.

Citations

Portrait

J’ai pas encore parlé de Tape­nade, un autre habi­tué du café du Nord, une rela­tion de bureau en quelques sortes, retrai­tés agent supplé­tif, j’en sais rien, mais un type heureux, fier d’être en vie et surtout fier de rien bran­ler, avec un bon sourire de Chéru­bin céleste et, juste au-dessus, un tas de cheveux gras et filasse que c’en est une déso­la­tion. Le vrai poivrot des jours heureux… Mounir l’ap­pelle première pres­sion à froid mais c’est un peu long et le type boit jamais bière, seule­ment des petits jaunes… Je préfère Tapenade.

Réflexion

La mémoire, c’est un piège. Elle rassemble nos échecs et nos décep­tions, elle classe toutes ces misères, elle les accu­mule dans le foutoir intime, là où ça pour­rit sans ordre et sans façon. Crois-moi, elle nous fait vrai­ment souf­frir, la mémoire, genre élan­ce­ments dentaux, vieilles caries qui se réveillent. 

Réflexion dans une chapelle

C’est pas Dieu qui importe. C’est ce truc-là, le télé­phone. On passe notre vie à le tapo­ter, le guet­ter, le consul­ter et, dès qu’il reste muet une demi-heure, on pète de trouille. On a vrai­ment peur qu’il reste silen­cieux. Avec Dieu, le silence, quand même, on a l’habitude.

Paysage de montagne

On arrive à la chapelle de Constance avec sa petite croix en pierre, sa fontaine dans un tronc de mélèzes, ces fleurs et son toit de bardeaux. 
Je la connais, cette chapelle.
C’est là, dans un recoin, le long du ruis­se­let cana­lisé en fontaine, que sortent les premières violette, les toutes premières de l’an­née, celle qui sentent la guimauve, l’en­fance et la Résur­rec­tion. Cette fois, en plus des violettes, l’églan­tier est en boutons… Je tends le.doigts vers les roses sauvages qui pointent leur nez au milieu des épines.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Après « la Frac­tale des Ravio­lis » et « la Variante chilienne » voici « Habe­mus Pira­tam », et je sais que les puristes vont me repro­cher d’avoir oublié « La baleine Thébaïde » mais je la retrou­ve­rai bien un jour cette baleine. Ma photo dit mon angoisse : par quel câble pour­rait passer le célèbre hacker Alexan­der pour pira­ter mon ordi­na­teur et s’ins­tal­ler sur Luocine pour vanter des livres que je n’au­rais même pas lus ? Je me joins à Dasola pour vous dire : « quel roman et que de dangers roman­cés ou pas court notre monde sur les diffé­rents « cloud » « dark-web » et autres faces cachées de sites à l’al­lure inof­fen­sive » . Comme l’au­teur est Pierre Raufast , ne vous atten­dez pas à faire faci­le­ment la part entre le vrai du faux, et surtout ne faites pas trop confiance à vos recherches sur Inter­net , car le diable d’homme est capable de créer de fausses réfé­rences sur Google. Le plus impor­tant n’est pas là , lais­sez vous empor­ter par son imagi­na­tion sans limite et dites-vous bien que pour un hacker, rien n’est impos­sible, même pas deve­nir proprié­taire de la Sainte Chapelle … Et puis entre temps vous vous amuse­rez avec les histoires d’un petit village de montagne où on a failli se battre pour une histoire de petite culotte.

Bref un moment de lecture comme je les aime, jouis­sif , mais aussi un poil inquié­tant, pas tant pour l’acte de propriété de la Sainte Chapelle que pour la capa­cité de nuisance des malfai­sants sur le Net, comme ceux qui font que tous les jours, je supprime 15 à 20 commen­taires sur mon blog : pour des place­ments finan­cier, des médi­ca­ments moins chers et aussi effi­caces que ceux que vous trou­ve­rez en phar­ma­cie, pour des substi­tut du viagra mille fois plus puis­sants, pour des images porno­gra­phiques de femmes ou d’hommes, pour des rencontres « hot » avec des parte­naires de votre choix. Bref des pollueurs qui ne sont que des robots mais qui ne m’amusent pas telle­ment. Alors que, le roman de Pierre Raufast m’a lui, beau­coup amusé. Et la morale est prati­que­ment sauve , enfin presque ! vous juge­rez par vous même.

Citations

Est ce vrai ?

De fil en aiguille, il repensa à ce décret de Nico­lae Ceau­sescu, inter­di­sant la pratique du Scrabble car « trop intel­lec­tuel et subver­sif ». Et s’il avait eu raison ?

J’aime l’humour de cet auteur :

Le prêtre se passa la main sur le visage. Il n’était ici que depuis deux ans, mais connais­sait déjà tous les vices de ses petits vieux ‑les seuls à venir se confes­ser chaque vendredi dès sept heures du matin.
Cela ne volait pas très haut : des cerises chapar­dées dans un verger, un home se soula­geant régu­liè­re­ment dans le puits d’un voisin pour perpé­tuer la vengeance de son père et une rixe datant de 1923, quelques lettres anonymes dénon­çant un pain trop cuit ou des cadavres de bouteilles mal triées dans le local poubelle.
Des crimes ordi­naires dans ce village de trois mille habi­tants, perché en haut de la vallée de Chantebrie.

