Édition arléa

Je dois cette lecture à Domi­nique, et grâce à ce roman j’ai passé un très bon dimanche alors que le temps était au gris et que les mauvaises nouvelles s’ac­cu­mu­laient autour de moi. C’est un roman déli­cieux, il m’a fait un bien fou et a chassé mon cafard ce jour-là. Et pour­tant il n’a rien d’un roman « fell-good » , comme on l’en­tend d’ha­bi­tude. Certes il se passe dans un cadre enchan­teur le château de l’Is­lette :

Mais comme il s’agit d’un épisode de la vie de Camille Clau­del et de son terrible mentor Auguste Rodin, on est plutôt dans le drame que dans les amou­rettes cham­pêtres.
Camille, vient dans ce lieu invi­tée par une châte­laine protec­trice des artistes finir sa sculp­ture, la valse, qui a été refu­sée par l’aca­dé­mie car les corps de danseurs étaient trop dénu­dés

Elle y retrou­vera son grand amour qui, lui, travaille sur son « Balzac ». Elle y sculp­tera égale­ment un petite fille Margue­rite dont elle a fait un buste d’une éton­nante présence

On apprend qu’elle corres­pon­dait aussi avec Debussy qui compo­sait à Londres, à la même époque « L’après midi d’un faune ». Voilà pour les artistes que connaît bien Géral­dine Jeffroy, profes­seur de lettres. Elle a alors imaginé une trame roma­nesque très plau­sible et qui ne pèse en rien sur l’ob­jet de ce livre : la créa­tion artis­tique. Les person­nages prin­ci­paux sont des femmes, la narra­trice, la petite Margue­rite et surtout, surtout l’incroyable Camille Clau­del qui toute sa vie a dû lutter pour faire recon­naître son talent jusqu’à en perdre la raison. Rodin est toujours lui-même;un vrai goujat, « un ogre » dit Debussy, mais il est aussi un homme de son époque et un très grand sculp­teur. On se promène agréa­ble­ment avec la narra­trice, la petite Margue­rite et Camille dans la campagne autour du château et on suit avec un grand inté­rêt la passion avec laquelle l’ar­tiste crée cette oeuvre qui a su toucher un si grand public. Un moment de créa­tion donc, mais pas d’apai­se­ment pour Camille. Je ne peux pas m’empêcher de penser à la fin de sa vie, inter­née en 1913, elle mourra prati­que­ment de faim en 1943 à l’asile de Mont­fa­vet dans le Vaucluse.

Camille 20 ans Camille en 1929 dans son asile

Un roman que je recom­mande chau­de­ment à qui il manque, cependant,un petit quelque chose dans l’in­ten­sité roma­nesque pour atteindre les 5 coquillages.

Citations

La description du château

L’édi­fice renais­sance était posé entre deux bras de l’Indre. Pour le rejoindre il fallait traver­ser l’un de ses bras en emprun­tant un pont de bois qui était suffi­sam­ment large pour lais­ser passer fiacres et atte­lages. Bâti sur trois étages et d’un plan rectan­gu­laire, la demeure élevait au sud deux tours impo­santes et se couron­nait d’un chemin de ronde sur mâchi­cou­lis. Elle était une modeste mais char­mante réplique du château d’Azay-le-Rideau, lequel je le décou­vri­rai, était égale­ment posé sur une île à trois kilo­mètres en amont.

Trait des tourangeaux

Ils devinrent aimables, sans excès, main­te­nant cette distance aris­to­cra­tique commune à tous les Touran­geaux, quelle que soit leur condi­tion, qui vient de cette convic­tion que la terre natale leur tient lieu de titre.

Portrait de Camille Claudel

le lende­main, on aper­çut enfin made­moi­selle Camille. Elle s’ins­talla sur un banc près de l’Indre et elle se mit à dessi­ner. Elle coin­çait ses diffé­rents crayons dans son épaisse cheve­lure qui se ramas­sait sur sa nuque et elle posait son carnet sur ses jambes. Souvent, elle rele­vait très haut la tête et demeu­rait contem­pla­tive un long moment. Alors un timide sourire éclai­rait son visage, l’écrin qui l’en­ve­lop­pait semblait la conso­ler d’un chagrin latent

Les rapports de Camille Claudel et de Rodin

Made­moi­selle Camille hurlait sa jalou­sie et le grand homme s’évertuait à justi­fier ses infi­dé­li­tés. Il y avait des couche­ries sans consé­quence ‑les modèles de l’ate­lier qui s’of­fraient au désir insa­tiable du maître- et puis la compagne de toujours, celle des premiers jours, l’im­pos­sible à délo­ger, la servante dévouée, cachée, déjà vieillis­sante, la gardienne de l » œuvre, la mère de leur enfant. 

-Tu avais promis ! répé­tait made­moi­selle Camille comme une ritour­nelle obses­sion­nelle, et sa voix n’était plus qu’une plainte doulou­reuse, le cri déchi­rant de la bête bles­sée, le cri de révolte de l’ago­ni­sant qui s’ac­croche à la vie. Si elles ne m’étaient pas si utiles, je te tuerai de mes mains Rodin ! .Je te tuerai, je le jure et tes putains et ta vieille pour­ront t’at­tendre !


Conseil de Debussy

De grâce, Camille, soyez raison­nable et lais­sez votre barbu là où il est. Loin du bûche­ron les arbres poussent jusqu’à toucher le ciel. Loin des monda­ni­tés pari­siennes, l’air est bien pur, croyez-moi. Ces soirées où il faut se vendre, « chichi­ter »… j’en ai comme vous une profonde aver­sion. Il me semble qu’on y étouffe comme à l’écoute d’une mauvaise sympho­nie.

Description du travail de la sculptrice

Son regard était absorbé, comme habité par la figure à laquelle elle voulait à tout prix donner corps, elle malaxait un nouveau bloc de terre, placé sur une selle à la hauteur de ses yeux, de ses gestes à la fois amples et précis. Elle palpait avec fréné­sie cette matière nouvelle, la tassait, la tritu­rait, l’éti­rait longue­ment avant de la façon­ner. Elle semblait vouloir prolon­ger la joie tactile des premières caresses, elle était avec sa terre comme une mère réani­mant son petit frigo­ri­fié. Les narines palpi­tantes, elle la reni­flait comme on renifle une peau aimée, l’odeur de lait du nour­ris­son, puis elle s’éloi­gnait, étour­die, elle ouvrait grand la fenêtre et respi­rait l’air pur le visage tourné vers les arbres.
.

Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Natha­lie Peronny Édition Globe 

Je dois à Keisha (encore elle ! ‑encore ?… comme si je me plai­gnais !) ce livre merveilleux et instruc­tif à tant de point de vue. Je l’ai lu depuis un moment mais je n’ai rien oublié de mon inté­rêt pour cette fabu­leuse enquête. Il est sur mon sur Kindle et le gros avan­tage c’est de pouvoir faire des notes très faci­le­ment et de les récu­pé­rer tout aussi faci­le­ment comme vous pour­rez le voir. Peut-être, en ai-je mis un peu trop mais c’est pour moi une bonne façon de rete­nir préci­sé­ment le contenu d’un livre.

Jessica Bruder a suivi pendant deux ans des Améri­cains qui ont tout perdu suite à la crise des « subprimes » , toutes leurs écono­mies ont fondu dans des malver­sa­tions bancaires. Ils n’ont plus rien mais n’ont pas perdu les traits de carac­tère de la culture améri­caine. Ils essaient par tous les moyens de s’en sortir. Ceux et celles qui inté­ressent cette jour­na­liste ont choisi de s’ache­ter un camping-car et de partir sur les routes, à la recherche des petits boulots. Vous ne serez pas éton­nés d’ap­prendre qu’A­ma­zon a vu là une main d’oeuvre facile à capter. Donc avant Thanks­gi­ving et Noël leurs terrain de camping se remplissent de cara­vanes venant des quatre coins du pays. Cela nous vaut des pages passion­nantes sur ceux et celles qui travaillent dans les énormes hangars d’Ama­zon . La prin­ci­pale diffi­culté de ses nouveaux migrants de l’in­té­rieur, c’est de trou­ver des endroits où lais­ser leur camping, en effet aux États-unis tous les station­ne­ment sont privés et peuvent coûter très cher. Amazon propose donc des parking gratuits pour que ces gens viennent travailler chez eux. Le livre four­mille de petites astuces pour s’en sortir ? Ces gens forment une commu­nauté et se refilent les adresses des super­mar­ché qui ne vous chas­se­ront pas de leur parking, des terrain de camping où vous pour­rez lais­ser votre véhi­cule à condi­tion de faire du gardien­nage. En réalité, l’Amé­rique offre une foule de petits boulots peu payés, qui conviennent assez bien à des jeunes , mais qui sont très fati­gants pour des personnes âgées et qui surtout supposent un loge­ment.

Les personnes que suit Jessica Bruder sont souvent très inté­res­sants et diffé­rents des uns et des autres mais sa préfé­rée et la nôtre évidem­ment c’est Linda qui veut abso­lu­ment se construire une maison avec des maté­riaux recy­clés. J’es­père qu’elle vit bien main­te­nant Linda au grand cœur, elle le mérite pour oublier toutes ses galères. Je l’ima­gine bien dans une maison comme ça, pour faire un joli pied de nez à l’alcool qui a telle­ment pertur­bée sa vie.

Cela fait long­temps qu’une partie de la popu­la­tion améri­caine vit dans des terrains de camping où on retrouve des « homes » pas du tout mobiles. La nouveauté de ce phéno­mène , c’est qu’il s’agit ici de gens qui voyagent, qui ne veulent pas vivre parqués et qui veulent retrou­ver un travail stable. On voit aussi à quel point cette crise a été violente pour une partie impor­tante de la popu­la­tion, si la mala­die, un divorce ou l’al­cool s’en mêlent alors, ces gens perdent tout en très peu de temps. Mais ils sont Améri­cains et gardent malgré tout une envie de s’en sortir assez éton­nante et un esprit commu­nau­taire qui brise leur soli­tude .

