Édition Mialet-Barrault

 

Lorsqu’on me prenait par les sentiments on me prenait en entier. Le regretté-je ? Qu’est-ce qu’un regret sinon une peine perdue ?

 

Je suis toujours un peu étonnée quand je ne trouve pas sur mon blog des livres que j’ai lus, « Les hirondelles de Kaboul » m’avait marquée à l’époque … celle d’avant Luocine.

Ce livre est une épopée pour faire comprendre l’histoire de l’Algérie dans tous ses aspects, violents et contradictoires, la colonisation n’étant pas le facteur principal de cette violence.

Nous allons suivre le destin d’un homme, encore un enfant en 1914 , Yacine Chéraga qui sous la contrainte acceptera de prendre l’identité de Hamza Boussaïd, fis du cruel et redouté caïd Gaïd Braman Boussaïd, pour se faire enrôler dans l’armée française et partir à la guerre en France.

Yacine est un homme au coeur pur qui va aller de malheur en malheur en ayant rarement le choix de prendre son destin en main. C’est ce personnage dont a eu besoin Yasmina Khadra pour faire ressortir toutes les divisions de l’Algérie qu’il aime tant. Yacine bien sûr s’est totalement trompé sur les intentions du Caïd qui non seulement n’a tenu aucune de ses promesses pour sa famille, mais ne cherche qu’à le faire disparaître après son retour de la guerre, afin que son propre fils soit considéré comme un héros.
Yacine va partir à la recherche de sa famille, il rencontrera des personnalité remarquables dans le désert qui lui donneront des leçons de vie. Il retrouvera des compagnons d’armes qui veulent donner à leur pays la dignité , chasser les traitres et se débarrasser des Français. Ce qui m’a le plus étonnée dans ce récit, c’est à quel point dans de nombreux endroits de l’Algérie, la présence française est à peine perceptible. Les rapports entre le riche Caïd et les pauvres paysans sont d’une violence insupportable, le mépris avec lequel cet homme écrase tous les pauvres autour de lui ne doit rien aux colonisateurs qui d’ailleurs ne voient en lui qu’un « bougnoule » est absolument odieux. Toujours poursuivi par la volonté de destruction du Caïd, Yacine fera 11 ans de bagne où il aurait dû mourir. Ce sont ses frères d’arme qui finiront par le sortir de cet endroit sordide. Je n’ai eu aucune réserve sur la première partie du roman, la guerre 14/18 vu par cet Alérien de 15 ans. Tout est bien raconté : on retrouve la violence des combats et le côté totalement imprévisible de la survie. J’ai en revanche trouvé quelques longueurs dans la partie consacrée à son retour et la fin trop idyllique, mais je l’ai acceptée un peu comme celle de Candide qui, après tant de malheur retourne « cultiver son jardin ». Cela ressemble plus à un conte qu’à la réalité.

Comme certains des lecteurs de ce roman, j’ai trouvé que la succession des malheurs de Yacine si « vertueux » était un peu incroyable, mais ce n’est sans doute pas ce que veut nous faire comprendre l’écrivain. Il cherche, surtout à cerner tout ce qui empêche ce grand et beau pays de rendre ses habitants heureux. Pour lui, les divisions viennnent de l’intérieur beaucoup plus que de la colonisation. C’est un point de vue original et intéressant . De plus c’est écrit dans un style qui emporte le lecteur dans un récit passionnant et des paysages tellement éloignés de ma Bretagne !

 

Citations

Algérie en 1914.

 Je réalisai enfin pourquoi le monde du caïd étaient aux antipodes du nôtre et pourquoi on disait de Gaïd Brahim qu’il était aussi puissant qu’un sultan et riche à subvenir aux besoins de ses descendants pendant mille ans. Lorsqu’on dispose d’un domaine aussi imprenable qu’une forteresse, pavoisées de jardins en fleurs, avec un palais au milieu et, sur une aile, des tentes grandes comme des chapiteaux, et sur l’autre un haras hennissant de pur-sang splendide, on n’a pas besoin d’avoir un dieu puisque on l’est presque.
 Jamais je n’avais pensé qu’une maison puisse compter autant de fenêtres, s’étager sur deux niveaux et se couvrir d’une tonne de tuiles sans s’effondrer. Je venais d’une bourgade miteuse ou les taudis étaient faits de torchis et de poutrelles mitées, avec des portes branlantes et des toits qui fuyaient pendant la saison des pluies.

Beau passage.

 Un poète de passage dans notre village a dit : « Les hommes vrais ont la larme facile parce qu’ils ont l’âme près du cœur. Quant à ceux qui serrent les dents pour refouler leurs sanglots, ceux-là ne font que mordre ce qu’ils devraient embrasser.  » Il avait sans doute raison. Je n’avais jamais vu pleurer mon père ni aucun homme de notre douar. C’était peut-être pour cette raison qu’ils préféraient assumer leur malheur au lieu de le conjurer.

Humour .

C’est là tout ton problème, l’assimilé. Quand on a le cul entre deux chaises, on risque la fissure anale. Que tu viennes de la ville ou de la lune, t’es rien d’autre qu’un indigène, comme « ils » disent, un indigène apprivoisé, et tu n’es pas plus futé qu’une oie.

Baptême du feu.

 Je voyais des ombres remuer autour de moi. Mon cœur était empli d’épouvante. L’image du cerf entrevu l’autre jour dans la forêt tournait en boucle dans ma tête. Il avait tellement de noblesse, l’animal, tellement de classe. Il marchait au milieu de son royaume comme un dieu supplantant l’espèce humaine, ces barbares imbus de leur personne qui ne respectait ni la nature ni la vie. Et dire que, quelques heures plus tôt, je contemplais le bosquet bruissant de quiétude, les oiseaux qui voltigeaient dans le ciel. La brise furetait dans les buissons tandis que chaque instant naissait à sa splendeur. Et d’un coup, sans crier gare, le tumulte dévastateurs de l’artillerie adverse était devenue la seule symphonie qui compte. Aveugle. Monstrueuse. Absolue.

On croit lire la guerre d’Ukraine .

Après des mois de batailles rangées de marches interminables, d’embuscades, d’assauts dévastateurs, nous crapahutions sur place. Chaque fois qu’on croyait être les Boches en déroute, ils resurgissaient au détour d’un repli tactique et reprenaient une à une les lignes que nous leur avions prises. Tout était à refaire. Des semaines de combats pour un gain de quelques hypothétiques kilomètres. Cauchemar récurrent, le massacre tournait en boucle. À l’identique. Jusqu’au moindre détails. L’odeur des putréfactions polluait l’air des plaines, nauséabonde, traumatisante. 

J’aime bien cette phrase.

