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Traduit de l’anglais (Canada) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné revu par Caro­line Sers.

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Trois pour traduire ce roman… L’anglais devient une langue bougre­ment compli­quée ! Cela m’amuse de voir qu’il existe main­te­nant un anglais du Canada, il arri­vera un jour où, pour les habi­tants de la planète, la réfé­rence à l’anglais d’Oxford ressem­blera au latin pour les Euro­péens des siècles passés, avant d’ac­cep­ter que le fran­çais, l’espagnol, l’italien le roumain.. deviennent des langues à part entière. Sans mon club et ma biblio­thé­caire je n’aurais pas lu ce roman. Tous les lecteurs connaissent cette sensa­tion agréable, d’être surpris par un livre qu’on n’imaginait pas aussi intéressant.

Les déboires d’une femme de 135 kilos, je trou­vais ça triste, un peu dégoû­tant surtout dans un monde où tant de gens luttent pour leur survie. Je ne connais­sais pas cette écri­vaine et je lirai, à l’occasion, « les filles » le roman qui l’a fait connaître. Keisha, la blogueuses que j’ai mise en lien à la fin de mon article, a préféré « les filles » à ce roman et cela l’a un peu empê­chée d’apprécier celui-ci.

Il est vrai que le début m’a un peu ennuyée, car ça démarre trop douce­ment et je n’arrive pas à comprendre le « pour­quoi » de son obésité. Et puis peu à peu, Mary nous devient extrê­me­ment proche. On connaît tous, je pense, des moments où l’envie de ne rien faire nous para­lyse, où l’on remet à demain ce qui devrait de toute urgence être fait le jour même.

On comprend alors son calvaire, car elle souffre à peu près tout le temps : elle est domi­née par « L’obête » qui est en elle qui l’oblige à se goin­frer, elle est bles­sée par le regard des autres, elle souffre de douleurs insup­por­tables à chaque geste ou presque. Une image aura son impor­tance dans le récit : elle est si lourde qu’elle a creusé des ornières dans la moquette entre son lit et sa cuisine. Elle parle à son sujet, d’obésité morbide et c’est telle­ment vrai !

Et puis, elle devra enfin bouger un peu : son mari l’a quit­tée. Le roman prend un tout autre inté­rêt, elle s’ouvre un peu aux autres et nous fait décou­vrir les habi­tants de Los-Angeles. Pas les stars, mais les gens de tous les jours et les Mexi­cains. Elle va reprendre sa vie en main peu à peu.

Cette écri­vaine a vrai­ment un don pour nous faire parta­ger les sensa­tions physiques de son person­nage. Ce n’est sans doute pas un chef d’œuvre, mais c’est un excellent roman d’aujourd’hui. Je suis partie dans le monde l’obésité, j’ai décou­vert une Amérique que je ne connais­sais pas, celle qui est rare­ment dans les films holly­woo­diens. Je pense que le fait que ce soit écrit par une Cana­dienne n’y est pas pour rien.Ce sont deux pays voisins certes, mais avec un brin d’étrangeté dans le regard. Cela permet une acuité des obser­va­tions de cette auteure, bien­fai­sante pour le lecteur européen.

Citations

Début du roman, elle se retrouve nue sur sa pelouse et n’arrive pas à se relever

Elle était elle-même tout entière et elle n’était rien, sauf la brise qui la soule­vait, jusqu’ au moment ou elle aper­çut son énorme silhouette poupine, paisible et jolie, désha­billée par le vent. Dans la situa­tion présente elle était trop illu­mi­née pour éprou­ver des regrets et elle consi­dé­rait le corps dont elle avait hérité, mais qu’elle n’avait pas mérité, sans inquié­tude, sans envie et sans honte.

Les sentiments de honte

Elle se rendit compte qu’elle ne s’était jamais sentie aussi lourde réflexion aussi­tôt chas­sée par la certi­tude que, de fait, elle n’avait jamais été aussi lourde. Elle en était là. Elle était deve­nue si grosse qu’elle avait litté­ra­le­ment repoussé son mari. Comme l’eau qui déborde de la baignoire

Un moment d’humour

Mary se souvint d’avoir lu quelque part que les Fran­çaises croyaient que toutes les femmes d’un certain âge devaient choi­sir entre leur visage et leur derrière. Le raison­ne­ment appa­rais­sait sensé : la graisse effa­çait les rides et gardait au visage une appa­rence juvé­nile, mais elle alour­dis­sait le posté­rieur et lui donnait l’as­pect d’un sac de billes. À voir les yeux enfon­cés et la peau plis­sée de Sylvie Lafleur, les rides verti­cales de sa bouche et hori­zon­tales de ses yeux, on compre­nait qu’elle avait choisi de sauver son cul.

