Éditions Christian Bourgeois, 199 pages, octobre 2025

Traduit du suédois par Anna Gibson

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

Cette autobiographie intéressera ceux et celles qui veulent comprendre l’Allemagne Nazie. Ce livre a d’abord été publié en 1984, et a été immédiatement considéré comme un livre indispensable, mais il est de nouveau mis en avant en 2022 au détour du prix Elisabeth Langgässer qui a été attribué à Daniel Kehlmann. Cet auteur a cherché à savoir qui était cette poétesse, et il découvre alors son passé pro-nazi, et surtout qu’elle avait une fille Cordelia qui avait écrit ce roman. C’est un récit terrible d’une enfant que sa mère n’a pas su protéger de la persécution, et qui a préféré se sauver elle plutôt que sa fille. Attention, il ne s’agit pas de juger avec nos yeux d’aujourd’hui. Cette mère avait vraiment peu de possibilité de s’en sortir. Elle a été amenée à dénoncer sa fille, pour ne pas être elle même en danger, mais qui sait, si en ne dénonçant pas sa fille, les nazis ne s’en seraient pas pris aux deux.

Tout ce qu’on sait, c’est qu’Elisabeth Langgässer a donné tous les gages possibles au régime nazi , à travers sa poésie et ses fréquentations, et que sa fille a été déportée car son père était juif. Cordelia décrit d’abord sa fascination pour cette mère originale, et que l’enfant trouve très belle. Elle même, dès ses premiers souvenirs souffre d’être une enfant sans père, puisque son père est marié et a des enfants avec une autre femme que sa mère. Arrive le régime nazi et là, elle découvre avec horreur qu’elle est juive par son père. Commence alors une angoisse de tous les instants, l’enfant ne comprend pas grand chose et ne se sent pas vraiment en sécurité chez elle. Dans un effort désespéré pour la sauver sa mère la fait adopter par des Espagnols. La gestapo se rend compte que ce n’est qu’une façon de tromper les lois du régime et on arrive donc à cette scène que j’ai recopiée dans les extraits. Elle sera déportée à Auschwitz, et décrit avec réalisme l’horreur des camps, cette lecture est éprouvante mais nous la devons à la mémoire de tous ceux qui ne sont pas revenus. C’est en Suède qu’elle sera rapatriée et ne remettra jamais les pieds en Allemagne. Sa résurrection sera lente et difficile elle vivra un moment en Israël mais finira ses jours en Suède. Ce qui rend ce livre poignant c’est la façon dont cette enfant se sent toujours coupable de tout le mal qu’on lui fait.

Si tout le temps de la lecture , j’essayais de ne pas juger sa mère, j’ai été très choquée qu’elle ose lui demander des détails sur Auschwitz pour écrire sa propre biographie.

J’ai été bouleversée par cette lecture et pourtant, j’ai beaucoup lu sur ce sujet.

Extraits.

Début.

La petite savait naturellement depuis toujours qu’elle posait problème.
 Elle n’était pas comme les autres. À sa personne, un secret était lié. Un secret obscur, coupable et honteux. Le péché et la honte n’était pas de son fait. Non, elle y était vouée de naissance ; spécialement réservée, séparée et mis à part pour cela.

Réveil au camp de concentration.

 Mais en réalité, le plus souvent, elle restait couchée jusqu’au moment où une détenue compatissante l’obligeait à émerger pour sortir rejoindre l’appel. La panique lui sautait à la gorge, à l’instant glacial, où elle se réveillait tout à fait, vite, vite, elle n’allait pas réussir à sortir à temps, vite, vite, où étaient ses chaussures. La détenue qui s’était donnée la peine de la secouer lui avait sans doute sauvé la vie. Mais à ce stade, ce n’était pas une vie à laquelle la petite accordait beaucoup de valeur, elle la portait simplement de la même façon inévitable que ces hardes infâmes. 

Scène insoutenable.

(Marche de la mort 1945)

L’instant d’après, l’homme est sur elle et la frappe en hurlant. Elle sait, avec une certitude paralysante, que c’est la fin, qu’il va la tuer. Le jeune soldat observe la scène, Pétrifié par la peur, mais ensuite il tente un geste pour retenir le SS, d’abord surpris, puis fou de rage, retourne sa harne contre lui. Alors la petite sort de son hébétude, une dernière étincelle de vie s’allume quelque part en elle (parce que quelqu’un s’est donner la peine de la défendre ?) et elle s’enfuit, elle a même la présence d’esprit de ramasser au passage le manteau gris sur lequel elle s’était assise et, sans ralentir, de poursuivre sa course en direction du train. Tel un lièvre -un écureuil-, elles zigzague entre les femmes assises ou allongées sur l’herbe jaunie, dans la lumière froide de cette fin d’hiver.
On lui a fait un croche-patte, on la montre du doigt, bien vite, c’est la l’hallali : « Elle est là ! »  » Non, ici ! » . Mais elle réussit à remonter dans le train et après cet épisode, elle ne quittera plus le wagon.

Poids des secrets dans l’Allemagne Nazie pour une enfant de 9 ans.

 À la maison, il y avait deux choses qu’on s’évertuait à lui faire entrer dans le crâne  » « Ne répète jamais à quiconque ce que ta grand-mère dit de Hitler ! » .Et deuxièmement, après ce jour où elle avait découvert par un malheureux hasard que sa mère écrivait le texte des publicités pour « Urald Lavendel » : « Ça non plus, il ne faut pas le dire à l’extérieur, sous aucun prétexte ! ». Si jamais elle transgressait l’un ou l’autre de ces interdits, la famille au complet serait frappée par un sort qui, pour n’être pas précisé, n’en était pas moins terrifiant.

la scène terrible.

 Sa mère avait organisé son adoption dans le but de contourner la loi allemande, enchaîna- t-il. C’était assimilable à un crime grave – trahison, haute trahison, et même un troisième terme que la petite ne retint pas. Mais si elle signait le document, on pourrait considérer qu’aucun mal n’avait résulté de l’initiative maternelle. Initiative qu’on pourrait, dans ce cas, considérer comme une faute vénielle. « Et, conclut-il par mesure de précaution, vous n’êtes pas sans savoir que votre mère est elle-même à moitié juive. »
 En jetant un coup d’œil à sa mère, elle croisa cette fois son regard. Le regard de ses beaux yeux bruns qui étaient capables de briller de façon ensorcelante, mais qui étaient à présent emplis d’une impuissante douleur muette. Personne ne parla. Aucune parole n’était nécessaire, il n’y avait rien à ajouter, aucune ombre de choix, d’ailleurs elle n’avait jamais eu le moindre choix, elle était Cordelia, celle qui tenait serments et promesses, elle était aussi Proserpine, elle était l’élue, et jamais elle n’avait été aussi proche du cœur de sa mère. Les mots eurent du mal à franchir ses lèvres, sa gorge nouée faisait barrage, mais pour finir elle réussit à les articuler. « Oui, je vais signer. »
Repu et satisfait, le dragon redevint un fonctionnaire presque aimable, qui l’informa en guise d’adieu : « Vous pouvez maintenant aller dans le bureau d’en face récupérer une nouvelle étoile. Elle coûte cinquante pfennigs. »

Retour parmi les vivants.

 Elle était muette. Au commencement était le verbe , mais à la fin, la cendre. En peu de temps, elle réussit cependant à maîtriser la langue des signes des vivants. Et, à sa grande stupéfaction, elle découvrit aussi, non sans une sorte de satisfaction grimaçante, que personne n’exigeait, ni le souhaitait, en attendre davantage de sa part. Au contraire, tout ce qui s’écartait des signes et gestes convenus pouvait, apprit-elle, susciter une gêne considérable.

Quiproquo linguistique.

 Elle se dirigea droit vers le panneau « Ingång förbjuden » pensant que cela voulait dire la même chose que l’allemand, « Eingang für Juden ». « Entrée réservée aux juifs ». C’était là qu’elle devait aller, pour elle c’était clair comme le jour, elle n’en fut pas bouleversée, ni même effrayée. Quand on lui expliqua que cela signifiait « Entrée interdite », elle fut prise de cours et un peu dépitée, de s’être rendue ridicule.

 


Éditions Points, 184 pages, février 2020

On peut tuer celui qui dit la vérité, mais pas la vérité elle-même..

Un énorme merci à Patrice d’avoir chroniqué ce roman. C’est vraiment un livre à lire et à faire lire. Je l’ai lu avant de l’offrir à ma fille scientifique et qui se bat pour que les élèves féminines ne renoncent pas aux études qui demandent un bon niveau de math. Pendant cette lecture, je pensais : quelle belle pièce de théâtre cela ferait, et dans les commentaires sur le blog où j’ai trouvé cette idée de lecture, je vois que Sacha parle de la pièce qui a été tirée de ce huis clos incroyable.

Ce roman est tiré d’une histoire vraie, Lise Meitner et Otto Hahn, ont travaillé sans relâche pendant trente ans pour comprendre la fusion nucléaire. Mais alors qu’ils sont sur le point de résoudre ce bon en avant prodigieux, Lise Meitner est obligée de fuir l’Allemagne nazie, car elle est juive et nous sommes en 1938. Elle se réfugie en Suède . En 1946 le prix Nobel est attribué à Otto Hahn pour cette incroyable découverte. Dans son journal, il a noté , avant l’attribution du prix :  » conversation désagréable aves Lise ».
Depuis on sait que, cette découverte à la quelle il doit son prix Nobel aurait dû être attribuée à Lise Meitner.
L’auteur imagine donc cette conversation « désagréable » et c’est tout simplement génial. C’est passionnant sur le plan historique, scientifique et humain.