« Jamais » est un engagement que personne ne peut garantir. 

La sagesse des hommes du désert .

– Rappelle- toi mon garçon. L’échelle de la sagesse comporte sept paliers qu’il faut impérativement franchir si l’on veut accéder à soi, rien qu’à soi, et à personne d’autre.
– Sept paliers ?
– Dans le « manuscrit des anciens », on les appelle « les sept marches de l’arc-en-ciel » (il compta sur ses doigts) l’amour ; la compassion ; le partage ; la gratitude ; la patience et le courage d’être soi en toutes circonstances. Si tu arrives à en faire montre tu atteindras le sommet-roi celui qui te met hors de portée du doute est tout près de ton âme.
– Tu en as cité que six.
 Il sourit de ce sourire qui en dit long sur les chemins de croix qu’il avait dû négocier pour accéder à son âme.
– Va mon garçon. La septième est au bout de ton destin

Un joli poème .

Qu’est-ce qu’un roi sans sa cour
Sinon un autre diable qui s’ennuie 
Qu’est-ce qu’un poète sans amour
Sinon une ombre dans la nuit 

 

Édition Sabine-Weispieser
Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard 
Un roman choral, autour de la célébration de la naissance du bébé Ève, fille de Stéphanie qui a eu ce bébé grâce à une PMA en Espagne. 12 chapitres, dont le personnage principal est une femme reliée à ce bébé. Cela se termine par un chapitre appelé Dimanche jour où la fête d’Ève a lieu. Cela permet à l’auteur d’explorer tous les thèmes qui concernent la condition de la femme aujourd’hui. Stéphanie et ses deux sœurs, Laurence et Lucie, ont été élevées par une mère Nicole qui a été incapable d’affection et qui est maintenant pleine d’aigreur.
Le roman commence tout doucement par le point de vue du bébé et ce passage est très réussi. On verra ensuite, une femme qui aura un bébé par PMA dont le père sera un homosexuel, une amie qui sent son corps vieillir, une femme qui éprouve un plaisir physique par téléphone interposé et qui sera déçu par la réalité, une jeune fille anorexique, un cancer du sein, l’arrivée des règles chez une très jeune fille, la ménopause, et la vieillesse…
L’auteure aime présenter ses personnages avec la réalité du corps de la femme et cela le roman le réussit très bien. En revanche on peut lui reprocher d’être un simple catalogue de tous les aspects des problèmes du corps de la femme , le roman peut alors sembler un simple prétexte à faire passer tous les messages importants concernant le statut de la femme.

Citations

 

Une mère aigrie.

 L’idée qu’une fille déteste sa mère, qu’ une mère méprise ses filles, je ne comprends pas. Si je ne l’avais pas entendue de mes propres oreilles cracher son venin, si je n’avais pas vu de mes propres yeux sa grimace glaciale face au visage souriant d’Ève, si je n’avais pas découvert ses albums remplis de photos d’elle, toujours au premier plan, entourée de silhouettes minuscules et floues de ses filles, je n’y croirais pas.

Le plaisir féminin.

 L’une des plus grandes joies de ma vie amoureuse d’avant ma rencontre avec Sophie, se fût l’exploration du monde des seins, le recensement de leurs formes, ogives, larmes, ballons, gouttes, méduses, la découverte des aréoles de toutes les couleurs, du brun-noir au rose le plus clair, la dégustation de tous les tétons qu’ils soient minuscules ou bourgeonnants, dressés ou recroquevillé, simples ou dédoublée, j’ai adoré .

Être parents, après le risque d’une méningite pour le bébé.

 Avoir connu ensemble, l’attente révoltée et longue, si longue, du résultat d’analyse, du diagnostic, du sourire en blouse blanche, leur avait fait éprouver dans les évidence le lien qui les unissait désormais tous les trous.
 C’est ce qu’ils se disent dans ce drôle d’état qui n’est pas du bonheur, mais quelque chose de plus fort encore, né de l’éloignement du danger et de la faim de la peur. Ils se disent que cette nuit, quelques heures avant le moment prévu, ils sont devenus les parents d’Ève, sans témoin ni baratin dans l’intensité partagée de leur amour pour elle 

Édition Acte Sud Traduit de l’anglais par Christine Leboeuf 

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard 

 

J’aimerais discuter avec la traductrice pour comprendre toute la difficulté de sa traduction, elle arrive à nous faire saisir toutes les difficultés du passage du persan au français en sachant que le roman est écrit en anglais. Ce roman met en scène la diaspora iranienne de la première génération d’exilés : celle qui vivait bien sous le régime du shah et qui est partie au moment où la révolution leur a fait peur (la prise d’otages à l’ambassade des États-Unis) . Le personnage central est Bibijan une femme de presque 80 ans, veuve d’un général corrompu, mais dont l’apparente richesse cachait des magouilles qui provoqueront la ruine de sa famille. Elle est dévastée par la disparition de son fils Ali lors de la guerre Iran Irak.
Elle arrive chez sa fille à Los Angeles et se sent malheureuse même si cette fille semble vivre dans l’opulence. Elle n’est pas bien non plus chez son autre fille, la révoltée artiste qui vit dans un petit appartement parisien dans le marais.

Tous les rapports entre les différents personnages sont sous-tendus par l’argent, en Iran comme à Los Angeles la pauvre Bibijan est victime d’escrocs qui en veulent à ses revenus et son gendre celui qui lui « offrira » la carte ventre pour résider aux USA est une vraie crapule, car il utilisera l’argent qu’elle s’était toujours refusée à obtenir de la part du régime des Mollahs.

Ce roman est compliqué à lire car l’écrivaine change de narrateur suivant les portraits qu’elle nous décrit et ce n’est pas du tout évident de comprendre qui s’adresse à nous. C’est dommage car cela rend la lecture difficile alors qu’il y a de purs moments de bonheur. J’ai beaucoup ri au chapitre « mariage » je vous laisse deviner comment s’est terminé celui qui a voulu imiter blanche neige et le sort de la jeune mariée dans son cercueils de verre attendant le baiser de son prince charmant !

Peu à peu, j’affine ma perception de l’exil. Ce roman apporte sa pierre à un sort qui touche tant de gens : l’exil. On découvre que l’argent n’est pas un facteur de réussite, il semble que seul un travail dans le pays d’accueil permet aux femmes de sortir de leur nostalgie ; cela je le croirai volontiers.

 

Citations

 

La façon de raconter.

 Non que les sœurs fussent si proches, elles non plus l’une si acharnée à s’américaniser qu’elle s’était passé la cervelle à l’eau oxygénée et l’autre devenue française ou lesbienne, ou je ne sais quoi. Fameuse réunion de Nouvel An que ce sera là : père mort, frère disparu, et deux cinglées de sœurs qui ne se parlent quasiment plus.

