Éditions acte Sud, 149 pages, mars 2026.

C’est le Bouquineur qui a su me faire partager son plaisir. Jérôme Ferrari est pour moi, un grand auteur, depuis « le serment de la chute de Rome » puis « Nord sentinelle, je le retrouve avec plaisir même si ses thèmes sont douloureux, son écriture est toujours parfaite.

Dans ce roman, Jérôme Ferrari, cerne deux douleurs, celle d’un expatrié dans un lycée français à Abu Dhabi, marié à une jeune femme algérienne et père d’une petite fille, pour les aider, ils vont employer une femme sri-lankaise qui permet à l’auteur de cerner une autre douleur celle de l’exil.

Le professeur français d’origine corse, lassé du tourisme dans son île, est parti enseigner au lycée français d’Alger, là, il découvre la mesquinerie des comportements des Français qui vivent en Algérie tout en méprisant les Arabes. Lui, est amoureux de Narjess, et pour se marier, il adoptera sans aucune conviction la religion musulmane. La peur des attentats les conduiront à Abu Dhabi, et là, l’enfer va se refermer sur lui, car le luxe est une bien piètre compensation face à l’ennuie total de sa vie.

Pour Kaveesha, la femme du Sri Lanka, Abu Dhabi est une horreur absolue, elle a dû laisser son fils pour subvenir au besoin de sa famille, elle réussira à construire une maison dans son village mais elle sera spoliée de son bien par sa propre famille, elle est donc condamnée à vivre en enfer jusqu’à la fin de sa vie.

La réflexion sur les absurdités de notre monde, il le décrit comme des cercles de l’enfer toujours plus durs à vivre. Mais dès le début, il dénonce ce qui est pour lui le pire des comportements : il dénonce tous ceux qui ne veulent pas voir comment leur bonheur est factice et qui ferment les yeux sur les horreurs de notre monde, construit sur l’exploitation d’une population que l’on ne voit plus. Evidemment c’est à Abu Dhabi que cette pure horreur est palpable, toutes les tours qui envahissent les paysages sont construits pas des ouvriers qui n’ont que le droit de se taire et de travailler au péril de leur vie, un peu plus protégés, les employés de maison, mais dont le sort ne dépend que des qualités personnelles des employeurs. Nous verrons Kaveesha exploitée sans aucune protection par un couple immonde d’Egyptiens, elle sera sauvée par un couple d’Emir, puis verra un couple de médecins français l’entraîner dans une spirale très dangereuse pour enfin servir le couple de notre enseignant exilé.

J’espère que mes extraits vous donneront envie de partir vers l’enfer, grâce à l’écriture de cet auteur, de façon paradoxale, vous en ressortirez plus vivants !

Extraits.

Début.

 Sache, ô Roi du Temps, Roi très aimé, que dans les vastes étendues de l’enfer, où souffle un vent de Pestilence et d’Effroi, se trouve, bien au-delà de la septième porte, une demeure souterraine dont Satan lui-même, dit-on, ne peut se rappeler l’emplacement. Les damnés qui doivent y subir leur éternelle punition ne sont pas des assassins ; ils n’ont jamais levé la main sur leurs parents ni convoité la chair de leur chair ; ils ne sont ni des voleurs, ni des apostats, ni des blasphémateurs : mais la vacuité de leur âme et la sécheresse de leur cœur ont épuisé l’infini miséricorde plus sûrement que ne l’aurait fait l’abjection du crime.

J’ai adoré ce passage.

 À ses yeux, toutes les innovations techniques qui pouvaient rendre cette vie moins atrocement difficile – et qu’il retrouvait lui-même quand il rejoignait son triste quotidien britannique – représentaient une abomination. Les bédouins eux-mêmes, comme il le découvrit, horrifié, à son retour dans la péninsule Arabique, ne partageaient pas ses vues. Avec cette inélégance si caractéristique des pauvres, ils n’étaient nullement opposés à profiter de ce qui pouvait simplifier leur existence, et s’ils avaient supporté leur misère passée avec cet admirable stoïcisme, si utile pour affronter la nécessité, ils ne la considéraient pas comme une condition qu’il aurait fallu volontairement prolongé par goût de l’authenticité ou simple grandeur d’âme.

Abu Dhabi

 Combien de mondes se côtoient-ils dans ce pays, qui ne se rencontrent presque jamais ?
 Tout en haut, inaccessible dans sa splendeur, se trouve celui des émirs et des princesses ; tout en bas, dans les tréfonds d’un enfer invisible, inaccessible lui aussi – mais dans son abjection – celui des ouvriers du bâtiment dont la sueur et le sang sont comme l’engrais nourricier où la ville insatiable puisse l’énergie nécessaire à sa croissance frénétique.

Départ du Sri-Lanka.

 Elle avait dix-sept ans quand elle poussa la porte d’une agence qui proposait du travail à l’étranger. Une femme a l’enthousiasme communicatif la reçut derrière son bureau et lui décrivit avec un merveilleux luxe de détails à quoi pouvait ressembler son avenir, si elle avait le courage de partir.
 Car il existait, à quelques heures d’avion, des pays où régnait une abondance inimaginable, où tout était neuf et propre, et où le travail ne manquait pas.
 Et c’était la vérité.
 L’agence se proposait de lui trouver, en échange d’une somme à prélever sur ses salaires à venir, un emploi, qui serait assuré avant même qu’elle prenne l’avion, et lui obtenir un visa en toute l’égalité.
Et c’était la vérité.
 Quand elle aurait réglé les sommes dues à l’agence, elle pourrait économiser, envoyer envoyer l’argent nécessaire à l’éducation de son fils, qu’elle ne pouvait évidemment emmener, et mettre de côté de quoi se faire construire une maison où elle pourrait vivre à son retour.
Et, cela aussi, c’était la vérité.
 Mais tout ce que ce discours laissait entrevoir de bonheur à venir, de sacrifices temporaires auxquels une vie de douceur insouciante finirait un jour par apporter une justification si éclatante qu’elle effacerait les larmes de la séparation et de l’exil, et jusqu’au souvenir des durs heures de labeur, toutes ces promesses non formulées et pourtant solennelles où les rêves et l’espoir puisaient leur substance enivrante, la perspective insensée de jour meilleure, tout cela n’était que mensonge – un mensonge d’autant plus irrésistible et pernicieux qu’en émanait la douce lumière de la vérité.

L’employée de maison, Kaveesha, après avoir été dépouillée de sa maison par son fils.

 Et elle se rend à son travail, comme elle devra le faire tous les jours, pour retrouver d’autres enfants qu’elle ne verra pas grandir, d’autres jeunes femmes tristes, qu’elle ne saura pas consoler, jusqu’à ce qu’elle n’en ait plus la force. Assise dans le bus, elle regarde défiler les immeubles de verre et d’acier éblouissant, elle voit la mer d’émeraude pâle s’étendre, inerte et brûlante, sous les rayons du soleil de la grande ville qu’elle ne quittera jamais pour rentrer chez elle, dans un foyer chimérique qu’elle a perdu il y a bien longtemps. Et elle ne croit plus à la promesse fallacieuse et cruelle que lui fit jadis une ombre errant dans la nuit d’un rêve, au pied d’un bouddha de pierre, car elle sait désormais que, pour celui qui prend les chemins de l’exil ou des enfers, il n’est pas de retour possible.

 

 


Éditions Acte sud, Babel, 267 pages, juin 2025

Traduit de l’anglais (Inde) par Myriam Bellehigue

Si tous les hommes arrivaient au monde en pleurant, disait cette chanson, peu d’entre eux le quittaient en souriant.

Un roman extraordinaire, qui m’a fait partir en Inde, dans le sud, dans un village fictif de Kummarapet. Nous sommes à la fois avec Sara, jeune indienne qui bénéficie d’une bourse pour étudier en Angleterre, et avec sa famille dans ce petit village rural. L’histoire est centrée sur Elango, qui apprendra à l’enfant l’art de la poterie, et Zorah la femme dont il est éperdument amoureux. Oui, mais … lui est hindou, elle musulmane. Et rien n’aurait dû exister entre eux. Le village va déchainer sa violence contre eux, attisée par un homme qui voit là un bon moyen d’expulser des pauvres qui habitent dans des masures qu’il convoite pour construire de beaux immeubles rentables. Le récit commence en douceur, avec les souvenirs de l’enfance de Sara de sa sœur Tia, sa mère journaliste, et de son père qui est un grand spécialiste de la formation de la terre. sa famille est aimante et athée, ce qui leur donne à tous une ouverture d’esprit bien loin du fanatisme ambiant. La mère journaliste écrit la rubrique du courrier des lecteurs et elle lit les faits divers si souvent horribles. Un couple s’est fait agresser par une bande de voyous assassins, la femme a été violée mais le mari et la femme sont vivants alors qu’ils avaient été laissés pour mort sur la route.. En revanche ils ont perdu leur petit chien. Ce fait divers est important car le récit fait une grande place à ce chien : Chinna qu’Elango a adopté puis au moment de sa fuite laissé à la famille de Sara. Elango a une sorte d’hallucination et se voit construire « un cheval en feu » comme le faisaient ses ancêtres. Il décide d’unir dans cette œuvre monumentale les Hindous et les Musulmans, en laissant un vieux scribe, grand père de Zorah, écrire un poème en tamoul.

