Traduit du finnois par Sébas­tien Cagnoli.

Comme quoi on peut écrire un excellent roman et un véri­table « narnar » si le mot existe pour les romans qui ne tiennent pas la route. Bien sûr la quatrième de couver­ture a trouvé deux critiques pour vous assu­rer l’un, que vous lirez « le meilleur roman de la saison » et l’autre, que « Sofi Oksa­nen sait nous surprendre ». J’accorde plus de crédit au deuxième critique car on peut se deman­der (et en être « surpris ») comment l’auteure de « Purge  » a pu commettre un tel embrouilla­mini si peu digeste. C’est une sombre histoire d’une famille sous la coupe de la sympa­thique mafia ukrai­nienne. Tous les trafics les plus sordides passent par leurs mains.

Le fil conducteur(devrais-je dire le cheveu !) c’est une pauvre Norma affu­blée d’une cheve­lure qui pousse à toute vitesse, elle doit la couper quatre fois par jour, mais cela ne s’arrête pas là. Ses cheveux lui prédisent l’avenir, peuvent la défendre contre des agres­seurs, être fumés en drogue et …j’en passe ! On recon­naît un peu le style de l’auteur qui a l’art de ne pas dévoi­ler très vite les dessous des cartes. Mais dans ce roman cela donne un univers telle­ment embrouillé que je n’ai pas eu envie de démê­ler le vrai du faux, j’ai fini ce roman en diago­nal et je ne suis pas sûre d’avoir tout compris aux sombres trafics de la mafia : trafic de cheveux, d’organes, d’enfants sur fond de drogue de tout genre, de viols et de meurtres.

Je souhaite bon courage aux prochains lecteurs et ce que j’aimerais par dessus tout c’est lire un avis posi­tif car cela prou­ve­rait que je n’ai rien compris à cette histoire de cheveux et que l’auteure voulait nous dire quelque chose que je n’ai pas su voir.

Citation

Genre de phrases qui n’a aucun effet sur moi (même pas peur !)

Les molosses n’étaient pas là, ni les groupes de jeunes immi­grants, personne ; pour­tant, Marion sentait les yeux de Lambert sur son dos. Dès l’instant où il avait compris qu’Anita avait récolté des preuves sur les agis­se­ments du clan afin de les faire chan­ter, de les évin­cer, de régner sur leur terri­toire, ces yeux avaient été ceux d’une bête féroce aigui­sant ses crocs.

Lu grâce au club de lecture de la média­thèque de Dinard.


Pas vrai­ment convain­cue par cette lecture. Je me demande ce que les écri­vains d’aujourd’hui vont recher­cher à travers la biogra­phie des artistes d’hier. La vie ratée de l’écrivain August Strind­berg est pire qu’un mauvais roman. La lecture d’articles qui lui sont consa­crés sur le net, en disent autant que ce petit livre, moins le style de l’auteure. Trois fois, cet homme tour­menté, drogué alcoo­lique, violent a essayé grâce à trois mariages diffé­rents de se sortir de la misère. Il a sans doute eu des senti­ments pour ces trois femmes, mais aimer pour lui voulait dire les inju­rier et les mépri­ser. Je ne connais pas l’oeuvre de Strind­berg et ce n’est pas ce livre qui me donnera envie de lire ces livres ni d’aller voir ses pièces.

Il reste donc le style de Régine Detam­bel. Pour se mettre à la place du cerveau souf­frant de cet auteur, elle saccade ses phrases, supprime au maxi­mum les verbes. Ce n’est pas agréable à lire, c’est très certai­ne­ment pour rendre compte de la vie aux côté de ce grand malade de Strind­berg. Les deux dernières pages, celles où elle raconte l’enterrement de cet écri­vain sulfu­reux prennent un peu plus de hauteur. Bref, un pensum de lecture qui n’a duré qu’une soirée.

Citations

Exemple de scène et du style de l’auteure

Tu n’es qu’un coureur de dot !

Ne me touche pas

On se hait, on se bat jusqu’à tomber, au petit matin, sur notre lit, sans même ôter nos souliers, étour­dis par le bruit inces­sant des insultes ; (…)

Souillure que de devoir l’argent à une femme, et en plus aris­to­crate.
Sorcière

Strindberg anarchiste

Désor­mais August est mûr pour crever les rois et les princes, ainsi que les barons de Suède. Tous les soirs il est au café à exci­ter les étudiants. Des détec­tives le filent. Des infor­ma­teurs notent sur un carnet tout ce qu’il dit. Le roi déteste les gende­lettres poli­tiques . Un gende­lettre qui veut faire la révo­lu­tion, c’est ce qu’il y a de pire.

Ressenti d’une de ses ex

On ne peut se remettre des insultes de Strind­berg. Personne ne le pour­rait.(…) je croyais ne pas pouvoir survivre aux crachats d’August

Le Misogyne

A en croire le drama­turge, le mariage repose sur une absur­dité. Où il y a une femme, ça tourne de toute manière à l’absurde.

