Éditions Casterman, 196 pages, septembre 2025

Je lis peu de BD, mais j’ai vu celle-ci passer sur la blogosphère, un grand merci Gambadou. C’est un travail absolument superbe, en si peu de mots, l’artiste sait nous faire comprendre toute la souffrance des femmes iraniennes. J’aime ce genre de BD : quand les dessins sont au service de l’histoire, que le récit n’existerait pas avec la même force sans les images, et que celles-ci prennent tout leur poids par un texte sans un mot de trop.

C’est le cas ici, élevée par un père ordinairement tyrannique iranien, Mansoureh Kamari a eu peur toute sa vie, et essaie de se réapproprier son corps alors qu’elle vit en France. Elle cherche dans le dessin de son corps nu ce qui peut être la raison de la fureur des hommes dont la raison est dévorée par l’islam, elle cherche aussi à fuir ses traumatismes mais on sent que c’est encore tellement douloureux pour elle ! Je n’oublierai ni les pleurs de sa mère, ni tous les gestes qu’elle doit subir de la part des hommes qu’elle rencontre (par exemple, le professeur d’université qui joue avec son sexe devant elle alors qu’elle lui montre son travail !) . Lorsqu’une journaliste veut la filmer en train de dessiner, elle retrouve le sentiment de viol de son intimité et elle ne peut le supporter.

On peut offrir cette BD à toutes les jeunes filles qui se voilent en France.
C’est un livre très fort qui m’a beaucoup émue. Je vous ai photographié un passage particulièrement émouvant et ainsi vous verrez la qualité de ses dessins :

 


mais moi je rajoute des mots, vous avez bien lu ? les gardiens de la révolution violent les jeunes filles en prison condamnées à mort car si on les tue vierge elles vont au paradis, et on fait payer le prix de la balle à leurs parents ! ! !

Extrait :

Marcher dans la rue sans tchador.

J’ai 18 ans, je progresse dans l’avenue Vali ASR (…)

la plus longue avenue de Téhéran, qui va du Nord au Sud de la ville. Des maisons des riches du Nord aux cabanes des plus démunis du Sud. J’aime marcher seule dans cette rue et me perdre dans mes pensées.

Mais dans cette rue, la solitude est de courte durée pour une jeune fille.

Je suis déshabillée par les regards appuyés qui m’entourent et m’écœurent

Les bouches nauséabondes murmurent …

Elles s’approchent si près de moi …

Que je peux sentir la chaleur de leur souffle indécent ..

Sale pute ! Beau cul ! Salope ! J’ai envie de toi ! Ma bite dans ta bouche ! Suce là ! Petite chatte tu suces ! Tu vas me faire jouir !

Des paroles impures qui rongent mon âme et font perler la sueur froide sur mon front.

 

 

 

Éditions la brune au Rouergue, 412 pages, août 2026.

 

« Qui craint de souffrir souffre déjà de ce qu’il craint » (Montaigne)

Sur ma photo deux livres qui m’ont fait du bien cet été, l’un fait 412 pages, l’autre 115, j’ai lu d’une traite le premier, le second beaucoup plus lentement. Tous les deux décrivent la force de la poésie : l’humain ne serait être entier sans la littérature et tout le monde peut se retrouver dans un texte poétique. Pour cette lecture d’Yvan sur Sin City, merci à lui. Mais je l’ai vu depuis chez Cath.L. Et chez Athalie.

Le roman de Caroline Hinault est drôle enlevé et fait un bien fou au moral. J’espère que les professeurs le liront car il décrit des aspects essentiels de leur métier : le plaisir d’enseigner et la joie de jouer avec la langue chez les professeurs de littérature.

Quand le récit commence, le corps enseignant est attaqué par un virus mystérieux « le fatum ». Cela se déroule toujours de la même façon, ils entendent de façon répétitive la marche funèbre de Chopin. Cela résonne dans leur tête de plus en plus fort et devient insupportable (au sens fort de ce mot), puis cela s’arrête et ils ne peuvent plus prononcer un mot sauf « Poï » . Face à cette catastrophe sanitaire, le gouvernement est impuissant et pour comprendre, on envoie un jeune attaché ministériel en Normandie, dans le lycée Blaise Cendrars, là où, le patient zéro a été pour le première fois atteint par le « fatum ». Il va suivre les cours de Madame Boukary, dans une seconde F. Le lycée est au milieu d’une cité où résident des gens pauvres et quelques pavillons dont presque tous les habitants fuient ce lycée jugé à problème par des gens très à l’aise financièrement.

Les moments de vie qui se passent dans la classe de Madame Boukary sont tous savoureux, et moi qui, aujourd’hui à Dinard ne connaît que des retraités « bien élevés », je me suis régalée du langage des jeunes et de leur à propos. Ce roman va à l’encontre de tout ce qu’on entend sur l’enseignement aujourd’hui : oui, les profs peuvent être heureux dans leurs classes, non, les adolescents ne sont pas que des abrutis , mais la façon de les intéresser a changé. Mais est-ce si différent des cours de ma génération ? j’ai eu des profs pour qui, ressortir le Lagarde et Michard permettait d’avoir de bonnes notes, et d’autres qui savaient nous faire entrer dans les textes  : tous les professeurs de français utilisaient les mêmes manuels mais le résultat en classe n’avait rien à voir. Madame Boukary met toute son énergie à ce que les jeunes lisent et entrent dans les textes pour se les approprier. Ses méthodes sont étonnantes et son énergie incroyable. Pendant ce temps là l’épidémie continue et Monsieur Reverdy continue ses observations. Il retrouve tous les Week End sa femme, parisienne pur jus qui travaille dans le luxe et un fossé commence à s’installer entre eux

Chaque chapitre commence par un petit texte pris dans la bagage culturel de Monia Boukary et nous sommes le plus souvent dans le lycée, dans la classe de seconde F ou dans la salle de prof. Jusqu’à la fin, l’auteur réussira à me faire rire, dans la dernière page on apprend que le fatum a évolué il s’attaque maintenant aux personnes les plus riches de la planète mais eux ce n’est pas la marche funèbre qu’ils entendent mais Cloclo dans « le lundi au soleil  » !

Je passe sous silence la partie à laquelle j’ai moins adhéré : le parti « Sens Unique » et la chaîne de télévision caricature de CNews . Cette charge manque trop de nuance. Je vous laisse découvrir aussi comment l’écrivaine se sort de son idée d’épidémie, bravo à son imagination !.

et je vous laisse avant de lire mes extraits avec Chopin .

 

 

Extraits .

Début.

1 (roman)
 « La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide.
Louis Aragon, « Aurélien
 La meuf est une tornade, on l’a prévenue. Il l’attend dans la salle des profs un gobelet fumant entre les doigts. Pour l’instant, personne à l’horizon. Le voyant de la machine à café clignote. Une muraille de casier lui fait face. Quinze septembre. 9 h 48. Le calme avant la tempête de 10 heures, (la récré est à 10h05 mais cette complexité a saisir le temps réel est si facilement escamotable par le langage que ce serait dommage de s’en priver.)

Jugement d’élèves sur un prof.

Il avait 54 ans, une petite bedaine et le service public chevillé au corps. Prof de math au lycée Aimé Césaire de l’académie de Normandie depuis vingt ans, Patrick Débord était globalement apprécié de ses élèves, ces derniers synthétisant ainsi le suc de son enseignement  : » En vrai , ça va, il explique bien et rend vite les copies. » Certains ajoutaient néanmoins que ses chemises, par contre, c’était pas possible. »

Ça fait tellement de bien de lire des romans qui font sourire, deux appartements différents.

 Il ouvre la fenêtre de la cuisine, qui donne sur le balcon, totalement beige la cuisine, « crème » plutôt (tropisme normand ?) : des placards crèmes, un plan de travail crème, une table, crème .
Il imagine Bérénice dans le appartement du 11e arrondissement ( 72 m² entièrement rénovés, parquet, moulures, canapé taupe « Cinna », meubles vintage. Cinquième étage sans ascenseur, mais proche du square de la Roquette. Gros potentiel. Possibilités de reconfigurer pour une chambre d’enfant, si jamais. Un prêt sur vingt ans, malgré les apports considérables. Le soulagement d’avoir enfin signé avait été presque aussi intense que de ne plus avoir à faire à l’agent immobilier, avec ses formules creuses et ses chaussures pointues.)

Un débat : solution au « fatum ».

 Il est certain qu’il va falloir accélérer la création de logiciels pédagogiques qui permettent de faire vraiment cours, poursuit Michel, imperturbable. Je pense qu’il faut être optimiste, ce n’est qu’une question de mois. Vous savez, ajoute l’éditorialiste avec un petit sourire provocant, peut-être qu’il y aura du bon à sortir de tout ça et qu’on se rendre à compte qu’on a tout simplement plus besoin de profs.

