Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

La quatrième de couverture vous le dira, ce roman raconte la rencontre de Lucie Paugham, marionnettiste célèbre pour adultes qui a souffert dans son enfance du suicide de son père, qui avant de se pendre, avait lancé à la cantonade devant sa famille rassemblée devant le film, « Les tribulation d’un chinois en Chine » :

« Qu’est ce qui pourrait bien m’empêcher de me suicider ce soir ? »

Or trente ans plus tard son voisin au cinéma lui dit :

« Donnez-moi une bonne raison, un seule de ne pas me suicider cette nuit ».

Le roman est lancé, Lucie va faire entrer cet Alexandre Lannier dans sa vie et risquer de tout perdre. Mais au passage nous aurons découvert le drame de la famille Paugham, les aigreurs de la mère de Lucie, le déséquilibre affectueux de sa sœur, la difficulté du couple de Lucie et Philippe, leurs relations à leurs enfants et surtout, surtout l’incroyable métier de marionnettiste qui m’a vraiment donner envie d’aller voir des spectacles de marionnettes pour adultes ce que je n’ai encore jamais fait. Lorsque les déplacements et les spectacles recommenceront, je me fais la promesse d’aller voir le festival mondial de spectacles de marionnettes le problème c’est que cela se passe à Charleville-Mézières et que déjà ce n’est pas une ville qui m’attire et qu’en plus c’est la région la plus touchée par le Covid-19 ! ! ! Si cette lecture reçoit quatre coquillages, elle le doit à la découverte, pour moi, de la relation entre le marionnettiste et sa marionnette car sinon je reproche à cette romancière d’esquisser des personnages plus que de les traiter en profondeur ou en finesse.

 

Citations

En période de confinement voici des bruits que l’on n’entend plus !

Faire la queue m’humilie et la liesse me dérange. Le consensus m’emmerde tout autant que le succès programmé, le bruit et les pop-corn.

Remarque intéressante

Un philosophe a dit que les autres nous sauvent de la répétition. C’est vrai, mais pas tout le temps et pas avec tout le monde. J’ajouterai que dans une rencontre, quelle qu’elle soit, tout nous est donné, d’emblée. Nous disposons dès les premiers instants d’indice troublants qui devraient nous alerter. Mais nous sommes éduqués pour que tout se passe bien avec les autres et sans même nous en apercevoir, nous modelons l’étrangeté à notre mesure pour la rendre familière et vivable.

C’est hélas vrai !

La phrase est pour le bègue une ascension interminable et douloureuse dont l’intérêt et le sens se perdent en route

Rapports avec sa mère

J’ai passé ma vie à ne pas vouloir ressembler à ma mère. Aujourd’hui encore, je reste vigilante même si mon existence est aux antipodes de la sienne. Pourtant, quand je lui rends visite, deux ou trois fois par an, notre ressemblance physique me brise le moral à la manière d’une mauvaise habitude qu’aucun effort ne pourra jamais corriger. Je me vois dans trente ans et ce que je constate me déplaît souverainement. J’imagine que mes rondeurs deviendront son embonpoint, que ma peau aura la tremblotante mollesse de ses bajoues de cocker et que mon cul plat s’évasera comme le sien. Ma mère nous a donné sa laideur en héritage. Je n’y peux pas grand-chose

Édition Verdier

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

Anne Pauly perd son père éprouve le besoin de le raconter et d’en faire un livre. Elle se rapproche de celui qui n’a pas été un homme facile. Si, dans le voisinage et dans la famille, le monde a de bons souvenirs de sa mère très pieuse et cherchant à faire le bien autour d’elle son père alcoolique et très violent dans ses propos n’est pas très attirant. Il laisse une maison qui est véritable Capharnaüm dans lequel l’auteure se perd . Elle comprend que ce père qui lui manque tant est un être à plusieurs facettes. Elle raconte la violence du deuil et combien il est difficile de gérer l’absence. Elle écrit bien et, si le sujet vous touche, vous pourrez avoir de l’intérêt à lire ce récit. J’avoue ne pas trop comprendre l’utilité de tels livres même si, parfois, au détour d’une phrase ou d’une révélation, je peux être très émue.

 

 

Citations

Charmante famille

Je revoyais papa couteau à la main, immense et ivre mort, courir après maman autour de la table en éructant, Lepelleux, arrête de péter dans la soie et occupe-toi de ton ménage plutôt que de sauter au cou du curé. C’est indéniable : bourré, il avait vraiment le sens de la formule, même si, dans la réalité, personne ne portait de culotte de soie ni ne sautait au cou du curé. Prodigue et ample, ma mère, tardive dame patronnesse en jupe-culotte denim, c’était, il est vrai, investi dans les activités de paroisse, qui au fond ne lui ressemblait guère, pour échapper à ses excès à lui d’alcool, de colère et de jalousie.

Alcoolisme

Au fond, on ne sait jamais vraiment si quelqu’un boit pour échouer ou échoue parce qu’il boit.

Le pouvoir des chansons

Et puis là, sans prévenir, le refrain m’a sauté à la figure comme un animal enragé : « Mais avant tout, je voudrais parler à mon père. » Dans mon cœur, ça a fait comme une déflagration et je me suis mise à sangloter sans pouvoir m’arrêter. Félicie est remontée en voiture juste après, effarée, se demandant ce qui avait bien pu se passer entre le moment où elle était parti payer et le moment où elle était revenue. Comme je n’arrivais pas à lui répondre, elle a redémarré toutes fenêtres ouvertes dans le vent du soir et c’est en entendant le reste de la chanson qu’elle a fini par comprendre. Mes toutes dernières larmes sont sorties ce jour-là. J’avais enfin accepté. Si on m’avait dit que Céline Dion m’aiderait un jour dans ma vie à passer ce style de cap, je ne l’aurais pas cru. La catharsis par la pop-check.
(Je me suis retrouvée en pleurs en entendant Serge Réggiani chanter « ma liberté » dans des circonstances analogues.)

 

 

Édition Delcourt Traduit de l’anglais(Irlande) par Claire Desserey

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

Un vieil homme irlandais va, avant de mourir, porter un toast aux personnes qui ont le plus compté pour lui. Il le fait d’un bar du Rainsford House Hotel et en s’adressant à son fils Kevin qui est journaliste aux États-Unis. Ainsi, il va dérouler sa vie pour le plus grand plaisir des lecteurs et des lectrices des blogs comme Krol , Kathel et Jérôme,par exemple. Ce sera d’abord Tony, ce grand frère qui a soutenu et protégé le mieux qu’il pouvait ce petit frère qui n’aimait pas l’école. Puis Molly, sa première enfant qui n’a pas vécu mais qu’il aime de toutes ses forces et qui l’accompagne dans sa vie de tous les jours. Ah oui, j’ai oublié : Maurice Hannigan parle aux morts qui ont jalonné sa vie et qu’il a aimés. Il y a aussi Noreen, sa belle sœur une personne « différente » qui l’a touchée grâce à cette différence et puis finalement Sadie son épouse à qui il n’a pas assez dire combien il l’aimait.
Le fil de cette histoire, c’est une rivalité entre une famille riche et propriétaire, les Dollard, et la pauvre famille de fermiers, les Hannigan. On suit aussi une histoire de pièce d’or trouvée par Maurice quand il était enfant et qui contribuera à détruire la famille Dollar.
Je n’ai pas envie d’en révéler davantage, mais cette saga familiale permet de vivre soixante dix années de l’Irlande et une ascension sociale. Les début de la famille qui vit à la fois dans l’extrême pauvreté et le mépris de classe m’ont beaucoup touchée. Les difficultés scolaires de Maurice qui ne saura que bien plus tard pourquoi il ne pouvait pas apprendre à lire aussi vite que les autres mais qui est soutenu par l’amour de son grand frère qui ne doute jamais de ses capacités. Cela fait penser au livre de Pennac « Mon frére« . Mais ce que j’ai aimé par dessus tout c’est l’absence de manichéisme, d’habitude dans les romans qui décrivent une ascension sociale aux dépens d’une famille riche ayant écrasé de son pouvoir les pauvres autour d’elle, celui qui est sorti d’affaire est souvent (sinon toujours) montré comme un héros positif , et bien ici, ce n’est pas le cas. Il a beaucoup de défaut ce Maurice Hannigan, il s’est même montré bien inutilement cruel, il ne s’auto-justifie jamais et ne s’apitoie pas sur lui, c’est sans doute pour cela qu’on l’aime bien, ce sacré bonhomme.
Un très bon roman, aux multiples ressorts, comme on en rencontre assez peu et qui nous permet de comprendre un peu mieux l’Irlande et les Irlandais.