On entend souvent parler des fureurs des foules indiennes, c’est un moment très fort du roman. Le village va se déchaîner contre le couple, et saccagera son œuvre. Elando et Zorah ne devront leur survie qu’aux parents de Sara et à son ami, Sudhakar.
La vie de la jeune Sara en Angleterre est moins passionnante, mais plus sûre.Dans ce pays de grisaille, elle connaît la sécurité mais comme tous les exilés, les couleurs et les saveurs lui manquent. Elle sera victime d’un geste raciste, violent certes, mais sans aucune comparaison avec les violences de son pays.

Mon ami qui m’a offert ce livre, l’avait acheté en pensant que c’était l’auteure de « Le Dieu des petits Riens », livre que j’ai beaucoup aimé aussi, ces deux femmes partagent le même nom de famille : Roy mais leurs prénoms sont différents : Arhundati pour l’une et Anuradah pour celle-ci.

J’espère vous avoir convaincu de mettre ce roman à votre programme. J’ai passé en le lisant des moments de dépaysements incroyables et j’en retire une impression de profonde humanité même si ces valeurs ne sont pas toujours gagnantes surtout face à une foule déchaînée.

Extraits.

Début.

Jeudi 11 octobre
 C’est l’automne et je suis étudiante dans un université anglaise. Je n’ai jamais connu d’automne. Là où j’ai grandi, la baisse des températures qui suivaient la mousson, annonçait un hiver doux pour lequel les feuilles ne prenaient pas la peine de changer de couleur. Puis, en quelques jours, c’était de nouveau la fournaise infernale de l’été. Ici la lumière est verte et dorée et, dans le rectangle d’arbres que découpe ma fenêtre, des feuilles orangées et rougeoyantes tombent du ciel en virevoltant, vivante dans un souffle d’air.

Le courrier des lecteurs .

Le rédacteur en chef l’a convoquée. « Les histoires d’amour ça marche mieux, lui a t-il expliqué. L’amour c’est l’espoir et le plaisir. La mort c’est chiant. Ça arrive à tout le monde, alors que l’amour est réservé à quelques privilégiés. Tu n’es pas d’accord ? Douze lignes de moins pour les troubles cardiaques, douze lignes de plus pour les peines de cœur, et dans douze mois, on fait le point sur les ventes. »

 L’occident, l’Inde.

Un gros four à gaz installé dans une pièce attenante, tel un autel qu’il nous est interdit d’approcher. Des seaux d’émaux, de minerais et d’oxydes dans lesquels on peut puiser si on veut fabriquer nos propres émaux. C’est l’Occident. Un atelier dans une prestigieuse université occidentale, où tout est gratuit où presque où tout est à notre disposition.
Hier , un agent de police m’a souri.
– Belle matinée, n’est ce pas.
Il n’avait pas l’air de vouloir me matraquer pour passer le temps. J’étais encore sur mes gardes. Comme Elango, je ne peux baisser la garde. Là d’où je viens, on sait depuis longtemps qu’une existence ordinaire peut exploser sans crier gare et vous laissez brisé, contraint de rassembler les morceaux épars sans savoir très bien par où commencer.

Amours interdits.

. Tout ce qui les séparait lui interdisait de parler de Zohra à qui que ce soit, hormis à Sudhakar. Certains soirs, il se récitait à lui-même, les mots qu’il choisirait pour annoncer la nouvelle à Vasu :  » Il y a une fille qui me plaît, elle est.. » Mais le désespoir dévorait la fin de sa phrase. Il lui était impossible de dire à voix haute ce qu’elle était. Musulmane. L’espace qui les divisait était un charnier empli de chair humaine calcinée et ensanglantée, une immense crevasse dans la terre, une gueule ouverte prête à l’engloutir.
 Il lui était impossible d’imaginer une vie sans Zorah. C’était insupportable. Mais il n’osait pas non plus imaginer une vie avec elle. C’était inconcevable. Il s’était confié à Sudhakar.
 -Laisse tomber, lui avait dit son ami. Dans ce pays il n’y a que les vedettes de cinéma où les joueurs de cricket qui peuvent épouser qui ils veulent.
 – Espèces de salaud ! Moi qui pensais que tu étais un ami …
 – Mais je suis ton ami. C’est pour ça que je te dis, laisse tomber.

Les folies religieuses.

 J’ai fini par comprendre qu’il essayait de m’expliquer ce qui était arrivé à Elango et à son cheval. C’était lié à la religion, a-t-il poursuivi,. Qui pouvait mener les gens à une forme de folie. Les fanatiques n’avaient besoin d’aucune provocation, et Akka auraient tôt ou tard découvert ce que Elingo fabriquait au bord de l’étang, même sans les informations que je lui avait données. Si ça n’avait pas été le cheval, elle aurait trouvé une autre manière de les détruire. Si elle n’avait pas déclaré la guerre à Elango et à Zohra, quelqu’un d’autre l’aurait fait à sa place. Musulman et Hindous – ce n’est pas tant une histoire de religion qu’un conflit de sang, comme dans « Roméo et Juliette ».

 


Éditions Gallmeister, 321 pages, janvier 2023

Traduit de l’anglais (Canada) par Juliane Nivelt.

Il est plus dur de perdre ceux qui ne vous ont jamais donné assez que ceux qui vous ont tout offert.

 

Merci Cathy de m’avoir prêté ce roman, j’ai tout simplement adoré. Ce roman va peu à peu dévoiler la vie et la personnalité d’Astra, une enfant qui est née dans une communauté écologique : la ferme Célestial. Son père, Raymond, n’a jamais voulu avoir d’enfant, Gloria, sa mère meurt en couche. Raymond va laisser grandir Astra au milieu de la communauté en peine nature. Pauvre petite gamine, sauvageonne qui a failli mourir dans la gueule d’un puma. Raymond avait conçu cette ferme utopique avec Doris, qui lui demande plusieurs fois de lui confier Astra afin de lui donner une éducation à peu près normale à Vancouver. De personnage en personnage qui ont côtoyé Astra, on la voit grandir, se tromper dans ses amours, ses amitiés, et puis un jour elle a un bébé et elle devient mère à l’opposé de l’abandon qu’elle a connu.

Un objet va la suivre tout au long de sa vie : un dé métallique décaédrique qu’elle utilise souvent pour prendre une décision. Le roman est séparé en chapitres, suivant les personnages, son père Raymond qui ne veut pas de ce bébé , Kimmy,la fille de la voisine qui a une vie tellement normale (Astra est alors enfant et essaie de kidnapper la petite sœur de Kimmy), Clodagh qui habitait dans la ferme et a deux enfants, elle connaît des galères sans fin, mais ce sent concernée par Astra et lui apportera un peu de stabilité pendant son adolescence, Brendon une des erreurs d’Astra lorsqu’elle travaille dans un centre commercial, Sativa la fille de Clodagh qui est jalouse d’Astra et lui vole son fameux dé, Doris la planche de salut d’Astra qui les hébergera elle et son fils Hugo, Lauren qui va essayer d’aider Astra et son fils mais deviendra visite jalouse d’elle et la chassera, Nick le mari d’Astra qui veut la sauver de son enfance et qui l’amènera à consulter une psychologue, Dom (enfin Freedom) le fils de Clodagh et le père de Hugo, enfin Hugo puis Astra qui est revenu dans la ferme et s’occupe de son père.

J’ai noté tout cela me souvenir moi-même des différentes facettes qui éclairent la personnalité d’Astra. Ce que je trouve incroyable, c’est la fin : Astra revient vers son père et l’accompagne dans sa fin de vie. Pour moi, ce Raymond est une véritable ordure, il ne voulait pas d’enfant et cela je peux le comprendre, mais sa femme meurt en couche, et pour moi il aurait dû alors trouver une solution pour que cette petite fille soit aimée, et il avait des solutions, Doris le lui propose plusieurs fois. Ses théories fumeuses comme quoi la nature peut subvenir à tout, et qu’il a réussi à rendre Astra libre de toute attache, tout cela c’est de la foutaise ! enfin pour moi. Ensuite, toutes les rencontres d’Astra la blesseront plus souvent qu’elles ne la construiront. Elle a été une mère abusive qui ne pouvait pas laisser son fils la moindre liberté , mais cela vaut mieux que d’être abandonné. En tout cas, son fils construit une famille aimante et Astra a la joie d’avoir une petite fille.

