Traduit de l’allemand et annoté par Élisa­beth Guillot.


Les cinq coquillages veulent dire, tout simple­ment, qu’il faut lire ce livre car il nous en apprend tant sur une période qu’on voudrait à jamais voir bannie et fait réflé­chir sur la langue du monde poli­tique qui veut mani­pu­ler plus que convaincre. Rosa Montero dans « la folle du logis « en parlait et elle m’a rappelé que je voulais le lire depuis long­temps. À mon tour de venir conseiller cette lecture à toutes celles et tous ceux qui se posent des ques­tions sur le nazisme en parti­cu­lier sur l’antisémitisme des Alle­mands. Ce pays haute­ment civi­lisé qui en 1933 permit que l’on inscrive à l’entrée de l’université de Dresde où Victor Klem­pe­rer ensei­gnait la philo­lo­gie :

« Quand le Juif écrit en alle­mand, il ment. »

Comment cet homme qui se sent telle­ment plus alle­mand que juif peut-il comprendre alors, qu’aucun de ses chers confrères n’enlèvent immé­dia­te­ment cette pancarte ? Cet homme qui a failli lais­ser sa vie pour sa patrie durant la guerre 14 – 18 ne peut accep­ter le terrible malheur qui s’abat sur lui. Pour ne pas deve­nir fou, il essaie d’analyser en bon philo­logue la langue de ses bour­reaux. Il cachera le mieux qu’il peut ses écrits et leur donnera une forme défi­ni­tive en 1947. Comment a-t-il survécu ? contrai­re­ment à son cousin Otto le chef d’orchestre, il est resté en Alle­magne, marié à une non-juive ; il a survécu tout en subis­sant les lois concer­nant les Juifs alors qu’il était baptisé depuis de longues années. La veille des bombar­de­ments de Dresde, il devait être déporté avec sa femme, les consé­quences tragiques du déluge de feu qui s’est abattu sur sa ville lui ont permis de fuir en dissi­mu­lant son iden­tité.

Son essai montre de façon très précise comment on peut défor­mer l’esprit d’un peuple en jouant avec la langue et en créant une pseudo-science . Il semble parfois ergo­ter sur certains mots qui ne nous parlent plus guère, mais ce ne sont que des détails par rapport à la portée de ce livre. Il est évident que Victor Klem­pe­rer réus­sit à survivre grâce à l’amour de sa femme et le dévoue­ment d’amis dont ils parlent peu. Il est telle­ment choqué par la trahi­son des intel­lec­tuels de son pays qu’il a tendance à ne rien leur pardon­ner et être plus atten­tif aux gens simples, qu’ils jugent plus victimes du régime que bour­reaux . Pour ceux qui avaient la possi­bi­lité de réflé­chir, il démontre avec exac­ti­tude qu’ils ont failli à leur mission d’intellectuels. Malheu­reu­se­ment dans un passage dont je cite un court extrait, on voit que sa clair­voyance s’est arrê­tée au nazisme et qu’il est lui-même aveu­glé par l’idéologie commu­niste. Le livre se fait poignant lorsque Victor Klem­pe­rer se laisse aller à quelques plaintes des trai­te­ments qu’il subit quoti­dien­ne­ment. Que ce soit » le bon » qu’il reçoit pour aller cher­cher un panta­lon usagé réservé aux juifs, puisqu’il ne peut plus ache­ter ni porter des vête­ments neufs, ou le geste de violence qui le fait tomber de la plate-forme du bus, seul endroit que des juifs peuvent utili­ser dans les trans­ports en commun. Avec, au quoti­dien, la peur d’enfreindre une des multiples règles concer­nant les juifs et l’assurance, alors, d’être déporté : avoir un animal domes­tique, avoir des livres non réser­vés aux juifs, dire Mendels­sohn au lieu du « juif Mendels­sohn », sortir à des heures où les juifs n’ont pas le droit d’être dehors, ne pas lais­ser la place assez rapi­de­ment à des aryens, ne pas clai­ron­ner assez fort « Le juif Klem­pe­rer » en arri­vant à la Gestapo où de toutes façon il sera battu plus ou moins forte­ment … un véri­table casse-tête qui fait de vous un sous-homme que vous le vouliez ou non.

Lors de la réflexion sur le poids des mots et des slogans en poli­tique, j’ai pensé que nous avions fait confiance à un parti qui s’appelle « En marche », et que ces mots creux ne dévoi­laient pas assez, à travers cette appel­la­tion, les inten­tions de ceux qui allaient nous gouver­ner. En période trou­blée, les mots comme « Répu­blique » ou « Démo­cra­tie » sont sans doute plus clairs mais engagent-ils davan­tage ceux qui s’y réfèrent ?

Citations

Pour situer ce livre, on peut lire ceci dans la préface de Sonia Combe

À la fin de la guerre, Victor Klem­pe­rer et à double titre un survi­vant. Tout d’abord, bien entendu, parce qu’il a fait partie de ces quelques milliers de Juifs, restés en Alle­magne, qui ont échappé à la dépor­ta­tion. Mais, en second lieu, parce qu’il demeure ce qu’il a toujours été, un Juif irré­mé­dia­ble­ment alle­mand, un rescapé de la « symbiose judéo-alle­mande », de ce bref moment de l’histoire alle­mande qui permit la sécu­la­ri­sa­tion de l’esprit juif, l’acculturation des juifs et leur appro­pria­tion de l’univers cultu­rel alle­mand. Quoi qu’il en soit de la réalité de cette symbiose, aujourd’hui le plus souvent perçu comme un mythe ou l’illusion rétros­pec­tive d’une rela­tion d’amour entre Juifs et Alle­mands qui ne fut jamais réci­proque, Klem­pe­rer est l’héritier spiri­tuel de cette Alle­magne fantasmé et désiré – au point qu’elle restera, quoi qu’il arrive et pour toujours, sa seule patrie possible.