Propos de prof impliquée .

 Je ne plaisante pas, monsieur Reverdy, réaffirme-t-elle avec gravité, je les aime vraiment, je tiens à eux, ce qui leur arrive « m’affecte ». Même et peut-être, surtout les pires relous. J’ai une passion pour l’âge adolescent, c’est comme ça, ils sont insupportables et émouvants. Gauches et superbes. Et cette colère … Oui, il faut beaucoup aimer les élèves pour pasticher Duras, il faut beaucoup les aimer, pour faire ce métier.

Paris friqué opposé au lycée normand.

 Bérénice aussi est crevée, qui croûle sous le boulot, pire et meilleure période de l’année, les riches n’en finissent plus de claquer des fortunes pour sortir dans les rues, tirés en laisse par de rectangulaires sacs siglés. Elle aura sans doute une super prime, cela dit. Dans sa parfaite robe en tissu peau de pêche asymétrique, elle l’a supplié, il y aura des « peoples » Zoé me l’a dit un réalisateur, je crois, et un écrivain en vogue, je ne sais plus leur nom. Un écrivain. Bon. La phrase échangée l’autre jour au détour d’un couloir avec Boukary rejaillit ; ils parlaient de la hauteur à laquelle elle plaçait la littérature, « tout en haut, là », et puis elle avait lancé très sérieuse : ce qui ne me m’empêche pas d’avoir plus de considérations pour mon boulanger que pour beaucoup d’écrivains.

Portrait de Monia Boukary.

« Celle-là qui n’a trouvé que la littérature pour vivre »
 Celle qui ne s’insurge plus quand quelqu’un lui dit les phrases-puzzles anti-prof : alors encore en vacances/ bientôt les vacances,/c’est quand les vacances/ bah quand même les profs vous avez les vacances, parce que, dit-elle, c’est trop compliqué à expliquer ce sentiment de responsabilité, de tenir entre tes mains quelque chose d’essentiel et de tellement fragile, quelque chose qui vit, se tisse et s’élabore en permanence, ce grand défi humain, chaque jour recommencé d’entrer dans une salle pleine de jeunes êtres humains, bourrés de soif et de peur de grandir, de ne pas savoir comment faire avec ce corps ces idées, ce bordel que ça a l’air d’être un adulte, ce truc mystérieux, tellement jeunes qu’ils croient encore qu’il y a une initiation secrète, qu’un moment on se réveille, paf, « responsable » justement transformé, qu’on sait faire, les impôts, les gosses, les partis politiques, fixer une étagère, organiser les vacances, une machine de linge, vivre heureux, alors non, elle ne dit plus rien, que chacun se complaise dans sa bêtise si ça lui chante.

Éditions Folio histoire, 208 pages, juillet septembre 1940, juillet 2026

 

Les Allemands croyaient à l’action et à l’imprévu. Nous avions donné notre foi à l’immobilité et au déjà fait.

Notre commandement était un commandement de vieillards.

 

Ce texte a été écrit en 1940 et a été réédité de nombreuses fois. Cette édition est enrichie de différents écrits de Marc Bloch mais je ne vais, ici, parler que de « l’Étrange défaite ». Pour tous ceux et celles qui ont beaucoup lu sur cette époque, je le dis tout de suite ce texte est absolument indispensable.

Après avoir expliqué qui il était, dans un court chapitre qu’il intitule « Présentation du témoin », dans une première partie, qu’il nomme « la déposition d’un vaincu », il analyse les défaillances de l’état major qui ont conduit à la déroute française. Il a voulu écrire très rapidement ses souvenirs pour que son témoignage soit au plus près de ce qu’il a vécu. Dans la deuxième partie , « Examen de conscience d’un français », il élargit son point de vue pour trouver les responsabilités au delà de l’armée, dans la réalité française en particulier politique.

C’est donc un procès que l’on va lire dont il ne s’exonère absolument pas, pourtant, on sait que Marc Bloch a été un vaillant combattant de la guerre 14/18 et aurait pu ne pas faire celle de 39/45 puisqu’il était âgé et père de 5 enfants. Il s’est engagé car il voulait que la France gagne cette guerre. Il a compris tout de suite que l’armée de 1940 était incapable de battre l’armée allemande, les cadres voulaient absolument stabiliser le front alors que les Allemands étaient toujours en mouvement. C’est un peu comme si, de la guerre 14/18 l’état major français avaient conclu que pour gagner une guerre, il fallait construire des super tranchées imprenables, (d’où la ligne Maginot) et les Allemands au contraire qu’il ne fallait jamais rester en place. Ce qui est incroyable, c’est que la France a eu plusieurs mois pour se préparer, et a vu l’armée allemande en action en Pologne , mais rien n’y a fait, immobile on voulait être et les attendre de pied ferme, immobile, l’armée l’est restée jusqu’à la percée en Belgique.

Marc Bloch analyse aussi les rapports avec les Britanniques, qui n’ont guère eu confiance dans le commandement français. Lors du recul de l’armée, la volonté de créer un front était toujours retardée par des lenteurs dues à l’énorme appareil bureaucratique, rien ne pouvait être rapide, et tout était beaucoup trop lent. On sent que pour lui il aurait fallu faire un recul, significatif tout de suite et très loin pour pouvoir dans un deuxième temps repartir au combat. Mais pour cela il aurait fallu une énergie combattante qui n’existait pas vraiment surtout au niveau des états majors. Les différents portraits des officiers français sont parfois cruels mais hélas, je le crois aussi, authentiques. Les qualité qu’il faut à l’homme d’action, peuvent être duplicables pour d’autres responsables en dehors de l’armée. Cette partie est passionnante, je me suis demandé qui aura le courage de faire un film sur cette incroyable défaite qui ressemble plus à une débacle. Si quelqu’un en a, un jour, le courage, il pourrait s’inspirer de ce témoignage.

Dans la deuxième partie, il commence par dire que si l’armée en était là c’est qu’elle reflète l’était d’esprit du pays. Et il a des mots très durs sur le parlementarisme de la III° République, qui n’a pas su armer le France, qui est gangrénée par des idées pacifistes. Il conduit une analyse très intéressante du pacifisme, et du communisme, qui était en France contre la guerre car Staline avait signé un pacte avec Hitler. Cette partie est moins longue, j’y ai appris moins de choses.

Ensuite, mon édition propose différents écrits de Marc Bloch et un témoignage de George Altman qui rappelle son rôle dans la résistance, son arrestation, sa mort après avoir torturé, le 16 juin 1944 , on retrouvera son corps et celui de 27 résistants dans un fossé à Saint-Didier-Sur-Formans.

J’espère lire vos commentaires si vous l’avez déjà lu, sinon j’espère vous donner envie de le lire.

Extraits

Début

 Présentation du témoin.
 Ces pages seront-elles jamais publiées, je ne sais. Il est probable, en tout cas, que, de longtemps, elles ne pourront être connues, sinon sous le manteau, en dehors de mon entourage immédiat. Je me suis cependant décidé à les écrire, l’effort sera rude : combien il me semblerait plus commode de céder aux conseils de la fatigue et du découragement. Mais un témoignage ne vaut que fixé dans sa première fraîcheur, et je ne puis me persuader que celui-ci doit être tout à fait inutile. Un jour viendra tôt, ou tard, j’en ai la ferme espérance où la France verra de nouveau s’épanouir sur son vieux sol béni déjà de temps de moissons, la liberté de penser et de jugement.

Portraits d’officiers.

 Le capitaine B… du 3e bureau, levant haut vers le ciel sa tête vide, semblait offrir éternellement à la vénération des foules, comme un saint-sacrement, la science livresque, jadis reçu en dépôt au cours de tactique. Le capitaine X…- de chez nous celui-ci – fort en gueule , plutôt que grand dans l’action, avait réussi en quelques mois à s’attirer la haine de tout le personnel des secrétaires, qu’il se croyait par la grâce d’une vocation native au commandement, chargé de « mettre au pas » : quand il s’en allait coucher à la cave, quels ricanements derrière son dos.

L’homme d’action.

 Un des privilèges du véritable homme d’action est sans doute que dans l’action, ses travers s’effacent, tandis que les vertus, jusque-là en sommeil paraissent alors chez lui avec un éclat inattendu. Telle fut la métamorphose dont notre camarade donna un remarquable exemple, consciencieux et sincère, il l’avait toujours été ; il cessa de s’attacher aux petites choses et son goût de la contradiction disparut. Toujours prêt à donner un renseignement ou une directive, il fut le chef qui sait laisser aux exécutants la liberté nécessaire tout en prenant la responsabilité de tout. Il fut patient, calme aux pires heures, prodigue de sa propre fatigue autant que ménager celle des autres. Et si bon garçon avec cela ! J’avais fait la découverte d’un homme.