Le retour vers la vie et les sensations

Elle ajouta la joie au réper­toire de ses émotions récentes et songea : « je suis guérie. » Elle n’était plus la victime d’un vague malaise .Aucun de ses senti­ments n’était vague. Elle aurait pu nommer chacune de ses magni­fiques sensa­tions – espoir, exci­ta­tion, panique, chagrin, peur et dessi­ner une carte de leurs déri­vés. Voilà aussi ce qui arri­vait aux personnes qui s’ex­tir­paient des ornières de leur moquette, songea-t-elle. Elles se retrouvent dans des montagnes russes et prennent gout aux montées d’adrénaline.

Réflexion sur l’Amérique et l’obésité

Au moment de s’unir, un homme et une femme étaient parfai­te­ment conscients du fait qu’ils avaient une chance sur deux de rester ensemble. Mary se demanda si. En Amérique du nord, l’obé­sité avait progresse au même rythme que le taux de divorce . La glou­ton­ne­rie comme réali­sa­tion de soi.

On en parle

En lisant, en voya­geant : Keisha

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Traduit de l’an­glais (Canada) par Michel Lederer.

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Sans être la suite de Le chemin des âmes, Les saisons de la soli­tude explore, de nouveau, le monde des indiens Cree. Will, un des héros, est le fils de Xavier Bird (le person­nage central du premier livre). Et Marius, le dealer… à vous de le décou­vrir. Ce livre est moins prenant que le premier, mais c’est un excellent roman. Deux mondes s’y affrontent :

  • Celui des Indiens tradi­tion­nels. Un monde finis­sant, qui doit sa survie à une lutte sans pitié contre une nature hostile. Ce roman doit ses plus belles page­sau grand froid qui règne sur les bois et les fleuves du Canada. Lorsque les indiens quittent la nature pour le confort des blancs, ils deviennent obèses, ils sont rava­gés par l’alcool, la drogue et les haines entre familles qui ne se règlent que par la violence.
  • Celui de la mode et des Top-modèles que les deux nièces de Will ont le malheur de connaître. Le point commun : la drogue et l’alcool.

C’est un roman déses­péré, on est encore une fois envouté par l’écriture de Joseph Boyden .

Citations

Le monde de la mode

Au début, c’est comme la dernière fois, puis ça devient plus fort. Une demi-heure plus tard, j’ai l’impression d’avoir du mal à respi­rer, comme s’il n’y avait pas assez d’air dans tout l’espace du loft. Les filles se lèvent et quittent la pièce. Je reste seule dans mon fauteuil dont j’agrippe les accou­doirs. Je ne veux pas être seule ici. Je veux flot­ter avec elle. Je veux parler. Je regarde dehors, et je crois être capable de comp­ter les lumières qui s’allument à travers la ville.

Je circule parmi les invi­tés, buvant une gorgée par-ci, par-là, et tenant l’autre flûte comme si elle était desti­née à quelqu’un de sorte que je n’ai pas à m’arrêter pour parler aux gens. Il y en a partout, qui boivent et qui rient, qui m’observent au passage et qui certains, avancent la main pour me toucher.

Souriante, je déam­bule au milieu d’une forêt de visages, et les corps deviennent un tunnel dans lequel je m’enfonce. Les odeurs de ces corps se mélangent, et leurs dents étincellent.

Le monde des Indiens

La vie dans la forêt est simple. Répé­ti­tive. Mon père savait qu’il n’y a que trois choses indis­pen­sables dans les bois. Du feu, un abri, de la nour­ri­ture. On consacre chaque instant à y penser.

La kookum (la femme) se tenait à côté de son râte­lier à pois­son, le regard fixé vers le large. En ce bel après-midi, le chan­ge­ment de direc­tion du vent annon­çait du mauvais temps. Elle savait que j’étais là, et elle me montrait par son atti­tude déten­due… Sans pronon­cer un mot, je me suis avancé et j’ai déposé le sac à côté de leur râte­lier à fumage, puis je me suis assis dans le sable, comme eux le regard rivé sur le large, frot­tant ma mauvaise jambe et humant le chan­ge­ment de vent… Je voulais qu’il prenne la parole en premier mais ils se taisaient…
J’étais plus jeune qu’eux. C’est moi qui ai fini par briser le silence. « Sale temps » …… et voilà nous étions amis. Le vent d’ouest a forci, froid et dangereux.

Traduit de l’an­glais (Canada) par Hugues Leroy.

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Extra­or­di­naire récit à propos des indiens et de l’engagement du Canada dans la Première guerre mondiale, c’est un livre d’une beauté et d’une densité rare. Coup de cœur du club de lecture de Dinard. J’ai rare­ment lu une analyse aussi appro­fon­die de la guerre et des consé­quences sur un être humain d’avoir le droit de tuer. Le lecteur est saisi par ce livre, la descrip­tion de la guerre, les violences faites aux indiens au Canada, l’amour et la force d’une femme indienne, dont on suit jour après jour le long périple sur la rivière pour rame­ner à la vie l’ami de son neveu.

Citation

Un obus est tombé trop près. Il m’a lancé dans les airs et, soudain, j’étais oiseau. Quand je suis redes­cendu, je n’avais plus ma jambe gauche. J’ai toujours su que les hommes ne sont pas fait pour voler.