J’aime bien la création du nom « Téhérangeles ».

 Les festivités du Nouvel An était importante à L.A. : toutes sortes d’évènements avaient lieu au mois de mars à Téhérangeles, toutes sortes de concerts et de fêtes célébrant le passé préislamique de la Perse, l’équinoxe de printemps.

Un exil trop long .

 Mais bientôt nous avons commencé à nous impatienter. Combien de temps cela allait-il durer  ? Nous nous irritions des restrictions à l’immigration dans nos soi-disant pays d’accueil, de l’humiliation d’être interrogés aux frontières lors de nos arrivées et départs comme si nous étions corrompus et vénaux nous aussi. Nous fulminions contre l’ignorance des étrangers incapables de nous distinguer des Arabes et des Afghans, comme si nous étions à la source potentielle de chaque acte de terrorisme.

Les arbres parisiens.

Les arbres en donnaient la preuve songeait-elle en parcourant des yeux la place des Vosges. La liberté de la presse n’existait pas ici pour les arbres. Ils étaient élagués férocement chaque année, en dépit de leur silence. Leur ombre était réduite à un cercle étroit sur le gravier des allées. Leurs troncs étaient entravés par des piques en métal. Aucun n’était autorisé à devenir plus haut, plus large, plus grand, plus ample, ou plus épais de tronc que les autres, et tous étaient taillés en forme de cube ou de rectangles dans toutes les rues. Avoir trop de branches ou trop peu, s’étendre trop loin ou pas du tout m’était un arbre en danger imminent. Bibijan se sentait étrangement oppressée en France, a cause des arbres. Elle se sentait enfermé dans l’appartement de sa fille, mais la sortie au parc était, elle aussi, une contrainte. Elle espérait ne pas mourir en France.

La déchéance .

 Elle détestait faire la lessive. Ce qu’il y avait de pire avec cette Révolution, c’était que ça l’avait forcée à faire sa lessive elle-même. Lily avait célébré les fondements de l’ancien régime avec toute la ferveur d’une jeune marxiste, mais dès l’instant où elle avait balancé l’argent de son père à côté du comptoir à huitres rue Saint-Antoine et abandonné son luxueux appartement des Champs-Élysées, elle n’avait jamais pu s’offrir ni machine à laver ni sèche linge.

Les belles filles, occidentales ou persanes.

 Les occidentales sont celles qui se tiennent au courant de tout nos rendez-vous, dentiste, occultiste, examen cardiologique. Alors s’il arrivait quelque chose, elles seraient exactement quoi faire. Elles voleraient à notre secours. Elles nous traîneraient à l’hôpital. Laisseraient les médecins nous fourrer des tubes partout. Vous savez ce que sont les hôpitaux dans ces pays occidentaux. Ces « farangi » de nous laisserai pas mourir.
 Mais nous chers compatriotes, nos bien aimés belles-filles persanes pleureraient, se mettraient dans tous leurs états, feraient naître une palabre grandiose, mais, que Dieu les bénisse, elles nous laisseraient partir.

Un portrait qui a plus de sens pour les Iraniens ?

Lorsqu’il avait épousé Goli, sa révérence envers son beau-père le rendait concave, le général ayant manifesté tout à fait clairement qui tenait les cordons de la bourse dans la famille. Il était alors l’un de ces jeunes Persans maigrichons, la tête inclinée d’un côté et les mains jointes sur le sexe qui restait muet les yeux modestement tournés vers le sol quand on lui adresser la parole, et ne murmurait compliments et politesses insipides que si on l’invitait à parler.

La vieille dame iranienne, dégoûtée parce que son gendre trop gros porte un bermuda.

 Une loi qui vous fait cacher votre visage, et une autre qui vous le fait montrer, pensa-t-elle vaguement. Et, toujours c’étaient des hommes qui décidaient, des hommes qui péroraient sans fin à propos de ce que les femmes devaient porter ou ne devaient pas faire Bibi aurait aimé que les femmes imposent une loi forçant les hommes à porter des pantalons longs en présence de leur belle-mère.

La folie de l’argent dépensé lors des mariages .

 Et nous m’ont montré aux autres que nous avons largement de quoi faire cela, que nous lésions pas, que nous ne sommes pas regardants. En fait, tel est le véritable enjeu de nos mariages : montrer notre richesse au monde.
Mais ils peuvent aussi représenter un réel gaspillage, en toute honnêteté. À croire que nous n’avons rien de mieux à faire de notre argent que le jeter à des gens qui s’apprêtent à commettre l’erreur de leur vie. Nous avons assisté à des mariages ou des milles et des cents avaient été dispensés pour la robe de mariée et pour celle des demoiselles d’honneur, des cents et des milles pour le traiteur et les boissons de plus d’un million pour la salle et la réception le service de sécurité l’assurance. Parce que, bien entendu on ne sait jamais ce qui pourrait mal tourner dans un mariage.

 

 

 

 


Édition Gallimard N.R.F

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard 

 

Je crois qu’il faut faire lire ce roman à tous les parents qui auraient envie de pousser leurs enfants dans une carrière d’acteur. La peinture du cours Florent est une vision de l’enfer : qui peut avoir envie de jouer le chien qui pisse sur la jambe de quelqu’un d’autre ? Qui aimerait passer des heures à jouer des rôles stupides d’animaux dans des positions dégradantes ? En revanche, un peu plus positif, on sent que devenir un personnage c’est un travail de transfert de personnalité et que cela demande des efforts colossaux. Romy arrive à Paris avec un lourd passé d’une enfance détruite par un père alcoolique et violent et des abus sexuels par une femme voisine. Elle veut donc être comédienne et se prostitue pour payer le fameux cours Florent. Elle va vivre chez une femme très âgée Odette qui perd gentiment la tête, ensemble elles jouent des personnages et leurs rapports très conflictuels ressemblent à des jeux de théâtre. L’écriture est violente comme l’histoire mais ne m’a absolument pas touchée. La seule chose qui m’a intéressée dans ce roman, c’est l’appropriation par Romy des rôles de Blanche ou de Stella dans « un Tramway nommé Désir » .

J’ai eu même un rejet du livre quand Romy drogue la vieille pour pouvoir rejoindre son amant en toute tranquillité .

 

Citations

Les prostituées.

 Le soirée va être longue. Encore sept heures à tenir. Il n’y a pas grand monde ce week-end, il fait beau, les Parisiens sont partis et les provinciaux ne viennent qu’en semaine. Notre milieu est le thermomètre des humeurs sociales. On sait si le pays va bien ou non. Nous sommes les premières atteintes par les grèves, les épidémies ou les restrictions budgétaires. en plus d’être danseuses, nous sommes sociologues et psychologues.