Tout était là pour faire de cette conversation un drame parfait, mais il faut le talent d’un écrivain dramaturge pour savoir doser les effets et les révélations au fur et à mesure que les deux protagonistes s’affrontent. J’ai adoré ce petit livre et je ne l’oublierai pas, j’en suis certaine.

Extraits

 

Début.

 » Nul ne sait ce que nous réserve le passé. »
 Cette phrase, Hahn l’a en tête depuis qu’il est éveillé. Il ne saurait dire pourquoi. Elle est venue, d’un coup, alors qu’il ouvrait les yeux. Les mots ont semblé danser un instant face à lui, puis on envahit son cerveau. Impossible de se rendormir. Depuis, Hahn est à la fenêtre – qu’il a ouverte.

L’harmonie dans la recherche comme en musique.

 Ensemble, ils faisaient des merveilles, comme au sein de leur laboratoire. Hahn répétait ses expériences cent fois, mille fois, notait tout, scrupuleusement, infatigablement. Il ne laissait rien au hasard, puis répétait et répétait encore. Voila comment la fission a été découverte. La fusion de l’uranium 235. Personne d’autre que lui n’aurait pu l’observer. Llise, indéniablement, était l’intellectuelle, la créative. Elle amenait cette obstination nécessaire à toute expérience. . S’il n’y avait pas d’explication, elle en trouvait une. Et Hahn recommençait jusqu’à ce que tout fonctionne. 

Juive dans l’Allemagne Nazie.

 C’est surtout sa voix qu’il a gardé en mémoire. Cette voix, légèrement grave et posée. En trente années, Hahn n’a jamais vu Lise s’énerver. Ou une fois, peut-être, lorsque Kurt Hess, un chimiste de second plan au KWI, l’a dénoncée ouvertement au conseil d’administration. « La juive menace notre institut ». Lise ne pouvait pas comprendre. En quoi sa religion faisait d’elle subitement une mauvaise physicienne ?

Parcours d’une femme scientifique au 20•siècle.

 Pendant trente ans, à Berlin -je me suis battue, à tes côtés, il est vrai – pour exister en tant que femme et physicienne. Moi, qui n’étais rien, qui n’avait même pas le droit d’entrer par la porte principale, qui devais aller aux toilettes dans un restaurant à plus de cinq cents mètres, je suis devenu assistante, puis professeur, pour finalement diriger le département de physique du KWI. Et en une nuit, le 12 juillet 1938, j’ai tout perdu. J’ai fui. J’ai sauvé ma vie. Je suis repartie de zéro. Ici, à Stockholm, il a fallu à nouveau que je me batte – seule cette fois – pour exister. Pour que la physique nucléaire existe. Et je te laisse imaginer combien le suédois est une langue difficile à apprendre. Horriblement difficile. Je me suis souvent dit que toute la confiance que j’avais emmagasinée avec toi, je l’avais laissé à Berlin.

 


Éditions de l’olivier, 314 pages , janvier 2026

Traduit de l’anglais (Irlande) par Olivier Deparis.

 

C’est Cath.L qui m’a conduite vers ce roman, à mon tour de vous donner envie : ce roman est une superbe balade dans Londres et ces différents quartiers accompagnés par certains habitants. Ceux-ci ont des points communs : des liens familiaux ou amicaux , et ils sont dans cette tranche d’âge particulière : ils ne font plus partie de la jeunesse mais ne sont pas tous, loin s’en faut, insérés dans la vie active. Leurs parents sont présents aussi, ce qui permet de prendre conscience des différences entre aujourd’hui et les années 60.

On s’attache à tous les personnages, et il n’y a aucune caricature, personne n’est tout blanc ni tout noir , et il n’y a aucun happy end, la vie va continuer, Londres restera cette ville où tout est possible et le groupe sera différent plus heureux pour certains moins pour d’autres.

On est d’abord avec Ed, livreur à vélo dans Londres, il vient d’apprendre que Maggie sa compagne est enceinte. Ils décident de partir de Londres pour retrouver une vie moins cher et revenir dans leur ville natale, Basildon. Nous ferons connaissance de l’ami d’enfance de Maggie, Phil, homosexuel qui a beaucoup souffert au lycée, son frère Callum va se marier avec Holly. Leur mariage sera la scène finale du roman. La mère de Callum et Phil est d’origine irlandaise et est atteinte d’un cancer qui hélas annonce à la fois des soins douloureux et une fin de vie assez proche.

Entre cette promesse de naissance et le mariage de Callum, Maggie sera obligée de se poser de bonnes questions sur son couple avec Ed. Et Ed sera confronté à son passé, contrairement à Phil, il a voulu cacher son homosexualité et participera au harcèlement de Phil au lycée. Phil a subi un viol dans un square qui rendra son épanouissement sexuel extrêmement compliqué, mais il est depuis peu amoureux de Keith qui est engagé avec Louis. La vie sexuelle de tous les personnages est très importante dans ce roman et l’écrivaine l’évoque de façon très crue sans que cela soit choquant. J’ai plus de mal avec la consommation de drogue qui pour moi détruit tellement de vie à la fois à travers le trafic et la consommation.
Mais ce roman, c’est aussi plein de petites remarques sur la vie quotidienne des londoniens qui en font tout le charme.
J’ai oublié de dire que cela se passe pendant le mois de juillet 2019 particulièrement chaud. Et puis cet été là, une baleine se serait échouée dans la Tamise. Cet élément permet donner un aspect un peu irréaliste au roman. Ed qui avait consommé de la drogue croit voir une hallucination en voyant cette énorme baleine. Et à chaque fois qu’il sera question de la baleine on mesure à quel point cette ville et ses habitants vivent coupés da la nature. J’ai lu ce roman en regardant sur le net tous les quartiers dont parle l’auteure et cela a été pour moi comme une visite guidée de Londres.

Un roman que je n’oublierai pas et j’espère lire d’autres avis sur la blogosphère.

Extraits.

 

Début.

 Une baleine se retrouve coincée dans la Tamise. Une baleine rare, une baleine de grande taille, un hyperoodon boréal pour être précis. Cinq mètres de long, douze tonnes de lard frémissant et d’os. Elle se débat, paniquée, son corps à moitié échoué près des chariots de supermarché et des seringues de Bermondsey Beach. Dès le vendredi, c’est une star. Sur twitter, on lui donne un nom. On incruste sa photo sur des images des « Simpson », du « Seigneur des anneaux », d' »Harry Potter » – au début, c’est même hilarant, Puis ça devient une mode agaçante quand les marques commencent à s’en emparer pour vendre leurs produits sur Instamgram. Tout à coup, il convient d’avoir un avis.

Ed, la paternité vu par Maggie.

 Et Ed ? Ed fera un excellent père. Il imite des personnages de dessins animés. Le bébé va adorer son Homer Simpson, et aussi sa façon de chantonner à la Frank Sinatra. Bien sûr, ado, il aura honte des chansons à la Sinatra -« t’es trop nul, papa »- mais Maggie répondra : « Ne sois pas si dur avec ton pauvre père, il se met en quatre pour toi », et ce sera vrai, car, oui, Ed se mettra en quatre, c’est déjà le cas, il se lève de bonne heure pour les anniversaires, et aussi le dimanche, parfois même le mardi pour lui préparer son petit déjeuner préféré. C’est ça, la vie qui t’attend, mon bébé. Un petit déjeuner spécial de ton papa, un mardi pourtant ordinaire, et quand tu auras passé l’adolescence, tu repenseras à ces chansons gênantes avec tendresse.

Description du travail de livreur à vélo à Londres.

 Chaque jour, à vélo, il va de Haknay à Witechapel, de Witchapel à Canary Warf. Chaque jour, il brûle les feux rouges, roule sur les trottoirs, fonce devant les voitures pour livrer une commande à l’heure. Chaque jour, il frôle la mort ; chaque jour, on le traite de connard ; chaque jour, on veut se battre avec lui. Chaque jour, il pense au pognon, monstre nécessaire pour permettre l’existence de cet enfant et, chaque jour, il s’essouffle jusqu’à l’étouffement. Il sait que des coursiers se sont effondrés au boulot. Il sait que des clients ont enjambé leur corps agité de convulsions pour récupérer une commande sans appeler d’ambulance.

De la difficulté de ranger ses papiers administratifs.

 Sur le banc de Greenwich, Maggie se dit qu’elle devrait rentrer retrouver Ed. Ils ont un déménagement à préparer, et c’est mal engagé. Elle a commencé la semaine dernière, pleine de bonnes intentions -elle a même conçu un « système ». Elle doit trier ses vieux papiers en quatre catégories -financière, professionnelle, administrative, sentimentale – et s’est acheté à cet effet des classeurs de couleur. Au début, ç’a bien marché, mais rapidement, le bien-fondé du système, s’est avéré discutable : tant de documents semblent appartenir à plusieurs catégories à la fois, ou à aucune d’entre elles, et tout est tellement lié que, sans s’en rendre compte, elle a vidé son armoire, ses placards et le gros sac IKEA bleu, qui était sous son lit, et tout ce qu’elle possède – relevés bancaires non ouverts, paquets à moitié vide de tabac desséché, bouts de papier sur lequel elle griffonné des notes illisibles – s’est retrouvé entassé sur le sol du séjour. Dix ans de merdes accumulées à mettre en carton, et pas plus tard qu’hier, elle a dû faire une pause pour regarder sur YouTube un tuto de dix minutes expliquant comment manger une orange en pleine conscience, recommandation de son médecin pour gérer l’angoisse et autre émotion désagréables.