Le roman se termine, on dirait qu’à la troisième génération les blessures de l’enfance peuvent guérir, mais que de souffrances ! L’auteure ne juge jamais, elle s’efface devant les différents protagonistes qui ont détruit ou construit Astra. Une construction très intéressante qui permet de comprendre au mieux une personnalité.

Lorsque j’ai lu la dernière ligne de ce roman, je me suis surprise à penser : bonne chance Astra, que ton fils et ta petite fille connaissent tout ton courage pour survivre finalement et donne leur le goût de la vie et de la tolérance.

 

Extraits.

Début.

Raymond Brine ne veut pas penser au bébé à venir. Il ne veut pas y penser, ni à Gloria, ni à son rôle dans tout cela. Il ne veut pas penser à une créature si faible et geignarde. Ni à son cordon ombilical, ni à son premier cri ni à sa peau délicate de nouveau-né. Il ne veut pas penser au lien du sang, ni à la filiation, ni à la tendance irrépressible de l’humanité à surpeupler cette planète exsangue. Raymond veut travailler.

La mère de Kimmy.

Comme si Kimmy risquait d’oublier, ses sept frères et sœurs mort-nés. Des pleurs de sa mère, chaque fois qu’elle en perdait un. La manière qu’elle avait de rester dans la pénombre. Le tremblement de ses mains. Les heures qu’elle passait sur le canapé tandis que la vaisselle s’empilait dans l’évier, sa manière d’expliquer, les yeux humides, qu’elle était « juste un peu triste », alors qu’à l’évidence, elle était beaucoup plus que « juste un peu triste ».
 Après la naissance de Kimmy, sept années se sont écoulées avant l’arrivée de la petite Stacy, en bonne santé et parfaitement formé. C’est à cette époque que les règles se sont multipliées, sanglant Kimmy comme une ceinture trop serrée. . Désormais au lieu d’être heureuse, sa mère a peur de tout. Elle a peur que Stacy se casse un os, face une crise d’urticaire, ou s’étouffe pendant son sommeil. Si elle n’est pas occupée à réduire en purée les petits pois ou les abricots dans la cuisine, elle frotte toutes les surfaces de la maison avec du détergent et refuse de sortir au cas où un inconnu, bourré de microbes, essaierait de toucher les joues de Stacy avec ses mains crasseuse Elle semblait croire que son unique mission consiste à maintenir Stacy en vie, quitte à en oublier le reste. Quitte à en oublier Kimmy.

Triste bilan.

 Astra avait vingt cinq ans, et sa situation ne valait pas mieux que celle de sa mère si celle-ci avait survécu. Tout comme Gloria, Astra n’était pas prête à devenir mère. Tout comme Gloria, Astra était loin de sa famille et ne bénéficiait d’aucun vrai soutien. Auquel cas, n’avaient-ils pas échoué ? Célestial ? Le féminisme. ? C’était presque la fin du siècle, pourtant les femmes continuaient de souffrir, à la merci des hommes.

Des enfants sacrifiés.

 Là-bas, Freefom évoqua les coups de sang de Dale, les innombrables déménagements, les lieux atroces ou sa mère et lui avaient vécu. Il raconta qu’un de ses premiers souvenirs figurait Clodagh en train de sangler les meubles sur le toit du van. Ce qui le surprenait plus encore que sa capacité à se confier à elle, c’était le fait qu’Astra le comprenne.
– On est pareils parce qu’on vient du même endroit.
– Quel endroit ?
– Il n’est pas réel, c’est juste une idée. Un pays peuplé de rêveurs irresponsables et d’orphelins comme nous.


Édition Gallimard, 263 pages, octobre 2021

 

La vie est un tribunal permanent. 

Ce livre dans les rayons de ma médiathèque préférée avait un cœur , il a donc été à notre club, mais je ne l’avais pas lu. Mes cinq coquillages disent à leur manière que je lui aurais, moi aussi, attribué ce cœur.

Le récit est très bien construit : le narrateur se souvient quinze ans après d’un fait divers atroce qui a bouleversé le village dont il est originaire et dans lequel il vivait. Une jeune fille de 15 ans a disparu et a été retrouvée assassinée. Les médias s’emparent de ce fait divers et de façon obscène traquent les réactions de tous les protagonistes. En particulier des parents complètement effondrés. Mais pour nous faire comprendre ce drame, l’auteur raconte sa vie dans ce petit village. Il a connu le malheur de perdre ses parents dans un accident de voiture, et le grand ami de son père, le vieux Pasquale Serrai, l’a pris en charge. Sandro va donc partager la vie de sa cousine Lucia et de la femme de Serrai, Bianca. la personnalité de Serrai est très belle et aussi équivoque car il semble se complaire dans le statut de dominé. C’est un taiseux qui aime la nature et sa ferme, à force de travail il en a fait un endroit où on vit bien, mieux en tout cas qu’en Belgique où il n’a pas voulu rester. Sa femme Bianca, est énergique et dominatrice, elle a connu l’extrême pauvreté quand elle était enfant, et son père a fait adopter sa cadette, Assunta, par une famille qui n’avait pas d’enfant et qui était assez riche. Bianca toute sa vie nourrira une jalousie envers sa cadette que rien ne peut calmer. Celle-ci a une fille, Chiara qui se plait mieux chez Bianca que chez elle. C’est elle qui sera assassinée.
Mais la vie de Sandro avait basculé quelques temps avant parce qu’il avait rencontré l’amour auprès d’un homme : le jeune médecin du village. Les habitants le rejetteront, l’humilieront, le frapperont. Au moment du drame, il vit donc seul dans la propriété de ses parents isolé de tous car la famille de Serrai lui a aussi fermé la porte.
L’enquête commence avec un procureur humain et très intelligent, les médias se complaisent de la souffrance et se font l’écho de toutes les plus viles rumeurs (et dieu sait que, dans un petit village , les rumeurs ça ne manquent pas !) . Le contre point de la vigilance du procureur et de tous ces soi disant journalistes qui soulèvent des pistes et sont si prêts de donner des solutions ajoute beaucoup d’intérêt à ce roman. Il est rare qu’un procureur ait un rôle positif et cela m’a plu que ce soit le cas ici.

Un excellent roman qui fait tellement bien revivre tous les emballements médiatiques qui occupent la scène le temps de l’émotion puis s’arrêtent laissant les gens dans leur douleur, très seuls après avoir été trop, et si mal, entourés.

Extraits.

Début.

 Les années se sont écoulées, désormais, pareilles à une seule et longue journée, et je ne sais plus trop par quel bout prendre toute cette histoire. Longtemps, je me suis mesuré à mes remords, cherchant à les exiler aux confins de ma mémoire sans y parvenir. Toujours, ils remontent à la surface. Avivent les plaies.

Un beau portrait.

 C’était un personnage étrange, rustre, ombrageux, avec des yeux plissés comme les fentes d’une tirelire et une oreille capricieuse, la droite, qu’il tenait toujours inclinée sur le côté, au plus près des mots qu’elle peinait à recueillir. Quand je repense à lui, je revois son visage fatigué, violenté par le soleil, son allure craintive, comme s’il était la proie permanent de petites flammes qui le consumaient de l’intérieur.

Arrivée du jeune médecin.

 Le jeune homme regarda autour de lui, saisit sa valise et nous rejoignit en prenant garde de contourner l’emplacement du chien. « Enchanté, annonça-t-il, je suis Aurélio Marrara, le nouveau médecin. Le chauffeur de l’autobus m’a indiqué le chemin de votre propriété. J’ai vu le portail ouvert et je me suis permis d’entrer. »
 Pour une oreille de chez nous, rompu au son rêche de nos paysans, ces mots paraissaient un rien glissants, presque savonneux, traînant un peu trop sur les voyelles. Pour éviter de le salir, Serrai lui tendit le poignet en prenant appui de l’autre main sur sa hanche la plus basse, pendant que Bianca, de son côté, se fendait d’une génuflexion un peu ridicule, à la manière d’une communiante.

Paroles du procureur.