La mauvaise foi des scientifiques allemands de l’époque nazie

Le congrès de méde­cine de Wies­ba­den était lamen­table ! Ils rendent grâce à Hitler, solen­nel­le­ment et à plusieurs reprises, comme « Au Sauveur de l’Allemagne »-bien que la ques­tion raciale ne soit pas tout à fait éluci­dée, bien que les « étran­gers » , August von Wasser­mann méde­cin alle­mand 1866 1925, Paul Ehrlich,médecin alle­mand 1854 1915 prix Nobel de méde­cine en 1908 et Neis­ser aient accom­pli de grandes choses. Parmi « mes cama­rades de race » et dans mon entou­rage le plus proche, il se trouve des gens pour dire que ce double « bien que » est déjà un acte de bravoure et c’est ce qu’il y a de plus lamen­table dans tout cela. Non, la chose la plus lamen­table entre toutes, c’est que je sois obligé de m’occuper constam­ment de cette folie qu’est la diffé­rence de race entre Aryens et Sémite, que je sois toujours obligé de consi­dé­rer tout cet épou­van­table obscur­cis­se­ment et asser­vis­se­ment de l’Allemagne du seul point de vue de ce qui est juif. Cela m’apparaît comme une victoire que l’hitlérisme aurait rempor­tée sur moi person­nel­le­ment. Je ne veux pas la lui concé­der.

L’influence Nazie dans les couches populaires.

Frieda savait que ma femme était malade et alitée. Un matin, je trou­vais une grosse pomme au beau milieu de ma machine. Je levais les yeux vers le poste de Frieda et elle me fit un signe de tête. Un instant plus tard, elle se tenait à côté de moi : « pour ma petite mère, avec toutes mes amitiés ». Puis d’un air curieux et étonné, elle ajouta : » Albert dit que votre femme est alle­mande. Est-elle vrai­ment alle­mande ? »
La joie que m’avait causée la pomme s’envola aussi­tôt. Dans cette âme candide qui ressen­tait les choses de manière abso­lu­ment pas nazie mais, au contraire, très humaine, s’était insi­nué l’élément fonda­men­tal du poison nazi ; elle iden­ti­fiait » Alle­mand » avec le concept magique d » » Aryen » ; il lui semblait à peine croyable qu’une Alle­mande fut mariée avec moi, l’étranger, la créa­ture appar­te­nant à une autre branche du règne animal ; elle avait trop souvent entendu et répété des expres­sions comme « étran­gers à l’espèce », » de sang alle­mand », « racia­le­ment infé­rieur », « nordique » et « souillure raciale » : sans doute n’associait-elle à tout cela aucun concept précis, mais son senti­ment ne pouvait appré­hen­der que ma femme pût être alle­mande.

L’auteur se pose cette question :

Mais voilà que le reproche que je m’étais fait pendant des années me reve­nait à l’esprit, ne sures­ti­mais-je pas, parce que cela me touchait person­nel­le­ment de manière si terrible, le rôle de l’antisémitisme dans le système nazi ?
Non, car il est à présent tout à fait mani­feste qu’il consti­tue le centre et, à tout point de vue, le moment déci­sif du nazisme dans son ensemble. L’antisémitisme, c’est le senti­ment profond de rancune éprou­vés par le petit-bour­geois autri­chien déchu qu’était Hitler ; l’antisémitisme, sur le plan poli­tique, c’est la pensée fonda­men­tale de son esprit étroit. L’antisémitisme, du début jusqu’à la fin, le moyen de propa­gande le plus effi­cace du Parti, c’est la concré­ti­sa­tion la plus puis­sante et la plus popu­laire de la doctrine raciale, oui, pour la masse alle­mande c’est iden­tique au racisme. effet, que sait la masse alle­mande des dangers de l » negri­fi­ca­tion » (Vernig­ge­run) et jusqu’où s’étend sa connais­sance person­nelle de la préten­due infé­rio­rité des peuples de l’Est et du Sud-Est ? Mais un Juif, tout le monde connaît ! Anti­sé­mi­tisme et doctrine raciale sont, pour la masse alle­mande, syno­nyme. Et grâce au racisme scien­ti­fique ou plutôt pseudo-scien­ti­fique, on peut fonder justi­fier tous les débor­de­ments et toutes les préten­tions de l’orgueil natio­na­liste, chaque conquête, chaque tyran­nie, chaque exter­mi­na­tion de masse.

Originalité de l’antisémitisme nazie

Dans les temps anciens, sans excep­tion, l’hostilité envers les Juifs visait unique­ment celui qui était en dehors de la foi et de la société chré­tienne ; l’adoption de la confes­sion et des mœurs locales avait un effet compen­sa­teur, et (au moins pour la géné­ra­tion suivante) obli­té­rant. En trans­po­sant la diffé­rence entre Juif et non-Juifs dans le sang, l’idée de race rend tout compen­sa­tion impos­sible, elle rend la sépa­ra­tion éter­nelle et la légi­time comme œuvre de la volonté divine

Aveuglement sur le communisme

Car il est urgent que nous appre­nions à connaître le véri­table esprit des peuples dont nous avons été isolés pendant si long­temps, au sujet desquels on nous a menti pendant si long­temps. Et l’on ne nous a jamais menti autant que sur le peuple russe… Et rien ne nous conduit au plus près de l’âme d’un peuple que la langue… Et pour­tant, il y a » mettre au pas » et « ingé­nieur de l’âme » -tour­nures tech­niques l’une et l’autre. La méta­phore alle­mande désigne l’esclavage et la méta­phore russes, la liberté.

Le cogneur et le cracheur les deux hommes de la Gestapo qui ont tourmenté Klemperer pendant de longues années, ils les opposent aux intellectuels

Le cogneur et le cracheur, c’étaient des brutes primi­tives (bien qu’ils eussent le grade d’officier), tant qu’on ne peut pas les assom­mer, il faut suppor­ter ce genre d’homme. Mais ce n’est pas la peine de se casser la tête dessus. Alors qu’un homme qui a fait des études comme cet histo­rien de la litté­ra­ture ! Et, derrière lui, je vois surgir la foule des hommes de lettres, des poètes, des jour­na­listes, la foule des univer­si­taires. Trahi­son, où que se porte le regard.
Il y a Ulitz, qui écrit l’histoire d’un bache­lier juif tour­menté et la dédie à son ami Stefan Zweig, et puis au moment de la plus grande détresse juive, voilà qu’il dresse le portrait cari­ca­tu­ral d’un usurier juif, afin de prou­ver son zèle pour la tendance domi­nante.

Traduit par André Fayot post face de Bertrand Fillau­dreau.