Des propos qui ne donnent pas envie de lire Strindberg

La femme a même réussi à faire consi­dé­rer la mater­nité comme quelque chose de sacré, et l’homme le croit, mais c’est faux d’imaginer que les femmes souffrent en accou­chant, c’est un mensonge disons le fran­che­ment, en vérité elles jouissent à ce moment là d’un plai­sir mille fois plus fort que celui qu’elles trouvent avec un pénis… Mon Dieu, que les hommes sont cons…


J’ai lu ce livre grâce ma sœur , elle avait recher­ché des lectures sur le thème de l’exil pour son club de lecture. Elle avait été touchée par ce récit tout en fraî­cheur de cette auteure. Ce sont, me dit elle et je partage son avis, quelques pages vite lues mais qui laissent un souve­nir très agréables. Laura Alcoba se souvient : quand elle avait 10 ans, elle est arri­vée à Paris (ou presque, exac­te­ment dans la cité de la Voie verte au Blanc-​Mesnil). Ses parents sont des resca­pés de la terrible répres­sion qui s’est abat­tue sur les oppo­sante d’Argentine en 1976. Son père est en prison et sa mère réfu­giée poli­tique en France. Cela pour­rait donner un récit plein d’amertume et de tris­tesse sauf que cela est vu par une enfant de 10 ans qui veut abso­lu­ment réus­sir son assi­mi­la­tion en France, cela passe par l’apprentissage du fran­çais. Ce petit texte est un régal d’observation sur le passage de l’espagnol au fran­çais, la façon dont elle décrit les sons nasales devraient aider plus d’un profes­seur de fran­çais langue étran­gère :

Les mouve­ments des lèvres de tous ces gens qui arrivent à cacher des voyelles sous leur nez sans effort aucun, sans y penser, et hop, -an, -un, on, ça paraît si simple, -en, -uint, oint( …) que les voyelles sous le nez finissent par me révé­ler tous leurs secrets -qu’elles viennent se loger en moi à un endroit nouveau, un recoin dont je ne connais pas encore l’existence mais qui me révé­lera tout à propos de l’itinéraire qu’elles ont suivi, celui qu’elles suivent chez tous ceux qui les multi­plient sans avoir, comme moi, besoin d’y penser autant

Elle savoure les mots et veut à tout prix chas­ser son accent. Il faut aussi toute la fraî­cheur de l’enfance pour traver­ser les moments de dureté dans une banlieue pari­sienne peu tendre pour les diffé­rences, même si ce n’était pas encore les cités avec les violences d’aujourd’hui ce n’est quand même pas la vie en rose que l’on pour­rait imagi­ner en arri­vant d’Argentine. J’ai souri et j’ai mesuré l’ironie du destin, en 1978, pour une gentille famille de la banlieue pari­sienne, la tragé­die abso­lue c’est la mort de Claude Fran­çois dans l’Argentine de Laura c’est « un peu » diffé­rent : la répres­sion a fait près de 30 000 « dispa­rus » , 15 000 fusillés, 9 000 prison­niers poli­tiques, et 1,5 million d’exilés pour 30 millions d’habitants, ainsi qu’au moins 500 bébés enle­vés à leurs parents ! Ce livre est bien un petit moment de fraî­cheur, et il fait du bien quand on parle d’exil car Laura est toujours posi­tive , cela n’empêche pas que le lecteur a, plus d’une fois, le cœur serré pour cette petite fille.

J’espère que les abeilles viennent buti­ner les fleurs auprès desquelles j’ai posé ce livre, puisqu’il paraît qu’elles aiment le bleu. (C’est son père qui le lui avait dit avant qu’il ne soit arrêté en Argen­tine)

Citations

le goût et les couleurs !

Dans l’entrée, un portrait de Claude Fran­çois repose sur une chaise, juste devant le mur tapissé de fleurs roses et blanches où l’on va bien­tôt l’accrocher, comme Nadine me l’a expli­qué. C’est sa grand-​mère qui l’a brodé, au point de croix, dans les mêmes tons pastel que le papier fleuri -c’est aussi sa grand-​mère qui a peint le cadre en essayant de repro­duire les fleurs de la tapis­se­rie, les pétales toujours ouverts vers le visage du chan­teur, comme si, sur le cercle de bois qui l’entoure,toutes les fleurs pous­saient dans sa direc­tion. 

Le fromage qui pue

L’essentiel avec le reblo­chon, c’est de ne pas se lais­ser impres­sion­ner. Il y a clai­re­ment une diffi­culté de départ, cette barrière que l’odeur du fromage dresse contre le monde exté­rieur.

Son amour de la langue française

J’aime ces lettres muettes qui ne se laissent pas attra­per par la vue, ou alors à peine. C’est un peu comme si elles ne montraient d’elles qu’une mèche de cheveux ou l’extrémité d’un orteil pour se déro­ber aussi­tôt. À peine aper­çues, elles se tapissent dans l’ombre. À moins quelles ne se tiennent en embus­cade ? Même si je ne les entends pas, quand on m’adresse la parole, j’ai souvent l’impression de les voir.

L’art épistolaire

Ce qui est bien, avec les lettres, c’est qu’on peut tour­ner les choses comme on veut sans mentir pour autant. Choi­sir autour de soi, faire en sorte que sur le papier tout soit plus joli.

Présenté et traduit de l’arabe par Tahar Ben Jelloun. Lu grâce au club de lecture de la média­thèque de Dinard (Thème le Maroc)

Cette plon­gée dans la misère totale ne peut lais­ser personne indif­fé­rent. Ce livre, écrit par Mohha­med Chou­kri, raconte sa propre enfance dans un Maroc qui, en 1940 à la veille de son indé­pen­dance, connaît une séche­resse terrible dans le Rif. Moham­med n’a pour lui qu’une mère qui essaie vaine­ment de proté­ger ses enfants des coups de ce père ivrogne, drogué, fainéant et d’une violence totale. Devant les yeux du petit Moham­med, il tort le cou du grand frère malade. De cet acte horrible, l’enfant ne se remet­tra jamais, mais qui peut se remettre d’une telle vision ? Il va errer de mauvais lieux en mauvais lieux, fumant, buvant de l’alcool très fort. Il va subir toutes les violences possibles et rendre tous les mauvais coups que ses forces lui permettent de donner.