 « Vous savez, reprit-il, les vrais tribunaux ne siègent pas dans les palais de justice. Ils sont à l’extérieur, dans nos rues, sur les places de nos villes et de nos villages. »
Il alluma sa pipe.
 » La vie est un tribunal permanent. Et le plus rude des procureurs, c’est notre imagination, notre capacité à affabuler, à procéder par raccourci, par supputation. Dieu merci, l’imagination n’est pas toujours secondée par l’intelligence, sinon le malheur des hommes serait encore plus grand. »

Les médias.

 Comment ce type pouvait-il creuser le pathos à ce point, avec autant d’acharnement, jusqu’à l’obscénité ? Du haut de quelle moralité ? Six jours, seulement que Chiara avait disparu, nul n’était à même de la déclarer morte ou vivante. Et voilà, qu’Assunta et Ninetto, hébété par la souffrance, ravagés par l’absence inexpliquée de leur enfant, devaient se défendre face à des millions de téléspectateurs de l’accusation à peine voilée d’être de mauvais parents ; le tout sur base d’une dissertation scolaire de quelques lignes, peut-être rédigée au lendemain d’une engueulade, portant sur une futilité. Quinze ans ont passé depuis lors et je ne sais toujours pas de quelle manière décrire le silence qui suivit. Par quel mot fixer un tel vertige. Le visage baigné de larmes, d’Assunta semblait à l’agonie

La sagesse d’une vieille femme.

«  Tu ne dois pas leur en vouloir, reprit-elle. Quand on sait les prendre, nos gens à nous, ce ne sont pas de mauvais bougres. Leur problème, c’est les œillères. À cause d’elles, ils ont l’impression que la vie se résume aux quelques mètres qu’ils ont devant leur nez, sans rien ni à gauche ni à droite ; les obstacles pour les éviter, ils pensent qu’on ne peut rien faire d’autre que leur flanquer un bon coup de pied ; alors que ces œillères, s’ils prenaient la peine de les enlever, ils verraient qu’il y a la place pour tout le monde. Mais si tu te mets en tête de leur faire croire que les choses sont différentes de comme ils les voient, alors c’est comme pour les chevaux, tu ne peux jamais prévoir comment ils vont réagir.

 


Éditions Les Léonides, 396 pages, janvier 2026

 

 L’éternité, n’est pas dans ce qu’on possède, mais dans ce qu’on transmet..

Je dois à Keisha d’avoir repéré ce roman au rayon livre de mon supermarché, je luis dois un grand merci et deux jours de pluie que je n’ai pas vu passer, car je ne pouvais pas lâcher ce roman. Ce livre permet de découvrir un monde que je ne connais absolument pas, les diamantaires d’Anvers. Notre héros Bennie est juif, son père Moshé a refusé de suivre le chemin de son père et de son frère, des diamantaires importants d’Anvers. Moshé est un homme sensible, qui est attiré par une vie consacrée à la religion et à sa famille, sa femme meurt de cancer et sa tristesse est absolue. Bennie ne se sent pas bien dans cette atmosphère faite de contraintes religieuses et il veut absolument devenir un homme important : devenir diamantaire comme son grand-père et son oncle.
Nous allons assister à son ascension et sa réussite, à sa chute et à sa vengeance. Il deviendra aussi un homme plus riche moins sur le plan financier que sur la belle personnalité qu’il a réussi à construire malgré tous les coups tordus qu’on lui a joués et on lui souhaite de réussir son histoire d’amour avec Eve .

C’est un monde passionnant et l’auteur a su donner vie à un domaine qui n’est vraiment pas le mien, les diamantaires, car les personnages qui habitent son roman son crédibles et attachants. Quelques chapitres sont consacrés à la Pologne dans les années 30 et hélas 39, quand obéir aux préceptes religieux voulaient dire terminer dans les chambres à gaz et les fours crématoires. C’est à Varsovie que le patriarche Yéhuda, a perdu une grand part de son humanité. On comprend aussi pourquoi il ne pouvait que difficilement accepté que son fils se tourne vers la religion. Je ne vous en dit pas plus car beaucoup de révélations sont faites dans les derniers chapitres. que je ne veux pas vous divulgâcher. Mais l’auteur s’attache aussi à nous décrire les juifs d’Anvers qui ne sont pas riches, mais qui ont une vie de famille avec des liens très forts, parfois encombrants mais toujours chaleureux.

La première phrase que j’ai mise en exergue dit tout sur ce roman, la transmission de la culture juive et du lourd passé familial est sans doute plus importante que les diamants même superbes et hors de prix.

Avant et après : la taille d’un beau (très) beau diamant :un diamant avant et après avoir été taillé : r/woahdude

Je viens de repérer une mini série « Diamants bruts », j’espère en la regardant enrichir mes connaissances du monde juif et des diamantaires d’Anvers .

 

Extraits.

 

Début.

Région de Cracovie 1921.
 Le sol tremble sous leurs pieds, frappant le parquet en cadence, martelant l’air au rythme de la prière.
 Ses épaules se soulèvent à chaque souffle, son front est perlé de sueur, marqué par l’effort. Dans le salon d’une maison modeste, un grand homme, d’une quarantaine d’années, vêtue de la vie traditionnelle hassidique et enveloppé dans un talit, scande chaque verset avec ferveur. C’est le rabbin Wiesel.

Le quartier juif d’Anvers en 1979 (pourquoi l’appelle t’on encore ghetto ?)

 Le ghetto juif, pauvre et modeste, est animée par le bruit des vélos, qui filent sur le pavé, par les appels des commerçants et les discussions en yiddish, qui fusent à chaque coin de la rue. Dans l’arrière-boutique, la routine s’étire, immuable. Bennie a désormais dix-huit ans et travaille avec son père, Mosché, et le reste de sa famille à la retoucherie Goodman. Il s’occupe des livraisons.

La taille des diamants.

 Devant lui, deux tables longues d’une cinquantaine de mètres se dressent et accueillent des centaines de tailleurs de diamants. Des hommes au visage fatigué, certains au crâne dégarni, d’autres à la barbe grisonnante, travaillent silencieusement, concentrés devant leur moulin, leurs doigts manipulant des pierres avec une précision chirurgicale.
 Le son est assourdissant. Des centaines de disques tournent en même temps, émettant ce crissement si particulier du diamant contre le métal. Une poussière fine flotte dans l’air, captée par la lumière artificielle des lampes suspendues.

Le diamant brut.

 Bennie attrape le diamant du bout des doigts, surpris par sa texture rugueuse, presque crayeuse. Ce n’est pas du verre, ni un caillou poli par le temps. C’est brut, irrégulier, sans éclat apparent. Il la fait rouler dans sa paume, s’attendant presque à sentir quelque chose de différent sous ses doigts, mais non. Juste un poids surprenant pour une si petite chose.

Les rapports humains dans le monde du diamant.

 À côté de lui, un courtier indien, sa mallette ouverte, présente un lot de diamants bruts enveloppés dans un papier blanc à un homme imposant : Mordehaï, un vieux juif orthodoxe au ton corrosif et aux manières brutales, note immédiatement Bennie. Sa barbe grisonnante est soignée, mais son costume noir est un peu usé, signe qu’il appartient aux anciens, ceux qui ne misent que sur l’expérience et la ruse.
Le jeune tailleur reste en retrait. Il observe Mordehaï, jeter un regard méprisant sur les pierres du lot, puis sans prévenir, dans un accès de colère, les balancer au visage du courtier en criant dans un anglais approximatif avec un fort accent de l’Est :
– C’est quoi ça ? ! réponds-moi !

Vente d’une pierre.

D’abord, tu montres une pierre. Simple, non ? Le client l’examine, la soupèse, la scrute sous les saloupes comme s’il cherchait un défaut invisible. Puis il fait une offre. Là t’as deux choix : tu acceptes, ou tu retournes voir ton patron pour négocier un meilleur prix.
Il marque une pause, s’assurant que Bennie suit, avant de poursuivre :
– Si tu acceptes, tu places la pierre dans une enveloppe, le client signe dessus et inscrit le prix. C’est ce qu’on appelle un cachet. Une fois scellée, cette pierre ne peut plus être montrée à d’autres acheteurs. C’est une promesse de vente. Mais si le client propose un prix qui ne te convient pas, alors là tu deviens un messager. Tu retournes voir ton patron , tu exposes l’offre, et tu fais l’aller- retour jusqu’à ce que vous trouviez un terrain d’entente.
(…)
– Et le plus important : quand les deux parties s’accordent on se sert la main et on dit « Mazal », et à ce moment-là, c’est vendu.