Style et humour : la messe.

 Odette chante, Odette se met debout Odette s’assoit, Odette connaît le texte par cœur, Odette tient la main de ses voisins, les prend dans ses bras. Je ne peux pas dire que ce soit la grosse ambiance comme à un concert, mais pour son âge je respecte. Elle a le rythme pontifical dans la peau. Elle me chuchote à l’oreille quand je dois me lever, tire sur la manche de ma veste en jean quand je ne réagis pas. « Prenez et mangez, ceci est mon corps ». Le père Dominique articule de façon exagérée, j’ai l’impression qu’il fait un exercice de diction.

 


Édition Gallimard NRF . Traduit de l’anglais par Marguerite Capelle

lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

J’ai parfois eu des réserves sur cet auteur mais ce livre est un des meilleurs romans que j’ai lu depuis longtemps.( trois coquillages pour expo 58 et quatre pour la pluie avant qu’elle ne tombe) J’ai parfois une pensée pour les traducteurs, ici pour la traductrice et je me suis dit quel plaisir elle a dû avoir à traduire un livre aussi intelligent, drôle parfois et si sensible. Et bravo pour le titre ! Il représente exactement ce que veut montrer Jonathan Coe : derrière ce nom Royaume-Uni se cache une désunion qui va aboutir au schisme du Brexit et la royauté est comme un vernis qu’on agite devant les yeux des « gogos » qui pleurent à l’unisson devant la mort de Diana en oubliant leurs divergences plus fondamentales.

Sous un sentiment national anglais unanime se cache donc des fissures importantes que l’auteur va, peu à peu, nous révéler à travers une famille dont nous allons connaître la vie de 1945 à aujourd’hui. C’est peu de dire que ce livre est une vision critique de l’Angleterre c’est le plus souvent une peinture au vitriol.
Le roman commence par un prologue en mars 2020, rappelons nous, c’est le début d’une épidémie qui va mettre l’Europe dans un état qu’elle n’avait jamais connu. Le confinement va s’installer et c’est d’ailleurs par les conséquences les plus tristes de ce confinement que se terminera le récit : la mort, seule isolée des siens, de Mary un personnage central du livre, la mère de trois fils adultes, et la grand-mère de cinq petits enfants, dont Suzan la contrebassiste avec qui nous étions dans le prologue.
Nous sommes à Birmingham, la ville où John Cadbury a créé une entreprise de chocolat célèbre en Angleterre et qui sera très importante dans le roman. En 1945 on célèbre la victoire sur le nazisme et si les Anglais peuvent être fiers de leur victoire, l’auteur souligne qu’ils sont plus nationalistes qu’anti nazi. Peu à peu les traits de caractère se dessinent. Mary très dynamique va épouser Geoffrey un homme qui restera toute sa vie enfermé dans ses certitudes et qui n’exprimera qu’une seule fois sa sensibilité et ce sera lors du décès de Lady Diana.

Le mélange entre la vie des différents membres de la famille et des évènements nationaux est une grande réussite. Le livre est divisé en sept chapitres qui sont autant de rendez-vous où le royaume donne l’impression d’être « uni » :

  • le prologue mars 2020
  • le jour de la victoire 8 mai 1945
  • finale de la coupe du monde Angleterre bat l’Allemagne 30 juillet 1966
  • l’investiture du prince de Galles 1 juillet 1969
  • le mariage de Charles avec Diana 29 juillet 1981
  • funérailles de Lady Diana 6 septembre 1997
  • 75° anniversaire de la Victoire 8 mai 2020

Pour nous retrouver dans la famille Lamb et Clark , l’auteur fournit au début du livre un arbre généalogique, j’ai souvent eu besoin de m’y référer. C’est peut être le léger reproche que je ferai à ce roman. brassant autant d’années et de personnages, on a parfois du mal à bien connaître chaque membre de la famille. Ils sont à l’image du pays plus divisés qu’il n’y parait et après le « brexit » certains ne se parleront plus.

Birmingham est donc la ville du chocolat à l’anglaise et malheureusement, la France et la Belgique ne veulent pas le laisser entrer en Europe car il n’utilise pas de beurre de cacao. Jonathan Coe se fait un malin plaisir de nous raconter en détail les discussions européennes et la mauvaise foi des Anglais, le côté sans fin de ces discussions (elles ont duré sept ans !) serait drôle si finalement elles n’étaient pas à pleurer. Le portrait de Boris Johnson comme journaliste à Bruxelles est criante de vérité et avoir élu cet individu à la tête du pays fait partie des failles de ce pays.

Ce roman est rempli d’informations et j’aimerais bien toutes les retenir : un vrai grand plaisir de lecture.

 

Citations

L’engagement dans la guerre 39/45.

Pour eux, c’était une simple histoire d’auto défense : les Allemands voulaient nous envahir, nous occuper, un peu qu’on allait les arrêter, merde. (désolé pour les gros mots. Remarque, eux ils auraient dit bien pire) . Eux contre nous, point barre, tu vois. Bon y a rien de mal à ça bien sûr. Ils se sont battus comme des héros sur ce principe on ne peut pas leur enlever ça. Mais ils voyaient ça simplement comme une guerre contre les Allemands : et pour être honnête si tu les poussaient à parler politique tu t’apercevais que certains avaient des opinions pas si éloignées que ça de celles des nazis. (…)

 C’est juste que je pense qu’il y a une certaine idée de la guerre les gens aiment bien cultiver. Comme quoi c’était une affaire politique. Comme quoi tout le monde était convaincu que le véritable ennemi c’était le fascisme. C’est une sorte de mythe. Un mythe que les gens de gauche sont de plus en plus prompt à embrasser. 

Snobisme.

Tu sais quoi, je crois qu’il trouve que ça fait trop populo. Le tennis, le golf, ça c’est pour les gens comme lui, pas le foot. Et il ne veut pas aller à Villa Park parce qu’il pense que le quartier est pourri et qu’il arrivera quelque chose à sa voiture si la gare là-bas. Il est terriblement snob, je crois qu’il tient ça de ses parents. 

Le nationalisme alimentaire.

 On rapporte que l’équipe portugaise, qui séjourne à Wilmslow, a apporté six cent bouteilles de vin et plusieurs tonneaux d’huile d’olive vierge, ayant supposé (à juste titre) qu’il leur serait impossible de se procurer des substituts convenables pour ces denrées en Angleterre.
 Leur équipe médicale a interdit aux Espagnols de boire l’eau du robinet anglaise affirmant qu’ils tomberaient sûrement malade sinon. 
Entre temps on a demandé au joueur vétéran Ron Flowers de lister les avantages dont jouissent les Anglais en jouant à domicile, et il répond sans aucune hésitation que le principal c’est de « pouvoir manger correctement ».

