Édition La Peuplade, 423 pages, juin 2026

Traduit du suédois par Catherine Renaud

Quelle importance si je pue quand il n’y a personne pour sentir l’odeur ?

 

J’ai repéré ce roman sur la blogosphère Sin-city et son billet m’avait donné envie de l’offrir à ma sœur, elle a beaucoup aimé et me l’a prêté. À mon tour, j’ai lu avec beaucoup d’attention la fin de vie de Bo, et sa difficulté à se faire entendre car il perd peu à peu la force et les codes pour se faire comprendre. Le roman se déroule sur quelques mois, mais parfois Bo part dans les souvenirs de sa vie nous permettant de découvrir la vie en Suède pour des gens simples. Le récit est entrecoupé par les petites notes des différentes aides à domicile et de son fils Hans.

Bo est très attaché à son chien Sixten, il craint (à juste titre) que son fils décide de le faire adopter par une autre famille car c’est un chien qui a besoin de courir et il est incapable physiquement d’accompagner l’animal dans de grandes promenades. Mais Bo n’est heureux que lorsqu’il sent Sixten à ses cotés et qu’il peut passer sa main sur sa tête. De toutes ses maigres forces, il essaie de faire comprendre à Hans qu’il refuse qu’on le sépare de son animal.

L’écrivaine a vraiment un grand talent pour raconter ce quotidien de cet homme qui sent la vie s’échapper. Son enfance a été gâchée par un père d’autant plus violent qu’il buvait beaucoup. Comme souvent lorsqu’on vieillit c’est l’enfance qui occupe la plus grande place dans les souvenirs. Il décrit la tristesse de la relation avec son père qui est incapable de lui manifester la moindre affection et sa mère femme soumise simplement malheureuse de ne pouvoir faire le bonheur de son fils. Bo travaillera toute sa vie dans une menuiserie, comme son père, la relation entre les hommes était sans paroles inutiles et aucune manifestation sentimentale, la Suède du monde rural c’est un pays de taiseux et de gens qui veulent surtout ne jamais se faire remarquer. Tout le monde semble accepter d’être à sa place et le seul personnage qui semble plus fantaisiste, son ami Ture, voyagera et racontera à Bo des contrées différentes,

Bo sera heureux dans son mariage, il essaiera de ne pas reproduire avec Hans de ce qu’il a vécu avec son propre père qu’il appelle tout le temps « le vieux », il a aussi une petite fille qu’il aime beaucoup. Mais toute sa vie il luttera contre une colère qu’il sent monter en lui et la peur de ressembler à son père.

On comprend très bien que, si son fils est maladroit, il l’est parce qu’il s’inquiète beaucoup pour son père. Sa femme a complètement perdu la tête, et la visite de Bo et de Hans à son hôpital est vraiment très triste.

L’auteure, se plaçant du point de vue de Bo, on voit que toutes ses actions ont une logique, mais le résultat a vraiment de quoi inquiéter son entourage : on le retrouve en pleine nuit près d’une boite aux lettres car il décide d’envoyer une lettre à sa femme, on le retrouve allongé par terre complètement gelé car il a voulu faire jouer Sixten dans une prée.

Quand on vieillit, un des grands malheurs c’est de voir tous ses amis mourir, ainsi Ture son ami de toujours mourra avant lui, et lors de son enterrement Bo découvrira le secret de la vie de son ami, dont il ne lui avait jamais parlé. L’absence de communication entre les hommes est la caractéristique de tout ce récit, et c’est aussi le grand talent de l’autrice de nous intéresser à la vie d’un homme en apparence si vide d’émotion. Tout est intériorisé, Bo ne sait pas mettre des mots sur ce qu’il a vécu, mais il est plein de souvenirs qui évoquent les senteurs de la nature, les fleurs, le bonheur de la pêche, et l’intensité des moments où il a été pleinement heureux en famille . Tout cela a disparu , mais il aime quand ses souvenirs reviennent à lui et ne sont pas bousculés par un quotidien fait de soins et de contrariétés.

C’est un très beau roman, une plongée triste dans le vieillissement et son cortèges de désagréments, mais qui en même temps donne toute sa dignité à un être humain en fin de vie.

Extraits.

Début.

JE RÊVE DE LE DÉSHÉRITÉ, de faire en sorte qu’il ne reçoive pas un centime.
 Il prétend que s’il veut m’enlever Sixten, c’est autant pour mon bien que pour le sien. Que les personnes âgées comme moi ne devraient pas se promener dans la forêt et que les chiens, comme Sixten ont besoin de balades plus longues qu’un simple aller-retour jusqu’à la route. 
Je regarde Sicten, allongé à côté de moi sur la banquette de la cuisine. Il ouvre sa gueule dans un grand bâillement, puis pose sa tête sur mon ventre. Je plonge mes doigts gonflés dans son pelage avant de secouer la tête agacé. Qu’est-ce qu’il en sait d’ailleurs cet idiot ? Il n’aura pas ce qu’il veut, c’est hors de question.

Les aides à domicile.

 Malin est son Ingrid. On a à peu près le même niveau de service de la part de nos aides à domicile. Ils nous lavent, nous nourrissent et font le ménage de nos maisons. On se dit souvent pour plaisanter que la seule chose que nous avons besoin de faire c’est d’ouvrir grand la bouche et de les suivre à la salle de bain quand ils nous le demandent.

 À part Malin, on est d’accord qu’Ingrid et les autres qui me rendent visite sont meilleurs que les aides de Ture. Au début, on les chronométrait et même si on était censés avoir des douches de la même durée, et le même accompagnement pour aller aux toilettes, il restait, généralement plus longtemps chez moi que chez lui. Chez moi, ils restaient même plus longtemps que leur temps de travail ne leur permet. À l’exception des remplaçants, comme la harpie.

La vieillesse .

 Bien qu’on ne se soit pas vu depuis longtemps, je m’imagine facilement ses mouvements pour prendre sa collation. Sa façon de soulever d’une main tremblante, sa tasse de café fleurie, pas plus grande qu’une demi-balle de tennis, jusqu’à sa bouche. Il ne remplit jamais sa tasse, plus qu’à moitié pour ne pas en renverser et se brûler.

Jeune homme, il veut fuir la violence de son père.

 Des logements pour les travailleurs sont mis à disposition, était-il écrit dans l’annonce. Un lit, une chambre, mon propre logement. J’ai des fourmillements dans tous les corps, j’ai envie de rentrer immédiatement pour faire mes bagages. Je me demande s’il y a un bus direct pour Hissmofors ou si faut passer par Krokom.
 Un son de trompette interrompt mes pensées et deux oiseaux majestueux volent juste au-dessus de moi. Les premières grues de l’année je m’arrête et je les suis du regard. J’observe leurs ailes puissantes qui battent régulièrement et prolpulsent les grands oiseaux vers l’avant. Je me promets qu’avant qu’elles ne repartent vers le sud, j’aurai quitté cet endroit.

La propreté.

Je trouve que c’est une horreur de prendre tant de douches. Je ne me suis jamais autant douché de ma vie que ces dernières années, et encore, je refuse parfois. Quelle importance si je pue quand il n’y a personne pour sentir l’odeur ?

La perte d’autonomie.

Pour qui il se prend ? Venir ici et me dire ce que je dois faire de tes affaires. Qu’est-ce que ça peut faire si ta veste est toujours accrochée dans l’entrée ?

 J’ai envie de me lever de taper du poing sur la table et de dire que je fais ce que je veux, bon sang. Que je suis le capitaine de mon propre navire. 
Mais je ne le fais pas. Parce que je ne suis pas le capitaine je ne suis qu’un baluchon attaché un bateau en pleine tempête.

 


Éditions autrement, 309 pages, février 2015

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Mathilde Bach

 L’homme n’est chez lui ni dans la civilisation ni dans la nature – parce que nous sommes des aberrations coincées entre deux états.

 

Avec la bibliothécaire de la médiathèque de Dinard, nous avons décidé de nous intéresser aux livres qui ne sortent jamais. Celui-ci en fait partie, les raisons pour lesquelles il n’a jamais été choisi peuvent être multiples, la plus bizarre d’entre elles c’est sa position dans la médiathèque, Les rayons du bas sont largement ignorés par les lecteurs et lectrices (dont je fais partie) qui n’aiment pas se baisser. Nous aurons donc un thème cette année à notre club de lecture pour sauver du « pilon » des livres en quête de lecteurs.