Citations

Le début

Les mensonges et la folle cupi­dité des banquiers (autre­ment nommé « crise des subprimes ») les ont
jetés à la rue. En, 2008, ils ont perdu leur travail, leur maison, tout l’argent patiem­ment mis de côté pour leur retraite. Ils auraient pu rester sur place, à tour­ner en rond, en atten­dant des jours meilleurs. Ils ont préféré inves­tir leurs derniers dollars et toute leur éner­gie dans l’aménagement d’un van, et les voilà partis ;

Survivre en Amérique

Les workam­pers sont des travailleurs mobiles modernes qui acceptent des jobs tempo­raires aux quatre coins des États-Unis en échange d’une place de station­ne­ment gratuite (géné­ra­le­ment avec accès à l’électricité, à l’eau courante et évacua­tion des eaux usées), voire parfois d’une obole. On pour­rait penser que le travailleur-campeur est une figure contem­po­raine, mais nous appar­te­nons en réalité à une tradi­tion très ancienne. Nous avons suivi les légions romaines, aiguisé leurs épées et réparé leurs armes. Nous avons sillonné les villes nouvelles des États-Unis, réparé les horloges et les machines, les batte­ries de cuisine, bâti des murs en pierre en échange d’un penny les trente centi­mètres et de tout le cidre qu’on pouvait avaler.
Nous avons suivi les vagues d’émigration vers l’ouest à bord de nos chariots, munis de nos outils et de nos savoir-faire, aiguisé des couteaux, réparé tout ce qui pouvait l’être, aidé à défri­cher la terre, à construire des cabanes, à labou­rer les champs et à rentrer les récoltes en échange d’un repas et d’un peu d’argent de poche, avant de repar­tir vers le prochain boulot. Nos ancêtres sont les roma­ni­chels. Nous avons troqué leurs roulottes contre de confor­tables auto­cars et autres camping-cars semi-remorques. À la retraite pour la plupart, nous avons complété notre éven­tail de compé­tences d’une carrière dans l’entreprise. Nous pouvons vous aider à gérer un busi­ness, assu­rer la vente en maga­sin ou la logis­tique dans l’arrière-boutique, conduire vos camions et vos grues, sélec­tion­ner et embal­ler vos produits à expé­dier, répa­rer vos machines, bichon­ner vos ordi­na­teurs et vos réseaux infor­ma­tiques, opti­mi­ser votre récolte, remo­de­ler vos jardins ou récu­rer vos toilettes. Nous sommes les tech­no­ro­ma­ni­chels.

Bismark inventeur de la retraite

Les Améri­cains l’ignorèrent large­ment, et il s’écoula plus d’un siècle avant qu’Otto von Bismarck instaure en
Alle­magne la toute première assu­rance vieillesse au monde. Adopté en 1889, le plan de Bismarck récom­pen­sait les travailleurs attei­gnant leur soixante-dixième anni­ver­saire par le verse­ment d’une pension. L’idée était surtout de contrer l’agitation marxiste – et de le faire à peu de frais, puisque les Alle­mands vivaient rare­ment au-delà de cet âge cano­nique. Bismarck, bâtis­seur d’empire et homme de droite surnommé le Chan­ce­lier de fer, se retrouva aussi­tôt dans le colli­ma­teur des conser­va­teurs qui l’accusèrent de mollesse. Mais il repous­sait déjà leurs critiques depuis des années.
Appe­lez cela socia­lisme, ou tout autre terme qui vous plaira : pour moi, c’est la même chose », avait-il déclaré au Reichs­tag en 1881, lors d’un débat préli­mi­naire sur l’assurance sociale.

Travail peu valorisant

Dans le chariot, il pouvait y avoir quatorze paniers de cochon­ne­ries fabri­quées en Chine. L’un des trucs qui me dépri­maient le plus, c’était de savoir que tous ces machins fini­raient à la benne. » Cet aspect-là des choses la démo­ra­li­sait parti­cu­liè­re­ment. « Quand on pense à toutes les ressources mobi­li­sées pour en arri­ver là ! On nous incite à utili­ser ces trucs, puis à les jeter. » Le travail était érein­tant. Non seule­ment elle parcou­rait des kilo­mètres dans des allées de rayon­nages sans fin, mais elle devait se pencher, soule­ver, s’accroupir, tendre le bras, grim­per et descendre des marches, le tout en traver­sant un hangar dont la super­fi­cie faisait grosso modo la taille de treize stades de foot­ball.

L’alcool

Linda décida d’arrêter de boire avec une déter­mi­na­tion nouvelle. Et cette fois, elle y parvint. Lorsqu’elle avait peur de replon­ger, entre deux réunions, elle appe­lait sa marraine des Alcoo­liques anonymes. Étran­ge­ment, c’est là qu’elle apprit les tech­niques qui lui permet­traient plus tard de survivre aux cadences infer­nales d’Amazon. Elle devint experte dans l’art de se concen­trer sur les diffi­cul­tés immé­diates et de subdi­vi­ser les gros problèmes en petites bouchées plus faciles à digé­rer jusqu’à ce que la situa­tion paraisse sous contrôle. « Tu as fait la vais­selle ? OK. Va d’abord faire la vais­selle, et rappelle-moi après », lui ordon­nait sa marraine. Linda allait récu­rer les verres et les assiettes jusqu’à ce qu’ils soient propres, puis elle rappe­lait. « Tu as fait ton lit ? » lui deman­dait alors son amie. Linda s’exécutait. Et ainsi de suite, jusqu’à ce que l’envie de boire passe. * * *

Trucs bizarres chez Amazon

Elle notait dans sa liste de souhaits Amazon « tous les trucs les plus dingues qu’on voyait passer » : des vers de cire, un ourson en géla­tine de deux kilos et demi, un fusil de plon­gée sous-marine, un livre inti­tulé Vénus aux biceps. Une histoire illus­trée des femmes musclées, un plug anal en forme de queue de renard, un stock d’anciennes pièces de monnaie améri­caines, un assor­ti­ment de sous-vête­ments en coton avec quatre trous pour les jambes baptisé « petites culottes pour deux », et un gode­mi­ché Batman.

Personnage haut en couleur

Le proprié­taire, Paul Winer, un nudiste septua­gé­naire au cuir tanné comme un vieux livre, arpente les allées de sa librai­rie vêtu en tout et pour tout d’un cache-sexe en laine trico­tée. Par temps froid, il enfile quand même un pull. Si Paul a pu garder sa librai­rie, c’est parce que, tech­ni­que­ment, c’est un commerce tempo­raire et qu’il a donc droit à des réduc­tions d’impôt. La boutique n’a pas vrai­ment de murs, c’est juste une pergola dres­sée audes­sus d’une dalle en béton. Des bâches relient les deux. Des contai­ners et un mobile home font office d’annexes. 

Il y a aussi un rayon de livres chré­tiens, mais il est installé tout au fond et Paul doit le montrer aux clients qui le cherchent. « Ils suivent mes fesses nues pour aller voir la Bible », s’amuse-t-il.

Humour les musées américains

Le lieu fut ensuite recon­verti en un relais de dili­gences, Tyson’s Wells, dont les ruines abritent aujourd’hui un tout petit musée situé à côté de la pizze­ria Silly Al’s. (La ville comprend deux autres musées : l’un expose une collec­tion de chewing-gums du monde entier, et l’autre des acces­soires mili­taires. Mais ils semblent moins atti­rer les foules que leur minus­cule rival.) En 1875, l’écrivaine Martha Summe­rhayes passa une nuit à Tyson’s Wells et décri­vit l’endroit comme « parti­cu­liè­re­ment mélan­co­lique et inhos­pi­ta­lier. Tout y refoule la saleté, tant sur le plan moral que physique ». Quand le relais finit par être aban­donné, le site devint une ville fantôme. En 1897, il fut ressus­cité par un boom minier ; le bureau de poste rouvrit, et la muni­ci­pa­lité choi­sit un nouveau nom : Quartz­site. (À l’origine, ce devait être « Quart­zite », en hommage au miné­ral, mais le « s » s’invita par erreur et resta défi­ni­ti­ve­ment.) L’unique figure histo­rique de la ville est un chame­lier syrien, Hadji Ali, enterré
sur place en 1902 et plus connu sous le surnom « Hi Jolly », version améri­ca­ni­sée de son nom. Ali avait été recruté en 1856 au sein du tout nouveau corps de chame­liers de l’US Army : l’expérience, de courte durée, visait à utili­ser ces animaux notoi­re­ment iras­cibles pour trans­por­ter du maté­riel vers le sud-est des États-Unis.

Honte

Mike m’explique que les personnes âgées et en situa­tion de préca­rité affluent à Quartz­site parce que c’est une « ville idéale pour les retrai­tés peu fortu­nés » et « un endroit pas cher où se plan­quer ». Mais se plan­quer de quoi, au juste ?
Réponse : de la honte, de pauvreté et du froid. « Dans le désert, dit-il, ils n’ont pas peur de crever de froid. Ils disent à leurs enfants que tout va bien. »

Optimisme américain

Comme l’a souli­gné Rebecca Solnit dans son ouvrage Un para­dis construit en enfer. Ces formi­dables
commu­nau­tés qui naissent au milieu du désastre, les gens ne se contentent pas de rele­ver la tête dans les
moments de crise ; ils le font avec une « joie vive et surpre­nante ». Il est possible de traver­ser des épreuves tout en ressen­tant de la joie dans les moments de partage, comme quand on se retrouve autour d’un feu de camp avec ses compa­gnons d’infortune sous un immense ciel étoilé.

Pourquoi si peu d’afro-américains ?