L’expression des sentiments chez un Anglais.

 Il est assis devant sa télé portative, plié en deux, des mains sur les yeux. À l’écran s’affiche des images des funérailles de la princesse Diana. Les épaules de Geoffrey se soulèvent, et il est secoué de longs sanglots convulsifs. Quand Mary lui attrape les mains et les écarte doucement de son visage, elle voit qu’il a les yeux rouges et gonflés, les joues luisantes de pleurs, la bouche tordue en un rictus de chagrin obscène. Geoffrey pleure comme un bébé. Les larmes jaillissent de son corps : des larmes qu’il n’a jamais versées pour son père, ni pour sa mère ; des larmes que rien d’autre, rien de tout ce qui a pu leur arriver, à lui, à Mary, ou à ses enfants n’ont jamais réussi à lui tirer en soixante-dix ans.

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Édition Buchet-Castel

La liste de livres de cet auteur sur Luocine

Au rebond, G229, Juke box, Un minuscule inventaire, Rester vivant , La Grande Escapade 

Allez, un petit coup de baisse de moral, un petit roman de Jean-Philippe Blondel. C’est incroyable comme cet auteur me fait du bien, il raconte si bien la ..dépression ! Oui, vous avez bien lu, cet auteur est mon dépressif préféré, (comme Bacri était mon acteur dépressif préféré). Son roman décrit très bien les gens que je connais, il n’est jamais méchant mais est un fin observateur des comportements de ceux qui nous entourent. Corentin est donc dépressif et aussi cinéaste pour les mariages. Quoi de mieux qu’une cérémonie de mariage pour saisir l’essence même des relations intra humaines. Il a un autre projet, en dehors des mariages demander aux gens qui sont proches de lui de dire face à la caméra ce qu’ils pensent de lui. Cela nous permet de mieux cerner Corentin. Sinon pour les mariages, on a le droit à tout, la mère envahissante qui régente tout le monde et surtout son fils , mais elle tombera sur une résistance du côté d’un curé qui veut faire de la messe de mariage un moment religieux et pas un spectacle, les allusions grivoises , le mariage homosexuel qui aurait pu mal tourner sans la présence d’esprits de Corentin, l’attaque raciste contre une femme qui avait épousé en première noce un Sénégalais.

Ils sont à deux Yvan le parrain et ami des parents de Corentin . Yvan se charge des photos et son filleul des films, mais leur petite affaire ne fonctionne que » la saison des mariages » donc de mai à septembre. Il faudrait donc que Corentin arrive à trouver autre chose à faire.

Un bon moment passé au milieu de mes contemporains.

 

Citations

J’aime la façon de raconter de cet auteur .

Yvan n’a de cesse de pester contre les années 1980, les tenue bleu électrique, les poses étudiées des jeunes gens post-modernes, et cette musique mon Dieu, cette musique qui vous donne envie de vous rendre chez le premier disquaires venu avec une batte de baseball pour tout détruire. « Quand on pense, poursuit souvent Yvan, qu’ aujourd’hui ils nous ressortent toutes ces niaiseries vintage et délicieusement sucrées, qu’ils rêvent tous d’avoir eu vingt ans à cette période-là, parce que c’était l’âge d’or, je vais te les renvoyer tous illico presto au temps de Reagan et Thatcher, de l’apparition du SIDA, de Tchernobyl est des premiers traders tu verras qu’ils feront moins les fiers. Les années 1980, c’était la même merde que maintenant point à la ligne.

Portrait du maire.

 Il récitait des poèmes des  » Fleurs du mal » qui faisaient partie de sa liste imposée, elle le trouvait terriblement romantique. Beaucoup moins, quand, le lendemain des épreuves écrites elle l’a vu embrasser à pleine bouche une fille de terminale. Le maire était séduisant et beau parleur. Il n’est plus que parleur. Et encore, avec difficulté. Il bafouille -le mariage n’est pas sa spécialité. Il y en a de moins en moins dans cette commune rurale. Quant à lui il a divorcé trois fois.

Paris.

 Paris a absorbé Corentin. Il ne s’y sent jamais seul -même s’il est conscient que l’agitation de la capitale est un alcool lourd qui se digère mal

 


Édition Liana Levi.

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard 

 

Mon club de lecture me conduit parfois vers des livres dont je n’avais pas entendu parler. Le thème du mois de février était l’Iran ? j’y ai découvert Négar Djavadi.
Du début jusqu’à (la presque) fin, j’ai suivi avec passion le récit tortueux et pourtant implacable de la vie de la famille Sadr, de grands notables iraniens. La narratrice Kimia Sadr, est dans la salle d’attente de l’hôpital Cochin, nous comprenons peu à peu le sens de sa démarche. Elle est dans le service de la fécondation assistée, elle est seule alors que tous les autres patients sont venus en couple. Elle s’adresse souvent à son lecteur et pour nous faire comprendre pourquoi elle est là, elle sent qu’elle doit dérouler toute l’histoire de sa famille. Nous passons de la famille d’un très riche propriétaire terrien dont le père est à la tête d’un harem, aux soubresauts de l’après guerre. Les intellectuels exilés iraniens sont, pour la plupart d’entre eux, les défenseurs de Mossammad Mossadegh qui a eu le courage de nationaliser le pétrole au dépend de l’Angleterre, le Shah, soutenu par les anglais et les américains l’a exilé sans l’emprisonner, et cela a été fini de la démocratie en Iran. Une répression de plus en plus sanglante, va s’abattre sur ce pays jusqu’à la révolution qui, hélas pour eux, sera captée par les religieux. On voit aujourd’hui que cette autre chape de plomb a bien du mal à se fissurer.
Sara et Darius, les parents de la narratrice sont engagés dans un combat très inégal qui les conduiront à un exil en France. Comment peut on construire une vie à travers tant de violence, Kimia aura d’autant plus de mal qu’elle ne se sent pas être féminine comme le sont ses deux soeurs.
Le mélange des deux temporalités , l’histoire de l’Iran et ce temps d’attente dans la salle de l’hôpital Cochin s’entrelacent et rajoutent à la tension du récit. Kimia, dit être née plusieurs fois, tout ce qui concerne la construction de son identité s’est passée dans la violence et on espère très fort pour elle que cet d’enfant à venir sera enfin une période pleinement heureuse.