Ce roman aurait dû trouver son public, il est hors norme et très prenant. Il s’agit d’une chasse à l’homme (et à une femme) à travers les régions, les plus froides et les plus hostiles de l’Alaska. Il y est beaucoup question des loups dont un des personnages est un spécialiste : Russel Corre. C’est un homme âgé qui toute sa vie a observé et écrit sur les loups. Il est appelé par une femme, Medora qui a lu ses livres car, dit-elle son fils de 7 ans a été tué par des loups. Cela se passe dans une petit hameau Keelut, qui n’est reliée par aucune route à une ville plus importante. Les habitants semblent vivre hors du temps et de la civilisation, ils semblent victime d’une malédiction comme si le « mal » pouvait à tout moment s’abattre sur eux. C’est ce qui va d’ailleurs leur arriver. Il se manifestera par la main cruelle et sans pitié de Slone, le mari de Medora à la recherche de sa femme. Celui-ci revient de la guerre en Irak sans doute et il a appris à tuer sans remords , tous ceux qu’on lui désigne comme « ennemi » et ceux qui ne respectent pas « son » code de l’honneur.

C’est un roman d’une violence incroyable et en dehors de toute morale, c’est le genre de romans que je n’apprécie pas en général, mais j’ai vraiment été captivée par la force de l’écriture qui est mis eau service de descriptions d’une nature hostile et glacée et des hommes proches des comportements des animaux . Les loups sont, eux, emprunts de noblesses et de rationalité contrairement à Slone et à beaucoup des habitants de ce village.

La fin est à l’image du récit : hors norme et amoral, mais je ne peux pas vous en dire plus dommage, j’aimerais bien !

En recherchant sur les blogs que je connais depuis quelques années, j’ai vu que Kathel en avait fait une pépite en 2025, soutenue par Dominique.et grâce aux commentaires j’ai trouvé et Aifelle et Ingannmic.

Extraits

Début.

 Les loups, descendirent des collines et prirent les enfants de Keelut. Le premier enfant disparut alors qu’il tirait sa luge sur les hauteurs du village. La semaine suivante, une autre fut enlevée tandis qu’elle longeait les cabanes près de l’étang gelé. Et voilà qu’au milieu des volutes, blanches de l’hiver, un troisième était arraché à leur village, celui-ci sur le seuil même de sa maison. Sans un bruit – nul cri, d’homme ou de loup, pour témoin.

La nature.

 Il connaissait les choses de la nature.
 Chez les lions, un quart de la mortalité est causée par les infanticide. Le bar mange sa propre progéniture si elle ne nage pas assez vite pour lui échapper.
 Les femelles du cochon et du lapin étouffent leurs petits lorsqu’ils sont faibles ou malades, ou bien lorsque la nourriture vient à manquer. Cela s’appelle le « savaging ».
 Les chiens de prairie tuent un ombre tellement important de leurs petits que c’est pratiquement devenu un sport chez eux. 
 Les rats mangent leurs petits, quand ils sont blessés ou difformes. Mais ce sont des rats.
 Des guêpes des requins de mer. Des otaries. Des hirondelles.
 Ces dauphins, dont nous admirons tellement l’intelligence : ils sont capables de tuer un nouveau-né avec leur bec, en l’enfonçant dans la chair de l’animal. Jusqu’à ce qu’il meure, comme dans une mêlée mortelle.
 Plus de quarante espèces de primates tuent leurs progénitures. Et nos ancêtres ? Darwin doutait de leurs participations à ce genre de barbarie, ils n’étaient pas aussi « pervertis » écrivait-il. Goodfall fit l’état dans ses observations de femelles chimpanzés, tuant et mangeant des bébés chimpanzés.
 Chez certains babouins trente pour cent de la mortalité infantile, relève de l’infanticide.
(…)
 Il existe pas une seule culture sur terre qui n’ait jamais vu une mère tuer son enfant.

Le début d’une longue, très longue série de meurtres.

 Le gros (policier) s’adressa ça à eux de derrière :
– Vous voulez bien nous suivre, les gars ? On a du café qui nous attend là-bas du bon café, qui vous réchauffe un homme. Une lampée de bourbon la-dedans et vous serez comme neuf.
Slone referma sa braguette et prit le calibre .45 de Cheeon dans le noir. Il se retourna et tira à bout portant sur le gros, en plein visage à moins d’un mètre. 
Il abattit l’autre d’une balle dans le front. 
Il s’effondrèrent devant la portière de leur véhicule et Saône, debout à côté d’eux, leur logea à chacun une autre balle dans l’oreille, avant de rengainer l’arme à la ceinture. Cheeon, lui tendit une lampe torche et Slone repéra des fragments de crâne et de cerveau en train de geler collés à la carrosserie.

Le froid.

 Mais pour nous, ici, moins vingt, c’est de la rigolade. Moins trente , il faut faire un petit peu plus attention., moins quarante, on fait en sorte d’être toujours à moins de cinq minutes d’une source de chaleur. Moins cinquante, on ne sort même pas de chez nous. Chez les gens qui vivent aux abords de la ville, dans les cabanes qui ne sont pas raccordées aux réseaux, il y en a parfois qui sortent par moins cinquante, pour aller jusqu’au lit d’une rivière glacée chercher de l’eau. Pensant n’en avoir que pour une vingtaine de minutes, ils ne s’habillent pas correctement, et ils ne reviennent jamais. Pris dans la glace, comme des statues.

Cover Image

Éditions Notab/Lia, 180 pages, mai 2026

C’est encore un roman dont j’ai conseillé l’achat à ma médiathèque suite à vos avis très favorables d’Yvan par exemple. J’ai récemment vu que Violette en a fait un coup de cœur. Mais je sais que j’ai lu auparavant d’autres avis positifs. Le charme de ce livre tient pour moi dans l’évocation des îles Féroé , l’auteur sait vraiment nous faire ressentir au plus près de ses propres sensations ces îles au climat rude toujours fouettées par le vent. Le chagrin de Jonas le père de la petite Anna née d’une mère si alcoolique qu’elle accouche d’un bébé qui ne pourra pas vivre très longtemps est touchant et dans un premier temps j’étais persuadée, moi aussi, de faire de ce roman un coup de cœur, mais on tourne en rond dans cette histoire , car tous les personnages , Olga la mère, Elin la tante, Ana et Jonas racontent chacun à leur tour le drame de ce pauvre bébé, le seuil en bois de la maison prend aussi la parole, le bonnet en laine tricoté pour le bébé aussi, ainsi que le village … J’avoue que je suis restée extérieure à ce procédé quant aux sept poèmes qui décrivent le vent de cette région, leurs souffles n’ont pas réussi à me ravir. En revanche, j’ai bien aimé la façon dont l’auteur se raconte comme visiteur de cette région qu’il aime mais où il sera toujours « l’ Étranger », ces quelques remarques sur la prononciation des noms de lieux m’ont fait sourire.

Malgré mes réticences je dois dire que ce roman m’a fait voyager dans une région que l’auteur sait très bien décrire.

Lisez aussi si vous voulez compléter votre opinion le billet d’Ingannmic 

Extraits

Gjóv

 Quelle qu’en soit la raison, s’il vous prend un jour l’envie de savoir à quoi ressemble les paysages de l’archipel des Féroé, faites comme tout le monde : ouvrez un moteur de recherche, rubrique « Images ». Parmi les photos qui s’afficheront alors, vous tomberez immanquablement sur moi. Savoir en quelle position j’apparaîtrai, ça, en revanche, c’est une autre histoire… Il faut dire que la concurrence est rude..

 

Les toits d’herbe.

 Son toit est recouvert d’herbes folles, comme tous les autres toits de l’archipel, en vertu d’une tradition millénaire. Vu de dehors, c’est très photogénique l’être humain en harmonie avec la nature, se fondant en elle en toute discrétion, un écohabitat qui s’ignore, à la mode avant l’heure. Une fois à l’intérieur, c’est autre chose. Pendant plusieurs jours, le temps de s’y habituer (et encore seulement un peu), on a vraiment la sensation d’être enterré vivant. Même l’échappatoire de la fenêtre ne suffit pas à réprimer l’angoisse qui monte dans la gorge et fait palpiter les jugulaires. Le pire, c’est la nuit. On reste immobile dans son lit à regarder le plafond, en respirant lentement, comme s’il fallait vraiment économiser chaque bouffée d’air. C’est idiot, mais irrépressible.

L’étranger.