À ce stade, j’avais rencon­tré des centaines de personnes qui avaient adopté ce mode de vie :
travailleurs itiné­rants, vaga­bonds de l’asphalte et camping-caristes, de la côte Est à la côte Ouest du pays. Certes, il y avait parmi eux des gens de couleur, mais ils repré­sen­taient une excep­tion au sein de cette commu­nauté.
Pour­quoi la sous-culture nomade était-elle majo­ri­tai­re­ment blanche ? Certains de ses membres se sont posé la même ques­tion. Sur la page Face­book offi­cielle du programme Camper­Force, un camping-cariste noir a eu ces mots devant la succes­sion de photos montrant surtout des ouvriers blancs : « Je suis sûr que des Afro-Améri­cains ont postulé à ces emplois, faisait-il obser­ver. Pour­tant, je n’en vois au postées par Amazon. »

Imagi­nez-vous coincé en pleine forêt sans élec­tri­cité, sans eau courante ou sans voiture : vous aurez tendance à décrire cette situa­tion comme un « cauche­mar » ou le « pire scéna­rio possible après un crash aérien ou une catas­trophe dans le genre ». Les Blancs, eux, appellent ça « camper ».

Le trafic de drogue

Au fil de ses lectures, Linda a tout appris sur le plus célèbre coup de filet anti­drogue du coin, dans les années 1990, quand des poli­ciers ont décou­vert l’existence d’une gale­rie de neuf kilo­mètres de long sous la fron­tière. Utilisé par le cartel de Sina­loa pour la contre­bande de cocaïne, le large tunnel, renforcé par des parois en ciment, repo­sait à une dizaine de mètres au-dessous du sol, avait pour point de départ une maison anodine d’Agua Prieta ; son entrée était savam­ment cachée. En ouvrant un robi­net, on action­nait un monte-charge hydrau­lique qui faisait remon­ter une table de billard – et la dalle du sol sur laquelle elle repo­sait – pour révé­ler un trou équipé d’une échelle. À l’intérieur, le tunnel mesu­rait un mètre cinquante de haut ; il était clima­tisé, éclairé et protégé des risques d’inondation grâce à une pompe et un puisard. Des rails métal­liques permet­taient de dépla­cer un chariot jusqu’à Douglas, sous un grand hangar camou­flé en station de lavage pour camions. Là, une poulie faisait remon­ter les cargai­sons de cocaïne à la surface, où elles étaient récep­tion­nées par des manu­ten­tion­naires
pour être char­gées dans des semi-remorques. Stupé­faits, les poli­ciers avaient comparé le tunnel, surnommé « Chemin de la cocaïne », à un truc « digne d’un film de James Bond ». Le pilier du cartel de Sina­loa, El Chapo, Joaquin Guzman de son vrai nom, était carré­ment allé plus loin dans le super­la­tif en affir­mant que son équipe avait construit un « putain de tunnel super-cool ».

Tout ce qu’a lu Linda concer­nant le trafic de drogue local est vrai. Les mules peuvent gagner davan­tage en une nuit qu’un ouvrier de maqui­la­dora en un mois. Il n’est donc guère éton­nant que la police des fron­tières de Douglas retrouve souvent des paquets de mari­juana dissi­mu­lés dans les jantes et les pneus de rechange des véhi­cules en prove­nance du Mexique. (On y trouve aussi de la meth, de l’héroïne ou de la cocaïne, mais plus rare­ment.) Lors d’un récent coup de filet, ils ont surpris un jeune de seize ans en train de descendre eb rappel le long de la clôture à l’aide d’une cein­ture de sécu­rité .…Pour ce travail on lui avait promis 400 dolars. Chez lui, il fabri­quait des cour­roies de distri­bu­tion dans une « maqui­la­dora » pour 42 dolars la semaine.

Traduit du norvé­gien par Alain Gnae­dig

Édition Folio

C’est à propos de « Mer Blanche » chez Jérôme que j’ai eu très envie de décou­vrir Roy Jacob­sen. Merci à lui et à toutes celle et ceux qui ont dit tant de bien de ce roman qui m’a permis de décou­vrir la Norvège du début du XX° siècle. J’ai été un peu éton­née que ce roman plaise tant à Jérôme que j’ima­gine plus tenté par des lectures du monde urbain dur et violent. Mais je suppose que ce qui lui a plu, comme à tout ceux qui aiment et aime­ront ce roman, c’est son écri­ture sans aucun pathos pour décrire un monde d’une dureté incroyable. La nature d’abord aussi gran­diose que cruelle, elle ne laisse aucun répit aux habi­tants d’une petite île du nord de la Norvège au sud des îles Lofo­ten. Les tempêtes détrui­ront plusieurs fois le hangar que la famille essaie de dres­ser pour faire sécher le pois­son. Les hivers si longs que bêtes et hommes risquent de mourir de faim puisque la prin­ci­pale ressource est consti­tuée par le pois­son qu’il faut aller pêcher loin plus au nord quand le climat le permet. Sur l’île voisine, plus grande et plus riche une usine achète le pois­son pour le trans­for­mer. Et sur cette île aussi vit un pasteur au cœur sec, en tout cas trop sec pour prendre en charge deux petits qui viennent de perdre leur père, le direc­teur d’usine et dont leur mère sombre dans la folie. C’est donc l’héroïne de ce roman, Ingrid qui les pren­dra en charge et les ramè­nera sur sa petite île Barroy. Pour­tant elle aussi doit faire face à la mort de son père et la grave dépres­sion de sa mère. Tragé­dies succes­sives mais racon­tées avec une telle pudeur que le lecteur souffre en silence et respect pour le courage de ses enfants que les diffi­cul­tés forcent à deve­nir adultes si vite. On suit avec angoisse les efforts de son frère Lars pour amélio­rer le quoti­dien d’une petite famille qui est souvent plus proche de l’anéantissement que de la survie.

Un grand moment de lecture et qui en dit long sur la dureté des temps anciens en Norvège.

Citations

Je suppose que cela décrit la crise de 29

Quel soula­ge­ment de voir un homme rentrer sain et sauf chez lui, même s’il arrive à l’im­pro­viste. Il y a la crise dans le pays et dans le monde, des faillites et des budget réduit, des gens doivent quit­ter leurs ferme, d’autres perdent leur travail, et les gars de l’équipe d’ar­ti­fi­cier dans laquelle il était le contre­maître a été renvoyer chez eux avec mon salaire à peine de quoi couvrir ce qu’il avait déjà dépensé.

Les chaises

Quand Barbro a grandi sur Barroy, les filles n’avaient pas de chaises. Elle mangeait debout.….
Mais Barbro se souve­nait ce que c’était de ne pas avoir de chaise si bien que, le jour où elle eut la sienne, elle emporta partout avec elle, au hangar à bateaux, à la remise, et même dans les prés ; elle s’as­seyait dessus et obser­vait les animaux, le ciel, les pies huîtrières sur la rive. Un meuble à l’ex­té­rieur. C’est faire du ciel un toit et de l’ho­ri­zon le mur d’une maison qui s’ap­pelle le monde. Personne n’avait jamais fait cela. Ils ne parvinrent jamais à s’y habi­tuer.

Vivre sur une île

Un îlien n’a pas peur sinon il ne peut pas vivre dans un endroit pareil, il lui faut prendre ses cliques et ses claques, démé­na­ger et s’ins­tal­ler dans un bois ou dans une vallée, comme tout le monde. Ce serait une catas­trophe, un îlien a l’es­prit sombre, il n’est pas raide de peur, mais de sérieux.

Les tempêtes

Mais, en règle géné­rale, les tempêtes sont brèves, et c’est durant l’une d’elles que les feuilles dispa­raissent. Il n’y a pas beau­coup d’arbres sur l’île, mais il y a assez d » arbustes à baies, de bouleaux nains et de saules qui, à la fin de l’été, ont des feuilles jaunes qui virent au marron et au rouge à des vitesses variées, si bien que l’île ressemble à un arc-en-ciel sur terre pendant quelques jours de septembre. Elle garde cette allure jusqu’à ce que cette petite tempête attaque les feuilles par surprise et les emporte dans la mer, et méta­mor­phose Barroy en un animal loque­teux à four­rure marron. Elle va rester ainsi jusqu’au prin­temps, si elle ne ressemble pas alors à un cadavre aux cheveux blancs sous les rafales et la grêle, quand la neige violente arrive , dispa­raît, revient encore et forme des congères comme si elle tentait d’imi­ter la mer sur terre.

Le mépris

Gertha Sabina Tomme­sen réussi à appe­ler Barbro « l’idiote » trois fois pendant qu’elle lui montre la chambre où elle va dormir avec l’autre bonne, qui vient des îles elle aussi, mais qui est bien plus jeune que Barbro. Elle explique que l’idiote doit s’at­tendre à être appe­lée à l’usine quand il y a des arri­vées de harengs, même au milieu de la nuit, comme les autres femmes de la maison.