 

Éditions La table ronde, 324 pages, janvier 2026

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Leila Colombier

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Ce roman a obtenu un coup de cœur à notre réunion du mois de mai. Les lectrices qui en ont parlé, l’ont fait avec une telle délicatesse que je n’avais qu’une envie lire à mon tour ce roman épistolaire.

Je rejoins leur opinion et ce roman m’a plu jusqu’à la dernière ligne. Sybil Van Antwerp, est une femme âgée retraitée, elle a fait toute sa carrière comme greffière d’un juge très connu , Guy Donnelly. Elle a gardé le plaisir d’écrire et le goût de dire la vérité, elle écrit au moins une dizaine de lettres par semaine et reçoit beaucoup de réponses. À travers ce kaléidoscope de sa correspondance avec les uns et les autres, Virginia Evans, nous permet de découvrir une personnalité riche en contradictions, qui a eu une vie bien remplie. Elle a connu le malheur de perdre un fils d’une dizaine d’années, ce qui l’a enfermé dans une raideur refusant de se laisser à sa peine de peur de s’écrouler. Son mari finira pas la quitter et sa fille s’éloignera de cette mère qui semble la rejeter. Reste alors son métier où elle est reconnue comme une excellent jusriste.

Mais aujourd’hui que lui reste-t-il ? Un frère qui, comme elle a été adopté par des parents aimants, qui vit en France avec son compagnon, son fils Bruce et sa fille dont elle n’est pas proche. Elle doit faire face à une terrible nouvelle : elle devient aveugle. Elle est fort surprise d’être courtisée par deux hommes, un avocat texan qui l’a fait rire et un voisin juif très attentionné. Dans son courrier il y a aussi des lettres de menaces étranges dont nous aurons l’explication. Elle aide aussi un enfant qui semble surdoué mais sans être capable de relations sociales à surmonter son isolement dans le monde terrible des adolescents. Elle aide un réfugié syrien à trouver un autre emploi que répondre au téléphone et aux mails du centre d’analyse des ADN. Centre auquel son fils Bruce l’a inscrite pour qu’elle en sache un peu plus sur sa famille biologique. Là encore un tissu de relations vont s’ouvrir devant elle. Et j’oubliais sa correspondance avec sa meilleure amie Rosalie, marraine de Fiona. Sa responsable de l’université du Maryland qui lui a refusé pendant deux ans de suivre un cours de littérature. Avec qui finalement, elle sera amie. Elle écrit aussi aux écrivains dont elle a aimé les romans.

Et finalement un jour, elle en dira plus à propos de la mort de Gilbert et pourra reconstruire un rapport avec Fiona.

Et tout cela nous donne un regard assez large sur la société américaine, large mais précis aussi .

Un vrai bonheur de lecture : tous les fils qui sont lancés dans les différentes lettres auront une explication. Merci à mes amies du club d’avoir mis en avant ce livre à la si jolie couverture.

Extraits.

Début.

lettre à Félix.

Felix Stone 
7 rue du Papillon
84220 Gordes
France 
2 juin 2012
Félix, mon cher frère, 
 Merci pour la carte d’anniversaire, le stylo plume et le livre, commencé dès que je l’ai reçu (jeudi) et terminé aujourd’hui. Tu avais raison, c’est surprenant et électrisant, inventif, tout ce que j’aime. Soixante-treize ans ou soixante-douze, ça ne change pas grand chose si tu veux mon avis, arthrite, constipation, trouble du sommeil , ah et j’ai décidé d’arrêter de me teindre les cheveux. 

Être adoptée.

 Moi j’étais bien. (Évidemment, je me demande parfois, très rarement, je t’assure, comme un léger bleu sur la peau, pourquoi on abandonne un enfant ? Un nouveau-né, je peux tout à fait le comprendre. Quelqu’un a pu prendre cette décision avant que la notion de ce bébé ne se transforme en un bébé en chair et en os. Mais un enfant de quatorze mois, qu’est-ce qui peut bien pousser quelqu’un à faire ça ? Ce sont des pensées qui me sont venues, mais pas de façon urgente, juste un léger bleu sur lequel j’appuierais de temps à autre.)

L’importance des lettres.

 Mes lettres ont plus d’importance pour moi que n’importe quelle étape de mon parcours dans le droit. La correspondance est le pilier de ma vie, tandis que je n’ai exercé le droit qu’une trentaine d’années. Être greffières était mon métier, la somme de mes lettres est ce que je suis . Je n’ai pas la plus vague idée du nombre de courriers que j’ai pu écrire. Je n’ai pas tenu le compte au fur et à mesure, Et je ne suis jamais allée rencontrer ce que j’ai reçu. Plus de mille, j’imagine. J’écris des lettres depuis l’enfance.


Éditions Flammarion, 276 pages, novembre 2026

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

Voilà un livre qui m’a fait du bien, et au moment où je rédige ce billet j’en avais bien besoin.

Simone, une femme de plus de 80 ans, ne ressent plus l’envie de vivre, elle habite un petit village sur la côte vendéenne, pas très loin de marais salants, et de la mer. Elle a été « saunière » c’est à dire qu’elle récoltait du sel, à Guérande on aurait dit « paludière ». C’est en général un travail d’homme car il demande beaucoup de force physique .

Paludier ou saunier dans les marais salant en France. Stock ...

D’ailleurs j’ai cherché des photos de femmes exerçant cette activité et je n’en ai pas trouvé.

Son enfance a été marquée par un père violent et alcoolique, qui a refusé qu’elle continue à étudier alors qu’elle aimait bien l’école. Elle s’est mariée avec le coiffeur du village et a réussi à ouvrir une parfumerie mais elle aurait aimé plutôt tenir une maison de la presse. Avec son mari, ils ont fait un seul voyage en Espagne, d’où elle a rapporté pour elle et son amie Martha deux poupées dansant le flamenco , et son mari un crapaud en béton qui pèse bien dans les 90 kilos. Son mariage n’a été ni malheureux ni particulièrement heureux.

Un crapaud même en béton ça doit vivre dehors et donc il trône sur la petite bande de terre qu’elle s’est approprié devant sa maison , puisqu’ils n’ont pas réussi à vendre leur magasin, elle continue à vivre seule dans cette maison sans jardin, ce qu’elle regrette.

Elle a eu le malheur de perdre sa fille, Colette toute jeune, âgée de 3 ans, me semble-t- il, et le bonheur de voir son fils réussir le baccalauréat.

Le roman commence par un fait divers incroyable : on a volé son crapaud ! cet objet qu’elle n’a jamais aimé, mais qui était à elle, et auquel elle était attachée. Puis elle reçoit des nouvelles de son crapaud qui voyage d’abord à Venise et commence alors pour elle un dialogue avec ce souvenir et une remontée vers la vie. (cela rappelle un film célèbre !)

Le récit de ses souvenirs et de cette remontée est ponctuée d’interventions de personnages qui peuvent à leur façon nous faire comprendre Simone Guillou , le gendarme, un médecin la bibliothécaire, ses amies, son fils …

Je ne peux en dire plus sans divulgâcher le plaisir de la construction romanesque. Pour moi, bien au delà de l’intrigue, ce livre que j’ai lu d’une traite, m’a fait du bien pour la peinture de personnages qu’on dit ordinaires et dont je me sens tellement proche. En plus, le ton est léger et souvent drôle.

Je le sais, on peut reprocher un côté « fleur bleue », mais j’aime bien être avec des vieux et des vieilles qui loin d’être aigris savent trouver des joies dans une vie qui peut apparaître terne à bien des gens. Comme moi, finalement les livres seront d’un grand secours à Simone , le jour où elle s’affranchira enfin de l’interdit de son père : « les livres c’est pour les bourgeois et les fainéants ! » ? Donc, je ne boude pas mon plaisir d’avoir passé un bout de ma nuit avec ce « Grand prince » du cœur qu’est Simone Guillou. Voilà pour mes quatre coquillages pour un roman que certains diront trop « faciles ».

Extraits.

Début.

Ce que Simone Guillou retient de tout ça, c’est qu’elle n’aura pas eu une trop mauvaise vie.

 Alors oui, elle a connu des moments épouvantables et traversé des épreuves qu’elle ne souhaiterait pas à son pire ennemi. Entre nous, n’est-ce pas peu ou prou le lot commun ? Qui peut se targuer d’être passé à travers les gouttes ? Personne. Ça n’arrive pas de rester à l’abri tout du long.

 

La dépression .

 Le pire, c’est peut-être le matin. À vérifier, parce que les heures coincées entre le goûter et le diner ne sont pas marrantes non plus. À cinq heures de l’après-midi, il est trop tard pour envisager une promenade et un peu tôt pour la chemise de nuit. Moralité, ce morceau de journée ne sert à rien. En tout cas, Simone ne sait plus par quel bout le prendre et elle le redoute.

