Première parution édition Minuit 2013 édition poche Minuit 2022, 184 pages.

Cet été je suis retournée au mémorial de Caen – je suis toujours complètement prise par cette visite que j’ai faite à plusieurs reprises- et à chaque fois je reviens avec des livres piochées dans leur superbe librairie. Ce titre m’a sauté aux yeux car c’est une question que je me suis si souvent posée. Comme l’auteur, je suis née après la guerre mais si j’avais été adulte pendant celle-ci qu’aurait été mon attitude ? Pierre Bayard a décidé pour effleurer, à défaut de résoudre, cette grave question de s’imaginer du même âge que son père en 1940. À travers quatre chapitres, il recherche en découvrant les parcours qui l’ont marqué, comment lui aurait réagi.

Si ce livre est aussi passionnant, ce n’est certes pas qu’il réussisse à répondre à cette question, mais c’est qu’il s’appuie sur des exemples d’hommes qui eux, ont choisi l’engagement souvent dans des conditions extrêmes. Dans le premier chapitre qu’il appelle « l’esquisse d’un modèle », il s’appuie sur le film « Lacombe Lucien » pour montrer qu’une part de hasard peut contribuer à faire basculer dans un camp ou dans un autre. il revient ensuite longuement sur cette expérience dont beaucoup d’entre nous ont entendu parler : l’expérience Milgram, qui permet de se rendre compte que la désobéissance à un ordre même cruel est rare et demande une force intérieure particulière. (Il s’agissait dans cette expérience d’envoyer des décharges électriques à un sujet qui doit retenir des mots, et même si le « sujet » souffre la plupart des participants continue à envoyer des décharges) , il évoque alors cette troupe de policiers allemands qui a tué par balle plus de 80 000 juifs. Le plus étonnant est, que les Allemands qui ne voulaient pas le faire n’étaient pas sanctionnés. Il pense alors que lui n’aurait pas adhéré au régime de Vichy mais pour autant, il n’aurait eu, ni le courage de Romain Gary ni celui de Daniel Cordier, (dont j’ai tant aimé le livre Alias Caracalla ,), et il ne serait pas parti en Angleterre. Dans le chapitre  » contrainte intérieure », on suit toujours Gary et Cordier mais aussi des Justes de Chambon qui ont sauvé tant d’enfants juifs. Dans le chapitre « Réticence de la peur » il explique bien qu’il ne se connaît aucun courage et décrit des conduites tellement étonnantes comme cet ambassadeur portugais qui a délivré autant de visas qu’il le pouvait pour sauver des juifs, et celui incroyable de Milena Jesenska dont Margaret Buber- Neumann a raconté l’incroyable courage à Ravensbrück. Dans le dernier chapitre , il raconte la terreur des Khmers rouges, des Serbes qui voulaient rester en Bosnie, des Hutus qui ont sauvé des Tutsis.

Tous ces exemples permettent de comprendre les risques mais aussi la grandeur de l’engagement. C’est un livre à mettre dans toutes les mains surtout des plus jeunes, car l’auteur ne donne aucune leçon de morale, il raconte tout simplement . Ce que j’en ai retiré c’est que le meilleur moyen d’aider les gens à prendre de bonnes décisions, c’est de leur apprendre à faire toujours leur choix et résister à la force du groupe. Mais j’ai aimé tous les rappels de gens que j’admire beaucoup. De Romain Gary au Juste anonyme qui a permis à des enfants juifs de ne pas être happé par la terrible machine à exterminer que fut le nazisme.

Extraits.

Début du prologue.

 Comme de nombreuses personnes de ma génération nées dans les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale et élevée dans ses récits, je me suis souvent demandé comment je me serais comporté dans ces circonstances dramatiques si je n’avais pas vu le jour en 1954, mais quelques dizaines d’années plus tôt..

Début de l’essai

De la personnalité potentielle
 La question de savoir ce que nous sommes susceptibles de devenir dans les circonstances comme celles de la Seconde Guerre mondiale a été illustré de façon remarquable par un film de Louis Malle, « Lacombe Lucien » (1974) inspiré d’un scénario que le cinéaste a rédigé en compagnie de Patrick Modiano.

La peur

Ce qui entrave ma capacité d’agir, c’est simplement la peur physique d’être arrêté, maltraité, torturé. Et je suis admiratif devant ceux, héros ou Juste, que cette peur n’a pas arrêté.

Hésitation

 Là encore, mes hésitations ne concernent pas mes sentiments envers l’occupant et le régime de Vichy, mais ma capacité à concrétiser cette hostilité. Elle porte sur le passage de cette hostilité à une action effective dans la mesure où la peur, sous ses différentes formes, suffit à contrebalancer mon animosité et m’interdit d’imaginer des actions originales me donnant l’impression qu’il n’y a rien à faire.
Il est vraisemblable que mon père a connu un conflit identique entre l’envie d’agir et la peur, puisqu’il a mis beaucoup de temps à prendre une initiative fidèle à un attentisme qui est on l’a compris, la marque de notre famille. Il est vrai qu’il a fini tout de même par agir puisqu’après une année passée à Calais dans sa famille à son retour de l’université d’Aix, il décide au printemps 1943 avec trois de ses camarades, le cristal enfin brisé, de rejoindre la Résistance.

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