Ce roman permet de mieux comprendre ce pays, du point de vue des classes favorisées et éduquées. On sent une coupure très grande entre eux et le peuple qui sans doute s’est plus reconnu dans les mollahs que dans ces intellectuels laïcs, descendants des seigneurs propriétaires de domaines grands comme des provinces. Je me suis laissée « désorienter » dans ce livre au titre tellment bien choisi, il dit si bien ce que la narratrice a dû vivre pour être enfin elle-même ;

 

Citations

Son père Darius et son grand père .

 Darius, je pense détestait son père pour lui même. Parce qu’il incarnait l’aveuglement et la crainte, et la ruine de ce bien précieux qu’est la pensée. Il le haïssait tous autant qu’il haïssait la religion dont Mirza-Ali était le premier des représentants. Toute sa vie, d’abord par ses lectures, puis par son engagement politique et son réveil révolutionnaire, il combattit des êtres comme lui, des figures autoritaires/conservatrices dont l’action principale consiste à protéger leur pouvoir en maintenant les peuples dans une hiérarchie sociale sclérosée et l’ignorance absolue dans un autre monde possible. À plusieurs reprises, je l’ai entendu dire que la religion, comme la tyrannie asséchait la capacité d’analyse dans le but d’imposer un unique sentiment : la peur. « La peur est leur seule arme et la révolution consiste à la retourner contre eux » insistait-il avec conviction.

Statut de la femme (pas sûre que ce soit seulement la femme iranienne).

 Je songe à une réflexion de Sarah au sujet de couple de voisins, les Hayavi, mariés de longue date, mais sans enfant. « Bien sûr que c’est lui qui est stérile. Si c’était elle, il aurait divorcé depuis longtemps. » Voilà toute la condition de la femme iranienne esquissée en deux phrases.

J’ai ri.

-Ton oncle lui a acheté un billet d’avion et ouste partie à l’autre du monde …
– Quel bout du monde ?
– Celui qu’on dit qui s’appelle « Amirika » !
– Il est parti en Amérique ? !
– C’est ce que je viens de dire.
– Et il fait quoi là-bas ?
– Qu’est-ce que tu veux qu’il fasse, c’est un Sadr… Il secoue son petit tuyau et fabrique des enfants.

La paternité.

 Si je devais utiliser une comparaison pour tenter de définir le rapport de Darius avec la paternité, je dirais qu’elle se révéla comme une de ces attractions qui excite la foule à la Foire du trône (Luna Park pour les Iraniens), mais qui d’emblée ne vous tente pas. Pourtant on vous y traîne de force et vous cédez. Vous en descendez plutôt enthousiaste, admettant que vous vous étiez trompé, cela valait vraiment le coup mais de là à y retournez… D’autant que si vous êtes Darius Sadr, des attractions autrement plus stimulantes vous interpellent de toute part. La guerre du Viêt Nam et l’intensification des bombardements sur le Nord, la réélection de Nasser et la chasse aux frères musulmans ; et en Iran rien de moi que l’assassinat du premier ministre Hassan Ali Mansour devant le Parlement et l’accession au pouvoir de « l’homme à la pipe » Amir Abbas Hoveyda. 

D’habitude je n’aime pas ce genre de clin d’œil au lecteur mais j’ai bien aimé ce bavardage avec cette auteure .

 Le tabou était telle que, même en son absence personne n’osait en parler (vous remarquerez que tous les tabous famille bisous avait un lien avec onze numéro 2). Pourtant patiente encore un peu cher lecteur, et je te révèlerai ce qu’aucun des Sadr n’a jamais su. Pour l’instant, il y a un bébé et sa mère a sauver.

Les filles iraniennes.

 Les filles étaient élevés pour être le ciment de la famille, la colle qui maintient ensemble des générations, les maisons et les traditions. Elles étaient façonnées pour rester auprès des parents vieillissants et s’accommoder de la vie comme d’un pont à traverser. La preuve en est que, cet été là, aucun des cousins adolescents n’étaient présents. Ils avaient tous été envoyés en « Amerika », loin des manifestations et des arrestations, poursuivent leurs études et se tailler un destin. L’un après l’autre, ils avaient laissé leurs sœurs derrière eux et avaient disparu de nos vies pour ne plus jamais réapparaître. Eux non plus n’ont pas eu le choix, mais au moins ils ont pu avoir des aventures et épouser qui ils voulaient.

Explication du titre.

 Tandis que tout en bas à l’orient rétrécit, devient anecdotique, puis disparaît, assise près du hublot Kimiâ Sadr, telle que vous l’avez connue, subit le même sort. Bientôt, je vais naître pour la seconde fois. Habituée à venir au monde dans le sang et la confusion, à réveiller la Mort et la convoquer à la fête, cette renaissance de la traversée du territoire indompté et violent du Kurdistan à la chambre d’hôtel de Karakoy – est indéniablement digne de la première. Bientôt, mon prénom ne sera plus prononcée de la même manière le « â » final de viendra « a » dans les bouches occidentales, se fermant pour toujours. Bientôt je serai une « désorientale ».

 

 

Édition Hauteville. Traduit de l’anglais États-Unis) par Florence Moreau

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

Je ne veux pas être trop sévère avec ce roman, car ce n’est pas si souvent qu’un pur roman d’amour, nous est proposé au club de lecture. Mais voilà je n’ai pas réussi à m’intéresser à la passion de Roya qui tombe éperdument amoureuse de Bahman, en entendant celui-ci prononcer son prénom.

Une passion sous fond des évènements de 1953 en Iran qui voient la mise à l’écart de Mohammad Mossadegh, premier ministre démocrate au profit du Shah soutenu par les Anglais et les Américains.

Les deux amoureux s’étaient donné rendez-vous dans un parc mais Bahman ne viendra pas. Il faut attendre la fin de vie de Bahman pour comprendre l’incroyable complot ourdi par sa mère avec la complicité du libraire de Téhéran.
J’espère ne pas trop vous en dire. Si vous aimez la romance tragique plongez vous dans cette histoire qui a deux temporalités : 2013 avec Roya qui a refait sa vie avec un américain Walter, ils sont tous les deux médecins. Elle retrouve par un hasard romanesque son premier amour dans une maison de retraite assez proche de chez elle. En 1953 , en Iran son grand amour pour Bahman se heurte à l’hostilité de la mère de celui-ci qui trouve Roya trop ordinaire pour son fils. C’est intéressant de voir le poids des femmes dans ce pays qui semblent si misogyne. Ce roman permet de revivre cette période très compliquée que beaucoup d’Iraniens considèrent comme la seule parenthèse démocratique dans leur pays , Mohammad Mossadegh, qui sera chassé par un coup d’état orchestré par l’Angleterre et les Etats-Unis qui voulaient mettre la main sur le pétrole iranien.