La lecture de ce livre de mémoires me prouve que la blogo­sphère a permis à mes goûts litté­raires d’évoluer. J’ai pris un grand plai­sir à cette lecture que je dois à Domi­nique ( elle même remer­cie Keisha). Je voulais connaître cet homme qui est consi­déré comme le « père des parcs natio­naux aux USA » . Mes enfants y font des balades extra­or­di­naires chaque été et leurs photos donnent envie de s’y rendre. J’ai toujours cet éton­ne­ment face à ce para­doxe, le pays le plus pollueur de la planète est aussi celui qui semble adorer le plus la nature vierge. Plusieurs lectures récentes convergent pour me donner l’impression que l’homme agri­cul­teur est devenu le plus grand préda­teur des espèces végé­tales et animales. Faire pous­ser du blé ne peut se faire qu’aux prix de souf­frances infi­nies pour l’homme et la nature.
John Muir, les souf­frances, il connaît, élevé par un père d’une rigueur qui frise le tortion­naire, il a connu les pires brimades physiques dès son enfance : coups, enge­lures, travaux de forçat ; il a tout accepté au nom d’un respect filial qui lui vient, on se demande pour­quoi ? et comment ?
Toute son enfance, surtout son émer­veille­ment de la nature qui s’offre à lui quand il arrive dans le Wiscon­sin, est très agréable à lire et on suit avec atta­che­ment les péri­pé­ties de chaque décou­verte qu’offrent ces lieux souvent encore vierges. La fin est beau­coup moins passion­nante, il est vrai qu’il ne s’agit plus de son enfance. Cet enfant à 10 ans est capable de comprendre la trigo­no­mé­trie tout seul avec des livres, à 14 ans de construire des horloges sans plan préa­lable, il a vrai­ment une intel­li­gence tota­le­ment hors norme. Il a appris à lire et à écrire seul ou presque à 4 ans. Il parle latin et alle­mand. J’aurais aimé qu’il raconte mieux son adap­ta­tion au monde des adultes quand il ne vit plus sous la férule de ce père que j’ai détesté tout au long du livre.

Citations

Éducation écossaise fin du XIXe

Je ne vois rien qui puisse me pous­ser aujourd’hui à concen­trer plus fort mon atten­tion que quand j’étais enfant, ce que réus­sis­sait le fouet -une gigan­tesque raclée le plus souvent. Les insti­tu­teurs écos­sais de la vieille école ne passaient pas leur temps à tenter de trou­ver des chemin raccour­cis vers la connais­sance, ni d’expérimenter les dernières trou­vailles en matière de méthode psycho­lo­gique, telle­ment en vogue de nos jours. Il n’était pas ques­tion de rendre nos bancs confor­tables, ni nos leçons faciles. On nous collait seule­ment de but en blanc devant nos livres, comme des soldats face à l’ennemi, en nous ordon­nant d’un ton sans réplique : « Allez au travail ! Appre­nez vos leçons ». Et à la moindre erreur, si minime fût-elle, c’était le fouet, car avait été fait cette extra­or­di­naire décou­verte, aussi simple que défi­ni­tive, et telle­ment écos­saise, qu’il exis­tait une rela­tion directe entre la peau et la mémoire, et qu’irriter celle-là stimu­lait celle-ci au degré souhaité quel qu’il fût.

Les bagarres

Quand on avait la chance de finir un combat sans un œil au beurre noir, on échap­pait géné­ra­le­ment à une dége­lée à la maison et une autre le lende­main matin à l’école, car les autres traces de l’échauffourée pouvaient être lavées faci­le­ment au puits près de l’église, ou bien dissi­mu­lées, ou mise au compte des aspé­ri­tés du terrain ; tandis qu’un œil poché ne pouvait trou­ver d’autre expli­ca­tion qu’une bagarre en règle. La double correc­tion en était la sanc­tion inéluc­table mais sans aucun effet : les bagarres se conti­nuaient sans la moindre accal­mie, comme les oura­gans, car aucune autre puni­tion que la mort n’aurait pu suppri­mer la vieille agres­si­vité atavique qui brûlait dans nos veines de païens, pas plus qu’on arri­vait à nous faire admettre que père et maître pouvaient légi­ti­me­ment nous étriller aussi labo­rieu­se­ment pour notre bien, tout en refu­sant le plai­sir de nous casta­gner les uns les autres pour le même bien.

Genre de livres où Wikipédia rend bien des services .…

Et il en allait tout de même avec les calo­po­gons, les pogo­nies, les spiranthes et quan­tité d’autres popu­la­tions végé­tales. Le magni­fique turban de Turc ( Lilium super­bum), qui croît sur les berges des cours d’eau, était rare chez nous, alors que le lis orangé pous­sait en abon­dance en terrain sec sous les chênes à gros fruits et nous rappe­lait bien souvent la plate-bande de tante Ray en Écosse. Grâce à ses fleurs rouge écar­late, l’asclépiade tubé­reuse ou herbe à ouate atti­rait des volées de papillons et produi­sait de superbes masses de couleur.

Une éducation à la dure

Mes aven­tures me remettent en mémoire l’histoire de ce garçon qui, en esca­la­dant un arbre pour voler un nid de corbeau, tomba et se cassa la jambe, mais qui, sitôt guéri, se força à grim­per jusqu’au sommet de l’arbre du haut duquel il avait culbuté.

La prégnance de la morale

Comme à l’ensemble des petits écos­sais, on nous ensei­gnait la plus stricte abné­ga­tion, à propos et hors de propos, à faire fi de la chair et à la morti­fier, à veiller à garder nos corps soumis aux préceptes de la Bible et à nous punir sans merci pour toute faute commise ou simple­ment imagi­née. Lorsque, en aidant sa sœur à rame­ner les vaches, un gamin usa un beau jour d’un terme défendu : « faudra que je l’dise à papa, fit la jeune fille horri­fiée. J’le lui dirai, qu’t’as dit un vilain mot…
-J’ai pas pu l’empêcher d’me v’nir répon­dit l’enfant par manière d’excuse. C’est pas pire de le dire tout haut que de l » penser tout bas ! »

Après avoir décrit le Wisconsin comme le paradis des oiseaux , il décrit cette scène horrible (cette espèce de pigeons a complètement disparu, on comprend pourquoi !)

