J’ai relu « Les joueurs d’échec » grâce à cette édition et la réflexion de Pierre Deshusses à propos de la traduc­tion m’a beau­coup inté­res­sée. Depuis le l’essai de Volko­vitch et son blabla, je suis très sensible à la traduc­tion et je n’oublie jamais de noter le nom du traduc­teur à propos des œuvres étran­gères. Dans cette édition l’ordre chro­no­lo­gique est respecté donc « les joueurs d’échec » termine le recueil puisqu’il est paru si peu de temps avant le suicide de Stefan Sweig. Chacune des nouvelles est précé­dée d’un prologue rédigé par le traduc­teur ou la traduc­trice. C’est vrai­ment un plai­sir de relire Zweig de cette façon. Il a telle­ment raison Pierre Deshusses, il faut retra­duire les textes car chaque époque a sa sensi­bi­lité et quand on ne lit pas dans la langue mater­nelle, on a du mal avec les archaïsmes du fran­çais qui alour­dissent inuti­le­ment la prose de l’écrivain.

Un traduc­teur n’est pas une personne qui vit hors de son temps. Par-delà ses quali­tés, il est le produit d’une ambiance, d’une idéo­lo­gie et parfois de mode. On ne traduit plus comme on tradui­sait il y a un demi-siècle. C’est l’un des grands para­doxes de la litté­ra­ture : une œuvre origi­nale ne peut être chan­gée ; sa traduc­tion doit être chan­gée, ce qui explique le phéno­mène que l’on appelle « retra­duc­tion » et qui touche tous les auteurs de tous les conti­nents.
Ce qui est certain c’est que j’ai relu avec grand plai­sir cette nouvelle, alors que très souvent j’étouffe à la lecture de Stefan Zweig , je trouve son style trop lourd . Alors un grand merci à Fran­çoise Wuil­mart , la traduc­trice, dont l’introduction est brillante et pose si bien tout ce qu’on ressent pendant la lecture
Zweig a-t-il fini par se sentir coupable de cet huma­nisme abstrait, de cet isole­ment qui pouvait passer pour une égoïste indif­fé­rence, et par se « dégoû­ter » de lui-même ?.… La confron­ta­tion entre le cham­pion « abruti » et le joueur abstrait a inspiré bien des analyses qui vont dans toutes dans ce sens : le person­nage du Dr B. symbo­li­se­rait une Europe tortu­rée qui s’autodéchire, Mirko Czen­to­vic qui utilise sa lenteur pour désta­bi­li­ser son adver­saire repré­sen­te­rait la stra­té­gie froide, déshu­ma­ni­sée et sadique du nazisme.
Vous souve­nez sans doute des parties d’échec qui ont lieu sur un paque­bot, menant le narra­teur vers l’exil. elles opposent d’abord l’homme qui ne savait faire que cela Mirko Czen­to­vic au Dr. B . Comme moi vous avez sans doute voulu que ce dernier écrase de toute sa brillante intel­li­gence cette stupide machine sans âme qui écrase tous ses concur­rents de son mépris. Mais aupa­ra­vant, Zweig décrit avec minu­tie une des horreurs du nazisme, une torture parti­cu­liè­re­ment raffi­née et sadique : le Dr. B a été pendant de longs mois tenu au plus grand secret sans pouvoir occu­per son esprit. Rien, il n’avait rien à regar­der ni à lire, il ne lui restait que son cerveau qui a bien failli deve­nir fou. Le plus grand des hasards lui offre la possi­bi­lité de lire un livre d’échec et dès lors, il devient à la fois le joueur le plus imagi­na­tif de son époque, mais hélas, cela le fit sombrer aussi dans la folie quand il essaye d’imaginer des parties où il jouait contre lui même. À travers les parties qui l’opposent à Czen­to­vic, si bien décrites, c’est bien au combat de l’intelligence raffi­née contre la force brutale à laquelle on assiste. Le cham­pion du monde, n’est pas si stupide qu’il y paraît car il comprend quand même très vite qu « il ne peut gagner qu’en ralen­tis­sant son jeu. Et hélas ! ce n’est pas celui que l’on souhai­te­rait voir triom­pher qui est le vain­queur. On ne peut pas oublier qu’alors que Stefan Zweig rédi­geait ces textes, tous ses livres étaient brûlés à Berlin et à Vienne, son intel­li­gence et son immense culture ne faisaient pas le poids face au Nazisme.

Citations

Les qualités pour jouer au échecs

Certes, je savais d’expérience l’attrait secret que pouvait exer­cer ce jeu Royal, le seul d’entre tous les jeux inven­tés par l’homme qui puisse se sous­traire souve­rai­ne­ment à la tyran­nie du hasard et le seul qui ne dispense ses lauriers qu’à l’intelligence ou plutôt à une certaine forme d’intelligence.

J’aime bien cette distinction

J’ai toujours pris le jeu d’échecs à la légère et joué pour mon seul plai­sir, quand je m’assieds devant un échi­quier pour une heure ce n’est pas dans le but de produire des efforts, mais contraire de me détendre l’esprit. Je « joue«au plein sens du terme tandis que les autres, les vrais joueurs, ils « sérieusent », si je puis me permettre cet auda­cieux néolo­gisme. 