 J’avais beau et multiplier les séjours Gjógv et les Féroé ne m’appartiendront jamais. Je serai toujours l’Étranger. Une curiosité pour les habitants, surpris de me voir revenir si souvent, certains se demandant – et moi, c’est cela qui me surprend – ce que je peux bien trouver à leur île au climat si rude. La première fois, un mois de juillet, je n’étais pour eux qu’un touriste au milieu des autres, noyé, confondu parmi ceux qui n’étaient là que pour le cliché instagrammable, deux trois respirations iodées et un  » C’est vraiment encore plus beau qu’en photo ! ». Ceux qui viennent pour voir et non pour regarder.


Éditions Gallmeister, 347 pages, octobre 2017

Traduit de l’américain par François Happe.

J’ai rarement lu un roman aussi éprouvant. Un soldat qui a réchappé à la mort pendant la guerre civile américaine, celle que nous appelons, à tort sans doute, « sécession « , ne se remet pas des horreurs qu’il a vécues en particulier à la bataille de Wilderness. Tous ses amis y sont morts et lui n’a été sauvé que grâce à deux noirs esclaves en fuite. Il faudra tout le roman pour qu’Abel quitte peu à ses préjugés d’homme du sud, et finisse par comprendre que ni la couleur de peau, ni la race ne peuvent définir une personne. Le roman est construit sur deux temporalités, en 1864 pendant la guerre lors de la bataille de Wilderness, et en 1899 lorsqu’Abel part à la recherche de son chien et se réconcilie à la fin avec l’humanité.

Pour la bataille, durant laquelle 17 000 hommes du nord perdirent la vie et 10 000 du sud, on suit Abel et ses amis , c’est un carnage, et si cette bataille a été importante du point de vue tactique, à hauteur du soldat c’est une pure boucherie ; avec, en plus, la peur pour les noirs d’être du mauvais côté, car le racisme est à l’œuvre même dans les pires moments. Le couple qui va recueillir et sauver Abel, a été pour l’homme victime d’une castration car il avait osé regardé la maîtresse blanche dans les yeux, et pour la femme victime de coups dans le ventre, elle a perdu son bébé qui est mort né.

Abel avait trouvé une lettre sur le corps d’un soldat du nord qui parle d’un coin merveilleux dans l’Oregon, et cela l’a décidé à se réfugier en ermite sur la côte Nord-Ouest du pacifique. Il y a vécu une trentaine d’années. Quand commence le roman , il est vieux et malade et décide de revenir vers la forêt et les hommes avec son chien. Hélas ! pour lui deux hommes, un Indien et un blanc, qui ont à leur actif un nombre de viols et de meurtres conséquent, lui volent son chien et le laissent pour mort. Il est recueilli par un couple, une femme blanche mariée à un noir. Il repartira à la recherche de son chien, et la boucle se terminera quand il arrivera à sauver une petite fille chinoise qui était menacée de mort par l’Indien qui lui avait volé son chien.

Tout ce roman baigne dans des descriptions de la nature absolument grandiose mais tellement rude. On a froid au point que des yeux peuvent geler, on a faim, on est épuisé de fatigue, et par dessus tout ça, les hommes s’entretuent, soit à la guerre, soit parce que vous n’avez pas la bonne couleur de peau .

On comprend aussi pourquoi le mot guerre civile est plus approprié, car Abel est incapable de détester les soldats nordistes. C’était bien une guerre entre Américains, mais il mettra du temps à bien vouloir considérer que l’esclavage est une horreur.

J’ai dû aussi relire le prologue qui est en réalité un épilogue, car l’enfant qu’Abel a sauvé raconte sa vie en 1965, j’aurais trouvé plus judicieux d’en faire un épilogue.

Je n’ai pas fait de ce roman un coup de cœur car je l’ai trouvé trop éprouvant. La guerre aurait suffi, confronter son personnage à la noirceur de la pire racaille qui soit ont rendu ma lecture très difficile . Mais c’est un roman indispensable pour tous ceux qui s’intéressent à la guerre civile américaine. Et aux USA en général.

 

Extraits.

Début du prologue.

Se lever à nouveau
1965
 Elle se réveille avec un sentiment d’urgence qu’elle ne comprend pas tout de suite, abandonnant l’éclat éblouissant du rivage de son rêve pour la nuit aveugle de la journée qui commence..

Début du roman.

1
Faire revenir ces hommes.
1899
 À l’automne de cette année, un vieil homme partit à pied et s’enfonça plus profondément dans la forêt et plus haut dans les collines, qu’il ne l’avait fait depuis sa jeunesse, quand sa vie était encore teintée de rouge et remplie de violences. Il marcha plus longtemps et plus loin qu’il ne l’avait fait depuis l’époque où il était soldat, participant en campagne de l’armée de Virginie du nord, dans la grande guerre de la rébellion, quand le monde n’avait pas encore basculé et que son corps n’était pas encore brisé.

Traumatisme de guerre.

 Le vieil homme se mit à trembler, bien que le vent fût encore doux et la pluie encore tiède. Il ne pouvait pas s’empêcher de revoir, une fois de plus, les images de la guerre, d’entendre les bruits de la guerre, et de prendre conscience, une fois de plus, des cadeaux empoisonnés que fait la guerre et avec lesquels il est si difficile de vivre une fois qu’elle est finie. 

Le début de la bataille.

 Au bout du champ, des silhouettes sombres équipées pour la bataille s’avançaient en rang parfaitement rectilignes. Les soldats quittèrent l’obscurité du bois pour la clarté du champ, et la lumière qui se réfléchissait sur les canons des fusils et les baïonnettes, les éclaboussa de tous ses miroitements Abel se pencha pour cracher.
– Les voilà, dit David, doucement

La fin de la bataille.

 Regardez, vous ne pouvez pas vous en empêcher. Regardez, et vous verrez des hommes morts ou blessés, des hommes fracassés ou brûlés. Des hommes debout qui se battent, une sinistre détermination se lisant sur leur visage figé comme s’ils avaient découvert en eux, des choses avec lesquelles il sera difficile de vivre, plus tard, et des hommes effrayés à en perdre la raison, étendu face contre terre, pleurant dans l’herbe. Des soldats de l’Union qui battent en retraite dans le champ des hurlements, et des masses de soldats des deux camps, étendus, serrés les uns contre les autres dans le fossé humide, entre les lignes, se passant et se repassant des bouteilles. Des fanions, des étendards et des drapeaux déchirés par les balles faisant tous flotter fièrement leurs couleurs vives au milieu de la fumée et des flammes. Dans les bois de part et d’autre du champ, les drapeaux verts et jaunes des hôpitaux de campagne que le vent fait onduler surgissent ça et là, attirant les blessés vers eux, comme d’horribles fleurs héliotropes. Les chirurgiens sont au travail, les bras nus, Leurs poings blancs serrant fort les poignées de leur scies.

La condition d’esclave.

Dexter ferme les yeux, les ouvre à nouveau. Il ne s’appelle plus Dexter. Ils lui ont pris cette identité il y a six mois, quand ils l’ont mutilé, parce qu’il n’avait pas baissé les yeux assez vite au moment où la maîtresse était sortie dans la cour. Le maître avait été particulièrement inquiet, particulièrement attentif à la façon dont la guerre se déroulait et il avait fait emmener Dexter dans la grange. Ils l’avaient immobilisé. Le souvenir bref de la lame. Une courbe métal, argentée et cruelle comme un croissant de lune, vive et glacée contre ses cuisses, et puis la chaleur de son sang, qui se répand dessus..

 

 

 


Éditions Gallmeister, 321 pages, janvier 2023

Traduit de l’anglais (Canada) par Juliane Nivelt.

Il est plus dur de perdre ceux qui ne vous ont jamais donné assez que ceux qui vous ont tout offert.

 

Merci Cathy de m’avoir prêté ce roman, j’ai tout simplement adoré. Ce roman va peu à peu dévoiler la vie et la personnalité d’Astra, une enfant qui est née dans une communauté écologique : la ferme Célestial. Son père, Raymond, n’a jamais voulu avoir d’enfant, Gloria, sa mère meurt en couche. Raymond va laisser grandir Astra au milieu de la communauté en peine nature. Pauvre petite gamine, sauvageonne qui a failli mourir dans la gueule d’un puma. Raymond avait conçu cette ferme utopique avec Doris, qui lui demande plusieurs fois de lui confier Astra afin de lui donner une éducation à peu près normale à Vancouver. De personnage en personnage qui ont côtoyé Astra, on la voit grandir, se tromper dans ses amours, ses amitiés, et puis un jour elle a un bébé et elle devient mère à l’opposé de l’abandon qu’elle a connu.