L’erreur principale.

 Beaucoup d’erreurs diverses, dont les effets s’accumulèrent, ont mené nos armées au désastre. Une grande carence, cependant, les domine toutes. Nos chefs ou ceux qui agissaient en leur nom n’ont pas su penser cette guerre. En d’autres termes, le triomphe des allemands fut essentiellement une une victoire intellectuelle. Et c’est peut-être là ce qu’il y a eu en lui de plus grave.

Une armée en déroute.

 Tout le long de la campagne, les allemands conservèrent la fâcheuse habitude d’apparaître là où ils n’auraient pas dû être. Ils ne jouaient pas le jeu. Nous avions entrepris, à Landrecies, vers les débuts du printemps, l’établissement d’un dépôt d’essence « semi-fixe » : grande pensée du CQG, conçue à l’échelle d’un type de guerre qui ne se réalisa jamais que sur le papier. Un beau jour du mois de mai, l’officier, qui avait la charge de l’installation, rencontra dans la rue un détachement de chars. Il les jugea d’une couleur singulière. Mais quoi ! connaissait-il tous les modèles en usage dans l’armée française ? Surtout, la colonne lui parut bizarrement engagée : elle filait vers Cambrai, alors que la direction du front était de toute évidence à l’opposé. Dans une petite ville, aux voies un peu tournantes n’arrive-t-il pas que les guides s’orientent de travers ? Notre homme s’apprêtait à courir après le chef du convoi pour le remettre dans le droit chemin quand un quidam, mieux avisé le héla  » Attention ! ce sont des Allemands ».

Alliance avec les Anglais lors de la percée allemande.

 Après que l’action commune projetée sur Arras, eut avorté, il semble que des deux parts, sous l’empire d’une sorte de désillusion mutuelle, les états-majors aient presque totalement renoncés à collaborer. Que de ponts, les britanniques n’ont-ils pas alors fait sauter pour couvrir leur retraite, sans se préoccuper de savoir s’ils ne coupaient pas la nôtre ! On les vit de même malgré les protestations de l’ingénieur, détruire prématurément le central téléphonique interurbain de Lille retirant ainsi à la 1re armée à peu près tous les moyens de transmission. Nous les jugeons sans gêne, et je crois bien, en effet que leur déception sans doute légitime, devant les insuffisances de notre commandement porta certains d’entre eux à oublier parfois les égards dus aux exécutants dans la bravoure n’était pas en cause.
(…)
 Les circonstances étaient plus que jamais défavorables à l’établissement d’une confiance qui eût pu résister aux évènements seulement si elle avait eu pour elle un long enracinement. Une alliance véritable est une création continue ; elle ne s’écrit pas sur le papier ; elle ne subsiste que par une multiplicité de petits rapports humains, dont le total fait un lien solide. Nous l’avions à la 1re armée, beaucoup trop oublié. Nous souffrîmes durement de notre négligence.

Son honnêteté intellectuelle.

 Je crains un peu en avoir toute ma pensée de verser dans le péché de la calomnie. Je me suis cependant plus d’une fois demandé qu’elle était dans cette incohérence la part de la maladresse et celle de l’astuce ? Tout chef de 2e bureau vit dans la terreur qu’au jour du « coup dur », les faits viennent démentir les prétendues certitudes dont il a armé le commandement. Offrir à celui-ci un grand choix d’indications contradictoires, n’est-ce pas se réserver le moyen de dire triomphalement, quoi qu’il arrive :  » Si vous m’aviez cru. ? »

Un passage si révélateur.

 Vint pour nous commander, un général animé certainement des meilleures intentions, parfaitement sincères dans sa foi militaire, dur à lui-même comme aux autres, mais chez qui, le sens psychologique ne s’élevait pas à la hauteur des autres qualités. Il jugea que l’ambiance n’était pas tout à fait celle d’une caserne bien tenue et voulut y remédier. Les rondes d’officiers se multiplièrent et les observations sur les vareuses incorrectes plurent de toutes parts. Échappés, a ce que les journaux appelaient déjà, pompeusement, mais non sans quelque justesse, l’enfer des Flandres, beaucoup d’entre nous avaient cru pouvoir faire venir leur femme, dans les villages où nous logions : les simples soldats au moins aussi souvent que les officiers, de sorte que l’égalité n’était nullement blessée. Le général, sévit. Un guerrier peut, s’il lui plaît, aller au bordel ; les embrassements conjugaux, par contre, sont pour lui pêché d’amollissement. Comme notre nouveau chef était à sa façon, un juste, il commença d’ailleurs par infliger quinze jours d’arrêts de rigueur au vieux général du cadre de réserve qui nous avait gouverné avant lui ; ne l’avait-il pas rencontré, un soir bras dessus, bras dessous avec sa vénérable épouse ? On rit. L’homme durant n’en fut point consolé. En quelques jours la température morale avait changé. Symptôme significatif : le salut aux officiers jusque-là offert avec un cordial empressement, ne le fut plus que d’une main parcimonieuse et, visiblement par contrainte. Un pseudo dressage avait ruiné avec une merveilleuse promptitude, la bonne et saine humeur d’une troupe venue du feu et destinée, croyait-on, à y retourner.

Quel aveu !

 Je me rendis compte, mieux qu’auparavant, qu’il n’y avait pas, au vrai, une Armée française, mais, dans l’armée plusieurs chasses gardées.

Quel humour !

 Quand les Allemands eurent refusé de jouer leur jeu, selon les règles de l’École de Guerre, on se trouva aussi désemparé que le mauvais orateur devant l’interpellation à laquelle son rôle ne lui fournit pas de réplique. On crut tout perdu et, par suite, on laissa tout perdre, parce que pour guider l’action, trop tenue en lisière jusque-là par le dogme ou le verbe, il n’eût plus été de ressources que dans un esprit de réalisme, de décision et d’improvisations auquel un enseignement trop formaliste n’avait pas dressé les cerveaux..

Le pacifisme en 1939.

Comme la parole qu’il prêchait était un évangile d’apparente commodité, leur sermon trouvait un facile écho dans les instincts paresseusement égoïstes qui, à côté de virtualités plus nobles, dorment au fond de tout cœur humain. Ces enthousiastes dont beaucoup n’étaient pas personnellement sans courage, travaillaient inconsciemment à faire des lâches.
(…)
 Ainsi, bien que les besoins généraux de la défense nationale se confondissent plus que jamais avec les intérêts propres des salariés, ces exigences les plus évidentes trouvèrent, devant elles, une opinion ouvrière tristement incertaine de sa voix. À ce désarroi, les invraisemblables contradictions du communisme français ajoutèrent encore un nouveau ferment de trouble.

Passage intéressant .

 Les hommes d’extrême-gauche, comme contre les états-majors – car il arrive que dans une nation, les pires adversaires respirent sans s’en douter la même atmosphère mentale – c’était il faut l’avouer, Hitler qui avait raison. Non pas le Hitler des grandes harangues aux foules. Celui des confidences, qui disait un jour à Rauschning, à propos, précisément, du marxisme : « Nous savons nous, qu’il n’y a pas d’état définitif qu’il y a une évolution perpétuelle. L’avenir est le fleuve inépuisable des possibilités infinies d’une création toujours nouvelle. »

Ne pas succomber à la tentation de comparer les époques mais …

Jugement très sévère.

 Le parlementarisme ait trop souvent favorisé l’intrigue au dépend de l’intelligence ou du dévouement. Il me suffit, pour en être persuadé, de regarder autour de moi. Les hommes qui nous gouvernent aujourd’hui sont pour la plupart, issus de ces marécages. S’ils renient maintenant les mœurs qui les ont faits ce qu’ils sont, ce n’est que ruse de vieux renard. L’infidèle employé, qui s’est ouvert un coffre-fort, ne laisse pas traîner ses fausses clés : il aurait bien trop peur qu’un plus malin que lui ne les ramasser, pour le dépouiller, à son tour, du butin.

Une république de vieux.

 Les révolutions nous paraissent tantôt souhaitables, tantôt odieuses, selon que leurs principes sont ou non les nôtres. Elles ont cependant toute une vertu, inhérente à leur élan : elles poussent en avant les vrais jeunes. J’abhorre le nazisme. Mais comme la révolution française, à laquelle on rougit de la comparer, la révolution nazie a mis aux commandes, que ce soit à la tête des troupes ou à la tête de l’État des hommes qui, parce qu’ils avaient un cerveau frais et n’avaient pas été formés aux routines scolaires, étaient capables de comprendre le surprenant et le nouveau. Nous ne leur opposions guère que des monsieurs chenus ou de jeunes vieillards.