L’art du portrait une Instagrameuse.

 Holly, dans sa chambre, attend que Callum, lui réponde. Une scène familière. S’il fallait résumer sa vie en une seule image, ce serait celle-ci. Un téléphone dans une main, un gin à moitié bu dans l’autre, une clope à moitié fumée entre les doigts. Elle actualise sa page Instagram : une photo de la biologiste marine qui ressemble à la princesse Diana, suivi d’une d’une photo de la princesse Diana elle-même. Diana est morte quand Holly avait six ans. C’est la première fois qu’elle a eu conscience d’un évènement survenu dans le monde hors de chez elle et de l’école. Dans sa tête d’enfant, la mort de Diana et tous les autres faits d’actualité qui lui sont parvenus à cette époque ce sont mélangés. La princesse Diana et Mère Teresa ont semblé n’être qu’une seule et même personne, leur mort n’en faire qu’une, leur histoire se confonde avec la guerre du Kosovo, celle de l’Irlande du nord, l’ascension au pouvoir de Tony Blair et le départ de Geri des Spices Girls. Tout cela laissait entendre que la vie d’adulte était périlleuse et brutale, et qu’il fallait l’aborder avec beaucoup de prudence.

La jeunesse de Londres.

– J’ai juste l’impression d’être toujours en train d’attendre qu’il se passe quelque chose, qu’une de ces huit millions de vies va percuter la mienne et me faire dévier de ma trajectoire. Mais ça n’arrive jamais. Il ne se passe jamais rien. Chacun regarde ses pompes, s’occupe de ses oignons. Les gens à Londres sont trop fatigués pour se télescoper.
– On est tous trop occupés à trouver de quoi payer le loyer.
– Oui, voilà, exactement. On est tous trop occupés à essayer de survivre. J’ai l’impression qu’habiter à londrès, c’est comme être sans arrêt au bord de l’orgasme sans jamais pouvoir jouir. Tu vois ce que je veux dire ? C’est pas que tu ne sois pas excitée. C’est pas que tu ne t’éclates pas. Mais quelque chose au fond de ton corps t’empêche de jouir malgré tous tes efforts.

Le mauvais fond catholique irlandais.

 Rosaleen avait mauvais fond. C’est le terme qu’elle employait à six ans, comme si c’était une maladie diagnosticable, le cancer ou la tuberculose. Mais il n’existait pas de remède contre le mauvais fonds. On devait s’en accommoder., on ne pouvait pas le déposer quelque part et dire : « Je t’ai assez vu, il faut que je vive ma vie maintenant ». Parfois, elle essayait de rassembler assez de courage pour se confesser au prêtre. Elle répétait son discours -« Jai mauvais fond »-, mais elle n’y parvenait jamais, autre preuve, selon elle qu’elle était une mauvaise fille. 
 Cela dit, à cette époque, presque toute l’Irlande pensait avoir mauvais fonds. Chacun se baladait dans un état de qui vive émotionnel permanent, en s’efforçant de cacher son mauvais fond aux autres. On se méfiait de tout le monde, des fois que le mauvais fond du voisin soit pire encore que le nôtre et nous contamine.

Une rue de Londres .

Pendant ce temps, à Londres, Ed et Callum avancent vers le nord dans Kigsland High Street, grouillante d’activités, un podium d’activités, un podium de défilé  : des queers branchés passent fièrement devant la station de métro, habillés comme des popstars du début des années 2000 et des personnages de « Matrix » . À l’angle de Ridley Road, de vieux communistes distribuent des tracts et réprimandent la classe ouvrière de Hackney pour ne pas s’être emparée de son potentiel révolutionnaire. Des femmes au visage doux chantent des cantiques et donnent des foyers. Elles veulent nous expliquer que Jésus nous aime, même nous. Devant le Curve Garden, les patriarches s’installent sur les bancs et disent ce qu’ils répètent depuis sept ans, à savoir que depuis les Jeux olympiques ce quartier va à vau-l’eau. Une drag-queen fatiguée fume une cigarette en vitesse. Elle anime son deuxième brunch du week-end sur cinq au Superstore et rêve d’un emploi normal….

Le logement social.

 Ils ont repeint les murs tachés, ont acheté des cadres pour leurs affiches et planté des clous dans les murs afin d’éviter les traces de gomme adhésive sur leur nouvelle peinture. La moississure était supportable tant qu’il ne la sentait pas. Il suffisait de la cacher avec des meubles ou des tentures, d’ouvrir les fenêtres et d’allumer les bougies. Ces appartements n’étaient nettoyables que dans une certaine mesure : ils avaient trop longtemps manqué d’amour et de soins. Des générations de locataires, les voyant négligés, les négligeaient à leur tour. Ils réchauffaient des haricots blancs à la sauce tomate et en répandaient sur le sol. Les haricots restaient là, durcissaient, cessaient d’être des haricots pour s’intégrer aux lino.

 

 


Éditions Sabine Wespieser, 219 pages, août 2025

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

L’enthousiasme des lectrices lors de la réunion du club de lecture pour ce roman que je n’avais pas eu le temps de lire, a fait que je me suis précipitée pour comprendre leur plaisir. Je vais joindre ma voix aux leurs : j’ai tellement admiré le courage des trois femmes, dont cette auteure, Yannick Lahens, raconte la terrible destinée. Elles trois constituent l’ascendance de l’auteure et elle a certainement puisé dans son héritage familial pour les rendre vivantes dans son roman. La première a connu la terrible traversée dans les cales d’un navire. Elle transmettra à ses enfants la force du silence : si on sait se taire en toute circonstance, on ne donne pas prise aux maîtres ni maîtresses. C’est le message qui traverse ce roman : les femmes doivent garder le savoir de leurs ancêtres et ajouter celui des maîtres pour résister à la domination. La seconde, Élizabeth a résisté à deux tentatives de viol, et à essayer de tuer son agresseur, elle fui à Haïti où les noirs se sont libérés des chaînes de l’esclavage, la troisième, Reine, a su se libérer d’une maîtresse perverse qui la fouettait jusqu’au sang, et son destin de femme libre et amoureuse est superbe.

Il y a des sujets qui de tout temps m’ont bouleversée, l’esclavage en fait partie, depuis que, petite, j’ai lu « la case de l’oncle Tom » je n’ai cessé de lire sur ce sujet. Je n’ai pas relu ce roman de mon enfance, je sais que c’est une version idéalisée de l’esclavage, mais il m’avait fait tant pleurer qu’il avait suffi à me donner à tout jamais une révulsion de cette tragédie humaine. Celui-ci rajoute une autre dimension : le courage des femmes et leur force pour trouver dans le moindre interstice des traces de vie et de JOIE. Les hommes, quand ils ont un peu de pouvoir, sont de terribles prédateurs pour les jeunes femmes de couleur, il leur a fallu de tout temps se protéger de leurs actions, l’enfant a bien du mal à comprendre pourquoi leur sexe attire autant les hommes blancs. Reine connaîtra une autre prédation, celle d’une femme de couleur qui veut absolument s’élever dans la société haïtienne et est freinée par la couleur de sa peau, elle déteste son statut et se venge sur la pauvre petite fille de dix ans qui lui est confiée parce que sa mère ne pouvait plus la nourrir. Elle réussira à fuir, à rencontrer et être élevée par une femme du marché qui lui donne son amour et lui apprend les valeurs essentielles de la vie : savoir se respecter soi-même, respecter ceux qui vous respectent. Reine connaîtra un grand amour superbement raconté.
Oui , je suis bien d’accord avec mes amies ce roman est superbe, il a une force d’entraînement vers la détestation de toutes les formes d’humiliation et de domination perverses des hommes et des femmes de pouvoir.

Extraits.

Début du prologue.

 À la veille de partir, me voilà rassemblant mes naissances. Voulant faire tenir en une seule coulée mes vies dispersées, résolues, à vif. Trois fois des dés lancés au hasard m’ont dessiné autant de chemins sans sources, sans puits, que des tracés gorgés d’eau. Le hasard peut s’avérer un gouffre abyssal ou une avancée dans un ciel inconnu. Avancé éblouissante, insoupçonnée. Il faut tout traverse. Tout prendre. Le gouffre et le ciel. J’ai tout traversé. Jai tout pris.

Début du roman.

 Prétextant avoir oublié mon châle brodé de Chine à l’atelier de ma mère, je lui annonçais que j’allais y retourner pour le récupérer.
 » Tu sais bien, que je vais le réparer pour le porter au concert de l’école de sœur Marthe Fontier.
– Mais tu as vu le temps qu’il fait dehors, cela fait deux jours qu’il nous tombe des trombes d’eau. 
– Oui, mais les eaux ont commencé à baisser et je serais prudente….

 

La grande traversée .

« Une femme a souvent chanté durant la traversée. Ce n’est pas une langue que je connais, mais je sais, du haut de mes sept ans que celle qui chante se lamente sur son sort. Depuis, je me réveille toutes les nuits et j’entends les soupirs de ceux et celles qui rendaient leur dernier souffle, les raclements des agonisants, les gémissements des malades… Je sens le tangage et le bruit de l’eau clapotant d’un bord à l’autre, le bruit des pas d’un homme en chaleur vers sa proie, le couinement des rats prêts à dévorer les berceuses tristes d’une femme. Comme si je devais faire le tour de la souffrance pour que la force me porte vers le sommeil et que je convoque la joie pour le lendemain. »

La force des femmes.