Un roman à l’image des poèmes persans qui sont parait-il de sublimes poèmes d’amour qui n’a pas su me séduire. Il faut dire qu’une grande partie de l’intérêt du livre est dévoilé dans une lettre posthume à la fin du récit : une incroyable manigance pleine de perfides, pour pouvoir accepter ce genre de récit il aurait fallu que le reste du récit soit à la hauteur de ce suspens, ce qui n’est vraiment pas le cas.

Je vous laisse avec Rumi le poète que lisent tous les jeunes Iraniens en mal d’amour :

Écoute du jasmin l’austère et dolent thrène*,
De la séparation il relate les peines :
Depuis que de mon plant on déroba ma veine,
Je tire les sanglots et des rois et des reines !

(Thrène : mélopée, est une lamentation funèbre chantée lors de funérailles)

Citation

Dialogue qui m’a fait sourire.

 – J’adorerais que mes filles deviennent les prochaines Marie Curie de ce monde, déclara Baba au petit déjeuner, alors que la famille savourait des « naans » fraîchement préparés, accompagnés de fromage frais et de confiture aux griottes. Ah oui, j’adorerais ! Ou même de célèbres auteurs. ( Il adressa un sourire à Roya) Comme cette Américaine – Helen comment, déjà ? Keller ?
– Sauf que je ne suis pas sourde, Baba, fit observer Roya.
– Ni aveugle, renchérit Zari.
– Je ne vois pas le rapport, intervint Maman, avant de demander à ses filles de manger plus vite.
– Il faut être sourde et aveugle pour avoir une chance de devenir Helen Keller, déclara Zary fière de sa connaissance des grandes figures américaines. 
– Muette. N’oublie pas muette, marmonna Roya.


Édition Seuil

 

Merci aux éditions Seuil et à Babelio d’avoir sollicité mon avis sur ce roman. Il m’a permis de passer un bon moment de lecture.
Nous sommes dans un commissariat de police et trois femmes vont devoir répondre à des questions de policiers que nous n’entendrons jamais. Elles sont toutes les trois interrogées car depuis deux ans, Thomas, le mari de Claire a disparu. Hélène et Joan sont ses amies. Nous devons d’abord comprendre pourquoi Claire n’a pas prévenu avant de la disparition de son mari. Elle, son mari et ses deux amies se sont connues à l’université, seule Claire s’est mariée, et après avoir été professeure, elle a repris les vignes de ses parents. Hélène a été aussi professeure, mais elle a voulu vivre du théâtre et disons pour faire simple qu’elle vit surtout des charmes de son corps. Joan est d’origine américaine et veut vivre en France sans avoir les bons papiers. Au fil des interrogatoires le destin de ces trois femmes se construit dans la France contemporaine, et dévoile peu à peu la personnalité de Thomas. Ensemble, elles décident de se retrouver dans un ailleurs genre ZAD qu’elles appellent « la commune ». Elles ont besoin d’argent et il devient donc urgent que Claire divorce de ce fantôme encombrant pour récupérer l’argent de sa ferme et l’investir dans la « commune ». Voilà pourquoi elle vient aujourd’hui parler de la disparition de son mari. Deux ans après.

On découvre peu à peu une autre Thomas sur lequel, visiblement, la police en sait beaucoup plus que Claire, sa femme. Hélène détient une part de la vérité mais si peu finalement.

L’intérêt du roman ne tient pas qu’à cette seule enquête mais aux trois destins de ces femmes. Tout n’est pas complètement expliqué en ce qui concerne Thomas et sa disparition, il y a aussi un côté science fiction dans ce qui est raconté comme une catastrophe écologique « le jour de l’Oural », cela ne m’a pas empêchée d’adhérer au récit . Mais ce qui m’a gênée c’est le côté solution dans le retour à la nature dans une communauté genre années 60, pour moi, c’est la preuve d’un militantisme dépassé, et qui hélas n’a jamais fait ses preuves, même si parfois il y a des exemples de réussite. Et, au cours du récit, il y a un petit côté générosité de gauche que je trouve facile. Le propriétaire de Joan un gros bourgeois qui loue la chambre de bonne au noir et qui la mettra à la porte sans aucun remords, la famille bourgeoise qui a adopté un petit enfant asiatique qui sert de jouet et de souffre-douleur à leur fils odieux. Cela me semble des passages obligés pour faire accepter la solution du retour aux vraies valeurs de partage dans la nature.

Citations

Premier interrogatoire de Claire.

 Le détail qui me rassurait dans les heures qui ont suivi le départ de mon mari, c’est qu’il n’avait pas pris ses affaires. Je veux dire tout était resté dans le dressing. Ses vêtements, ses valises. Il n’avait pas préparé un déménagement. Il était parti avec son portefeuille et son téléphone. Avec toutes ses absences depuis des mois, j’avais commencé à imaginer des histoires. J’ai pensé à toutes les hypothèses, comme vous le faites, là. Sauf que, et là je vais peut-être vous surprendre, c’est que ça ne me gênait pas outre mesure. C’est agréable aussi d’être seule. Non, là j’enjolive les choses. Ça fait longtemps qu’il est parti, c’est pour ça. il ne reviendra pas, on est d’accord. Vous le pensez aussi ? C’est quoi la statistique ? Il n’y a pas de statistique ?

Est-ce le COVID qui a fait penser à l’auteure au « Jour de l’Oural » ?

C’est comme avec le Jour de l’Oural. Quand les pluies ont commencé, le chiffre des morts nous tétanisaient. Mais on s’habitue à tout. Vous vous rappelez, toutes les conneries qu’on se disait pour se rassurer ? Que les masses d’air chaud étaient repoussées par le Gulf Stream ? On s’habitue à la menace permanente, on s’habitue à l’idée de la mort, c’est un long apprentissage mais ça vient. Pendant longtemps, ça nous a semblé lointain abstrait. Ces pluies touchaient des territoires qui nous apparaissaient éloignés comme si on ne vivait pas sur la même planète, comme si nous n’étions pas reliés par le même univers. Le drame était obscure. Quand les contaminations reprenaient ici et là dans les cours d’eau et sans raison apparente, je sentais que, Léo et Hortense se crispations. Ils avaient été particulièrement impressionnés par les Italiens train de pomper les dernières réserves d’eau douce. Vous vous rappelez ces images ? Après quelques semaines la pluie la brume la neige redescendaient sous des seuils supportable. Alors les activités reprenaient, jusqu’à la pénurie complète à laquelle on est arrivés. 

Les couples.

 Les gens sont rarement seuls. Il y a toujours quelqu’un qui vous suit où vous précède, dans le secret des souvenirs. J’ai toujours cru que les couples, tous les couples fonctionnaient ainsi. Ceux qui se tiennent par la main sont épaulés par d’autres, à leur gauche, à leur droite ; ils avancent parmi une foule de fantômes qui se frôlent.