Grave question ? (concernant le crapaud en ciment.)

 Comment un bazar qu’on n’aimait pas, peut autant vous manquer ?.

Le bouddhisme vu par Simone.

Ce qu’il y a de formidable avec cette religion bouddhiste, c’est qu’elle ne se formalise de rien. Mieux valait le vérifier avant de se lancer. Ne pas s’attirer de foudres, ne vexer personne. Là, aucun risque. Ce n’est même pas une religion où il faut croire en quelqu’un. On en tire ce qu’on veut, elle semble n’être là que pour vous aider à être heureux. Plus Simone prend de renseignements, plus cette aventure lui plaît. Au poi t de se demander si elle ne serait pas déjà bouddhiste sans le savoir. Sentir grandir en soi, un sentiment de paix, développer sa richesse intérieure, s’autoriser à rêver, est-ce que ça ne ressemble pas à ce qu’elle tente de faire ces temps-ci ? Le miracle, c’est qu’elle n’est pas non plus supposée réussir. Dans le bouddhisme, qu’elle découvre, on est obligé à rien du tout. Juste à faire de son mieux.
 Et ça s’appelle quand même une religion ? C’est à n’en pas revenir.

Le village, (pays de Retz).

 À Barthon , le calme, n’est pas difficile à troubler. L’an dernier, le changement d’horaire de la messe a suffi pour nous mettre la pagaille. En revanche, il est prompt à revenir. Depuis le temps, on sait comment ça marche. Les nouveaux sujets de conversation étant rares, le bourg va s’engouffrer comme un seul homme dans la brèche. Puis l’intérêt s’étiolera aussi rapidement qu’il est monté.
 Ici on tient à sa routine.


Éditions Christian Bourgeois, 199 pages, octobre 2025

Traduit du suédois par Anna Gibson

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

Cette autobiographie intéressera ceux et celles qui veulent comprendre l’Allemagne Nazie. Ce livre a d’abord été publié en 1984, et a été immédiatement considéré comme un livre indispensable, mais il est de nouveau mis en avant en 2022 au détour du prix Elisabeth Langgässer qui a été attribué à Daniel Kehlmann. Cet auteur a cherché à savoir qui était cette poétesse, et il découvre alors son passé pro-nazi, et surtout qu’elle avait une fille Cordelia qui avait écrit ce roman. C’est un récit terrible d’une enfant que sa mère n’a pas su protéger de la persécution, et qui a préféré se sauver elle plutôt que sa fille. Attention, il ne s’agit pas de juger avec nos yeux d’aujourd’hui. Cette mère avait vraiment peu de possibilités de s’en sortir. Elle a été amenée à dénoncer sa fille, pour ne pas être elle même en danger, mais qui sait, si en ne dénonçant pas sa fille, les nazis ne s’en seraient pas pris aux deux.

Tout ce qu’on sait, c’est qu’Elisabeth Langgässer a donné tous les gages possibles au régime nazi , à travers sa poésie et ses fréquentations, et que sa fille a été déportée car son père était juif. Cordelia décrit d’abord sa fascination pour cette mère originale, et que l’enfant trouve très belle. Elle même, dès ses premiers souvenirs souffre d’être une enfant sans père, puisque son père est marié et a des enfants avec une autre femme que sa mère. Arrive le régime nazi et là, elle découvre avec horreur qu’elle est juive par son père. Commence alors une angoisse de tous les instants, l’enfant ne comprend pas grand chose et ne se sent pas vraiment en sécurité chez elle. Dans un effort désespéré pour la sauver sa mère la fait adopter par des Espagnols. La gestapo se rend compte que ce n’est qu’une façon de tromper les lois du régime et on arrive donc à cette scène que j’ai recopiée dans les extraits. Elle sera déportée à Auschwitz, et décrit avec réalisme l’horreur des camps, cette lecture est éprouvante mais nous la devons à la mémoire de tous ceux qui ne sont pas revenus. C’est en Suède qu’elle sera rapatriée et ne remettra jamais les pieds en Allemagne. Sa résurrection sera lente et difficile elle vivra un moment en Israël mais finira ses jours en Suède. Ce qui rend ce livre poignant c’est la façon dont cette enfant se sent toujours coupable de tout le mal qu’on lui fait.

Si tout le temps de la lecture , j’essayais de ne pas juger sa mère, j’ai été très choquée qu’elle ose lui demander des détails sur Auschwitz pour écrire sa propre biographie.

J’ai été bouleversée par cette lecture et pourtant, j’ai beaucoup lu sur ce sujet.

Extraits.

Début.

La petite savait naturellement depuis toujours qu’elle posait problème.
 Elle n’était pas comme les autres. À sa personne, un secret était lié. Un secret obscur, coupable et honteux. Le péché et la honte n’était pas de son fait. Non, elle y était vouée de naissance ; spécialement réservée, séparée et mis à part pour cela.

Réveil au camp de concentration.

 Mais en réalité, le plus souvent, elle restait couchée jusqu’au moment où une détenue compatissante l’obligeait à émerger pour sortir rejoindre l’appel. La panique lui sautait à la gorge, à l’instant glacial, où elle se réveillait tout à fait, vite, vite, elle n’allait pas réussir à sortir à temps, vite, vite, où étaient ses chaussures. La détenue qui s’était donnée la peine de la secouer lui avait sans doute sauvé la vie. Mais à ce stade, ce n’était pas une vie à laquelle la petite accordait beaucoup de valeur, elle la portait simplement de la même façon inévitable que ces hardes infâmes. 

Scène insoutenable.

(Marche de la mort 1945)

L’instant d’après, l’homme est sur elle et la frappe en hurlant. Elle sait, avec une certitude paralysante, que c’est la fin, qu’il va la tuer. Le jeune soldat observe la scène, Pétrifié par la peur, mais ensuite il tente un geste pour retenir le SS, d’abord surpris, puis fou de rage, retourne sa harne contre lui. Alors la petite sort de son hébétude, une dernière étincelle de vie s’allume quelque part en elle (parce que quelqu’un s’est donner la peine de la défendre ?) et elle s’enfuit, elle a même la présence d’esprit de ramasser au passage le manteau gris sur lequel elle s’était assise et, sans ralentir, de poursuivre sa course en direction du train. Tel un lièvre -un écureuil-, elles zigzague entre les femmes assises ou allongées sur l’herbe jaunie, dans la lumière froide de cette fin d’hiver.
On lui a fait un croche-patte, on la montre du doigt, bien vite, c’est la l’hallali : « Elle est là ! »  » Non, ici ! » . Mais elle réussit à remonter dans le train et après cet épisode, elle ne quittera plus le wagon.

Poids des secrets dans l’Allemagne Nazie pour une enfant de 9 ans.

 À la maison, il y avait deux choses qu’on s’évertuait à lui faire entrer dans le crâne  » « Ne répète jamais à quiconque ce que ta grand-mère dit de Hitler ! » .Et deuxièmement, après ce jour où elle avait découvert par un malheureux hasard que sa mère écrivait le texte des publicités pour « Urald Lavendel » : « Ça non plus, il ne faut pas le dire à l’extérieur, sous aucun prétexte ! ». Si jamais elle transgressait l’un ou l’autre de ces interdits, la famille au complet serait frappée par un sort qui, pour n’être pas précisé, n’en était pas moins terrifiant.

la scène terrible.

 Sa mère avait organisé son adoption dans le but de contourner la loi allemande, enchaîna- t-il. C’était assimilable à un crime grave – trahison, haute trahison, et même un troisième terme que la petite ne retint pas. Mais si elle signait le document, on pourrait considérer qu’aucun mal n’avait résulté de l’initiative maternelle. Initiative qu’on pourrait, dans ce cas, considérer comme une faute vénielle. « Et, conclut-il par mesure de précaution, vous n’êtes pas sans savoir que votre mère est elle-même à moitié juive. »
 En jetant un coup d’œil à sa mère, elle croisa cette fois son regard. Le regard de ses beaux yeux bruns qui étaient capables de briller de façon ensorcelante, mais qui étaient à présent emplis d’une impuissante douleur muette. Personne ne parla. Aucune parole n’était nécessaire, il n’y avait rien à ajouter, aucune ombre de choix, d’ailleurs elle n’avait jamais eu le moindre choix, elle était Cordelia, celle qui tenait serments et promesses, elle était aussi Proserpine, elle était l’élue, et jamais elle n’avait été aussi proche du cœur de sa mère. Les mots eurent du mal à franchir ses lèvres, sa gorge nouée faisait barrage, mais pour finir elle réussit à les articuler. « Oui, je vais signer. »
Repu et satisfait, le dragon redevint un fonctionnaire presque aimable, qui l’informa en guise d’adieu : « Vous pouvez maintenant aller dans le bureau d’en face récupérer une nouvelle étoile. Elle coûte cinquante pfennigs. »

Retour parmi les vivants.