 

Citations

La vieillesse

Il est temps que j’aille au petit coin. Un des avantages d’avoir 84 ans, c’est qu’avec toutes ces expéditions aux toilettes, on fait de l’exercice.

Le deuil et la foi

C’est vrai que ma foi a été mise à rude épreuve quand on m’a pris Tony, mais lorsqu’il a décidé du même sort pour Molly, j’ai décrété que c’en était trop. Ta mère était encore croyante. Je l’accompagnais à la porte de l’église pour la messe et je traînais dehors ou je repartais m’asseoir dans la voiture. Je ne pouvais pas pénétrer à l’intérieur. Je voulais pas Lui accorder ce plaisir.
 J’ai fait la paix avec Lui, si on peut dire, après ta naissance. Pour autant je lui ai pas encore accordé un pardon total. J’ai plus la foi que j’avais avant. Je la connais la théorie : ces souffrances sont destinées à nous éprouver, ce qu’Il donne d’une main, Il le reprend de l’autre, etc. Aucun verset de la Bible, aucune parole apaisante du père Forrester ne pouvait réparer l’injustice de la perte de Molly. J’ai franchi le seuil de Sa maison uniquement pour des funérailles, celle de Noreen, et celle de Sadie, mais cela n’avait rien à voir avec Lui, c’est pour elle que je l’ai fait. On a un accord tacite, Lui et moi, Il me laisse mener ma vie à ma guise, et, en échange, je récite de temps en temps une petite prière dans ma tête. C’est un arrangement qui fonctionne.

La bière

Il observait la « stout » reposer dans son verre, il la surveillait comme une génisse dont on craint les ruades.. Pour retarder la première gorgée, il sortait sa pipe de sa poche et la bourrait en tassant bien le tabac avec le pouce. Puis il goûtait sa bière et poussait un long soupir, on aurait dit qu’il se tenait devant une belle flambée après avoir bataillé tous les jours contre le vent d’hiver.
 « Si un jour tu as de l’argent, n’abuse pas de cette drôle. Elle videra tes poches et fera de toi un ivrogne.« 

Le couple et l’argent

Ta mère et moi, on était jamais d’accord à propos de l’argent. On avait tous les deux un point de vue tranché , j’aimais en avoir, elle le méprisait. Alors, pour le bien de notre mariage, on abordait rarement le sujet. J’avais des scrupules à l’empoisonner avec ça. Elle savait pas ce qu’on avait sur notre compte ni la superficie de nos terres. Si elle tombait sur un document détaillé, elle se contentait de me le tendre comme si c’était une chaussette sale que j’avais oublié sur la moquette.

 

Édition JC Lattès traduit de l’anglais(Royaume-Uni) par Dominique Edouard.

En période de confinement, la lecture reste une bon dérivatif. Je ne sais pas trop l’expliquer mais j’ai eu besoin de trouver un roman plus « agréable » pour ne pas dire « facile », pour retrouver ce plaisir qui, chez moi, est une seconde nature. C’est pour cela que je vous propose ce roman que vous pouvez classer dans la rubrique « pour le sourire » et « so british » . J’ai déjà lu de cet auteur « Passé Imparfait » qui était plus réussi sur le plan de l’intrigue romanesque. Comme je n’arrivais absolument plus à lire depuis que tous les soirs, j’entends le nombre de morts augmenter et l’épidémie frapper à nos portes sans pouvoir me réfugier auprès de mes enfants et petits enfants ce qui est, pour moi, le viatique le plus sûr, j’ai pris ce roman sur ma pile, il m’a fait sourire et je l’ai lu jusqu’au bout avec attention. Certes ce n’est pas le roman du siècle et en d’autre temps, j’aurais été plus critique et sans doute je l’aurais lu plus rapidement mais les circonstances étaient telles, que cette vie d’Anglais de la haute société a été un très bon dérivatif. (Comme vous le savez sans doute Julian Felowes est le créateur de « Downton Abbey ») . Il a choisi pour ce roman deux univers qu’il connaît bien, celui de la noblesse anglaise et le monde des acteurs. Le snobisme est partout mais celui qui me ravit est celui des grandes familles anglaises. L’intrigue est simplissime trop sans doute, une jeune femme très belle réussit à épouser un noble anglais fortuné, cela veut dire pour elle un enfermement dans la campagne anglaise avec un mari qu’elle va vite trouver ennuyeux. (une Emma Bovary en puissance ?) Un trop bel acteur vient troubler son mariage et lui apporte la satisfaction sexuelle et une vie qu’elle croit plus trépidante, mais… Je ne divulgâche pas plus surtout que ce n’est vraiment pas le plus intéressant. Julian Fellowes est un excellent analyste de l’âme humaine et un observateur de ces deux mondes qu’il connaît bien. Il y a en lui une grande bienveillance pour les faiblesses humaines ce qui enlève du mordant à son récit mais en fait un roman agréable à lire. Personne n’est à l’abri du snobisme sauf, peut-être, la reine d’Angleterre puisqu’elle remplit toutes les cases ! Les autres, tous les autres ont toujours au dessus de leur catégorie sociale quelqu’un qu’ils aimeraient fréquenter pour « faire bien » et montrer qu’ils sont, grâce à cette fréquentation, une personne importante. Les amis du narrateur, David et Iabelle Easton, obsédés par la maison Broughton (les riches châtelain du coin) m’ont fait penser à ce passage de Proust qui décrit si bien lui aussi le snobisme :

l’absence de relations avec les Guermantes,—pourrait bien avoir été non pas subie, mais voulue par lui, résulter de quelque tradition de famille, principe de morale ou vœu mystique lui interdisant nommément la fréquentation des Guermantes. « Non, reprit-il, expliquant par ses paroles sa propre intonation, non, je ne les connais pas, je n’ai jamais voulu, j’ai toujours tenu à sauvegarder ma pleine indépendance ; au fond je suis une tête jacobine, vous le savez. Beaucoup de gens sont venus à la rescousse, on me disait que j’avais tort de ne pas aller à Guermantes, que je me donnais l’air d’un malotru, d’un vieil ours. Mais voilà une réputation qui n’est pas pour m’effrayer, elle est si vraie ! Au fond, je n’aime plus au monde que quelques églises, deux ou trois livres, à peine davantage de tableaux, et le clair de lune quand la brise de votre jeunesse apporte jusqu’à moi l’odeur des parterres que mes vieilles prunelles ne distinguent plus. » Je ne comprenais pas bien que pour ne pas aller chez des gens qu’on ne connaît pas, il fût nécessaire de tenir à son indépendance, et en quoi cela pouvait vous donner l’air d’un sauvage ou d’un ours. Mais ce que je comprenais c’est que Legrandin n’était pas tout à fait véridique quand il disait n’aimer que les églises, le clair de lune et la jeunesse ; il aimait beaucoup les gens des châteaux et se trouvait pris devant eux d’une si grande peur de leur déplaire qu’il n’osait pas leur laisser voir qu’il avait pour amis des bourgeois, des fils de notaires ou d’agents de change, préférant, si la vérité devait se découvrir, que ce fût en son absence, loin de lui et « par défaut » ; il était snob.