Et au milieu de tous les immon­dices de la société humaine, il découvre sa sexua­lité dans les bordels. Ce sont les seuls moments de calme et, parfois de douceurs, le corps des pros­ti­tuées qui s’offrent à lui pour assou­vir des désirs sexuels toujours présents. Ce livre est une plon­gée dans la lie de la terre. Le seul moment de beauté est écrit dans la préface de Tahar Ben Jelloun, qui nous apprend que ce livre n’a pas pu être édité dans une maison d’édition arabe car on aime pas beau­coup en pays de l’islam montrer la pros­ti­tu­tion, l’alcoolisme et les méfaits de la drogue.

Heureu­se­ment pour l’auteur, ce livre est aussi un acte fonda­teur d’un grand écri­vain, car, comme il le raconte dans les dernières pages, à 21 ans, il trou­vera la force d’apprendre à lire et écrire. Il a laissé à la posté­rité un oeuvre plus apai­sée. J’avoue que j’aurais préféré lire ces autres romans, celui-​là m’a plon­gée dans une tris­tesse infi­nie à l’image du malheur de ce petit garçon.

Citations

La violence d’un père

J’avais déjà vu son mari la battre, elle et ses enfants, comme mon père le faisait, mais avec plus de violence, avec nous. Je l’avais vu aussi embras­ser ses gosses et parler avec douceur et tendresse avec sa femme. Mon père, lui, criait et frap­pait.

le meurtre de son frère par son père

Abdel­ka­der pleure de douleur et de faim. Je pleure avec lui. Je vois le monstre s’approcher de lui, les yeux plein de fureur, les bras lourds de haine. Je m’accroche à mon ombre et crie au secours : « Un monstre nous menace, un fou furieux est lâché, arrêtez-​le ! « . Il se préci­pite sur mon frère et lui tord le cou comme on essore un linge. Du sang sort de la bouche.

La construction dans la délinquance

Donc mon père nous exploi­tait. Le patron du café lui aussi m’exploitait, car j’ai su qu’il y avait d’autres garçons mieux payés que moi. J’avais décidé de voler toute personne qui m’exploiterait, même si c’était mon père ou ma mère. Je consi­dé­rais ainsi le vol comme légi­time dans la tribu des salauds.

La sexualité et le style de l’auteur

Cette femme me faisait peur : elle me propo­sait de la péné­trer, d’entrer dans sa chair comme un couteau pénètre une plaie. Elle s’est mise sur le lit et a ouvert les jambes. Il n’y avait pas de poil sur son « truc ». Elle prit ma verge dres­sée entre ses doigts. Je pensai soudain : et si la « plaie » avait des dents ! Je glis­sai entre ses cuisses avec crainte. Elle m’enveloppa de ses jambes et me serra très fort, appuyant sur mes petits fesses avec ses talons. Elle se donnait de la peine. Éner­vée, elle me dit :

- Tu ne sais pas encore péné­trer une femme.

Je ne savais quoi répondre. Je pensais aux chiens qui baisent et qui ne peuvent plus se détache. Sa « plaie » était sèche, elle me repoussa, mouilla ses doigts avec de la salive et les porta à sa « bouche » infé­rieure.

les deux dernières lignes

Mon frère était un ange. Et moi ? Devien­drait je un Diable ? C’est sûr, pas de doute. Les enfants, quand ils meurent, se trans­forment en anges, et les adultes en diables. Mais il est trop tard pour moi pour espé­rer être un ange.

Traduit de l’anglais(Irlande)par Cécile Arnaud

Lu grâce au club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Encore un roman choral, croi­sant plusieurs destins qui commencent en 1958 par celui d’un Irlan­dais qui travaille comme un fou dans une mine pour s’acheter une petite ferme en Irlande, jusqu’en 2027 où sa petite fille Daisy veut visi­ter la mine dont son grand père lui a parlé. Entre ces deux dates, des êtres tous cabos­sés par la vie tournent autour d’une ferme écolo­giste tenue par un certain Joe qui cultive le canna­bis pour pouvoir payer les dettes qu’il a contrac­tées auprès de son père.

Aucune person­na­lité n’est très inté­res­sante. Ce sont toutes des personnes souf­frantes, comme Carlos l’ouvrier agri­cole mexi­cain qui a vu son neveu mourir lors d’une traver­sée clan­des­tine de la fron­tière mexi­caine vers les USA. Joe le dealer de haschisch et fermier est l’enfant d’un couple mal assorti, d’une mère juive profes­seur de piano et enfer­mée dans ses souve­nirs de fuites du nazisme et d’un père italien qui aurait voulu que son fils soit un parfait petit améri­cain cham­pion de Base­ball et de foot. Il va très mal et c’est devenu un être dange­reux pour autrui.

J’ai eu beau­coup de mal à sentir les liens entre les person­nages, ils sont parfois très tenus et cela donne un récit un peu vide. Le seul moment intense c’est quand la mère de Daisy prend conscience que sa petite fille est en danger dans la ferme de Joe et qu’elle comprend qu’elle doit s’enfuir au plus vite. Sinon ce sont les désillu­sions de diffé­rentes person­na­li­tés ratées et plus esquis­sée que vrai­ment appro­fon­dies. Deux person­nages qui savaient exac­te­ment ce qu’ils pouvaient attendre d’un pays où on vient pour gagner de l’argent ont rempli leur contrat, le grand-​père irlan­dais et Carlos l’ouvrier mexi­cain mais lui souffre de ne pas avoir vu gran­dir ses trois filles.

Dans un roman choral, ce qui est très agréable c’est le moment où les destins se rejoignent dans un élan vers une histoire commune. Rien de cela ici, j’ai eu l’impression d’être bala­dée de vie ratée en vie encore plus ratée, sauf au moment central mais qui se défait peu après. En plus choi­sir comme person­nage central un person­nage aussi peu sympa­thique que le fermier Joe rend ce roman très triste.