 

 

 


Éditions Acte sud, Babel, 267 pages, juin 2025

Traduit de l’anglais (Inde) par Myriam Bellehigue

Si tous les hommes arrivaient au monde en pleurant, disait cette chanson, peu d’entre eux le quittaient en souriant.

Un roman extraordinaire, qui m’a fait partir en Inde, dans le sud, dans un village fictif de Kummarapet. Nous sommes à la fois avec Sara, jeune indienne qui bénéficie d’une bourse pour étudier en Angleterre, et avec sa famille dans ce petit village rural. L’histoire est centrée sur Elango, qui apprendra à l’enfant l’art de la poterie, et Zorah la femme dont il est éperdument amoureux. Oui, mais … lui est hindou, elle musulmane. Et rien n’aurait dû exister entre eux. Le village va déchainer sa violence contre eux, attisée par un homme qui voit là un bon moyen d’expulser des pauvres qui habitent dans des masures qu’il convoite pour construire de beaux immeubles rentables. Le récit commence en douceur, avec les souvenirs de l’enfance de Sara de sa sœur Tia, sa mère journaliste, et de son père qui est un grand spécialiste de la formation de la terre. sa famille est aimante et athée, ce qui leur donne à tous une ouverture d’esprit bien loin du fanatisme ambiant. La mère journaliste écrit la rubrique du courrier des lecteurs et elle lit les faits divers si souvent horribles. Un couple s’est fait agresser par une bande de voyous assassins, la femme a été violée mais le mari et la femme sont vivants alors qu’ils avaient été laissés pour mort sur la route.. En revanche ils ont perdu leur petit chien. Ce fait divers est important car le récit fait une grande place à ce chien : Chinna qu’Elango a adopté puis au moment de sa fuite laissé à la famille de Sara. Elango a une sorte d’hallucination et se voit construire « un cheval en feu » comme le faisaient ses ancêtres. Il décide d’unir dans cette œuvre monumentale les Hindous et les Musulmans, en laissant un vieux scribe, grand père de Zorah, écrire un poème en tamoul.

On entend souvent parler des fureurs des foules indiennes, c’est un moment très fort du roman. Le village va se déchaîner contre le couple, et saccagera son œuvre. Elando et Zorah ne devront leur survie qu’aux parents de Sara et à son ami, Sudhakar.
La vie de la jeune Sara en Angleterre est moins passionnante, mais plus sûre.Dans ce pays de grisaille, elle connaît la sécurité mais comme tous les exilés, les couleurs et les saveurs lui manquent. Elle sera victime d’un geste raciste, violent certes, mais sans aucune comparaison avec les violences de son pays.

Mon ami qui m’a offert ce livre, l’avait acheté en pensant que c’était l’auteure de « Le Dieu des petits Riens », livre que j’ai beaucoup aimé aussi, ces deux femmes partagent le même nom de famille : Roy mais leurs prénoms sont différents : Arhundati pour l’une et Anuradah pour celle-ci.

J’espère vous avoir convaincu de mettre ce roman à votre programme. J’ai passé en le lisant des moments de dépaysements incroyables et j’en retire une impression de profonde humanité même si ces valeurs ne sont pas toujours gagnantes surtout face à une foule déchaînée.

Extraits.

Début.

Jeudi 11 octobre
 C’est l’automne et je suis étudiante dans un université anglaise. Je n’ai jamais connu d’automne. Là où j’ai grandi, la baisse des températures qui suivaient la mousson, annonçait un hiver doux pour lequel les feuilles ne prenaient pas la peine de changer de couleur. Puis, en quelques jours, c’était de nouveau la fournaise infernale de l’été. Ici la lumière est verte et dorée et, dans le rectangle d’arbres que découpe ma fenêtre, des feuilles orangées et rougeoyantes tombent du ciel en virevoltant, vivante dans un souffle d’air.

Le courrier des lecteurs .

Le rédacteur en chef l’a convoquée. « Les histoires d’amour ça marche mieux, lui a t-il expliqué. L’amour c’est l’espoir et le plaisir. La mort c’est chiant. Ça arrive à tout le monde, alors que l’amour est réservé à quelques privilégiés. Tu n’es pas d’accord ? Douze lignes de moins pour les troubles cardiaques, douze lignes de plus pour les peines de cœur, et dans douze mois, on fait le point sur les ventes. »

 L’occident, l’Inde.

Un gros four à gaz installé dans une pièce attenante, tel un autel qu’il nous est interdit d’approcher. Des seaux d’émaux, de minerais et d’oxydes dans lesquels on peut puiser si on veut fabriquer nos propres émaux. C’est l’Occident. Un atelier dans une prestigieuse université occidentale, où tout est gratuit où presque où tout est à notre disposition.
Hier , un agent de police m’a souri.
– Belle matinée, n’est ce pas.
Il n’avait pas l’air de vouloir me matraquer pour passer le temps. J’étais encore sur mes gardes. Comme Elango, je ne peux baisser la garde. Là d’où je viens, on sait depuis longtemps qu’une existence ordinaire peut exploser sans crier gare et vous laissez brisé, contraint de rassembler les morceaux épars sans savoir très bien par où commencer.

Amours interdits.

. Tout ce qui les séparait lui interdisait de parler de Zohra à qui que ce soit, hormis à Sudhakar. Certains soirs, il se récitait à lui-même, les mots qu’il choisirait pour annoncer la nouvelle à Vasu :  » Il y a une fille qui me plaît, elle est.. » Mais le désespoir dévorait la fin de sa phrase. Il lui était impossible de dire à voix haute ce qu’elle était. Musulmane. L’espace qui les divisait était un charnier empli de chair humaine calcinée et ensanglantée, une immense crevasse dans la terre, une gueule ouverte prête à l’engloutir.
 Il lui était impossible d’imaginer une vie sans Zorah. C’était insupportable. Mais il n’osait pas non plus imaginer une vie avec elle. C’était inconcevable. Il s’était confié à Sudhakar.
 -Laisse tomber, lui avait dit son ami. Dans ce pays il n’y a que les vedettes de cinéma où les joueurs de cricket qui peuvent épouser qui ils veulent.
 – Espèces de salaud ! Moi qui pensais que tu étais un ami …
 – Mais je suis ton ami. C’est pour ça que je te dis, laisse tomber.

Les folies religieuses.

 J’ai fini par comprendre qu’il essayait de m’expliquer ce qui était arrivé à Elango et à son cheval. C’était lié à la religion, a-t-il poursuivi,. Qui pouvait mener les gens à une forme de folie. Les fanatiques n’avaient besoin d’aucune provocation, et Akka auraient tôt ou tard découvert ce que Elingo fabriquait au bord de l’étang, même sans les informations que je lui avait données. Si ça n’avait pas été le cheval, elle aurait trouvé une autre manière de les détruire. Si elle n’avait pas déclaré la guerre à Elango et à Zohra, quelqu’un d’autre l’aurait fait à sa place. Musulman et Hindous – ce n’est pas tant une histoire de religion qu’un conflit de sang, comme dans « Roméo et Juliette ».

 

Éditions La table ronde, 324 pages, janvier 2026

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Leila Colombier

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Ce roman a obtenu un coup de cœur à notre réunion du mois de mai. Les lectrices qui en ont parlé, l’ont fait avec une telle délicatesse que je n’avais qu’une envie lire à mon tour ce roman épistolaire.

Je rejoins leur opinion et ce roman m’a plu jusqu’à la dernière ligne. Sybil Van Antwerp, est une femme âgée retraitée, elle a fait toute sa carrière comme greffière d’un juge très connu , Guy Donnelly. Elle a gardé le plaisir d’écrire et le goût de dire la vérité, elle écrit au moins une dizaine de lettres par semaine et reçoit beaucoup de réponses. À travers ce kaléidoscope de sa correspondance avec les uns et les autres, Virginia Evans, nous permet de découvrir une personnalité riche en contradictions, qui a eu une vie bien remplie. Elle a connu le malheur de perdre un fils d’une dizaine d’années, ce qui l’a enfermé dans une raideur refusant de se laisser à sa peine de peur de s’écrouler. Son mari finira pas la quitter et sa fille s’éloignera de cette mère qui semble la rejeter. Reste alors son métier où elle est reconnue comme une excellent jusriste.