Oui des snobs, il y en a partout et dans tous les pays mais ils sont rarement aussi drôle que les Britanniques qui en plus le font souvent avec humour. et c’est peut être le bon moment de réécouter la chanson de Boris Vian

 

Citations

Le couple

Vu de l’extérieur, il semble essentiel à la survie de nombreux mariages que chaque conjoint devienne le fidèle complice des tricheries de l’autre. 

Portrait d Édith

Édith avait une de ces bouches ciselées, aux lèvres admirablement dessinées, rappelant celle des actrices de cinéma des années 40. Et puis, il y avait sa peau. Pour les Anglais , vanter le teint d’une femme est l’ultime ressource lorsqu’on est en panne de compliments. L’on évoque généralement un joli teint quand on parle des membres les moins flamboyants de la famille royale.

Particularisme anglais (mais je connais bien des français qui adorent cela aussi)

Les Anglais, quelle que soit la classe à laquelle ils appartiennent, adorent l’exclusivité. Mettez trois anglais dans une pièce et il inventeront une règle pour empêcher un quatrième de se joindre à eux. Ce qui rendait Édith différentes, c’est que la plupart des gens, en tout cas les membres de la noblesse, feignent de n’attacher aucune importance à leurs privilèges. Reconnaître le plaisir que l’on éprouve d’être invité alors que le public doit payer son billet, de franchir une barrière, ou pénétrer dans une pièce dont les autres sont exclus, ne vous attirera que des regards d’incompréhension des aristocrates (vrais ou faux. Les douairières chevronnées se contenteront sans doute d’un haussement de sourcil désapprobateur pour indiquer que l’idée même dénote d’un manque de savoir-vivre navrant. Si stupéfiante que soit la malhonnêteté de tout cela, la discipline avec laquelle ces gens-là respectent leurs inébranlables règles force le respect.

Très bonne analyse

Dans l’ensemble, les gens privilégié ne sont pas du genre à geindre. On ne parle pas de ces ennuis, ça ne se fait pas. Une promenade d’un pas vif ou un bon cordial sont leur façon de réagir lorsqu’ils ont des peines de cœur ou d’argent. La presse populaire décrit souvent leurs froideur or ce n’est pas le manque de sentiments qui les rend différents, plutôt leur habitude de ne pas les exprimer. Élevés dans cette discipline de pudeur, ils n’apprécient évidemment pas les débordements d’émotion chez les autres, et sont sincèrement désorientés par le chagrin des classes laborieuses, ces mère en sanglots que l’on traîne et soutient jusqu’à l’église pour l’enterrement de leur enfant, ces veuves de soldat photographiées en larmes, lisant sa dernière lettre. Le mot même de « conseiller » les révulse. Sans doute ne comprennent-ils pas que toute tragédie nationale ou personnelle -guerre meurtrière, attentat, accident de la route, offre aux gens plus simples l’occasion de connaître une célébrité éphémère. Pour une fois dans leur vie, ils peuvent apaiser le désir obsédant, et tellement humain, de vedettariat , de reconnaissance publique de leur condition. Un besoin que les privilégiés ne s’expliquent pas parce qu’ils ne le ressentent pas. Eux sont nés sur le devant de la scène.

Discussion politique

L’issue de la discussion n’avait aucune importance pour aucun d’entre nous, il n’empêche que l’appuie que m’apportait Tommy agaçait Henri. Comme tous les représentants les moins intelligents de sa classe, il s’imaginait que sur chaque sujet, du choix d’un porto à l’euthanasie, il existe une façon correcte de penser et qu’il suffit de la formuler pour emporter la position. Vu qu’il ne s’adresse généralement qu’à des gens de leur bord, la partie est souvent facile à gagner.

La lady la plus aboutie

Lady Uckfield parlait de lui comme on parle d’un vieil ami mais comme elle cachait toujours ses sentiments, y compris à elle-même, j’étais incapable d’évaluer leur degré d’intimité.

Le personnage principal tombe amoureux

Elle s’appelait Adela Fitzgerald, son père était un baronnet Irlandais, un des plus anciens, précisa-t-elle parfois d’un ton tranchant. Elle était grande, jolie, sérieuse et je perçus aussitôt que j’avais toutes les chances d’être heureux auprès d’elle pour le restant de mes jours. Aussi fus-je très occupé dans les mois qui suivirent à la convaincre de cette évidence qui, je dois l’admettre, lui paraissait moins criante qu’à moi.

Comparaison : femme d’aristocrate et femme de star

La femme d’un comte est une authentique comtesse. Les gens ne voient pas simplement en elle le moyen d’accéder à son mari. De plus, si la famille qu’elle a épousée à conserver ses biens, ce qui était le cas des Broughton, elle peut régner en souveraine sur le micro-royaume de son mari. En revanche, la femme d’une star n’est… que sa femme. Rien de plus. Les gens ne la courtisent que pour s’insinuer dans les bonnes grâces de la vedette. Il n’y a aucun domaine sur lequel régner. Le royaume de son mari, ce sont les studios et la scène où elle n’a pas sa place. Lorsqu’elle y fait de rares apparitions, elle dérange même plutôt, inactive parmi des gens en train de travailler.

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

Édition Gallimard NRF

Quand j’ai lu ce livre, je me suis demandé ce qui se serait passé si ce manuscrit avait été proposé par un illustre inconnu à la célèbre maison NRF Gallimard. Je ne peux pas préjuger de leur réponse mais je gage quand même que le nom Pascal Quignard a beaucoup contribué à l’édition de ce roman. J’ai regardé les commentaires sur Babelio et là mon étonnement a été encore plus fort, car même si certains lecteurs avaient des réserves sur le récit tous reconnaissaient une description attachante de la Bretagne. Alors que pour moi c’est, sans doute, le point le plus faible de ce roman : j’habite à Saint-Énogat dont il est beaucoup question dans ce livre et y trouver un quelconque charme de landes sauvages, il faut être dans le romanesque le plus pur. Dinard et toute la côte jusqu’à saint Cast Guildo sont urbanisés depuis le 19° siècle et ne retrouve un aspect sauvage que vers le cap-Fréhel. Quant à Dinard son charme vient des villas construites par de riches anglais avant la guerre 14/18. Ce n’est pas grave : évidemment le romancier a le droit d’inventer une lande, des fermes là où il n’y a et depuis si longtemps que du secondaire, mais c’est bizarre de lire des critiques où des lecteurs y ont retrouvé l’âme bretonne. Dinard est en plein pays gallo et on y a peu, sinon jamais, parlé breton. Bref, je n’aurais jamais choisi ce cadre pour imaginer cette histoire d’amour si forte que chacun va en mourir. Autre point qui m’a déplu : à aucun moment je n’ai pu croire à ces personnages , pas plus qu’aux différentes péripéties du roman. Je déteste quand tout s’arrange grâce à un héritage miraculeux, ici une adoption qui rend le personnage à l’abri des contingences matérielles. Ce sont justement ces contingences qui m’intéressent. Bref je ne peux que vous recommander de fuir ce roman et surtout de la pas venir à Saint-Énogat sur la foi de ce livre, il n’y a pas de landes, il n’y a rien de sauvage sauf la mer par grand vent ; Mais c’est quand même très joli comme le montre cette photo prise en plein hiver (Cherchez la lande !)