Un objet va la suivre tout au long de sa vie : un dé métallique décaédrique qu’elle utilise souvent pour prendre une décision. Le roman est séparé en chapitres, suivant les personnages, son père Raymond qui ne veut pas de ce bébé , Kimmy,la fille de la voisine qui a une vie tellement normale (Astra est alors enfant et essaie de kidnapper la petite sœur de Kimmy), Clodagh qui habitait dans la ferme et a deux enfants, elle connaît des galères sans fin, mais ce sent concernée par Astra et lui apportera un peu de stabilité pendant son adolescence, Brendon une des erreurs d’Astra lorsqu’elle travaille dans un centre commercial, Sativa la fille de Clodagh qui est jalouse d’Astra et lui vole son fameux dé, Doris la planche de salut d’Astra qui les hébergera elle et son fils Hugo, Lauren qui va essayer d’aider Astra et son fils mais deviendra visite jalouse d’elle et la chassera, Nick le mari d’Astra qui veut la sauver de son enfance et qui l’amènera à consulter une psychologue, Dom (enfin Freedom) le fils de Clodagh et le père de Hugo, enfin Hugo puis Astra qui est revenu dans la ferme et s’occupe de son père.

J’ai noté tout cela me souvenir moi-même des différentes facettes qui éclairent la personnalité d’Astra. Ce que je trouve incroyable, c’est la fin : Astra revient vers son père et l’accompagne dans sa fin de vie. Pour moi, ce Raymond est une véritable ordure, il ne voulait pas d’enfant et cela je peux le comprendre, mais sa femme meurt en couche, et pour moi il aurait dû alors trouver une solution pour que cette petite fille soit aimée, et il avait des solutions, Doris le lui propose plusieurs fois. Ses théories fumeuses comme quoi la nature peut subvenir à tout, et qu’il a réussi à rendre Astra libre de toute attache, tout cela c’est de la foutaise ! enfin pour moi. Ensuite, toutes les rencontres d’Astra la blesseront plus souvent qu’elles ne la construiront. Elle a été une mère abusive qui ne pouvait pas laisser son fils la moindre liberté , mais cela vaut mieux que d’être abandonné. En tout cas, son fils construit une famille aimante et Astra a la joie d’avoir une petite fille.

Le roman se termine, on dirait qu’à la troisième génération les blessures de l’enfance peuvent guérir, mais que de souffrances ! L’auteure ne juge jamais, elle s’efface devant les différents protagonistes qui ont détruit ou construit Astra. Une construction très intéressante qui permet de comprendre au mieux une personnalité.

Lorsque j’ai lu la dernière ligne de ce roman, je me suis surprise à penser : bonne chance Astra, que ton fils et ta petite fille connaissent tout ton courage pour survivre finalement et donne leur le goût de la vie et de la tolérance.

 

Extraits.

Début.

Raymond Brine ne veut pas penser au bébé à venir. Il ne veut pas y penser, ni à Gloria, ni à son rôle dans tout cela. Il ne veut pas penser à une créature si faible et geignarde. Ni à son cordon ombilical, ni à son premier cri ni à sa peau délicate de nouveau-né. Il ne veut pas penser au lien du sang, ni à la filiation, ni à la tendance irrépressible de l’humanité à surpeupler cette planète exsangue. Raymond veut travailler.

La mère de Kimmy.

Comme si Kimmy risquait d’oublier, ses sept frères et sœurs mort-nés. Des pleurs de sa mère, chaque fois qu’elle en perdait un. La manière qu’elle avait de rester dans la pénombre. Le tremblement de ses mains. Les heures qu’elle passait sur le canapé tandis que la vaisselle s’empilait dans l’évier, sa manière d’expliquer, les yeux humides, qu’elle était « juste un peu triste », alors qu’à l’évidence, elle était beaucoup plus que « juste un peu triste ».
 Après la naissance de Kimmy, sept années se sont écoulées avant l’arrivée de la petite Stacy, en bonne santé et parfaitement formé. C’est à cette époque que les règles se sont multipliées, sanglant Kimmy comme une ceinture trop serrée. . Désormais au lieu d’être heureuse, sa mère a peur de tout. Elle a peur que Stacy se casse un os, face une crise d’urticaire, ou s’étouffe pendant son sommeil. Si elle n’est pas occupée à réduire en purée les petits pois ou les abricots dans la cuisine, elle frotte toutes les surfaces de la maison avec du détergent et refuse de sortir au cas où un inconnu, bourré de microbes, essaierait de toucher les joues de Stacy avec ses mains crasseuse Elle semblait croire que son unique mission consiste à maintenir Stacy en vie, quitte à en oublier le reste. Quitte à en oublier Kimmy.

Triste bilan.

 Astra avait vingt cinq ans, et sa situation ne valait pas mieux que celle de sa mère si celle-ci avait survécu. Tout comme Gloria, Astra n’était pas prête à devenir mère. Tout comme Gloria, Astra était loin de sa famille et ne bénéficiait d’aucun vrai soutien. Auquel cas, n’avaient-ils pas échoué ? Célestial ? Le féminisme. ? C’était presque la fin du siècle, pourtant les femmes continuaient de souffrir, à la merci des hommes.

Des enfants sacrifiés.

 Là-bas, Freefom évoqua les coups de sang de Dale, les innombrables déménagements, les lieux atroces ou sa mère et lui avaient vécu. Il raconta qu’un de ses premiers souvenirs figurait Clodagh en train de sangler les meubles sur le toit du van. Ce qui le surprenait plus encore que sa capacité à se confier à elle, c’était le fait qu’Astra le comprenne.
– On est pareils parce qu’on vient du même endroit.
– Quel endroit ?
– Il n’est pas réel, c’est juste une idée. Un pays peuplé de rêveurs irresponsables et d’orphelins comme nous.


Éditions Payot, 346 pages, mars 2012

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Karine Chaunac

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

Bill Bryson est un habitué de Luocine :

American Rigolo

Motel bues

Une histoire de tout ou presque

Nos voisins du dessous

Une histoire du monde sans sortir de chez moi

Des Cornflakes dans le porridge (sans doute mon préféré )

Avec son ami Katz qui adore les motels, et regarder des épisodes de X-Files à la télé , Bill Bryson entreprend de marcher et de traverser les USA du Sud jusqu’au Nord sur un sentier qui s’appelle l’Appalachian Trail et qui fait 3600 kilomètres.

C’est l’occasion de nous raconter un aspect de l’histoire des États- Unis, celui qui a voulu préserver la nature. Mais cela ne s’est pas fait sans des destructions absolument stupides et la disparition d’espèces animales ou végétales qui ont aujourd’hui totalement disparu. C’est l’occasion aussi de croiser des Américains, certains très sympas d’autres moins, surtout que l’auteur nous raconte dans le détail les gens qui ont été assassinés sur ce chemin.

Mais le danger principal, reste les ours qui ont à leur actif un certain nombre de morts d’humains.

On retrouve dans ce récit de marche à pied à la fois le côté sérieux du journaliste et l’humour de l’écrivain. Il se moque aussi bien de lui que des autres.
Je retiendrai de ce récit que l’auteur a préféré ses marches dans les pays où on sait à la fois garder la nature et les acticités humaines, aux USA c’est l’un ou l’autre et il le regrette.

Ce n’est pas le meilleur livre de cet auteur mais j’ai quand même bien ri à un passage que je vous ai recopié.

 

Extraits

Début.

 Peu après avoir déménagé ma petite famille dans une bourgade modeste de New Hampshire, je suis tombé sur un chemin qui démarrait à la lisière de la ville pour disparaître dans les bois. Une pancarte indiquait qu’il ne s’agissait pas de n’importe quelle piste, mais du célèbre sentier des Appalaches ou AT pour « Apalachian Trail », qui longe la côte ès des États-Unis sur plus de 3500 km, à travers la paisible – et ô combien prometteuse- chaîne de montagnes du même nom.

Les ours.

 Tous les livres affirment que confronté à un grizzly vous devez absolument éviter de courir. Ceux qui donnent ce genre de conseil sont assis devant leur clavier. À mon avis, si vous vous retrouvez dans un espace découvert, sans armes et qu’un grizzly se précipite vers vous, courez. Ça ne mange pas de pain. Au moins, ça vous donnera quelque chose à faire pendant les sept dernières secondes de votre vie. Cependant, à l’instant où ils vous rattrapera -car il vous rattrapera- , vous pourrez toujours vous jeter au sol et faire semblant d’être mort. Un grizzly tentera de mâchonner un corps inerte, une minute ou deux, mais finira généralement par s’intéresser puis par s’éloigner d’un pas traînant. Avec les ours noirs, il est vain de faire le mort, puisqu’ils continueront de toute façon de vous dévorer tranquillement jusqu’à ce que ça ne vous fasse plus ni chaud ni froid. Il est tout aussi stupide de monter à un tronc, car ces plantigrades sont d’adroits grimpeurs, et comme le note Herrero très pince-sans-rire, vous vous retrouveriez quand même à vous battre contre un ours mais en haut d’un arbre.