Citation

Cela m’a amusée de trouver dans ce roman le pluriel d’original après la lecture de « Au bonheur des fautes »

Tu te figes et tu écoutes. Tu penses à la vie sauvage qu’abrite la forêt. Les blai­reaux, les lièvres et les lapins comme chez toi, mais tu sais qu’il y a aussi des orignaux, des cerfs et même des ours bruns et des chats sauvages. Tu écoutes . 


Terrible tenta­trice devant l’éternel (j’essaie d’élever mes réfé­rences depuis la recom­man­da­tion du livre à propos de la Bible mais je sens que ça ne va pas durer), Domi­nique a encore sévi et comme j’ai adoré cette lecture, je viens aussi vous la recom­man­der. Que les nuls en ortho­graphe se rassurent, ce livre s’adressent aussi bien à eux qu’à ceux et celles qui croient tout savoir. L’orthographe fran­çaise est un long chemin celui qui l’emprunte ne peut être sûr que d’une chose, il n’est pas prêt d’en voir la fin. J’ai beau­coup aimé la modes­tie et l’humour de l’auteur. Ses remarques sonnent justes : pour avoir ensei­gné le fran­çais à des étran­gers, je peux confir­mer que dire correc­te­ment le vélo et la bicy­clette reste toujours une diffi­culté. Évidem­ment, il y a les fameuses listes : « tous les mots en -ette- sont sont fémi­nins » et à ce moment là, j’entends encore, les étudiants dire en chœur « sauf  ? » et bien oui, il y a « un sque­lette  » . Mais il peut rester dans son placard, celui où on met tous les mots qui ne veulent pas entrer (j’ai failli écrire rentrer !) dans les fameuses listes.

J’ai beau­coup aimé parta­ger sa vie de correc­trice et j’aimerais passer une jour­née dans « le casse­tin » pour entendre les correc­teurs discu­ter sur le pluriel « d’Orignal » par exemple. Elle se raconte avec humour, elle et ses tocs de correc­trice, comme elle, je corrige malgré moi les accords de parti­cipe passé et certaines liai­sons, comme elle, deux cents « H » euros me gênent mais moins que deux cents « t » euros. Et puis elle a parlé de l’erreur que j’entends tout le temps, même dans mes émis­sions préfé­rées de France Culture. Je veux parler du nom « une espèce », tout le monde sait que c’est un nom fémi­nin, alors pour­quoi j’entends toujours « un espèce d’imbécile » et « une espèce d’idiote », comme c’est ma faute préfé­rée, je suis très contente qu’elle en parle.

Lisez ce livre et faites le lire, car, soit vous devien­drez modeste en vous disant au moins une fois ou deux « je ne savais pas ça », soit vous perdrez tous vos complexes en vous rendant compte que même Muriel Gilbert (Gilbert,comme le prénom !) peut lais­ser passer quelques fautes et celle-​ci vous éton­nera ou vous décom­plexera à jamais.

Nous avons laissé passer en août 2016 dans un article cultu­rel un ils voyèrent qui nous a valu, à la correc­tion, au cour­rier des lecteurs et à l’auteur de l’article -et de la bourde initiale-, une dizaine de messages moqueurs ou ulcé­rés ; ça sonne bien, pour­tant ils voyèrent, non ?

Citations

La vie à Breux-​Jouy a dû bien changer

A moins de 40 kilo­mètres de Paris on y allait encore cher­cher son lait et ses œufs à la ferme, en balan­çant au bout de son bras un bidon en alu et une vali­sette en plas­tique à six alvéoles. Les poubelles étaient ramas­sées par un à-​peu-​près-​clochard répon­dant au prénom héroïco-​grec d’Achille,accompagné d’un perche­ron aux sabots couverts de poils tirant une char­rette en bois. J’ai oublié le prénom du cheval.

C’est vrai et c’est amusant

Ça rime pas Certains mots ne riment avec aucun autre. C’est le cas notam­ment de : belge, goinfre, meurtre, monstre, pauvre, quatorze, quinze, simple et triomphe.

Un petit sourire

Emma, une jeune Britan­nique fraî­che­ment débar­quée à Paris avec qui j’ai travaillé comme inter­prète au BHV, se deman­dait ce qu’étaient deve­nus les ponts un à huit à Paris, puisque nous avions un « pont neuf ». Quand j’ai expli­qué en rigo­lant que neuf était syno­nyme de nouveau, elle s’est moquée de moi en me montrant dans un guide que c’était le plus vieux pont de Paris. Avouez qu’il y a de quoi en perdre son latin.

L’arme du correcteur : le doute

En fait, le correc­teur devrait douter sans cesse, la langue est si complexe, si farceuse, si mouvante, et la cervelle humaine si faillible, qu’il lui faut douter, véri­fier, mais parfois il ne parvient pas à lever le doute, ne trouve pas de quoi appuyer une certi­tude.

Le doute

Le direc­teur a de bonnes raisons de douter, car Larousse​.fr dit deux orignals tandis que sa version papier et Le Robert penchent pour les orignaux ! Vous savez quoi ? Le cas échéant, comman­dez donc des élans.

Un de mes cauchemars d’enseignante

Il y a une exception(ben oui), -tout adverbe- s’accorde avec un adjec­tif fémi­nin commen­çant par une consonne ou un h aspiré : Les deux sœurs sont tout éton­nées, mais l’une est tout heureuse et l’autre toute honteuse.

Origine des correcteurs

Il y a les anciens ensei­gnants, les anciens rédac­teurs, les anciens traduc­teurs, les anciens étudiants à rallonge, les anciens glan­deurs, les comé­diens contra­riés, les ex-​normaliens, les anciens secré­taires de rédac­tion, les anciens publi­ci­taires, les anciens guides touris­tiques, les anciens histo­riens, les anciens élus et mili­tants poli­tiques. Ainsi que toutes les combi­nai­sons, imagi­nables ou non, de ce qui précède, en versions qui vont du super diplômé jusqu’au parfait auto­di­dacte.