Édition Quidam (version poche)

J’avais été intri­guée par ce que Keisha avait écrit à propos d’Owana , mais les commen­taires sur son blog à propos de l’ETA m’avaient un peu refroi­die. J’ai donc acheté et lu celui-ci qui, de plus, est paru en poche. C’est peut de dire que j’ai appré­cié cette lecture, elle m’a trans­por­tée loin de ma Bretagne natale, au Québec, là où tant de Bretons ont trouvé du sens à leur vie et ont fait fortune : comment se sont-ils conduits là-bas ? Sans doute ni mieux ni moins bien que les prota­go­nistes des person­nages mis en scène par Éric Plamon­don dans ce roman qui s’appuie sur des faits histo­riques : le 11 juin 1981 la police du Québec débarque dans la réserve de Resti­gouche pour confis­quer les filets à saumons des Indiens Mi’g­maq. C’est là et à cette époque que l’au­teur a décidé de faire vivre Océane une jeune indienne qui va malheu­reu­se­ment croi­ser la route de redou­tables préda­teurs . Elle rencontre aussi un homme qui va l’aider à se sortir d’un piège redou­table et une insti­tu­trice fran­çaise qui lui donnera le goût des études. Le suspens à travers cette nature superbe est hale­tant et j’ai retrouvé mes plai­sirs d’enfance lorsque je passais une grande partie de la nuit à lire Jack London ‑dont il est aussi- ques­tion ici aussi. Car c’est la grande force de ce roman, dans des chapitres très courts, il rappelle tout ce qui a consti­tué ce grand pays, pour­quoi et comment on en est arrivé à réduire les indiens à ce qu’ils sont aujourd’hui . On suit la remon­tée dans le temps du passé de ces terri­toires comme le saumon qui remonte le fleuve et lorsqu’il est Taqa­wan, c’est à dire un saumon d’eau douce qui jaillit hors des chutes d’eau pour assu­rer la survie de son espèce le lecteur se sent trans­for­mer. Oui, ce roman emporte et pour­tant il est très court, chaque chapitre en deux ou trois pages apporte un petit cailloux à un édifice qui ouvre nos yeux sur un nouveau monde. On peut, sans doute, lui repro­cher d’être trop mani­chéen mais la charge contre les colo­ni­sa­teurs de ces régions me semble plutôt mesu­rée : en même temps qu’on enle­vait des filets aux Indiens, le gouver­ne­ment lais­sait des compa­gnies priva­ti­ser des rivières entières pour que de riches Améri­cains puissent satis­faire leur envie de pêcher tran­quille­ment. Tous les faits sont histo­riques, les rassem­bler dans un même roman donne une force peu commune à cette histoire, qui se termine sur l’es­poir que la jeune Océane trouve dans l’étude du droits des lois qui permet­tront aux Indiens de se défendre autre­ment qu’en s’op­po­sant à la police. Pour celles et ceux qui trouvent que ce roman est trop à charge recher­chez et lisez ce que l’église catho­lique a fait aux enfants indiens. Le terme de géno­cide est sans doute un peu fort mais l’hor­reur est abso­lue.

Citations

Les scènes d’autrefois avant l’arrivée des blancs

Quand le soleil a dépassé la pointe de la baie, un éclai­reur rentre au village. Parti depuis trois jours, il revient avec une mauvaise nouvelle. Les enne­mis du Sud, ceux de la tribu du Grand Aigle, arrivent. Il faut rapi­de­ment éteindre le feu, rapa­trier les enfants, défaire les wigwams prépa­rer les canots. Pour ce petit groupe, la fuite se fait souvent par la mer. C’est le meilleur moyen de ne pas lais­ser de traces et de s’éloi­gner au plus vite. Alors métho­di­que­ment, parce que cela fait partie de leur vie, et que chacun sait ce qu’il doit faire, on lève le camp. En fin d’après-midi, ils prennent la mer pour fuir l’en­nemi lancés sur le sentier de la guerre. Si tout se passe bien, ils seront hors d’at­teinte avant la nuit. On campera et on conti­nuera un peu plus loin demain. Les enne­mis du Sud repar­ti­ront bredouilles à moins qu’ils ne croisent un groupe moins prudent et le déciment . Le Grand Aigle est vorace. 
Le lende­main, ils reprennent donc la mer pour se mettre à l’abri de tout danger pour un long moment. C’est du moins ce qu’ils croient. Les douze canots glissent au large vers l’es­tuaire du grand fleuve. Un canot de guer­rier est en tête du convoi, un autre à l’ar­rière. Ceux du milieu trans­portent femmes, enfants et vieillards. Ceux qu’ils doivent pagayer pagayent. Le dernier canot laisse flot­ter dans son sillage une branche de sapin de la longueur d’un homme. Atta­chée à la poupe, elle traîne dans les ondu­la­tions salées d’une eau baignant un conti­nent qu’on a pas encore baptisé en l’hon­neur d’Ame­rigo Vespucci. La branche qui glisse derrière et un leurre. En ce jour où la tribu est partie bâtir son nouveau campe­ment, une énorme gueule surgit des profon­deurs et se referme sur la branche. Le dernier canot tangue, le leurre est arra­ché, les guer­riers lancent des cris d’aver­tis­se­ment, il est là, rame­ner vers la terre, ramer vite vers la terre. Pendant que la ligne des embar­ca­tions bifurque vers la rive et que la cadence des rameurs s’ac­cé­lère, un des guer­riers du dernier cadeau canaux prépare les lances et détache un ballot de cuire. Bien­tôt un aile­ron émerge. On tire du ballot une peau qui servait de porte à un wigwam. On la lance dans la mer. L’ai­le­ron passe et plonge. La peau a disparu. Arqués sur les rames, les autres ne regardent pas derrière. Il faut gagner la plage au plus vite. L’ai­le­ron a resurgi et fonce vers la dernière embar­ca­tion. Une fois sa proie choi­sie, la bête s’en­tête. Cette fois, elles frôle le frêle esquif et reçoit en échange une pointe de lance hauteur de la dorsale. La forme noire plonge, dispa­rais, reviens dans le sillage du canot d’écorce. Les hommes sont prêts. Ils savent que les chance d’échap­per aux monstres des mers sont faibles. Ils savent que les Corses ne résiste pas aux dents de cet ennemi là. Comme il revient, on jette une autre peau pour le trom­per à nouveau mais cette fois il ne mord.pas. Il arrache la pagaie des mains du rameur le plus fort. L’es­quif ralenti. D’un autre paquet, on sort des morceaux de saumon séché. À l’as­saut suivant, la gueule se satis­fait de la chair de pois­son, repart, tourne vite et revient. Les autres canots ont déjà parcouru la moitié de la distance. Ils sont bien­tôt en sûreté. Le dernier canot, lui, perd du terrain. Ses occu­pants n’ont plus qu’une rame, une lance, un ninog, trois peaux de castor et leurs vête­ments. Quand la bête repasse. Le ninog se brise violem­ment sur son flanc. Ce trident conçu pour la pêche au saumon ne peut rien contre la créa­ture. Les trois hommes se rapprochent de la terre. Il vient de jeter la dernière peau de castor pour occu­per les crocs de l’as­saillant. Le guer­rier au milieu du chant, celui avec la lance, retire son pagne en cuir en vue de la prochaine attaque. il est prêt à jeter son vête­ment quand la charge arrive, de côté cette fois-ci. Il se lève, tangue et bran­dit sa lance au-dessus de l’écume. Il veut donner le coup de grâce à cette chose qui s’en prend à lui et à ses frères. La gueule surgit. La gueule s’ouvre. La lance s’en­fonce dans le nez noir de la chose. L’homme est soulevé. Accro­ché à la lance, il monte vers le ciel, s’en­vole puis retombe. Il retombe dans la gueule béante. Son flanc droit s’af­fale sur les dents qui se referme. L’homme est avalé comme un phoque par une nature plus grande que lui. À peine a‑t-il le temps de hurler qu’il est emporté sous l’eau.

En 1981

La police assiège le terri­toire des Amérin­diens. Les bateaux fendent l’eau et déchirent les filets. Côté Nouveau-Bruns­wick, le pont Van Horne est bloqué par la gendar­me­rie royale. Les Indiens sont encer­clés par la cava­le­rie. Le ton monte. On serre les rangs. On se regroupe. Le pouvoir veut en découdre. Ça s’ap­pelle une démons­tra­tion de force. On ordonne de recu­ler. On repousse. Sa gueule, ça crie, ça prie . Les gyro­phares tournent à vide dans le soleil de juin. Il est bien­tôt midi. Sur l’eau, les gardes se lancent à l’abor­dage. Ils saisissent, confisquent. La moindre protes­ta­tion dégé­nère. Un colosse d’un mètre quatre vingt dix, dans la police depuis trois ans, empoigne Bob Bany, qui met trop de temps à sortir de son bateau. Il lui aboie de se grouiller. Baby fait ce qu’il peut avec sa jambe de bois. Le poli­cier tire, arrache la chemise, le plaque à terre, un coup de genou dans les côtes l’air de rien,un point sur la nuque parce qu’il faut qu’il obtem­père. La clé de bras dislo­qué l’épaule. Un cri de douleur jaillit, étouffé par un « fuck you » hargneux. Ils sont main­te­nant 4 sur le dos de l’homme à terre. Il n’avait qu’à obéir. Refus de se plier aux ordres des repré­sen­tants de l’au­to­rité. Il n’avait qu’à ne pas traî­ner. Ils lui main­tiennent les jambes et lui passe les menottes. Un coup de matraque dans le dos pour finir. Les forces de l’ordre sont en train de sauver le Québec des terribles agis­se­ments de ces sauvages qui ne veulent jamais rien entendre. Il faut les disci­pli­ner et, leur apprendre. On est dans la province de Québec, sur le terri­toire provin­cial. Quiconque s’y trouve doit obéir aux lois et aux injonc­tions venues de la capi­tale. Le ministre a dit, la police exécute. Elle répand la parole de l’ordre par le bout des fusils, les gaz lacry­mo­gènes et les barreaux de prison.

Mon pays c’est l’hiver

Je suis né dans le froid. La glace et la neige sont dans mes veines. Il n’y a pas de ciel plus clair et d’air plus pur qu’au milieu de l’hi­ver. Il n’y a pas d’odeur plus parfu­mée que celle de la neige fraî­che­ment tombée sur les branches des sapins. Il n’y a pas de silence plus parfait que celui d’une nuit étouf­fée sous les flocons d’un début de tempête. J’aime cette saison parce que les choses y sont claires. On sait exac­te­ment ce qui se passe dans les bois quand tout est blanc. La moindre forme de vie laisse une trace. Les branches sans feuilles permettent de voir clai­re­ment des corneilles en haut des cimes. Les rivières sont des routes pour s’en­fon­cer au plus profond de l’in­connu. On est pas emmêlé dans les brous­sailles, on file droit, en raquettes ou en ski-doo. C’est une sensa­tion de fuite qui n’est possible que dans la neige. Ceux qui se plaignent du froid n’ont jamais passé une nuit dehors à moins quinze devant un feu de camp et sous la lune qui éclaire comme en plein jour. 