Le jeu des échecs

Aussi vieux que le monde et éter­nel­le­ment nouveau, méca­nique dans sa dispo­si­tion mais activé par la seule imagi­na­tion, limité dans son espace géomé­trique rigide et pour­tant illi­mité dans ses combi­nai­son, impli­qué dans un constant déve­lop­pe­ment et pour­tant stérile, une pensée qui ne mène à rien, une mathé­ma­tique qui n’établit rien, un art qui ne laisse pas d’oeuvre, une archi­tec­ture sans matière et nonobs­tant d’une péren­nité plus avéré dans son être et dans son exis­tence que tous les livres ou tous les chef-d’œuvre, le seul et unique jeu qui a appar­tenu à tous les peuples et à tous les temps et dont personne ne sait quel Dieu en a fait don à la terre, pour tuer l’ennui, pour aigui­ser les sens, pour stimu­ler l’âme.

22 Thoughts on “Les joueurs d’échec – Stefan ZWEIG

  1. Je le reli­rai volon­tiers, j’aime beau­coup cet auteur et contrai­re­ment à toi, je n’ai jamais trouvé son style trop lourd. Mais il y a long­temps que je ne l’ai pas lu…

  2. Je l’ai lu il y a long­temps et je le reli­rai peut-être mais effec­ti­ve­ment, je trouve Sweig très « étouf­fant ». Il ne parle que de folie et j’ai trouvé qu’il privi­lé­giait trop la psycho­lo­gie à la langue…

  3. … Coucou ! Ah, je me souve­nais que tu n’étais pas fan de Zweig… Cette traduc­trice t’a fait l’aimer, nous ne serons jamais si elle le trahit ou si elle s’en rapproche à moins de deve­nir bilingue… ! Par contre, je crois que le titre c’est « Le joueur d’échec », ou « Nouvelle du jeu d’échec », elle l’a traduit par Les joueurs d’échec ?

    • Pour en juger il faudrait connaître le titre alle­mand. J’ai beau­coup lu cet auteur et évidem­ment je l’appréciais tout en le trou­vant très « alle­mand » . J’ai vrai­ment appré­cié cette relec­ture.

  4. Tu as mille fois raison pour la traduc­tion
    Je suis de parti pris avec Zweig mais vrai que le style est un peu ampoulé
    Je note cette re traduc­tion

    • Il a peut être un style ampoulé en alle­mand je n’en sais rien. La traduc­tion fait beau­coup pour le plai­sir de lecture. Car ce qu’on comprend du texte quand on le lit dans la langue origi­nelle passe très mal si on respecte les lour­deurs dans la langue traduite.

  5. Mes lectures de Zweig remontent à trop loin pour je m’en souvienne dans les nuances. Il faudrait que je fasse comme toi, que je relise. En tout cas, j’ai aimé ce que j’ai lu.

  6. Je suis une grande admi­ra­trice de Zweig (je ne trouve pas son style lourd ;-) mais cette nouvelle-ci, tout comme d’ailleurs « 24 heures…» et « Lettre d’une…», n’est de loin pas ma favo­rite.
    Pour les traduc­tions, tu as tout à fait raison ; depuis quelques décon­ve­nues, je fais aussi atten­tion.

  7. je l’avais étudié à la fac et j’avais adoré, tiens, le relire me botte­rait vrai­ment !

  8. Je crois que pour l’instant c’est la nouvelle de Zweig que je préfère ;
    Oui, il faut noter le nom des traduc­teurs, j’essaie aussi de la faire ;
    Nouvelles traduc­tions ? Pour­quoi pas, surtout s’il y a ces préfaces inté­res­santes

  9. J’ai toujours beau­coup aimé Zweig, et notam­ment ce « Joueur d’échecs », que j’ai « décou­vert » avec une adap­ta­tion télé de « La confu­sion des senti­ments » avec Michel Piccoli et Laurent Malet (ça remonte !). Suite à ça, j’ai lu plusieurs de ses romans et nouvelles avec plai­sir.
    Il semble­rait que l’engouement autour de Zweig soit spéci­fique à la France. Ailleurs, et même chez lui en Autriche, il est toujours consi­déré comme un auteur mineur.

    • Remarque très inté­res­sante, j’ose ce paral­lèle : l’Autriche n’a fait aucun retour en arrière sur son passé nazi et Zweig était un repré­sen­tant de la culture juive autri­chienne. Est-ce que son style dérange encore ?

  10. Une très belle lecture pour ce clas­sique que j’ai pris le temps de décou­vrir cette année. (Avec une fois de plus, une merveilleuse adap­ta­tion BD qui vaut le détour!)

  11. Le première fois que je l’avais lue, cette nouvelle, je m’étais fait mysti­fier, en croyant d’abord que « le » joueur d’échec du titre était le cham­pion… (et non le quidam inconnu). J’ai parcouru il y a près d’un an la bande dessi­née qui en a été tirée (plutôt fidèle), chez Caster­man. A lire pour une autre approche ?
    (s) ta d loi du cine, « squat­ter » chez dasola

    • Les deux joueurs sont impor­tants et chacun d’entre eux symbo­lise un type de joueur. Mais surtout la vérité humaine est ailleurs . Cette nouvelle d’écrit le déses­poir de l’intelligence face au nazisme.

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