Éditions Gallmeister, 274 pages, novembre 2025

Traduit de l’américain par Laura Derajinski

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

En 2017, j’avais déclaré que plus jamais je ne lirai cet auteur, que mon club de lecture m’avait découvrir avec le roman « Aquarium«  ; j’avais évidemment oublié (hélas !) cette déclaration, et j’ai donc lu un deuxième roman de cet auteur et j’espère bien que la prochaine fois je me souviendrai de ma tristesse en lisant ce roman.. Pourtant le sujet est très intéressant et même la façon dont le traiter est originale. Je raconte rapidement l’histoire de la pauvre jeune-fille Aica qui vit dans une petite île des Philippines. Sa famille est très pauvre, son père est un alcoolique violent. Un jour un étranger, Bob, arrive dans son beau bateau blanc, Aica n’a qu’un but se faire faire un bébé par Bob pour avoir une rente à vie. La première partie du roman, raconte toutes les hésitations de Aica et l’envie de Bob de posséder le corps de cette jeune fille. Finalement, elle part avec lui, commence alors la deuxième partie, Aica se rend compte que Bob ne lui fera pas de bébé car il s’est fait faire une vasectomie. Elle sait qu’alors elle s’est prostituée sans doute pour rien. Elle décide de tuer Bob , et commence la troisième partie, elle est bloquée dans son voilier car elle veut que le corps de Bob soit dévoré par les poissons avant de repartir. Pendant cette attente, elle rencontre Andy qui lui à l’opposé de Bob est d’accord pour faire des bébés à toutes les femmes philippines qu’il rencontre.

Commence alors la quatrième partie, elle rentre vers son île en se sachant enceinte. Et commence alors, une lutte à mort avec sa famille et les gens de son village, en particulier le chef qui veut absolument attirer les touristes dans leur petite île et qui attend de Bob (dont tous ignorent le triste sort), l’argent nécessaire à la construction d’un hôtel pour recevoir les visiteurs. Aica ne pourra que s’enfuir de ce village qui maintenant la déteste au plus haut point.

Un des aspect qui m’a intéressé, c’est la façon dont la jeune fille apprend peu à peu à se servir du bateau, il est certain que cet auteur connaît la navigation, et comprend bien comment une jeune peut se débrouiller sur une bateau même sans y connaître grand chose.

Pourquoi ai-je des réserves à propos de ce roman ? Ce n’est pas très juste de ma part, mais je déteste cette histoire, je n’ai aucune peine à imaginer que cela existe, mais ces riches occidentaux qui dépensent en un repas au restaurant de quoi faire vivre un mois une famille de pêcheurs, et qui peuvent donc s’offrir une jeune fille pour presque rien, me dégoûtent profondément. Aica, est calculatrice, meurtrière, menteuse, mais elle vit dans une telle misère que l’auteur comprend ce qui l’a amenée à cette conduite. Elle dialogue sans cesse avec elle et passe son temps à regretter ses décisions, qui sont toutes plus catastrophiques les unes que les autres, elle est prise dans une spirale infernale mortifère. Le meurtre de Bob est insoutenable et assez peu compréhensible. Je lui attribue quand même trois coquillages, car je pense que ce que décrit David Vann est plausible sinon exact. C’est triste !

Bref, ce roman pourra vous plonger dans un désespoir profond si par hasard vous aviez bon moral et confiance dans l’humanité.

Extraits

Début.

 Quand l’étranger apparaît pour la première fois, la mer est calme. Les grains de sable, bien à plat sur la plage, l’air doré. En compagnie d’enfants plus jeunes, Aica se tient sur une large branche de bois flottée, aux côtés de son amie, Ana Mae.
– Il est seul, dit Ana M.ae, il a un voilier.
Le voilier, amarré à la vue de tous dans la crique voisine, un mât unique, une coque blanche et lisse. Aica n’aime pas entendre ces mots prononcés à voix haute. C’est son rêve depuis trop longtemps. Ça devrait rester secret.

Ce que veut fuir Aica.

Aica a rincé le riz deux fois et le met à cuire sur le feu. Du charbon de bois en plein milieu de la maison, tant de fumée, et l’odeur aussi. Une gazinière ne ferait pas de cendre, pas de chaleur intense. Il suffirait d’allumer et de l’éteindre. Et un frigo pour conserver les aliments plus d’un jour sans avoir aller saler. Et des toilettes avec une chasse d’eau pour ne plus avoir à puiser de l’eau dans un récipient. Et une douche pour ne plus être obligée de se rincer avec un seau, Et plus de père ivre ne plus jamais l’entendre ni le voir.

Une scène bien racontée du danger du bateau à voile.

 Aica s’agrippe à la voile et grimpe sur la bôme, qu’elle enjambe, puis elle s’allonge sur le ventre et avance centimètres par centimètres jusqu’à l’extrémité. Avec le roulis, elle pourrait facilement tomber. Il ne faut pas qu’elle se blesse par-dessus le marché, elle est désormais au-dessus du cockpit, au-dessus du taud, elle continue à défaire la fermeture éclair et elle atteint enfin le bout.
 Elle doit à présent ramper à reculons par-dessus la voile, ce qui est bien plus difficile mais elle y parvient une progression lente puis elle se redresse en arrivant au-dessus de l’escalier. Elle descend et détache la corde qui maintient la bôme.
 La baume et la voile claquent de gauche à droite dans le mouvement des vagues. Aica fait attention de rester à bonne distance, tandis qu’elle retourne au mât.
(…)
 La grand voile est lourdes, elle gonfle dans le vent et se plaque contre Aica. À deux ou trois mètres de haut à peine et la corde est déjà tendue trop difficile à tirer, alors Aica la bloque avec le winch. La corde ou la voile ou le mât ou le winch pourrait se casser sous la pression et la force du vent, mais elle ne sait pas comment faire autrement, alors elle actionne le mécanisme du winch en utilisant la vitesse, la plus lente et la plus douce et elle regarde monter la voile.
 Le bateau avance à présent, il avance déjà et Aica est pleine d’excitation. Elle va peut-être réussir à sauver son bébé après tout, elle se précipite au gouvernail pour essayer de régler le cap sur l’autopilote. Elle devrait partir vers l’est, elle tourne la barre à gauche pour aller au sud puis à l’est, la bôme et la voile claquent soudain vers le côté opposé et soulève le bateau sous la violence de l’impact. Mais rien ne semble casser elle trouve l’est sur la boussole, règle autopilote et appuie sur le bouton. Elle repart vers le mât, dépasse l’escalier de la cabine, prends garde de ne pas perdre d’équilibre, mais une vague soulève soudain le côté du bateau la bôme tourne brusquement et Aica est fauchée, elle s’envole au-dessus du pont, si vite qu’elle ne voit plus rien sauf le bleu de l’eau quand elle y plonge (…)
Le bateau déjà si loin, si impitoyable. Entraîné par l’autopilote et la voile. Même la grand-voile partiellement hissée suffit à lui donner plus de vitesse que n’importe quel nageur.


Édition robert Laffont, 700 pages, mars 2008

Traduit de l’estonien par Jean-Luc Moreau.

J’ai ce livre depuis longtemps dans ma liste et je vais pouvoir l’enlever, je suis désolée Keisha, mais je suis restée à la page 500 . C’est intéressant mais que c’est long ! vraiment trop pour moi. Le récit n’avance pas, et on tourne souvent en rond. Dommage, car avec un auteur à l’esprit un peu plus concis j’aurais adoré cette lecture.

Cet homme Timo, noble important d’Estonie, a osé écrire au Tzar pour lui dire qu’il devait faire des réformes que rien ne marchait bien dans son empire. Cet homme a été enfermé neuf ans dans un isolement à peu près total, il ressort car on le pense fou. Et lui se demande aussi s’il n’est pas fou. Ce récit nous permet de découvrir l’Estonie de la fin du 19° siècle, sous un régime particulièrement injuste, on voit aussi combien la surveillance policière est constante et souvent faite par les familiers de la famille. On souffre avec cet homme qui doit ravaler sa dignité pour assurer la survie de sa femme et de son fils, et se faire humilier par des gens de si peu de valeur.