Mais aujourd’hui que lui reste-t-il ? Un frère qui, comme elle a été adopté par des parents aimants, qui vit en France avec son compagnon, son fils Bruce et sa fille dont elle n’est pas proche. Elle doit faire face à une terrible nouvelle : elle devient aveugle. Elle est fort surprise d’être courtisée par deux hommes, un avocat texan qui l’a fait rire et un voisin juif très attentionné. Dans son courrier il y a aussi des lettres de menaces étranges dont nous aurons l’explication. Elle aide aussi un enfant qui semble surdoué mais sans être capable de relations sociales à surmonter son isolement dans le monde terrible des adolescents. Elle aide un réfugié syrien à trouver un autre emploi que répondre au téléphone et aux mails du centre d’analyse des ADN. Centre auquel son fils Bruce l’a inscrite pour qu’elle en sache un peu plus sur sa famille biologique. Là encore un tissu de relations vont s’ouvrir devant elle. Et j’oubliais sa correspondance avec sa meilleure amie Rosalie, marraine de Fiona. Sa responsable de l’université du Maryland qui lui a refusé pendant deux ans de suivre un cours de littérature. Avec qui finalement, elle sera amie. Elle écrit aussi aux écrivains dont elle a aimé les romans.

Et finalement un jour, elle en dira plus à propos de la mort de Gilbert et pourra reconstruire un rapport avec Fiona.

Et tout cela nous donne un regard assez large sur la société américaine, large mais précis aussi .

Un vrai bonheur de lecture : tous les fils qui sont lancés dans les différentes lettres auront une explication. Merci à mes amies du club d’avoir mis en avant ce livre à la si jolie couverture.

Extraits.

Début.

lettre à Félix.

Felix Stone 
7 rue du Papillon
84220 Gordes
France 
2 juin 2012
Félix, mon cher frère, 
 Merci pour la carte d’anniversaire, le stylo plume et le livre, commencé dès que je l’ai reçu (jeudi) et terminé aujourd’hui. Tu avais raison, c’est surprenant et électrisant, inventif, tout ce que j’aime. Soixante-treize ans ou soixante-douze, ça ne change pas grand chose si tu veux mon avis, arthrite, constipation, trouble du sommeil , ah et j’ai décidé d’arrêter de me teindre les cheveux. 

Être adoptée.

 Moi j’étais bien. (Évidemment, je me demande parfois, très rarement, je t’assure, comme un léger bleu sur la peau, pourquoi on abandonne un enfant ? Un nouveau-né, je peux tout à fait le comprendre. Quelqu’un a pu prendre cette décision avant que la notion de ce bébé ne se transforme en un bébé en chair et en os. Mais un enfant de quatorze mois, qu’est-ce qui peut bien pousser quelqu’un à faire ça ? Ce sont des pensées qui me sont venues, mais pas de façon urgente, juste un léger bleu sur lequel j’appuierais de temps à autre.)

L’importance des lettres.

 Mes lettres ont plus d’importance pour moi que n’importe quelle étape de mon parcours dans le droit. La correspondance est le pilier de ma vie, tandis que je n’ai exercé le droit qu’une trentaine d’années. Être greffières était mon métier, la somme de mes lettres est ce que je suis . Je n’ai pas la plus vague idée du nombre de courriers que j’ai pu écrire. Je n’ai pas tenu le compte au fur et à mesure, Et je ne suis jamais allée rencontrer ce que j’ai reçu. Plus de mille, j’imagine. J’écris des lettres depuis l’enfance.


Éditions Points, 184 pages, février 2020

On peut tuer celui qui dit la vérité, mais pas la vérité elle-même..

Un énorme merci à Patrice d’avoir chroniqué ce roman. C’est vraiment un livre à lire et à faire lire. Je l’ai lu avant de l’offrir à ma fille scientifique et qui se bat pour que les élèves féminines ne renoncent pas aux études qui demandent un bon niveau de math. Pendant cette lecture, je pensais : quelle belle pièce de théâtre cela ferait, et dans les commentaires sur le blog où j’ai trouvé cette idée de lecture, je vois que Sacha parle de la pièce qui a été tirée de ce huis clos incroyable.

Ce roman est tiré d’une histoire vraie, Lise Meitner et Otto Hahn, ont travaillé sans relâche pendant trente ans pour comprendre la fusion nucléaire. Mais alors qu’ils sont sur le point de résoudre ce bon en avant prodigieux, Lise Meitner est obligée de fuir l’Allemagne nazie, car elle est juive et nous sommes en 1938. Elle se réfugie en Suède . En 1946 le prix Nobel est attribué à Otto Hahn pour cette incroyable découverte. Dans son journal, il a noté , avant l’attribution du prix :  » conversation désagréable aves Lise ».
Depuis on sait que, cette découverte à la quelle il doit son prix Nobel aurait dû être attribuée à Lise Meitner.
L’auteur imagine donc cette conversation « désagréable » et c’est tout simplement génial. C’est passionnant sur le plan historique, scientifique et humain.

Tout était là pour faire de cette conversation un drame parfait, mais il faut le talent d’un écrivain dramaturge pour savoir doser les effets et les révélations au fur et à mesure que les deux protagonistes s’affrontent. J’ai adoré ce petit livre et je ne l’oublierai pas, j’en suis certaine.

Extraits

 

Début.

 » Nul ne sait ce que nous réserve le passé. »
 Cette phrase, Hahn l’a en tête depuis qu’il est éveillé. Il ne saurait dire pourquoi. Elle est venue, d’un coup, alors qu’il ouvrait les yeux. Les mots ont semblé danser un instant face à lui, puis on envahit son cerveau. Impossible de se rendormir. Depuis, Hahn est à la fenêtre – qu’il a ouverte.

L’harmonie dans la recherche comme en musique.

 Ensemble, ils faisaient des merveilles, comme au sein de leur laboratoire. Hahn répétait ses expériences cent fois, mille fois, notait tout, scrupuleusement, infatigablement. Il ne laissait rien au hasard, puis répétait et répétait encore. Voila comment la fission a été découverte. La fusion de l’uranium 235. Personne d’autre que lui n’aurait pu l’observer. Llise, indéniablement, était l’intellectuelle, la créative. Elle amenait cette obstination nécessaire à toute expérience. . S’il n’y avait pas d’explication, elle en trouvait une. Et Hahn recommençait jusqu’à ce que tout fonctionne. 

Juive dans l’Allemagne Nazie.

 C’est surtout sa voix qu’il a gardé en mémoire. Cette voix, légèrement grave et posée. En trente années, Hahn n’a jamais vu Lise s’énerver. Ou une fois, peut-être, lorsque Kurt Hess, un chimiste de second plan au KWI, l’a dénoncée ouvertement au conseil d’administration. « La juive menace notre institut ». Lise ne pouvait pas comprendre. En quoi sa religion faisait d’elle subitement une mauvaise physicienne ?

Parcours d’une femme scientifique au 20•siècle.

 Pendant trente ans, à Berlin -je me suis battue, à tes côtés, il est vrai – pour exister en tant que femme et physicienne. Moi, qui n’étais rien, qui n’avait même pas le droit d’entrer par la porte principale, qui devais aller aux toilettes dans un restaurant à plus de cinq cents mètres, je suis devenu assistante, puis professeur, pour finalement diriger le département de physique du KWI. Et en une nuit, le 12 juillet 1938, j’ai tout perdu. J’ai fui. J’ai sauvé ma vie. Je suis repartie de zéro. Ici, à Stockholm, il a fallu à nouveau que je me batte – seule cette fois – pour exister. Pour que la physique nucléaire existe. Et je te laisse imaginer combien le suédois est une langue difficile à apprendre. Horriblement difficile. Je me suis souvent dit que toute la confiance que j’avais emmagasinée avec toi, je l’avais laissé à Berlin.

 


Éditions Métaillé, 358 pages, août 2020

Traduit de l’espagnol (Argentine) par François Gaudry

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

Quel voyage ! et que de découvertes ! Je ne connaissais pas la Patagonie, et ce roman ne me donne pas très envie d’aller y voir de plus près. D’un autre côté, si par hasard j’y allais , je n’aurais pas la mafia à mes trousses, ni la police argentine, ni les néo-nazis, ni un mari violent et jaloux ..

Ce roman correspond exactement aux raisons pour les quelles je me trouve bien dans mon club de lecture : lire des livres vers lesquels je ne serai jamais allée qui me procurent de vrais plaisirs et, ici, un dépaysement total.

Parker, fuit, on ne sait pas tout de suite quoi, en conduisant un camion sur les route de la Patagonie, pour livrer des chargements de fruits d’un bout à l’autre de l’Argentine. Son employeur n’est pas très en règle avec la police, entre autre, les papiers du camion et de Parker ne doivent pas être montrés à la police. Cela l’oblige à prendre des petites routes et à être systématiquement en retard sur ses prévisions d’arrivée. Un jour, dans une fête foraine, il rencontre Maytén, une femme superbe dont il va tomber amoureux. La fuite devient encore plus compliquée, car Bruno, le forain à qui appartient le train fantôme veut absolument récupérer sa femme.

