Édition Plon

Un roman histo­rique abso­lu­ment superbe , je l’avais déjà repéré chez « Ales­lire » et Keisha sans pour autant me moti­ver, et puis, j’ai reçu ce livre en cadeau (et … il fait partie de la sélec­tion de mon club de lecture). Pour moi aussi, c’est un coup de cœur absolu. Tout vient du talent de cet écri­vain, Camille Pascal et je me lais­se­rai tenter par ses autres livres telle­ment celui-ci m’a séduite et embar­quée dans une autre époque. Je ne suis pas du tout spécia­liste de cette période et si, comme moi les livres d’his­toire ont tendance à vous ennuyer, ne soyez pas effrayé par les 646 pages décri­vant cet instant où le roi Charle X a dû renon­cer à la couronne par pur aveu­gle­ment, il faut dire que le prince de Poli­gnac, son ministre l’a bien aidé à tenir fermer des yeux qui ne voulaient pas voir que la monar­chie abso­lue n’était pas possible à restau­rer. Pour­quoi quatre rois ? Car en quelques jours, la France a vu Charles X abdi­quer au profit de son petit fils Le Duc de Bordeaux, mais avant cela, quelques heures seule­ment son fils, le duc d’An­gou­lème, aura été le Roi de France le temps de signer son abdi­ca­tion . Et puis, fina­le­ment, soutenu par la chambre que Charles X voulait dissoudre, Louis-Philippe devien­dra le « roi des fran­çais » et accep­tera le drapeau trico­lore.

Voilà le cadre, mais à l’intérieur de ce décor, on suit pas à pas, les hési­ta­tions de Charles X et son départ pour Cher­bourg où l’attend le bateau qui l’emmènera en Angle­terre. Cet homme est hanté par la mort de son frère Louis XVI. Il est persuadé que ce sont les faiblesses de ce roi qui ont causé sa perte. Hanté par l’image de l’échafaud, il se raidit dans des atti­tudes qui ne peuvent que l’entraîner vers sa perte. En contre point, à cette cour que rien ne peut éclai­rer, on voit les très riches bour­geois pari­siens manœu­vrer pour garder le pouvoir parle­men­taire même si pour cela il faut libé­rer les instincts révo­lu­tion­naires d’une popu­la­tion misé­reuse. À la fin de cet été 1830, Louis Philippe est donc sur le trône de France, grâce à la grande bour­geoi­sie d’affaires qui effec­ti­ve­ment est bien partie pour se déve­lop­per mais qu’en est-il du peuple ? L’histoire montrera qu’il est plus facile de se débar­ras­ser d’un roi que de la bour­geoi­sie d’affaires et que des révoltes peuvent être mater plus violem­ment par les forces de la répu­blique que par une armée royale surtout quand celle-ci est compo­sée de merce­naires. Ces jour­nées sont super­be­ment évoquées et il fallait bien 646 pages pour en comprendre toute la portée et sentir l’ave­nir de la France.

Citations

Les odeurs …

Le roi profita de l’ins­tant pour deman­der à l’huis­sier du Conseil d’ou­vrir l’une des fenêtres. Aussi­tôt, l’odeur des oran­gers vint éteindre celles des parfums de cours, trop musqués.

Motivation de Charles X

L’es­prit de la Révo­lu­tion n’a jamais aban­donné une partie de la popu­la­tion. C’est à la monar­chie qu’on en veut. Si je cédais, ils me trai­te­raient comme ils ont traité mon malheu­reux frère. Sa première recu­lade a été le signal de sa perte… Ils lui faisaient aussi des protes­ta­tions d’amour et de fidé­lité ; ils lui deman­daient seule­ment le renvoi de ses ministres. Il céda, et tout fut perdu … Si je cédais cette fois à leur exigence. Il fini­rait par nous trai­ter comme ils ont traité mon frère.

Jolie formule et portrait intéressant

Lui-même n’avait pas été insen­sible à cette intel­li­gence et à cette viva­cité de conver­sa­tion qui voilait main­te­nant d’es­prit l’af­fais­se­ment de ses charmes. Cette femme du monde savait être d’ex­cel­lents conseils et une source inépui­sable de rensei­gne­ments obte­nus de première main, qu’elle avait experte. En parta­geant de temps à autre le lit du duc de Fitz-James, elle tenait la rampe du côté des ultras et des soutiens du minis­tère Poli­gnac, mais son amitié ancienne avec la duchesse d’Or­léans lui ouvrait aussi les portes du Palais-Royal où l’on respire est un air plus libé­ral. Enfin, sa tendre compli­cité avec le conseiller Pasquier la plaçait au cœur du juste milieu. Ainsi cette femme de 50 ans, en se tenant à cheval sur les deux Faubourgs, était-elle deve­nue l’une des plus recher­chées et des mieux infor­mées de Paris.

Autre temps autres mœurs

Comment rester un patron digne et respecté aux yeux de ses employés sans droit de vote qui leur permet­tait de consen­tir l’im­pôt et de parti­ci­per à la vie de la nation ? C’était une honte, un défi au bon sens, un retour à l’an­cien régime et à la société d’ordres.

Le luxe en 1830

Casi­mir Périer salua très aima­ble­ment Thiers et Rému­zat qu’il connais­sait un peu et fut avec les quatre élec­teurs d’une amabi­lité d’homme d’af­faires ; il dissi­mula avec talent le déplai­sir qu’il avait à rece­voir chez lui des fauteurs de trouble et leur parla comme un livre d’es­compte. Ces manières de patri­cien, le luxe assourdi dont il s’en­tou­rait, la coupe parfaite de son habit, l’éclat d’une chemise qui n’avait pu être blan­chie qu’à Londres, des souliers glacés au cham­pagne, tout cela émer­veillait Thiers et ses amis.

La misère

Jamais le grand réfé­ren­daire n’avait vu la misère d’aussi près, et elle lui parut bien effrayante. Toute une popu­la­tion d’ou­vriers, de gagne deniers, de crève-la-faim, de femmes dépoi­traillées , d’en­fants morveux, de vieillards éden­tés toute une gueu­saille l’en­tou­rait, l’apos­tro­phait, l’agrip­pait, touchait son beau manteau de velours pour­tant taché par la pommade de sa perruque qui n’avait pas résisté à la chaleur et perlait de sa queue de rat sur son col brodé.

Bien dit

À l’hô­tel de ville, le marquis de La Fayette s’en­ivrait de cette popu­la­rité qui est à la poli­tique ce que l’en­cens est au culte des dieux.

Édition Actes Sud,Traduit du turc par Julien Lapeyre Cabanes

Chaque œil qui lit les phrases que j’écris, chaque voix qui répète mon nom est comme un petit nuage qui me prend par la main et m’emporte dans le ciel pour survo­ler les plaines, les sources et les forêts, les rues, les fleuves et les mers. Et je m’in­vite sans un bruit dans les maisons, les chambres, les salons. 

Je parcours le monde depuis une cellule de prison.