Les commérages

Fran­cis remar­qua que la vieille avait posé ses sacs de courses à terre et s’était instal­lée dans sa verti­ca­lité, ce qui augu­rait une bonne demi-heure de bavar­dages oiseux

Les joies des hackers

Une fois dans le réseau d’en­tre­prise, je ciblai la machine de produc­tion qui contrô­lait les énormes trans­for­ma­teurs centraux. De la belle machine, un logi­ciel très performant…Mais qui datait de 1993. Autant dire une anti­quité, dans notre métier. Cette version d’Unix ressem­blait à un gruyère suisse. Je n’avais que l’embarras du choix pour deve­nir « root » et maître du monde.
Les infor­ma­ti­ciens de cette entre­prise avaient toute­fois bien fait les choses. Conscients des risques de ce système obso­lète et de la gravité des enjeux, ils l’avaient isolé derrière un pare-feu. Un peu comme le portier d’une boîte de nuit qui contrôle qui rentre et qui sort.
Pour admi­nis­trer ce pare-feu, ces génies avaient créé des comptes avec des mots de passe sans doute long comme le bras. Mais ils avaient oublié d’ef­fa­cer les comptes par défaut instal­lée par le constructeur.
Utili­sa­teur :admin. Mot de passe ; admin.
J’adore mon boulot. C’est comme faire le tour d’une maison cade­nas­sée et y trou­ver une fenêtre ouverte par mégarde. Jubilatoire.

Tout se pirate .….

Pira­ter un ordi­na­teur « air gap », c’est à dire décon­necté d’un réseau, est le Graal de tout hacker.

Tactiques de pirates informatiques

Voilà comment on pénètre un Fort Knox infor­ma­tique : en prenant tout son temps , en avan­çant douce­ment mais sûre­ment , en passant par le fiston et sa peur de déce­voir papa . Ici , comme ailleurs, les points faibles sont souvent humains. Il suffit d’ex­ploi­ter une des émotions primaires : la peur, la colère, l’amour ou la tristesse.

Traduit de l’amé­ri­cain par Mathilde Bach

Bien présenté par mes blogs préfé­rés, je savais que je lirai à mon tour ce roman de 952 pages (en édition poche). Aucune décep­tion et un coup de cœur pour moi, je rejoins Keisha, Jérôme, Kathel pour dire que ce premier roman de Nathan Hill est un coup de maître. Son seul défaut est d’avoir voulu tout racon­ter l’Amé­rique qui va mal en un seul roman. Tout ? pas complè­te­ment puisque le racisme n’y est pas évoqué. Le fil conduc­teur est tenu par Samuel aban­donné par sa mère à l’age de 11 ans, il est devenu profes­seur de litté­ra­ture dans une petite univer­sité, le roman raconte sa quête pour retrou­ver et comprendre sa mère. Il fera face d’abord à une certaine Laura, étudiante qui a mis le prin­cipe de la triche au cœur de son acti­vité intel­lec­tuelle ; puis, on le voit passer son temps à jouer dans un monde virtuel où il tue, des nuits entières, des dragons et des orques, on découvre grâce à cela l’uni­vers des joueurs « drogués » par les jeux vidéo. À cause de cette passion nocturne il est bien le seul à ne pas savoir que sa mère fait le « buzz » sur les réseaux sociaux. On la voit sur une vidéo qui tourne en boucle jeter des cailloux sur sur un candi­dat à la prési­dence des Etats-Unis, un sosie de Trump, un certain Parker qui ressemble tant au président actuel. Pour que Samuel comprenne le geste de sa mère, il faudra remon­ter aux événe­ments qui ont secoué Chicago en 1968 et pour mettre le point final à cette longue quête retrou­ver les raisons qui ont fait fuir la Norvège au grand-père de Samuel en 1941. Toutes les machi­na­tions dont sont victime Samuel et sa mère ne sont fina­le­ment l’oeuvre que d’un seul homme qui a tout compris au manie­ment des médias et à celui des foules ? Je ne peux pas en dire plus sans divul­gâ­cher l’in­trigue romanesque.

Mais pour moi ce n’est pas l’es­sen­tiel, ce qui m’a complè­te­ment accro­chée, c’est le talent de Nathan Hill pour décrire diffé­rentes strates de la société nord-améri­caine. Quand il nous plonge dans le monde des joueurs complè­te­ment drogués aux jeux vidéo, on sent qu’il s’est parfai­te­ment rensei­gné sur leurs habi­tudes et le roman devient prati­que­ment un docu­men­taire, je ne savais pas que l’on pouvait s’en­ri­chir en vendant des objets virtuels qui n’existent que dans un jeu. Les mœurs des étudiants améri­cains nous sont plus fami­lières : il y a du Philippe Roth dans les ennuis de Samuel avec le poli­ti­que­ment correct de l’uni­ver­sité mené par une étudiante qui préfère tricher plutôt que travailler.
Les entre­prises améri­caines qui se soucient si peu de leurs employés, la police de Chicago qui, en 1968, s’est compor­tée plus comme une milice néo-fasciste que comme une police d’une grande démo­cra­tie, et les manœuvre des candi­dats à la prési­dence des Etats-Unis tout cela enri­chit le roman peut être trop ? Je remarque que plus les romans fran­çais s’al­lègent plus les romans nord-améri­cains s’allongent.