 Elle était muette. Au commencement était le verbe , mais à la fin, la cendre. En peu de temps, elle réussit cependant à maîtriser la langue des signes des vivants. Et, à sa grande stupéfaction, elle découvrit aussi, non sans une sorte de satisfaction grimaçante, que personne n’exigeait, ni le souhaitait, en attendre davantage de sa part. Au contraire, tout ce qui s’écartait des signes et gestes convenus pouvait, apprit-elle, susciter une gêne considérable.

Quiproquo linguistique.

 Elle se dirigea droit vers le panneau « Ingång förbjuden » pensant que cela voulait dire la même chose que l’allemand, « Eingang für Juden ». « Entrée réservée aux juifs ». C’était là qu’elle devait aller, pour elle c’était clair comme le jour, elle n’en fut pas bouleversée, ni même effrayée. Quand on lui expliqua que cela signifiait « Entrée interdite », elle fut prise de cours et un peu dépitée, de s’être rendue ridicule.

 


Éditions Points, 184 pages, février 2020

On peut tuer celui qui dit la vérité, mais pas la vérité elle-même..

Un énorme merci à Patrice d’avoir chroniqué ce roman. C’est vraiment un livre à lire et à faire lire. Je l’ai lu avant de l’offrir à ma fille scientifique et qui se bat pour que les élèves féminines ne renoncent pas aux études qui demandent un bon niveau de math. Pendant cette lecture, je pensais : quelle belle pièce de théâtre cela ferait, et dans les commentaires sur le blog où j’ai trouvé cette idée de lecture, je vois que Sacha parle de la pièce qui a été tirée de ce huis clos incroyable.

Ce roman est tiré d’une histoire vraie, Lise Meitner et Otto Hahn, ont travaillé sans relâche pendant trente ans pour comprendre la fusion nucléaire. Mais alors qu’ils sont sur le point de résoudre ce bon en avant prodigieux, Lise Meitner est obligée de fuir l’Allemagne nazie, car elle est juive et nous sommes en 1938. Elle se réfugie en Suède . En 1946 le prix Nobel est attribué à Otto Hahn pour cette incroyable découverte. Dans son journal, il a noté , avant l’attribution du prix :  » conversation désagréable aves Lise ».
Depuis on sait que, cette découverte à la quelle il doit son prix Nobel aurait dû être attribuée à Lise Meitner.
L’auteur imagine donc cette conversation « désagréable » et c’est tout simplement génial. C’est passionnant sur le plan historique, scientifique et humain.

Tout était là pour faire de cette conversation un drame parfait, mais il faut le talent d’un écrivain dramaturge pour savoir doser les effets et les révélations au fur et à mesure que les deux protagonistes s’affrontent. J’ai adoré ce petit livre et je ne l’oublierai pas, j’en suis certaine.

Extraits

 

Début.

 » Nul ne sait ce que nous réserve le passé. »
 Cette phrase, Hahn l’a en tête depuis qu’il est éveillé. Il ne saurait dire pourquoi. Elle est venue, d’un coup, alors qu’il ouvrait les yeux. Les mots ont semblé danser un instant face à lui, puis on envahit son cerveau. Impossible de se rendormir. Depuis, Hahn est à la fenêtre – qu’il a ouverte.

L’harmonie dans la recherche comme en musique.

 Ensemble, ils faisaient des merveilles, comme au sein de leur laboratoire. Hahn répétait ses expériences cent fois, mille fois, notait tout, scrupuleusement, infatigablement. Il ne laissait rien au hasard, puis répétait et répétait encore. Voila comment la fission a été découverte. La fusion de l’uranium 235. Personne d’autre que lui n’aurait pu l’observer. Llise, indéniablement, était l’intellectuelle, la créative. Elle amenait cette obstination nécessaire à toute expérience. . S’il n’y avait pas d’explication, elle en trouvait une. Et Hahn recommençait jusqu’à ce que tout fonctionne. 

Juive dans l’Allemagne Nazie.

 C’est surtout sa voix qu’il a gardé en mémoire. Cette voix, légèrement grave et posée. En trente années, Hahn n’a jamais vu Lise s’énerver. Ou une fois, peut-être, lorsque Kurt Hess, un chimiste de second plan au KWI, l’a dénoncée ouvertement au conseil d’administration. « La juive menace notre institut ». Lise ne pouvait pas comprendre. En quoi sa religion faisait d’elle subitement une mauvaise physicienne ?

Parcours d’une femme scientifique au 20•siècle.

 Pendant trente ans, à Berlin -je me suis battue, à tes côtés, il est vrai – pour exister en tant que femme et physicienne. Moi, qui n’étais rien, qui n’avait même pas le droit d’entrer par la porte principale, qui devais aller aux toilettes dans un restaurant à plus de cinq cents mètres, je suis devenu assistante, puis professeur, pour finalement diriger le département de physique du KWI. Et en une nuit, le 12 juillet 1938, j’ai tout perdu. J’ai fui. J’ai sauvé ma vie. Je suis repartie de zéro. Ici, à Stockholm, il a fallu à nouveau que je me batte – seule cette fois – pour exister. Pour que la physique nucléaire existe. Et je te laisse imaginer combien le suédois est une langue difficile à apprendre. Horriblement difficile. Je me suis souvent dit que toute la confiance que j’avais emmagasinée avec toi, je l’avais laissé à Berlin.

 


Éditions de l’olivier, 314 pages , janvier 2026

Traduit de l’anglais (Irlande) par Olivier Deparis.

 

C’est Cath.L qui m’a conduite vers ce roman, à mon tour de vous donner envie : ce roman est une superbe balade dans Londres et ces différents quartiers accompagnés par certains habitants. Ceux-ci ont des points communs : des liens familiaux ou amicaux , et ils sont dans cette tranche d’âge particulière : ils ne font plus partie de la jeunesse mais ne sont pas tous, loin s’en faut, insérés dans la vie active. Leurs parents sont présents aussi, ce qui permet de prendre conscience des différences entre aujourd’hui et les années 60.

On s’attache à tous les personnages, et il n’y a aucune caricature, personne n’est tout blanc ni tout noir , et il n’y a aucun happy end, la vie va continuer, Londres restera cette ville où tout est possible et le groupe sera différent plus heureux pour certains moins pour d’autres.

On est d’abord avec Ed, livreur à vélo dans Londres, il vient d’apprendre que Maggie sa compagne est enceinte. Ils décident de partir de Londres pour retrouver une vie moins cher et revenir dans leur ville natale, Basildon. Nous ferons connaissance de l’ami d’enfance de Maggie, Phil, homosexuel qui a beaucoup souffert au lycée, son frère Callum va se marier avec Holly. Leur mariage sera la scène finale du roman. La mère de Callum et Phil est d’origine irlandaise et est atteinte d’un cancer qui hélas annonce à la fois des soins douloureux et une fin de vie assez proche.

Entre cette promesse de naissance et le mariage de Callum, Maggie sera obligée de se poser de bonnes questions sur son couple avec Ed. Et Ed sera confronté à son passé, contrairement à Phil, il a voulu cacher son homosexualité et participera au harcèlement de Phil au lycée. Phil a subi un viol dans un square qui rendra son épanouissement sexuel extrêmement compliqué, mais il est depuis peu amoureux de Keith qui est engagé avec Louis. La vie sexuelle de tous les personnages est très importante dans ce roman et l’écrivaine l’évoque de façon très crue sans que cela soit choquant. J’ai plus de mal avec la consommation de drogue qui pour moi détruit tellement de vie à la fois à travers le trafic et la consommation.
Mais ce roman, c’est aussi plein de petites remarques sur la vie quotidienne des londoniens qui en font tout le charme.
J’ai oublié de dire que cela se passe pendant le mois de juillet 2019 particulièrement chaud. Et puis cet été là, une baleine se serait échouée dans la Tamise. Cet élément permet donner un aspect un peu irréaliste au roman. Ed qui avait consommé de la drogue croit voir une hallucination en voyant cette énorme baleine. Et à chaque fois qu’il sera question de la baleine on mesure à quel point cette ville et ses habitants vivent coupés da la nature. J’ai lu ce roman en regardant sur le net tous les quartiers dont parle l’auteure et cela a été pour moi comme une visite guidée de Londres.