Il a vrai­ment l’air sincère. Ses yeux se sont mis à briller. Elle a envie de lui deman­der s’il a un peu de sang indien pour parler ainsi mais elle sait que c’est la dernière ques­tion à poser à quel­qu’un dans ce coin de pays. Elle a suffi­sam­ment gaffé lors de son arri­vée pour savoir que le sujet est plutôt sensible. Le vieux fermier qui lui loue sa maison en planche vers tu lui as dit. :
- Au Québec, on a tous du sang indien. Si c’est pas dans les veines, c’est sur les mains.
https://​www​.youtube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​C​H​_​R​6​D​7​m​U7M

Édition Galli­mard NRF (du monde entier)

Traduit de l’ita­lien par Danièle Valin

Quand j’ai chro­ni­qué « le poids du Papillon » Domi­nique m’avait conseillé de lire ce roman. Comme elle, j’ai parfois des lectures moins enthou­siastes de cet auteur par exemple « le jour avant le bonheur » et même « le tort du soldat » m’avaient moins convain­cue que ces deux derniers romans. Encore un coup de cœur pour celui-ci. Un des sujets du roman c’est le travail du « passeur » arti­san (il refu­se­rait le titre d’ar­tiste) qui doit « expo­ser la nature » du christ c’est à dire son sexe. Oui, j’ai appris grâce à ce roman que les cruci­fiés étaient nus sur leur croix. Il existe de rares statues du christ nu.

Un sculp­teur décide au début du XX° siècle de faire une sculp­ture du cruci­fié nu, mais l’église a imposé que l’on cache le sexe sous un pagne de pierre. Notre person­nage prin­ci­pal est donc chargé d’en­le­ver le rajout et sculp­ter le sexe du christ.

Le person­nage, – voilà l’autre thème du roman- est un habi­tant des montagnes mais il doit trou­ver refuge dans une petite ville de bord de mer car il est devenu bien malgré lui trop célèbre dans son village. Habi­tant des régions fron­ta­lières, il est devenu « passeur », pour « des gens » qui veulent conti­nuer leur périple en Europe. Ces immi­grés sont, comme il nous le dit, les nouveaux nomades de notre époque. Il s’ac­quitte avec succès de cette tâche, en accep­tant le prix fixé par deux passeurs du village mais lui rend aux immi­grés leur argent dès la fron­tière passée. Cela se sait et tous les médias s’in­té­ressent à lui. Ses anciens amis se sentent trahis et ne veulent plus de lui dans le village. Il part donc et trou­vera ce travail dans une église du bord de mer. C’est pour lui, et pour nous, l’oc­ca­sion de se confron­ter au travail du sculp­teur sur marbre et de réflé­chir au sens des trois grandes reli­gions mono­théistes. Tout le livre très court ‑cet auteur écrit souvent de moins de deux cent pages- est plein d’une sagesse, d’hu­mour et de réflexions qui font sourire parfois, nous troublent souvent. J’ai aimé ce roman , j’es­père me souve­nir de quelques une des cita­tions que j’ai notées ‑celle sur Char­lot a fait écla­ter de rire mes amis-. À mon tour de vous en recom­man­der chau­de­ment la lecture.

Citations

J’adore .…

Je grave des noms pour les amou­reux endur­cis qui les préfèrent sur des branches et des cailloux plutôt que sur des tatouages. Ils durent plus long­temps sans pâlir. 

Les frontières dans les montagnes

Ils sont cocasses ces États qui mettent des fron­tières sur les montagnes, ils les prennent pour des barrières. Ils se trompent, les montagnes sont un réseau dense de commu­ni­ca­tion entre les versants, offrant des variantes de passage selon les saisons et les condi­tions physiques des voya­geurs.

Le personnage principal doit sculpter le sexe du Christ qui a été enlevé et caché par un linge en granit

Il m’ap­prend que je suis le dernier d’une longue liste d’ar­tistes, confir­més ou non, qui ont été consul­tés. L’un d’eux a dit que l’en­lè­ve­ment trau­ma­tique de la couver­ture suffi­rait déjà à repré­sen­ter la nudité et son histoire censu­rée. Ceux qui ont accepté d’es­sayer ont proposé des solu­tions bizarre. À la place de la partie déta­chées, quel­qu’un a imaginé un oiseau, plus préci­sé­ment un coucou, parce qu’il met ses œufs dans le nid des autres. Un deuxième à penser à une fleur. Un jeune artiste a eu l’idée d’un robi­net.

Le vin

Le curé conti­nue à m’écou­ter tout en prenant une bouteille de vin et deux verres. Il remplit le mien à ras bord. C’est l’usage chez les ouvriers. Si on offre du vin, on remplit le verre. Ce sont les riches qui en verse peu. Eux, ils ne boivent pas ils sirotent. Si on en offre à un ouvrier, on en verse jusqu’à ce que le verre déborde.

Vous la portez à droite ou à gauche ?

Il est curieux de connaître celui qui a fina­le­ment été chargé de restau­rer la gêne. Son père qui était tailleur, l’ap­pe­lait ainsi quand il prenait les mesures pour un panta­lon. Il deman­dait au client de quel côté, droit ou gauche, il portait la gêne. 

Traverser la place de la gare à Naples

J’ob­serve ce que font les passants pour atteindre la rive oppo­sée du trot­toir. Le courant d’au­to­mo­biles est continu.
Ils font comme ça, ils descendent du bord tandis que le flux s’écoule indif­fé­rent à eux. Ils l Ils avancent dans le gué , frôlés et contour­nés par les voitures comme des rochers qui affleurent. Ils avancent rapi­de­ment jusqu’à la berge d’en face. Il ne faut pas croire que la mer Rouge s’ouvre en deux pour eux, mais c’est une mer rouge locale, élas­tique, qui coule en évitant le peuple en marche. Elle l’in­cor­pore et le repose indemne de l’autre côté. Je regarde sans bouger. Je prends des notes visuelles étonné sur la dyna­mique du lieu, sans me déci­der à tenter l’ex­pé­rience. Il est impé­ra­tif de ne pas hési­ter une fois dans le courant. La mer Rouge s’adapte à l’in­trus si son pas est décidé, mais devient colé­reuse et impé­tueuse s’il hésite ou change d’avis.

Charlot

Char­lie Chaplin a parti­cipé au concours des imita­teurs de Char­lot et il est arrivé troi­sième. 

Le prix et la langue des passeurs

Les voya­geurs paient comp­tant, forcé de faire confiance. On utilise un anglais de dix mots, le jargon des dépla­ce­ments.

Destins d hommes

J’écoute les histoires de destins bizarres, des façons nouvelles de mourir : dans une soute asphyxié par les gaz du moteur, gelé dans le compar­ti­ment du train d’at­ter­ris­sage d’un avion, étouffé dans un camion garé l’été en plein soleil.

Cruauté des hommes

Nous parlons de tout le mal que l’es­pèce humaine a inventé pour elle-même. Aucun animal ne se rapproche de notre pire. Aucune autre créa­ture vivante n’a imaginé le supplice de l’emballement. L’ha­bi­leté du bour­reau consis­tait à prolon­ger l’ago­nie.

Nous cessons de manger pendant un moment, nous nous regar­dons, nous bais­sons les yeux. Il y a peu de temps encore, nous aurions assisté à ces exécu­tion dans la rue sans détour­ner le regard. Décidé par les auto­ri­tés : cela suffit à leur donner force de loi.

Édition Galli­mard (Du Monde Entier)

Traduit de l’al­le­mand par Bernard Lortho­lary

Après « Le liseur » que j’ai beau­coup appré­cié (mais pas chro­ni­qué), j’ai bien aimé ce roman. Cet auteur alle­mand, Bern­hard Schlink, sait racon­ter la vie de gens simples. On sent aussi chez lui, un grand inté­rêt pour les femmes et une confiance dans leur bon sens venant sans doute de l’amour mater­nel. Olga a eu le malheur de ne pas connaître cet amour, trop tôt orphe­line, elle sera élevée par une grand mère qui ne l’ai­mait pas. Intel­li­gente, elle devien­dra insti­tu­trice. Très vite, elle rencon­trera Herbert fils du notable de son village. Voilà le premier (et le seul en tant que femme) amour de sa vie, elle aimera Herbert de toute la force dont elle est capable, sans vouloir pour autant l’empêcher de vivre sa vie d’aven­tu­rier pour le garder près d’elle. Elle souf­frira de tous ses départs, et ne parta­gera pas ses certi­tudes. Ses combats contre les Heréos lui semblent peu glorieux mais son amour est plus fort que tout. Quand Herbert, en 1913, part en Artique, elle a peur et commence à l’at­tendre. Elle lui écrit et par un tour de passe passe roma­nesque l’au­teur retrouve ses lettres. On a ainsi plusieurs voix et plusieurs moments de la vie d’Olga qui se rejoignent dans ce roman que l’on peut quali­fier de roman choral. Pour Olga tout le mal de l’Al­le­magne vient de Bismarck qui a appris à son peuple à se voir et se croire trop grand.

Ce person­nage histo­rique aura une très grande impor­tance dans la vie et la mort d’Olga.
Cela a fait remon­ter en moi, un souve­nir person­nel : en 1960, mes parents m’avaient envoyée en Alle­magne, j’étais très jeune et la famille chez qui j’étais m’avait fait rencon­trer une femme très âgée qui parlait bien le fran­çais et comme Olga, elle m’avait dit que toutes ces guerres c’était la faute faute de Bismarck, plus tard quand j’ai étudié l’his­toire je me suis rendu compte qu’elle ne disait pas n’im­porte quoi. Cette femme aurait peut-être pu pronon­cer les mêmes paroles qu’Olga :

Elle esti­mait que c’était avec Bismarck que le funeste malheur avait commencé. Depuis qu’il avait assis l’Al­le­magne sur un cheval trop grand pour qu’elle pût le chevau­chée, les Alle­mands avaient tout voulu trop grand.