Citations

Portrait

Il sait bien à quel point c’est désa­gréable et condes­cen­dant de corri­ger la gram­maire de quel­qu’un dans une conver­sa­tion. C’est du même ordre que d’être à une fête et rele­ver le manque de culture de son voisin,c’est d’ailleurs préci­sé­ment ce qui est arrivé à Samuel lors de sa première semaine à l’uni­ver­sité. Dans un dîner de présen­ta­tions orga­nisé chez la doyenne de l’uni­ver­sité, sa patronne,une ancienne prof de Lettres qui avait grimpé les éche­lons admi­nis­tra­tifs un à un. Elle avait bâti le genre de carrière acadé­mique tout à fait typique : elle savait abso­lu­ment tout ce qu’il y avait à savoir dans un domaine extra­or­di­nai­re­ment restreint (sa niche à elle, c’était la produc­tion litté­raire pendant la Grande Peste) . Au dîner, elle avait solli­cité son avis sur une partie spéci­fique des « Contes de Canter­burry », et, lors­qu’il avait hésité, s’était écriée, un peu trop fort : » Vous ne l’avez pas lu ? Oh, ça alors, doux Jésus. »

Le produit livre

- Je construit des livres. C’est surtout pour créer une valeur. Un public. Un inté­rêt. Le livre, c’est juste l’emballage, le contenant.…ce qu’on crée en réalité, c’est de la valeur. Le livre,c’est juste l’une des formes sous lesquelles se présente cette valeur, une échelle, un emprunt.

Hypocondriaque

Il était d’une fran­chise et d’une impu­deur totales sur les détails de son état. Il parlait comme les gens atteints d’une mala­die terrible, de cette manière qu’a la mala­die d’éclip­ser toute notion de pudeur et d’in­ti­mité. Racon­tant par exemple son désar­roi en matière de prio­rité quand il avait la diar­rhée et la nausée » en même temps »

Les nouvelles mode pour les régimes alimentaires américaines.

- Je vais commen­cer un nouveau régime bien­tôt. Le régime pléisto . T » en as entendu parler ?
-Nan.
-C’est celui où tu manges comme au pléis­to­cène. En parti­cu­lier l’époque taren­tienne, dans la dernière période glaciaire. – Comment on sait ce qu’ils mangeaient au pléistocène ?
-Grâce à la science. En fait, tu manges comme un homme des cavernes, sauf que t’as pas à t’in­quié­ter des masto­dontes. Et en plus, c’est sans gluten. L’idée, c’est de faire croire à ton corps que tu as remonté le temps, avant l’in­ven­tion de l’agriculture.

Mœurs capitalistes aux USA

Sa société déposa le bilan. Et ce, malgré le mémo qu’elle avait diffusé auprès de ses employés deux jours seule­ment aupa­ra­vant, annon­çant que tout allait pour le mieux, que les rumeurs de faillite étaient exagé­rées, qu’ils ne devaient en aucun cas vendre leurs actions, voire qu’il pouvait même penser en acqué­rir davan­tage vu leur déva­lua­tion actuelle. Henri l’avait fait, il y avait appris par la suite qu’au même moment leur PDG reven­dait toutes ses parts. Toute la retraite de Henry était ainsi passée dans un tas d’ac­tions qui ne valaient plus un clou, et lorsque la société sortit de la faillite et émit de nouvelles actions, elle ne furent propo­sées qu’au comité exécu­tif et aux gros inves­tis­seurs de Wall Street. Henri se retrouva donc sans rien. Le confor­table bas de laine qu’il avait mis des années à remplir s’était évaporé en un seul jour.

Tricher

Et cepen­dant, même de cela elle doutait, car si ce n’était pas grave qu’elle triche pour un devoir, alors dans ce cas pour­quoi ne pour­rait-elle pas tricher pour tous les devoirs. Ce qui était un peu embê­tant car l’ac­cord qu’elle avait passé avec elle-même au lycée quand elle avait commencé à tricher, c’est qu’elle avait le droit de tricher autant qu’elle voulait main­te­nant à condi­tion que plus tard, quand les devoirs devien­draient vrai­ment impor­tant, elle se mette à travailler pour de vrai. Ce moment n’était pas encore arrivé. En quatre ans de lycée et une année d’uni­ver­sité, elle n’avait rien étudié étudier qu’elle puisse quali­fier de vrai­ment impor­tant. Donc elle conti­nuait à tricher. Dans toutes les matières. Et à mentir. Tout le temps. Sans le moindre senti­ment de culpabilité.

Fin d’une discussion avec une étudiante qui a copié son de voir sur internet

Laura sort en trombe de son bureau et,une fois dans le couloir, se retourne pour lui crier dessus : « Je paie pour étudier ici ! Je paie cher ! C’est moi qui paie votre salaire,vous n’avez pas le droit de me trai­ter comme ça ! Mon père donne beau­coup d’argent à cette école ! Bien plus que ce que vous gagnez en un an ! Il est avocat et vous allez avoir de ses nouvelles ! Vous êtes allé beau­coup trop loin ! Vous allez voir qui commande ici »

Humour

Tu serais étonné du nombre de médi­ca­ments très effi­caces qui ont été déve­lop­pés à l’ori­gine pour trai­ter les problèmes sexuels mascu­lins. C’est, concrè­te­ment, le moteur prin­ci­pal de toute l’in­dus­trie phar­ma­ceu­tique. Remer­cions le Seigneur que les dysfonc­tion­ne­ment sexuel mascu­lin existent.

La retraite

Tous les endroits semblaient aussi horribles les uns que les autres, car ce qu’on ne dit jamais sur les voyages à la retraite, c’est que pour en profi­ter il faut pouvoir suppor­ter un mini­mum la personne avec qui vous voya­gez. Et rien que d’ima­gi­ner tout ce temps passé ensemble, en avion, au restau­rant, dans des hôtels. Sans jamais pouvoir échap­per l’un à l’autre, le côté de leur arran­ge­ment actuel était qu’il pouvait toujours prétendre que la raison pour laquelle ils se voyaient si peu, c’était qu’ils avaient des emplois du temps char­gés, pas qu’ils se détes­taient cordialement.