C’est sur Face­book que j’ai vu passer ce livre, (comme quoi il s’y passe parfois des choses inté­res­santes !). Pour une fois je vais être impé­ra­tive et claire : lisez ce livre et faites le lire autour de vous. D’abord parce qu’il faut savoir ce qui se passe sous Erdo­gan en Turquie, mais aussi parce que c’est l’oeuvre d’un grand écri­vain qui sait nous toucher au plus profond de nous. Ahmet Altan est, avant tout, écri­vain et il sait qu’au­cun mur aussi épais soit-il ne peut tarir sa source d’ins­pi­ra­tion et que si ses geôliers, suppôts du régime d’Er­do­gan, empri­sonnent et cherchent à l’hu­mi­lier l’homme, ils ne pour­ront jamais éteindre l’écri­vain qui est en lui. Il sait, aussi, l’im­por­tance pour lui d’être lu par un large public, c’est pour cela que j’ai commencé de cette façon ce billet. Les hasards faisaient que je lisais en même temps un numéro de la revue « Histoire » sur le goulag. Et je me suis fait la réflexion suivante : certes la Turquie va mal, certes cet homme est privé de sa liberté mais ils n’est pas torturé, il peut faire de multiples recours judi­ciaires, il a pu écrire et peut-être, fina­le­ment sortira-t-il de prison, mais c’est loin d’être fait. En atten­dant il s’est trouvé des avocats assez coura­geux pour l’ai­der à faire décou­vrir ses textes à un très large public inter­na­tio­nal ( partout, sauf en Turquie) . Feuillets après feuillets, mêlés entre les écrits de procé­dure, les conclu­sions et les docu­ments de défense de ses avocats, Ahmet Altan a fait sortir son livre de prison, par pièces déta­chées, avant qu’elles ne soient rassem­blées au dehors. Lisez les extraits que j’ai notés pour vous et j’es­père que cela vous donnera envie de lire son essai en entier qui est un petit chef d’oeuvre sur l’en­fer­me­ment, le pouvoir de l’écri­vain, et la force de la litté­ra­ture.

Citations

La prison à vie

À instant où la portière s’est refer­mée, j’ai senti ma tête cogner contre le couvercle de mon cercueil.

Je ne pouvais plus ouvrir cette portière, je ne pouvais plus redes­cendre.
Je ne pouvais plus rentrer chez moi.
Je ne pour­rai plus embras­ser la femme que j’aime, ni éteindre mes enfants, ni retrou­ver mes amis, ni marcher dans la rue, je n’au­rai plus de bureau, ni de machine à écrire, ni de biblio­thèque vers laquelle étendre la main pour prendre un livre, je n’en­ten­drai plus de concerto pour violon, je ne parti­rai plus en voyage, je ne ferai plus le tour des librai­ries, je ne sorti­rai plus un seul plat du four, je ne verrai plus la mer, je ne pour­rai plus contem­pler un arbre, je ne respi­re­rai plus le parfum des fleurs, de l’herbe, de la pluie, ni de la terre, je n’irai
plus au cinéma, je ne mange­rai plus d’œufs au plat au saucis­son à l’ail, je ne boirai plus un verre d’al­cool, je ne comman­de­rai plus de pois­son au restau­rant, je ne verrai plus le soleil se lever, je ne télé­pho­ne­rai plus à personne, personne ne me télé­pho­nera plus, je n’ou­vri­rai plus jamais une porte moi-même, je ne me réveille­rai plus jamais dans une chambre avec des rideaux.

Dieu et Saint Augustin

Mais cette fois, la lecture de Saint-Augus­tin m’a mis en rage.
Car il m’est apparu qu’il donnait raison à ce Dieu d’avoir créé la torture, la cruauté, la souf­france, le crime, la cage où j’étais enfermé, autant que les hommes qui m’y avait jeté.
Si je résume gros­siè­re­ment, dans les limites de mon igno­rance, la cause de tous ces mots était le « libre arbitre » qu’A­dam, le premier homme, avait pour ainsi dire inventé en mangeant la pomme.
J’étais donc en prison parce qu’un homme avait mangé une pomme.
C’était Adam créé par Dieu de ses « propres mains », qui l’avait mangée, c’était moi qui me retrou­vais en prison.
Il fallait en plus que je rende grâce au philo­sophe ?
J’ai grom­melé comme si le véné­rable chauve était devant moi il me souriait, avec sa longue barbe, ses vête­ments dépe­naillés et son air douce­reux.
« Dis donc toi, lui ai-je dit, quel est le plus grand pêché : manger une pomme ou mettre toute l’hu­ma­nité au supplice à cause d’un type qui a mangé une pomme ?
Puis j’ai ajouté plein de rage :
« Ton Dieu est un pêcheur.

Les prisonniers

Dans le genre tableau de l’être humain en misé­rables repris de justice, rien ne valait sans doute cette pathé­tique proces­sion d’hommes hirsutes et ébou­rif­fés, avec leurs chaus­sons informes, leurs débar­deurs cras­seux et leurs panta­lons frois­sés.
Au milieu de cet embou­teillages que causait la confu­sion entre les ordres de marche qu’on nous hurlait dessus et notre maladresse à y obéir, tout ce qui faisait la person­na­lité exté­rieure de chacun dispa­rais­sait dans une sorte de bouillie humaine sans iden­tité, et personne n’avait plus rien en propre, ni mimique, ni gestes, ni voix, ni démarche.
Dans cette espèce de brouillard grisâtre, la fortune lamen­table de notre sort m’ap­pa­rais­sait au grand jour.

les médecins en prison

Et j’ai pensé : Si tu réussi à garder ta dignité même décu­lotté devant cette femme méde­cin, alors tu n’au­ras plus rien à craindre.
Puis elle m’a auto­risé à remon­ter mon panta­lon.
En sortant, je lui ai demandé : « Et vous, c’est quoi votre spécia­lité ? »
La réponse, du genre impé­ris­sable :
« Sage-femme. »

Motif de la condamnation à la prison à vie

Dès le début de l’au­di­tion nous avons demandé au juge.

« On nous arrêté à cause d’un message subli­mi­nal, et main­te­nant ce chef d’ac­cu­sa­tion a disparu. Qu’en est-il et pour­quoi ? »
La réponse que nous a donné le juge avec un large sourire ironique mérite d’ores et déjà de figu­rer dans tous les manuels de juris­pru­dence et d’his­toire du droit :
« Disons que nos procu­reurs aiment employer des termes qu’ils ne comprennent pas. »
En résumé, si nous crou­pis­sions depuis douze jours dans les cachots de la police, c’était à cause d’un procu­reur qui avait pris plai­sir à employer un mot qu’il ne connais­sait pas ! Le juge ne disait pas autre chose.

Description si vraie d’Istanbul mais de Paris aussi

J’ha­bite dans un quar­tier où les sultans otto­mans, jadis, avaient leur villa d’été, sises au milieu de grand jardin, et qui main­te­nant n’a plus que de gros immeubles avec de petits jardins… Dans ses jardi­nets atte­nants aux immeubles, on peut encore trou­ver des oran­gers, des grena­diers, des pruniers et des massifs de rose vestiges d’âge passé… Les descen­dants des sultans habitent toujours ici.

En prison de haute sécurité totalement isolé

L’unique fenêtre de la pièce, elle est aussi munie de barreaux, donnait sur une minus­cule cour de pierre.
Je me suis allongé.
Silence.
Un silence profond, extrême.
Pas un bruit, pas un mouve­ment. La vie soudai­ne­ment c’était figé. Elle ne bougeait plus.
Froide, inani­mée.
La vie était morte.
Morte tout d’un coup.
J’étais vivant et la vie était morte.
Alors que je croyais mourir et que la vie conti­nue­rait, elle était morte et je lui survi­vais.

Souffrance du prisonnier

Il est impos­sible de décrire cette nostal­gie qu’on éprouve en prison. Elle est telle­ment profonde, telle­ment nue, telle­ment pure qu’au­cun mot ne saurait être aussi nu, aussi pur. Ce senti­ment que les mots sont impuis­sants à expri­mer, ce sont encore les gémis­se­ments, les jappe­ments d’un chien battu qui le dirait le mieux.