 « …Les maîtres ont peur de la joie. Nous faisons tourner nos hanches, agitons nos fesses, bougeons nos épaules. Nous tourbillonnons dans la poussière au milieu des arbres. Peut-être qu’ils nous font souffrir pour tuer la joie en nous, mais ils n’y ont jamais réussi. Parce que tu demeures le seul maître de ta joie. Toujours ma fille ! »

Le rapport maître esclave.

 « Mais franchir le seuil de la maison principale, celle des maîtres, c’est ouvrir un immense sac dans sa tête. Dans ce sac, tu as déjà tout ce que tu as appris de ta mère, qui elle-même l’appris de sa mère, et ce que ta condition d’esclave t’a enseigné. Tu le caches bien au fond du sac pour le recouvrir du savoir du maître. Tu feins d’aimer dans ce savoir jusqu’à ce qui t’humilie, te nie, t’efface. Parce que le maître est persuadé que tu ne sais rien, que tu n’es rien. Alors tu le laisses à sa foi trompeuse. Cette foi fait ton affaire. Son ignorance est ta force. Parce que tu connais son monde et le tien. Tu as cette longueur d’avance-là. Et puis le savoir au fond du sac t’apprends à endurer, à te taire et à obéir aux ordres, à offrir ton dos au fouet et accumuler tout ce que les yeux peuvent voir les oreilles entendre et la chair subir. Parce que ta vie peut dépendre d’une mimique, d’un rictus, d’un geste involontaire, d’une parole de trop. À ces moments-là, tu envoies ton âme encore plus loin au fond du sac pour qu’elle ne te trahisse pas. Seul ton masque doit te servir. Alors, tu te conditionnes à être impassible. Tu es un mur blanc sur lequel rien n’est écrit donc le maître ne peut y lire que ce qu’il croit savoir. »

Portrait d’une femme cruelle.

Tout en madame Mérisier était faux. Sa bouche s’enroulait autour des mots qu’elle prononçait et cela ne la faisait paraître ni affable, ni belle. Elle ne croyait pas ce qu’elle disait. Moi non plus. Tant que je fus enchaînée à sa vie, je ne la regardais pas droit dans les yeux. Ce que j’ai appris à faire par la suite, face à tous et à toutes, une fois « cher maître, chère maîtresse  » de moi même. Dès son premier regard, j’ai senti le dard de l’aiguillon de la bête qui avait trouvé sa proie. Elle souriait et, plus elle souriait, plus cette conviction faisait son chemin en moi.

Le courage d’une femme.

Je n’ai jamais été une grande dame. Juste une femme que rien n’a pu défaire. Rien. Je suis une femme rapiécée, raccommodée, raffistolée. J’ai recollé les morceaux à mesure des coups reçus, mon mouchoir-ciel noué deux fois plutôt qu’une autour de mes nattes. Je n’ai jamais rien espéré. L’espoir ne m’a jamais convaincue. Nous, femmes des quatre chemins, nous sommes patientes. Je le suis. Au-delà de tout espoir. L’espoir n’est pas la seule réponse aux malheurs. Il nous a souvent tellement déçu. J’ai avancé avec ma constellation d’astres et de divinités sous mon mouchoir-ciel. Ce fut ma seule vaillance, mon unique foi.

 


Éditions Phébus, 314 pages, octobre 2025

Traduit de l’anglais(Corée du Sud) par Lou Gonse

 

Quelle plongée dans un pays que l’on connaît si mal ! (et pour cause, il est tellement refermé sur lui-même) : la Corée du Nord. Même si une partie du roman se passe en Corée du Sud, l’essentiel du roman se passe sous la dictature communiste.

Le roman commence de nos jours, dans une maison de retraite en Corée du Sud, une jeune femme récemment divorcée, y travaille et elle décide d’écrire des biographies des résidents très âgés. Pour cela, elle demande aux gens de se définir avec trois adjectifs, une femme très âgée presque centenaire, lui dit qu’il lui faut au moins huit mots : « esclave, reine de l’évasion, meurtrière, espionne, amante et mère ». Et finalement, elle lui confiera sept cahiers dans lesquels elle lui raconte sa vie. L’auteure dit qu’elle s’est inspirée de la vie de sa grand-tante qui a fui la Corée du Nord. Le récit ne suit pas la chronologie, mais c’est très facile de s’y retrouver car chaque chapitre donne la date des cahiers de Mook Miran, la résidente de la maison de retraite. Sa vie commence par son enfance dans les années 1930, sa mère est une femme extraordinaire mais hélas son père est frustre et hyper violent, elle comprend qu’elle doit sauver sa vie et celle de sa mère en empoisonnant son père. (meurtrière) Ce moment de sa vie décrit la Corée avant l’occupation japonaise, avec quelques membres d’une église américaine où elle apprend l’anglais et certaines valeurs. Tout le drame de son enfance vient de la frustration de son père qui sent que sa femme est beaucoup plus raffinée que lui et il lui en veut au point de la battre et de lui faire perdre un œil. Ensuite lors de l’occupation japonaise, elle sera effectivement une esclave sexuelle dans une des nombreuse maisons créées par l’armée japonaise pour satisfaire les besoins sexuels de ses soldats, elle se lie d’amitié avec une autre esclave qui lui fera du bien en racontant sa vie d’avant où elle avait été mariée avec un homme qu’elle n’aimait pas mais qui était très doux. Les parents coréens avaient si peur que les jeunes filles soient enlevées par les soldats japonais qu’ils cherchaient à les marier le plus site possible. Cette jeune esclave meurt de tuberculose et Mook Miran réussi à s’enfuir, elle repart en Corée du Nord et prend l’identité de cette jeune femme, c’est le seul moment de vrai bonheur pour elle, mais très vite la Corée du Nord se referme sur elle et va exiger d’elle qu’elle devienne espionne. C’est elle aussi qui va former sa fille adoptive et qui deviendra aussi une espionne, elle ne peut pas avoir d’enfant puisque les japonais lui ont enlevé l’utérus quand elle a eu une enfant au bordel .

J’ai vraiment été passionnée par le récit de leur formation d’espionne et la vie en Corée du Nord. La façon dont dans ce pays, dès le plus jeune âge, on forme les esprits à l’autosurveillance et à se méfier de tout ce qu’on peut dire, permet de comprendre comment on supprime toutes velléités de divergences avec la doctrine officielle. L’horreur de ce régime est total, et la famine des années 90 est absolument terrible. La mère et la fille finiront par sortir des griffes de ce régime à travers un lot de souffrances incroyables. J’ai beaucoup aimé le personnage du mari de Mook qui a très vite su que ce n’était pas sa femme qui lui était revenue mais qui a décidé de l’aimer quand même avec une telle patience et tendresse que cela réconcilie avec l’humanité.

Si la Corée vous intéresse ce livre est pour vous, c’est en plus un livre qui plusieurs fois explique que savoir raconter des histoires permet la survie à ceux qui les écoutent même s’ils vivent dans les pires conditions d’horreur, on peut aussi s’évader par l’imaginaire. J’ai pensé, alors, au livre de Joseph Czapski : Proust contre la déchéance  : on peut donc sortir de l’horreur par la littérature, dans ce roman c’était plutôt par le fait de savoir raconter la vie heureuse et insouciante d’avant.

Je ne connaissais pas cette déviance : la géophagie (manger de la terre) mais cela m’a permis de mettre sur ma photo un tas de terre fabriquée par madame Taupe, c’est bien la première fois que je lui trouve un intérêt ! (je n’ai pas pour autant goûté la terre)

Lire l’avis du blog « mot à mot » Alex.

Extraits.

 

Début du prologue.

 L’idée me vint pendant mon divorce.
 J’avais quarante sept ans et des kilos en trop. Je n’avais pas d’enfants pour combler ma solitude, mes jours silencieux. Je n’étais pas l’une de ces femmes modernes, indépendantes qui décident tôt de ne pas avoir d’enfants. J’avais voulu en avoir un, mais mon mari ne pouvait pas m’en donner -son oligospermie m’avait-il dit. J’aurais aimé tenter une FIV, mais il avait refusé jugeant le processus trop humiliant. J’étais furieuse lorsque j’appris qu’il s’était inscrit dans une célèbre clinique de fertilité à Gangnam avec cette autre fille de douze ans sa cadette, un mois avant que notre divorce soit prononcé.

Début du roman : la cinquième vie.

 Ce n’était pas un vrai fantôme bien sûr, nous n’étions pas certains qu’elle fût vierge non plus. Nous l’appelions ainsi à cause de ces vêtements un « hanbok » taupe clair taillé dans sa chanvre épais, une robe que seules les pleureuses portent ou les vierges fantômes des contes, des beautés envoûtante mortes trop tôt, tourmentées de rage à l’idée de n’avoir jamais eu d’époux.

Manger de la terre.

 J’attendais toujours de trouver la terre parfaite. Sa viscosité devait être celle d’un riz au jasmin cuit à la vapeur, suffisamment pâteuse pour former une cuillerée, mais assez friable pour être remportée par un souffle. Trop d’humidité gâche le plaisir, transforme la terre en gadoue que la bouche associe aussitôt à des excréments. Au premier coup d’œil, la teinte devait être chocolat au lait. En l’observant de plus près pourtant, on découvre de minuscules particules de diverses couleurs. La plupart sont d’un beau noisette, donnant à la perle de terre son goût distinctif de noix. Celles couleur de suie réveillent la langue avec leur amertume de café noir. Les granulés blancs, brillants, comme des gemmes mais durs comme du silex, sont les plus rares : ils donnent une touche métallique raffinée, comme du sang sur les lèvres. La bonne combinaison pourrait transformer une pincée de terre en une pincée de paradis. J’adorais la façon dont elle glissait, crépitait sous mon palais, telle la caresse du chat. Même si je savais que cela érodait mes dents, je ne parvenais pas à arrêter.