Les pigeons, à ce moment-là, étaient rares un grand nombre de personnes, équi­pées de chevaux et de chariot, et armées de fusil, de longues perches, de pots à soufre, torches de poix, etc, avaient déjà planté leur camp sur le pour­tour deux fermiers instal­lés à plus de cent milles de là avaient amené quelques trois cents porcs pour les faire engrais­ser sur les pigeons massa­crés. Un peu partout, des gens employés à plumer et à saler ce qui avait déjà été mis de côté étaient assis au milieu de monceaux d’oiseaux. La terre était couverte d’une couche de fiente de plusieurs pouces d’épaisseur. Quan­tité d’arbre de deux pieds de diamètre étaient brisés guère au-dessus du sol, et les branches de beau­coup d’autres parmi les plus hauts et les plus éten­dus avaient cédé, comme si un oura­gan avait balayé la forêt.
Au coucher de soleil, pas un pigeon n’était encore arrivé. Mais un cri géné­ral s’éleva tout à coup : » Les voilà ! ». Ils étaient encore loin, mais le bruit qu’ils faisaient me rappe­lait, en mer, un violent coup de vent qui passe à travers les grée­ments d’un navire dont on a serré les voiles. Des milliers furent bien­tôt abat­tus à coups de perche, mais les oiseaux ne cessaient pas pour autant d’affluer. Puis les feux s’allumèrent et un tableau aussi terri­fiant que superbe se mit en place. Les pigeons qui se déver­saient à flots se posaient partout, les uns sur les autres, si bien qu’il se formait des masses compactes sur toutes les branches. Ça et là des perchoirs roulaient avec fracas, et, dans leur chute en abat­taient des centaines d’autres, préci­pi­tant les groupes extrê­me­ment serrés d’oiseaux dont étaient chargé le moindre rameau, spec­tacle de conflit et de tumulte. Je m’aperçus qu’il était parfai­te­ment inutile de parler ou même de crier au gens qui m’entouraient. Les coups de fusil, on les enten­dait rare­ment, et ce n’est qu’en voyant les hommes rechar­ger leurs armes que je compre­nais qu’ils avaient tiré. Personne n’osait s’aventurer à l’intérieur du péri­mètre du carnage. On avait parqué les cochons en temps utile, le ramas­sage des morts et de bles­sés étant remis au lende­main matin. Les pigeons affluaient toujours, et ce ne fut qu’après minuit que je perçus une dimi­nu­tion du nombre des arri­vants. Le vacarme dura toute la nuit.
Vers les premières lueurs du jour, le bruit s’atténua quelque peu ; long­temps avant qu’on pût distin­guer les formes, les pigeons commen­cèrent à s’en aller dans une direc­tion diffé­rente de celle où ils étaient venus la veille, de sorte que quand le soleil se leva tout ce qui était capable de voler avait disparu. Ce fut alors le hurle­ment des loups qui se fit entendre, et l’on vit arri­ver furti­ve­ment renards, lynx, couguar, ours,raton laveur, opos­sum et putois, tandis que des aigles des éper­viers de diffé­rentes espèces, accom­pa­gnés d’une armée de vautour, appro­chaient pour tenter de les évin­cer et d’avoir leur part de butin.
Les auteurs du carnage se mirent alors à avan­cer parmi les morts, les mourants et les muti­lés et à ramas­ser les pigeons et aller mettre en tas, ce jusqu’à ce que chacun ait autant qu’il voulait, après quoi les cochons furent lais­ser libres de dévo­rer les restants.

L’inconfort total

Dans toute la maison, il n’y avait en fait de feu que le four­neau de la cuisine, avec son foyer de cinquante centi­mètres de long sur vingt cinq de large et autant de haut – à peine de quoi y mettre trois ou quatre petites bûches-, autour duquel, lorsqu’il faisait – 20 dehors, les dix personnes que nous étions dans la famille grelot­taient, et sous lequel nous trou­vions, le matin, nos chaus­settes et nos grosses bottes impré­gnées d’eau gelée en bloc. Et nous n’avions pas même le droit de rani­mer ce misé­rable petit feu dans sa boîte noire pour les dége­ler. Non, nous devions y compri­mer nos pieds endo­lo­ris et tout palpi­tant d’engelures, au prix de douleurs pires qu’une rage de dent, et filer au travail.

Je crois relire homo sapiens : le malheur de la révolution agricole

Dans ces temps recu­lés, long­temps avant l’arrivée des machines qui nous épargnent tant de peine, tout (ou presque) ce qui touchait à la culture du blé impo­sait des travaux érein­tant – faucher sous la chaleur des longues jour­nées de la cani­cule, râte­ler et lier des gerbes, faire les meules et battre le grain -, et je me disais bien souvent que la façon brutale, fréné­tique, que nous avions de faire sortir le grain de terre ressem­blait trop à une exca­va­tion de tombes.

J’ai lu les deux romans à la suite, je les fais paraître donc le même jour sur Luocine. J’aime cet auteur je connais bien le monde dont il parle et j’ai l’impression que beau­coup de gens peuvent dire cela de lui.

Dans un style léger, Jean-Philippe Blon­del se raconte, pour un pudique c’est une entre­prise risquée, il parvient grâce à l’humour et à la conni­vence qu’il installe entre nous et ses souve­nirs à ne jamais tomber dans le voyeu­risme. Chaque chapitre est l’occasion de se souve­nir d’une chan­son et je conseille de lire ce livre avec « Youtube », c’est drôle de faire reve­nir de la musique des limbes du monde des souve­nirs. Dieu que les ado aiment des chan­sons stupides et seule­ment braillardes le plus souvent ! Je ne peux pas dire que j’ai été complè­te­ment séduite par ce livre, mais je suis en partie respon­sable, il ne faut jamais lire aussi rapi­de­ment deux livres du même auteur surtout après avoir aimé le premier.
Les émois de l’ado ressemblent à telle­ment de mauvais films que malgré le réel talent de l’auteur on a souvent l’impression d’être dans le cliché.

Citations

La boum dans les locaux de l’église à lire en écoutant ti amo » de Umberto Tozzi

Vers quatre heures de l’après-midi, frère Damien vient parta­ger quelques mots de foi avec nous. Nous avons tiré les rideaux pour être dans l’obscurité totale. Les slows s’enchaînaient les uns aux autres. Il n’y a plus que des couples. On ne recon­naît personne. Nous n’avons pas touché aux gâteaux au yaourt fait dans les Tupper­ware. Frère Damien est blême-il bredouille « mais qu’est-ce que vous faites ? »
Un partage frère Damien
Un partage.

Une remarque sur les objets

C’est curieux comme les objets traversent les âges, au bout d’un certain temps, on ne sait plus quand on les a ache­tés, on sait seule­ment qu’ils nous accom­pagnent silen­cieu­se­ment, jusqu’au moment où, sans raison parti­cu­lière, on s’agace ;, j’en assez de ce fauteuil vert, c’est quand le prochain vide grenier ?