Il faudrait, pour comprendre cette peine, que vous puis­siez entendre la plainte inté­rieur des hommes empri­son­nés, or vous ne l’en­ten­drez jamais.
Ceux qui portent cette douleur en eux ne peuvent la montrer, même a l’être qui leur manque le plus, pire, il l’a dissi­mule avec un peu de honte.

Encore Dieu

Nous vivons sur une planète où les vivants mangent les vivants. Les hommes ne se contentent pas de tuer d’autres créa­tures, ils s’as­sas­sinent aussi entre eux, constam­ment. Les montagnes crachent du feu, la terre s’ouvre, englou­tit hommes et bêtes, les eaux se déchaînent, détruisent tout sur leur passage, les éclairs tombent du ciel.

Ici me semble rési­der l’un des para­doxes les plus curieux du genre humain, capable de conce­voir que la terre, ce lieu affreux, puisse être l’oeuvre d’une puis­sance parfai­te­ment bonne, et ainsi démon­trer que les hommes sont dotés malgré la barba­rie consti­tu­tive de leur exis­tence, d’une imagi­na­tion exagé­ré­ment opti­miste.
Il croit qu’une force à créer tout cela, mais au lieu de s’en plaindre et de la détes­ter, il l’adule plein de grati­tude et de recon­nais­sance.

Les puissants en prison

Je consta­tais que face à des coups de cette violence là, les gens habi­tué au pouvoir et à l’im­mu­nité sont bien moins résis­tants que les autres. Pour ces gens-là que le destin a toujours fait gravi­ter dans les hautes sphères, la chute est plus brutale, l’at­ter­ris­sage plus doulou­reux. Psycho­lo­gi­que­ment, la violence du choc les détruit.

Édition le Seuil

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Après « la villa des femmes » et « l’empereur à pied », voici ma troi­sième lecture de ce grand écri­vain liba­nais. Ce texte est très court et les chapitres qui le composent font parfois moins d’une demi-page. Le titre dit beau­coup sur cette biogra­phie : Raphaël Arben­sis aurait pu, en effet mener des vies bien diffé­rentes. L’au­teur sent que sa desti­née tient plus du hasard et de la chance que de sa propre volonté. Ce sont des idées bien banales aujourd’­hui mais qui, au début du XVII° siècle, sentent l’hé­ré­sie pour une élite catho­lique toute puis­sante et peu éclai­rée. Elle vient de condam­ner Gali­lée et donc, regar­der, comme le fait le person­nage, le ciel à travers une lunette gros­sis­sante relève de l’au­dace. L’au­teur ne connaît pas tout de la vie de cet aven­tu­rier du pays des cèdres comme lui, mais malgré ces périodes d’ombre qu’il s’empêche de remplir par trop de roma­nesque, il sait nous rendre vivant ce person­nage . Le plus agréable pour moi, reste son talent d’écri­vain : grâce à son écri­ture, on se promène dans le monde si foison­nant d’un siècle où celui qui voyage prend bien des risques, mais aussi, est telle­ment plus riche que l’homme lettré qui ne sort pas de sa zone de confort. Chaque chapitre fonc­tionne comme une fenêtre que le lecteur ouvri­rait sur la société de l’époque, ses grands person­nages, ses peintres, sa pauvreté, ses paysages. Un livre enchan­teur dont les ques­tion­ne­ments sont encore les nôtres : qu’est ce qui relève de notre déci­sion ou de la chance que nous avons su plus ou moins bien saisir ?

Citations

De courts chapitres comme autant de cartes postales du XVII° siècle

Chapitre 6
Il fréquente aussi les lavan­dières qui lavent le linge dans le Tibre . Il fait rire et les trousse à l’oc­ca­sion. À cette époque , les rives bour­beuses du fleuve sont enva­hies par les bate­liers , et les tein­tu­riers y diluent leurs couleurs. Nous sommes dans les premières années du ponti­fi­cat d’Ur­bain VIII. La colon­nade du Vati­can n’est même pas encore dans les projets du Bernin, Borro­mini n’a pas encore construit la Sapienza, le palais des Barbe­rini s’ap­pelle encore palais Sforza et la mode des villas véni­tienne intra-muros commence à peine. Mais il y a des chan­tiers et l’on creuse des allées et des voies. Des peintres et des sculp­teurs habitent en ville. Le Tras­te­vere et un village séparé de la cité, cette dernière n’a pas la taille de Naples, mais depuis le bord du fleuve on voit les dômes de Saint-Pierre et le palais Saint-Ange. Les grands murs du temps de l’Em­pire sont toujours debout, roses et briques parmi les cyprès et les pins, et sous la terre dorment encore bien des merveilles. Un jour de 1625, sur la place du Panthéon, un larron inter­pelle Raphaël pour lui vendre quelque chose en l’ap­pe­lant Monsi­gnore. Arden­tis s’ar­rête, méfiant, le larron rit en décou­vrant une horrible rangée de dents abîmées et lui indique sa brouette sur laquelle il soulève une petite bâche. Aven­sis se détourne du spec­tacle de l’af­freuse grimace du mendiant pour regar­der ce qu’il lui montre et là, au milieu d’un bric-à-brac fait de clous, de chif­fons, de morceaux de plâtre et de divers outils abîmés, il voit une tête en marbre, une grande tête d’empereur ou de dieu, le front ceint d’un bandeau, les lèvres pulpeuses, le nez grec et le cou coupé, posé sur le côté, comme lors­qu’on dort sur un oreiller.
Chapitre 27 un des plus courts
Dans le ciel, il y a toujours ces grands nuages blancs qui se contor­sionnent tels des monu­ments en apesan­teur, qui prennent des postures fabu­leuses et lente­ment chan­geantes comme les anges et les êtres séra­phiques impro­bables de Véro­nèse.

Á travers une longue vue les personnages regardent Venise et le lecteur croit reconnaître des tableaux

Une autre fois, il voit un homme buvant du vin à une table sur laquelle, en face de lui, une femme nue est accou­dée qui le regarde pensi­ve­ment, le menton dans la main. Il voit un maître de musique près de sa jeune élève devant un clave­cin, il voit une table un globe terrestre dans une biblio­thèque déserte et un jour, dans ce qui semble une chambre à coucher, il voit une femme en bleu, peut-être enceinte, debout et absor­bée dans la lecture d’une lettre.

Le hasard ou le destin

Nos vies, écrit-il, ne sont que la somme, tota­li­sable et dotée de sens après coup, des petits inci­dents, des hasards minus­cules, des acci­dents insi­gni­fiants, des divers tour­nants qui font dévier une trajec­toire vers une autre, qui font aller une vie tout à fait ailleurs que là où elle s’ap­prê­tait à aller, peut-être vers un bonheur plus grand si c’était possible, qui sait ?, mais sans doute souvent plutôt vers quelque chose de moins heureux, tant le bonheur est une proba­bi­lité toujours très faible en compa­rai­son des possi­bi­li­tés du malheur ou simple­ment de l’in­si­gni­fiance finale d’une vie ou de son échec.

Édition LA TABLE RONDE

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Qui aurait pu imagi­ner que je lise avec autant de passion une biogra­phie de Jeanne d’Arc ? Sandrine et Domi­nique peut être, et d’autres sans doute, qui avaient mis des commen­taires élogieux sur leur blog et qui semblaient prêts à se lancer dans cette lecture… Cet auteur a un don, chaque livre est un cadeau car ils nous trans­portent dans un univers qui n’est pas le nôtre et que pour­tant nous connais­sons. Quelles connais­sances avais-je de Jeanne : Bergère à Domrémy … entend des voix … Pucelle… délivre Orléans… fait couron­ner le roi Charles VII à Reims… brûlée sur la place publique à Rouen. C’est peu ! mais si on réflé­chit, c’est déjà beau­coup. J’en sais beau­coup moins sur Charles VII qui pour­tant a été roi de France. J’ai détesté les statues la repré­sen­tant que je voyais dans les églises du temps de mon enfance et encore plus sa récu­pé­ra­tion par un parti qui n’a guère ma sympa­thie.

