
Édition La Peuplade, 423 pages, juin 2026
Traduit du suédois par Catherine Renaud
Quelle importance si je pue quand il n’y a personne pour sentir l’odeur ?
J’ai repéré ce roman sur la blogosphère Sin-city et son billet m’avait donné envie de l’offrir à ma sœur, elle a beaucoup aimé et me l’a prêté. À mon tour, j’ai lu avec beaucoup d’attention la fin de vie de Bo, et sa difficulté à se faire entendre car il perd peu à peu la force et les codes pour se faire comprendre. Le roman se déroule sur quelques mois, mais parfois Bo part dans les souvenirs de sa vie nous permettant de découvrir la vie en Suède pour des gens simples. Le récit est entrecoupé par les petites notes des différentes aides à domicile et de son fils Hans.
Bo est très attaché à son chien Sixten, il craint (à juste titre) que son fils décide de le faire adopter par une autre famille car c’est un chien qui a besoin de courir et il est incapable physiquement d’accompagner l’animal dans de grandes promenades. Mais Bo n’est heureux que lorsqu’il sent Sixten à ses cotés et qu’il peut passer sa main sur sa tête. De toutes ses maigres forces, il essaie de faire comprendre à Hans qu’il refuse qu’on le sépare de son animal.
L’écrivaine a vraiment un grand talent pour raconter ce quotidien de cet homme qui sent la vie s’échapper. Son enfance a été gâchée par un père d’autant plus violent qu’il buvait beaucoup. Comme souvent lorsqu’on vieillit c’est l’enfance qui occupe la plus grande place dans les souvenirs. Il décrit la tristesse de la relation avec son père qui est incapable de lui manifester la moindre affection et sa mère femme soumise simplement malheureuse de ne pouvoir faire le bonheur de son fils. Bo travaillera toute sa vie dans une menuiserie, comme son père, la relation entre les hommes était sans paroles inutiles et aucune manifestation sentimentale, la Suède du monde rural c’est un pays de taiseux et de gens qui veulent surtout ne jamais se faire remarquer. Tout le monde semble accepter d’être à sa place et le seul personnage qui semble plus fantaisiste, son ami Ture, voyagera et racontera à Bo des contrées différentes,
Bo sera heureux dans son mariage, il essaiera de ne pas reproduire avec Hans de ce qu’il a vécu avec son propre père qu’il appelle tout le temps « le vieux », il a aussi une petite fille qu’il aime beaucoup. Mais toute sa vie il luttera contre une colère qu’il sent monter en lui et la peur de ressembler à son père.
On comprend très bien que, si son fils est maladroit, il l’est parce qu’il s’inquiète beaucoup pour son père. Sa femme a complètement perdu la tête, et la visite de Bo et de Hans à son hôpital est vraiment très triste.
L’auteure, se plaçant du point de vue de Bo, on voit que toutes ses actions ont une logique, mais le résultat a vraiment de quoi inquiéter son entourage : on le retrouve en pleine nuit près d’une boite aux lettres car il décide d’envoyer une lettre à sa femme, on le retrouve allongé par terre complètement gelé car il a voulu faire jouer Sixten dans une prée.
Quand on vieillit, un des grands malheurs c’est de voir tous ses amis mourir, ainsi Ture son ami de toujours mourra avant lui, et lors de son enterrement Bo découvrira le secret de la vie de son ami, dont il ne lui avait jamais parlé. L’absence de communication entre les hommes est la caractéristique de tout ce récit, et c’est aussi le grand talent de l’autrice de nous intéresser à la vie d’un homme en apparence si vide d’émotion. Tout est intériorisé, Bo ne sait pas mettre des mots sur ce qu’il a vécu, mais il est plein de souvenirs qui évoquent les senteurs de la nature, les fleurs, le bonheur de la pêche, et l’intensité des moments où il a été pleinement heureux en famille . Tout cela a disparu , mais il aime quand ses souvenirs reviennent à lui et ne sont pas bousculés par un quotidien fait de soins et de contrariétés.
C’est un très beau roman, une plongée triste dans le vieillissement et son cortèges de désagréments, mais qui en même temps donne toute sa dignité à un être humain en fin de vie.
Extraits.
Début.
JE RÊVE DE LE DÉSHÉRITÉ, de faire en sorte qu’il ne reçoive pas un centime.Il prétend que s’il veut m’enlever Sixten, c’est autant pour mon bien que pour le sien. Que les personnes âgées comme moi ne devraient pas se promener dans la forêt et que les chiens, comme Sixten ont besoin de balades plus longues qu’un simple aller-retour jusqu’à la route.Je regarde Sicten, allongé à côté de moi sur la banquette de la cuisine. Il ouvre sa gueule dans un grand bâillement, puis pose sa tête sur mon ventre. Je plonge mes doigts gonflés dans son pelage avant de secouer la tête agacé. Qu’est-ce qu’il en sait d’ailleurs cet idiot ? Il n’aura pas ce qu’il veut, c’est hors de question.
Les aides à domicile.
Malin est son Ingrid. On a à peu près le même niveau de service de la part de nos aides à domicile. Ils nous lavent, nous nourrissent et font le ménage de nos maisons. On se dit souvent pour plaisanter que la seule chose que nous avons besoin de faire c’est d’ouvrir grand la bouche et de les suivre à la salle de bain quand ils nous le demandent.
À part Malin, on est d’accord qu’Ingrid et les autres qui me rendent visite sont meilleurs que les aides de Ture. Au début, on les chronométrait et même si on était censés avoir des douches de la même durée, et le même accompagnement pour aller aux toilettes, il restait, généralement plus longtemps chez moi que chez lui. Chez moi, ils restaient même plus longtemps que leur temps de travail ne leur permet. À l’exception des remplaçants, comme la harpie.
La vieillesse .
Bien qu’on ne se soit pas vu depuis longtemps, je m’imagine facilement ses mouvements pour prendre sa collation. Sa façon de soulever d’une main tremblante, sa tasse de café fleurie, pas plus grande qu’une demi-balle de tennis, jusqu’à sa bouche. Il ne remplit jamais sa tasse, plus qu’à moitié pour ne pas en renverser et se brûler.
Jeune homme, il veut fuir la violence de son père.
Des logements pour les travailleurs sont mis à disposition, était-il écrit dans l’annonce. Un lit, une chambre, mon propre logement. J’ai des fourmillements dans tous les corps, j’ai envie de rentrer immédiatement pour faire mes bagages. Je me demande s’il y a un bus direct pour Hissmofors ou si faut passer par Krokom.Un son de trompette interrompt mes pensées et deux oiseaux majestueux volent juste au-dessus de moi. Les premières grues de l’année je m’arrête et je les suis du regard. J’observe leurs ailes puissantes qui battent régulièrement et prolpulsent les grands oiseaux vers l’avant. Je me promets qu’avant qu’elles ne repartent vers le sud, j’aurai quitté cet endroit.
La propreté.
Je trouve que c’est une horreur de prendre tant de douches. Je ne me suis jamais autant douché de ma vie que ces dernières années, et encore, je refuse parfois. Quelle importance si je pue quand il n’y a personne pour sentir l’odeur ?
La perte d’autonomie.
Pour qui il se prend ? Venir ici et me dire ce que je dois faire de tes affaires. Qu’est-ce que ça peut faire si ta veste est toujours accrochée dans l’entrée ?
J’ai envie de me lever de taper du poing sur la table et de dire que je fais ce que je veux, bon sang. Que je suis le capitaine de mon propre navire.Mais je ne le fais pas. Parce que je ne suis pas le capitaine je ne suis qu’un baluchon attaché un bateau en pleine tempête.