J’arrête d’essayer de raconter car je rate complètement mon envie de vous faire partager mon plaisir qui n’est pas du tout dans le fil narratif mais dans la l’originalité de ce que j’ai découvert :

  • Les paysages ingrats de la Patagonie, où tout est plat et où on peut circuler pendant des jours et des jours sur la même route sans pouvoir changer de directions. D’ailleurs les directions ne se donnent pas en kilomètres mais en journées passées sur la route.
  • Le désert de sel où vous pouvez devenir fou où mourir où les deux.
  • Le climat et les tempête de sable et les les trombes d’eaux qui inondent tout subitement.
  • Les stations d’essence dans des villages tous plus perdus les uns que les autres
  • Mais surtout, les personnages que vous rencontrerez dans ce récit, leur façon de répondre toujours à côté de la plaque, le journaliste qui passe de la recherche des sous marin nazis aux anciennes mines d’or.
  • Les Forains et le train fantôme avec Bruno le patron violent et ses deux aides qui veulent absolument lui faire rencontrer la lumière divine.
  • Maytén cette femme qui aimerait retrouver la civilisation et la ville de Buenos Aires, et qui analyse très bien les hommes avec qui elle partage sa vie.
  • Et surtout Parker, qui transforme son campement en appartement tous les soirs et qui se met dans des situations impossibles par amour.

J’étais vraiment ailleurs pendant huit jours, c’est rare que j’accepte la lenteur d’un récit, mais si on lit trop vite ce roman, on s’attache alors à la narration et ce qui fait le charme de ce livre ce sont les chemins de traverses, les descriptions de paysages, les phénomènes météorologiques, les personnages improbables ; le fil narratif est pour le moins confus. Je comprends très bien qu’on puisse ne pas apprécier ce roman qui sort complètement des livres habituels. Mais pour moi ce fut une très belle découverte. Ma petite réserve vient de langue (traduction ?) qui rendait, parfois, les phrases difficiles à comprendre, et puis c’est un peu long, longs comme les trajets interminables, sans doute, en Patagonie.

Comme moi Cath.L a beaucoup aimé.

Extraits

 

Début.

La route traversait la steppe et s’étendait comme un trait sinueux entre collines et vallées, puis montait et descendait par les flancs, si bien que la ligne de l’horizon s’inclinait, restant dans cette position pendant des kilomètres comme si elle flottait en l’air. Vers la cordillère, le continent courbait l’échine comme un félin prêt à bondir ; vers l’océan, le ciel et l’horizon se disputaient une immense plaine. Le vent qui descendait des glaces éternelles agitait les herbages d’une caresse nerveuse comme s’il dépeignait la terre.

Campement original.

 Le camion s’immobilisait lourdement dans un nuage de poussière, Parker sautait de la cabine, comme s’il touchait terre après des mois de navigation, et s’assurait que l’endroit convenait et qu’il y avait du bois à ramasser. Au moyen d’un palan giratoire terminé par une poulie fixée au véhicule, Parker déchargeait lentement ce qui un jour avait été sa maison. Peu à peu étaient extraits de la remorque une table en bois, des chaises, un canapé au cuir râpé, un vieux frigo, un lampadaire, un grand tapis, un placard, un lit avec son matelas, et une table de nuit avec sa lampe de chevet. En moins d’une heure, il déroulait le tapis et y déposait les meubles jusqu’à aménager un parfait salon familial sous le ciel immense de la steppe, éclairé la nuit par des câbles connectés à la batterie..

La façon de donner les directions en Patagonie.

– C’est loin, Teniente Primero Lopez ?
– Deux jours, s’il n’y a pas de vent. Tu files tout droit et demain, tu tournes à gauche, tu traverses la colline, puis encore à gauche pendant une demi-journée plus ou moins.

Les échecs.

Bruno observa le plateau pour tenter de découvrir en quoi il s’était trompé. Il pensait que les femmes n’étaient jamais contentes, il y avait toujours un problème, un motif de se plaindre. On ne bouge pas comme ça aux échecs ? Et pourquoi donc ? Qu’il a dit ? Sûrement une femme encore, celle qui avait inventé ce jeu. Mais il n’allait pas se laisser dominer par Maytén, le simple fait qu’elle n’en fasse qu’à sa tête et lui impose ses caprices le mettait hors de lui.

L’immensité désertique.

 Elle reprit sa marche, tout droit, en tremblant, vers la plaine qui commençait quelques rues plus loin, jusqu’à laisser le village derrière elle, et elle s’avança sur la terre desséchée, en se prenant les épaules dans les mains pour obtenir une infime sensation de sécurité. En observant l’espace qui l’entourait, elle se dit que la cage qui l’emprisonnait était vaste, sans barreau, ni porte, ni fenêtre, infini. Une cellule où elle pouvait se mouvoir à volonté, mais d’où elle ne pourrait jamais s’échapper. C’était la plus terrible des prisons, dont les murs s’étendaient à perdre de vue et au-delà.

Les légendes locales .

 Parker soupira, ces racontars absurdes le mettaient de mauvaise humeur. La vie monotone et ennuyeuse dans ces régions obligeait les gens à inventer des légendes pour avoir un sujet de conversation le soir. Il avait entendu toutes sortes d’histoires pendant ses voyages, elles faisaient partie du pauvre folklore local, des récits collectifs où chacun ajoutait des détails qui modifiaient la version originale. À force de les entendre, les gens avaient fini par y croire : naufrage de galion espagnol remplis de trésors, vaisseaux fantômes à la dérive depuis des siècles, voguant au gré des tempêtes.

Maytén apprivoise les plaines désertiques.

 Elle apprenait à percevoir des détails insignifiants : les odeurs portées par le vent, les bruits différents selon leur provenance, les variations d’une couleur sur la steppe monochrome, la preuve de la terre et la vitesse à laquelle les nuages s’effilochaient. Si cette vie était au début une promesse d’ennui quotidien, à présent un monde nouveau se révélait, qu’elle observait attentivement pendant des heures de route. Elle avait besoin du silence, de ce temps suspendu où, la tête appuyée comme contre la vitre, elle laissait son regard se perdre au loin et voyageait là où son corps ne le pouvait pas.

Point de vue sur la propreté et le ménage.

– Pas besoin de nettoyer, la poussière s’en va comme elle est entrée. Dans la nature, rien n’est permanent ni définitif.
Maytén le regarda, perplexe et légèrement irritée.
– Cette poussière passe par notre camion et poursuit son chemin, elle ne reste pas. Et nous non plus, tôt ou tard on s’en va, dit-il, grisé par l’air froid du matin.
– Et les odeurs, elles partent toute seule ?
– Non, les odeurs changent, elles ne disparaissent pas.
Maytén l’observa quelques secondes et, ne trouvant pas le lien entre ce qu’il disait, elle dut répéter. Comme Parker ne semblait pas comprendre, elle rassembla les vêtements éparpillés dans la cabine, les couvertures et les draps et en fit un tas.
– Il faut laver tout ça.
 Puis, armé d’un balai et d’une brosse, elle entreprit de nettoyer jusqu’au dernier recoin de la cabine.
– Tu dis que la poussière s’en va toute seule ? Et les serviettes, elle se lave aussi toute seule ? Insiste à telle pendant qu’il inspirait de grandes bouffées d’air frais.
– Une serviette sert à essuyer ce qu’on veut de laver, qui, techniquement est déjà propre.

L’ambiance des stations essence et l’art de répondre aux questions.

– Le téléphone fonctionne ? demanda-t-il en indiquant une cabine avec une chaise et un manuel qui devait être ouvert à la même page depuis des lustres. L’indien le regarda avec une moue.
– Il fonctionnait, répondit-il sèchement.
 Parker décrocha le téléphone, mais il n’y avait pas de tonalité. 
– Il fonctionne ou non ?
– Il fonctionnait le mois dernier, plus maintenant.

Quand on ne parle pas la même langue.

-« Verstanden, verstanden ? s’écria alors le type.
– Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda Maytén inquiète.
– Ils veulent aller à Verstanden, ça doit être une de ces colonies allemandes de la cordillère, répondit Parker, très sûr de lui. J’ai une idée, on va guider ces types jusqu’à Verstanden.
(..)
– « Schlafen » dit-il, allongé entre deux bâillements qui déformaient son front, transformant les lettres gothiques du tatouage en calligraphie arabe. Maintenant il veut aller à Schlafenn pendant Parker en lui faisant signe, sans lâcher la pierre, de sortir de sous le camion.
(* en allemand verstanden veut dire comprendre et schlafen dormir)

 

 


Éditions L’Arbalète Gallimard (191 pages, mai 2025)

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Je sais que j’ai vu passer ce livre sur la blogosphère, mais je n’ai pas, hélas, noté chez qui, j’espère que ce billet me permettra de rectifier cet oubli. Pour une fois, je vais citer la dernière phrase de la quatrième de couverture, car je la trouve très juste :« Roman d’amour autant que d’aventures, merveille de drôlerie et de tendresse ».