Tout le drame de ce noble estonien vient du fait qu’il a aimé une femme d’origine roturière, il paira cher sa volonté de liberté et de se marier avec elle. Le récit est vu par le frère d’Eeva, Timo a permis à cette femme et à son frère de recevoir une éducation qui leur permet de parler, allemand, français, russe en plus de leur estonien natal. Ils ont lu les principaux écrivains et philosophes de ces langues mais cela n’empêchera pas méchanceté de la noblesse estonienne qui est d’autant plus stupide qu’elle va bientôt être balayée par la révolution. Cela aussi le roman permet de le comprendre, ce monde ne fonctionne plus mais ces gens sont bien incapables de se reformer. Et quand, comme Timo, on a affranchi les serfs, tout le monde le juge fou plutôt que précurseur.

Et lisez aussi l’avis d’Ingannmic plus patiente que moi.

Extraits.

Début .

Voïsiku, jeudi 26 mai 1827.

 Avant toutes choses, je veux dire la raison qui me pousse à commencer ce journal. Je viens d’écrire « commencer  » : c’est qu’en effet pour ce qui est de le tenir impossible à savoir à l’avance si j’y parviendrai. Cela paraît si problématique. Tenir un journal, notre époque ne s’y prête guère. Ni ce pays. Et ce n’est pas du tout le genre de notre famille..

La condition paysanne en Estonie 1820.

 L’énorme machine fut immédiatement mises en branle. Il nous acheta par l’intermédiaire de l’inspecteur des domaines de la couronne pour deux fois notre prix. Il nous fit établir des chartes d’affranchissement. Naturellement, après une affaire pareille, nous ne pouvions pas rester à proximité du manoir de Holstre. En attendant mieux, il nous trouva une ferme dans le village de Kaavere, qui se trouvait sur sa propre terre de Vöisiku et nous y fit emménager avec toutes nos affaires.

Où Timo parle en public de l’affranchissement de son épouse.

 » Vous voyez ma femme ici présente : Praxitel pour sculpter son Aphrodite, aurait pu la prendre pour modèle ! Et -hm- (je notai non, sans approuver involontairement, que Timo n’oubliait pas d’épicer son sermon du vinaigre sucré de l’ironie.) pour ce qui est de Kant, Kitty, en tout cas ne l’a pas moins lu que nos autres dames. Mais comme vous le savez, j’ai acheté Kitty il y a quelques années. Selon la loi de ce pays pour le prix de quatre chiens de chasse anglais. Messieurs me tromperai-je en concluant que si les paroles de l’évangile ne sont pas un vain bavardage, le Christ dans ce pays vaut le prix de quatre chiens de chasse ?… »

Humiliation à l’église .

 Tandis que le cocher se glissait dans le fond de la chapelle, parmi les gens du commun, nous nous avançâmes tous les trois et prîmes place au pied de la chair dans la travée des Bock. C’est alors que la dame du domaine de Lustivere, Marie Samson von Himmmelstiern,se leva brusquement (elle était assise, elle aussi, dans la partie réservée à la noblesse, un rang derrière nous) le visage figé comme celui d’une statue de pierre en colère. Entraînant son Reinhold, elle dit assez fort pour que la moitié de l’église l’entendît :
 » Je préfère encore aller prier à l’étable là on sait au moins où on est. »
 Et d’un pas ferme, la femme devant est le mari derrière, il sortirent de l’église.
(Suivis de toute la noblesse sauf une famille)

Ironie .

 « Jacob voici le général gouverneur marquis Paolucci. L’empereur l’a envoyé ici personnellement afin qu’il mette Timo en prison et protège sa famille de tout tracas. Quel honneur rends-toi compte »


Éditions Cambourakis, 75 pages, novembre 2025

Traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly

Cet auteur a reçu le prix Nobel de littérature en 2025, d’où ma curiosité, je pensais qu’un si petit roman n’allait pas être trop compliqué à lire. J’ai pourtant dû m’y prendre à plusieurs fois, non pas parce que le texte ne comporte aucun point, l’auteur utilise une ponctuation suffisamment riche pour qu’on suive ce qu’il veut dire sans aucun problème. Ce qui au début était compliqué pour moi, c’est sa façon d’installer son récit dans le cerveau embrumé du narrateur qui n’est plus intéressé par rien, et qui pense ne mériter lui-même aucun intérêt. Il a, autrefois, imaginé être un écrivain, mais il sait maintenant qu’il n’a plus rien à dire. Comme le personnage de « La chute » de Camus, il finit ses soliloques dans un café à Berlin, où ses propos n’intéressent que vaguement le barman. Il raconte qu’il a (ou aurait car avec lui on n’est jamais sur de rien) été invité en Estrémadure pour écrire sur cette région d’Espagne. Apparemment, l’auteur y est très connu et on compte sur lui pour qu’il sache parler de façon originale de cette région. Bien sûr il n’a rien à dire, mais il est hanté par cette phrase, qu’il a lu il ne sait plus où « le dernier loup a péri en 1983 ».

Le récit tient sa force dans ce récit, comment les hommes ont fait une chasse sans pitié aux loups dans cette région, et comment cela a bouleversé ceux qui connaissaient bien ces animaux.

C’est plutôt une nouvelle qu’un roman, je ne sais pas si ce livre est représentatif de l’œuvre de cet auteur. Et je ne sais pas si je vais continuer à le lire, Sans être un livre extraordinaire, j’ai été touchée par le combat si inégalitaire entre les loups et les hommes, tout cela au nom d’un progrès qui n’apportera sans doute pas le bonheur à la population d’Estrémadure, région où la nature est tellement plus belle que l’horrible trottoir où se trouve le café d’où nous parle le narrateur. C’était sans doute là le but de l’écrivain : comment être sûr que la modernité vaut mieux que la misère d’autrefois ? et comment le monde animal est injustement traité par les hommes. ?

Plus enthousiaste que moi : Ingannmic 

Extraits.

Début.

Il se mit à rire, mais pas vraiment de bon cœur, car son esprit était occupé par des questions du genre : quelle est la différence entre la vanité des choses et le mépris, et à quoi cela se rapporte-t-il , d’après lui, cela se rapportait clairement à un tout émanant de tout et de partout ,or, si quelque chose s’appliquait à tout et émanait de partout, il était difficile de déterminer ce tout et ce partout, tout cela pour dire qu’il rit, mais seulement du bout des lèvres, à cause de cette vanité et de ce mépris qui gangrenaient sa vie, il ne faisait rien, absolument rien de ses journées, 

Vision dégoûtante.

tout le monde, les jeunes comme les vieux, crachait continuellement par terre en marchant, en arrêtant de marcher, en regardant les devantures de magasin, en attendant le bus, ce qui rendait le sol tout gluant, ici, il était impossible de flâner, car on avait l’impression qu’on allait rester coller au trottoir,

D’où le titre.

 il se souvient uniquement d’un étrange article sur l’écologie dans lequel les deux auteurs mentionnaient un homme -il avait écrit son nom quelque part mais ne se rappelait plus où- qui avait déclaré : » c’est au sud du fleuve Duero qu’en 1983, à péri le dernier loup » , c’était de toute évidence du fait de sa tonalité inhabituelle que la phrase lui était restée en mémoire

L’Estrémadure.

 la misère ici était épouvantable, j’ai vu les photographies montrant comment c’était autrefois et effectivement, la misère était vraiment épouvantable, il fallait y mettre fin, il y ont mis fin, ils vont poursuivre en ce sens mais ce qui est dramatique, c’est est que le seul moyen dont il dispose pour cela, c’est de laisser le monde s’introduire et de laisser ainsi la malédiction s’introduire car tout aussi bien la nature que la population de Estrémadure sera frappée de malédiction et il ne se doute de rien, ils ne savent pas ce qu’ils font, ni ce qui les attend, mais lui, dit-il en se désignant, il le savait,

Trait caractéristique du personnage.

personne n’avait vraiment envie de parler si bien qu’il gardèrent le silence un silence qui lui permit de réfléchir, enfin, il ne fallait pas prendre le mot réfléchir au pied de la lettre, au sens général du terme, car réfléchir, allait de pair avec concentrer son attention, il ne serait pas allé jusqu’à prétendre qu’il était concentré, non, il voulait simplement indiquer un état qui lui donnait l’air d’être concentré,

 


Éditions Phébus, 314 pages, octobre 2025

Traduit de l’anglais(Corée du Sud) par Lou Gonse

 

Quelle plongée dans un pays que l’on connaît si mal ! (et pour cause, il est tellement refermé sur lui-même) : la Corée du Nord. Même si une partie du roman se passe en Corée du Sud, l’essentiel du roman se passe sous la dictature communiste.