Malgré toutes ces remarques, je savais que je lirai cette biogra­phie puis­qu’elle avait été écrite Par Michel Bernard dont j’ai tant aimé « Les forêts de Ravel » et » Deux remords de Claude Monet ». Aucune réserve sur ce roman qui a été couronné du prix du roman histo­rique en 2018. Il nous plonge au XV°siècle dans une époque terrible pour la France, les Bour­gui­gnons sont alliés avec l’Angleterre et ces deux puis­sances réduisent le royaume de France à un très petit terri­toire. C’est dans ce contexte, très bien rendu par l’au­teur que s’ins­crit l’épi­sode de Jeanne d’Arc, qui par sa bravoure et son assu­rance a rendu le courage aux troupes du roi. C’est raconté avec une écono­mie de moyens éton­nante, ce qui fait la preuve qu’un bon roman histo­rique n’a pas forcé­ment besoin de milliers de pages pour faire comprendre beau­coup de choses même si la situa­tion est complexe. Le plus frap­pant chez Jeanne, c’est sa déter­mi­na­tion, et le fait que grâce à cela elle s’im­pose à tous ceux qui l’ont connue de près même les horribles soudards chefs de guerre. Les autres traits de son carac­tère même s’ils nous étonnent aujourd’­hui sont plus ordi­naires pour son temps : son immense piété qui s’ac­corde bien avec celle de son roi, son courage et sa bravoure au combat, à cette époque, on se tue et on se fait tuer avec plus ou moins de panache. Mais là, il s’agit d’une femme enfin d’une Pucelle, c’est à dire un peu plus qu’une enfant et un peu moins qu’une femme. Une femme héroïne de guerre et domi­nant les hommes, il y a peu d’exemples dans l’his­toire de l’hu­ma­nité et en plus elle a permis à la France de retrou­ver son éner­gie pour bouter les anglais hors des fron­tières de son pays. Elle a mal fini, certes, mais quand même un court moment on a pu croire que la domi­na­tion (nom fémi­nin) pouvait chan­ger et deve­nir l’apa­nage des femmes.

Citations

Première rencontre avec Baudricourt

Des folles, des illu­mi­nées, il en avait vu des dizaines depuis quinze ans qu’il comman­dait la place au nom du roi, mais comme celle-là, qui non seule­ment lui deman­dait une lettre de recom­man­da­tion et une escorte pour la conduire sur la Loire, auprès de son souve­rain, mais préten­dait qu’il lui donne­rait, à elle , cette gamine, l’ar­mée à conduire, ça jamais il n’avait connu. Les extra­va­gants couraient les rues et la campagne en ces temps cala­mi­teux. La guerre, la famine et les épidé­mie les faisaient sortir de nulle part, pullu­ler et brailler sur les places les carre­fours et jusqu’aux porches des églises, chaque fois en se récla­mant de Dieu, de la Vierge et de tous les saints.

Le portrait de Jean d Orléans

Jean d’Or­léans l’avait vue à Chinon et il avait encou­ragé le roi à l’écou­ter et tenter le coup. Il n’était pas sûr qu’elle parvien­drait à déli­vrer la ville, mais sa promesse, en versant l’es­poir dans le cœur des gens, l’ai­dait à tenir. C’était déjà ça. Le roi lui avait confié la défense de ces murs. C’était son affaire, puisque le fief de la famille se trouve et là, et que Charles d’Or­léans et son autre demi-frère étaient déte­nus en Angle­terre. Il n’avait que 27 ans, mais c’était aussi l’âge du roi. Assez vieux pour s’être beau­coup battu, il avait non seule­ment du courage, chose commune chez les gens de guerre, mais de l’ins­truc­tion, du juge­ment et de la mesure. Sa bâtar­dise empê­chait que lui soit donné le comman­de­ment de l’ar­mée, mais il avait l’es­time du roi et de ses pairs qui cher­chaient ses avis. Lui aussi avait décelé dans la paysanne de Domrémy ce qui faisait le plus défaut en France, la foi, le désin­té­res­se­ment et le sens d’une gran­deur retrou­vée. 

Des formules bien trouvées

Le comman­dant de l’ar­mée anglaise Lord Glas­dale, était préoc­cupé. Les affaires prenait mauvaise tour­nure. Mécon­tents de leurs alliés, les Bour­gui­gnons avait retiré leur force du siège à la fin de l’hi­ver. L’en­tente entre les deux puis­sances, celle qui faisait bouillir le bœuf et celles qui le mouillait de vin rouge, s’était refroi­die.

Un autre portrait et un soldat vaincu par le charme de Jeanne d’Arc

La Hire, de la gueule diri­geait sa compa­gnie, des yeux suivait sa Pucelle et le grand guer­rier qu’il avait dévolu à sa sauve­garde. Le capi­taine le plus brutal de l’ar­mée fran­çaise se montrait le plus atten­tif à son inté­grité. Dans la furie du combat, s’il la savait près de lui, il rava­lait ses jurons, ce qui lui coûtait plus que de renon­cer à ache­ver un Anglais à terre. Cela aussi, au nom de Dieu, elle l’avait inter­dit

L’aspect très religieux de Jeanne et de l’époque

Dans cette petite ville sur le Cher , en lisière de la forêt de Sologne, se trou­vait une des grandes abbayes du royaume. D’Alen­çon consi­dé­rait l’ap­pui logis­tique que les moines pour­raient appor­ter à un grand rassem­ble­ment d’hommes et de chevaux , Jeanne pensait au soutien spiri­tuel que les saints hommes dispen­se­raient à une armée de pêcheurs. La débauche ne pour­rait se donner libre cours dans un pays bâti et labouré par les hommes de Dieu. C’est par la vertu que nous vain­crons, répé­tait Jeanne, car c’est elle qui donne au bras sa force et à l’épée son tran­chant.

Traduit de l’an­glais (Ètats-Unis) par Brice Matthieussent ; collec­tion 1018

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

J’ai oublié sur quel blog j’avais lu qu’il fallait abso­lu­ment lire ce petit roman de John Fante, mais quand je l’ai vu au club de lecture de notre média­thèque, j’étais très contente. Oui, c’est un excellent moment de lecture tout en humour grin­çant et méchant qui décoiffe, parfois un peu trop pour moi. Le person­nage prin­ci­pal est un écri­vain qui trouve un soir un énorme chien devant chez lui. Un chien de race Akita qui, sur cette photo, semble bien sympa­thique mais qui est un véri­table danger dans une famille qui n’al­lait pas non plus très bien avant son arri­vée

Ce chien mérite très bien son nom, Stupide, il saute sur tout ce qui lui semble un compa­gnon sexuel accep­table et comme il est très puis­sant cela donne des scènes aussi comiques que gênantes. L’écri­vain, narra­teur de ce roman se sent mal de tous les livres qu’il ne réus­sit plus à écrire. Il se sent raté aussi bien socia­le­ment que dans sa vie fami­liale. Même s’il le raconte avec beau­coup d’hu­mour, on sent son déses­poir à l’image de la scène finale qui donne peu d’es­poirs sur la survie de son mariage. Ce roman raconte aussi très bien le choc des familles lors des départs des enfants qui occu­paient une place si impor­tante au quoti­dien dans la maison. J’ai trouvé très origi­nale dans ce roman la pein­ture de chaque person­nage, on peint souvent la famille améri­caine comme une force en soi. Dans les films, les séries, les romans, la famille made-in US semble un lieu d’en­ga­ge­ment et de résis­tance à toute épreuve. Ici, au contraire chaque indi­vi­dua­lité est carac­té­ri­sée par une desti­née propre et leur seul point commun lors de ce roman c’est ce chien, qu’elle le rejette ou l’aime. Un point de vue et un humour très parti­cu­lier qui fait du bien en contre point des images trop lisses que nous renvoie « la culture » améri­caine : John Fante est issu de l’immigration italienne, et a connu la misère, ceci explique cela. Je ne voudrais pas donner une fausse image de ce livre qui est surtout très drôle même si on sent une grande tris­tesse sous cette façon de rire de tout et surtout de lui.