Un concerto dont il est question dans ce roman

Max Bruch n’a pas reçu un centime pour cette oeuvre

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Ce roman a été chau­de­ment défendu par une partie des lectrices du Club et cela lui a valu de parti­ci­per « au coup de cœur des coups de cœurs » de l’an­née 2017/​2018.
J’avais déjà essayé de le lire, mais l’écri­ture m’avait immé­dia­te­ment rebu­tée. Je ne suis pas à l’aise lorsque je sens que, de façon arti­fi­cielle, l’écri­vain adopte une style « poétique » . Ici , cela passe par des mots vieillis qui ne rajoutent pas grand chose au récit : Corroyage, Extrace, Hiero­phante, Hongroye. Et puis par un rythme de phrases très parti­cu­lier. L’écri­vain dit qu’il a voulu décrire le bascu­le­ment d’une petite ville de province : Besan­çon qu’il ne nomme pas (mais il dit que c’est la ville où est né Victor Hugo), vers le monde moderne pendant les années 19701980. Mais ce n’est vrai­ment qu’une toile de fond très loin­taine à une vie de famille tota­le­ment pertur­bée par la mort d’un jeune enfant, le petit frère du narra­teur. Sa mère va conti­nuer à le faire vivre dans son imagi­naire et dans sa folie, elle lui dresse un couvert, fait son lit, achète des vête­ments et des four­ni­tures scolaires pour lui.… Le père essaiera d’ou­blier tout cela dans l’al­cool. Mais ce drame semble très loin­tain car il est vu à travers les yeux d’un enfant. Je pense que la seule façon d’ai­mer ce livre c’est d’ai­mer la langue de cet auteur, langue à laquelle je n’ai pas été sensible. Les deux passages que j’ai notés vous permet­tront, je l’es­père, de vous faire une idée par vous même.

Citations

le linge qui sèche

Margue­rite-des-Oiseaux possé­dait des culottes semblables à des voiles. Des culottes de trois trois-mâts que l’on imagi­nait gréées sur son fessier et que le moindre pet gonflait comme un grand foc afin de la propul­ser de la cuisine aux latrines. Les culottes de grand-mère, simples esquifs, ne prenaient pas le large et ressem­blaient plutôt à des taies d’oreiller munies de deux grands trous. Celles de maman étaient à peine un peu moins prudes et formaient presque un V du côté de l’entre-cuisse. Quant aux slips de Lucien : inexis­tants. Elle les pendait ailleurs, Fernande, avec ses culottes à elle, dans un bûcher fermé à clé, hors de la vue des cuistres. Quand on a épousé un Monsieur d’im­por­tance qui possède pardes­sus, brillan­tine et joues flasques, on exhibe pas ces choses de basse extrace aux yeux du tout-venant.

Effet de style « poétique »

Il possé­dait en lui, quelque chose d’inné, de bestial, comme un cri des cavernes lors­qu’un premier orage illu­mina la grotte ; un cri qui se serait trans­mis le silex en silex, de tison en disant, de feu en feu, de foyer en foyer, de forge en forge, et qui aurait fini par échouer, ici, entre ses mains de forge­ron, comme il l’était sans doute écrit de toute éter­nité tant il semblait évident que Jacky avait dû naître d’un ventre de fer en fusion entre deux cuisses de lave au temps des grandes fissures cambriennes tandis que les volcans proje­taient dans les menus quelques myriades d’en­clumes phosphorescentes.

Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Clotilde Meyer et Isabelle D. Taudière.

Lais­sez moi vous dire une chose. On est jamais trop vieux pour apprendre.


Après Domi­nique, Kathel, Keisha et tant d’autres, je viens vous recom­man­der la lecture de cette épopée. Voici le sujet, tel que le raconte la quatrième de couverture :

« lorsque Jay Mendel­sohn, âgé de quatre-vingt-et-un ans, décide de suivre le sémi­naire que son fils Daniel consacre à l’Odyssée d’ Homère, père et fils commencent un périple de grande ampleur. Ils s’affrontent dans la salle de classe, puis se découvrent pendant les dix jours d’une croi­sière théma­tique sur les traces d’Ulysse. »