Le roman commence de nos jours, dans une maison de retraite en Corée du Sud, une jeune femme récemment divorcée, y travaille et elle décide d’écrire des biographies des résidents très âgés. Pour cela, elle demande aux gens de se définir avec trois adjectifs, une femme très âgée presque centenaire, lui dit qu’il lui faut au moins huit mots : « esclave, reine de l’évasion, meurtrière, espionne, amante et mère ». Et finalement, elle lui confiera sept cahiers dans lesquels elle lui raconte sa vie. L’auteure dit qu’elle s’est inspirée de la vie de sa grand-tante qui a fui la Corée du Nord. Le récit ne suit pas la chronologie, mais c’est très facile de s’y retrouver car chaque chapitre donne la date des cahiers de Mook Miran, la résidente de la maison de retraite. Sa vie commence par son enfance dans les années 1930, sa mère est une femme extraordinaire mais hélas son père est frustre et hyper violent, elle comprend qu’elle doit sauver sa vie et celle de sa mère en empoisonnant son père. (meurtrière) Ce moment de sa vie décrit la Corée avant l’occupation japonaise, avec quelques membres d’une église américaine où elle apprend l’anglais et certaines valeurs. Tout le drame de son enfance vient de la frustration de son père qui sent que sa femme est beaucoup plus raffinée que lui et il lui en veut au point de la battre et de lui faire perdre un œil. Ensuite lors de l’occupation japonaise, elle sera effectivement une esclave sexuelle dans une des nombreuse maisons créées par l’armée japonaise pour satisfaire les besoins sexuels de ses soldats, elle se lie d’amitié avec une autre esclave qui lui fera du bien en racontant sa vie d’avant où elle avait été mariée avec un homme qu’elle n’aimait pas mais qui était très doux. Les parents coréens avaient si peur que les jeunes filles soient enlevées par les soldats japonais qu’ils cherchaient à les marier le plus site possible. Cette jeune esclave meurt de tuberculose et Mook Miran réussi à s’enfuir, elle repart en Corée du Nord et prend l’identité de cette jeune femme, c’est le seul moment de vrai bonheur pour elle, mais très vite la Corée du Nord se referme sur elle et va exiger d’elle qu’elle devienne espionne. C’est elle aussi qui va former sa fille adoptive et qui deviendra aussi une espionne, elle ne peut pas avoir d’enfant puisque les japonais lui ont enlevé l’utérus quand elle a eu une enfant au bordel .

J’ai vraiment été passionnée par le récit de leur formation d’espionne et la vie en Corée du Nord. La façon dont dans ce pays, dès le plus jeune âge, on forme les esprits à l’autosurveillance et à se méfier de tout ce qu’on peut dire, permet de comprendre comment on supprime toutes velléités de divergences avec la doctrine officielle. L’horreur de ce régime est total, et la famine des années 90 est absolument terrible. La mère et la fille finiront par sortir des griffes de ce régime à travers un lot de souffrances incroyables. J’ai beaucoup aimé le personnage du mari de Mook qui a très vite su que ce n’était pas sa femme qui lui était revenue mais qui a décidé de l’aimer quand même avec une telle patience et tendresse que cela réconcilie avec l’humanité.

Si la Corée vous intéresse ce livre est pour vous, c’est en plus un livre qui plusieurs fois explique que savoir raconter des histoires permet la survie à ceux qui les écoutent même s’ils vivent dans les pires conditions d’horreur, on peut aussi s’évader par l’imaginaire. J’ai pensé, alors, au livre de Joseph Czapski : Proust contre la déchéance  : on peut donc sortir de l’horreur par la littérature, dans ce roman c’était plutôt par le fait de savoir raconter la vie heureuse et insouciante d’avant.

Je ne connaissais pas cette déviance : la géophagie (manger de la terre) mais cela m’a permis de mettre sur ma photo un tas de terre fabriquée par madame Taupe, c’est bien la première fois que je lui trouve un intérêt ! (je n’ai pas pour autant goûté la terre)

Lire l’avis du blog « mot à mot » Alex.

Extraits.

 

Début du prologue.

 L’idée me vint pendant mon divorce.
 J’avais quarante sept ans et des kilos en trop. Je n’avais pas d’enfants pour combler ma solitude, mes jours silencieux. Je n’étais pas l’une de ces femmes modernes, indépendantes qui décident tôt de ne pas avoir d’enfants. J’avais voulu en avoir un, mais mon mari ne pouvait pas m’en donner -son oligospermie m’avait-il dit. J’aurais aimé tenter une FIV, mais il avait refusé jugeant le processus trop humiliant. J’étais furieuse lorsque j’appris qu’il s’était inscrit dans une célèbre clinique de fertilité à Gangnam avec cette autre fille de douze ans sa cadette, un mois avant que notre divorce soit prononcé.

Début du roman : la cinquième vie.

 Ce n’était pas un vrai fantôme bien sûr, nous n’étions pas certains qu’elle fût vierge non plus. Nous l’appelions ainsi à cause de ces vêtements un « hanbok » taupe clair taillé dans sa chanvre épais, une robe que seules les pleureuses portent ou les vierges fantômes des contes, des beautés envoûtante mortes trop tôt, tourmentées de rage à l’idée de n’avoir jamais eu d’époux.

Manger de la terre.

 J’attendais toujours de trouver la terre parfaite. Sa viscosité devait être celle d’un riz au jasmin cuit à la vapeur, suffisamment pâteuse pour former une cuillerée, mais assez friable pour être remportée par un souffle. Trop d’humidité gâche le plaisir, transforme la terre en gadoue que la bouche associe aussitôt à des excréments. Au premier coup d’œil, la teinte devait être chocolat au lait. En l’observant de plus près pourtant, on découvre de minuscules particules de diverses couleurs. La plupart sont d’un beau noisette, donnant à la perle de terre son goût distinctif de noix. Celles couleur de suie réveillent la langue avec leur amertume de café noir. Les granulés blancs, brillants, comme des gemmes mais durs comme du silex, sont les plus rares : ils donnent une touche métallique raffinée, comme du sang sur les lèvres. La bonne combinaison pourrait transformer une pincée de terre en une pincée de paradis. J’adorais la façon dont elle glissait, crépitait sous mon palais, telle la caresse du chat. Même si je savais que cela érodait mes dents, je ne parvenais pas à arrêter.

Le soupçon .

 Le silence n’aida pas mais rétrospectivement rien n’aurait pu aider. Cela est dû au caractère particulier du soupçon. Il ne s’agit jamais réellement d’un soupçon. C’est une conviction masquée. Donnez lui un peu de temps et il finira par se muer en certitude.

Début de la guerre de Corée.

 Au début, la guerre n’était qu’un désagrément. Lorsque je retournais dans mon village après des années d’absence, les camarades aux brassard rouges s’étaient infiltrées dans le quotidien des villageois, les harcelant à coups de rassemblement obligatoires et de meetings hebdomadaires, appelant même les femmes mariées à se former pour devenir sentinelles. Les villageois se mirent alors à disparaître. Des rumeurs à propos de la chaleur du sud, libre d’obligations partisanes, attirèrent certains rêveurs du nord comme ma mère et ma sœur qui, selon les voisins étaient partis il y a bien longtemps.

L’horreur du régime coréen du Nord.

Cheol était un « kotchebi », l’un des trop nombreux orphelins engendré par la période de famine de masse et de crise économique survenue dans les années 1990, qui avait décimée un quart de la population nord-coréenne. Il n’avait aucun souvenir de sa mère, qui l’avait abandonné quand il avait trois ans, et son père ouvrier au « songbun » bas les avait confiés, son frère aîné et lui à un orphelinat. Son frère y était mort de la fièvre typhoïde, et Cheol s’était enfui peu après. Il n’avait jamais revu son père. 
(PS le songbun c’est le degré de confiance par rapport à la doctrine communiste)

Espions.