Le soupçon .

 Le silence n’aida pas mais rétrospectivement rien n’aurait pu aider. Cela est dû au caractère particulier du soupçon. Il ne s’agit jamais réellement d’un soupçon. C’est une conviction masquée. Donnez lui un peu de temps et il finira par se muer en certitude.

Début de la guerre de Corée.

 Au début, la guerre n’était qu’un désagrément. Lorsque je retournais dans mon village après des années d’absence, les camarades aux brassard rouges s’étaient infiltrées dans le quotidien des villageois, les harcelant à coups de rassemblement obligatoires et de meetings hebdomadaires, appelant même les femmes mariées à se former pour devenir sentinelles. Les villageois se mirent alors à disparaître. Des rumeurs à propos de la chaleur du sud, libre d’obligations partisanes, attirèrent certains rêveurs du nord comme ma mère et ma sœur qui, selon les voisins étaient partis il y a bien longtemps.

L’horreur du régime coréen du Nord.

Cheol était un « kotchebi », l’un des trop nombreux orphelins engendré par la période de famine de masse et de crise économique survenue dans les années 1990, qui avait décimée un quart de la population nord-coréenne. Il n’avait aucun souvenir de sa mère, qui l’avait abandonné quand il avait trois ans, et son père ouvrier au « songbun » bas les avait confiés, son frère aîné et lui à un orphelinat. Son frère y était mort de la fièvre typhoïde, et Cheol s’était enfui peu après. Il n’avait jamais revu son père. 
(PS le songbun c’est le degré de confiance par rapport à la doctrine communiste)

Espions.

 Contrairement à ce que l’on croit souvent, l’espionnage n’est pas très éloigné des mondanités. La plupart des informations échangées ne sont pas le résultat d’actions coupe-gorge, mais de conversations prosaïques dans les cafés ou des restaurants. Les renseignements sont rarement obtenus par des James Bond à temps plein, bien plutôt par des anonymes las, infidèles et bedonnants assis dans de petits bureaux. L’information en elle-même n’est pas toujours de nature confidentielle : il s’agit d’un mélange de ouï-dire d’articles de journaux et de magazines. Le travail d’un agent se résume parfois à trier et mettre en forme ces morceaux publics de puzzle, à lire les connexions sous-jacentes soigneusement dissimulées..


Éditions Buchet-Castel, 170 pages, janvier 2026

Cette auteure me plaît de plus en plus, j’ai commencé par L’Annonce, puis Joseph et Histoire du fils. Nous vivons aujourd’hui, au rythme des crises paysannes, et nous sentons bien qu’il y a quelque chose qui se déglingue dans le monde agricole qui évoquait plutôt un monde de stabilité. En lisant « Hors champ » j’ai vécu avec une énorme tristesse le sort d’une catégorie de paysans. Le personnage principal, Gilles, a été programmé pour reprendre une ferme qui se consacre à l’élevage de vaches laitières dans le Cantal. Ses parents en ont bavé pour acquérir cette ferme, et le fis lui en hérite. Aux yeux du père, « le vieux », « l’autre » tel que l’appelle Gilles, leur fils est un nanti, il n’a eu qu’à se baisser pour ramasser le fruit de leur labeur. Ce vieil homme est aigri, mauvais, et avec sa femme ils ont tout fait pour que Gilles ne puisse jamais vivre selon ce qu’il aurait aimé faire : il n’a pas eu le choix. Autant le livre d’Antoine Wauters, « Haute -Folie » ajoute horreur sur horreur pour décrire le monde rural, et finit par donner une impression de « trop c’est trop », autant Marie-Hélène Lafon, ne charge pas la barque, et pourtant, la vie de Gilles est une pure horreur, consentie, subie et jamais voulue. Il est complètement pris dans les filets d’une vie trop dure quand on ne l’a pas choisie, tissée par le mépris du père et la langue de vipère de sa mère. Il y a bien sa sœur qui est écrivaine et qui lui dit si souvent , « si tu veux changer de vie, je serai là », mais si cette phrase est simple il n’arrive pas à vraiment à la comprendre. Nous vivons tout le temps de cette lecture, la dureté de cette vie, et en contre point la beauté du paysage qui est décrit par sa sœur quand elle revient se ressourcer dans leur Cantal qui est si beau à regarder quand on n’a pas les vaches à traire ni tout le travail qui va avec. On est complètement pris dans ce récit et on voudrait défaire les liens qui ligotent de plus en plus Gilles dans cette famille où personne ne sait se parler, on étouffe avec lui. Il ne se passe pas grand chose sauf cette destinée terrible et comme c’est vraiment superbement raconté c’est un livre qui se lit doucement et laisse un arrière goût de tristesse mais de beauté aussi. Sin-City a beaucoup aimé .

l’écouter

Pourquoi retournez vous dans le Cantal, Marie Hélène Lafon

Extraits.

 

Début.

 La balançoire grince sous l’ érable dans la cour verte et bleue. Claire et Gilles sont ressortis en pyjama après la grande toilette du samedi. Leur mère n’a rien dit, elle était trop occupée à ranger les affaires du bain, la bassine, la serviette, le gant. Gilles ne se balance pas, il est assis sur le mur du jardin et il regarde devant lui. Il ne regarde pas sa sœur ; il ne l’accompagne pas comme il le fait parfois en imitant le mouvement de ses jambes pour se donner de l’élan. Claire sent qu’il est là sans être là, comme s’il avait le pouvoir de sortir de son corps quand il le veut ou quand il a peur. Il n’a peut-être pas envie de revenir ; il n’est pas encore revenu avec elle, avec eux, à la ferme dans la cour, dans le soir de juin.

 

Le poids du destin.

 Gilles sens maintenant les peurs entassées dans la voix de la mère quand elle l’appelle le matin, peur de son retard à lui et de la colère du père, mais aussi, et surtout peur que la veille ait été le dernier jour, sans qu’elle le sache, sans qu’elle l’ait vu venir, et qu’il n’aille plus traire lui le fils, plus jamais, et que s’effondre tout ce qui repose sur lui, tout ce pour quoi elle, la mère, met un pied devant, l’autre du matin au soir et chaque jour depuis tant d’années. La ferme est pour le fils, on la tient à bout de bras pour lui, Gilles, le fils, il doit la reprendre, continuer, elle est à eux, et à lui, il a besoin d’eux, ils ont besoin de lui. Même si le père dit le contraire, lance des phrases, parle de de vendre, plutôt que de trimer pour payer un ouvrier et maintenir la ferme à flots pour le fils, que fils se débrouille, qu’il aille gagner sa vie ailleurs chacun pour soi. La mère ne veut pas lâcher la ferme qui est le lot du fils, et leur raison de vivre à eux les parents. La ferme leur fait honneur et devoir à eux les trois, pour la mère ; la sœur n’a rien à voir là dedans, la sœur vit et a toujours vécu sur une autre planète.

Les ragots de village.

 On connaissait la famille on savait d’où elle sortait, les hommes se louaient dans les fermes et buvaient et les femmes ne tenaient pas leur maison, sauf sa mère, la pauvre, qui ne faisait pas parler d’elle, mais n’avait pas de santé, ses tantes et ses sœurs s’amusaient. Tout le pays le savait et leur était passé dessus, il fallait être aussi naïf que lui pour croire qu’une fille de trente ans qui a vécu en ville allait se mettre à la colle, avec un paysan de plus de quarante ans qui habite toujours avec ses parents dans un trou perdu, et au cul des vaches.
Quand la mère était lancée, on ne l’arrêtait pas, et elle cognait sec. Tout y était passé, il allait servir de père à un gosse de quatre ou cinq ans quand alors qu’il était à peine capable de s’occuper lui-même.

Les confidences de la mère.

 C’était en 1976, l’année de la grande sécheresse. Claire se souvient exactement des mots de sa mère, on aurait arrêté là les frais si tu avais été un garçon. Elle allait avoir quatorze ans et n’avait pas répondu à sa mère que, longtemps, elle aurait préféré, elle aussi, être un garçon. Elle n’avait rien dit parce que, depuis toujours, elle ne peut pas vraiment parler avec sa mère ; elle écoute, elle lui donne plus ou moins vaguement la réplique, mais elle sent, elle sait qu’il est impossible d’aller plus loin avec elle et de passer de l’autre côté du flux ordinaire. Sa mère est barricadée ; parfois, quelque chose, une expression, suinte, ou fuse comme une giclée de pus, on aurait arrêté là les frais ; et c’est tout. Ensuite ça tient, c’est écrit en lettre de fer et de feu, ça résiste à l’abrasion des années et Claire appelle ça des scènes.

 


Éditions L’Arbalète Gallimard (191 pages, mai 2025)

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Je sais que j’ai vu passer ce livre sur la blogosphère, mais je n’ai pas, hélas, noté chez qui, j’espère que ce billet me permettra de rectifier cet oubli. Pour une fois, je vais citer la dernière phrase de la quatrième de couverture, car je la trouve très juste :« Roman d’amour autant que d’aventures, merveille de drôlerie et de tendresse ».