Je dois à la vérité de dire qu’un lecteur du club (et oui il y a un homme parmi nous !) et plusieurs lectrices ont fait de ce livre un chef d’oeuvre et, j’ai même entendu que cet auteur était certainement le plus grand écrivain de sa génération ! Je suis visiblement passée à côté de ce chef d’oeuvre.

Citations

Pour vous donner une idée du style

Fabienne marche dans les mottes de terre, à l’intérieur du champ. Claire marche le long des buissons épineux. Noëlle préfère la chaussée goudronnée de la route, les pieds au sec, elle porte le sac en papier rempli des sandwichs acheter à la boulangerie de la place Jules Verne. 

Évelyne, au-dessus d’elle, sautant de roche en roche, porte dans son sac à dos des boissons.
 On voit les petits goulots des bouteilles surgir au-dessus des épaules d’Evelyne. 
Toutes les quatre traversent la lande située au-dessus de Saint-Énogat. C’est une promenade interminable. 
Il n’y a personne. 
En semaine les sentiers sont vides.

Remarque qui m’a semblé juste

Dans les églises, à chaque Office, avant de commencer, je lève les yeux, je contemple des gens que je ne vois jamais faire leurs courses ni au marché ni sur le port.

C’est toujours un mystère.
 Des gens, qu’on ne voit nulle part, s’assemble dans les églises.

Édition arléa

Je dois cette lecture à Dominique, et grâce à ce roman j’ai passé un très bon dimanche alors que le temps était au gris et que les mauvaises nouvelles s’accumulaient autour de moi. C’est un roman délicieux, il m’a fait un bien fou et a chassé mon cafard ce jour-là. Et pourtant il n’a rien d’un roman « fell-good » , comme on l’entend d’habitude. Certes il se passe dans un cadre enchanteur le château de l’Islette :

 

Mais comme il s’agit d’un épisode de la vie de Camille Claudel et de son terrible mentor Auguste Rodin, on est plutôt dans le drame que dans les amourettes champêtres.
Camille, vient dans ce lieu invitée par une châtelaine protectrice des artistes finir sa sculpture, la valse, qui a été refusée par l’académie car les corps de danseurs étaient trop dénudés

Elle y retrouvera son grand amour qui, lui, travaille sur son « Balzac ». Elle y sculptera également un petite fille Marguerite dont elle a fait un buste d’une étonnante présence

On apprend qu’elle correspondait aussi avec Debussy qui composait à Londres, à la même époque « L’après midi d’un faune ». Voilà pour les artistes que connaît bien Géraldine Jeffroy, professeur de lettres. Elle a alors imaginé une trame romanesque très plausible et qui ne pèse en rien sur l’objet de ce livre : la création artistique. Les personnages principaux sont des femmes, la narratrice, la petite Marguerite et surtout, surtout l’incroyable Camille Claudel qui toute sa vie a dû lutter pour faire reconnaître son talent jusqu’à en perdre la raison. Rodin est toujours lui-même;un vrai goujat, « un ogre » dit Debussy, mais il est aussi un homme de son époque et un très grand sculpteur. On se promène agréablement avec la narratrice, la petite Marguerite et Camille dans la campagne autour du château et on suit avec un grand intérêt la passion avec laquelle l’artiste crée cette oeuvre qui a su toucher un si grand public. Un moment de création donc, mais pas d’apaisement pour Camille. Je ne peux pas m’empêcher de penser à la fin de sa vie, internée en 1913, elle mourra pratiquement de faim en 1943 à l’asile de Montfavet dans le Vaucluse.

Camille 20 ans Camille en 1929 dans son asile

Un roman que je recommande chaudement à qui il manque, cependant,un petit quelque chose dans l’intensité romanesque pour atteindre les 5 coquillages.

Citations

La description du château

L’édifice renaissance était posé entre deux bras de l’Indre. Pour le rejoindre il fallait traverser l’un de ses bras en empruntant un pont de bois qui était suffisamment large pour laisser passer fiacres et attelages. Bâti sur trois étages et d’un plan rectangulaire, la demeure élevait au sud deux tours imposantes et se couronnait d’un chemin de ronde sur mâchicoulis. Elle était une modeste mais charmante réplique du château d’Azay-le-Rideau, lequel je le découvrirai, était également posé sur une île à trois kilomètres en amont.

Trait des tourangeaux

Ils devinrent aimables, sans excès, maintenant cette distance aristocratique commune à tous les Tourangeaux, quelle que soit leur condition, qui vient de cette conviction que la terre natale leur tient lieu de titre.

Portrait de Camille Claudel

 le lendemain, on aperçut enfin mademoiselle Camille. Elle s’installa sur un banc près de l’Indre et elle se mit à dessiner. Elle coinçait ses différents crayons dans son épaisse chevelure qui se ramassait sur sa nuque et elle posait son carnet sur ses jambes. Souvent, elle relevait très haut la tête et demeurait contemplative un long moment. Alors un timide sourire éclairait son visage, l’écrin qui l’enveloppait semblait la consoler d’un chagrin latent

Les rapports de Camille Claudel et de Rodin

Mademoiselle Camille hurlait sa jalousie et le grand homme s’évertuait à justifier ses infidélités. Il y avait des coucheries sans conséquence -les modèles de l’atelier qui s’offraient au désir insatiable du maître- et puis la compagne de toujours, celle des premiers jours, l’impossible à déloger, la servante dévouée, cachée, déjà vieillissante, la gardienne de l’ œuvre, la mère de leur enfant. 

-Tu avais promis ! répétait mademoiselle Camille comme une ritournelle obsessionnelle, et sa voix n’était plus qu’une plainte douloureuse, le cri déchirant de la bête blessée, le cri de révolte de l’agonisant qui s’accroche à la vie. Si elles ne m’étaient pas si utiles, je te tuerai de mes mains Rodin ! .Je te tuerai, je le jure et tes putains et ta vieille pourront t’attendre !


Conseil de Debussy

 De grâce, Camille, soyez raisonnable et laissez votre barbu là où il est. Loin du bûcheron les arbres poussent jusqu’à toucher le ciel. Loin des mondanités parisiennes, l’air est bien pur, croyez-moi. Ces soirées où il faut se vendre, « chichiter »… j’en ai comme vous une profonde aversion. Il me semble qu’on y étouffe comme à l’écoute d’une mauvaise symphonie.