 Contrairement à ce que l’on croit souvent, l’espionnage n’est pas très éloigné des mondanités. La plupart des informations échangées ne sont pas le résultat d’actions coupe-gorge, mais de conversations prosaïques dans les cafés ou des restaurants. Les renseignements sont rarement obtenus par des James Bond à temps plein, bien plutôt par des anonymes las, infidèles et bedonnants assis dans de petits bureaux. L’information en elle-même n’est pas toujours de nature confidentielle : il s’agit d’un mélange de ouï-dire d’articles de journaux et de magazines. Le travail d’un agent se résume parfois à trier et mettre en forme ces morceaux publics de puzzle, à lire les connexions sous-jacentes soigneusement dissimulées..

Éditions Gaïa, 486 pages, octobre 2010

traduit du Danois par Ines Jorgensen

Ce n’est pas ma première rencontre avec cet auteur Danois, je m’étais régalée avec les Racontars , Un curé d’enfer et autres racontars , puis le Naufrage de la Vesle mari . Dans ce livre qui en réalité en réunit trois : » Un récit qui donne un beau visage », puis « le Piège à renard du Seigneur » et enfin « la Fête du premier tout ». Nous retrouvons tous les personnages des Racontars mais autour d’un enfant et de sa nourrice Aviaja cette vieille femme inuit qui retrouve le goût de la vie grâce à cet enfant qu’elle va élever avec les deux pères, et trois oncles. Le principe de l’humour de Jorn Riel m’est maintenant bien connu, il présente des hommes qui sont peu à peu séduits par les Inuits qui s’appellent eux -mêmes « les hommes », et quittent sans aucun regret « la civilisation » qui aident peu à survivre dans ces régions où la vie est menacée par le grand froid et les animaux comme les ours. La sexualité a beaucoup d’importance, et les femmes inuits ne comprennent pas les notions de fidélité ou de péchés qu’un prêtre aimerait leur inculquer. L’alcool aide souvent les hommes à supporter les difficultés de la vie et la rigueur du climat. Jorn Riel est un conteur et ses livres se lisent comme des récits que l’on pourrait se raconter entre amis. L’intérêt de ce roman tient à la formation d’un enfant abandonné par sa mère et élevé par ses pères et une nourrice adorable, le deuxième livre, l’enfant est partie en Europe et la vieille nourrice n’a plus envie de vivre, c’est le moment où un curé arrive dans cette région reculé avec une église gonflable … et espère tromper les inuits et s’approprier les peaux d’animaux en particulier de Renard. La troisième partie l’enfant adolescent est revenu et va trouver sa place dans cette société et la vieille nourrice peut mourir. Les sentiments sont très présents dans cette petite communauté même si leur expression est compliquée, on sent combien la petite communauté est unie par des liens très forts. Le ridicule de la religion chrétienne est toujours aussi savoureuse. Si ce livre avait été mon premier roman de cet auteur mon enthousiasme aurait été total. Mais ce roman reprend les mêmes personnages et les mêmes ressorts d’humour que j’avais lu dans les « Racontars », ce qui explique mes trois coquillages.

Extraits.

Début.

 J’ai deux pères. En vérité, j’aurai sans doute dû en avoir cinq, mais les camarades s’étaient mis d’accord pour désigner Pete et Jeobald comme mes vrais pères, et Samuel Gilbert et Small Johnson plutôt comme un genre d’oncles.

Propos à la hauteur des sentiments. (Humour)

Pete venait de la baie de l’Homme Mort. Il avait franchi Wilson Hills et l’étroit Pas de l’Oie. Lorsqu’il déboucha sur le coin de bruyère entre la rivière et la maison, il lui arriva exactement la même chose qu’à McHuges autrefois. Le sang afflua dans ses veines et un sentiment le prit à la gorge, qui lui donnait envie de rire et de pleurer à la fois. Pete éprouva un désir irrépressible de prononcer quelque chose à la mesure des circonstances, quelque chose d’un ordre spirituel, et après avoir longuement réfléchi, il laissa cours à son émotion. 
« Grands dieux, merde alors !  » s’exclama-t-il.

Leur voisin.

 Notre voisin, le plus proche s’appelait John. Il était connu comme le plus grand voleur entre Downty City et le bassin de Pol et portait le surnom de John l’honnête. Sa réputation de chasseur était extrêmement mauvaise, étant donné que de notoriété publique la moitié de ses renards venaient de pièges posés par d’autres que lui.

Proverbe eskimo.

 « Comme dit l’Eskimo ne prête jamais tes chiens, tes traîneaux, tes armes ou ton kayak. On pourrait facilement te les abîmer. Mais ta femme il faut la prêter aussi souvent que possible, car elle s’améliore à chaque fois. »

Le départ du garçon vers l’Europe.

 » C’est bizarre. Y’a des jours où on parle tout simplement. Pas pour dire quelque chose de particulier, on parle et on parle c’est tout. Ça sort tout seul, sans qu’on y pense, c’est pas vrai, et puis il y a des jours où on a une foule de mots à l’intérieur et où on n’arrive pas à sortir un son, vous connaissez ça ? »
 Pete hocha énergiquement la tête répandant une pluie de braises de sa pipe. « C’est comme la constipation dit-il, on a une putain d’envie, on pousse, on se démène et… »
 L’ongle Sam montra du doigt un arc doré qui cheminait lentement vers le nord au-dessus des montagnes au sommet aplati.
 » Voilà la lune », dit-il les autres hochèrent la tête sans même la tournée pour vérifier s’il disait vrai.
 Sam tendit la main vers la bouteille de rhum que Smal-johnson tenait fermement entre ses jambes pour qu’elle ne se renverse pas. Il poursuivit.
 » On vous a fourni une information tout à fait superflue. Au fond, c’était juste pour dire quelque chose. Je savais que vous saviez que la Lune allait se lever maintenant. Pourtant, j’ose prétendre que ma petite information a quand même de la valeur. Un jour comme aujourd’hui, toute remarque à sa valeur si nous devons continuer à nous serrer les coudes, si je peux m’exprimer ainsi. » Il versa une larme de rhum dans son thé. « On parle de ce qui n’est pas essentiel de la lune, des pattes des chiens, de l’état de la neige et que sais-je encore. Et c’est bien parce que ce qui n’est pas essentiel, nous ramène par des voies détournées à l’essentiel, à savoir le départ du garçon. »

Hygiène masculine.

Dad Matthew n’avait jamais eu beaucoup d’attirance pour les bonnes femmes. La terreur d’être pris au piège et séquestrée l’avait toujours emporté chez lui sur le désir d’une relation durable. Il ne vivait évidemment pas complètement à l’écart de la compagnie des femmes. Deux fois par an, il se rendait à Downty City pour rectifier le compas, comme il disait, une visite de chantier en quelque sorte, nécessaire pour maintenir le cap.

Limite de la christianisation en Afrique.

 Il y a plus de trente ans le père Brian débarqua donc sur la terre ferme africaine et commença à remonter le fleuve de Gambie, de Bathurst à Yarbutanda, sur le bateau « Lady Challenge ». Pendant environ un an, il tenta d’enfoncer dans le crâne des peaux sombres qui habitaient le long des rives, la douce doctrine chrétienne, mais la chance ne lui sourit pas. Les musulmans s’y étaient déjà implantés et le père Brian ne put rien contre une religion qui autorisait les hommes à avoir quatre femmes, un strict minimum pour une culture rentable de l’arachide.

La fréquence des visites.

 « On dirait que nous avons des invités », dit-il . « Combien de traîneaux ? » demanda Jéobald.
 » Un, je crois que c’est celui de M. Pickerin. Ils sont deux sur le traîneau.
« Pickerin ? » Pete se leva et regarda par la fenêtre. « Bizarre, il est déjà venu y a trois mois, Dieu sait ce qu’il veut encore. »


Éditions Verdier,131 pages, août 2021.