Ce n’est peut-être pas le roman du siècle ni de l’année, peu importe, dans les heures difficiles que nous vivons tous en ce moment, il m’a fait du bien et c’est pour cette dose de tendresse que je lui attribue mes cinq coquillages sans aucune hésitation. Orso et Marie s’aiment très fort et ils vivent ensemble une épreuve douloureuse  : Marie a déjà fait une fausse couche mais la deuxième a été encore plus difficile à supporter, car ils se sont crus un moment, parents d’un bébé tant espéré. Marie déprime et Orso cherche à lui redonner le sourire. Orso a une idée : partir à travers la France visiter les musées les moins connus et souvent originaux. Le lecteur est embarqué dans ce road-trip d’un genre nouveaux qui m’a fait au début penser à ce film américain (« Le trou le plus profond du monde ») où un jeune handicapé, part avec son aide-soignant visiter des lieux improbables et retrouve peu à peu le goût de vivre. Le roman commence donc par la visite à Mécringes (c’est bien la première fois que j’écris le nom de cette petite ville) du musée des poids. Nous sommes dans le Nord Est de la France, puis notre couple sera attiré par le Sud et le soleil, sur leur chemin, ils rencontreront l’oncle Jé qui va donner un tour encore plus positif à leur voyage. L’auteur a évité les effets répétitifs des musées improbables, en laissant place à l’improvisation. Regardez bien la couverture du livre, oui si on veut se changer les idées mieux vaut fuir les grands axes routiers et laisser la fantaisie et la sensibilité prendre le pouvoir. Nous découvrons peu à peu la dureté de ce qu’ont vécue Marie et Orso , et le mauvais fonctionnement de l’hôpital public mais qui est quand même largement préférable à certaines cliniques privées qui ne fonctionnent qu’en soutirant un maximum d’argent aux malades.

La fin est pleine d’espoir, elle se passe à Bray-Dunes, avec Catherine et Gérard qui sont les gardiens du musée des pigeons voyageurs et qui vont à leur manière redonner le goût de vivre à Orso et Marie.

Ce roman ne m’aurait pas autant plu sans les caractères des deux personnages, ils sonnent vrais et tellement humains comme je les aime et comme les gens qui m’entourent. Oui, ils sont imparfaits, mais j’aime leurs défauts et je me retrouve en eux. Bref si vous être un peu tristoune, embarquez vous avec Orso et Marie, mais choisissez une autre voiture qu’une Renault Nevada 21 blanche dont les voyants clignotent trop souvent, (le pire étant quand ils ne clignotent plus du tout). Mais chanter à tue-tête, avec eux, les chansons de votre jeunesse.

Extraits.

Début

 Jusqu’aux miettes incrustées dans l’interstice des sièges, la Renault 21 Nevada blanche fatiguée, dans laquelle il roulait était identique à celle de son enfance – la fumée des menthols de sa mère en moins.

J’ai partagé l’étonnement d’Orso .

 « Monsieur Michon s’excuse de ne pas pouvoir vous recevoir lui-même, dit-il en leur tendant la main d’un geste énergique. Il est un congrès européen des poids et mesure. »
 L’immense déception que ressentit Orso de ne pas avoir à faire au véritable Michel-Ange fut aussitôt compensée par la révélation soudaine et inattendue que des êtres humains se rendaient à « des congrès européens des poids et mesures ».

La bricoleuse,( j’ai autant de talent qu’elle).

 Après un moment de silence, il finit par demander d’une voix incertaine :  » Euh…vous avez regardé la notice d’utilisation de l’appareil ? » Sa question eut le mérite de faire rire Marie tout haut. Ce nouveau voisin lui semblait tellement parisien, avec ses lunettes en écaille, sa barbe de trois jours et son histoire de notice. Elle n’en lisait jamais aucune évidemment. Lorsqu’un objet ne marchait pas, elle se contait d’appuyer sur tous les boutons jusqu’à ce qu’il fonctionne, ou alors elle tapait dessus. En dernier recours, elle demandait de l’aide à une autorité compétente.

Orso et la paternité.

 La première fois, qu’Orso avait su qu’ils attendaient un enfant la surprise l’avait d’abord terrifié : serait-il capable de passer si vite -à bientôt trente-neuf ans- de l’enfance à l’enfantement.

Les musées improbables.

 Il existait un musée de la Station-Service en Alsace, un musée de l’Assistance Publique dans le Morvan, un musée de la Porte à Pézenas et d’autres encore, des Serrures de la Psychiatrie ou du Machinisme agricole.

J’adore ce passage.

 Au début du siècle dernier, les routes étaient mauvaises, les cartes lacunaires, mais il pouvait appeler au Wagram 83-86. Un préposé du bureau des itinéraires Michelin lui indiquait alors le chemin le plus court et le plus sûr entre Vierzon et Roquefort. Il précisait les accottements abîmés, la déclivité soudaine, les dos d’âne, mais aussi les points de vue remarquables, auberge de caractères et revendeurs de pneus en cas de crevaison. Certains plus simplement décident de suivre les panneaux « Toute direction ».

Chanter en voiture.

 Après Axel Red, fixée pour détadanée, les démons de minuit les entraînèrent jusqu’au bout de la nuit, la musique fut bonne bonne, bonne bonne et il résistèrent à France Gall pour prouver qu’ils existaient.

Magasin à Lourdes.

 Maroquinerie, gourmandise, papeterie, textile ou bien-être : la collection était prodigieuse, près d’une boule à neige cubique de l’apparition, un briquet Bernadette clignotait pour symboliser la lumière mariale. Plus plus loin des crucifix jouxtaient des bougies de neuvaine, des cierges en promo, et les statuettes de Marie en résine, en faïence, et en vrai plâtre. Dans de grands bacs s’enchevêtraient par grappes des chapelets divers, chapelets parfumés, lumineux ou muraux, chapelets en verre, en bois, en pierre, chapelets en or, en nacre ou en cristal, chapelets pour enfants, chapelets de dévotion et chapelets de combat. Cela sans compter les mantilles et les sweat-shirts, les sept de tables et les maniques, les torchons de cuisines et les peluches saintes. Mais les bests-sellers incontestés étaient de toute évidence les bouteilles en forme de Vierge couronnée, flacons vides et gourdes isothermes, destinées à contenir la fameuse eau de Lourdes. Dans la boutique deux pans de mur entier leur étaient consacrés.

 

Édition l’iconoclaste, 180 pages, octobre 2025.

Une fois encore, c’est Ingannmic qui a présenté ce roman et m’a tentée. Maxime Rossi décrit une journée d’un infirmier libéral qui, en Ardèche, se rend chez ses patients pour leur apporter réconfort et soins. Il y a beaucoup de l’écrivain dans ce roman, car il a puisé son inspiration dans sa vie : comme lui l’infirmier est un ancien libraire, comme lui, il exerce en Ardèche, mais l’auteur tient à dire que c’est un roman que, chaque personne et chaque situation sont la quintessence de ce qu’il a connu sans en être l’exacte représentation. Maxime Rossi sait très bien raconter la France rurale qui se meurt sans bruit. Ses descriptions de la nature sont très belles, et l’humanité est réconfortante même quand elle souffre. La galerie de portraits des gens qu’ils croisent ont en commun de beaucoup souffrir, et d’être d’une génération complètement différente de celle d’aujourd’hui. Cette génération avait un savoir manuel inutile aujourd’hui, elle avait su mettre en valeur une région ingrate pour nourrir la population des alentours. Ce livre est riche de tous les humains qu’il croise, et je lis et relis avec plaisir certains portraits, surtout ceux des femmes qui ont lutté toute leur vie pour rester optimistes.

L’infirmier voit aussi la nature reprendre ses droits sur les aménagements que les générations passées avaient construites à force d’efforts titanesques : comme les terrasses appelées « faïsses ». Pendant ses trajets , il écoute de la musique, plutôt une musique légère et entraînante.

La façon dont ce roman raconte les corps vieillissants m’a beaucoup touchée. L’auteur doute beaucoup du rôle des hôpitaux et des Ehpads dans les soins. Ce qui l’amène à avoir des doutes à propos du suicide assisté, il pense que ce qu’il connaît des hôpitaux actuels ne sauront pas accompagner humainement la fin de vie des patients.
Tout le roman, l’auteur décrit aussi, sa propre famille, avec un père alcoolique qui fait tout pour se détruire. Heureusement, il a aussi une épouse institutrice qui est un vrai de rayon de soleil.

Un beau roman, très sensible et qui ouvre beaucoup de questions, sur la solitude en milieu rural, sur le vieillissement des corps et la fin de vie.

 

Extraits

Début .

 Tout passe, c’est ce que m’a enseigné la rivière. Les images et les voix, les sensations se maintiennent vivantes, un temps pour venir au secours de notre tristesse, puis elle s’en vont doucement, sans s’effacer, elles deviennent des sédiments de la mémoire – notre mémoire semblable à un paysage de rivière, perpétuellement remodelé par les crues, les débordements qui s’épanchent dans les larmes, les cris ou le silence, le moyen qu’a chacun d’exprimer sa souffrance. J’ai tant de visage en tête ; mais je n’ai pas pleuré depuis bien longtemps.

 

 

La vieillesse.

 La vérité. C’est que loin d’associer la vieillesse à une décrépiccude, j’ai toujours trouvé qu’elle magnifiait les corps, sans doute parce que j’ai eu des grands-parents extraordinaires. Pour moi il est peu de choses aussi touchantes que la fragilité des vieux, leur manière de se mouvoir, comme économe d’une vie qu’ils savent précieuse. Il est peu de choses aussi belles qu’un visage parcheminé, dont les sillons traduisent les souffrances et les joies, et dont les rides au coin des yeux ont été façonnées par le bonheur de traverser l’existence.

Son grand père .