Description du travail de la sculptrice

Son regard était absorbé, comme habité par la figure à laquelle elle voulait à tout prix donner corps, elle malaxait un nouveau bloc de terre, placé sur une selle à la hauteur de ses yeux, de ses gestes à la fois amples et précis. Elle palpait avec frénésie cette matière nouvelle, la tassait, la triturait, l’étirait longuement avant de la façonner. Elle semblait vouloir prolonger la joie tactile des premières caresses, elle était avec sa terre comme une mère réanimant son petit frigorifié. Les narines palpitantes, elle la reniflait comme on renifle une peau aimée, l’odeur de lait du nourrisson, puis elle s’éloignait, étourdie, elle ouvrait grand la fenêtre et respirait l’air pur le visage tourné vers les arbres.
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Traduit de l’anglais par Jean Szlamowicz. Collection 10/18

 

Ne vous étonnez pas de trouver dans ce roman un petit air de « Downton Abbey » , Julian Fellowes en est le scénariste. Il connaît bien le milieu de l’aristocratie britannique pour l’avoir beaucoup fréquenté dans sa jeunesse. Mais il est né en 1949, et les heures de gloire des Crawley et de toutes les familles nobles britanniques sont bien terminées. Pourtant, certains rites existent encore et le narrateur assure que dans les années 60, il y avait, encore en Grande-Bretagne ce qu’on appelait « la saison » . Cela ressemble un peu aux rallye d’aujourd’hui en France, dans les milieux riches de la capitale. Il s’agissait de bals donnés par les mères de jeunes filles pour leur faire rencontrer des partis fréquentables. Tous les châtelains des alentours recevaient dans leur demeure, ce Weekend là, les jeunes adolescents invités qui n’avaient pas pu dormir chez la jeune-fille, cela nous vaut des récit autour de la cuisine britannique qui bien que servie avec avec tout le décorum possible est répétitive, fade et sans aucun intérêt, comme la mousse au saumon que la narrateur a consommé tant de fois, cette année là. La construction du roman rappelle celle d’une série. (Je gage que ce roman sera un jour repris pour la télévision). En six épisodes (6 est le nombre des épisodes des mini-séries), notre narrateur doit retrouver les six jeunes filles qu’il a rencontrées lors de cette « saison » des années soixantes. Pourquoi ? parce que Damian Baxter, l’étudiant qui est devenu plus que millionnaire – on peut imaginer un Bill Gates ou un Steve Job, britannique- va mourir. Il fait appel au narrateur pour retrouver son enfant illégitime. Il est forcément l’enfant d’une de ses six jeunes filles. On repart donc dans la vie de six couples qui quarante ans plus tard ont parfois bien du mal à être encore heureux. Une catastrophe qui s’est produite en 1970 au Portugal annoncée dès le premier chapitre est le fil conducteur de l’inimitié farouche qui sépare Damian et le narrateur, il ne sera dévoilé qu’à la fin du roman mais elle est rappelée à tous les épisodes :

Je pouvais leur faire confiance d’avoir gardé en mémoire ce fameux repas car il y a peu de gens qui en ont vécu d’aussi effroyable, Dieu merci. J’avais aussi une autre excuse, plus fragile, pour ne rien dire, il se pouvait qu’ils aient tout oublié, à la fois de cet épisode et de ma personne….. Même si mon aventure avec les Gresham s’était terminée par une catastrophe j’aime à penser que j’avais fait partie de leur existence à une époque lointaine, à une période où il avait fait partie de la mienne de manière si vitale. Et même si la simple logique me disait qu’il y avait peu de chances que cette illusion ait encore la moindre réalité, j’avais réussi à la conserver intacte jusqu’ici et j’aurais aimé retourner à la voiture à la fin de la soirée avec cette chimère encore en bon état.

Effectivement tout tourne autour de cette sixième famille les Gresham, et de Joanna dont Damian Baxter et le narrateur ont été follement amoureux, On sait dès le début que le suspens de l’enfant illégitime ne peut se résoudre qu’à la fin, mais cela ne procure aucun ennuie car chaque famille procure son lot de surprises. La difficulté de s’insérer dans le monde étroit de la coterie des gens « biens » en grande Bretagne est décrite sans œillères et cela ne la rend pas très sympathique. Le personnage principal Damian Baxter, malgré son intelligence ne fera jamais partie de ces gens là et le narrateur éprouvera toute sa vie une forme de culpabilité d’être celui qui l’a fait entrer dans ce monde. C’est le ressort principal du roman dont l’autre intérêt est la peinture de la société britannique dans les années soixantes et le déclin de l’aristocratie. Même s’il y a quelques longueurs,ce roman se lit très facilement et fait partie, pour moi,des romans qui « font du bien » . Un peu comme la célèbre série dont il est l’auteur Julian Fellowes sait nous raconter cette société à laquelle il est attaché tout en voyant très exactement les limites.

 

PS Blogart (La comtesse) avait parlé de ce roman le 3 septembre 2015, merci de me l’avoir fait remarquer.

 

 

Citations

Regard de sa mère.

Ma mère n’aurait certes pas approuvé, mais ma mère était décédée et donc, théoriquement, peu concernée par la question, même si je ne suis pas convaincu que nous puissions nous défaire du regard critique de nos parents, qu’ils soient morts ou pas.

Snobisme et argent en Grande Bretagne.

Il est très curieux de constater qu’aujourd’hui encore il existe en Grande-Bretagne une forme de snobisme envers l’argent fraîchement acquis. J’imagine que la droite traditionnelle est censée tordre le nez face à ces gens-là mais, paradoxalement, ce sont souvent les intellectuels de gauche qui montrent tout leur mépris pour ceux qui se sont fait tout seul. Je n’oserais essayer de comprendre comment une telle attitude peut-être compatible avec la croyance à l’égalité des chances.

La cuisine.

On peut et on doit réfléchir sérieusement aux changements qui ont touché notre société ces quarante dernières années, mais il y a un certain consensus sur les progrès qu’a faits la cuisine britannique, au moins jusqu’à l’arrivée du poisson cru et du manque de cuisson imposé par des chefs-vedettes au début de ce nouveau millénaire. Personne ne conteste que, quand j’étais enfant, ce qu’on mangeait en Grande-Bretagne était horrible et consistait essentiellement en repas de cantine sans aucun goût, avec des légumes qu’on semblait avoir mis à bouillir depuis la guerre. On trouvait parfois des choses meilleures chez certains particuliers, mais même les restaurants chics vous servaient des plats compliqués et prétendument raffinés, décorés entre autres de mayonnaise verte présentée sous forme de fleur, et qui ne valaient pas vraiment qu’on se donne la peine de les ingurgiter.

Le snobisme britannique.

Être duc !

De fait, les frères Tremayne allaient connaître une certaine popularité, passant même pour des personnalités frondeuses, ce qu’ils n’étaient absolument pas. Mais leur père était duc et même si, dans la vraie vie, cet homme aurait été incapable d’occuper les fonctions de gardien de parking, son statut suffisait à leur garantir d’être invités.

Être comte !

Nous pouvions être absolument certain que, jamais en cinquante huit ans, personne ne s’était adressé à l’ordre Claremont de cette manière. Comme tous les riches aristocrates dans le monde, il n’avait aucune idée réelle de sa propre valeur puisque, depuis sa naissance, il recevait des compliments sur des qualités imaginaires et il n’était pas vraiment surprenant qu’il n’ait jamais remis en question les flatteries qu’une armée de lèche-botte lui avait servies depuis un demi-siècle. Il n’avait pas l’intelligence de se dire qu’on lui racontait n’importe quoi qu’il n’avait rien de concret à offrir sur le marché du monde réel. C’était un choc, un horrible choc de découvrir qu’il n’était pas la personnalité digne, élégante et admirable qu’il croyait être, mais un pauvre imbécile.