Citations

Beaucoup de pères pourraient écrire cela

Jimmy avait cinq mois, et je l’ai détesté comme jamais parce qu’il avait des coliques et braillait encore plus que Tina. Les hurle­ments d’un enfant ! Faites-moi avaler du verre pilé, arra­chez-moi les ongles, mais ne me soumet­tez pas aux cris d’un nouveau-né, car ils se vrillent au plus profond de mon nombril et me ramènent dans les affres du commen­ce­ment de mon exis­tence.

Un père reste une fille s’en va

Pendant qu’Har­riet sanglo­tait dans le patio, je suis allé dans mon bureau écrire à Tina une lettre que je ne poste­rai jamais, je le savais, quatre ou cinq pages éplo­rées d’un gamin qui avait laissé tomber son cornet de glace par mégarde. Mais je lui disais tout, ma culpa­bi­lité, mon terrible désir de pardon. Quand je l’ai relu, la force et la sincé­rité de ma prose m’ont boule­versé. Je l’ai trouvé par endroits très belle, j’ai même envi­sagé d’en tirer un bref roman, mais je n’avais pas mon pareil pour tomber en extase devant ma prose, je n’ai pas eu trop de mal à déchi­rer ce que j’avais écrit et à le mettre à la poubelle.

Édition livre de poche Folio

J’avais noté le nom de cette auteure à propos d’un autre livre « J’irai danser si je veux » chez Cuné d’abord, puis chez Aifelle. Voilà une tenta­tion que je ne regrette abso­lu­ment pas et je vais certai­ne­ment lire les autres romans de Marie-Renée Lavoie. J’ai commencé par son enfance, car ce livre est paru en poche et que les deux amies blogueuses en disaient du bien. Je vous le recom­mande sans aucune réserve. J’ai beau­coup ri et souvent retenu mes larmes. J’étais rare­ment à l’unis­son avec Joe-Hélène qui pleure comme une made­leine lorsque son héroïne Oscar du dessin animé qui va enchan­ter toute son enfance, mourra dans un dernier combat pendant la révo­lu­tion fran­çaise. Au contraire quand Joe-Hélène reste digne en nous racon­tant les souf­frances ordi­naires des habi­tants de son quar­tier, je me suis sentie très émue, les portraits de ces vieux sortis de l’asile qui ont tout perdu sont presque tragiques, même s’ils sont « ordi­naires » pour la petite fille qui a toujours vécu parmi eux. « Le vieux » Roger qui veille sur elle à sa façon lui sera d’un précieux secours lors d’une agres­sion où le courage et la beauté de l’en­fance ont failli se flétrir défi­ni­ti­ve­ment sur un trot­toir. La gale­rie de portraits des habi­tants du quar­tiers est inou­bliable, cela va de la famille des obèses, à ceux confits en reli­gion, et ce Roger (c’est lui « le vieux ») qui ne dévoi­lera jamais son secret à la petite fille pour qui il a tant de tendresse, et qui jure dès qu’il ouvre la bouche. J’ai encore oublié ce détail, la langue ! Le québé­cois a pour moi des charmes qui me forcent à sourire et les « Ostie » « Jéri­boire » « Face de Bine » « Calvaire » « Crisse »« En Maudit » chantent dans ma tête. J’ai toujours eu des coups de cœur pour les livres qui savent racon­ter l’en­fance. Ce n’est pas si facile : il faut, à la fois, retrou­ver la naïveté de cet âge-là et en même temps faire comprendre à l’adulte lecteur la réalité du monde dans lequel vivait cette enfant. Joe-Hélène est une petite fille d’un courage incroyable et si elle se trouve bien banale à côté de son modèle « Oscar » jeune fille dégui­sée en soldat pour servir Marie-Antoi­nette, elle va faire l’admiration de tous ceux qui, enfants, qui n’ont jamais eu à se lever deux heures avant tout le monde pour distri­buer des jour­naux, afin de gagner quelques sous pour aider la famille. Sa famille est tenue de main de maître par une mère courage. Tout aurait pu se passer à peu près norma­le­ment si son père, ensei­gnant, ne trou­vait pas dans l’al­cool et le tabac des compen­sa­tions natu­relles à un métier où il souffre de ne pas pouvoir impo­ser son auto­rité. D’ailleurs de l’au­to­rité, il n’en a pas, il est seule­ment gentil et profon­dé­ment humain. Sa femme heureu­se­ment tient la famille et grâce à elle cette bande de cinq petites va sans doute s’en sortir. Oui, ils n’ont n’a eu que des filles ! mais quand on voit le portrait des hommes dans ce roman , on se dit que c’est mieux d’être une fille, elles ont plus de courage et sont moins portées sur l’al­cool.

Citations

Portrait des voisins

L’énorme fille unique de nos voisins portait, à seize ans à peine, une petite centaine de kilos, une perma­nente bouclée serrée et une humeur adap­tée à sa condi­tion de victime injus­te­ment trai­tée par des légions de méde­cins incom­pé­tents qui osaient prétendre qu’elle était respon­sable, en grande partie, de son sort. Gargan­tua Simard, son père, cardiaque de profes­sion, toujours vêtu d’un maillot de corps jauni au travers duquel perçaient des mame­lons dont la texture et le mouve­ment imitaient la pâte à gâteau pas cuite, prome­nait sont impo­santes panse sur le balcon en maudis­sant à peu près tout. La pauvre mère, la sainte femme, faisait des ménages en plus d’as­su­mer à elle seule toutes les tâches de la maison. Comme elle se mouvait presque norma­le­ment, quand ses tâches le lui permet­taient, c’est sur elle qu’ils déver­saient leur fiel bien macéré. Plus on s’en prenait à elle, plus elle souriait. Elle opérait comme une photo­syn­thèse de l’hu­meur qui rendait l’at­mo­sphère à peu près respi­rable. Les deux ventrus – jambus, fessus, double­men­to­nus, têtus- avaient des visages de plâtre plan­tés sur décor de gargouilles obèses, et jamais l’idée de se rendre sympa­thique ne leur était passée par la tête.

Deux expériences à ne pas tenter

Je n’avais pas peur de ma mère, je savais seule­ment qu’il n’était pas possible de tailler, ne serait-ce qu’une toute petite brèche, dans son impre­nable person­nage. Pas la peine de se plaindre, de pleur­ni­cher, d’ar­gu­men­ter, de se monter un plai­doyer. Insis­ter ne pouvait que condam­ner à une abdi­ca­tion des plus humi­liantes. Je le savais pour m’être quel­que­fois frot­tée à son opiniâ­treté. Cher­cher à gagner sur cette femme rele­vait de la même témé­rim­bé­ci­lité que de se coller- avec la même inten­tion de voir ce que ça fait vrai­ment- la langue sur une rampe de fer forgé bien glacé. Mais bon, j’avais mis un certain temps à le comprendre. Dans les deux cas.