Travail qui ne se voit pas

Comme celui de la femme de ménage, le travail du correc­teur, trans­pa­rent, ne se remarque que lorsqu’il est mal fait. C’est l’un des aspects un poil frus­trants du métier. Et pour­tant, sans elle, la maison est invi­vable ; sans lui, le jour­nal n’en est plus un.

Humour

Au Pyla-​sur-​Mer, coquette station balnéaire, j’ai voulu esca­la­der l’étonnante dune… du Pilat. Là, je m’affole. Cherche où est la faute. Agace les cova­can­ciers qui peuplent ma voiture. Lis les cartes, examine les panneaux, dont chacun semble présen­ter la graphie qui seyait le mieux à celui qui a décidé de le plan­ter là – il y a du Pyla, du Pilat, du Pylat… J’ai bien failli finir par me jeter du haut de la dune en m’arrachant les cheveux, mais j’ai
préféré me suici­der à coups de glaces en cornet chez Ô Sorbet, à Arca­chon. 

Le genre

les Fran­çais ont une passion pour le sexe des mots. Le Fran­çais dit une huître mais un escar­got, une voiture mais un camion. L’huître n’est pour­tant ni femelle ni mâle, elle est herma­phro­dite, chan­geant de sexe à la fin de chaque saison ou après chaque émis­sion de semence ; quant à l’escargot, il produit à la fois des sper­ma­to­zoïdes et des ovules.
Mais le plus étrange n’est-il pas que le mot « fémi­nin » soit du genre mascu­lin.
PS. : si vous lisez ce livre vous compren­drez vite pour­quoi j’ai mis un peu de rouge.

Traduit de l’espagnol par Bertille Haus­berg.

C’est un livre abso­lu­ment génial, d’ailleurs, Keisha  l’a mis deux fois sur son blog ! La petite souris jaune dont j’aime beau­coup les idées de lecture, l’a aussi plébis­cité. J’avais emporté le livre Rosa Montero dont j’ai déjà chro­ni­qué « le terri­toire des barbares  » et « le roi trans­pa­rent  » dans un voyage aux Açores, j’aime beau­coup relier un voyage à une bonne lecture. Je suppose que cette auteure va être ravie, elle vient d’obtenir 5 coquillages pour la première fois sur Luocine, et encore si je pouvais lui mettre tous les coquillages de la plage, je les lui mettrais sans aucune hési­ta­tion. C’est un livre génial et j’ai eu envie de le reco­pier en entier, telle­ment j’ai peur d’oublier ces purs moments de bonheur total, je voudrais apprendre ce livre par cœur pour pouvoir le citer sans effort, Rosa Montero donne des clés sur ce qui l’amène à écrire :

Je pour­rais dire aussi que j’écris pour suppor­ter l’angoisse de la nuit. Dans l’agitation fébrile de l’insomnie, pendant qu’on se tourne et se retourne dans son lit, on a besoin de penser à quelque chose pour ne pas voir les menaces enva­hir les ténèbres.

À travers de courts chapitres, tous très inté­res­sants, elle traite des diffé­rents moments de la créa­tion litté­raire. C’est vivant, varié et drôle. On la suit aussi dans ses amours, décep­tions et embal­le­ments mais ce n’est pas une auto­bio­gra­phie car l’imagination de la roman­cière n’est jamais bien loin. Il ne s’agit pas, non plus, d’un essai exact et méti­cu­leux au sujet de la créa­tion roma­nesque mais d’un livre qui permet de faire vivre la créa­tion. D’ailleurs ses amours avec » M » pour­raient donner lieu à 3 romans diffé­rents qui lui restent à écrire. Rosa Montero foisonne d’idées, « la folle du logis » enva­hit toute sa vie et ses réflexions. Ce livre est aussi un régal pour la balade qu’il nous fait faire chez les roman­ciers les plus variés. Les portraits sont rapides et jamais méchants, j’ai remis, grâce à elle, dans mes listes le livre de Victor Klem­pe­rer que je voulais lire depuis long­temps à propos du langage tota­li­taire. On est en bonne compa­gnie avec tous les auteurs dont elle parle bien mais elle n’est jamais, vis à vis d’eux, dans une admi­ra­tion béate. Je suis ravie de ce qu’elle a écrit sur Goethe dont l’oeuvre m’a telle­ment ennuyée et pour­tant, j’ai essayé tant de fois de le lire. Je suis contente qu’elle rappelle la méchan­ceté stupide de Sainte-​Beuve contre Sten­dahl. Car c’est aussi cela son livre, un chemi­ne­ment avec des auteurs connus qui sont dans toutes les mémoires des écri­vains et des lecteurs. Elle sait qu’entre écrire et lire, si elle était obli­gée de choi­sir, elle garde­rait la lecture qui, pour elle, repré­sente les fonda­tions à tout acte d’écriture. (J’en suis restée aux fonda­tions ! !)

Citations

Souvenirs familiaux

Ma sœur Martina et moi échan­geons parfois, comme des images, certaines scènes du passé : c’est à peine si le foyer fami­lial dessiné par chacune de nous a des points communs. Ses parents s’appelaient comme les miens et habi­taient une rue portant le même nom mais ce ne sont abso­lu­ment pas les mêmes personnes.

Nous inven­tons nos souve­nirs, ce qui revient à dire que nous nous inven­tons nous – mêmes car notre iden­tité se trouve dans notre mémoire, dans le récit de notre biogra­phie.

L’écrivaine

Les mots sont pareils à ces pois­sons des grandes profon­deurs, un simple scin­tille­ment d’écailles au milieu des eaux noires. S’ils se décrochent de l’hameçon, on a peu de chance de les repê­cher. Les mots sont rusés, rebelles et fuyants. Ils n’aiment pas être domes­ti­qués. Domp­ter un mot (en faire un cliché) c’est le tuer.