La paternité

Il est quatre heures du matin, je tourne dans la cuisine avec le porte-bébé en marquant bien le tempo avec mes pieds ; Grégoire s’est réveillé envi­ron trois fois dans la nuit -la dernière fois, c’était il y a une heure et il n’est pas parvenu à se rendor­mir. Alors, j’ai fait ce qui marche à chaque fois. Porte-bébé, veilleuse dans la cuisine, et la seule chan­son qui le calme -un chan­teur à peine sorti de l’adolescence, avec une capuche sur la tête, qui bouge dans tous les sens et déchaîne l’hystérie des quatorze quinze ans. « Keep on trackin’me ». J’ai trente sept ans, je suis fati­gué, je voudrais dormir, mais si je m’arrête de chan­ter et de danser, Grégoire se réveillera et se mettra à hurler -j’en ai déjà fait l’expérience.
Alors, je bouge dans la cuisine.
Allez, bouge -tourne- et chante.
Et n’oublie pas que dans quatre heures, il faudra aller au boulot.

lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard (thème exil)

Une femme d’origine géor­gienne, Tamouna, va fêter ses 90 ans, elle a fui à 15 ans avec sa famille son pays natal en 1921. Atteinte aujourd’hui d’une mala­die pulmo­naire, elle ne peut vivre sans oxygène, sa vie est donc limi­tée à son appar­te­ment et aux visites de sa nombreuse et pétu­lante famille. Par bribes les souve­nirs vont arri­ver dans son cerveau un peu embrumé. Sa petite fille qui doit ressem­bler très fort à Kéthé­vane Dawri­chewi, l’oblige à regar­der toutes les photos que la famille conserve pieu­se­ment. Bébia et Babou les grands parents sont là enfouis dans sa mémoire un peu effa­cés comme ces photos jaunies. Et puis surtout, il y a Tamaz celui qu’elle a tant aimé et qui n’a jamais réussi à la rejoindre à travers les chemins de l’exil. Ce livre m’a permis de recher­cher le passé de la Géor­gie qui a en effet connu 2 ans d’indépendance avant de tomber sous la main de fer de Staline. Ce n’est pas un mince problème pour un si petit pays que d’avoir le grand frère russe juste à ses fron­tières et encore aujourd’hui, c’est très compli­qué. Mais plus que la réalité poli­tique ce livre permet de vivre avec la mino­rité géor­gienne en France, connaître leurs diffi­cul­tés d’adaptation écono­miques, le succès intel­lec­tuel des petits enfants, les peurs des enfants qui attendent leur père parti combattre les sovié­tiques alors que la cause était déjà perdue,la honte d’avoir un oncle parti combattre l’armée russe sous l’uniforme nazi . Tous ces souve­nirs sont là dans sa tête et dans cet appar­te­ment qu’elle ne quitte plus. Je suis toujours très sensible au charme de cette auteure, elle reste toujours légère même dans des sujets graves et j’ai aimé qu’elle partage avec des lecteurs fran­çais ses origines et sa famille.

Citations

Pudeur du récit

Le chien est resté en Géor­gie. avec ses grands parents. Elle ne les a jamais revus. Aucun des trois. Elle ignore la date exacte de leurs morts.

Le géorgien avant 1918

Nous parlons géor­gien entre nous. C’est la langue de la famille. Celle des vacances. À l’école, on doit parler le russe. C’est la règle. Le géor­gien est une langue de chien, dit notre maître. Toute tenta­tive de braver l’interdit est sévè­re­ment punie.

Solidarité des exilés

Il vient du Maroc, il était cuisi­nier au palais du roi avant de venir en France, il évoque souvent l’exil et la famille qu’il a lais­sée derrière lui. Elle écoute, elle le force parfois à dire les mauvais trai­te­ments qu’il a subis au palais . Il le dit par bribes avec réti­cence. elle se reproche ensuite son insis­tance. elle-même ne parle jamais des raisons de son exil.

Les peurs des enfants

De nouveaux émigrés sont arri­vés, mon père n’est pas revenu, nous ne savons pas ce qui lui est arrivé. Il a peut-être été déporté, je crois que c’est le sort des oppo­sante. Ou bien il est mort. Je dois te paraître cynique . Je te choque sans doute. Mais je meurs des mots que personne ne prononce.

Un livre vite lu et certai­ne­ment vite oublié, je ne comprends abso­lu­ment pas pour­quoi cette auteure mêle sa vie senti­men­tale à ce récit. J’ai essayé de comprendre, puis j’ai lu en diago­nal son histoire d’amour torride avec « P » le séduc­teur. En revanche, j’ai bien aimé la descrip­tion de sa famille pied-noir. Le portrait de sa grand-mère est criant de vérité. Cette femme si digne , aux cheveux colo­rés et perma­nen­tés, au visage parfai­te­ment maquillé a raconté à sa petite fille ses souve­nirs de « là-bas₩ » c’est à dire de son Algé­rie natale qui n’a vrai­ment rien à voir avec le « crime contre l’humanité » dont à parlé un poli­tique. Les Montaya sont des Espa­gnols pauvres qui ont réussi à ferti­li­ser un bout de terre très aride de la campagne oranaise : Misser­ghin. Toute la famille a vécu dans le souve­nir de ce lieu, et l’auteure décide son père à retour­ner en Algé­rie. Elle ne sait pas si elle a raison de l’y entraî­ner, fina­le­ment, il l’en remer­ciera. Dès que son père s’est retrouvé sur les lieux de son enfance, il s’est senti beau­coup plus à l’aise qu’en France où il a toujours été un homme timide et réservé. Les liens entre l’Algérie et la France, à travers les rencontres que le père et sa fille sont amenés à faire avec des algé­riens de toutes le géné­ra­tions sont décrits de façons sincères et subtiles cela montre que nous sommes bien loin des décla­ra­tions simplistes et polé­miques des poli­tiques sur ce sujet.

Citations

La mémoire de mon père m’impressionne. Celle d’Amin, me stupé­fie. Ce n’est pas celle d’un garçons d’une tren­taine d’années qui aime avant tout s’amuser et dont le carac­tère a priori joyeux n’a rien de nostal­gique. En aucun cas il ne peut s’agir de ses propres souve­nirs, on les lui a trans­mis. Il a reçu l’Algérie fran­çaise en héri­tage, comme moi.

Oui, je suis allée jusqu’à Trans qui sur Wiki­pé­dia s’enorgueillit de sa seule ( ?) gloire locale Alain Rémond, pour faire ma photo. Le village a peu changé car il est en dehors des circuits touris­tiques, il est en tout cas en hiver, d’une tris­tesse palpable. Le garnit n’est pas une pierre très gaie, même si elle est très solide !