 Mon grand-père était médecin de campagne et je l’adorais tout autant. C’était un humaniste pessimiste, d’aucun dirait que c’était un misanthrope, je dirais plutôt qu’il était sans doute déçu par l’humain, pour l’avoir côtoyé jusque dans ces secrets inavouables. Lui et moi savions combien l’individu peut se révéler vil, et sa capacité à oublier qu’il l’est. Et lui et moi savions combien l’individu peut se révéler bon, et parfois bon et vil par alternance, dans différentes strates de l’existence. Il s’est empoisonné à l’âge de quatre-vingt-huit ans. Ma mère l’a trouvé sur le sol, un jus noir à la bouche, nu comme au jour de sa naissance. Sur son bureau, l’évaluation gériatrique qui le condamnait à l’Ehpad, lui qui avait été gériatre d’un petit hôpital. Au moins, avait-il le luxe de pouvoir se suicider.

Les Ehpads.

En quittant ce coin de campagne, je passe devant la sinistre façade de l’Ehpad des Lavandes. Je n’ai jamais compris pourquoi ces lieux ou la vie se fane, portent des noms floraux.

Les « écrivants » .

 Les libraires ne connaissent que trop bien ce genre de personnages affilié à la caste des « écrivants ». Le genre de type qui parodient l’intelligentsia des salons et vous disent avec onctuosité qu’ils sont « entrés en littérature » , comme on entrerait dans les ordres. Chaque fois je le vois, je ne peux pas m’empêcher de penser à un ancien employeur qui avait fait fortune dans la publication à compte d’auteurs. À la manière d’un Christophe Rocquencourt des lettres, il ne cachait pas que la vanité des artistes était ce sur quoi il prospérait, et que dans ce domaine, le filon était inépuisable


Éditions j’ai lu, 473 pages, décembre 2024

Traduit de l’anglais (Nouvelle Zélande) par Frédéric Brument.

 

J’ai suivi les conseils de Ingannmic, Cath.L, Violette, Dasola … et j’ai acheté ce livre, qui m’a passionnée. On sent que cet auteur écrit des films et des séries, car son roman est composé de courts chapitres qui pourraient être des épisodes, ou des moments forts d’un film d’action. Le suspens n’est jamais ce que je préfère, mais celui-ci m’a intriguée : je voulais savoir comment on pouvait ; aujourd’hui, échapper aux connexions diverses et variées. Comment ne laisser aucune trace pendant un mois ? C’est le challenge qui attend les dix candidats qui ont accepté cette épreuve. La seule personne qui résiste est une bibliothécaire, et cela aussi me tentait car je fréquente beaucoup les bibliothèques. Je pensais qu’il y aurait des cas plus intéressants et des idées plus originales pour se cacher parmi les dix personnes choisies pour faire le test, mais pas trop. L’auteur, en fait, ne se concentre que sur « Zéro 10 » la bibliothécaire qui a une imagination extraordinaire et pourtant est bien une femme de la vie de tous les jours, que rien ne semblait prédisposer à avoir ce genre de capacités. Dans la première partie du roman, on la suit donc sans bien comprendre pourquoi elle s’en sort aussi bien mais c’est réjouissant de la voir semer ces prétentieux poursuivants, qui jouent avec leurs merveilleux joujoux à la pointe de la technologie pour dénicher toutes les cachettes de leurs proies. On aura les clés dans la deuxième partie, j’ai cru alors que le roman me plairait moins, mais non, car pour moi, l’intérêt vient surtout du pouvoir incroyable des plateformes numériques, pour surveiller les citoyens d’un pays.

Le jour où j’écris ce billet, j’apprends qu’une entreprise française, « Capgemini » aide la police fédérale américaine ICE (celle qui a tué deux manifestants à Mineapolis) à localiser les étrangers sans papier sur le sol américain. Tout l’intérêt du roman est de montrer ce que peuvent faire les algorithmes pour trouver quelqu’un en très peu de temps.
Il y a d’abord toutes les traces que nous laissons, le téléphone portable, l’ordinateur, les tablettes, les cartes bancaires, les caméras à reconnaissance faciale, et tous les appareils qui utilisent le wifi, et bien sur nos voitures connectées. Mais tout cela ne suffit pas pour des gens qui veulent disparaître et ne pas être retrouvés. Une fouille systématique de votre appartement, mettra le moindre détail dans des algorithmes qui permettront à des fins limiers de retrouver la façon de vous cacher. Des entreprises privées s’emparent donc, de la sécurité d’un pays, et cela m’a tenue en haleine jusqu’à la fin du récit, sans doute, nous sommes dans un roman mais la réalité n’est pas très loin de cela. Que serait la surveillance par satellites sans Elon Musk ?
Les accords entre la CIA et l’entreprise de Cy Baxter à la tête de l’entreprise WordlShare, dans ce programme « Fusion » sont effrayants mais réalistes.
Cette startup a été créée par deux amis Cy et Erika, parce que le frère d’Erika a été assassiné par un sniper lors d’une tuerie de masse. L’idée de mieux surveiller tout le monde vient de là : en faisant un monde pour les gentils on pourrait empêcher les méchants de sévir. Orwell avait tellement bien décrit que vouloir faire le « bien du peuple » en rognant sur ses libertés cela conduit toujours les sociétés vers la dictature, or ce roman s’appuie sur des faits que nous connaissons et cela fait peur.

Je ne peux que vous conseiller sa lecture pas tant pour l’enquête, encore que j’ai passé du bon temps avec la bibliothécaire pas si naïve que cela mais pour réfléchir avec cet auteur sur les dérives des algorithmes à qui nous confions nos vies. Et ce n’est sans doute qu’un début.

Extraits.

Début .

7 jours avant « Objectif Zéro « 
Boston, Massachusetts
 Le miroir en pied du hall, destiné à donner une impression d’espace et de lumière dans l’entrée exiguë, est piqué par le temps, la corrosion s’attaque à l’argenture comme la gale. Il fait tout de même encore l’affaire pour les résidents de l’immeuble à loyer modéré – des enseignants, des fonctionnaires, le propriétaire d’une boulangerie, ainsi qu’une demi douzaine de retraités qui se satisfont que l’ascenseur fonctionne la plupart du temps.

La ruse de la femme célibataire.

K.Day
Appartement 10
 Le choix de n’indiquer que l’initial au lieu du prénom complet – Kaitlyn- est suffisant pour l’identifier : appelons ça, la ruse n° 273 de la femme célibataire. Qui vient juste après celle qui consiste à rentrer chez soi armée de ses clés. Préciser « Kaitlyn » Day sur la boîte aux lettres ou dans l’annuaire, c’est s’attirer des ennuis ; le moindre sale type qui passe saura qu’une femme célibataire habite l’immeuble et pourrait se mettre à rôder alentour, juste pour voir si elle a besoin d’être sauvée., conspuée, suivie, violée, tuée.

Les Impôts

 La demeure est si vaste que la salle de réception est une surprise. Cy il ne se souvient même pas y avoir mis les pieds. Et puis loue-t-il vraiment cet endroit ou l’a-t-il acheté pour bénéficier d’une énième déduction d’impôts ? Ses comptables ont tellement compliqué les choses que même lui a du mal à savoir ce qu’il possède et ce qu’il ne fait que contrôler. Dans les deux cas il s’en fiche un peu, tant qu’ils maintiennent la facture fiscale de WorldShare proche de Zéro. 

L’optimisation fiscale.

 Elle parcourt en ce moment sur sa tablette tous les mails qu’elle a échangés avec Cy au sujet de Virginia Global Technologie. Ce n’est guère qu’une adresse destinée à minimiser les impôts sur les bénéfices des ventes européennes, rien de plus. Le procédé est relativement banal. Apple le fait. Google aussi. Et Amazon. Ils y ont tous recours. Aucun ne considère le paiement des impôts comme un devoir ni même une valeur.

Au départ de cette surveillance de tout le monde est partie d’une idée « dite » humaniste.

 Après le premier meurtre, ce jour-là, à Flagstaff, vingt-trois minutes s’étaient écoulées avant que Michael soit assassiné à son tour. Vingt-trois longues minutes – un temps, plus que suffisant pour stopper le massacre. Son assassin avait même filmé sa folie meurtrière au fur et à mesure, tuant, postant, tuant, postant. La police avait mis trente minutes pour arriver sur les lieux, et prendre à partie le tireur. Onze vies furent perdues au cours de cette demi heure, et celle de Michael aurait pu être épargnée si les forces de l’ordre avaient disposé de meilleurs moyens de détection et d’anticipation.
 Grâce à fusion avait promis Cy à Erika, ce genre de choses ne serait plus possible. Dans l’avenir qu’ils construiraient ensemble, ce tireur ne pourrait jamais acquérir légalement un semi- automatique, car il était sous le coup d’un mandat pour violences conjugales, donc la législation actuelle sur les armes aurait dû suffire à l’en empêcher. On aurait dû traquer chacun de ses déplacements et de ses achats, afin que cette acquisition illicite déclenche aussitôt l’alarme, comme auraient dû le faire ses ignobles posts les jours précédant le massacre. Si Fusion avait existé, la vie de Michael aurait pu être sauver -Cy en était certain- tout comme celle des autres victimes.

Le programme « Ange pleureur ».