La mort

Les roman­ciers, scribes incon­ti­nents, décrochent inlas­sa­ble­ment des mots contre la mort, comme des archers postés sur les créneaux d’un château fort en ruine. Mais le temps est un dragon à la peau dure qui dévore tout. Nul ne se souvien­dra de la plupart d’entre nous dans un siècle ou deux : ce sera exac­te­ment comme si nous n’avions pas existé. L’oubli total de nos prédé­ces­seur est une chape de plomb, la défaite qui préside à notre nais­sance et vers laquelle nous nous diri­geons. Notre pêché origi­nel.

Ecrire

Aussi long­temps qu’ils restent dans les limbes ruti­lantes de l’imaginaire, dans le domaine des projets et des idées, nos livres sont abso­lu­ment merveilleux, les meilleurs qu’on ait jamais écrits. C’est plus tard que les choses se gâtent, au moment où on se met à les fixer mot après mot dans la réalité, comme Nabo­kov épin­glait ses malheu­reux papillons sur du liège, quand on les trans­forme inexo­ra­ble­ment en choses mortes, en insectes cruci­fiés, même si on les recouvre de poudre d’or.

L’engagement

Parfois, une même personne peut avoir des compor­te­ments diffé­rents : se montrer héroïque face à certaines menaces et lamen­tables en d’autres circons­tances. Le très célèbre mani­feste de Zola en faveur de Drey­fus est toujours cité comme exemple de l’engagement moral et poli­tique de l’écrivain et Zola a dû sans aucun doute faire preuve de courage pour écrire son « J’accuse » plein de fureur, prati­que­ment seul face à tous les bien-​pensants. Mais on oublie que ce même Zola avait refusé trois ans plus tôt de signer le mani­feste à Oscar Wilde, condamné à deux ans d’emprisonnement dans les terribles geôles victo­riennes pour homo­sexua­lité.

L’envie d’être lu

Dieu sait d’où nous vient ce besoin impé­rieux qui fait de tous les écri­vains des éter­nels indi­gents du regard des autres.

L’écriture dite féminine

Quand une femme écrit un roman dont le person­nage est une femme tout le monde consi­dère qu’elle parle des femmes mais quand un homme écrit un roman dont le héros est un homme, tout le monde consi­dère qu’il parle du genre humain.

L’écriture et la lecture

On écrit pour apprendre, pour savoir, et on ne peut entre­prendre ce voyage vers la connais­sance si on emporte avec soi des réponses préa­lables.

Car lire c’est vivre une autre vie.

Un lecteur vit plus long­temps que les autres car il ne veut pas mourir avant d’avoir terminé le livre commencé.

(d’après les propos de Graciela Cabal)

Le roman

C’est pour­quoi le roman est le genre litté­raire que je préfère, celui qui se prête le mieux au carac­tère décousu de la vie. La poésie aspire à la perfec­tion, l’essai à l’exactitude, le drame à l’ordre struc­tu­rel. Le roman est l’unique terri­toire litté­raire où règnent là même impré­ci­sion, la même déme­sure que dans l’existence humaine.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard, il a obtenu un coup de cœur.

Je savais, grâce au billet d « Aifelle , que je lirai ce livre, depuis j’ai lu « Anna ou une histoire fran­çaise  » et je ne peux encore une fois que me féli­ci­ter de ce conseil de lecture. Même si, ce n’est pas une lecture très facile, surtout la partie sur l’angoisse d’Abraham, j’ai été très touchée par ce récit. Comme Aifelle je vous conseille d’écouter son inter­view car elle raconte si bien tout ce qui l’habite. Alors pour­quoi Abra­ham est-​il angoissé, je n’ai pas trouvé la réponse, mais en revanche Rosie Pinhas-​Delpuech a raison, si on ne connaît pas la cause on connaît bien l’heure à laquelle l’angoisse nous saisit : c’est l’heure où le soleil, même s’il illu­mine une dernière fois de mille feux le ciel, va se coucher et où la lumière va faire place à l’obscurité.

C’est l’heure où les enfants pleurent sans pouvoir être faci­le­ment conso­lés, c’est l’heure où le malade a peur de la nuit qui s’installe, c’est l’heure où le marin voudrait être au port.

Cette auteure nous entraîne dans un voyage, celui de son exil et celui de l’exil de sa langue. Ses passages sur le fran­çais des étran­gers sont d’une justesse incroyable . Elle nous fait connaître aussi Israël autre­ment et c’est si rare aujourd’hui entendre parler posi­ti­ve­ment et simple­ment de ces gens qui habitent sur cette terre telle­ment convoi­tée. Elle nous raconte aussi la France des années 70 et les quelques pages sur Nanterre sont inté­res­santes, elle y mêle la toute nouvelle univer­sité : quelques bâti­ments très laids sortis d’une friche assez triste, contras­tant avec l’exigence intel­lec­tuelle des profes­seurs et les débats sans fin avec son amie, le murs qui cache un bidon­ville où des émigrés moins chan­ceux qu’elle s’entassent. Elle n’oublie jamais que sa condi­tion d’étrangère peut se rappe­ler à elle bruta­le­ment. Et qu’elle peut se retrou­ver sur l’île de la Cité à faire la queue parmi les déses­pé­rés du monde pour renou­ve­ler ses titres de séjour. Fina­le­ment sa vraie patrie sera ses langues et surtout la traduc­tion, c’est à dire encore un voyage celui qui lui permet de passer de l’hébreu au fran­çais et du fran­çais à l’hébreu. Elle n’en n’oublie pas pour autant le turc qui reste sa langue mater­nelle.