Ce roman est une façon de revi­si­ter le passé de l’Al­le­magne et de comprendre ses habi­tants pendant ce si doulou­reux ving­tième siècle sans, pour une fois, le faire de façon trop tragique. Dans ce jour du 11 novembre cela fait du bien de se replon­ger dans toutes les méandres des erreurs de ce grand pays et de tout faire pour être défi­ni­ti­ve­ment à l’abri des guerres fratri­cides en Europe et colo­niales hors de nos fron­tières. Et une bonne façon de parti­ci­per au chal­lenge d’Eva.

Citations

L’amour de deux êtres séparés, hier et aujourd’hui.

Nous étions plus patients que vous autres. Beau­coup de couples, à l’époque, étaient sépa­rés pendant des mois et des années, et se trou­vaient réunis pour peu de temps seule­ment. Nous étions forcés d’ap­prendre à attendre. Aujourd’­hui, vous télé­pho­nez, vous prenez le train, la voiture, l’avion, et vous pensez que l’autre est à votre dispo­si­tion. En amour, l’autre n’est jamais à dispo­si­tion.

Le manque d’amour

J’ai senti l’aver­sion que grand-mère avait pour moi, comme je l’avais toujours sentie. Parfois elle me frap­pait, et souvent elle me criait dessus. Mais même quand elle n’en faisait rien, l’éle­vait même pas la voix, son aver­sion était dans l’air comme une odeur. 

Tel père tel fils (le père disparu en Artique en 1913 et le fils nazi en 1936)

Je me suis souvent demandé, ces dernières années, quelle posi­tion tu aurais prise, par rapport à tout ça. Je n’ai pas l’im­pres­sion que les nazis rêvent de colo­nies ou de l’Arc­tique, et peut-être que ça te sauve­rait d’eux. Mais tout est trop gran­diose, avec eux, et quand on est dans le gran­diose, les rêves chimé­riques ne sont pas loin. Peut-être que tu voudrais leur apprendre à rêver de colo­nie et d’Arctique.
Je suis plein d’amer­tume, contre Erik et contre toi. C’est la chair de ta chair et le sang de ton sang. Il est aussi bête que toi et aussi lâche que toi. Il égale­ment capable d’être aussi gentil que toi. Mais la gentillesse ne saurait compen­ser la bêtise et la lâcheté.

Édition Acte Sud, Traduit de l’al­le­mand par Isabelle Liber

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard
Et quand je pense que j’ai hésité à choi­sir ce livre et cela parce que j’avais vu qu’il s’agis­sait de Tcher­no­byl …
C’est un grand bonheur ce roman, jusqu’à la dernière ligne. On regrette d’être arrivé à la page 150 aussi rapi­de­ment. Mais pour­quoi donc cet enthou­siasme ?
- D’abord à cause du person­nage de Baba qui vit aussi bien avec les vivants que les morts, elle est si atta­chante dans sa simpli­cité et son natu­rel. Son ancien métier d’aide soignante lui a permis de se faire une idée assez précise de la nature humaine : ni trop idéa­li­sée ni trop pessi­miste.
Elle a un sens de la répar­tie à toute épreuve, et cela parce qu’elle n’a plus peur de rien puis­qu’elle est une morte en sursis depuis si long­temps.
Comme elle parle assez régu­liè­re­ment à Yégor son mari mort depuis un certain temps, Elle nous fait aussi connaître la vie avant l’ex­plo­sion de la centrale nucléaire. On retrouve, alors, les hommes russes alcoo­liques violents et de bien mauvais pères. Mais aussi le plai­sir de vivre dans un petit village avec la nature accueillante et nour­ri­cière autour de chaque maison.
- Les autres habi­tants du village sont tous des zombies resca­pés de la catas­trophe de Tcher­no­byl mais ils préfèrent mourir là que loin de chez eux dans des villes peu accueillantes et dans des immeubles vétustes.
- Le village va se souder autour d’un meurtre d’un homme qui avait décidé pour se venger de sa femme de venir dans ce village y faire mourir sa petite fille.
- Notre Baba va y tenir un rôle impor­tant mais son vrai soucis c’est de réus­sir à lire la lettre que sa petite fille Laura lui a envoyée. Comme Baba ne lit que Le russe elle ne peut même pas devi­ner en quelle langue est écrite cette lettre.
Évidem­ment je ne peux divul­gâ­cher tous les ressorts de l’in­trigue roma­nesque mais ce roman est si bien agencé que cela contri­bue au plai­sir de la lecture.
Je suis ravie de parti­ci­per avec ce roman au mois de novembre de la litté­ra­ture alle­mande comme l’avait suggéré Eva, car ce livre tout en légè­reté et humour tranche complè­te­ment avec ce que je reproche aux auteurs alle­mands. Je les trouve souvent trop didac­tiques et un peu lourds. Si, ici, le sujet reste tragique le carac­tère de Baba Dounia qui nous permet de sourire souvent le rend pour­tant beau­coup plus proche de nous.

Citations

Son mari Yégor

Autre­fois, mes pieds étaient fins et déli­cats, poudrés de la pous­sière qu’ils soule­vaient dans la rue, magni­fiques dans leur nudité. Yégor les aimaient. Il m’a inter­dit de marcher pieds nus parce qu’à la seule vue de mes orteils, les hommes avaient déjà le sang qui leur montait à la tête.
Main­te­nant, quand Yégor passe me voir, je montre du doigt les deux boudins fice­lés dans des sandales de marché et je dis : Tu vois ce qui reste de la splen­deur d’an­tan ? 
Alors il rit et il affirme que mes pieds sont toujours aussi jolis. Depuis qu’il est mort, il est très poli, l’hy­po­crite.

Les vieux journaux

Dans le « Paysanne » que je feuillette, il y a des recettes à faire avec de l’oseille, un patron de couture, une brève histoire d’amour dans un kolkhoze et une liste d’ar­gu­ments contre le port du panta­lon pour les femmes, sauf au travail. Le maga­zine date de février 1986.

Maria sa voisine

Je me dis que Maria n’au­rait jamais dû venir ici. Ce ne sont pas les radia­tions. C’est le calme qui lui fait du mal. Maria a sa place en ville, où elle peut tous les jours avoir son lot de querelles chez le boulan­ger du coin. Ici, comme personne n’a envie de se dispu­ter avec elle, elle ne se sent plus exis­ter , et son corps gonfle tandis que son âme rétré­cit.

Le conducteur de bus

Boris raconte ce qu’il a vu à la télé. De la poli­tique, encore et toujours ; l’Ukraine, le Russie, l’Amé­rique. Je n’écoute que d’une oreille. Bien sûr, c’est impor­tant la poli­tique, mais si on veut manger de la purée un jour, c’est quand même à nous de biner les pommes de terre.

C’est bien vrai .…

Mon travail m’a ensei­gné que les gens n’en font toujours qu’à leur tête. Ils demandent des conseils, mais en réalité, ils n’ont que faire de l’avis des autres. De ce qu’on leur dit, ils ne retiennent que ce qui leur convient, et ils ignorent le reste. J’ai appris à ne pas donner de conseils, à moins qu’on ne me le demande expres­sé­ment. Et à ne pas poser de ques­tions.

Un soir de la vie d’une femme aide-soignante en Russie

Je ne retrouve mes esprits que le soir venu. Il est dix heures , les enfants dorment dos à dos dans le grand lit et je sors leur cahier de leur cartable pour contrô­ler leurs devoirs. La vais­selle est lavée , les chaus­settes repri­sée. Je suis loin d’ex­cel­ler dans les tâches ména­gères, mais je fais de mon mieux. Je vais à la cuisine et je bois un verre d’eau du robi­net. Elle a un goût salé, le goût de mes larmes. Au fond, je ne suis qu’une femme comme des millions d’autres, mais ça ne m’empêche pas d’être malheu­reuse. Quelle imbé­cile je fais.

Édition Plon

Un roman histo­rique abso­lu­ment superbe , je l’avais déjà repéré chez « Ales­lire » et Keisha sans pour autant me moti­ver, et puis, j’ai reçu ce livre en cadeau (et … il fait partie de la sélec­tion de mon club de lecture). Pour moi aussi, c’est un coup de cœur absolu. Tout vient du talent de cet écri­vain, Camille Pascal et je me lais­se­rai tenter par ses autres livres telle­ment celui-ci m’a séduite et embar­quée dans une autre époque. Je ne suis pas du tout spécia­liste de cette période et si, comme moi les livres d’his­toire ont tendance à vous ennuyer, ne soyez pas effrayé par les 646 pages décri­vant cet instant où le roi Charle X a dû renon­cer à la couronne par pur aveu­gle­ment, il faut dire que le prince de Poli­gnac, son ministre l’a bien aidé à tenir fermer des yeux qui ne voulaient pas voir que la monar­chie abso­lue n’était pas possible à restau­rer. Pour­quoi quatre rois ? Car en quelques jours, la France a vu Charles X abdi­quer au profit de son petit fils Le Duc de Bordeaux, mais avant cela, quelques heures seule­ment son fils, le duc d’An­gou­lème, aura été le Roi de France le temps de signer son abdi­ca­tion . Et puis, fina­le­ment, soutenu par la chambre que Charles X voulait dissoudre, Louis-Philippe devien­dra le « roi des fran­çais » et accep­tera le drapeau trico­lore.