Quand j’ai chroniqué Haute Folie, vous aviez été plusieurs à me dire à quel point ce livre vous avait plu, il était depuis longtemps dans ma liste de livres à lire. Je suis ennuyée de ne pas partager l’enthousiasme des lecteurs qui ont valu une belle récompense à ce roman : prix du livre inter 2022. Je reconnais à cet auteur un réel talent littéraire : il écrit très bien. Mais je ne comprends pas le parti pris de cet auteur : pour nous faire partager la souffrance extrême du peuple syrien, nous écoutons la plainte de ce vieil homme Elmachi, qui a tout perdu et qui contemple la montée des eaux d’un lac sur l’Euphrate qui va submerger son village d’enfance. On comprend peu à peu, qu’il a vécu la mort de sa femme, et de ses trois enfants. Ses années de prison durant lesquels il a été gravement torturé, l’ont auparavant totalement détruit. Il erre sur ce lac dans une barque, il plonge pour retrouver son village et peu à peu nous livre toute sa souffrance. L’auteur a choisi de s’exprimer en utilisant des vers libres et des phrases très courtes. Le livre se lit facilement et parfois j’ai été saisie par la souffrance de cet homme, alors d’où viennent mes réserves. Je n’ai rien appris à propos de la Syrie, j’ai appris en revanche que la Syrie et ses horreurs touchent Antoine Wauters. C’est très respectable, mais rien ne remplace la parole des Syriens eux-mêmes ou des témoignages directs : , je me suis sentie tellement plus concernée par « l’Odyssée d’Hakim« , cet homme tout simple m’a fait comprendre la terrible et absurde répression, de celui que le vieil Elmachi appelle « le docteur » ou ‘l’ophtalmologue » : Bachar el-Assad. Lui, qui n’aimait pas la politique, qui se préparait à une vie tranquille à Londres (de médecin effectivement) pendant que son frère se préparait à diriger la Syrie, s’est avéré le pire dicteur qu’un pays ait connu. Il coule aujourd’hui des jours tranquilles, sinon heureux, dans des résidences de luxe dans la Russie de son ami Poutine.

Extraits.

Début.

 Au début, les premières secondes, je touche
 toujours mon cœur pour vérifier qu’il bat.
 Car j’ai le sentiment de mourir.
 J’ajuste mon masque, me tenant à la proue.
 Je fais des battements de jambes.
 Le vent souffle fort.
 Il parle.
 Je l’écoute parler.
 Au loin, les champs de pastèques,
 Le toit de la vieille école et les fleurs de safran.
 L’eau est froide, malgré le soleil,
 et le courant chaque jour plus fort.
 Bientôt, tout cela disparaîtra.

L’homme et la prison.

Si bien que lorsque l’homme que j’aimais, (toi idiot, 
oui !) a dévié de la route des cases du parti, on l’a jeté
en prison. 
Moi non plus je n’oublie rien.
 Quand il est sorti la lumière avait déserté
 son regard, il ne parlait pratiquement plus.
 Il emmenait les enfants au lac.
 Il les installait sur sa barque. 
Ensuite ils piqueniquaient et chassaient
 les mouettes avec toutes sortes d’armes fabriquées, main. 
Il s’efforçait de rire.
 Et eux aussi riaient, ne se doutant pas un seul instant du gouffre que cache parfois le rire d’un père. 
De ses envies de se défenestrer.
De sa rage. 
Les coups qu’il se donnait pour punir et bannir 
la violence que la prison avait semée en lui.
L’abrutir.


Éditions Buchet-Castel, 170 pages, janvier 2026

Cette auteure me plaît de plus en plus, j’ai commencé par L’Annonce, puis Joseph et Histoire du fils. Nous vivons aujourd’hui, au rythme des crises paysannes, et nous sentons bien qu’il y a quelque chose qui se déglingue dans le monde agricole qui évoquait plutôt un monde de stabilité. En lisant « Hors champ » j’ai vécu avec une énorme tristesse le sort d’une catégorie de paysans. Le personnage principal, Gilles, a été programmé pour reprendre une ferme qui se consacre à l’élevage de vaches laitières dans le Cantal. Ses parents en ont bavé pour acquérir cette ferme, et le fis lui en hérite. Aux yeux du père, « le vieux », « l’autre » tel que l’appelle Gilles, leur fils est un nanti, il n’a eu qu’à se baisser pour ramasser le fruit de leur labeur. Ce vieil homme est aigri, mauvais, et avec sa femme ils ont tout fait pour que Gilles ne puisse jamais vivre selon ce qu’il aurait aimé faire : il n’a pas eu le choix. Autant le livre d’Antoine Wauters, « Haute -Folie » ajoute horreur sur horreur pour décrire le monde rural, et finit par donner une impression de « trop c’est trop », autant Marie-Hélène Lafon, ne charge pas la barque, et pourtant, la vie de Gilles est une pure horreur, consentie, subie et jamais voulue. Il est complètement pris dans les filets d’une vie trop dure quand on ne l’a pas choisie, tissée par le mépris du père et la langue de vipère de sa mère. Il y a bien sa sœur qui est écrivaine et qui lui dit si souvent , « si tu veux changer de vie, je serai là », mais si cette phrase est simple il n’arrive pas à vraiment à la comprendre. Nous vivons tout le temps de cette lecture, la dureté de cette vie, et en contre point la beauté du paysage qui est décrit par sa sœur quand elle revient se ressourcer dans leur Cantal qui est si beau à regarder quand on n’a pas les vaches à traire ni tout le travail qui va avec. On est complètement pris dans ce récit et on voudrait défaire les liens qui ligotent de plus en plus Gilles dans cette famille où personne ne sait se parler, on étouffe avec lui. Il ne se passe pas grand chose sauf cette destinée terrible et comme c’est vraiment superbement raconté c’est un livre qui se lit doucement et laisse un arrière goût de tristesse mais de beauté aussi. Sin-City a beaucoup aimé .

l’écouter

Pourquoi retournez vous dans le Cantal, Marie Hélène Lafon

Extraits.

 

Début.

 La balançoire grince sous l’ érable dans la cour verte et bleue. Claire et Gilles sont ressortis en pyjama après la grande toilette du samedi. Leur mère n’a rien dit, elle était trop occupée à ranger les affaires du bain, la bassine, la serviette, le gant. Gilles ne se balance pas, il est assis sur le mur du jardin et il regarde devant lui. Il ne regarde pas sa sœur ; il ne l’accompagne pas comme il le fait parfois en imitant le mouvement de ses jambes pour se donner de l’élan. Claire sent qu’il est là sans être là, comme s’il avait le pouvoir de sortir de son corps quand il le veut ou quand il a peur. Il n’a peut-être pas envie de revenir ; il n’est pas encore revenu avec elle, avec eux, à la ferme dans la cour, dans le soir de juin.

 

Le poids du destin.

 Gilles sens maintenant les peurs entassées dans la voix de la mère quand elle l’appelle le matin, peur de son retard à lui et de la colère du père, mais aussi, et surtout peur que la veille ait été le dernier jour, sans qu’elle le sache, sans qu’elle l’ait vu venir, et qu’il n’aille plus traire lui le fils, plus jamais, et que s’effondre tout ce qui repose sur lui, tout ce pour quoi elle, la mère, met un pied devant, l’autre du matin au soir et chaque jour depuis tant d’années. La ferme est pour le fils, on la tient à bout de bras pour lui, Gilles, le fils, il doit la reprendre, continuer, elle est à eux, et à lui, il a besoin d’eux, ils ont besoin de lui. Même si le père dit le contraire, lance des phrases, parle de de vendre, plutôt que de trimer pour payer un ouvrier et maintenir la ferme à flots pour le fils, que fils se débrouille, qu’il aille gagner sa vie ailleurs chacun pour soi. La mère ne veut pas lâcher la ferme qui est le lot du fils, et leur raison de vivre à eux les parents. La ferme leur fait honneur et devoir à eux les trois, pour la mère ; la sœur n’a rien à voir là dedans, la sœur vit et a toujours vécu sur une autre planète.

Les ragots de village.