La mort et les jeunes

Je compre­nais ça parce que j’étais à l’âge où la mort n’avait encore aucune prise sur moi. Je n’al­lais jamais mourir , moi , je n’avais même pas dix ans . Et, à cet âge-là, on accepte d’emblée que les vieux doivent mourir, ça semble même dans l’ordre des choses. Après, le temps coule et ça se complique parce que ça se met à nous concer­ner. C’est là qu’on a besoin de concepts philo­so­phiques déran­geants, comme celui de l’ab­sur­dité, ou d’abs­trac­tions huma­noïdes récon­for­tantes, comme la plupart des Dieux.

L’adolescence

De toute façon, les crises d’ado­les­cence ne sont pas à la portée de tous : ça prend avec les parents qui ont de l’éner­gie pour tenter de discu­ter, s’éner­ver, crier et faire des scènes ou encore pour lire des bouquins de psycho­lo­gie de comp­toir et traî­ner les jeunes ingrats chez des spécia­listes. Aucun adoles­cent ne prend la peine de se farcir une crise sérieuse sans avoir la convic­tion de susci­ter la colère d’au moins un petit quel­qu’un en bout de ligne. Tous ces petits arro­gants en mal de vivre, qui se faisaient les dents sur le dos des profes­seurs un peu mou, comme mon père, avant de jouer leur grand « Fuck the world » à leurs parents pas payés cette fois pour les endu­rer, usaient mon père préma­tu­ré­ment.

L’obésité et la télécommande

L’emplacement qu’a­vait choisi mon père était le seul que la télé­com­mande occu­pe­rait jamais : sur le télé­vi­seur. Même si le raison­ne­ment qui justi­fiait cette règle rele­vait d’un syllo­gisme des plus falla­cieux ( Bada­boum utili­sait toujours à distance la télé­com­mande, or Bada­boum est obèse, donc les télé­com­mandes rendent obèse), le carac­tère impo­sant du contre-exemple qu’elle repré­sen­tait suffi­sait à nous convaincre de son bien-fondé. L’énor­mité de l’ar­gu­ment permet­tait à mon père de faire de petites entorses au sens commun.

Découvertes qui font grandir

Plus jeune, j’avais fait quelques décou­vertes qui m’avaient arra­ché un bout de naïveté, mais jamais rien d’aussi grave. Durant l’an­née de mes six ans, par exemple, j’avais dans la même semaine décou­vert tous les cadeaux du Père Noël entas­sés au fond du congé­la­teur désaf­fecté et le petit Jésus, pas encore né, dans la boîte à fusibles placée dans l’ar­moire au-dessus du sèche-linge. Ça faisait tout un tas de croyances qui tombaient d’un coup. Mais la peine alors ressen­tie avait rapi­de­ment laissé place au bonheur de parta­ger tous ces secrets avec mes parents qui tenaient à ce qu’on soit complices pour que mes petite sœur béné­fi­cient du droit sacré de croire à n’im­porte quoi. Ce n’était au fond qu’une autre forme du même jeu. Seule l’image de mes parents, que je suspec­te­rai désor­mais de tout, c’était trou­ver alté­rée par ce mensonge pieux

Le feuilleton télévisé qui a rythmé sa vie d’enfant

Et puis, je suis morte dans l’épi­sode suivant celui de la mort d’An­dré. Un vendredi soir, à 16h17, sur Canal Famille. Les morts télé­vi­suels sont toujours précis, comme les nais­sances de la réalité. Ça m’a semblé tout natu­rel, même si j’avais secrè­te­ment souhaité quelques grandes scènes encore pour pouvoir engran­ger dans ma mémoire des hauts faits d’armes de dernière minute. Pour ma posté­rité. Mais voilà, comme tous les destins étaient liés, Oscar ne devait pas survivre long­temps à la mort d’An­dré, de son beau cheval blanc et de la vieille France. L’ef­fet domino.

Les toilettes uniques dans une famille nombreuse

Je me suis réfu­giée dans la salle de bain, le seul endroit où il était possible d’échap­per aux pour­suites de la bien­veillance fami­liale. Assis sur le carre­lage gelé,me suis pleuré pendant des heures.
Et comme il n’y avait toujours qu’un seul WC dans l’ap­par­te­ment, il s’est passé peu de temps avant qu’on ne se mette à piéti­ner devant la porte. Les plus grands drames de l’his­toire n’ont jamais eu d’emprise sur les plus petits besoins de l’homme. Ça contre­car­rait un peu mes plans, je voulais mourir là, par terre, misé­rable, seul, au moins jusqu’au dîner.

Édition Sona­tine. Traduit de l’an­glais par Julie Sibony 

Tout est faux dans cet excellent roman , même ma clas­si­fi­ca­tion. Non ce n’est pas tout à fait un roman poli­cier, non Saint-Louis dans le Haut Rhin n’est pas la ville de province sinistre que le person­nage Manfred Baumann se plaît à nous décrire, non, la préface que j’ai lue ‑sans rien trop la comprendre au début- ne dit pas la vérité sur l’au­teur sauf sans doute cette cita­tion de Georges Sime­non dont je n’ai pas eu le temps de véri­fier l’au­then­ti­cité

tout est vrai sans que rien ne soit exact.

Je ne peux tout vous dire sur ce roman incroya­ble­ment bien ficelé sauf qu’on y boit beau­coup ‑et pas que de l’eau‑, qu’il décrit avec beau­coup de talent les ambiances des habi­tués dans les bars restau­rants de province et que vous connaî­trez petit à petit Manfred Baumann, cet homme torturé et enfermé dans des habi­tudes qui lui servent de règles de vie. Le coif­feur et d’autres habi­tués fréquentent régu­liè­re­ment le café restau­rant « La cloche » ici tout le monde connaît, Baumann comme direc­teur de l’agence bancaire sans rien savoir de lui.

Le poli­cier l’ins­pec­teur Gorski, a un point commun avec Manfred Bauman, mais comme ce point n’est dévoilé qu’à la fin, je ne peux pas vous en parler sans divul­gâ­cher l’in­trigue. Les deux person­nages n’ont rien de remar­quables sinon qu’ils sont tous les deux issus de cette petite ville et qu’ils ont peu d’illu­sion sur l’hu­ma­nité. Le poli­cier a plus de cartes dans sa manche et surtout une fille Clémence qui lui donne le sourire, pour sa femme, qui appar­tient au milieu chic de Saint-Louis c’est plus compli­qué et ce n’est pas certain que son mariage tienne très long­temps. Manfred, lui aussi, vient des quar­tiers chics mais il a été orphe­lin très jeune et a été élevé par un grand père qui ne l’ai­mait guère. Les femmes sont un gros problème pour lui, et il est heureux dans son café en « relu­quant » le décol­leté d’Adèle Bedeau, celle qui dispa­raît . Il s’en­fonce dans un mensonge qui fera de lui un coupable possible et les bonnes langues du café ne vont pas tarder à se délier. C’est un roman d’am­biance où chaque person­nage est décrit dans toute sa complexité, où la vie de cette petite ville nous devient fami­lière, mais dans ce qu’elle a de sombre et d’en­nuyeux, c’est sans doute ce qu’on peut repro­cher au roman, je suis certaine que l’on peut être joyeux et insou­ciant à Saint Louis dans le Haut Rhin. Pour conclure c’est un livre que je recom­mande chau­de­ment (malgré l’en­nui qu’a ressenti Gamba­dou) à tous les amateurs de romans poli­ciers, et à tous ceux qui n’ap­pré­cient pas ce genre ; je ne suis donc pas éton­née qu’il ait reçu un coup de cœur à notre club de lecture.