Voilà le cadre, mais à l’intérieur de ce décor, on suit pas à pas, les hési­ta­tions de Charles X et son départ pour Cher­bourg où l’attend le bateau qui l’emmènera en Angle­terre. Cet homme est hanté par la mort de son frère Louis XVI. Il est persuadé que ce sont les faiblesses de ce roi qui ont causé sa perte. Hanté par l’image de l’échafaud, il se raidit dans des atti­tudes qui ne peuvent que l’entraîner vers sa perte. En contre point, à cette cour que rien ne peut éclai­rer, on voit les très riches bour­geois pari­siens manœu­vrer pour garder le pouvoir parle­men­taire même si pour cela il faut libé­rer les instincts révo­lu­tion­naires d’une popu­la­tion misé­reuse. À la fin de cet été 1830, Louis Philippe est donc sur le trône de France, grâce à la grande bour­geoi­sie d’affaires qui effec­ti­ve­ment est bien partie pour se déve­lop­per mais qu’en est-il du peuple ? L’histoire montrera qu’il est plus facile de se débar­ras­ser d’un roi que de la bour­geoi­sie d’affaires et que des révoltes peuvent être mater plus violem­ment par les forces de la répu­blique que par une armée royale surtout quand celle-ci est compo­sée de merce­naires. Ces jour­nées sont super­be­ment évoquées et il fallait bien 646 pages pour en comprendre toute la portée et sentir l’ave­nir de la France.

Citations

Les odeurs …

Le roi profita de l’ins­tant pour deman­der à l’huis­sier du Conseil d’ou­vrir l’une des fenêtres. Aussi­tôt, l’odeur des oran­gers vint éteindre celles des parfums de cours, trop musqués.

Motivation de Charles X

L’es­prit de la Révo­lu­tion n’a jamais aban­donné une partie de la popu­la­tion. C’est à la monar­chie qu’on en veut. Si je cédais, ils me trai­te­raient comme ils ont traité mon malheu­reux frère. Sa première recu­lade a été le signal de sa perte… Ils lui faisaient aussi des protes­ta­tions d’amour et de fidé­lité ; ils lui deman­daient seule­ment le renvoi de ses ministres. Il céda, et tout fut perdu … Si je cédais cette fois à leur exigence. Il fini­rait par nous trai­ter comme ils ont traité mon frère.

Jolie formule et portrait intéressant

Lui-même n’avait pas été insen­sible à cette intel­li­gence et à cette viva­cité de conver­sa­tion qui voilait main­te­nant d’es­prit l’af­fais­se­ment de ses charmes. Cette femme du monde savait être d’ex­cel­lents conseils et une source inépui­sable de rensei­gne­ments obte­nus de première main, qu’elle avait experte. En parta­geant de temps à autre le lit du duc de Fitz-James, elle tenait la rampe du côté des ultras et des soutiens du minis­tère Poli­gnac, mais son amitié ancienne avec la duchesse d’Or­léans lui ouvrait aussi les portes du Palais-Royal où l’on respire est un air plus libé­ral. Enfin, sa tendre compli­cité avec le conseiller Pasquier la plaçait au cœur du juste milieu. Ainsi cette femme de 50 ans, en se tenant à cheval sur les deux Faubourgs, était-elle deve­nue l’une des plus recher­chées et des mieux infor­mées de Paris.

Autre temps autres mœurs

Comment rester un patron digne et respecté aux yeux de ses employés sans droit de vote qui leur permet­tait de consen­tir l’im­pôt et de parti­ci­per à la vie de la nation ? C’était une honte, un défi au bon sens, un retour à l’an­cien régime et à la société d’ordres.

Le luxe en 1830

Casi­mir Périer salua très aima­ble­ment Thiers et Rému­zat qu’il connais­sait un peu et fut avec les quatre élec­teurs d’une amabi­lité d’homme d’af­faires ; il dissi­mula avec talent le déplai­sir qu’il avait à rece­voir chez lui des fauteurs de trouble et leur parla comme un livre d’es­compte. Ces manières de patri­cien, le luxe assourdi dont il s’en­tou­rait, la coupe parfaite de son habit, l’éclat d’une chemise qui n’avait pu être blan­chie qu’à Londres, des souliers glacés au cham­pagne, tout cela émer­veillait Thiers et ses amis.

La misère

Jamais le grand réfé­ren­daire n’avait vu la misère d’aussi près, et elle lui parut bien effrayante. Toute une popu­la­tion d’ou­vriers, de gagne deniers, de crève-la-faim, de femmes dépoi­traillées , d’en­fants morveux, de vieillards éden­tés toute une gueu­saille l’en­tou­rait, l’apos­tro­phait, l’agrip­pait, touchait son beau manteau de velours pour­tant taché par la pommade de sa perruque qui n’avait pas résisté à la chaleur et perlait de sa queue de rat sur son col brodé.

Bien dit

À l’hô­tel de ville, le marquis de La Fayette s’en­ivrait de cette popu­la­rité qui est à la poli­tique ce que l’en­cens est au culte des dieux.

Édition Actes Sud,Traduit du turc par Julien Lapeyre Cabanes

Chaque œil qui lit les phrases que j’écris, chaque voix qui répète mon nom est comme un petit nuage qui me prend par la main et m’emporte dans le ciel pour survo­ler les plaines, les sources et les forêts, les rues, les fleuves et les mers. Et je m’in­vite sans un bruit dans les maisons, les chambres, les salons. 

Je parcours le monde depuis une cellule de prison.

C’est sur Face­book que j’ai vu passer ce livre, (comme quoi il s’y passe parfois des choses inté­res­santes !). Pour une fois je vais être impé­ra­tive et claire : lisez ce livre et faites le lire autour de vous. D’abord parce qu’il faut savoir ce qui se passe sous Erdo­gan en Turquie, mais aussi parce que c’est l’oeuvre d’un grand écri­vain qui sait nous toucher au plus profond de nous. Ahmet Altan est, avant tout, écri­vain et il sait qu’au­cun mur aussi épais soit-il ne peut tarir sa source d’ins­pi­ra­tion et que si ses geôliers, suppôts du régime d’Er­do­gan, empri­sonnent et cherchent à l’hu­mi­lier l’homme, ils ne pour­ront jamais éteindre l’écri­vain qui est en lui. Il sait, aussi, l’im­por­tance pour lui d’être lu par un large public, c’est pour cela que j’ai commencé de cette façon ce billet. Les hasards faisaient que je lisais en même temps un numéro de la revue « Histoire » sur le goulag. Et je me suis fait la réflexion suivante : certes la Turquie va mal, certes cet homme est privé de sa liberté mais ils n’est pas torturé, il peut faire de multiples recours judi­ciaires, il a pu écrire et peut-être, fina­le­ment sortira-t-il de prison, mais c’est loin d’être fait. En atten­dant il s’est trouvé des avocats assez coura­geux pour l’ai­der à faire décou­vrir ses textes à un très large public inter­na­tio­nal ( partout, sauf en Turquie) . Feuillets après feuillets, mêlés entre les écrits de procé­dure, les conclu­sions et les docu­ments de défense de ses avocats, Ahmet Altan a fait sortir son livre de prison, par pièces déta­chées, avant qu’elles ne soient rassem­blées au dehors. Lisez les extraits que j’ai notés pour vous et j’es­père que cela vous donnera envie de lire son essai en entier qui est un petit chef d’oeuvre sur l’en­fer­me­ment, le pouvoir de l’écri­vain, et la force de la litté­ra­ture.

Citations

La prison à vie

À instant où la portière s’est refer­mée, j’ai senti ma tête cogner contre le couvercle de mon cercueil.

Je ne pouvais plus ouvrir cette portière, je ne pouvais plus redes­cendre.
Je ne pouvais plus rentrer chez moi.
Je ne pour­rai plus embras­ser la femme que j’aime, ni éteindre mes enfants, ni retrou­ver mes amis, ni marcher dans la rue, je n’au­rai plus de bureau, ni de machine à écrire, ni de biblio­thèque vers laquelle étendre la main pour prendre un livre, je n’en­ten­drai plus de concerto pour violon, je ne parti­rai plus en voyage, je ne ferai plus le tour des librai­ries, je ne sorti­rai plus un seul plat du four, je ne verrai plus la mer, je ne pour­rai plus contem­pler un arbre, je ne respi­re­rai plus le parfum des fleurs, de l’herbe, de la pluie, ni de la terre, je n’irai
plus au cinéma, je ne mange­rai plus d’œufs au plat au saucis­son à l’ail, je ne boirai plus un verre d’al­cool, je ne comman­de­rai plus de pois­son au restau­rant, je ne verrai plus le soleil se lever, je ne télé­pho­ne­rai plus à personne, personne ne me télé­pho­nera plus, je n’ou­vri­rai plus jamais une porte moi-même, je ne me réveille­rai plus jamais dans une chambre avec des rideaux.

Dieu et Saint Augustin

Mais cette fois, la lecture de Saint-Augus­tin m’a mis en rage.
Car il m’est apparu qu’il donnait raison à ce Dieu d’avoir créé la torture, la cruauté, la souf­france, le crime, la cage où j’étais enfermé, autant que les hommes qui m’y avait jeté.
Si je résume gros­siè­re­ment, dans les limites de mon igno­rance, la cause de tous ces mots était le « libre arbitre » qu’A­dam, le premier homme, avait pour ainsi dire inventé en mangeant la pomme.
J’étais donc en prison parce qu’un homme avait mangé une pomme.
C’était Adam créé par Dieu de ses « propres mains », qui l’avait mangée, c’était moi qui me retrou­vais en prison.
Il fallait en plus que je rende grâce au philo­sophe ?
J’ai grom­melé comme si le véné­rable chauve était devant moi il me souriait, avec sa longue barbe, ses vête­ments dépe­naillés et son air douce­reux.
« Dis donc toi, lui ai-je dit, quel est le plus grand pêché : manger une pomme ou mettre toute l’hu­ma­nité au supplice à cause d’un type qui a mangé une pomme ?
Puis j’ai ajouté plein de rage :
« Ton Dieu est un pêcheur.