 En infiltrant les fréquences de diffusion, on peut accéder à un téléviseur ciblé. Une fois qu’on a pris le contrôle, on le fait passer sur ce qu’on appelle un « faux mode off ». De sorte que le propriétaire pense qu’il est éteint alors qu’en réalité il est toujours allumé. Il a juste l’air éteint. Et le téléviseur opère maintenant comme un micro caché, qui capte le son extérieur et nous renvoie les données. (…)
– En fait, le timing est parfait, répond le Dr Cliffe Nous venons juste être mis au courant de vos essais sur ces nouveaux programmes, Ange pleureur et Clair-Voyant, et j’ai posé une question à laquelle Erika s’apprêtait à répondre ; à peu près, combien les téléviseurs à travers, les États-Unis avez vous infiltrés ?
.- Combien … de téléviseurs ? Oh des millions répond Cy sans hésitation.
(..)
 – Et toutes ces données audio que vous avez collectées ? Vous les avez ? 
– C’est exact. 
– Ou ça. 
-Dans un de nos centres de données, un site de stockage ultra sécurisé. 
-Elles ont donc été collectées passivement de manière continuelle, et toutes ces conversations sont maintenant entre les mains d’une société privée ? 
Cy et regarde les gens présents dans la pièce surpris de voir leur air inquiet. 
– Il y a un problème ? 
-Je pense que certaines personnes penseraient que oui, dit Justin, si elles venaient à l’apprendre. 

Privatisation de la défense d’un état.

Sandra a été la première à convaincre la CIA d’établir des partenariats avec le secteur privé. Elle a même personnellement mis au point un accord d’acquisition de technologies en phase de développement auprès des géants de la tèch. Ce qui lui a valu d’être honoré par le prix du directeur de la CIA, la médaille d’honneur du Renseignement, le prix de Reconnaissance nationale, comme officier pour services éminents, ainsi que la médaille d’honneur de la NSA.
(…)
 Le gros souci de Sandra Cliffe est le suivant : à l’époque où elle avait encouragé la CIA à signer des partenariats avec le privé, il était évident que les capitaux investis par l’agence devaient rester sa propriété et être géré par la CIA, le DIA, l’agence nationale du renseignement géospatial, voire plus largement la communauté gouvernementale. Ces actifs ne devaient en aucun cas être détenus en copropriété ou entièrement gérés par un entrepreneur non élu, qui n’avait prêté serment qu’à ces actionnaires. 

Le terrible engrenage.

 En tant que scientifique, il peut prédire quelles nouvelles menaces font naître ces armes, mais pas les dommages qu’elles causeront à la vie privée. Ce débat désuet, typique du XX°siècle est juste un bruit de fond : notre droit à l’intimité a disparu, il est déjà perdu, ou du moins il est tellement compromis qu’en réalité il ne vaut plus rien. Non, la vraie menace présente et future, c’est la « manipulation », le fait d’inculquer des attitudes prescrites et des modes de comportement aux citoyens sans qu’ils en soient conscients, c’est ce basculement passé inaperçu de l’État de la surveillance au contrôle, dernier chapitre de la longue histoire de la démocratie ou le libre arbitre se voit aliéné en soumission volontaire.


Éditions points, 211 pages, mai 2024

C’est le troisième roman de cet auteur sur Luocine et trois fois il a su me plaire sans aucune réserve : Tiohtia : Ke (Montréal) et Kukum, dont celui-ci est en quelque sorte la suite. La suite parce que nous vivons la fin de vie Jeannette, l’enfant du personnage principal de Kukum. C’est un roman à deux voix, celle du narrateur auteur qui s’interroge sur ce que cela veut dire pour lui d’être descendant des Indiens Innus, et celle de Jeannette qui, en se mariant avec Thomas a été séparée de sa tribu. Mais elle se souvient bien de sa jeunesse dans les bois.

J’apprécie chez cet auteur, la façon dont il raconte ses origines et ce que les Indiens ont subi. Il n’édulcore aucune des différentes violences qu’ils ont supportées, mais il le dit de façon calme. Au lieu d’affadir ses propos cela rend, à mes yeux en tout cas, la situation absolument intolérable.

Ici, par exemple il évoque le racisme auquel il a été confronté comme tant d’autres Indiens , j’ai recopié en partie ce passage. Je suis bien d’accord avec lui, je pense que ce genre de propos ne s’oublient jamais, et qu’hélas on ne répond que rarement sur le coup.

Comme dans Kukum, il évoque la perte de valeur des savoirs des anciens, dans le monde moderne, les « vieux » deviennent encombrants, car ils n’ont plus rien à transmettre à leurs petits enfants. Pour ma part cela a, plutôt, créé des liens avec mes petits enfants, ils me mettent régulièrement au point mon téléphone et c’est vraiment agréable de le faire avec eux plutôt qu’au guichet Orange toujours encombré et parfois mal aimable.

Le gouvernement canadien aujourd’hui fait des efforts pour reconnaître ses erreurs et redonner aux peuples autochtones une partie des terres, mais rien ne rendra à la nature la beauté et la force qu’elle avait avant l’industrialisation, et l’ironie de l’Histoire veut qu’aujourd’hui, cette nature massacrée pour construire des énormes complexes industriels retourne à l’état de friche car ces mêmes industries ont fait faillite !

Un livre qui se lit bien et qui garantit un dépaysement certain .

 

Extraits.

Début.

(dès les premières phrase j’ai retrouvé le style de Michel Jean)

 Elle repose devant moi, figée dans la mort. Un cadavre embaumé est tout ce qu’il reste de cette femme à la silhouette, autrefois robuste et souple. Tout de sa jeunesse a été emporté, maintenant que ses beaux yeux noirs se sont fermés pour de bon. Rien ne subsiste de celle qui a souvent bravé le froid et parfois la faim. Ce corps a frissonné de peur, ressenti le plaisir.

La ville détruite par l’industrie aujourd’hui disparue.

Grandir dans une ville comme Sorel, dans les années 1970 laissait peu de place aux rêves. Encore moins à ces aventures qui font battre un jeune cœur. La ville comptait de nombreuses usines prospères. Des aciéries, des fonderies, un gros chantier maritime. Ces entreprises offraient des emplois payants aux hommes qui y travaillaient. Mais pour moi, elle n’étaient que des usines sales et polluantes. La beauté et la nature devaient céder le pas devant la primauté de l’industrie. Le progrès avaient-ils donc tous les droits ? Si ce paysage désolant pouvait s’appeler un progrès.(….)
 Aujourd’hui, plusieurs des usines ont fermé leurs portes. Marine Industries, l’ancienne fierté de la ville à l’époque où elle abritait un des plus gros chantiers maritimes de tout le canada n’est plus qu’un amas de métal oublié qui déverse sa rouille dans le Richelieu.

Le racisme.

« Pis ? Je m’en fous. Moi, je n’aime pas les Indiens ! »
 Chantal ne mesurait qu’un mètre soixante, ne devait pas peser cinquante kilos. J’en frissonne encore vingt ans plus tard. Sentir la haine de ce que l’on est, pour ce que l’on est. Il faut l’avoir vécu, pour comprendre.
(Lettre reçue par une jeune Atikamekw)
 » On ne veut pas de toi, ici. Nous autres, on n’aime pas le monde comme toi. Sale Indienne. Retourne chez toi. Et n’essaie pas de te plaindre au directeur. Il n’aime pas plus ta race que nous autres. Ta présence salit notre école. Dégage, maudite Indienne sale., »
Elle était signée, « Nous. »
(…)
 Le racisme provoque souvent le silence, chez la personne qui le subit. La jeune Atikamekw n’a rien dit. Moi non plus. Comme elle, j’ai fait comme si de rien n’était. J’ai continué à travailler avec Chantal et, avec le temps, nous sommes même devenus amis. Je n’ai jamais évoqué l’incident devant elle. En fait, je n’en ai jamais parlé à qui que ce soit. Mais je ne l’ai pas oublié . Comme l’adolescente de Wemotaci n’oubliera jamais la lettre qu’elle a reçue. Aujourd’hui, cependant, je regrette de m’être tu.

Les aînés chez les Indiens.

 Grand-père disait que, en vieillissant, nous avons besoin de la protection des autres. Que ce n’est pas notre faute si l’on vieillit, que c’est Dieu qu’il a voulu ainsi. Avec les années, on perd la vue, de la force et sa résistance. J’ai appris que c’est le rôle des plus jeunes de venir en aide à ceux dont les capacités déclinent.
 A l’époque, les vieux vivaient avec les jeunes. Rien n’aurait pu empêcher mon grand-père de monter avec nous dans le bois. Et personne n’a jamais tenté de le lui interdire. 
Il m’a enseigné tant de choses, comme la façon de prévoir la météo.

La religion.

 Pendant cet hiver, j’ai fait ma première communion et ma confirmation. La religion avait toujours occupé une place importante dans notre vie comme pour la plupart des Innus. (…)
 Je crois en Dieu comme une bonne chrétienne. Et si je crois que Dieu vit dans les êtres, je crois aussi qu’il vit dans les animaux, les arbres, le vent. Je crois en Dieu, et je crois l’équilibre du monde dans lequel j’ai grandi. Le monde de la forêt, où seul le respect des règles permet de survivre. Dans cette forêt vivent les esprits dont il ne faut pas trop chercher à comprendre l’origine ni les intentions.

Les vieux dans le monde moderne.

 Les enfants et mes petits-enfants ont grandi dans un monde où les vieux n’ont aucune utilité. Quand j’avais des questions ou besoin d’informations, je me tournais vers mes parents mon grand-père. Aujourd’hui, les jeunes se tournent vers la télévision la radio et Internet. Les aînés ne sont plus considérés comme des dépositaires du savoir. Une vieille personne pour eux est quelqu’un qui ne travaille pas, et dont il faut souvent s’occuper. C’est un poids.
 Je me suis souvent fait reprendre par mes petits-enfants et chaque fois c’était une pointe au cœur. De petites choses, me faire corriger quand j’essayais de les aider dans leur devoir et que je faisais une erreur. Le savoir que j’ai acquis n’a plus de sens aujourd’hui. Il appartient à un autre temps, et à un autre monde.