Daniel Mendel­sohn a écrit un roman concer­nant la famille de sa mère assas­si­née lors des massacres de la Shoah : « Les Dispa­rus » ‑récom­pensé par le prix Médi­cis en 2007‑, livre qui m’avait beau­coup marquée . (C’était avant Luocine, et je me promets de le relire). Il consacre donc ce temps roma­nesque et son talent d’écrivain à la quête de la person­na­lité de son père. Il le fait à travers l’analyse minu­tieuse de l’Odyssée, ce si diffi­cile retour d’Ulysse vers son royaume d’Ithaque, son épouse Péné­lope et son fils Télé­maque. On y retrouve tous les récits qui ont construit une partie de notre imagi­naire. Ulysse et ses ruses, Péné­lope et sa fidé­lité à toute épreuve, Télé­maque, ce fils qui recherche son père, mais aussi le Cyclope, Circé, Calypso, les enfers… tous ces récits, grâce au talent du profes­seur Daniel Mendel­sohn, nous permettent de réflé­chir à la condi­tion humaine. On aurait, je pense, tous aimé parti­ci­per à ce sémi­naire au cours duquel ce grand spécia­liste de la litté­ra­ture grecque et latine, n’assène pas son savoir mais construit une réflexion commune aux parti­ci­pants et au profes­seur grâce aux inter­ven­tions perti­nentes de ses étudiants. Je n’ai pas très bien compris si tous connaissent le grec ancien ou si (comme cela me semble plus probable) seul le profes­seur peut se réfé­rer au texte origi­nel. L’épopée prend vie et se mêle à la quête de l’auteur. Qui se cache derrière ce père taiseux, inca­pable de montrer ses senti­ments à ses enfants ou à son épouse ? Certai­ne­ment plus que la person­na­lité d’un père ingé­nieur devant lequel son fils trem­blait avant de lui avouer qu’il ne compre­nait rien aux mathé­ma­tiques. Au détour d’une réac­tion d’étu­diant, d’une phrase analy­sée diffé­rem­ment, nous compre­nons de mieux en mieux ces deux fortes person­na­li­tés si diffé­rentes. On se prend à rêver que tous les pères et tous les fils sachent un jour entre­prendre ce voyage vers une réelle connais­sance de l’autre. Daniel est écri­vain et profes­seur, le chapitre inti­tulé « Anagno­ri­sis », où il s’agit bien de « recon­nais­sance » se termine ainsi :
Quand vous ensei­gnez, vous ne savez jamais quelles surprises vous attendent : qui vous écou­tera ni même, dans certains cas, qui déli­vrera l’enseignement.
Et il avait commencé 60 pages aupa­ra­vant de cette façon :
Une chose étrange, quand vous ensei­gnez, c’est que vous ne savez jamais l’ef­fet que vous produi­sez sur autrui ; vous ne savez jamais, pour telle ou telle matière, qui se révé­le­ront être vos vrais étudiants, ceux qui pren­dront ce que vous avez à donner et se l’ap­pro­prie­ront ‑sachant que « ce que vous avez appris d’un autre profes­seur, une personne qui s’était déjà demandé si vous assi­mi­le­riez ce qu’elle avait à donner.…
Quel effet de boucle admi­rable et toujours recom­men­cée, oui nous ne sommes au mieux que des trans­met­teurs d’une sagesse qui a été si bien racon­tée et mise en scène par Homère. J’ai beau­coup de plai­sirs à racon­ter les exploits d’Ulysse à mes petits enfants qui s’émer­veillent à chaque fois du génie du rusé roi d’Ithaque, j’ai retrouvé le livre dans lequel enfant j’avais été passion­née par ces récits. Et je crois que comme le père et le fils Mendel­sohn, j’ai­me­rais faire cette croi­sière pour confron­ter mes souve­nirs de récits à ces merveilleux paysage de la Grèce.
Peut-être que comme Jay, je trou­ve­rai que l’ima­gi­naire est telle­ment plus riche que la réalité, et puis hélas je n’ai plus de parents à retrou­ver car il s’agis­sant bien de ça lors de cette croi­sière « sur les pas d’Ulysse » permettre à Daniel de retrou­ver la facette qu’il ne connais­sait pas de son père, celui qui sait s’amu­ser et se détendre et faire sourire légè­re­ment la compa­gnie d’un bateau de croi­sière. Bien loin de l’aus­tère ingé­nieur féru de formules de physique devant lequel trem­blait son plus jeune fils.

Citations

Relations d’un fils avec un père qui n’aime pas qu’on fasse des petites manières ou des histoires.

Lorsque mon père racon­tait cette histoire, il passait rapi­de­ment sur ce qui, à moi, me semblait être la partie la plus inté­res­sante – la crise cardiaque, sa préci­pi­ta­tion, à mon sens, poignante à rejoindre mon grand-père, l’ac­tion, en un mot – et s’éten­dait sur ce qui avait été pour moi, à l’époque, le moment le plus ennuyeux : les rota­tions de l’avion. Il aimait racon­ter cette histoire, car pour lui, elle montrait que j’avais très bien su me tenir : j’avais supporté sans me plaindre l’as­som­mante mono­to­nie de tous ces ronds dans l’air, de tout cette distance parcou­rue sans avan­cer. « Il n’a pas fait la moindre histoire », disait mon père, qui avait horreur que l’on fasse des histoires, et même à cette époque, malgré mon jeune âge, je compre­nais vague­ment qu’en donnant une légère inflexion caus­tique au mot « histoires », c’était en quelque sorte ma mère et sa famille qu’il visait. « Il n’a pas fait la moindre histoire », disait papa d’un hoche­ment de tête appro­ba­teur. « Il est resté sage­ment assis, à lire, sans un mot ».
De longs voyages, sans faire d’his­toires. Des années ont passé depuis ce long périple de retour, et depuis, j’ai moi-même eu à voya­ger en avion avec des enfants en bas âge, et c’est pour­quoi, lorsque je repense à l’his­toire de mon père, deux choses me frappent. La première, c’est que cette histoire dit surtout à quel point « lui » s’était bien tenu. Elle témoigne de la façon exem­plaire dont il a géré tout cela, me dis-je main­te­nant : en mini­mi­sant la situa­tion , en faisant comme s’il ne se passait rien d’anor­mal, en donnant l’exemple et restant lui-même tran­quille­ment assis, et en résis­tant ‑contrai­re­ment à ce que j’au­rais fait car, à bien des égards, je suis davan­tage le fils de ma mère et le petit-fils de Grandpa – à la tenta­tion d’en rajou­ter dans le sensa­tion­nel ou de se plaindre.
La seconde chose qui me frappe quand je repense aujourd­hui à cette histoire, c’est que pendant tout le temps que nous avons passé ensemble dans l’avion , l’idée de nous parler ne nous a pas effleu­rés un instant.
Nous avions nos livres et cela nous suffisait.

Les questions que posent les récits grecs et qui nous concernent toujours.