Ce petit livre est depuis plus de 10 ans dans ma biblio­thèque, je l’avais lu à l’époque (en 2000) je l’ai beau­coup prêté et je viens de le relire. Il se trouve que je connais bien la région dont il parle qui d’ailleurs n’a plus rien à voir avec le côté bout du monde où il a grandi, sauf, cepen­dant, son village : Trans-la-forêt , et encore ! J’ai vécu aussi dans une de ces familles nombreuses de l’après guerre et il se trouve que la mala­die mentale me touche de près. Est-ce pour toutes ces raisons que cette courte auto­bio­gra­phie me touche tant ? Alain Rémond était quand il a écrit ce texte rédac­teur en chef de Télé­rama. Il raconte l’enfance qu’il a vécue à Trans à 15 kilo­mètres du Mont Saint Michel . C’est un enfant du monde rural très pauvre, car dans sa famille, ils sont 10 enfants à vivre de la paye de son père canton­nier. Leur vie est à la fois chaleu­reuse par la force d’amour de la fratrie et de sa mère et horrible par la mésen­tente violente de ses parents. Ce qui fait le charme de ce texte c’est le style tout en pudeur et déli­ca­tesse même quand il parle de sa sœur Agnes schi­zo­phrène ou bipo­laire( ?) . La vie est rude dans le monde rural d’après guerre et seule la force de travail de ses parents tirera la famille d’une misère extrême. Il a aimé ses deux parents qui ne s’aimaient plus, ses courses dans la forêt où il se sentait libre pour tous des jeux d’aventures, sa fratrie et le grenier de sa maison où ils inven­taient des jouets qui ne devaient rien aux objets modernes. Mais il a souf­fert de la mésen­tente de ses parents, souf­fert de voir sa mère s’user à la tâche après la mort de son père, souf­fert d’aller en pension et d’y rester tous les dimanches, souf­fert d’être le « plouc » par rapport aux bour­geois de Dinan. Mais quelle belle revanche d’y rece­voir le prix d’excellence et de voir le sourire de sa mère le jour de la distri­bu­tion des prix ! Un témoi­gnage qu’on n’oublie pas d’une époque qui doit sembler bien loin­taine pour les jeunes d’aujourd’hui.

Citations

Le poids et la force de l’enfance

On ne guérit pas de l’enfance. On ne guérit pas du para­dis terrestre. On voudrait que ça dire tout le temps, toute la vie. On voudrait vivre dans une bulle, bien au chaud, qui nous ferait oublier le reste, l’enfer à la maison le soir. et puis la mort de notre père. Et ce silence entre nous. Ce gros bloc de silence noir qui nous empêche de respi­rer.

Les paroles d’un père sur son lit de mort

Et voici que mon père, avec ce sourire fati­gué, sans doute aussi pour faire oublier le père loin­tain, étran­ger, qu’il a été, trouve le courage de nous dire combien il nous aime, beau­coup mieux que dans les livres. C’est nous qui n’avons pas su lui répondre, trop inter­dits, trop boule­ver­sés. J’en veux à mon père, pour tout ce qu’il ne nous a pas donné, pour cette violence dans la maison, pour tout ce qu’il a fracassé en moi. Mais je lui pardonne tout, pour ces mots qu’il a su trou­ver, en ce dimanche d’été, je lui pardonne tout.

La revanche sociale et le bonheur de sa mère

« Prix d’excellence, Alain Rémond de Trans » C’était la revanche des bleds paumés, des trous perdus, de la campagne oubliée. Mais la vraie récom­pense, c’était celle-ci : ma mère, venue exprès de Trans, assise au milieu de tous ces gens bien habillés, qui enten­dait mon nom et qui me regar­dait descendre de l’estrade avec mes prix. Le regard et le sourire de ma mère, ce jour-là, dans la cour d’honneur des corde­liers, à Dinan, jamais je ne les oublie­rai.

La sœur malade et tant aimée

Et puis, surtout, il y a Agnès. Je comprends peu à peu, au fil des lettres qu’elle est malade. Pas d’une mala­die du corps. Agnès est malade de l’âme, de l’esprit. Elle ne sait plus ce qu’elle veut, ce qu’elle vit , elle glisse peu à peu vers une absence à elle-même, à la vie(.…) Agnès avait toujours été pour, pour moi, celle qui riait, qui blaguait, qui débor­dait d’idées. Elle avait plein d’amis, elle était dyna­mique, elle voulait faire bouger les choses et les gens. On était telle­ment proches, tous les deux, telle­ment complices. On avait des discus­sions inin­ter­rom­pues, passion­nées. On avait les mêmes goûts, les mêmes dégoûts (.…° Peut-être est-elle, parmi nous tous, celle qui a dû payer le prix de cette schi­zo­phré­nie, en nous : entre le bonheur d’être ensemble, d’être à Trans, et ce trou noir du malheur, ce silence qui nous rongeait de l’intérieur, l’enfer à la maison. peut-être Agnès a-t-elle payé pour nous.

Je ne sais pas depuis quand ce roman était dans ma biblio­thèque ni qui l’y a mis. Je n’ai pas souve­nir d’avoir voulu le lire, mais c’est chose faite. Est-ce un roman ? un essai ? une auto­fic­tion ? Je ne peux pas répondre à ces ques­tions, tout ce que je peux dire c’est que rare­ment un écri­vain aura fait de lui-même un portrait plus déplai­sant. En le lisant, je me disais : « quel est le malheur plus grand que de n’être pas aimé ?, de ne pas aimer soi-même ? » et bien j’ai trouvé la réponse « d’être aimé par un écri­vain à l’esprit torturé ! ». Car ce « roman russe » raconte la vie d’Emmanuel Carrère, sa mère, son grand père russe et colla­bo­ra­teur des nazis, et l’amour d » Emma­nuel pour une pauvre Sophie qui doit être bien triste de l’avoir aimé. Lui qui, lorsqu’il est angoissé a de l’herpès sur le prépuce. Ne soyez pas étonné que je connaisse ce fait si impor­tant, il est dans son roman comme tant d’autres détails dont je me serai volon­tiers passée. Donc, on connaît tout de ses peti­tesses dans sa conduite amou­reuse, le clou de l’ignominie c’est lorsqu’il lui offre exac­te­ment la même bague que Jean-Claude Romand avait offert à sa femme et qu’il l’emmène le soir même une adap­ta­tion de son livre « L’adversaire » qui raconte juste­ment les meurtres de Romand. Est-ce que je rejette tout de ce livre ? je me dis qu’il lui a permis peut-être de se recons­truire en étalant ainsi les côtés les plus déséqui­li­brés de son être et des failles de sa famille. Je trouve aussi que la partie russe résonne assez juste, mais ce dont je suis certaine c’est que si j’avais commencé par la lecture de ce livre je n’aurais plus jamais ouvert un livre de cet auteur.