 On connaissait la famille on savait d’où elle sortait, les hommes se louaient dans les fermes et buvaient et les femmes ne tenaient pas leur maison, sauf sa mère, la pauvre, qui ne faisait pas parler d’elle, mais n’avait pas de santé, ses tantes et ses sœurs s’amusaient. Tout le pays le savait et leur était passé dessus, il fallait être aussi naïf que lui pour croire qu’une fille de trente ans qui a vécu en ville allait se mettre à la colle, avec un paysan de plus de quarante ans qui habite toujours avec ses parents dans un trou perdu, et au cul des vaches.
Quand la mère était lancée, on ne l’arrêtait pas, et elle cognait sec. Tout y était passé, il allait servir de père à un gosse de quatre ou cinq ans quand alors qu’il était à peine capable de s’occuper lui-même.

Les confidences de la mère.

 C’était en 1976, l’année de la grande sécheresse. Claire se souvient exactement des mots de sa mère, on aurait arrêté là les frais si tu avais été un garçon. Elle allait avoir quatorze ans et n’avait pas répondu à sa mère que, longtemps, elle aurait préféré, elle aussi, être un garçon. Elle n’avait rien dit parce que, depuis toujours, elle ne peut pas vraiment parler avec sa mère ; elle écoute, elle lui donne plus ou moins vaguement la réplique, mais elle sent, elle sait qu’il est impossible d’aller plus loin avec elle et de passer de l’autre côté du flux ordinaire. Sa mère est barricadée ; parfois, quelque chose, une expression, suinte, ou fuse comme une giclée de pus, on aurait arrêté là les frais ; et c’est tout. Ensuite ça tient, c’est écrit en lettre de fer et de feu, ça résiste à l’abrasion des années et Claire appelle ça des scènes.

 


Éditions L’Arbalète Gallimard (191 pages, mai 2025)

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Je sais que j’ai vu passer ce livre sur la blogosphère, mais je n’ai pas, hélas, noté chez qui, j’espère que ce billet me permettra de rectifier cet oubli. Pour une fois, je vais citer la dernière phrase de la quatrième de couverture, car je la trouve très juste :« Roman d’amour autant que d’aventures, merveille de drôlerie et de tendresse ».

Ce n’est peut-être pas le roman du siècle ni de l’année, peu importe, dans les heures difficiles que nous vivons tous en ce moment, il m’a fait du bien et c’est pour cette dose de tendresse que je lui attribue mes cinq coquillages sans aucune hésitation. Orso et Marie s’aiment très fort et ils vivent ensemble une épreuve douloureuse  : Marie a déjà fait une fausse couche mais la deuxième a été encore plus difficile à supporter, car ils se sont crus un moment, parents d’un bébé tant espéré. Marie déprime et Orso cherche à lui redonner le sourire. Orso a une idée : partir à travers la France visiter les musées les moins connus et souvent originaux. Le lecteur est embarqué dans ce road-trip d’un genre nouveaux qui m’a fait au début penser à ce film américain (« Le trou le plus profond du monde ») où un jeune handicapé, part avec son aide-soignant visiter des lieux improbables et retrouve peu à peu le goût de vivre. Le roman commence donc par la visite à Mécringes (c’est bien la première fois que j’écris le nom de cette petite ville) du musée des poids. Nous sommes dans le Nord Est de la France, puis notre couple sera attiré par le Sud et le soleil, sur leur chemin, ils rencontreront l’oncle Jé qui va donner un tour encore plus positif à leur voyage. L’auteur a évité les effets répétitifs des musées improbables, en laissant place à l’improvisation. Regardez bien la couverture du livre, oui si on veut se changer les idées mieux vaut fuir les grands axes routiers et laisser la fantaisie et la sensibilité prendre le pouvoir. Nous découvrons peu à peu la dureté de ce qu’ont vécue Marie et Orso , et le mauvais fonctionnement de l’hôpital public mais qui est quand même largement préférable à certaines cliniques privées qui ne fonctionnent qu’en soutirant un maximum d’argent aux malades.

La fin est pleine d’espoir, elle se passe à Bray-Dunes, avec Catherine et Gérard qui sont les gardiens du musée des pigeons voyageurs et qui vont à leur manière redonner le goût de vivre à Orso et Marie.

Ce roman ne m’aurait pas autant plu sans les caractères des deux personnages, ils sonnent vrais et tellement humains comme je les aime et comme les gens qui m’entourent. Oui, ils sont imparfaits, mais j’aime leurs défauts et je me retrouve en eux. Bref si vous être un peu tristoune, embarquez vous avec Orso et Marie, mais choisissez une autre voiture qu’une Renault Nevada 21 blanche dont les voyants clignotent trop souvent, (le pire étant quand ils ne clignotent plus du tout). Mais chanter à tue-tête, avec eux, les chansons de votre jeunesse.

Extraits.

Début

 Jusqu’aux miettes incrustées dans l’interstice des sièges, la Renault 21 Nevada blanche fatiguée, dans laquelle il roulait était identique à celle de son enfance – la fumée des menthols de sa mère en moins.

J’ai partagé l’étonnement d’Orso .

 « Monsieur Michon s’excuse de ne pas pouvoir vous recevoir lui-même, dit-il en leur tendant la main d’un geste énergique. Il est un congrès européen des poids et mesure. »
 L’immense déception que ressentit Orso de ne pas avoir à faire au véritable Michel-Ange fut aussitôt compensée par la révélation soudaine et inattendue que des êtres humains se rendaient à « des congrès européens des poids et mesures ».

La bricoleuse,( j’ai autant de talent qu’elle).

 Après un moment de silence, il finit par demander d’une voix incertaine :  » Euh…vous avez regardé la notice d’utilisation de l’appareil ? » Sa question eut le mérite de faire rire Marie tout haut. Ce nouveau voisin lui semblait tellement parisien, avec ses lunettes en écaille, sa barbe de trois jours et son histoire de notice. Elle n’en lisait jamais aucune évidemment. Lorsqu’un objet ne marchait pas, elle se contait d’appuyer sur tous les boutons jusqu’à ce qu’il fonctionne, ou alors elle tapait dessus. En dernier recours, elle demandait de l’aide à une autorité compétente.

Orso et la paternité.

 La première fois, qu’Orso avait su qu’ils attendaient un enfant la surprise l’avait d’abord terrifié : serait-il capable de passer si vite -à bientôt trente-neuf ans- de l’enfance à l’enfantement.

Les musées improbables.

 Il existait un musée de la Station-Service en Alsace, un musée de l’Assistance Publique dans le Morvan, un musée de la Porte à Pézenas et d’autres encore, des Serrures de la Psychiatrie ou du Machinisme agricole.

J’adore ce passage.

 Au début du siècle dernier, les routes étaient mauvaises, les cartes lacunaires, mais il pouvait appeler au Wagram 83-86. Un préposé du bureau des itinéraires Michelin lui indiquait alors le chemin le plus court et le plus sûr entre Vierzon et Roquefort. Il précisait les accottements abîmés, la déclivité soudaine, les dos d’âne, mais aussi les points de vue remarquables, auberge de caractères et revendeurs de pneus en cas de crevaison. Certains plus simplement décident de suivre les panneaux « Toute direction ».

Chanter en voiture.

 Après Axel Red, fixée pour détadanée, les démons de minuit les entraînèrent jusqu’au bout de la nuit, la musique fut bonne bonne, bonne bonne et il résistèrent à France Gall pour prouver qu’ils existaient.

Magasin à Lourdes.

 Maroquinerie, gourmandise, papeterie, textile ou bien-être : la collection était prodigieuse, près d’une boule à neige cubique de l’apparition, un briquet Bernadette clignotait pour symboliser la lumière mariale. Plus plus loin des crucifix jouxtaient des bougies de neuvaine, des cierges en promo, et les statuettes de Marie en résine, en faïence, et en vrai plâtre. Dans de grands bacs s’enchevêtraient par grappes des chapelets divers, chapelets parfumés, lumineux ou muraux, chapelets en verre, en bois, en pierre, chapelets en or, en nacre ou en cristal, chapelets pour enfants, chapelets de dévotion et chapelets de combat. Cela sans compter les mantilles et les sweat-shirts, les sept de tables et les maniques, les torchons de cuisines et les peluches saintes. Mais les bests-sellers incontestés étaient de toute évidence les bouteilles en forme de Vierge couronnée, flacons vides et gourdes isothermes, destinées à contenir la fameuse eau de Lourdes. Dans la boutique deux pans de mur entier leur étaient consacrés.