Nous savons bien sûr que « l’homme » n’est autre Ulysse. Pour­quoi Homère ne le dit-il pas d’emblée ? Peut-être parce que, en jouant dès l’abord de cette tension entre ce qu’il choi­sit de dire (l’homme) et ce qu’il sait que nous savons (Ulysse), le poète intro­duit un thème majeur, qui ne cessera de s’intensifier tout au long de son poème, à savoir : quelle est la diffé­rence entre ce que nous sommes et ce que les autres savent de nous ? Cette tension entre anony­mat et iden­tité sera un élément clé de l’intrigue de l’odyssée. Car la vie de son héros dépen­dra de sa capa­cité de cacher son iden­tité à ses enne­mis, et de la révé­ler, le moment venu, à ses amis, à ceux dont il veut se faire recon­naître : d’abord son fils, puis sa femme, et enfin son père.

Message d Homère

L’Odys­sée démontre la vérité de l’un des vers les plus célèbres et les plus trou­blants, que le poète met dans la bouche d’Athena à la fin de la scène de l’as­sem­blée :« Peu de fils sont l’égal de leur père ; la plupart en sont indignes, et trop rares ceux qui le surpassent. »

Le plaisir des mots venant du grec

Les récits de Nestor sont des exemples de ce que l’on appelle les récits du « nostos ». En grec, « nostos » signi­fie « le retour ». La forme pluriel du mot, « nostoi », était en fait le titre d’une épopée perdue consa­crée au retour des rois et chefs de guerre grecs qui combat­tirent à Troie. L’Odys­sée est-elle même un récit du « nostos », qui s’écarte souvent du voyage tortueux d’Ulysse à Ithaque pour rappe­ler, sous forme conden­sée, Les « nostoi » d’autres person­nages, comme le fait ici Nestor ‑presque comme s’il crai­gnait que ces autres histoires de « nostoi » ne survivent pas à la posté­rité. Peu à peu, le mot « nostoi », teinté de mélan­co­lie et si profon­dé­ment ancrée dans les thèmes de l’Odys­sée, a fini par se combi­ner à un autre mot du vaste voca­bu­laire grec de la souf­france, « algos », pour nous offrir un moyen d’ex­pri­mer avec une élégante simpli­cité le senti­ment doux-amère que nous éprou­vons parfois pour une forme parti­cu­lière et trou­blante de vague à l’âme. Litté­ra­le­ment, le mot signi­fie « la douleur qui naît du désir de retrou­ver son foyer », mais comme nous le savons, ce foyer, surtout lors­qu’on vieillit, peut aussi bien se situer dans le temps que dans l’es­pace, être un moment autant qu’un lieu. Ce mot est « nostalgie ».

L’implication de l’écrivain dans le récit de l’odyssée

J’avais hâte d’abor­der l’épi­sode de la cica­trice d’Ulysse, où se trouve mêlé dans deux thèmes essen­tiels de l’Odys­sée : la dissi­mu­la­tion et la recon­nais­sance, l’iden­tité et la souf­france, la narra­tion et le passage du temps. Mais une fois de plus, j’ai dû me rendre à l’évi­dence, les étudiants ne s’in­té­res­saient pas du tout au même chose que moi. Seul Damien, le jeune Belge, avait parlé de la cica­trice d’Ulysse sur notre forum. Sans doute, me dis-je, est-ce parce que je suis écri­vain que cette scène me fascine plus qu’eux : car tout l’in­té­rêt de la compo­si­tion circu­laire est de four­nir une solu­tion élégante au défi tech­nique qui se présente à quiconque veut entre­la­cer le passé loin­tain à la trame d’un récit au présent en gommant les sutures.

Pour comprendre ce passage, il faut savoir que l’auteur est homosexuel. Cela avait été difficile pour lui de le dire à ses parents. Mais son père ne l’avait pas jugé à l’époque. Il est en train de faire une croisière sur « les pas d’Ulysse ». Il est adulte et son père est très vieux. Dialogue père fils

Papa, attends, insis­tai-je. Donc, si je comprends bien, il y a eu un garçon gay amou­reux de toi dans le Bronx, c’est de lui que te vient ton surnom de « Loopy », et tu n’as jamais songé à m’en parler ?
Mon père baissa les yeux. C’est simple­ment, Dan, que… Je ne savais pas trop comment t’en parler.
Que répondre à cela ? Alors j’ai fait comme mon père : j’ai été sympa avec lui.
C’est bon, dis-je. Au moins, main­te­nant, c’est fait. Bon Dieu, papa…
Il appuya sur un bouton de son iPad et l » Iliade émit une lumière bleu­tée dans la pénombre. Ouais, on dirait… Puis il leva les yeux et dit : c’est une croi­sière sur l’Odys­sée, n’ou­blie pas. Chacun a une histoire à racon­ter. Et chacun a… son talon d’Achille.
Oui, sans doute.

Traduit de l’al­le­mand par Georges STURM. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.


Il est très rare que je lise des romans poli­ciers, mais c’est tout l’in­té­rêt de ce club de lecture : se lais­ser guider vers des romans que j’igno­re­rais autre­ment. Ce roman permet de revivre le terrible hiver 1947 à Hambourg. Il y a fait un froid sibé­rien de janvier à mars. Et dans cette ville bombar­dée qui n’a pas encore eu le temps de se recons­truire, la popu­la­tion grelotte, a faim et vit pour une grande’ partie des plus pauvres dans des condi­tions de promis­cuité terribles. Beau­coup de gens fuyant les russes, ou n’ayant plus de maison s’en­tassent dans des hangars ou des bunkers et doivent leur survie à la fouille des décombres lais­sés par les bombar­de­ments. Sur ces ruines, quatre corps nus seront décou­verts, un homme deux femmes et une fillette (le fait est réel, la police n’a jamais pu savoir qui étaient ces gens et n’a pas pu trou­ver leur assas­sin). L’en­quête est menée par un poli­cier Frank Stave, un adjoint qu’il n’ap­pré­cie pas Maschke, un anglais (Hambourg est encore en 1947 sous domi­na­tion britan­nique) James C. MsDo­nald. La vie après le IIIe Reich à Hambourg est beau­coup plus passion­nante que l’en­quête elle-même (mais c’est une non-spécia­liste du genre « poli­cier » qui le dit !).