L’apparence

Ces gens-là obéissaient à des rituels vestimentaires pénibles pour une simple raison : ils savaient parfaitement que le jour où ils cesseraient de ressembler à une élite, ils cesseraient d’être une élite. Nos hommes politiques viennent tout juste d’apprendre ce que nos aristo savaient depuis des millénaires – tout est dans l’apparence.

Dans les années 60

Malgré cette laideur, personne ne fut épargné. Les jupes de la reine remontèrent au-dessus du genou, et lors de l’intronisation du prince de Galles à Caernarfon Castle, Lord Snowdon s’était affiché avec ce qui ressemblait férocement au costume d’un steward d’une compagnie polonaise. Mais, à partir des années 1980, les aristo se fatiguèrent de déguisements aussi intenables. Ils voulaient reprendre l’apparence qui était la leur.

Perte d’une fortune en moins d’une génération

Elle s’était également rendu compte d’un imprévu, c’est-à-dire l’amputation permanente de son capital du fait d’un époux qui entendait bien vivre « en prince » mais qui n’avait pas l’intention de travailler un seul jour dans sa vie ni de gagner le moindre penny. C’était une fille du Nord avec la tête sur les épaules et elle avait bien conscience qu’aucune fortune ne peut espérer survivre à partir du moment où les dépenses sont sans limites et les revenus équivalents à zéro.

Relations de couples

Quand on se retrouve dans une relation qui bat de l’aile, on a tendance à l’aggraver en lui en lui injectant une dose de mélodrame, obtenu en devenant lunatique et mordant, et en montrant en permanence sont insatisfaction. Cela passe par des répliques comme « Mais pourquoi tu fais tout le temps ça ? » Ou  » Bon, tu m’écoutes oui ? Parce qu’en général tu ne comprends rien quand je t’explique. » ou bien « Me dis pas que tu as encore oublié ? »

le prix des grandes propriétés

Hélas, c’est palais étaient à l’origine censés être le centre de centaines d’hectares de production agricole et la vitrine d’immenses fortunes fondées sur le commerce et d’industrie – cela ne se voyait peut-être pas mais, à l’instar des taupes creusant sans cesse dans galerie, c’était des capitaux qui travaillaient dans l’ombre. Car ces demeures sont de grandes dévoreuses de fortune. Elles avalent l’argent comme les terribles ogre des frères Grimm dévorent les enfants et tout ce qu’ils trouvent sur leur chemin.

Observation qui sonne juste

Une marque certaines de l’étroitesse d’esprit des gens, c’est quand on ne supporte pas de voir ses amis devenir amis avec d’autres amis à soi. Malheureusement, c’est très fréquent, et on constate souvent avec cette petite grimace lorsque l’on se rend compte que deux couples se sont vus sans vous inviter alors que c’est vous qui les aviez présentés.

L’importance de la beauté

Il faut avoir été laid dans sa jeunesse pour comprendre ce que cela signifie. On peut toujours dire que les apparences sont superficielles et parler de « beauté intérieure » ou autre niaiserie que les adolescents moches doivent supporter quand leur mère leur soutien que « c’est merveilleux d’être différent ». La réalité, c’est que la beauté est la seule unité monétaire qui vaille question séduction, et dans ce domaine, votre compte en banque est à zéro.

 

 

 

 

Traduit du norvégien par Alain Gnaedig

Édition Folio

C’est à propos de « Mer Blanche » chez Jérôme que j’ai eu très envie de découvrir Roy Jacobsen. Merci à lui et à toutes celle et ceux qui ont dit tant de bien de ce roman qui m’a permis de découvrir la Norvège du début du XX° siècle. J’ai été un peu étonnée que ce roman plaise tant à Jérôme que j’imagine plus tenté par des lectures du monde urbain dur et violent. Mais je suppose que ce qui lui a plu, comme à tout ceux qui aiment et aimeront ce roman, c’est son écriture sans aucun pathos pour décrire un monde d’une dureté incroyable. La nature d’abord aussi grandiose que cruelle, elle ne laisse aucun répit aux habitants d’une petite île du nord de la Norvège au sud des îles Lofoten. Les tempêtes détruiront plusieurs fois le hangar que la famille essaie de dresser pour faire sécher le poisson. Les hivers si longs que bêtes et hommes risquent de mourir de faim puisque la principale ressource est constituée par le poisson qu’il faut aller pêcher loin plus au nord quand le climat le permet. Sur l’île voisine, plus grande et plus riche une usine achète le poisson pour le transformer. Et sur cette île aussi vit un pasteur au cœur sec, en tout cas trop sec pour prendre en charge deux petits qui viennent de perdre leur père, le directeur d’usine et dont leur mère sombre dans la folie. C’est donc l’héroïne de ce roman, Ingrid qui les prendra en charge et les ramènera sur sa petite île Barroy. Pourtant elle aussi doit faire face à la mort de son père et la grave dépression de sa mère. Tragédies successives mais racontées avec une telle pudeur que le lecteur souffre en silence et respect pour le courage de ses enfants que les difficultés forcent à devenir adultes si vite. On suit avec angoisse les efforts de son frère Lars pour améliorer le quotidien d’une petite famille qui est souvent plus proche de l’anéantissement que de la survie.

Un grand moment de lecture et qui en dit long sur la dureté des temps anciens en Norvège.

Citations

Je suppose que cela décrit la crise de 29

Quel soulagement de voir un homme rentrer sain et sauf chez lui, même s’il arrive à l’improviste. Il y a la crise dans le pays et dans le monde, des faillites et des budget réduit, des gens doivent quitter leurs ferme, d’autres perdent leur travail, et les gars de l’équipe d’artificier dans laquelle il était le contremaître a été renvoyer chez eux avec mon salaire à peine de quoi couvrir ce qu’il avait déjà dépensé.

Les chaises

Quand Barbro a grandi sur Barroy, les filles n’avaient pas de chaises. Elle mangeait debout…..
Mais Barbro se souvenait ce que c’était de ne pas avoir de chaise si bien que, le jour où elle eut la sienne, elle emporta partout avec elle, au hangar à bateaux, à la remise, et même dans les prés ; elle s’asseyait dessus et observait les animaux, le ciel, les pies huîtrières sur la rive. Un meuble à l’extérieur. C’est faire du ciel un toit et de l’horizon le mur d’une maison qui s’appelle le monde. Personne n’avait jamais fait cela. Ils ne parvinrent jamais à s’y habituer.

Vivre sur une île

Un îlien n’a pas peur sinon il ne peut pas vivre dans un endroit pareil, il lui faut prendre ses cliques et ses claques, déménager et s’installer dans un bois ou dans une vallée, comme tout le monde. Ce serait une catastrophe, un îlien a l’esprit sombre, il n’est pas raide de peur, mais de sérieux.

Les tempêtes

Mais, en règle générale, les tempêtes sont brèves, et c’est durant l’une d’elles que les feuilles disparaissent. Il n’y a pas beaucoup d’arbres sur l’île, mais il y a assez d’ arbustes à baies, de bouleaux nains et de saules qui, à la fin de l’été, ont des feuilles jaunes qui virent au marron et au rouge à des vitesses variées, si bien que l’île ressemble à un arc-en-ciel sur terre pendant quelques jours de septembre. Elle garde cette allure jusqu’à ce que cette petite tempête attaque les feuilles par surprise et les emporte dans la mer, et métamorphose Barroy en un animal loqueteux à fourrure marron. Elle va rester ainsi jusqu’au printemps, si elle ne ressemble pas alors à un cadavre aux cheveux blancs sous les rafales et la grêle, quand la neige violente arrive , disparaît, revient encore et forme des congères comme si elle tentait d’imiter la mer sur terre.