Citations

Propos masculin

Petit et Clou­tier, bien que tous deux mariés, parlaient rare­ment de leur épouse et, quand ils le faisaient, c’était toujours dans les mêmes termes péjo­ra­tif. Lemerre, lui, n’avait jamais pris femme. Il décla­rait à qui voulait l’en­tendre qu’il était « contre le fait d’avoir des animaux à la maison ».

Le décor

Bref, les gens de Saint-Louis sont exac­te­ment comme les gens d’ailleurs, que ce soit dans les petites villes tout aussi ternes ou nette­ment plus clin­quantes.
Et comme les habi­tants de n’im­porte quel autre endroit, ceux de Saint-Louis ont une certaine fierté chau­vine de leur commune, tout en étant conscient de sa médio­crité. Certains rêvent d’éva­sion, où vivent avec le regret de n’être pas partis quand ils en avaient l’oc­ca­sion. Mais la majo­rité vaquent à leurs affaires sans prêter grande atten­tion à leur envi­ron­ne­ment.

le Policier

Ce qui l » inté­res­sait n’était pas tant dans le fait que quel­qu’un mente que la façon dont il le faisait . Souvent , les gens allu­maient une ciga­rette ou s’ab­sor­baient un peu brus­que­ment dans une acti­vité sans aucun rapport avec le sujet . Ils n’ar­ri­vaient plus à soute­nir son regard . Des femmes se tripo­taient les cheveux . Les hommes , leur barbe ou leur mous­tache .

Édition Stock

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Ce roman raconte une histoire qui touche et boule­verse trois géné­ra­tions de femmes, liées entre elles par des tragé­dies qui ont eu comme cadre un village de province écrasé de soleil, et en parti­cu­lier un ruis­seau dans lequel elles peuvent se baigner(contrairement au ruis­se­let de ma photo). L’hé­roïne, Billie une jeune femme de trente ans, artiste peintre, doit reve­nir dans cet endroit qu’elle a fui pour enter­rer sa mère, qui vivait dans un EHPAD spécia­lisé pour les personnes atteintes d’Alz­hei­mer. Celle-ci a été retrou­vée noyée dans le ruis­seau qui arrose le village. La violence avec laquelle Billie reçoit cette nouvelle nous fait comprendre à quel point ce passé est très lourd pour elle. Une phrase rythme le roman : « les monstres engendrent-elles des monstres ? » . 

Il faudra trois cents pages du roman pour que tous les fils qui lient cette jeune femme à cette terrible héré­dité de malheurs se dénouent complè­te­ment. Et heureu­se­ment aussi, pour qu’elle parvienne à se pardon­ner et à repous­ser l’homme qui la respec­tait si peu.

L’am­biance oppres­sante dans laquelle se débat Billie rend ce récit capti­vant, on se demande comment elle peut se sortir de tant de malé­dic­tions qui sont toutes plau­sibles. C’est très bien écrit, Caro­line Caugant a ce talent parti­cu­lier de nous entraî­ner dans son univers et de savoir diffu­ser une tension qui ne se relâche qu’à la fin. Ce n’est pas un happy-end mais un renou­veau et sans doute, pour cette jeune femme la possi­bi­lité de se construire en se déta­chant de tous les liens qui voulaient la faire couler au fond de la rivière maudite.

Citations

L’EHPAD

Aux Oliviers le temps était comme arrêté. Il n’y avait que la prise des médi­ca­ments qui compar­ti­men­tait les jour­nées. À heure fixe les infir­mières arpen­taient les couloirs, dispa­rais­saient tour à tour derrière les portes bleues. En dehors de ces légion en blouse blanche, la lenteur régnait. Si on restait trop long­temps dans cet endroit, c’était à ses risques et périls. On pouvait y être avalé , y perdre la notion des heures, s’en­dor­mir là pour toujours, comme Louise.

Le temps qui passe

Le temps est censé chan­ger les êtres. Si par hasard on les croi­ser au détour d’une rue, on ne les recon­naît pas immé­dia­te­ment. Il nous faut un moment pour retrou­ver un nom, le lier à une époque, à cause de toutes ces modi­fi­ca­tions minimes sur la chair, dans la voix, qui s’ad­di­tionnent et en font des étran­gers.
Mais les autres, les rares ‑ceux que l’on a aimés‑, il semble ne jamais vouloir s’éloi­gner de nous.

Presque la fin …

Demande-t-on pardon aux morts ? En sentant la vague de chaleur qui l’empli au niveau de la poitrine, elle se dit que oui.
Le calme revient à la surface, les oscil­la­tions s’es­tompent. Seule s’éter­nise la danse paisible et silen­cieuse des grands mous­tiques d’eau.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Un livre éton­nant qui commence une série que je ne connais­sais pas l « Égo-histoire », qui se défi­nit ainsi :

une forme d’ap­proche histo­rio­gra­phique et de courant d’écri­ture histo­rique à travers laquelle l’his­to­rien est censé analy­ser son propre parcours et ses méthodes de manière réflexive et distan­ciée. (Wiki­pé­dia) . 

Il peut très bien se glis­ser dans une de vos valise pour accom­pa­gner vos vacances. Même si il n’est pas qu’un livre léger et plai­sant de souve­nirs d’une famille intel­lec­tuelle pari­sienne, ceci n’est, en effet, qu’un tout petit aspect de ce livre, qui cherche à atteindre des buts beau­coup plus larges, plus « scien­ti­fiques » trou­ver en quoi les vacances orga­ni­sées par ses parents s’ins­crivent dans une conduite socio­lo­gique ne corres­pon­dant pas exac­te­ment à l’ori­gi­na­lité à laquelle elle semblait à l’époque répondre. C’est certai­ne­ment l’aspect qui lui a enlevé un ou deux coquillages sur Luocine, car j’ai trouvé ces expli­ca­tion très répé­ti­tives, on comprend assez vite mais l’au­teur a besoin d’y reve­nir plusieurs fois sans rien ajou­ter au propos. Le second aspect m’a beau­coup touchée : que se cache-t-il derrière cette injonc­tion pater­nelle « Soyez heureux ! » ? Toutes les diffi­cul­tés des resca­pés de la Shoah sont dans ces deux mots et la façon dont son père a rendu ses enfants « heureux » est extra­or­di­naire à la fois de simpli­cité mais aussi de courage . Enfin le dernier aspect, ce sont les souve­nirs de cet enfant qui a comme tous les enfants préfèrent jouer avec ses amis plutôt qu’é­cou­ter les expli­ca­tions savantes à propos des ruines grecques et romaines.

Un livre que j’ai beau­coup aimé malgré les bémols que j’ai évoqués.

Citations

Ambiance familiale marquée par la Shoah

Dans ma famille, le bonheur repré­sen­tait un tel enjeu qu’il en deve­nait non seule­ment inac­ces­sible, mais vicié, légè­re­ment putré­fié, pas si dési­rable que cela. C’est une perver­sion dont je ne me suis jamais tout à fait remis. Le seul remède à cette mala­die de l’âme consis­tait à rompre le soup­çon et a décidé immé­dia­te­ment, toutes affaires cessantes, que je pouvais être heureux, pour aucune autre raison que j’en avais le droit. 