Au début j’étais gênée par le côté larmoyant du poli­cier : oui les Alle­mands ont souf­fert après la guerre mais étant donné le trai­te­ment qu’ils avaient réservé à l’Eu­rope, je me sentais peu de compas­sion. Et puis, peu à peu, les person­nages se sont étof­fés et on sent que pour revivre, l’Al­le­magne doit faire face à son passé, beau­coup essaient de le faire, mais aussi que l’on ne peut pas tour­ner la page brus­que­ment. Les Alle­mands qui avaient vu leurs maisons détruites par les bombes anglaises étaient dans la misère et dans le déses­poir car ils se sentaient aussi coupables que victimes. Cela donne une ambiance étrange que cet écri­vain a parfai­te­ment rendu. On sent aussi qu’il faudra beau­coup de temps pour que les Alle­mands prennent conscience de l’éten­due des horreurs que les nazis ont commises. Hambourg est rempli de réfu­giés, de personnes dépla­cées, mais aussi de bour­reaux qui se cachent parmi tous ces gens et espèrent ainsi échap­per à la justice.

Ce roman plaira sans doute aux amateurs des enquêtes poli­cières, avec des flics un peu glauques et ayant trop vu d’hor­reurs pour garder confiance dans la bonté des hommes. Mais même les non-lecteurs du genre aime­ront ce roman qui se situe à une époque très inté­res­sante, celle où les Alle­mands n’ont pas encore réalisé l’éten­due des horreurs nazies et où ils doivent mettre leur fierté dans leur poche et accep­ter que les vain­queurs qui les occupent et qui ont détruit leurs villes soient les maîtres de leur pays.

Citations

En 1947 à Hambourg

Il arrive que de jeunes Hambour­geois, dont certains viennent juste d’être libé­rés d’un camp de prison­niers des Alliés, chahutent des soldats britan­niques dans les rues sombres, par fierté natio­nale comme ils disent, sans toute­fois oser aller plus loin. Stave quant à lui ne ressent aucune haine des occu­pants, même si c’est bien une bombe anglaise qui lui a ravi Marga­rethe. Confu­sé­ment, il se sent honteux des crimes des nazis, et c’est pour­quoi, même si l’idée lui paraît perverse, il se sent libéré d’un poids face aux dévas­ta­tions de la ville et à sa vie anéan­tie. Une perte et des priva­tions comme puni­tion méri­tée. On est devant des temps nouveaux. Peut-être.

Les survivants des camps 1947 Hambourg

Et quand un solli­ci­teur a supporté patiem­ment toutes les humi­lia­tions, la Croix-Rouge lui accorde une ration spéciale : un pain, une boîte de corned-beef, cinq tickets repas- déjeu­ner dans une cantine publique, huit semaines de rations supplé­men­taires sur la présen­ta­tion de la carte. C’est tout. Parce que les prati­ciens de la chambre des méde­cins de Hambourg ont décrété, je cite, » qu’en règle géné­rale l’état sani­taire et le niveau d’ali­men­ta­tion des déte­nus des camps est abso­lu­ment satisfaisant ».

Traduit de l’an­glais par Hélène Clai­reau j’ai­me­rais savoir pour­quoi cette traduc­trice n’a pas traduit cette expres­sion « afin de rompre les chiens » par « rompre la glace » ? Merci Keisha de m’avoir fait connaître l’ex­pres­sion en fran­çais et toutes mes excuses à Hélène Claireau

Ce livre est paru en France pour la première fois en 1947 sous le titre « la tour d’Ezra » et a certai­ne­ment contri­bué à faire connaître et aimer Israël et les Kibboutz. Je me souviens bien de l’en­thou­siasme que soule­vait cette vie en commu­nauté chez les jeunes de ma géné­ra­tion. Le récit s’ap­puie sur l’ex­pé­rience person­nelle de Koest­ler qui a lui-même parti­cipé à la vie d’un Kiboutz . Cette ambiance de jeunes pion­niers entou­rés de l’hos­ti­lité des Arabes et des Anglais est très bien rendue. Car c’est un écri­vain qui sait racon­ter et décrire. Nous sommes avec lui sous les ciels étoi­lés de ce pays qui ne s’ap­pelle pas encore Israël, nous vibrons aux évoca­tions de tous les dangers qui les entourent. Mais cet écri­vain est aussi un esprit tota­le­ment libre, et il montre bien les points de vue des trois acteurs qui se confrontent ici. Les Juifs qui en 1938 sentent le danger mena­cer les Juifs du monde entier, et qui veulent accé­lé­rer leur venue dans ce petit bout de terri­toire. Les Arabes qui, même si par inté­rêt finan­cier, vendent leur terre, ne veulent pas pour autant être dépos­sé­dés de leur pays, les moins glorieux des trois, les Anglais profon­dé­ment anti­sé­mites le plus souvent, et qui jouent un jeu dange­reux d’al­liances qui ne peuvent que tour­ner à la catas­trophe. Ce livre est aussi un précieux rappel des faits histo­riques, et jamais Koest­ler n’élude le fait qu’Israël a été créé sur un pays qui était aupa­ra­vant peuplé d’Arabes. Par ailleurs, les scènes de recon­duites dans les bateaux de Juifs ayant échappé aux camp de concen­tra­tion sont abso­lu­ment insou­te­nables, il est si facile alors d’ima­gi­ner que lorsque la Shoah sera de noto­riété publique rien ne pourra arrê­ter leur exode vers Israël.