Le mépris

Gertha Sabina Tommesen réussi à appeler Barbro « l’idiote » trois fois pendant qu’elle lui montre la chambre où elle va dormir avec l’autre bonne, qui vient des îles elle aussi, mais qui est bien plus jeune que Barbro. Elle explique que l’idiote doit s’attendre à être appelée à l’usine quand il y a des arrivées de harengs, même au milieu de la nuit, comme les autres femmes de la maison.

Édition de l’Olivier

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Céline Leroy

 

Roman très étrange à côté duquel je suis passée sans accrocher. L’auteur nous raconte la vie de la famille Edelstein dont chaque membre possède un don surnaturel qui leur rend la vie impossible. La grand mère envoie des colis au contenu très bizarre, un savon à moitié utilisé, par exemple. Le père sait qu’il ne doit jamais rentrer dans un hôpital, le fils, Joseph, se fond (au sens propre) dans les décors et la fille Rose ressent les sentiments de ceux qui ont cuisiné pour elle. Chaque bouchée est une atroce souffrance quand les cuisiniers sont malheureux. Rose est amoureuse du grand ami de son frère Georges qui la trouve trop jeune. Joseph est un surdoué qui ne réussira pas à se faire admettre dans une bonne université.
On suit donc cette famille dont aucun des membres n’est vraiment heureux et en particulier Rose qui, à cause de ce don, nous fait découvrir peu à peu ce qui ne va pas dans sa famille et dans la nourriture aux USA.

Je suis certaine d’être passée à côté de l’intérêt de ce roman que j’ai lu pourtant avec attention car c’était un des rares romans que j’avais sur le bateau pour une navigation ralentie par l’anticyclone au large des Açores. J’espère que je rencontrerai des avis qui contrediront ces impressions d’une lecture inutile. Comme celui de Brize par exemple. Mais lisez aussi l’article de Jérôme qui en plus d’être beaucoup plus drôle que le mien décrit très bien combien les critiques officielles peuvent dire n’importe quoi !

 

Citation

Dans la famille Edelstein le fils

Tout ce que j’ai comprenais , c’est qu’il n’avait pas inséré le pied de la chaise dans sa jambe , mais que, je ne sais comment, sa jambe était devenue le pied de la chaise , tout en gardant sa chaussette qui rentrait dans sa chaussure. La chair était invisible, ou plutôt, il ne restait qu’un reflet de jambe que je distinguais vaguement. S’était-il coupé la jambe ? Non. Encore une fois : pas de sang, rien. À la place, il n’y avait que ce reflet de jambe humaine autour du pied de la chaise, un halo tamisé d’humanité qui tendait à disparaître autour du solide pied en métal, un changement de texture qui, d’une certaine façon, faisait sens. On aurait dit que la chaise prenait naturellement l’avantage sur lui, comme si elle le dissipait ou l’absorbait avec une simplicité qui ferait croire qu’elle avait cet effet sur tout le monde. Et puis il avait le pied de la chaise, le bout en caoutchouc qui entrait dans la chaussure, chaussures qui ne paraissait plus contenir de pied humain.

 

Traduit du néerlandais (Belgique) par Isabelle Rosselin

Edition poche Folio

En lisant le billet de Dominique je m’étais fait une promesse, mettre ce livre dans ma liste, puis dans ma pile à côté de mon lit, et puis finalement de le lire. Promesse tenue. J’ai bien aimé cette lecture dont un bon tiers est occupé par le récit de la guerre 14/18 vu du côté des Belges. Stefan Hertmans a voulu redonner vie à un grand-père très digne et très pieux. Il a voulu aller plus loin que son apparence d’homme sévère habillé en costume et portant tous les jours une lavallière noire et un borsalino. Il a trouvé un homme meurtri par la guerre et qui ne s’est jamais remis des souffrances qu’il a ressenties dans son corps et celles qui ont blessé et tué de façon horrible ses compagnons. La force avec laquelle sont racontés ces combats m’ont permis de me rendre compte de l’héroïsme de cette armée dont je savais si peu de chose avant de lire ce roman. Un autre aspect que j’ai découvert, c’est la domination à l’époque du français sur le flamand (les temps ont bien changé !). Les pauvres soldats flamands non gradés devaient donc obéir à des ordres parfois absurdes et qui, surtout, pouvaient les emmener à la mort donnés par des officiers qui ne s’exprimaient qu’en français d’un ton le plus souvent méprisant. Plusieurs fois, dans ce récit on ressent la langue française comme une façon de dominer les flamands. Comme ce lieutenant qu’il entend dire derrière son dos

Ils ne comprennent rien, ces cons de Flamands

 

Au delà des récits de guerre, on découvre un homme Urbain Martien (prononcez Martine) qui a aimé et a été aimé par ses parents. Son père, grand asthmatique, lui a donné le gout du dessin mais malheureusement, il laissera trop tôt sa femme veuve avec ses quatre enfants. Urbain connaîtra la misère celle où on a faim et froid et pour aider sa mère il travaillera dans une fonderie sans aucune protection et dans des conditions effroyables. Finalement il s’engagera à l’armée et sera formé au combat ce qui le conduira à être un cadre sous officier pendant la guerre.
Il connaîtra l’amour et sera passionnément amoureux d’une jeune femme qui ne survivra pas à la grippe espagnole ; il épousera sa sœur et ensemble, ils formeront un couple raisonnable.

J’ai eu quelques réserves à la lecture de cette biographie, autant le récit de la guerre m’a passionnée car on sent à quel point il est authentique : nous sommes avec lui sous les balles et les des canons ennemis, on patauge dans la boue et on entend les rats courir dans les tranchées. Autant la vie amoureuse de son grand-père m’a laissée indifférente. En revanche, sa jeunesse permet de comprendre cet homme et explique pourquoi la religion tient tant de place dans sa vie. Pour la peinture puisque c’est l’autre partie du titre disons que le talent d’un copiste même merveilleux n’est pas non plus très passionnant, la seule question que je me suis posée c’est pourquoi il n’a que copié des tableaux et n’a pas cherché exprimer ses propres émotions.

Quand je suis étonnée d’apprendre que la ville où j’habite se situe dans le Nord de la France :

Blessé une deuxième fois sur le front de l’Yser, touché par une balle à la cuisse, juste en dessous de l’aine, il avait été évacué ; pour sa rééducation, il avait été envoyé dans la ville côtière de Dinard, dans le nord de la France. Depuis la ville voisine de Saint-Malo, il avait fait la traversée, avec quelques compagnon en rééducation, vers Southampton, pour rendre visite au fils de son beau-père, mais à peine était-il en haute mer une tempête s’était levée, qui avait duré un jours et demi.

Et voici la photo de la foule qui attend l’arrivée des blessés de la guerre 14/18 qui vont être soignés à Dinard dont a fait partie Urbain Martien .

 

Citations

 

Pourquoi cette référence à Proust

Le tailleur l’envoie d’un ton bourru chercher à l’école le fils de cette famille bourgeoise. Au bout d’un certain temps, il est chargé chaque jour de cette tâche et doit porter le cartable rempli de livres du jeune monsieur en prenant garde de rester deux pas derrière lui, pour éviter de recevoir un coup de canne que ce garçon de douze ans manie déjà avec une suffisance proustienne.