Moments heureux .

 La forêt restait un formidable lieu de solitude. Je traversais de longues périodes de parfait isolement où des heures s’écoulaient avant que je ne croise âme qui vive ; à de nombreuses reprises, j’attendais Katz un bon moment sans qu’aucun autre randonneur se présente. Quand cela se produisait, j’abandonnais mon sac et partait à sa rencontre pour voir s’il n’avait pas eu de problèmes -ce qu’il appréciait beaucoup. Parfois, il brandissait fièrement mon bâton de marche, oublié contre un arbre, lorsque je m’étais arrêté pour relacer mes chaussures ou réajuster mon pactage. C’était un peu comme si nous veillions l’un sur l’autre, c’était vraiment… bien. Je ne saurais mieux l’exprimer.

La pluie et le marcheur. 

 La pluie gâche tout. Marcher en vêtements imperméables ne procure aucun plaisir. Il y a quelque chose de profondément déprimant dans le bruissement raide du nylon et le crépitement incessant, curieusement amplifié des gouttes d’eau sur le tissu. Et pis que tout vous finissez quand même par être mouillé, les matériaux étanches protègent de la pluie mais vous font tellement transpirer que vous vous retrouvez bientôt inondé de votre propre sueur. L’après-midi, le sentier s’est transformé en torrent, mes chaussures ont renoncé à rester sèches. Mes pieds suintaient l’humidité et je pataugeais à chaque pas..

Les mines.

 La mine, bien sûr, a toujours été un sale boulot où que vous soyez, mais jamais autant qu’aux États-Unis dans la seconde moitié du XIX° siècle. Grâce à l’immigration, les mineurs étaient interchangeables. Si les Galois commençaient à râler, on faisait venir des Irlandais. Quand les Irlandais ne donnaient plus satisfaction, on ramenait des Italiens, des Polonais ou des Hongrois. Les travailleurs étaient payés à la tonne, c’est-à-dire que non seulement on les incitait à piocher avec une précipitation imprudente, mais aussi que tout effort consacré à rendre leur environnement plus sûr ou plus confortable ne donnait lieu à aucune compensation. Les puits transformaient le sol en gruyère, déstabilisaient parfois des vallées entières. Les explosions et les embrasements spontanés étaient monnaie courante : la poussière de charbon est incroyablement volatile, et à l’époque, songez-y, la seule source de lumière était une flamme découverte. Entre 1870 et le début début de la Première Guerre mondiale 50 000 personnes moururent dans les mines américaines. La grosse ironie, avec l’anthracite, c’est que, aussi difficile soit-il à allumer, il est encore plus difficile à éteindre. Les récits d’incendies de mine impossible à maîtriser sont lésions dans l’est de la Pennsylvanie. À Lehigh, un feu déclaré en 1850 brûla jusqu’à la crise de 1929.

Épisode tragique.

En 1955 eut lieu la grande inondation restée gravée dans les mémoires. Au mois d’août de cette année-là, alors qu’on subissait paradoxalement l’une des plus sévères sécheresses depuis des décennies, deux ouragans frappèrent la Caroline du Nord et perturbèrent les conditions météorologiques d’un bout à l’autre de la côte Est. Le premier déversa 25 centimètres de pluie en quarante-huit heures. Six jours plus tard, le second largua 25 centimètres en vingt quatre heures. À Camp Davies, un complexe touristique quarante-six personnes principalement des femmes et des enfants se réfugièrent dans le bâtiment principal pour échapper à l’inondation. Tandis que l’eau montait, ils grimpèrent dans les étages pour finir au grenier, mais en vain. Dans la nuit, un mur liquide de 9 mètres de haut descendit la vallée en rugissant et balaya l’édifice. 9 personnes survécurent miraculeusement. Ailleurs, des ponts furent emportés et des agglomérations ravagées. Avant la fin du jour suivant, le Delaware était monté de 13 mètres. Quand les eaux se furent enfin retirées, on fit le bilan : 400 morts et toute la zone dévastée.

 

 

La nature protégé en Amérique et note d’humour à la fin.

 

 Je sais que le sentier des Apalaches est censé incarner une expérience de la nature sauvage et j’admets tout à fait qu’en maints endroits il serait dommage qu’il en soit autrement, mais l’Appalachian Trail Conférence donne parfois l’impression d’avoir développé une phobie des contacts humains. Personnellement, j’aurais été content dans cette vallée de traverser des hameaux et de croiser des fermes plutôt que de marché dans un « couloir protégé » silencieux.
(…)
 En Amérique hélas, la beauté implique un trajet en voiture et la nature est affaire de tout ou rien : soit vous la domptez sans ménagement, au barrage de Tocks ainsi que dans un million d’autres endroits, soit vous la déifiez, la traitez comme quelque chose de sacré de distant tel le sentier des Appalaches. On ne veut pas croire que les gens et la nature puissent cohabiter pour leur bénéfice mutuel, un pont sur le Delaware aurait pu mettre en valeur la splendeur qui l’entoure.
 J’aurais préféré de loin que le guide de l’AT dise : « Grâce aux efforts de l’Appalachian Trail Conférence, l’aviculture a été réintroduite dans la vallée du Delaware, le sentier a été détourné pour inclure vingt-cinq kilomètres de parcours au bord de l’eau, parce que, ne nous voilons pas la face, il y a des moments où les arbres, ça commence à bien faire ! »

J’ai ri et vous ?

– Moi aussi je me suis fait une amie aujourd’hui. Au Lavomatic ,elle s’appelle Beulah.

– Beulah ? C’est une blague,.
– J’aimerais bien, mais c’est la vérité.
 – Personne ne s’appelle Beulah.
– Alors, voilà, elle oui. Et elle est vraiment sympa, pas hyper maline, mais vraiment sympa, avec de mignonnes petites fossettes, juste là. »
 Il pressa ses joues pour me montrer l’endroit.
 » Et elle a un corps fantastique. 
– Ah oui ?
Il a hoché la tête avant de préciser judicieusement :
« Mais bien sûr, il est enfoui sous une centaine de kilos de graisse molle. Heureusement pour moi, la taille chez une femme n’est pas un critère tant que je ne suis pas obligé de démonter un mur pour la sortir de chez moi. »
 Il a donné un coup de chiffon pensif à ses chaussures.
 « Alors comment tu l’as rencontrée ? ai-je demandé.
– En fait, a-t-il commencé en se penchant vers l’avant avec concentration, comme si son histoire valait vraiment la peine d’être raconté, elle m’a proposé de venir voir sa culotte,.
– Évidemment. 
– Elle était restée coincée dans le tambour de la machine.

 

 

 

 

 


Éditions Albin Michel, 578 pages, octobre 2025

traduction révisée de l’américain par Guillemette Belleteste

De cette écrivaine américaine j’ai déjà lu « des vies à découvert« , j’ai assez bien aimé ce roman, mais que c’est long ! Il y a vraiment quelque chose qui ne passe pas entre les romans américains et moi. Les auteurs ont besoin de tellement de pages pour installer leur récit, que j’y vois une forme de prétention, comme si, ce qu’ils écrivaient, méritaient bien que les lectrices ou lecteurs restent avec leur œuvre plus longtemps que pour un roman européen : on est en Amérique, pays où tout est plus grand qu’ailleurs même les romans.

Mon agacement étant passé, je dois dire que j’ai bien aimé cette lecture et la façon dont cette autrice raconte les évènements qui ont secoué le Congo lors de son indépendance en 1961. La famille d’un pasteur complètement azimuté entraîne sa famille au Congo pour annoncer la bonne parole de Jésus à une population qui n’en a rien à faire, et qui surtout refuse le baptême dans une rivière infestée de crocodiles. Le roman est raconté du point de vue de sa femme, Orleanna, leur aînée Rachel, les jumelles, Adah et Leah, et la petite dernière Ruth May.

Quand ils arrivent en 1959, toute la famille vit sous la férule de ce Pasteur intransigeant et les enfants ne remettent pas en cause ses principes religieux. L’Afrique va très vite attaquer tous les beaux discours de ce Nathan, plus abruti que la moyenne des pasteurs baptistes. Il refusera de partir au moment de l’indépendance mettant sa famille dans une situation proche de la famine. Finalement la mort de le petite dernière provoquera le départ de sa femme avec Adah.