Citations

Mariage typiquement britannique

Mrs. Newton était fille d’un sergent-major de l’ar­mée des Indes. Une analyse serrée des motifs qui avait attiré le timide monsieur Newton vers cette grande, osseuse et virgi­nale femelle eût produit des résul­tats gênants révé­lant la haine secrète, conti­nue et fervente qu’a­vaient inspi­rée à Monsieur Newton Roonah, son club, l’ad­mi­nis­tra­tion et et l’ar­mée des Indes, et la tour­nure d’es­prit toute spéciale qui lui permit d’ima­gi­ner pour la première fois l’an­gu­leuse et chaste fille du sergent-major dans la série d’at­ti­tudes absurdes qu’en­traîne l’acte procréateur.

La langue d’Israël l’hébreu

Tirer l’hé­breu de sa sainte pétri­fi­ca­tion pour en refaire une langue vivante à été un tour de force fantas­tique. Mais ce miracle implique des sacri­fices. Nos enfants se servent d’une langue qui n’a pas évolué depuis le commen­ce­ment de l’ère chré­tienne. Elle ne porte aucun souve­nir, presque aucune trace de ce qui est arrivé à l’hu­ma­nité depuis la destruc­tion du Temple. Imagi­nez que la langue fran­çaise ait cessé de se déve­lop­per depuis la « Chan­son de Roland » ! Et encore, est-elle de dix siècles plus près de nous. Nos clas­siques sont les livres de l’An­cien Testa­ment ; nos poèmes s’ar­rêtent au Cantique des Cantiques, nos nouvelles à Job. Depuis lors… Un blanc millénaire..
L’emploi d’un idiome archaïque a évidem­ment son charme. Voya­geant en auto­bus, nous offrons une ciga­rette à notre voisin :
-« Monsei­gneur désir peut-être faire la fumée ?
– Non, merci. Faire la fumée n’est pas agréable à mes yeux. »

Dialogue impossible entre les arabes et les juifs

Cette colline n’a pas porté de récoltes depuis que nous aïeux l’ont quit­tée, dit Ruben Vous avez négligé la terre. Vous avez laissé les terrasses tomber en ruines et la pluie a emporté la terre. Nous allons dépier­rer la colline et appor­ter des trac­teur et des engrais. – Ce que produit la vallée nous suffit, dit le vieillard. Nous ne devons pas enle­ver les pierres que Dieu a placées là. Nous vivrons comme ont vécu nos pères et nous ne voulons ni de vos trac­teurs ni de vos engrais, et nous ne voulons pas de vos femmes dans la vue nous offense.
(Et un peu plus loin)
- Qu’est-ce que le vieux cheik t’ex­pli­quait avec tant de solennité ?
- Que chaque peuple a le droit de vivre à sa façon, bien ou mal, sans ingé­rence exté­rieure. Il a expli­qué que l’argent corrompt, que les engrais puent et que les trac­teurs font du bruit, toutes choses qu’il déteste.
- Et qu’as-tu répondu ?
- Rien dit Bauman.
- Pour­tant, tu as compris sa position ?
Bauman le regarda :
- Nous ne pouvons pas nous permettre de comprendre la posi­tion des autres.
Quand vous, madame, me fait l’hon­neur de m’in­vi­ter chez vous, est-ce que je vous demande vos condi­tions ? Et quand j’ai le privi­lège de goûter votre hospi­ta­lité, est-ce que je demande à être le maître de la maison ? Non, madame, je ne le fais pas. Il en est de même de nos amis hébreu. Ils jouissent de notre hospi­ta­lité ‑ahlan w’sah­lan, vous êtes les bien­ve­nus. Nous serons comme des frères. Nous vous rece­vrons à bras ouverts en qualité d’invités…
Nous sommes dans la même posi­tion. Nous ne deman­dons qu’à aider ces pauvres gens et voyez comme comment il nous remer­cie ils veulent nous prendre notre maison.
- La barbe avec votre histoire de maison ! Pendant les cinq cents dernières années, elle n’était pas à vous mais aux Turcs.
- la majo­rité de la popu­la­tion a toujours été arabe, dit Kemal Effendi. Ma famille, par exemple, descend direc­te­ment de Walid el Shal­labi, le géné­ral de Maho­met. Nous sommes la plus ancienne famille de Pales­tine. – Mon père est un Cohen, dit Mrs.Shenkin, Élie Cohen sont les descen­dants des Koha­nim, les prêtres de l’an­cien temps.

Un moment vivant

Joseph déjeuna héré­ti­que­ment dans un petit restau­rant arabe ou la nour­ri­ture était bon marché, sale et épicée, et dont le gros proprié­taire lui confia que Hitler, protec­teur de l’is­lam, allez bien­tôt détruire l’empire britan­nique, rendre le pays aux Arabes efflan­qué les Juifs à la mer – à l’ex­cep­tion de Joseph qui, étant un homme instruit et l’ami du proprié­taire, serait épar­gné et pour­rait même trou­ver un emploi dans son établis­se­ment, à condi­tion d’ap­por­ter quelques capital.