Ce n’est peut-être pas le roman du siècle ni de l’année, peu importe, dans les heures difficiles que nous vivons tous en ce moment, il m’a fait du bien et c’est pour cette dose de tendresse que je lui attribue mes cinq coquillages sans aucune hésitation. Orso et Marie s’aiment très fort et ils vivent ensemble une épreuve douloureuse  : Marie a déjà fait une fausse couche mais la deuxième a été encore plus difficile à supporter, car ils se sont crus un moment, parents d’un bébé tant espéré. Marie déprime et Orso cherche à lui redonner le sourire. Orso a une idée : partir à travers la France visiter les musées les moins connus et souvent originaux. Le lecteur est embarqué dans ce road-trip d’un genre nouveaux qui m’a fait au début penser à ce film américain (« Le trou le plus profond du monde ») où un jeune handicapé, part avec son aide-soignant visiter des lieux improbables et retrouve peu à peu le goût de vivre. Le roman commence donc par la visite à Mécringes (c’est bien la première fois que j’écris le nom de cette petite ville) du musée des poids. Nous sommes dans le Nord Est de la France, puis notre couple sera attiré par le Sud et le soleil, sur leur chemin, ils rencontreront l’oncle Jé qui va donner un tour encore plus positif à leur voyage. L’auteur a évité les effets répétitifs des musées improbables, en laissant place à l’improvisation. Regardez bien la couverture du livre, oui si on veut se changer les idées mieux vaut fuir les grands axes routiers et laisser la fantaisie et la sensibilité prendre le pouvoir. Nous découvrons peu à peu la dureté de ce qu’ont vécue Marie et Orso , et le mauvais fonctionnement de l’hôpital public mais qui est quand même largement préférable à certaines cliniques privées qui ne fonctionnent qu’en soutirant un maximum d’argent aux malades.

La fin est pleine d’espoir, elle se passe à Bray-Dunes, avec Catherine et Gérard qui sont les gardiens du musée des pigeons voyageurs et qui vont à leur manière redonner le goût de vivre à Orso et Marie.

Ce roman ne m’aurait pas autant plu sans les caractères des deux personnages, ils sonnent vrais et tellement humains comme je les aime et comme les gens qui m’entourent. Oui, ils sont imparfaits, mais j’aime leurs défauts et je me retrouve en eux. Bref si vous être un peu tristoune, embarquez vous avec Orso et Marie, mais choisissez une autre voiture qu’une Renault Nevada 21 blanche dont les voyants clignotent trop souvent, (le pire étant quand ils ne clignotent plus du tout). Mais chanter à tue-tête, avec eux, les chansons de votre jeunesse.

Extraits.

Début

 Jusqu’aux miettes incrustées dans l’interstice des sièges, la Renault 21 Nevada blanche fatiguée, dans laquelle il roulait était identique à celle de son enfance – la fumée des menthols de sa mère en moins.

J’ai partagé l’étonnement d’Orso .

 « Monsieur Michon s’excuse de ne pas pouvoir vous recevoir lui-même, dit-il en leur tendant la main d’un geste énergique. Il est un congrès européen des poids et mesure. »
 L’immense déception que ressentit Orso de ne pas avoir à faire au véritable Michel-Ange fut aussitôt compensée par la révélation soudaine et inattendue que des êtres humains se rendaient à « des congrès européens des poids et mesures ».

La bricoleuse,( j’ai autant de talent qu’elle).

 Après un moment de silence, il finit par demander d’une voix incertaine :  » Euh…vous avez regardé la notice d’utilisation de l’appareil ? » Sa question eut le mérite de faire rire Marie tout haut. Ce nouveau voisin lui semblait tellement parisien, avec ses lunettes en écaille, sa barbe de trois jours et son histoire de notice. Elle n’en lisait jamais aucune évidemment. Lorsqu’un objet ne marchait pas, elle se contait d’appuyer sur tous les boutons jusqu’à ce qu’il fonctionne, ou alors elle tapait dessus. En dernier recours, elle demandait de l’aide à une autorité compétente.

Orso et la paternité.

 La première fois, qu’Orso avait su qu’ils attendaient un enfant la surprise l’avait d’abord terrifié : serait-il capable de passer si vite -à bientôt trente-neuf ans- de l’enfance à l’enfantement.

Les musées improbables.

 Il existait un musée de la Station-Service en Alsace, un musée de l’Assistance Publique dans le Morvan, un musée de la Porte à Pézenas et d’autres encore, des Serrures de la Psychiatrie ou du Machinisme agricole.

J’adore ce passage.

 Au début du siècle dernier, les routes étaient mauvaises, les cartes lacunaires, mais il pouvait appeler au Wagram 83-86. Un préposé du bureau des itinéraires Michelin lui indiquait alors le chemin le plus court et le plus sûr entre Vierzon et Roquefort. Il précisait les accottements abîmés, la déclivité soudaine, les dos d’âne, mais aussi les points de vue remarquables, auberge de caractères et revendeurs de pneus en cas de crevaison. Certains plus simplement décident de suivre les panneaux « Toute direction ».

Chanter en voiture.

 Après Axel Red, fixée pour détadanée, les démons de minuit les entraînèrent jusqu’au bout de la nuit, la musique fut bonne bonne, bonne bonne et il résistèrent à France Gall pour prouver qu’ils existaient.

Magasin à Lourdes.

 Maroquinerie, gourmandise, papeterie, textile ou bien-être : la collection était prodigieuse, près d’une boule à neige cubique de l’apparition, un briquet Bernadette clignotait pour symboliser la lumière mariale. Plus plus loin des crucifix jouxtaient des bougies de neuvaine, des cierges en promo, et les statuettes de Marie en résine, en faïence, et en vrai plâtre. Dans de grands bacs s’enchevêtraient par grappes des chapelets divers, chapelets parfumés, lumineux ou muraux, chapelets en verre, en bois, en pierre, chapelets en or, en nacre ou en cristal, chapelets pour enfants, chapelets de dévotion et chapelets de combat. Cela sans compter les mantilles et les sweat-shirts, les sept de tables et les maniques, les torchons de cuisines et les peluches saintes. Mais les bests-sellers incontestés étaient de toute évidence les bouteilles en forme de Vierge couronnée, flacons vides et gourdes isothermes, destinées à contenir la fameuse eau de Lourdes. Dans la boutique deux pans de mur entier leur étaient consacrés.

Éditions Sygne Gallimard, 174 pages, septembre 2024

 

Quand j’ai une petite baisse de moral un petit Fabrice Caro et hop ! ça va mieux, ça marche à tous les coups : depuis Le Discours, Figurec, Brodway, et Samouraï 

Je ne me lasse pas de son humour mais il est vrai qu’il m’étonne un peu moins ce qui explique que je ne mette pas à chaque fois 5 coquillages, c’est un peu injuste mais pour l’humour je crois qu’il faut un effet de surprise.

Donc, notre éternel narrateur, celui qui est toujours mal à l’aise dans les situations quotidiennes mais qu’il sait si bien décrire, doit faire face à deux challenges terribles : vider la maison familiale car sa mère est morte récemment, et passer Noël ; comme tous les ans avec son frère et sa belle sœur qui l’horripile complètement.

Mais là : stop ! danger , et quel danger ! Il se rend compte que lorsque les gens l’énervent trop comme cet homme qui est passé devant lui à la caisse du supermarché, ils meurent brutalement d’AVC. Alors Corine, sa belle sœur qui fait toujours mieux que tout le monde, qui sert toujours à ses deux fils les deux cuisses de poulet avant de demander si les autres en veulent, Corine, celle qui doit monter la tête à son mari pour que les deux frères débarrassent au plus vite la maison, c’est sûr à Noël elle va faire un AVC.

Les scènes sont toujours aussi pleine d’humour, mais le récit tient moins bien la route enfin selon moi. Mais si vous avez une petite baisse de moral, si le chien de votre voisin vous énerve, si vous n’avez pas envie d’aller à une fête de famille, vous pouvez tout à fait lire ce roman et vous sentir mieux.

Extraits

Début.

Je m’étais absenté une minute à peine, le temps de retourner chercher les sacs poubelles que j’avais oubliés. Quand je suis revenu à la caisse, un type avait fait passer son caddy devant le mien et avait commencé à déposer ses produits sur le tapis roulant. Je me suis retrouvé derrière lui, hagard et désemparé. Il m’a lancé un regard furtif, a replongé le nez dans ses courses, puis m’a regardé à nouveau.
– oh, le caddie était à vous ?
Cette phrase expéditive était censée l’excuser Elle signifiait qu’il n’avait pas fait attention qu’un caddie était là. Il l’avait machinalement écarté, pour faire passer le sien, en se disant que quelqu’un l’avait probablement oublié. À aucun moment son intention n’avait été de doubler quiconque tout ça n’était qu’un malentendu sans grande importance. Tel était le message.