 

Édition Seuil

 

Dicton syrien

 « En chaque personne que tu connais, il y a quelqu’un que tu ne connais pas. »

 

Je vais finir par croire que les apiculteurs sont des humains supérieurs après « les abeilles grises » et « les abeilles d’hiver » voici l’histoire de deux apiculteurs pris dans la tourmente de la guerre en Syrie. Le portrait de ces apiculteurs ont des points communs, ils résistent tous à l’ambiance totalitaire ou à la guerre. est-ce le fait qu’ils sont amenés à mieux comprendre le comportement des abeilles qui les conduit à relativiser les engagements politiques extrémistes ?

J’avais déjà bien aimé de la même auteure « Les oiseaux chanteurs » sur un drame se passant à Chypre le pays dont elle est originaire.

En tout cas le portrait de Nuri et de son cousin Mustapha, les deux apiculteurs d’Alep est de la même trempe que celui de Sergueï – héros involontaire ukrainien ou celui d’Egidius Arimond – cet homme qui cachaient des juifs dans ses ruches. Les deux cousins, non seulement récoltent le miel de leurs abeilles mais ils ont également crée une petite entreprise autour de l’exploitation des ruches : miel, cire et autres produits dérivés, leur affaire marche très bien. La guerre va hélas tout détruire et comme les deux cousins tardent à partir – pour ne pas abandonner leurs abeilles- leurs deux fils vont être tués. La douleur est trop intense, en particulier pour Afra, la femme de Nuri qui en état de sidération et ne veut plus quitter la Syrie alors que c’était encore assez facile de le faire. Elle finira par accepter et avec Nuri les voilà sur le chemin de cet exil si douloureux pour les syriens qui ne sont pas partis assez vite. Ils connaîtront la traversée vers la Grèce dans un canot pneumatique, les camps en Grèce. C’est d’ailleurs là que tous les deux rencontreront l’horreur absolue. On sent que l’écrivaine y a elle même séjournée longuement , car elle sait nous rendre palpable l’insoutenable. Puis finalement ils arrivent en Grande Bretagne où les attend le cousin Mustapha.
Ne vous inquiétez pas je ne divulgâche rien du récit , car Chrsty Leftery commence son récit en Grand Bretagne, dans la pension où Afra et Nuri attendent de recevoir un statut de réfugiés politiques. Cette écrivaine mêle avec talent les trois temps forts du récit : Alep et la guerre, les destructions par les bombardements russes, les meurtres gratuits de l’état islamique, et le parcours des exilés via la Grèce. Afra est devenue aveugle de trop de souffrance et Nuri a des crises de panique totale pendant lesquels il revit les horreurs de son passé récent.
Je ne dis rien d’un petit Mohammed de l’âge de leur fils (7 ans ) qui va les accompagner pendant leur fuite car je ne veux pas enlever l’effet de surprise que vous aimez tant.

Un livre d’une beauté totale grâce à une écriture très en finesse. On sent bien la retenue de Christy Lefteri face aux horreurs qu’elle a rencontrées en Grèce.

 

Citations

J’ai tout de suite aimé le style de cette écrivaine .

 Il y avait notamment un tableau du Qouiiq que j’aimerais revoir. Elle en avait fait un pauvre caniveau traversant le parc de la ville. Afra avait don. Elle révélait la vérité des paysages. Cette toile et sa rigole dérisoire représentent à mes yeux notre combat pour rester en vie. À une trentaine de kilomètres au sud d’Alep. Le Qoueiq renonce à lutter contre l’impitoyable steppe syrienne et s’évapore dans les marais.

Destruction d’Alep.

Je lui avais pourtant dit que le souk était vide, une partie des allées bombardée et incendiée. Ces ruelle qui grouillaient naguère de marchands et de touristes étaient devenues le territoire de l’armée, des chiens et des rats. Tous les étals étaient abandonnés, hormis un, où un vieil homme vendait du café aux soldats. La citadelle convertie en base militaire était entourée de chars.

Procédé de mise en forme , je n’ai pas trouvé le pourquoi de ce procédé sauf peut être que tout s’enchaîne ?

Chaque chapitre se termine avec un mot en moins
Qui est à la fois le nom du prochain chapitre
Exemple :
Mes yeux restent ouvert dans le noir, car j’ai peur de
Le Chapitre suivant s’appelle :
la nuit
et débute ainsi :
tombait ; nous étions à Bab al-Faradj, dans la vieille ville.

La mer, l’attente .

 Le bateau parti la veille avait chaviré et la plupart des gens à bord avaient disparu. Seules quatre personne avaient été repêchées et on avait retrouvé huit cadavres. Voilà le genre de conversations que j’entendais autour de moi.

Genre de pensées qui torturent les survivants.

 Souvent, je regrette d’être resté à Alep, de ne pas être parti avec ma femme et ma fille, car, alors, mon fils serait encore parmi nous. Cette pensée me donne envie de mourir. Nous ne pouvons pas revenir en arrière, changer les décisions que nous avons prises. Je n’ai pas tué mon fils. Je m’efforce de m ‘en souvenir pour ne pas errer à jamais dans les ténèbres.

Les camps de réfugiés.

 C’était sale et, même à l’air libre, l’odeur était pestilentielle : un mélange de pourriture et d’urine. Mais notre guide poursuivit son chemin sans s’arrêter. Plus on s’enfonçait dans le parc, plus les sentiers étaient défoncés et envahis de mauvaises herbes cassantes. Quelques personnes promenaient leur chien, des retraités bavardaient sur des bancs. Plus loin des drogués préparaient leur dose. Enfin, nous débouchâmes sur un autre campement. Neil nous trouva un espace sur des couvertures entre deux palmiers. En face se dressait la statue d’un ancien guerrier. Un homme émacié était assis sur le piédestal. Ses yeux me rappelèrent ceux des jeunes dans la cour de l’école la veille.
 Cet endroit avait quelque chose de malsain, mais je ne m’en aperçu que bien plus tard, après le départ de Neil lorsque la nuit se referma sur nous . Les hommes se regroupaient en meutes, comme des loups. Les Bulgares, les Grecs, les Albanais. Ils regardaient et attendaient quelque chose : ça se voyait dans leurs yeux. Des yeux de prédateurs intelligents.
 Il faisait froid. Afra frissonnant. Elle n’avait quasiment rien dit depuis notre arrivée. Elle avait peur. Je l’enveloppais de couvertures. Nous n’avions pas de tente, seulement un grand parapluie qui nous protégeait du vent du nord. Quelqu’un avait allumé un feu à côté. Il nous réchauffait un peu mais pas assez pour nous procurer du confort