Citations

L’exil

Ils(les Russes blancs) ravi­vaient auprès de ces derniers, et surtout des Juifs, la mémoire des guerres, des horreurs qui les accom­pagnent, du déclas­se­ment qu’entraîne tout dépla­ce­ment forcé, de l’exil d’un peuple qui avait la nostal­gie de sa terre, de sa langue et d’une chose tout à fait indé­fi­nis­sable que Dostoïevski- qui écrit « L’idiot » au cours d’un long exil à l’étranger- « le besoin d’une vie qui les trans­cende, le besoin d’un rivage solide,d’une patrie en laquelle ils ont cessé de croire parce qu’ils ne l’ont jamais connue ».

L’aéroport de Lod

Mon souve­nir de l’aéroport de Lydda-​Lod en 1966 recoupe certaines photos des « Récits d’Ellis Island » de Georges Perec et Robert Bober. Les mêmes bagages bour­rés et, fice­lés, inélé­gants, les mêmes visages un peu figés par l’attente , l’angoisse, l’excès d’émotion. En 1966, l’aéroport de Lod est un lieu unique au monde où des retrou­vailles sont encore possibles entre morceaux de puzzles disper­sés sur la surface de la terre ou manquants.

les Juifs, la terre et la nation

Déta­ché de la terre par des siècles d’errance, inter­dit d’en possé­der, de la travailler, le Juif est histo­ri­que­ment une créa­ture urbaine. Parmi les notions élémen­taires qui me faisaient défaut par tradi­tion et culture profonde, la terre, la patrie, le drapeau, n’étaient pas les moindres. Toujours hôtes d’un pays étran­ger, d’abord de l’Espagne puis de l’empire otto­man, la terre était pour nous une notion abstraite, hostile, excluante. Nous étions des loca­taires avec des biens mobi­liers, trans­por­tables : ceux qui se logeaient dans le cerveau et éven­tuel­le­ment dans quelques valises. La terre appar­te­nait aux autoch­tones, ils avaient construit une nation, puis planté un drapeau, et nous étions les hôtes, dési­rables ou indé­si­rables selon les jours.

Le style que j’aime, cette image me parle

C’est exac­te­ment ainsi que m’est apparu Hirshka, (…) comme s’il draguait dans un filet de pêche une histoire qu’il avait traî­née à son insu jusqu’aux rives de la Médi­ter­ra­née.

La langue des » étrangers »

Quand on est en pays étran­ger, même si on en comprend la langue, on ne se comprend pas . Parfois, on n’entend pas les paroles qui sont dites. L’entendement est obstrué. On est frappé de surdité audi­tive et mentale. La peur qu’éprouve l’étranger et, le rejet qu’il subit, le rendent défi­cient. Il se fait répé­ter les choses, de crainte de ne pas comprendre.

Entre le jargon disser­ta­tion de la philo­so­phie , le caquè­te­ment des commères de la rue, l’argot de l’ouvrier, celui de l’étudiant, il ne restait pas le moindre inter­stice pour le parler respec­tueux de ceux qui, depuis deux siècles, avaient élu domi­cile dans le fran­çais de l’étranger.

Comme Aifelle je vous conseille d’écouter cette femme

lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard (thème exil)

Une femme d’origine géor­gienne, Tamouna, va fêter ses 90 ans, elle a fui à 15 ans avec sa famille son pays natal en 1921. Atteinte aujourd’hui d’une mala­die pulmo­naire, elle ne peut vivre sans oxygène, sa vie est donc limi­tée à son appar­te­ment et aux visites de sa nombreuse et pétu­lante famille. Par bribes les souve­nirs vont arri­ver dans son cerveau un peu embrumé. Sa petite fille qui doit ressem­bler très fort à Kéthé­vane Dawri­chewi, l’oblige à regar­der toutes les photos que la famille conserve pieu­se­ment. Bébia et Babou les grands parents sont là enfouis dans sa mémoire un peu effa­cés comme ces photos jaunies. Et puis surtout, il y a Tamaz celui qu’elle a tant aimé et qui n’a jamais réussi à la rejoindre à travers les chemins de l’exil. Ce livre m’a permis de recher­cher le passé de la Géor­gie qui a en effet connu 2 ans d’indépendance avant de tomber sous la main de fer de Staline. Ce n’est pas un mince problème pour un si petit pays que d’avoir le grand frère russe juste à ses fron­tières et encore aujourd’hui, c’est très compli­qué. Mais plus que la réalité poli­tique ce livre permet de vivre avec la mino­rité géor­gienne en France, connaître leurs diffi­cul­tés d’adaptation écono­miques, le succès intel­lec­tuel des petits enfants, les peurs des enfants qui attendent leur père parti combattre les sovié­tiques alors que la cause était déjà perdue,la honte d’avoir un oncle parti combattre l’armée russe sous l’uniforme nazi . Tous ces souve­nirs sont là dans sa tête et dans cet appar­te­ment qu’elle ne quitte plus. Je suis toujours très sensible au charme de cette auteure, elle reste toujours légère même dans des sujets graves et j’ai aimé qu’elle partage avec des lecteurs fran­çais ses origines et sa famille.

Citations

Pudeur du récit

Le chien est resté en Géor­gie. avec ses grands parents. Elle ne les a jamais revus. Aucun des trois. Elle ignore la date exacte de leurs morts.

Le géorgien avant 1918

Nous parlons géor­gien entre nous. C’est la langue de la famille. Celle des vacances. À l’école, on doit parler le russe. C’est la règle. Le géor­gien est une langue de chien, dit notre maître. Toute tenta­tive de braver l’interdit est sévè­re­ment punie.