Humour grinçant.

Nous ne parlions plus la même langue, nous étions deux frères ancestraux s’étant perdus en cours de route, un Israélien et un Palestinien autour d’un café allongé. 

Pas très proche de son frère.

 Il était déjà attablé quand je suis arrivé. Il s’est levé pour me faire la bise. Nous nous étions tellement éloignés ces dernières années que j’avais toujours la sensation de faire la bise à une statue d’ancien militaire oubliée sur une place de village. Embrasser un contrôleur de la SNCF pris au hasard sur un quai de gare , ne m’aurait pas mis moins à l’aise. Nos joues s’effleuraient à peine. La distance croissante qui les séparaient année après année témoignait de la distance qui s’installait entre nous. A ce rythme dans dix ans, nous nous ferions la bise en maintenant nos joues à vingt centimètres l’une de l’autre. 

Nature et découverte à Noël .

Je me suis mis à errer au hasard au milieu de jouets en bois, des jeux de société en bois de vélo en bois de vêtements en bois, les vendeurs étaient probablement en bois aussi.

Les téléphones portables.

 Les boutiques s’ajoutaient à tous ces lieux publics que l’être humain avaient fini par rendre infréquentables par sa seule présence, les trains, les salles de cinéma, les rues. Les gens se croyaient dans leur salon partout où ils allaient. Le portable avait abattu les cloisons de l’intime qui s’était vulgairement déversé dans l’espace public de sorte que tout lieu était devenu invivable. Sartre avait en partie raison, il n’avait simplement pas pu aller au bout de son raisonnement : l’enfer c’est les autres avec du réseau.


Éditions points, 211 pages, mai 2024

C’est le troisième roman de cet auteur sur Luocine et trois fois il a su me plaire sans aucune réserve : Tiohtia : Ke (Montréal) et Kukum, dont celui-ci est en quelque sorte la suite. La suite parce que nous vivons la fin de vie Jeannette, l’enfant du personnage principal de Kukum. C’est un roman à deux voix, celle du narrateur auteur qui s’interroge sur ce que cela veut dire pour lui d’être descendant des Indiens Innus, et celle de Jeannette qui, en se mariant avec Thomas a été séparée de sa tribu. Mais elle se souvient bien de sa jeunesse dans les bois.

J’apprécie chez cet auteur, la façon dont il raconte ses origines et ce que les Indiens ont subi. Il n’édulcore aucune des différentes violences qu’ils ont supportées, mais il le dit de façon calme. Au lieu d’affadir ses propos cela rend, à mes yeux en tout cas, la situation absolument intolérable.

Ici, par exemple il évoque le racisme auquel il a été confronté comme tant d’autres Indiens , j’ai recopié en partie ce passage. Je suis bien d’accord avec lui, je pense que ce genre de propos ne s’oublient jamais, et qu’hélas on ne répond que rarement sur le coup.

Comme dans Kukum, il évoque la perte de valeur des savoirs des anciens, dans le monde moderne, les « vieux » deviennent encombrants, car ils n’ont plus rien à transmettre à leurs petits enfants. Pour ma part cela a, plutôt, créé des liens avec mes petits enfants, ils me mettent régulièrement au point mon téléphone et c’est vraiment agréable de le faire avec eux plutôt qu’au guichet Orange toujours encombré et parfois mal aimable.

Le gouvernement canadien aujourd’hui fait des efforts pour reconnaître ses erreurs et redonner aux peuples autochtones une partie des terres, mais rien ne rendra à la nature la beauté et la force qu’elle avait avant l’industrialisation, et l’ironie de l’Histoire veut qu’aujourd’hui, cette nature massacrée pour construire des énormes complexes industriels retourne à l’état de friche car ces mêmes industries ont fait faillite !

Un livre qui se lit bien et qui garantit un dépaysement certain .

 

Extraits.

Début.

(dès les premières phrase j’ai retrouvé le style de Michel Jean)

 Elle repose devant moi, figée dans la mort. Un cadavre embaumé est tout ce qu’il reste de cette femme à la silhouette, autrefois robuste et souple. Tout de sa jeunesse a été emporté, maintenant que ses beaux yeux noirs se sont fermés pour de bon. Rien ne subsiste de celle qui a souvent bravé le froid et parfois la faim. Ce corps a frissonné de peur, ressenti le plaisir.

La ville détruite par l’industrie aujourd’hui disparue.

Grandir dans une ville comme Sorel, dans les années 1970 laissait peu de place aux rêves. Encore moins à ces aventures qui font battre un jeune cœur. La ville comptait de nombreuses usines prospères. Des aciéries, des fonderies, un gros chantier maritime. Ces entreprises offraient des emplois payants aux hommes qui y travaillaient. Mais pour moi, elle n’étaient que des usines sales et polluantes. La beauté et la nature devaient céder le pas devant la primauté de l’industrie. Le progrès avaient-ils donc tous les droits ? Si ce paysage désolant pouvait s’appeler un progrès.(….)
 Aujourd’hui, plusieurs des usines ont fermé leurs portes. Marine Industries, l’ancienne fierté de la ville à l’époque où elle abritait un des plus gros chantiers maritimes de tout le canada n’est plus qu’un amas de métal oublié qui déverse sa rouille dans le Richelieu.

Le racisme.

« Pis ? Je m’en fous. Moi, je n’aime pas les Indiens ! »
 Chantal ne mesurait qu’un mètre soixante, ne devait pas peser cinquante kilos. J’en frissonne encore vingt ans plus tard. Sentir la haine de ce que l’on est, pour ce que l’on est. Il faut l’avoir vécu, pour comprendre.
(Lettre reçue par une jeune Atikamekw)
 » On ne veut pas de toi, ici. Nous autres, on n’aime pas le monde comme toi. Sale Indienne. Retourne chez toi. Et n’essaie pas de te plaindre au directeur. Il n’aime pas plus ta race que nous autres. Ta présence salit notre école. Dégage, maudite Indienne sale., »
Elle était signée, « Nous. »
(…)
 Le racisme provoque souvent le silence, chez la personne qui le subit. La jeune Atikamekw n’a rien dit. Moi non plus. Comme elle, j’ai fait comme si de rien n’était. J’ai continué à travailler avec Chantal et, avec le temps, nous sommes même devenus amis. Je n’ai jamais évoqué l’incident devant elle. En fait, je n’en ai jamais parlé à qui que ce soit. Mais je ne l’ai pas oublié . Comme l’adolescente de Wemotaci n’oubliera jamais la lettre qu’elle a reçue. Aujourd’hui, cependant, je regrette de m’être tu.

Les aînés chez les Indiens.

 Grand-père disait que, en vieillissant, nous avons besoin de la protection des autres. Que ce n’est pas notre faute si l’on vieillit, que c’est Dieu qu’il a voulu ainsi. Avec les années, on perd la vue, de la force et sa résistance. J’ai appris que c’est le rôle des plus jeunes de venir en aide à ceux dont les capacités déclinent.
 A l’époque, les vieux vivaient avec les jeunes. Rien n’aurait pu empêcher mon grand-père de monter avec nous dans le bois. Et personne n’a jamais tenté de le lui interdire. 
Il m’a enseigné tant de choses, comme la façon de prévoir la météo.

La religion.

 Pendant cet hiver, j’ai fait ma première communion et ma confirmation. La religion avait toujours occupé une place importante dans notre vie comme pour la plupart des Innus. (…)
 Je crois en Dieu comme une bonne chrétienne. Et si je crois que Dieu vit dans les êtres, je crois aussi qu’il vit dans les animaux, les arbres, le vent. Je crois en Dieu, et je crois l’équilibre du monde dans lequel j’ai grandi. Le monde de la forêt, où seul le respect des règles permet de survivre. Dans cette forêt vivent les esprits dont il ne faut pas trop chercher à comprendre l’origine ni les intentions.

Les vieux dans le monde moderne.

 Les enfants et mes petits-enfants ont grandi dans un monde où les vieux n’ont aucune utilité. Quand j’avais des questions ou besoin d’informations, je me tournais vers mes parents mon grand-père. Aujourd’hui, les jeunes se tournent vers la télévision la radio et Internet. Les aînés ne sont plus considérés comme des dépositaires du savoir. Une vieille personne pour eux est quelqu’un qui ne travaille pas, et dont il faut souvent s’occuper. C’est un poids.
 Je me suis souvent fait reprendre par mes petits-enfants et chaque fois c’était une pointe au cœur. De petites choses, me faire corriger quand j’essayais de les aider dans leur devoir et que je faisais une erreur. Le savoir que j’ai acquis n’a plus de sens aujourd’hui. Il appartient à un autre temps, et à un autre monde.