 

Édition l’iconoclaste, 180 pages, octobre 2025.

Une fois encore, c’est Ingannmic qui a présenté ce roman et m’a tentée. Maxime Rossi décrit une journée d’un infirmier libéral qui, en Ardèche, se rend chez ses patients pour leur apporter réconfort et soins. Il y a beaucoup de l’écrivain dans ce roman, car il a puisé son inspiration dans sa vie : comme lui l’infirmier est un ancien libraire, comme lui, il exerce en Ardèche, mais l’auteur tient à dire que c’est un roman que, chaque personne et chaque situation sont la quintessence de ce qu’il a connu sans en être l’exacte représentation. Maxime Rossi sait très bien raconter la France rurale qui se meurt sans bruit. Ses descriptions de la nature sont très belles, et l’humanité est réconfortante même quand elle souffre. La galerie de portraits des gens qu’ils croisent ont en commun de beaucoup souffrir, et d’être d’une génération complètement différente de celle d’aujourd’hui. Cette génération avait un savoir manuel inutile aujourd’hui, elle avait su mettre en valeur une région ingrate pour nourrir la population des alentours. Ce livre est riche de tous les humains qu’il croise, et je lis et relis avec plaisir certains portraits, surtout ceux des femmes qui ont lutté toute leur vie pour rester optimistes.

L’infirmier voit aussi la nature reprendre ses droits sur les aménagements que les générations passées avaient construites à force d’efforts titanesques : comme les terrasses appelées « faïsses ». Pendant ses trajets , il écoute de la musique, plutôt une musique légère et entraînante.

La façon dont ce roman raconte les corps vieillissants m’a beaucoup touchée. L’auteur doute beaucoup du rôle des hôpitaux et des Ehpads dans les soins. Ce qui l’amène à avoir des doutes à propos du suicide assisté, il pense que ce qu’il connaît des hôpitaux actuels ne sauront pas accompagner humainement la fin de vie des patients.
Tout le roman, l’auteur décrit aussi, sa propre famille, avec un père alcoolique qui fait tout pour se détruire. Heureusement, il a aussi une épouse institutrice qui est un vrai de rayon de soleil.

Un beau roman, très sensible et qui ouvre beaucoup de questions, sur la solitude en milieu rural, sur le vieillissement des corps et la fin de vie.

 

Extraits

Début .

 Tout passe, c’est ce que m’a enseigné la rivière. Les images et les voix, les sensations se maintiennent vivantes, un temps pour venir au secours de notre tristesse, puis elle s’en vont doucement, sans s’effacer, elles deviennent des sédiments de la mémoire – notre mémoire semblable à un paysage de rivière, perpétuellement remodelé par les crues, les débordements qui s’épanchent dans les larmes, les cris ou le silence, le moyen qu’a chacun d’exprimer sa souffrance. J’ai tant de visage en tête ; mais je n’ai pas pleuré depuis bien longtemps.

 

 

La vieillesse.

 La vérité. C’est que loin d’associer la vieillesse à une décrépiccude, j’ai toujours trouvé qu’elle magnifiait les corps, sans doute parce que j’ai eu des grands-parents extraordinaires. Pour moi il est peu de choses aussi touchantes que la fragilité des vieux, leur manière de se mouvoir, comme économe d’une vie qu’ils savent précieuse. Il est peu de choses aussi belles qu’un visage parcheminé, dont les sillons traduisent les souffrances et les joies, et dont les rides au coin des yeux ont été façonnées par le bonheur de traverser l’existence.

Son grand père .

 Mon grand-père était médecin de campagne et je l’adorais tout autant. C’était un humaniste pessimiste, d’aucun dirait que c’était un misanthrope, je dirais plutôt qu’il était sans doute déçu par l’humain, pour l’avoir côtoyé jusque dans ces secrets inavouables. Lui et moi savions combien l’individu peut se révéler vil, et sa capacité à oublier qu’il l’est. Et lui et moi savions combien l’individu peut se révéler bon, et parfois bon et vil par alternance, dans différentes strates de l’existence. Il s’est empoisonné à l’âge de quatre-vingt-huit ans. Ma mère l’a trouvé sur le sol, un jus noir à la bouche, nu comme au jour de sa naissance. Sur son bureau, l’évaluation gériatrique qui le condamnait à l’Ehpad, lui qui avait été gériatre d’un petit hôpital. Au moins, avait-il le luxe de pouvoir se suicider.

Les Ehpads.

En quittant ce coin de campagne, je passe devant la sinistre façade de l’Ehpad des Lavandes. Je n’ai jamais compris pourquoi ces lieux ou la vie se fane, portent des noms floraux.

Les « écrivants » .

 Les libraires ne connaissent que trop bien ce genre de personnages affilié à la caste des « écrivants ». Le genre de type qui parodient l’intelligentsia des salons et vous disent avec onctuosité qu’ils sont « entrés en littérature » , comme on entrerait dans les ordres. Chaque fois je le vois, je ne peux pas m’empêcher de penser à un ancien employeur qui avait fait fortune dans la publication à compte d’auteurs. À la manière d’un Christophe Rocquencourt des lettres, il ne cachait pas que la vanité des artistes était ce sur quoi il prospérait, et que dans ce domaine, le filon était inépuisable


Éditions j’ai lu, 473 pages, décembre 2024

Traduit de l’anglais (Nouvelle Zélande) par Frédéric Brument.

 

J’ai suivi les conseils de Ingannmic, Cath.L, Violette, Dasola … et j’ai acheté ce livre, qui m’a passionnée. On sent que cet auteur écrit des films et des séries, car son roman est composé de courts chapitres qui pourraient être des épisodes, ou des moments forts d’un film d’action. Le suspens n’est jamais ce que je préfère, mais celui-ci m’a intriguée : je voulais savoir comment on pouvait ; aujourd’hui, échapper aux connexions diverses et variées. Comment ne laisser aucune trace pendant un mois ? C’est le challenge qui attend les dix candidats qui ont accepté cette épreuve. La seule personne qui résiste est une bibliothécaire, et cela aussi me tentait car je fréquente beaucoup les bibliothèques. Je pensais qu’il y aurait des cas plus intéressants et des idées plus originales pour se cacher parmi les dix personnes choisies pour faire le test, mais pas trop. L’auteur, en fait, ne se concentre que sur « Zéro 10 » la bibliothécaire qui a une imagination extraordinaire et pourtant est bien une femme de la vie de tous les jours, que rien ne semblait prédisposer à avoir ce genre de capacités. Dans la première partie du roman, on la suit donc sans bien comprendre pourquoi elle s’en sort aussi bien mais c’est réjouissant de la voir semer ces prétentieux poursuivants, qui jouent avec leurs merveilleux joujoux à la pointe de la technologie pour dénicher toutes les cachettes de leurs proies. On aura les clés dans la deuxième partie, j’ai cru alors que le roman me plairait moins, mais non, car pour moi, l’intérêt vient surtout du pouvoir incroyable des plateformes numériques, pour surveiller les citoyens d’un pays.