Chaque protagoniste de cette histoire apporte un éclairage différent :

 

  • Rachel l’aîné est l’adolescente typique américaine , elle est sotte et ne pense qu’à ses beaux yeux bleus et ses cheveux blonds , si, déjà, l’auteure avait évité ce personnage peu crédible, elle aurait allégé d’autant son récit.
  • Leah, est une enfant intelligente et qui veut comprendre le monde qui l’entoure , elle est au départ complètement soumise à son père, mais c’est elle qui le rejettera le plus fort et c’est aussi grâce à elle que le lecteur comprendra le mieux ce qui s’est passé au moment de l’indépendance. Elle se marie avec un congolais et fera sa vie avec lui plutôt en Angola pour éviter la milice de Mobutu.
  • Adah sa sœur jumelle est née avec un demi cerveau et ne parle pas, mais on apprendra plus tard qu’en fait elle est tout à fait normale et deviendra médecin grâce à des études brillantes aux USA.
  • Ruth May joue avec les petits congolais et semble heureuse parmi eux, malheureusement elle ne prend pas ses médicaments contre la malaria. Elle sera très malade et finalement mourra d’une morsure de serpent. Sa mort provoquera , enfin, le réveil de sa mère.
  • La mère est de plus en plus paniquée par la peur pour ses filles, elle doute de plus en plus des capacités de son mari et ressent une énorme culpabilité à ne pas être partie plus vite. Elle a un regard plus ouvert que son mari sur les Africains et à son retour elle luttera pour les droits civiques des noirs aux USA.
  • Nathan le père n’est raconté, jusqu’à sa mort seul dans une forêt, ô combien inhospitalière, par ces cinq femmes.

L’ intérêt du roman, c’est le récit des évènements lors de l’indépendance de ce pays qui avait été colonisé par la Belgique. Les Congolais étaient ravis d’avoir voté pour Patrice Lumumba, qui est devenu président de la république. Les Américains qui avaient peur que la richesse de ce pays passent dans les mains des communistes russes, fomentent un coup d’état et impose le tristement célèbre le dictateur Mobutu. Commence alors une répression féroce dont sera victime Anatole l’instituteur mari de Leah.

On voit aussi dans ce roman la difficulté de vivre dans un pays entouré d’une nature totalement hostile, et dont la population est aussi victime de préjugés bien ancré dans des traditions que rien ne peut affaiblir.

Je recommande ce roman, si vous avez beaucoup de temps devant vous et que vous pouvez plus calmement que moi supporter le comportement étroit, stupide, raciste, pervers de Nathan Price pasteur de son état et américain de surcroit .

Extraits.

Début.

 Imagine une ruine si étrange qu’elle n’aurait jamais dû être. D’abord, représente toi la forêt. Je veux que tu en sois la conscience, que tu sois les yeux dans les arbres. Des fûts d’écorce lisse et mouchetée telles des bêtes musculeuses qui auraient poussé en dépit du bon sens. Le moindre espace fourmille de vie : de délicates grenouilles venimeuses aux peintures de guerre en forme de squelette, accolées en pleine copulation, sécrétant leurs œufs précieux sur les feuilles ruisselantes. Des lianes étranglant leurs semblables dans leur éternelle lutte pour la lumière du soleil. La respiration des singes. Le glissement du ventre d’un serpent sur une branche. Une armée de fourmis débitant un arbre géant en grains uniformes qu’elles entraînent vers d’obscures profondeurs à destination de leur reine vorace. À laquelle répond un cœur de jeune plans surgit de souches pourries aspirant la vie de la mort. Cette forêt se dévore elle-même, vivante à jamais.

Arrivée au village au Congo.(pour pouvoir emporter en avion toutes leurs affaires, la mère et les filles portent le maximum d’objets sur elles )

 Nous sommes restés un moment à cligner des yeux, à regarder fixement à travers la poussière, une centaine de villageois sombres, minces et silencieux, qui oscillaient légèrement tels des arbres. Nous avions quitté la Géorgie au milieu d’un été de pêchers en fleur, et nous nous retrouvions dans un inquiétant brouillard ocre et sec, qui ne ressemblait strictement à rien de ce que nous connaissions en matière de saison. Avec toutes nos couches de vêtements nous devions ressembler à une famille d’Esquimaux lâchés dans la jungle. 
Mais c’était là notre fardeau et nous avions besoin de tant de choses ici. Chacune de nous arrivait chargée en outre d’un objet qui la meurtrissait sous ses vêtements : un marteau à pied de biche, un recueil de cantiques baptistes, ces précieux objets occupant l’espace libéré par quelques frivolités que nous avions trouvé la force de laisser derrière nous. Notre voyage s’était révélé une difficile recherche d’équilibre. Mon père, bien sûr apportait la parole de Dieu, qui, elle, heureusement ne pèse rien du tout…

Les noirs vus par la plus jeune.

 Noé a condamné tous les enfants de Cham à être des esclaves pour toujours, toujours. C’est pour ça qu’ils sont devenus noirs. 
Chez nous, en Géorgie, ils ont leur école à eux, comme ça ils peuvent pas faire les malins à l’école de Rachel ou à celle de Léa et Adah. Léa et Adah sont surdouées, mais il faut quand même qu’elles aillent à l’école comme tout le monde. Mais pas les enfants de couleur, le monsieur de l’église dit qu’ils sont pas comme nous, qu’ils doivent rester de leur côté. Jimmy Crow a dit ça, et c’est lui qui fait le règlement. Ils ont pas loin non plus d’entrer au restaurant de White Castel, ou maman nous emmènent boire du Coca ou au zoo. Leur jour de zoo, c’est jeudi. C’est dans la Bible..

Le perroquet, Mathusalem, jour de pluie. Humour

À l’extérieur, nous disposons d’une longue galerie ombreuse que notre mère originaire du Mississipi appelle « véranda ». Mes sœurs et moi, nous adorons traîner là dans nos hamacs, et nous avions hâte d’y retourner même le jour de notre première pluie. Mais les rafales soufflaient en diagonale, fouettant les murs et le pauvre Mathusalem indistinctement. Lorsque ses cris devinrent par trop pathétiques et insupportables, notre mère, le visage fermé, rentra sa cage à l’intérieur et la posa près de la fenêtre, où l’oiseau poursuivit ses commentaires étatiques. Le révérend se mit à soupçonner cette tapageuse créature, non contente d’être papiste, de féminitude latente.

D’où le titre.

 J’examine mes filles, aujourd’hui adultes, cherchant chez elles le signe d’une certaine forme de paix. 
Comment est-elle fait, alors je suis resté traquée par la crainte d’être jugée ? Les yeux dans les arbres donnent sur mes rêves. De jour, ils surveillent mes mains déformée pendant que je gratte le sol de mon petit jardin humide. Qu’attends-tu de moi ? Quand je lève les yeux avec mon regard de vieille folle, quand je parle toute seule que veux-tu que je te dise ?

Charmant programme !

La Bible dit :
 « Dieu dit aussi à la femme : Je vous affligerai de plusieurs maux pendant votre grossesse ; vous enfanterez dans la douleur. Vous serez sous la puissance de votre mari et il vous dominera. »

L’horrible pasteur.

 Une fois privés de notre allocation et de tout contact avec le monde extérieur à cause de l’indépendance, il apparut que le projet de Dieu voulait que Mère et Ruth May soient malades à en frôler le trépas. Brûlantes, couvertes de taches, la langue chargée, épuisée évoluant au ralenti, elles atteignirent la limite la plus extrême de ce que l’on imagine généralement, constituer un corps humain en vie.
 Le révérend semblait ne pas s’en préoccuper. Il poursuivait son œuvre missionnaire, laissant ses trous aînées en charge du foyer, pendant qu’il s’en allait visiter les âmes en péril ou voir Anatole dans le but d’imposer un enseignement biblique au jeune garçon. Ah, cette fameuse bible ou n’importe quelle âne doté d’une mâchoire rencontre son heure de gloire. Anatole, évidemment n’était pas très chaud. Souvent le révérend se contentait de sortir et d’arpenter seul la rive du fleuve pendant des heures, soumettant ses sermons aux jugements des lis des champs qui les comprenaient à peu près aussi bien que ses fidèles et qui, franchement se montraient un bien meilleur auditoire.

La différence entre le colonisé et le colonisateur vu par une enfant.