Le couple de ses grand-parents

Son mariage avec Gabrielle était sans nuages pour quiconque n’était pas plus avisé.Enchevêtrés comme deux vieux arbres qui, pendant des décennies, ont dû pousser à travers leurs cimes respectives, luttant contre la rareté de la lumière, ils vivaient leur journée simple, uniquement entrecoupées par la gaieté apparemment frivole de leur fille, leur unique enfant. Les journées disparaissaient dans les répliques du temps diffus. Il peignait.

Le 20 siècle

Il a consigné ses souvenirs ; il me les a donnés quelques,mois avant sa mort en 1981. Il était né en 1891, sa vie semblait se résumer à l’inversion de deux chiffres dans une date. Entre ces deux dates étaient survenus deux guerres, de lamentables massacres à grande échelle, le siècle plus impitoyable de toute l’histoire de l’humanité, la naissance et le déclin de l’art moderne, l’expansion mondiale de l’industrie automobile, la guerre froide, l’apparition et la chute des grandes idéologies, la découverte de la bakélite, du téléphone et du saxophone, l’industrialisation, l’industrie cinématographique, le plastique, le jazz, l’industrie aéronautique, l’atterrissage sur la lune, l’extinction d’innombrables espèces animales, les premières grandes catastrophes écologiques, le développement de la pénicilline et les antibiotiques, Mai 68, le premier rapport du club du club de Rome, la musique pop, la découverte de la pilule, l’émancipation des femmes, l’avènement de la télévision, des premiers ordinateurs – et s’était écoulé sa longue vie de héros oublié de la guerre.

Les goûts musicaux

En revanche, il éprouvait du dégoût et de la colère en entendant Wagner et faisait ainsi sans le savoir le même choix que le grand philosophe au marteau : Nietzsche écrivit en effet à la fin de sa vie qu’il préférait la légèreté méridionale, l’affirmation de la vie et de l’amour chez Bizet, au fumerie d’opium teutonnes des ténèbres mystique de Wagner. Offenbach rendait mon grand-père joyeux, et quand il entendait les marches militaires, il se ranimait . Il connaissait par cœur la pastorale de Beethoven surtout le mouvement où le coucou lance son appel dans la fraîche forêt viennoise.

L’accent français en Belgique

En face, dans la boutique d’allure viennoise du boulanger juif Bloch, les femmes de la bonne société prenaient un café servi dans une petite cafetière en argent accompagné d’un croissant beurré, tandis qu’elle lisait un livre acheté chez Herckenrath, le papier d’emballage soigneusement plié en quatre à côté de leur main baguée. Elles étaient tellement chics qu’elle affectaient une pointe d’accent français en parlant flamand.

Avancées techniques allemande 1914

Le fort de Loncin est mis hors de combat par un tir de plein fouet sur la poudrière. Le béton n’était pas encore armée, ce qui fut fatal au vieux mastodonte, dernier vestige d’une époque candide. (…..) En chemin nous apprenons que presque tous les forts sont tombés et que toute résistance est devenue vaine. Les Allemands utilisent des mortiers lourds d’un calibre de 420 millimètres dont nous ignorions totalement l’existence. Leurs tirs ont ouvert des brèches dans tous les forts liégeois ; ces citadelles désuètes peuvent tout au plus résister un calibre 210 millimètres.

Les troupes allemandes en Belgique

Un matin, une semaine plus tard, nous entendîmes pleurer un enfant. Un garçonnet d’une dizaine d’années était debout sur l’autre rive. Le commandant nous interdit d’aller le chercher. Carlier dit que c’était une honte, il retira son uniforme, sauta dans l’eau et nagea jusqu’à l’autre côté. Au moment où il voulut tendre la main à l’enfant, celui-ci détala . Les Allemands se mirent à tirer avec toutes leur bouches de feu, nous n’avions aucune idée d’où provenaient les tirs. Carlier tomba à la renverse, roula sur la berge jusque dans l’eau, plongea en profondeur, ne ressortit que lorsqu’il fut arrivé de notre côté. Tout le monde avait suivi la scène en retenant son souffle ; Carlier fut hissé à terre, le commandant dit qu’il méritait en réalité une lourde sanction, mais en voyant à quel point le procédé des Allemands nous avait indignés, il en resta là.
Nous prîmes conscience que nous avions en face de nous ennemi sans le moindre scrupule. Ce genre de tactique de guerre psychologique était nouveau pour nous, nous avions été éduqués avec un sens rigoureux de l’honneur militaire, de la morale et de l’art de la guerre, nous avions appris à faire élégamment de l’escrime et à réaliser des opérations de sauvetage, nous avions appris à réfléchir à l’honneur du soldat et de la patrie. Ce que nous voyons ici et était d’un autre ordre. Cela bouleversant nos pensées et nos sentiments, nous ressentions, le cœur rempli d’angoisse, que nous revenions d’autres hommes prêts à tout ce que nous avions évité auparavant.

Les atrocités de la première guerre ont-elles entraîné celles de la seconde ?

Toutes ses vertus d’une autre époque furent réduites en cendres dans l’enfer des tranchées de la Première Guerre mondiale. On enivrait sciemment les soldats avant de les amener jusqu’à la ligne de feu (un des plus grands tabous pour les historiens patriotiques, mais les récits de mon grand-père sont clairs à ce sujet) ; les bouis-bouis, comme les appelait mon grand-père, se multipliaient, on en voyait pour ainsi dire partout à la fin de la guerre, de ces lieux où l’on encourageait les soldats à apaiser leurs frustrations sexuelles pas toujours en douceur -une nouveauté en soi, sous cette forme organisée. Les cruautés les massacres transformèrent définitivement l’éthique , la conception de la vie, les mentalités et les mœurs de cette génération. Des champs de bataille à l’odeur de prés piétinés, des mourants comme au garde-à-vous jusqu’à l’heure de leur mort, des scènes picturales militaires avec en toile de fond la campagne du dix-huitième siècle remplie de collines et de boqueteaux , il ne resta que des décombres mentaux asphyxiés par le gaz moutarde, des champs remplis de membres arrachés , une espèce humaine d’un autre âge qui fut littéralement déchiquetée.

Toutes les après-guerres se ressemblent

Partout surgissent de véhéments patriotes, qui pendant la guerre se livraient à un commerce clandestin mais intensif avec les Allemands. Partout des traces et des témoignages sont fiévreusement effacés. Partout j’assiste à des querelles, de l’animosité, des ragots, des trahisons, des lâchetés et des pillages, tandis que les journaux exultent en évoquant une paix bienheureuse. Nous, les soldats qui revenons du front, nous sommes mieux informés. Nous nous taisons, luttons contre nos cauchemars, éclatant parfois en sanglots en sentant l’odeur du linge fraîchement repassé ou d’une tasse de lait chaud.

Explication du titre, et fin du livre

Ainsi, ce paradoxe fut une constante dans sa vie : ce ballottement entre le militaire qu’il avait été par la force des choses et l’artiste qu’il aurait voulu être. Guerre et térébenthine. La paix de ces dernières années lui permit de prendre peu à peu congé de ses traumatisme. En priant Notre-Dame des Sept Douleurs, il trouva la sérénité. Le soir avant sa mort, il est parti se coucher en prononçant ces mots : je me suis senti si heureux aujourd’hui, Maria.