Le jour où j’écris ce billet, j’apprends qu’une entreprise française, « Capgemini » aide la police fédérale américaine ICE (celle qui a tué deux manifestants à Mineapolis) à localiser les étrangers sans papier sur le sol américain. Tout l’intérêt du roman est de montrer ce que peuvent faire les algorithmes pour trouver quelqu’un en très peu de temps.
Il y a d’abord toutes les traces que nous laissons, le téléphone portable, l’ordinateur, les tablettes, les cartes bancaires, les caméras à reconnaissance faciale, et tous les appareils qui utilisent le wifi, et bien sur nos voitures connectées. Mais tout cela ne suffit pas pour des gens qui veulent disparaître et ne pas être retrouvés. Une fouille systématique de votre appartement, mettra le moindre détail dans des algorithmes qui permettront à des fins limiers de retrouver la façon de vous cacher. Des entreprises privées s’emparent donc, de la sécurité d’un pays, et cela m’a tenue en haleine jusqu’à la fin du récit, sans doute, nous sommes dans un roman mais la réalité n’est pas très loin de cela. Que serait la surveillance par satellites sans Elon Musk ?
Les accords entre la CIA et l’entreprise de Cy Baxter à la tête de l’entreprise WordlShare, dans ce programme « Fusion » sont effrayants mais réalistes.
Cette startup a été créée par deux amis Cy et Erika, parce que le frère d’Erika a été assassiné par un sniper lors d’une tuerie de masse. L’idée de mieux surveiller tout le monde vient de là : en faisant un monde pour les gentils on pourrait empêcher les méchants de sévir. Orwell avait tellement bien décrit que vouloir faire le « bien du peuple » en rognant sur ses libertés cela conduit toujours les sociétés vers la dictature, or ce roman s’appuie sur des faits que nous connaissons et cela fait peur.

Je ne peux que vous conseiller sa lecture pas tant pour l’enquête, encore que j’ai passé du bon temps avec la bibliothécaire pas si naïve que cela mais pour réfléchir avec cet auteur sur les dérives des algorithmes à qui nous confions nos vies. Et ce n’est sans doute qu’un début.

Extraits.

Début .

7 jours avant « Objectif Zéro « 
Boston, Massachusetts
 Le miroir en pied du hall, destiné à donner une impression d’espace et de lumière dans l’entrée exiguë, est piqué par le temps, la corrosion s’attaque à l’argenture comme la gale. Il fait tout de même encore l’affaire pour les résidents de l’immeuble à loyer modéré – des enseignants, des fonctionnaires, le propriétaire d’une boulangerie, ainsi qu’une demi douzaine de retraités qui se satisfont que l’ascenseur fonctionne la plupart du temps.

La ruse de la femme célibataire.

K.Day
Appartement 10
 Le choix de n’indiquer que l’initial au lieu du prénom complet – Kaitlyn- est suffisant pour l’identifier : appelons ça, la ruse n° 273 de la femme célibataire. Qui vient juste après celle qui consiste à rentrer chez soi armée de ses clés. Préciser « Kaitlyn » Day sur la boîte aux lettres ou dans l’annuaire, c’est s’attirer des ennuis ; le moindre sale type qui passe saura qu’une femme célibataire habite l’immeuble et pourrait se mettre à rôder alentour, juste pour voir si elle a besoin d’être sauvée., conspuée, suivie, violée, tuée.

Les Impôts

 La demeure est si vaste que la salle de réception est une surprise. Cy il ne se souvient même pas y avoir mis les pieds. Et puis loue-t-il vraiment cet endroit ou l’a-t-il acheté pour bénéficier d’une énième déduction d’impôts ? Ses comptables ont tellement compliqué les choses que même lui a du mal à savoir ce qu’il possède et ce qu’il ne fait que contrôler. Dans les deux cas il s’en fiche un peu, tant qu’ils maintiennent la facture fiscale de WorldShare proche de Zéro. 

L’optimisation fiscale.

 Elle parcourt en ce moment sur sa tablette tous les mails qu’elle a échangés avec Cy au sujet de Virginia Global Technologie. Ce n’est guère qu’une adresse destinée à minimiser les impôts sur les bénéfices des ventes européennes, rien de plus. Le procédé est relativement banal. Apple le fait. Google aussi. Et Amazon. Ils y ont tous recours. Aucun ne considère le paiement des impôts comme un devoir ni même une valeur.

Au départ de cette surveillance de tout le monde est partie d’une idée « dite » humaniste.

 Après le premier meurtre, ce jour-là, à Flagstaff, vingt-trois minutes s’étaient écoulées avant que Michael soit assassiné à son tour. Vingt-trois longues minutes – un temps, plus que suffisant pour stopper le massacre. Son assassin avait même filmé sa folie meurtrière au fur et à mesure, tuant, postant, tuant, postant. La police avait mis trente minutes pour arriver sur les lieux, et prendre à partie le tireur. Onze vies furent perdues au cours de cette demi heure, et celle de Michael aurait pu être épargnée si les forces de l’ordre avaient disposé de meilleurs moyens de détection et d’anticipation.
 Grâce à fusion avait promis Cy à Erika, ce genre de choses ne serait plus possible. Dans l’avenir qu’ils construiraient ensemble, ce tireur ne pourrait jamais acquérir légalement un semi- automatique, car il était sous le coup d’un mandat pour violences conjugales, donc la législation actuelle sur les armes aurait dû suffire à l’en empêcher. On aurait dû traquer chacun de ses déplacements et de ses achats, afin que cette acquisition illicite déclenche aussitôt l’alarme, comme auraient dû le faire ses ignobles posts les jours précédant le massacre. Si Fusion avait existé, la vie de Michael aurait pu être sauver -Cy en était certain- tout comme celle des autres victimes.

Le programme « Ange pleureur ».

 En infiltrant les fréquences de diffusion, on peut accéder à un téléviseur ciblé. Une fois qu’on a pris le contrôle, on le fait passer sur ce qu’on appelle un « faux mode off ». De sorte que le propriétaire pense qu’il est éteint alors qu’en réalité il est toujours allumé. Il a juste l’air éteint. Et le téléviseur opère maintenant comme un micro caché, qui capte le son extérieur et nous renvoie les données. (…)
– En fait, le timing est parfait, répond le Dr Cliffe Nous venons juste être mis au courant de vos essais sur ces nouveaux programmes, Ange pleureur et Clair-Voyant, et j’ai posé une question à laquelle Erika s’apprêtait à répondre ; à peu près, combien les téléviseurs à travers, les États-Unis avez vous infiltrés ?
.- Combien … de téléviseurs ? Oh des millions répond Cy sans hésitation.
(..)
 – Et toutes ces données audio que vous avez collectées ? Vous les avez ? 
– C’est exact. 
– Ou ça. 
-Dans un de nos centres de données, un site de stockage ultra sécurisé. 
-Elles ont donc été collectées passivement de manière continuelle, et toutes ces conversations sont maintenant entre les mains d’une société privée ? 
Cy et regarde les gens présents dans la pièce surpris de voir leur air inquiet. 
– Il y a un problème ? 
-Je pense que certaines personnes penseraient que oui, dit Justin, si elles venaient à l’apprendre. 

Privatisation de la défense d’un état.

Sandra a été la première à convaincre la CIA d’établir des partenariats avec le secteur privé. Elle a même personnellement mis au point un accord d’acquisition de technologies en phase de développement auprès des géants de la tèch. Ce qui lui a valu d’être honoré par le prix du directeur de la CIA, la médaille d’honneur du Renseignement, le prix de Reconnaissance nationale, comme officier pour services éminents, ainsi que la médaille d’honneur de la NSA.
(…)
 Le gros souci de Sandra Cliffe est le suivant : à l’époque où elle avait encouragé la CIA à signer des partenariats avec le privé, il était évident que les capitaux investis par l’agence devaient rester sa propriété et être géré par la CIA, le DIA, l’agence nationale du renseignement géospatial, voire plus largement la communauté gouvernementale. Ces actifs ne devaient en aucun cas être détenus en copropriété ou entièrement gérés par un entrepreneur non élu, qui n’avait prêté serment qu’à ces actionnaires. 

Le terrible engrenage.

 En tant que scientifique, il peut prédire quelles nouvelles menaces font naître ces armes, mais pas les dommages qu’elles causeront à la vie privée. Ce débat désuet, typique du XX°siècle est juste un bruit de fond : notre droit à l’intimité a disparu, il est déjà perdu, ou du moins il est tellement compromis qu’en réalité il ne vaut plus rien. Non, la vraie menace présente et future, c’est la « manipulation », le fait d’inculquer des attitudes prescrites et des modes de comportement aux citoyens sans qu’ils en soient conscients, c’est ce basculement passé inaperçu de l’État de la surveillance au contrôle, dernier chapitre de la longue histoire de la démocratie ou le libre arbitre se voit aliéné en soumission volontaire.