Citations

Autoportrait peu flatteur

La plupart de mes amis s’adonnent à des acti­vi­tés artis­tiques, et s’ils n’écrivent pas de livres ou ne réalisent pas de films, s’ils travaillent par exemple dans l’édition cela veut dire qu’ils dirigent une maison d’édition. Là où je suis, moi copain avec le patron, elle l’est avec la stan­dar­diste. Elle fait partie, et ses amis comme elle, de la popu­la­tion qui prend chaque matin le métro pour aller au bureau, qui a une carte orange, des tickets restau­rants, qui envoie des CV et qui pose des congés. Je l’aime, mais je n’aime pas ses amis, je ne suis pas à l’aise dans son monde, qui est celui du sala­riat modeste, des gens qui disent « sur Paris » et qui partent à Marra­kech avec le comité d’entreprise. J’ai bien conscience que ces juge­ments me jugent, et qu’ils tracent de moi un portrait déplai­sant.

Jugement du principal protagoniste du film Retour à Kotelnitch

C’est bien : et ce que je trouve surtout bien, c’est que tu parles de ton grand père, de ton histoire à toi. Tu n’es pas seule­ment venu prendre notre malheur à nous, tu as apporté le tien.Ça, ça me plaît.

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Ce livre a accom­pa­gné un voyage en TGV, je l’ai lu grâce à Aifelle qui m’avait donné envie de décou­vrir cette auteure. Je lirai certai­ne­ment « Suite byzan­tine » ainsi que « l’Angoisse d’Abraham ». J’aime beau­coup les récits qui font une part belle à la langue, pour Rosie Pinhas-Delpuech, écri­vaine et traduc­trice, qui parle le turc, le fran­çais, l’hébreux et sans doute bien d’autres langues, la recherche de l’identité prend un sens que je comprends si bien, car pour moi ma patrie est autant ma langue que ma natio­na­lité.

Après son enfance qui est peu décrite dans ce tome, l’auteure cherche à comprendre cette tante Anna qui a perdu et son mari et son fils pendant la guerre 39 – 45. C’est l’occasion de vivre un épisode si banal dans l’après guerre mais si peu glorieux, comment des juifs se sont fait spolier de tous leurs biens, par des gens en qui ils avaient confiance. Mais si Anna souffre tant c’est aussi sans doute que la femme qui a dénoncé son mari était aussi sa maîtresse. Anna fera tout pour deve­nir une catho­lique fran­çaise, elle ne pourra pas empê­cher son fils unique de s’engager dans l’armée du géné­ral Leclerc et mourir en 1945 en combat­tant. Cette histoire centrale du livre, l’auteure ne peut la comprendre qu’en repre­nant le parcours de sa famille depuis la Turquie. Toute sa famille avec ses lourds secrets et ses peines tragiques viennent hanter sa mémoire et permettent peu à peu de comprendre ce que cela veut dire d’être juive aujourd’hui dans un style abso­lu­ment superbe.

Citations

Son enfance

C’était après la guerre, dans les années cinquante, au temps du chewing-gum, du swing et de la moder­nité. Etre juif repré­sen­tait une mala­die mortelle à laquelle on avait réchappé de justesse et dont il ne fallait pas trop parler.

La Turquie et les juifs

Lente­ment, subti­le­ment, genti­ment même, au fils des années d’école primaire, de l’apprentissage des rudi­ments d’histoire et de géogra­phie, le turc m’avait débar­qué sur le rivage : ma reli­gion, mention­née sur mon acte de nais­sance, « musevi », qui signi­fie mosaïque, s’interposait entre moi et la commu­nauté natio­nale.

Son amour du français et de son orthographe

J’ignore jusqu’à aujourd’hui la cause de cet amour fou pour cette ortho­graphe, de cette jubi­la­tion enfan­tine à conqué­rir l’arbitraire souve­rain de la langue. Peut-être que l’écriture phoné­tique du turc me parais­sait d’une faci­lité enfan­tine et que la diffi­culté du fran­çais était à la mesure de celle de grandir ?

Une belle phrase tellement chargée de sens

Un destin de deuils et de chagrins avait balayé ce chatoie­ment crépus­cu­laire de l’Entre-deux guerres, dans les Balkans otto­mans voisins de l’Empire austro-hongrois.

20160203_171252Du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

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Dans la famille Four­nier vous avez le père, alcoo­lique et méde­cin, le petit fils aîné handi­capé mental, le second handi­capé aussi, la petite fille vivante et reli­gieuse, la belle fille aimée du fils mais décé­dée beau­coup trop tôt, vous allez décou­vrir la mère celle qui a engen­dré Jean-Louis un écri­vain qui fait du bien car il sait racon­ter des choses tristes sans faire pleu­rer. Il fait revivre sa mère, par petites touches et donne corps à la photo de la couver­ture que le temps a blan­chi. Sa mère avait tout pour être heureuse, une curio­sité du monde, un inté­rêt pour les êtres humains, mais voilà, son mari était alcoo­lique , il a failli faire couler toute la famille. Alors la jeune fille bien élevée, qui aimait Chopin, le théâtre et la litté­ra­ture a dû ramer sec pour que ses enfants surnagent et fina­le­ment traversent l’océan de la vie sans sombrer quelque soit la force des vents contraires et la hauteur de la houle. Elle a réussi et son fils écri­vain sait lui rendre hommage.

C’est une femme du Nord de « bonne famille » donc digne et un peu froide, qui cache bien ses senti­ments, elle a pris l’habitude de sauver les appa­rences, mais derrière ce courage se cachait un cœur sensible que son fils nous fait mieux connaitre à travers un livre placé tout entier sous le signe de la méta­phore marine.

PS : il a reçu un coup de coeur sans aucune hési­ta­tion à notre club de lecture.

Citations

Je recopie un passage, j’aurais pu en prendre un autre ils ont tous cette saveur

Ma mère est montée dans la voiture, elle s’est assise, elle attend. Elle attend quelqu’un ?