 Je pensais à la demeure des Underdown, , à Léopoldville avec ses tapis persans son service à thé en argent et ses petits biscuits au chocolat, entouré de kilomètres de bidonvilles et d’affamés. Peut-être que des jeunes aux pieds nus arpentaient cette maison au même moment, pillant le placard à provisions presque vide et mettant le feu aux rideaux dans une cuisine qui sentait encore le savon désinfectant de la maîtresse de maison. Je ne pouvais affirmer qui avait tort, qui avait raison. Je voyais bien ce que voulait dire Anatole en parlant de boa et de poules vivant au même endroit : vous pouviez suivre à la trace les écailles ventrales de la haine. Je jetai nerveusement un coup d’œil vers notre propre habitation sans tapis ni argenterie, mais cela avait-il tant d’importance ? Jésus nous protègerait-Il ? Lorsqu’Il sonderait nos cœurs pour juger de notre valeur, y trouverait-Il de l’amour pour nos prochains congolais ou du dédain.

 


Éditions Stock, 283 pages, janvier 2026

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Il paraît que nous mourrons deux fois : la première à l’instant où notre cœur s’arrête ; la seconde, et celle-ci de façon moins violente, mais définitive lorsque plus personne ne se souvient de nous.

J’avais beaucoup aimé « La Cache » de cet écrivain, il explorait son appartement parisien pour comprendre la vie de la famille de son père, marquée par le sort des juifs pendant la guerre 39/45. Je faisais remarquer qu’il y avait une absente dans ce récit sa mère. Dans ce roman , il fouille le passé de la famille de sa mère, et on comprend pourquoi elle était absente du premier livre, comme son père elle devait être dépressive et ses parents ont divorcé. Mais aujourd’hui l’auteur passe des vacances dans la maison de douanier de son grand père. Ernest est un personnage complètement falot qui en dehors d’une photo est totalement absent sinon par des procès de réclamations incessante car pendant la guerre sa maison a souffert des bombardements. Et lui aussi, est certainement neurasthénique.

Le reste de la famille est plus intéressante, en particulier deux sœurs institutrices, mais hélas la tuberculose a bien sévi et l’auteur le raconte avec beaucoup de précision. Et le titre du roman, c’est qu’à Barfleur la mer attaque sans cesse la côte et que la maison sera peut être menacée un jour. Il trouve dans cette maison des poèmes, il aurait aimé les attribuer à une de ses tantes, Madeleine qui a tant lutté contre la tuberculose. Cette quête l’entraîne à travers les écoles normales, les sanatoriums, les écoles primaires, le couple Freinet, la résistance …

Il y a vraiment quelques belles pages sur la mer et les paysages battus par le vent, mais je n’ai pas réussi à m’intéresser à ce roman. Mais, je le redis, cet auteur a vraiment un très beau style.

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Extraits

Début.

 Ils sont cinq, et ils me regardent. Ils flottent au milieu de la photo, dans un paysage nébuleux, évoquant une tonnelle ou une charmille. Une lumière venue dont ne sait où forment autour d’eux un halo trouble. Ils planent dans un au-delà luminescent. Je les ai toujours vus là, accrochés dans la première pièce en entrant au-dessus du secrétaire en acajou. Enfermés dans leur guérite rectangulaire, ils gardent les lieux. Je les retrouve à chaque séjour étonnamment présents, à la fois vifs et hiératiques, dégageant un envoûtant magnétisme, paraissant même rajeunir à mesure que je vieillis.

Comment en effet ? Et surtout, pourquoi ?

 Comment écrire la biographie de quelqu’un présent dans la mémoire de personne ? D’un employé subalterne dépourvu et, plus encore, privé d’histoire. D’un douanier qui n’a rien à déclarer ? D’un homme, pas seulement muré dans le silence, d’un homme sans mot, atteint d’une forme, d’aphasie ?

Passage sur la tuberculose.

 La tuberculose a déclaré la guerre à la population du Val de Saie. Une guerre qui rappelle la peste des siècles passés, une guerre totale, une guerre invisible dont personne n’ose dire le nom.
 Le mot fait trop peur. Il équivaut à un arrêt de mort. Il passe pour une tare héréditaire. Le médecin lui-même évite de le prononcer, il élude souvent avec l’accord tacite des familles. Il n’a pas de véritable remède à leur offrir autant, alors autant ménager leur réputation. Il se contente de leur donner des recettes de grand-mères, du repos, du calme, des fécules, quelques ventouses qui laissent de grandes taches violacées sur la peau, et de la carnine une mixture élaborée à partir de sang bovin, vendue sous la marque, Le Franc.
 On considère la phtisie comme une dégénérescence. La rançon du vice, la paresse, une plaie sociale à l’égale à l’égal de l’ivrognerie et de la civilisation sortie tout droit des taudis et des caniveaux. Ceux qui s’en vont des poumons sont marqués de la croix indélébile des lépreux. Un signe d’infamie frappe leur maison pendant des générations. Dans les écoles où les mairies, des affiches illustrées par un dessin de Caran d’Ache, appellent à combattre un péril national, des milliards de bacilles, aussi menaçants qu’une armée ennemie, éructés, vomis, portillons, éternués, mêlés à la poussière et à la crasse. Dans un bourg où tout le monde se connaît, et où tout finit par se savoir, mieux vaut diagnostiquer une bronchite ou une pneumonie..


Éditions Cambourakis, 75 pages, novembre 2025

Traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly

Cet auteur a reçu le prix Nobel de littérature en 2025, d’où ma curiosité, je pensais qu’un si petit roman n’allait pas être trop compliqué à lire. J’ai pourtant dû m’y prendre à plusieurs fois, non pas parce que le texte ne comporte aucun point, l’auteur utilise une ponctuation suffisamment riche pour qu’on suive ce qu’il veut dire sans aucun problème. Ce qui au début était compliqué pour moi, c’est sa façon d’installer son récit dans le cerveau embrumé du narrateur qui n’est plus intéressé par rien, et qui pense ne mériter lui-même aucun intérêt. Il a, autrefois, imaginé être un écrivain, mais il sait maintenant qu’il n’a plus rien à dire. Comme le personnage de « La chute » de Camus, il finit ses soliloques dans un café à Berlin, où ses propos n’intéressent que vaguement le barman. Il raconte qu’il a (ou aurait car avec lui on n’est jamais sur de rien) été invité en Estrémadure pour écrire sur cette région d’Espagne. Apparemment, l’auteur y est très connu et on compte sur lui pour qu’il sache parler de façon originale de cette région. Bien sûr il n’a rien à dire, mais il est hanté par cette phrase, qu’il a lu il ne sait plus où « le dernier loup a péri en 1983 ».

Le récit tient sa force dans ce récit, comment les hommes ont fait une chasse sans pitié aux loups dans cette région, et comment cela a bouleversé ceux qui connaissaient bien ces animaux.

C’est plutôt une nouvelle qu’un roman, je ne sais pas si ce livre est représentatif de l’œuvre de cet auteur. Et je ne sais pas si je vais continuer à le lire, Sans être un livre extraordinaire, j’ai été touchée par le combat si inégalitaire entre les loups et les hommes, tout cela au nom d’un progrès qui n’apportera sans doute pas le bonheur à la population d’Estrémadure, région où la nature est tellement plus belle que l’horrible trottoir où se trouve le café d’où nous parle le narrateur. C’était sans doute là le but de l’écrivain : comment être sûr que la modernité vaut mieux que la misère d’autrefois ? et comment le monde animal est injustement traité par les hommes. ?

Plus enthousiaste que moi : Ingannmic 

Extraits.

Début.