Solidarité des exilés

Il vient du Maroc, il était cuisi­nier au palais du roi avant de venir en France, il évoque souvent l’exil et la famille qu’il a lais­sée derrière lui. Elle écoute, elle le force parfois à dire les mauvais trai­te­ments qu’il a subis au palais . Il le dit par bribes avec réti­cence. elle se reproche ensuite son insis­tance. elle-​même ne parle jamais des raisons de son exil.

Les peurs des enfants

De nouveaux émigrés sont arri­vés, mon père n’est pas revenu, nous ne savons pas ce qui lui est arrivé. Il a peut-​être été déporté, je crois que c’est le sort des oppo­sante. Ou bien il est mort. Je dois te paraître cynique . Je te choque sans doute. Mais je meurs des mots que personne ne prononce.

Lu dans le cadre de masse critique de Babe­lio.



Je me souviens que le résumé de ce livre m’avait atti­rée car on y parlait de la guerre en Abys­si­nie en 1936. C’est une guerre dont on parle peu mais qui m’a toujours inté­res­sée et révol­tée. L’Éthiopie d’aujourd’hui est aussi un pays qui m’intrigue et qui semble avoir un dyna­misme où l’on retrouve cette fierté natio­nale dont parle ce roman. Je ne regrette pas d’avoir dérogé à mes prin­cipes et d’avoir répondu à « Masse-​critique ». Ce roman histo­rique qui commence en 1936, en Éthio­pie pour se termi­ner à Rome en 1945, est passion­nant et a d’étranges réso­nances avec la période actuelle. L’auteure Theresa Révay à choisi comme héroïne prin­ci­pale une corres­pon­dante de guerre. C’est une idée géniale car cela lui permet d’exercer son regard critique sur tous les points chauds du globe à l’époque. De la guerre d’Espagne à la montée du nazisme à l’entrée en guerre de l’Italie fasciste de Musso­lini en passant par les guerres du désert et de la vie à Alexan­drie. Elle aura tout vu cette sublime Alice et tout compris.

Le seul point faible du roman c’est cette superbe histoire d’amour entre ce prince italien et la belle corres­pon­dante de guerre améri­caine. Mais il fallait bien un amour pour relier entre eux des événe­ments aussi tragiques. J’avoue que je n’y ai pas trop cru, c’est un peu trop roma­nesque mais ce n’est pas là l’essentiel. L’important c’est de revivre ces époques et se deman­der si le monde n’est pas à nouveau en train de partir sur des pentes aussi dange­reuses que dans ces moments tragiques. Lire le récit de tous ces épisodes dans un même roman cela fait peur car l’enchaînement tragique était évitable sans la mollesse des consciences dans les démo­cra­ties. Le Nazisme a vrai­ment la palme de l’horreur et pour­tant Musso­lini et Franco n’étaient pas des anges. Je verrais bien ce roman dans une série, chaque guerre consti­tuant une saison ; on aurait alors le temps d’aller au bout des dessous des conflits. Je crois, par exemple, que le public serait content d’en apprendre plus sur la façon dont les Italiens se sont conduits en Abys­si­nie.

Citations

Les armes chimiques en 1936 en Abyssinie

Après la grande Guerre, les armes chimiques avaient pour­tant été pros­crites aux termes d’une conven­tion inter­na­tio­nale rati­fiée par l’Italie. Leur usage était un acte scan­da­leux et mépri­sable.

Le correspondant de guerre

Les rela­tions avec les hommes d’État ressem­blaient à un jeu de poker. Il fallait garder l’esprit clair, dissi­mu­ler ses pensées tout en obte­nant qu’ils dévoilent les leurs.

Description qui permet de se croire au Vatican : sœur Pascalina

Le voile sombre ondulé ondu­lait sur ses épaules. Sa jupe effleu­rait le sol, dissi­mu­lant ses pieds, si bien qu’on avait l’impression qu’elle flot­tait au-​dessus d’un pave­ment de marbre

Portrait d’Hemingway à Madrid en avril 1937

En face d’elles, un grand miroir se fendilla sur toute sa hauteur. Heming­way, torse bombé, gesti­cu­lait en cher­chant à rassu­rer son audi­toire. Le célèbre écri­vain s’était d’emblée imposé comme le cœur ardent de la bâtisse. Non seule­ment parce qu’il stockait dans ses deux chambres, outre d’innombrables bouteilles d’alcool, des jambons, du bacon, des œufs, du fromage, de la marme­lade, des conserves de sardines, et des crevettes, du pâté fran­çais t d’autres victuailles impro­bables en ces temps de pénu­rie, mais aussi parce que sa ferveur à défendre la cause répu­bli­caine et son tempé­ra­ment homé­rique lami­naient son entou­rage.

L’histoire d’amour

Ainsi allait le monde d’Umberto. Elle était consciente de ne pas y avoir sa place. (…) Elle mesura encore une nouvelle fois combien Umberto était écar­telé entre sa vie de famille et les moments qu’il lui accor­dait. (…) A son corps défen­dant, une pointe doulou­reuse la trans­perça et elle regretta d’être deve­nue une femme amou­reuse tris­te­ment banal.

Le fascisme

Je viens d’entendre le cri nécro­phile « Viva la muerte ! » Qui sonne à mes oreilles comme « À mort la vie ! » s’était écrié le philo­sophe, avant d’ajouter : Vous vain­crez mais vous ne convain­crez pas. Vous vaincre parce que vous possé­dez une surabon­dance de force brutale, vous ne convaincre pas parce que convaincre signi­fie persua­der. Et pour persua­der il vous faudrait avoir ce qui vous manque : la raison et le droit dans votre combat. » Ses adver­saires, fou de rage, avaient hurlé : « À mort l’intelligence ! »

Le nazisme

Pour être inno­cent sous le Troi­sième Reich, il fallait être enfermé dans un camp de concen­tra­tion ou mort.