ça dure. Elle n’a pas l’air impa­tient. Elle regarde les arbres, la rue, elle rêve.
Puis, soudain elle s’étonne de ne pas avan­cer.

Par distrac­tion, elle s’était instal­lée à la place du passa­ger. Comme si elle atten­dait un chauf­feur.

Notre mère n’a jamais eu de chauf­feur. Elle a toujours été aux commandes. C’est elle toute seule qui a dû conduire sa vie, et la vie des autres. Elle n’a jamias pu comp­ter sur son mari, il était irres­pon­sable. C’est elle qui a tenu le volant pendant toute la route.

Elle a conduit prudem­ment. Elle devait faire atten­tion, derrière il y avait quatre enfants et, dans le coffre un mari qui ronflait.

Elle nous a mené à bon port.

L’humour particulier face au malheur

Avec un capi­taine Haddock comme notre père, le bateau Four­nier aurait eu toutes les chances de sombrer. Heureu­se­ment, notre mère avait toujours été là, elle avait tenu la barre ferme­ment.

20160131_130735_021Traduit de l’américain par Béatrice Vierne. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard dans le thème décou­verte de l’Ouest améri­cain.

J’adore la dédi­cace de ce livre :

Le livre que voici est dédié à Margue­rite Cole Moomaw qui combat­tit à mes côtés dans la guerre des Gaules. Épaule contre épaule, nous avons lutté contre Jules César et les légions romaines à l’école de White­fish, tout au long de l’année scolaire 1919 – 1920.

4Dans une préface très agréable à lire, car elle rend très présente Doro­thy John­son, Michel Le Bris m’a appris que cette écri­vaine était, non seule­ment une jour­na­liste respec­tée, une profes­seure admi­rée mais aussi l’auteure des nouvelles dont ont été tirés de très bons Western : « la colline des potences » et « L’homme qui tua Liberty Valance ».

À travers de courts chapitres, l’auteure égrène ses souve­nirs et peu à peu tous les aspects de la vie de ce village s’animent. Les temps sont rudes, et les distrac­tions assez rares, mais cela n’empêche pas un vrai bonheur de trans­pa­raître à travers diffé­rentes anec­dotes. Les enfants sont livrés à eux mêmes et trouvent dans la nature de quoi satis­faire leurs envies d’aventures.

Pour gagner quelques subsides, ils mène­ront une chasse achar­née aux boites de conserves qui servi­ront à rebou­cher les trous dans les routes défon­cées du village. Ils suivent avec passion le poli­cier qui est aussi l’homme qui manie la dyna­mite pour enle­ver les souches. Ils apprennent à nager tout seuls dans des lacs superbes mais glacés. Ils courent le long des voies ferrées. Ils chassent et mangent le produit de leur chasse. Ils se méfient des étran­gers surtout quand ils parlent mal l’anglais (comme ces Fran­çais qui ne savent pas pronon­cer le nom de leur capi­tale qu’ils appellent « Paree »). Cette auteure sait mettre de l’humour dans ses récits, son dialogue avec les poules est inou­bliable, ainsi que ses diffé­rentes expé­di­tions de camping. C’est un livre revi­go­rant d’une époque révo­lue qu’elle sait ne pas trop regret­ter mais qui lui a forgé un satané carac­tère. Celui dont elle a eu besoin pour se battre dans la vie.

Citations

L’argent de poche

Il n’y avait aucune source fiable de reve­nus pour le jeunesse, voilà tout. Les commis­sions (les gens n’avaient pas besoin de télé­phone – ils avaient des gosses) se faisaient gratis pour la famille et moyen­ne­ment finances, à l’extrême rigueur pour les voisins, – à raison de cinq cents s’ils étaient économes et dix s’ils étaient prodigues.

Les distractions

À l’époque où je gran­dis­sais , les distrac­tions de plein air avaient deux avan­tages : on les avait sous la main et elles ne coûtaient pas cher. On manquait de tas de choses à White­fish, mais du grand air, on en avait autant qu’on voulait, et à deux pas de chez soi.

Les airelles

La raison d’être de ce petit voyage, selon les souve­nirs d’Ella, était la cueillette des airelles. ce qui paraît logique. Il y en avait à foison, elles ne coutaient rien et elles faisaient de déli­cieux desserts. D’ailleurs, il fallait avoir une bonne raison de se lancer dans une pareille expé­di­tion ; à cette époque, les gens n’aimaient guère recon­naître qu’ils faisaient quelque chose unique­ment pour s’amuser.

La période P.P

On pour­rait appe­ler cette période P;P. – pré- plas­tique. Il n » y avait pas de ces petits sacs ou pots trans­pa­rents si commode pour empa­que­ter vos affaires. Pas de sachets en plas­tique pour ranger vos maillots de bain mouillés , vos torchons mouillés, vos tout ce que vous voulez mouillés. Pas de déter­gents. Ce n’était pas seule­ment avant le plas­tique ; c’était avant le Nylon, les postes à tran­sis­tors, les briquets, les bombes aéro­sols, le papier collant, les stylos à bille et les livres de poche. Quand vous vouliez rembal­ler vos affaires après un repas, les usten­siles étaient trop gras, trop noirs de fumée et trop chauds.

Jouir du confort

Il va sans dire qu’en tant que campeuse, je n’avais pas le feu sacré, autre­ment je ne repen­se­rais pas à toutes mes expé­riences dans ce domaine avec un si profond soula­ge­ment à l’idée qu’elles sont défi­ni­ti­ve­ment révo­lues. D’un autre côté, si je n’avais pas de tels souve­nirs, je ne pour­rais pas à l’heure actuelle, jouir aussi volup­tueu­se­ment des hôtels de luxe. Comment appré­cier véri­ta­ble­ment l’élégance des cock­tails ou des escar­gots au beurre d’ail si l’on n’a jamais été au bord de la nausée en essayant de faire descendre un déjeu­ner de lard et de crêpes froides.

L’adolescence

D’ailleurs dans les années 1920, les adoles­cents n’avaient pas encore été inven­tés. Il y avait seule­ment, des grands enfants, des petits enfants et des bébés.

La belle mère

Ce n’était pas que ma mère eût une passion pour sa belle mère, une vieille dame dépour­vue de tact, qui l’avait un jour remer­ciée de lui avoir envoyé une photo­gra­phie de moi en écri­vant : » Elle vous ressemble, mais elle est néan­moins très mignonne ».