Il se mit à rire, mais pas vraiment de bon cœur, car son esprit était occupé par des questions du genre : quelle est la différence entre la vanité des choses et le mépris, et à quoi cela se rapporte-t-il , d’après lui, cela se rapportait clairement à un tout émanant de tout et de partout ,or, si quelque chose s’appliquait à tout et émanait de partout, il était difficile de déterminer ce tout et ce partout, tout cela pour dire qu’il rit, mais seulement du bout des lèvres, à cause de cette vanité et de ce mépris qui gangrenaient sa vie, il ne faisait rien, absolument rien de ses journées, 

Vision dégoûtante.

tout le monde, les jeunes comme les vieux, crachait continuellement par terre en marchant, en arrêtant de marcher, en regardant les devantures de magasin, en attendant le bus, ce qui rendait le sol tout gluant, ici, il était impossible de flâner, car on avait l’impression qu’on allait rester coller au trottoir,

D’où le titre.

 il se souvient uniquement d’un étrange article sur l’écologie dans lequel les deux auteurs mentionnaient un homme -il avait écrit son nom quelque part mais ne se rappelait plus où- qui avait déclaré : » c’est au sud du fleuve Duero qu’en 1983, à péri le dernier loup » , c’était de toute évidence du fait de sa tonalité inhabituelle que la phrase lui était restée en mémoire

L’Estrémadure.

 la misère ici était épouvantable, j’ai vu les photographies montrant comment c’était autrefois et effectivement, la misère était vraiment épouvantable, il fallait y mettre fin, il y ont mis fin, ils vont poursuivre en ce sens mais ce qui est dramatique, c’est est que le seul moyen dont il dispose pour cela, c’est de laisser le monde s’introduire et de laisser ainsi la malédiction s’introduire car tout aussi bien la nature que la population de Estrémadure sera frappée de malédiction et il ne se doute de rien, ils ne savent pas ce qu’ils font, ni ce qui les attend, mais lui, dit-il en se désignant, il le savait,

Trait caractéristique du personnage.

personne n’avait vraiment envie de parler si bien qu’il gardèrent le silence un silence qui lui permit de réfléchir, enfin, il ne fallait pas prendre le mot réfléchir au pied de la lettre, au sens général du terme, car réfléchir, allait de pair avec concentrer son attention, il ne serait pas allé jusqu’à prétendre qu’il était concentré, non, il voulait simplement indiquer un état qui lui donnait l’air d’être concentré,

Éditions Gaïa, 486 pages, octobre 2010

traduit du Danois par Ines Jorgensen

Ce n’est pas ma première rencontre avec cet auteur Danois, je m’étais régalée avec les Racontars , Un curé d’enfer et autres racontars , puis le Naufrage de la Vesle mari . Dans ce livre qui en réalité en réunit trois : » Un récit qui donne un beau visage », puis « le Piège à renard du Seigneur » et enfin « la Fête du premier tout ». Nous retrouvons tous les personnages des Racontars mais autour d’un enfant et de sa nourrice Aviaja cette vieille femme inuit qui retrouve le goût de la vie grâce à cet enfant qu’elle va élever avec les deux pères, et trois oncles. Le principe de l’humour de Jorn Riel m’est maintenant bien connu, il présente des hommes qui sont peu à peu séduits par les Inuits qui s’appellent eux -mêmes « les hommes », et quittent sans aucun regret « la civilisation » qui aident peu à survivre dans ces régions où la vie est menacée par le grand froid et les animaux comme les ours. La sexualité a beaucoup d’importance, et les femmes inuits ne comprennent pas les notions de fidélité ou de péchés qu’un prêtre aimerait leur inculquer. L’alcool aide souvent les hommes à supporter les difficultés de la vie et la rigueur du climat. Jorn Riel est un conteur et ses livres se lisent comme des récits que l’on pourrait se raconter entre amis. L’intérêt de ce roman tient à la formation d’un enfant abandonné par sa mère et élevé par ses pères et une nourrice adorable, le deuxième livre, l’enfant est partie en Europe et la vieille nourrice n’a plus envie de vivre, c’est le moment où un curé arrive dans cette région reculé avec une église gonflable … et espère tromper les inuits et s’approprier les peaux d’animaux en particulier de Renard. La troisième partie l’enfant adolescent est revenu et va trouver sa place dans cette société et la vieille nourrice peut mourir. Les sentiments sont très présents dans cette petite communauté même si leur expression est compliquée, on sent combien la petite communauté est unie par des liens très forts. Le ridicule de la religion chrétienne est toujours aussi savoureuse. Si ce livre avait été mon premier roman de cet auteur mon enthousiasme aurait été total. Mais ce roman reprend les mêmes personnages et les mêmes ressorts d’humour que j’avais lu dans les « Racontars », ce qui explique mes trois coquillages.

Extraits.

Début.

 J’ai deux pères. En vérité, j’aurai sans doute dû en avoir cinq, mais les camarades s’étaient mis d’accord pour désigner Pete et Jeobald comme mes vrais pères, et Samuel Gilbert et Small Johnson plutôt comme un genre d’oncles.

Propos à la hauteur des sentiments. (Humour)

Pete venait de la baie de l’Homme Mort. Il avait franchi Wilson Hills et l’étroit Pas de l’Oie. Lorsqu’il déboucha sur le coin de bruyère entre la rivière et la maison, il lui arriva exactement la même chose qu’à McHuges autrefois. Le sang afflua dans ses veines et un sentiment le prit à la gorge, qui lui donnait envie de rire et de pleurer à la fois. Pete éprouva un désir irrépressible de prononcer quelque chose à la mesure des circonstances, quelque chose d’un ordre spirituel, et après avoir longuement réfléchi, il laissa cours à son émotion. 
« Grands dieux, merde alors !  » s’exclama-t-il.

Leur voisin.

 Notre voisin, le plus proche s’appelait John. Il était connu comme le plus grand voleur entre Downty City et le bassin de Pol et portait le surnom de John l’honnête. Sa réputation de chasseur était extrêmement mauvaise, étant donné que de notoriété publique la moitié de ses renards venaient de pièges posés par d’autres que lui.

Proverbe eskimo.

 « Comme dit l’Eskimo ne prête jamais tes chiens, tes traîneaux, tes armes ou ton kayak. On pourrait facilement te les abîmer. Mais ta femme il faut la prêter aussi souvent que possible, car elle s’améliore à chaque fois. »

Le départ du garçon vers l’Europe.

 » C’est bizarre. Y’a des jours où on parle tout simplement. Pas pour dire quelque chose de particulier, on parle et on parle c’est tout. Ça sort tout seul, sans qu’on y pense, c’est pas vrai, et puis il y a des jours où on a une foule de mots à l’intérieur et où on n’arrive pas à sortir un son, vous connaissez ça ? »
 Pete hocha énergiquement la tête répandant une pluie de braises de sa pipe. « C’est comme la constipation dit-il, on a une putain d’envie, on pousse, on se démène et… »
 L’ongle Sam montra du doigt un arc doré qui cheminait lentement vers le nord au-dessus des montagnes au sommet aplati.
 » Voilà la lune », dit-il les autres hochèrent la tête sans même la tournée pour vérifier s’il disait vrai.
 Sam tendit la main vers la bouteille de rhum que Smal-johnson tenait fermement entre ses jambes pour qu’elle ne se renverse pas. Il poursuivit.
 » On vous a fourni une information tout à fait superflue. Au fond, c’était juste pour dire quelque chose. Je savais que vous saviez que la Lune allait se lever maintenant. Pourtant, j’ose prétendre que ma petite information a quand même de la valeur. Un jour comme aujourd’hui, toute remarque à sa valeur si nous devons continuer à nous serrer les coudes, si je peux m’exprimer ainsi. » Il versa une larme de rhum dans son thé. « On parle de ce qui n’est pas essentiel de la lune, des pattes des chiens, de l’état de la neige et que sais-je encore. Et c’est bien parce que ce qui n’est pas essentiel, nous ramène par des voies détournées à l’essentiel, à savoir le départ du garçon. »

Hygiène masculine.

Dad Matthew n’avait jamais eu beaucoup d’attirance pour les bonnes femmes. La terreur d’être pris au piège et séquestrée l’avait toujours emporté chez lui sur le désir d’une relation durable. Il ne vivait évidemment pas complètement à l’écart de la compagnie des femmes. Deux fois par an, il se rendait à Downty City pour rectifier le compas, comme il disait, une visite de chantier en quelque sorte, nécessaire pour maintenir le cap.

Limite de la christianisation en Afrique.

 Il y a plus de trente ans le père Brian débarqua donc sur la terre ferme africaine et commença à remonter le fleuve de Gambie, de Bathurst à Yarbutanda, sur le bateau « Lady Challenge ». Pendant environ un an, il tenta d’enfoncer dans le crâne des peaux sombres qui habitaient le long des rives, la douce doctrine chrétienne, mais la chance ne lui sourit pas. Les musulmans s’y étaient déjà implantés et le père Brian ne put rien contre une religion qui autorisait les hommes à avoir quatre femmes, un strict minimum pour une culture rentable de l’arachide.

La fréquence des visites.

 « On dirait que nous avons des invités », dit-il . « Combien de traîneaux ? » demanda Jéobald.
 » Un, je crois que c’est celui de M. Pickerin. Ils sont deux sur le traîneau.
« Pickerin ? » Pete se leva et regarda par la fenêtre. « Bizarre, il est déjà venu y a trois mois, Dieu sait ce qu’il veut encore. »