Le camping ‑car

Si les moque­rie de mes cama­rades me mettaient mal à l’aise , c’est parce que je sentais qu’elles visaient bien plus que des vacances : notre iden­tité fami­liale , notre mode de vie , notre « style » , la person­na­lité de mes parents , donc l’édu­ca­tion que je rece­vais d’eux. Partir en camping-car révé­lait un certain niveau de revenu, mais aussi l’ab­sence de tradi­tions fami­liales et de racine ; un certain capi­tal cultu­rel, et aussi un manque de savoir-vivre ; une incli­na­tion au ridi­cule, mais aussi une liberté d’es­prit, une capa­cité de déta­che­ment, par fierté ou indif­fé­rence au qu’en-dira-t-on.

Liberté

j’étais libre parce qu’il n’y avait pas de cein­ture à l’ar­rière et que nous nous dépla­cions dans l’ha­bi­tacle pendant les trajets
parce que je pouvais flâner dans les musées sans les visi­ter
parce que je pouvais rester des heures à jouer dans les vagues
j’étais libre parce qu’on campait n’im­porte où, sur les plages, les débar­ca­dère, les parkings, au bout des jetées , dans les clai­rières
parce que mon sac de couchage était un vais­seau spatial, avec des manettes et des cadrans inté­grés
j’étais libre parce que aucun cahier de vacances ne venait prolon­ger le travail scolaire de l’an­née
parce qu’une pres­sion se relâ­chait
l’ur­gence était suspen­due
parce qu’on chan­geait de desti­na­tion tous les ans
parce que nos spots ne figu­raient sur aucun guide de voyage
et que cela ne coûtait rien de se perdre, l’éga­re­ment n’étant qu’un autre chemin
j’étais libre de m’éprou­ver Juif errant, tout en étant protégé par un État 

Comme vous le voyez, il a obtenu un coup de cœur au club de la média­thèque de Dinard

Je comprends très bien ce coup de cœur, car au-delà de l’hu­mour qui m’a fait sourire, il s’y installe peu à peu une profonde tris­tesse que l’on sent sincère. Ce roman se construit, en de courts chapitres, autour d’évé­ne­ments de cette géné­ra­tion qu’elle appelle « millé­nium », celle de l’au­teur qui gran­dit avec la coupe du monde de 1998, et la défaite de Jospin au premier tour des élec­tions de 2002. Mais le fil conduc­teur de ces courts chapitres, c’est aussi son amitié avec Carmen, jeune femme dyna­mique qui n’a peur de rien, jusqu’au 11 août 2003, date à laquelle une erreur de conduite la rendra respon­sable d’un acci­dent mortel. Carmen ne pourra pas surmon­ter sa culpa­bi­lité, ni « refaire sa vie » – expres­sion que la narra­trice trouve parti­cu­liè­re­ment vide de sens . Et tout cela au rythme des chan­sons du groupe ABBA dont l’au­teur a la gentillesse de nous traduire les textes. Je ne connais­sais pas, mais je trouve une belle nostal­gie dans ces paroles.

Un roman vite lu, comme les SMS d’au­jourd’­hui mais qui laisse une trace dans notre mémoire et qui permet de mieux comprendre une géné­ra­tion, dans laquelle les hommes n’ont vrai­ment pas le beau rôle. Il faut dire qu’en­fant son prince char­mant était Charles Ingall qu’elle a eu du mal à rencon­trer dans sa vie de pari­sienne de tous les jours .…

Citations

Son père

Quand j’étais petite, je disais à mon père que je voulais deve­nir « docteur des bébés ». Et lui, au lieu de prendre ça en compte, de me dire quelque chose d’en­cou­ra­geant, genre : « C’est bien », il répon­dait. « T’es pas assez intel­li­gente pour ça. Toi, il faudrait que tu travailles dans une boulan­ge­rie. » Il avait des idées louches. Comme si tous les boulan­gers étaient bêtes.

Sa mère

Si j’avais le culot de contes­ter une de ses déci­sions, si j’ex­pri­mais un désac­cord, j’avais droit à un inter­mi­nable mono­logue culpa­bi­li­sant qui commen­çait par : « Je te rappelle que j’ai passé vingt huit heures trente sur la table d’ac­cou­che­ment ! Vingt huit heures trente ! » Elle finis­sait par : « Je me suis battue pour avoir ta garde et je me sacri­fie pour t’éle­ver ! Il est où ton père, hein ? Il est où là ? » Elle disait ça en regar­dant autour d’elle ou en levant les yeux au ciel. Comme si elle le cher­chait.« Hein ? Il est où ?. Tu le vois quelque part toi. » 

(J’en ai rêvé des dizaines de milliers de fois, qu’il sorte de derrière le canapé, ou qu’il rentre par la fenêtre en mode Jean-Paul Belmondo pour lui fermer son clapet. « Abra­ca­da­bra ! Top top bada­boum. Coucou c’est moi ! »)

Sa mère sarkozyste

Entre son divorce, son rema­riage avec une chan­teuse et les affaires dans lesquelles il avait trempé, le nouveau président était au centre de toutes les discus­sions. 
« On peut pas chan­ger de sujet maman ? J’en fais une over­dose !
- T’avoue­ras qu’il a un certain charisme, il est viril.… Je dis pas qu’il est beau, mais il a un truc… 
-T’es sérieuse ?
- Nan, mais attends, c’est tout de même autre chose que le père Chirac et son panta­lon remonté jusqu’aux tétons… »

Art de la formule

C’était étrange, mais elle regar­dait mon menton. Il fait s’y faire, Sylvia, la mère de Carmen, parle aux gens en les regar­dant droit dans le menton.

Humour de Carmen son amie

En ce temps-là, mon père était en couple avec Nadine : une Corse qui travaillait dans un bar PMU et louait le studio meublé juste au-dessus de chez lui. 
Elle faisait des perma­nentes pour se friser les cheveux et les teignait en blond platine. Carmen se moquait tout le temps : » Ça va ton père ?… Et son caniche ça va ? » Des fois elle deman­dait : « Ça te fait pas bizarre que ton père il sorte avec Michel Polna­reff ? »

La séparation

C’était une puni­tion injuste. Je l’avais quitté, mais il m’y avait poussé avec tant d’ar­deur. Ce n’était pas faute d’avoir fermé les yeux, d’avoir résisté. Voilà pour­quoi j’ai eu long­temps le senti­ment d’avoir « subi » cette sépa­ra­tion. 

Lui, je ne l’ai­mais plus. 
Mais j’ai­mais tant ce rêve d’avoir une famille. J’ai­mais tant l’idée de donner des frères et des sœur à ma fille. J’avais telle­ment peur qu’une fois de plus on disso­cie aussi Papa ET Maman. 
Je me récon­ci­lie à présent avec l’idée que le divorce n’est pas la fin. Il conclut simple­ment une histoire qui se brise depuis long­temps déjà.

Les musiques de téléphone

L’an­nonce sur sa messa­ge­rie vocale , je m’en souviens très bien , c’était un extrait de mauvaise qualité de« novembre Rain » des Guns N’Roses. Eddy adorait ce groupe de musi­ciens cras­seux et cheve­lus. Moi, je trou­vais qu’il avait l’air de sentir la pisse.
» De quoi tu parles ? Tu connais rien à la musique !Tu écoutes de la merde ! Abba, sérieux ? Quelle genre de meuf et écoute cette merde ? »
J’ai toujours pensé que les gens qui n’ai­maient pas Abba ont le cœur aride, ils n’aiment pas la vie. Les membres du groupe ABBA, eux, au moins, portaient des vête­ments propres et paille­tés, et donnaient l’im­pres­sion de sentir la lavande. J’ai toujours pensé aussi que mettre un extrait pourri d’une chan­son sur son répon­deur, c’est le summum du ringard. (Tout ce que l’on veut entendre sur une messa­ge­rie c’est le bip, putain, que ce soit bien clair une fois pour toutes.)