Un roman que je n’oublierai pas et j’espère lire d’autres avis sur la blogosphère.

Extraits.

 

Début.

 Une baleine se retrouve coincée dans la Tamise. Une baleine rare, une baleine de grande taille, un hyperoodon boréal pour être précis. Cinq mètres de long, douze tonnes de lard frémissant et d’os. Elle se débat, paniquée, son corps à moitié échoué près des chariots de supermarché et des seringues de Bermondsey Beach. Dès le vendredi, c’est une star. Sur twitter, on lui donne un nom. On incruste sa photo sur des images des « Simpson », du « Seigneur des anneaux », d' »Harry Potter » – au début, c’est même hilarant, Puis ça devient une mode agaçante quand les marques commencent à s’en emparer pour vendre leurs produits sur Instamgram. Tout à coup, il convient d’avoir un avis.

Ed, la paternité vu par Maggie.

 Et Ed ? Ed fera un excellent père. Il imite des personnages de dessins animés. Le bébé va adorer son Homer Simpson, et aussi sa façon de chantonner à la Frank Sinatra. Bien sûr, ado, il aura honte des chansons à la Sinatra -« t’es trop nul, papa »- mais Maggie répondra : « Ne sois pas si dur avec ton pauvre père, il se met en quatre pour toi », et ce sera vrai, car, oui, Ed se mettra en quatre, c’est déjà le cas, il se lève de bonne heure pour les anniversaires, et aussi le dimanche, parfois même le mardi pour lui préparer son petit déjeuner préféré. C’est ça, la vie qui t’attend, mon bébé. Un petit déjeuner spécial de ton papa, un mardi pourtant ordinaire, et quand tu auras passé l’adolescence, tu repenseras à ces chansons gênantes avec tendresse.

Description du travail de livreur à vélo à Londres.

 Chaque jour, à vélo, il va de Haknay à Witechapel, de Witchapel à Canary Warf. Chaque jour, il brûle les feux rouges, roule sur les trottoirs, fonce devant les voitures pour livrer une commande à l’heure. Chaque jour, il frôle la mort ; chaque jour, on le traite de connard ; chaque jour, on veut se battre avec lui. Chaque jour, il pense au pognon, monstre nécessaire pour permettre l’existence de cet enfant et, chaque jour, il s’essouffle jusqu’à l’étouffement. Il sait que des coursiers se sont effondrés au boulot. Il sait que des clients ont enjambé leur corps agité de convulsions pour récupérer une commande sans appeler d’ambulance.

De la difficulté de ranger ses papiers administratifs.

 Sur le banc de Greenwich, Maggie se dit qu’elle devrait rentrer retrouver Ed. Ils ont un déménagement à préparer, et c’est mal engagé. Elle a commencé la semaine dernière, pleine de bonnes intentions -elle a même conçu un « système ». Elle doit trier ses vieux papiers en quatre catégories -financière, professionnelle, administrative, sentimentale – et s’est acheté à cet effet des classeurs de couleur. Au début, ç’a bien marché, mais rapidement, le bien-fondé du système, s’est avéré discutable : tant de documents semblent appartenir à plusieurs catégories à la fois, ou à aucune d’entre elles, et tout est tellement lié que, sans s’en rendre compte, elle a vidé son armoire, ses placards et le gros sac IKEA bleu, qui était sous son lit, et tout ce qu’elle possède – relevés bancaires non ouverts, paquets à moitié vide de tabac desséché, bouts de papier sur lequel elle griffonné des notes illisibles – s’est retrouvé entassé sur le sol du séjour. Dix ans de merdes accumulées à mettre en carton, et pas plus tard qu’hier, elle a dû faire une pause pour regarder sur YouTube un tuto de dix minutes expliquant comment manger une orange en pleine conscience, recommandation de son médecin pour gérer l’angoisse et autre émotion désagréables.

L’art du portrait une Instagrameuse.

 Holly, dans sa chambre, attend que Callum, lui réponde. Une scène familière. S’il fallait résumer sa vie en une seule image, ce serait celle-ci. Un téléphone dans une main, un gin à moitié bu dans l’autre, une clope à moitié fumée entre les doigts. Elle actualise sa page Instagram : une photo de la biologiste marine qui ressemble à la princesse Diana, suivi d’une d’une photo de la princesse Diana elle-même. Diana est morte quand Holly avait six ans. C’est la première fois qu’elle a eu conscience d’un évènement survenu dans le monde hors de chez elle et de l’école. Dans sa tête d’enfant, la mort de Diana et tous les autres faits d’actualité qui lui sont parvenus à cette époque ce sont mélangés. La princesse Diana et Mère Teresa ont semblé n’être qu’une seule et même personne, leur mort n’en faire qu’une, leur histoire se confonde avec la guerre du Kosovo, celle de l’Irlande du nord, l’ascension au pouvoir de Tony Blair et le départ de Geri des Spices Girls. Tout cela laissait entendre que la vie d’adulte était périlleuse et brutale, et qu’il fallait l’aborder avec beaucoup de prudence.

La jeunesse de Londres.

– J’ai juste l’impression d’être toujours en train d’attendre qu’il se passe quelque chose, qu’une de ces huit millions de vies va percuter la mienne et me faire dévier de ma trajectoire. Mais ça n’arrive jamais. Il ne se passe jamais rien. Chacun regarde ses pompes, s’occupe de ses oignons. Les gens à Londres sont trop fatigués pour se télescoper.
– On est tous trop occupés à trouver de quoi payer le loyer.
– Oui, voilà, exactement. On est tous trop occupés à essayer de survivre. J’ai l’impression qu’habiter à londrès, c’est comme être sans arrêt au bord de l’orgasme sans jamais pouvoir jouir. Tu vois ce que je veux dire ? C’est pas que tu ne sois pas excitée. C’est pas que tu ne t’éclates pas. Mais quelque chose au fond de ton corps t’empêche de jouir malgré tous tes efforts.

Le mauvais fond catholique irlandais.

 Rosaleen avait mauvais fond. C’est le terme qu’elle employait à six ans, comme si c’était une maladie diagnosticable, le cancer ou la tuberculose. Mais il n’existait pas de remède contre le mauvais fonds. On devait s’en accommoder., on ne pouvait pas le déposer quelque part et dire : « Je t’ai assez vu, il faut que je vive ma vie maintenant ». Parfois, elle essayait de rassembler assez de courage pour se confesser au prêtre. Elle répétait son discours -« Jai mauvais fond »-, mais elle n’y parvenait jamais, autre preuve, selon elle qu’elle était une mauvaise fille. 
 Cela dit, à cette époque, presque toute l’Irlande pensait avoir mauvais fonds. Chacun se baladait dans un état de qui vive émotionnel permanent, en s’efforçant de cacher son mauvais fond aux autres. On se méfiait de tout le monde, des fois que le mauvais fond du voisin soit pire encore que le nôtre et nous contamine.

Une rue de Londres .

Pendant ce temps, à Londres, Ed et Callum avancent vers le nord dans Kigsland High Street, grouillante d’activités, un podium d’activités, un podium de défilé  : des queers branchés passent fièrement devant la station de métro, habillés comme des popstars du début des années 2000 et des personnages de « Matrix » . À l’angle de Ridley Road, de vieux communistes distribuent des tracts et réprimandent la classe ouvrière de Hackney pour ne pas s’être emparée de son potentiel révolutionnaire. Des femmes au visage doux chantent des cantiques et donnent des foyers. Elles veulent nous expliquer que Jésus nous aime, même nous. Devant le Curve Garden, les patriarches s’installent sur les bancs et disent ce qu’ils répètent depuis sept ans, à savoir que depuis les Jeux olympiques ce quartier va à vau-l’eau. Une drag-queen fatiguée fume une cigarette en vitesse. Elle anime son deuxième brunch du week-end sur cinq au Superstore et rêve d’un emploi normal….

Le logement social.

 Ils ont repeint les murs tachés, ont acheté des cadres pour leurs affiches et planté des clous dans les murs afin d’éviter les traces de gomme adhésive sur leur nouvelle peinture. La moississure était supportable tant qu’il ne la sentait pas. Il suffisait de la cacher avec des meubles ou des tentures, d’ouvrir les fenêtres et d’allumer les bougies. Ces appartements n’étaient nettoyables que dans une certaine mesure : ils avaient trop longtemps manqué d’amour et de soins. Des générations de locataires, les voyant négligés, les négligeaient à leur tour. Ils réchauffaient des haricots blancs à la sauce tomate et en répandaient sur le sol. Les haricots restaient là, durcissaient, cessaient d’être des haricots pour s’intégrer aux lino.