Les prisonniers

Dans le genre tableau de l’être humain en misé­rables repris de justice, rien ne valait sans doute cette pathé­tique proces­sion d’hommes hirsutes et ébou­rif­fés, avec leurs chaus­sons informes, leurs débar­deurs cras­seux et leurs panta­lons frois­sés.
Au milieu de cet embou­teillages que causait la confu­sion entre les ordres de marche qu’on nous hurlait dessus et notre maladresse à y obéir, tout ce qui faisait la person­na­lité exté­rieure de chacun dispa­rais­sait dans une sorte de bouillie humaine sans iden­tité, et personne n’avait plus rien en propre, ni mimique, ni gestes, ni voix, ni démarche.
Dans cette espèce de brouillard grisâtre, la fortune lamen­table de notre sort m’ap­pa­rais­sait au grand jour.

les médecins en prison

Et j’ai pensé : Si tu réussi à garder ta dignité même décu­lotté devant cette femme méde­cin, alors tu n’au­ras plus rien à craindre.
Puis elle m’a auto­risé à remon­ter mon panta­lon.
En sortant, je lui ai demandé : « Et vous, c’est quoi votre spécia­lité ? »
La réponse, du genre impé­ris­sable :
« Sage-femme. »

Motif de la condamnation à la prison à vie

Dès le début de l’au­di­tion nous avons demandé au juge.

« On nous arrêté à cause d’un message subli­mi­nal, et main­te­nant ce chef d’ac­cu­sa­tion a disparu. Qu’en est-il et pour­quoi ? »
La réponse que nous a donné le juge avec un large sourire ironique mérite d’ores et déjà de figu­rer dans tous les manuels de juris­pru­dence et d’his­toire du droit :
« Disons que nos procu­reurs aiment employer des termes qu’ils ne comprennent pas. »
En résumé, si nous crou­pis­sions depuis douze jours dans les cachots de la police, c’était à cause d’un procu­reur qui avait pris plai­sir à employer un mot qu’il ne connais­sait pas ! Le juge ne disait pas autre chose.

Description si vraie d’Istanbul mais de Paris aussi

J’ha­bite dans un quar­tier où les sultans otto­mans, jadis, avaient leur villa d’été, sises au milieu de grand jardin, et qui main­te­nant n’a plus que de gros immeubles avec de petits jardins… Dans ses jardi­nets atte­nants aux immeubles, on peut encore trou­ver des oran­gers, des grena­diers, des pruniers et des massifs de rose vestiges d’âge passé… Les descen­dants des sultans habitent toujours ici.

En prison de haute sécurité totalement isolé

L’unique fenêtre de la pièce, elle est aussi munie de barreaux, donnait sur une minus­cule cour de pierre.
Je me suis allongé.
Silence.
Un silence profond, extrême.
Pas un bruit, pas un mouve­ment. La vie soudai­ne­ment c’était figé. Elle ne bougeait plus.
Froide, inani­mée.
La vie était morte.
Morte tout d’un coup.
J’étais vivant et la vie était morte.
Alors que je croyais mourir et que la vie conti­nue­rait, elle était morte et je lui survi­vais.

Souffrance du prisonnier

Il est impos­sible de décrire cette nostal­gie qu’on éprouve en prison. Elle est telle­ment profonde, telle­ment nue, telle­ment pure qu’au­cun mot ne saurait être aussi nu, aussi pur. Ce senti­ment que les mots sont impuis­sants à expri­mer, ce sont encore les gémis­se­ments, les jappe­ments d’un chien battu qui le dirait le mieux.

Il faudrait, pour comprendre cette peine, que vous puis­siez entendre la plainte inté­rieur des hommes empri­son­nés, or vous ne l’en­ten­drez jamais.
Ceux qui portent cette douleur en eux ne peuvent la montrer, même a l’être qui leur manque le plus, pire, il l’a dissi­mule avec un peu de honte.

Encore Dieu

Nous vivons sur une planète où les vivants mangent les vivants. Les hommes ne se contentent pas de tuer d’autres créa­tures, ils s’as­sas­sinent aussi entre eux, constam­ment. Les montagnes crachent du feu, la terre s’ouvre, englou­tit hommes et bêtes, les eaux se déchaînent, détruisent tout sur leur passage, les éclairs tombent du ciel.

Ici me semble rési­der l’un des para­doxes les plus curieux du genre humain, capable de conce­voir que la terre, ce lieu affreux, puisse être l’oeuvre d’une puis­sance parfai­te­ment bonne, et ainsi démon­trer que les hommes sont dotés malgré la barba­rie consti­tu­tive de leur exis­tence, d’une imagi­na­tion exagé­ré­ment opti­miste.
Il croit qu’une force à créer tout cela, mais au lieu de s’en plaindre et de la détes­ter, il l’adule plein de grati­tude et de recon­nais­sance.

Les puissants en prison

Je consta­tais que face à des coups de cette violence là, les gens habi­tué au pouvoir et à l’im­mu­nité sont bien moins résis­tants que les autres. Pour ces gens-là que le destin a toujours fait gravi­ter dans les hautes sphères, la chute est plus brutale, l’at­ter­ris­sage plus doulou­reux. Psycho­lo­gi­que­ment, la violence du choc les détruit.

Édition le Seuil

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Après « la villa des femmes » et « l’empereur à pied », voici ma troi­sième lecture de ce grand écri­vain liba­nais. Ce texte est très court et les chapitres qui le composent font parfois moins d’une demi-page. Le titre dit beau­coup sur cette biogra­phie : Raphaël Arben­sis aurait pu, en effet mener des vies bien diffé­rentes. L’au­teur sent que sa desti­née tient plus du hasard et de la chance que de sa propre volonté. Ce sont des idées bien banales aujourd’­hui mais qui, au début du XVII° siècle, sentent l’hé­ré­sie pour une élite catho­lique toute puis­sante et peu éclai­rée. Elle vient de condam­ner Gali­lée et donc, regar­der, comme le fait le person­nage, le ciel à travers une lunette gros­sis­sante relève de l’au­dace. L’au­teur ne connaît pas tout de la vie de cet aven­tu­rier du pays des cèdres comme lui, mais malgré ces périodes d’ombre qu’il s’empêche de remplir par trop de roma­nesque, il sait nous rendre vivant ce person­nage . Le plus agréable pour moi, reste son talent d’écri­vain : grâce à son écri­ture, on se promène dans le monde si foison­nant d’un siècle où celui qui voyage prend bien des risques, mais aussi, est telle­ment plus riche que l’homme lettré qui ne sort pas de sa zone de confort. Chaque chapitre fonc­tionne comme une fenêtre que le lecteur ouvri­rait sur la société de l’époque, ses grands person­nages, ses peintres, sa pauvreté, ses paysages. Un livre enchan­teur dont les ques­tion­ne­ments sont encore les nôtres : qu’est ce qui relève de notre déci­sion ou de la chance que nous avons su plus ou moins bien saisir ?

Citations

De courts chapitres comme autant de cartes postales du XVII° siècle

Chapitre 6
Il fréquente aussi les lavan­dières qui lavent le linge dans le Tibre . Il fait rire et les trousse à l’oc­ca­sion. À cette époque , les rives bour­beuses du fleuve sont enva­hies par les bate­liers , et les tein­tu­riers y diluent leurs couleurs. Nous sommes dans les premières années du ponti­fi­cat d’Ur­bain VIII. La colon­nade du Vati­can n’est même pas encore dans les projets du Bernin, Borro­mini n’a pas encore construit la Sapienza, le palais des Barbe­rini s’ap­pelle encore palais Sforza et la mode des villas véni­tienne intra-muros commence à peine. Mais il y a des chan­tiers et l’on creuse des allées et des voies. Des peintres et des sculp­teurs habitent en ville. Le Tras­te­vere et un village séparé de la cité, cette dernière n’a pas la taille de Naples, mais depuis le bord du fleuve on voit les dômes de Saint-Pierre et le palais Saint-Ange. Les grands murs du temps de l’Em­pire sont toujours debout, roses et briques parmi les cyprès et les pins, et sous la terre dorment encore bien des merveilles. Un jour de 1625, sur la place du Panthéon, un larron inter­pelle Raphaël pour lui vendre quelque chose en l’ap­pe­lant Monsi­gnore. Arden­tis s’ar­rête, méfiant, le larron rit en décou­vrant une horrible rangée de dents abîmées et lui indique sa brouette sur laquelle il soulève une petite bâche. Aven­sis se détourne du spec­tacle de l’af­freuse grimace du mendiant pour regar­der ce qu’il lui montre et là, au milieu d’un bric-à-brac fait de clous, de chif­fons, de morceaux de plâtre et de divers outils abîmés, il voit une tête en marbre, une grande tête d’empereur ou de dieu, le front ceint d’un bandeau, les lèvres pulpeuses, le nez grec et le cou coupé, posé sur le côté, comme lors­qu’on dort sur un oreiller.
Chapitre 27 un des plus courts
Dans le ciel, il y a toujours ces grands nuages blancs qui se contor­sionnent tels des monu­ments en apesan­teur, qui prennent des postures fabu­leuses et lente­ment chan­geantes comme les anges et les êtres séra­phiques impro­bables de Véro­nèse.

Á travers une longue vue les personnages regardent Venise et le lecteur croit reconnaître des tableaux

Une autre fois, il voit un homme buvant du vin à une table sur laquelle, en face de lui, une femme nue est accou­dée qui le regarde pensi­ve­ment, le menton dans la main. Il voit un maître de musique près de sa jeune élève devant un clave­cin, il voit une table un globe terrestre dans une biblio­thèque déserte et un jour, dans ce qui semble une chambre à coucher, il voit une femme en bleu, peut-être enceinte, debout et absor­bée dans la lecture d’une lettre.

Le hasard ou le destin

Nos vies, écrit-il, ne sont que la somme, tota­li­sable et dotée de sens après coup, des petits inci­dents, des hasards minus­cules, des acci­dents insi­gni­fiants, des divers tour­nants qui font dévier une trajec­toire vers une autre, qui font aller une vie tout à fait ailleurs que là où elle s’ap­prê­tait à aller, peut-être vers un bonheur plus grand si c’était possible, qui sait ?, mais sans doute souvent plutôt vers quelque chose de moins heureux, tant le bonheur est une proba­bi­lité toujours très faible en compa­rai­son des possi­bi­li­tés du malheur ou simple­ment de l’in­si­gni­fiance finale d’une vie ou de son échec.